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Au-delà grec

Les Grecs n’ont aucun dogme sur l’au-delà. Ils ont différentes croyances selon les époques et les sectes.

Conception traditionnelle : « l’effroyable demeure d’Hadès » – un non-lieu.

Le terme désigne à la fois le royaume des défunts et le Dieu qui y règne. Hadès est le frère de Zeus et de Poséidon. Il est le maître d’un lieu impalpable, plongé dans une ombre brumeuse. Le dieu Hadès est un ravisseur universel, selon Callimaque. Il accumule les hommes comme des richesses. Sa seule crainte est que la terre s’ouvre pour mettre au jour aux yeux des autres dieux son royaume pourri. Comme tous les dieux il a droit à des offrandes et, dans son cas, c’est chaque mort inhumé selon les rites. Hadès partage son trône avec la froide Perséphone, fille de Zeus et de Déméter. Selon Homère, le pouvoir de Perséphone consiste à maintenir le reflet des défunts dans un dérisoire état vaporeux et amnésique. Hadès n’est pas Thanatos, il est Zeus souterrain et reçoit l’ombre du défunt qui s’y précipite naturellement à l’issue des rites funèbres. Le point d’accomplissement de la mort est le dieu en même temps que le lieu. Dans l’Hadès, tout est ténèbre, inconscience, inconsistance, réclusion définitive. C’est un empire de la nuit – mais pas un néant. Plutôt un reflet du vivant, un semblant de ce qui a eu vie. Le lieu Hadès est au-delà de ce qui a donné au monde sa figuration. Pour y accéder, on doit traverser le fleuve Okéanos, entité primordiale dont tous les êtres sont issus. Le dieu Hadès est la face invisible de l’ordre du monde.

Conception orphique

Elle réactive la mémoire de l’origine divine de l’âme et nie sa représentation homérique comme vaporeuse et amnésique. L’au-delà orphique est un lieu où l’âme oublieuse de son origine divine – qui a transgressé le double interdit de tuer et de consommer ce qui a vie – est vouée aux souffrances de l’existence terrestre en étant emprisonnée dans un nouveau corps. Seule l’âme qui a vécu de façon orphique, en s’écartant de toute propension à faire couler le sang, pourra progresser jusqu’à Perséphone. En qualité de juge, elle l’autorisera ou non à se rendre dans les saintes prairies. Des lamelles d’or découvertes sur la poitrine du défunt ou auprès de sa main rappellent aux âmes la bonne direction à prendre et le bon mot de passe à prononcer au gardien d’outre-tombe. Elles soulignent un au-delà orphique comme un paysage éclairé, avec une topographie repérable. Pour la croyance orphique, pas de néant non plus, mais la persistance de l’âme. Une croyance en forme de consolation pour nier la mort définitive.

Mystères d’Éleusis

L’Hadès éleusinien est baigné de clarté – mais seulement pour les initiés. L’au delà est toujours situé sous terre selon Pindare, mais l’initiation éleusinienne permet une sorte de répétition pour emprunter le bon itinéraire vers la clarté salvatrice. Cet au-delà de lumière s’ouvre aux seuls défunts aptes à découvrir le chemin, ceux qui ont éprouvé les rites sacrés. Il se ferme à tous ceux qui ont négligé l’initiation – un bon moyen clérical de retenir les adeptes.

Îles des bienheureux

Enfin, pour Hésiode, selon la volonté de Zeus, certains hommes de la race divine des héros échappent à la mort. Ils séjournent dans un au-delà apaisé, aux confins de la terre. Le lieu est situé au bord des tourbillons profonds d’Okéanos. Ainsi Pélée, Kadmos et Achille sont-ils des héros élus pour les îles. Mais elles sont aussi accessibles à tous ceux qui ont eu l’énergie de garder leur âme pure de mal, en suivant la route de Zeus. Platon, dans le Gorgias, associe explicitement les îles des bienheureux à l’idée de récompense d’une vie vertueuse. De façon pré-chrétienne, il fait de l’au-delà un jugement selon les modes de vie observés ici bas.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Véritable histoire d’Alcibiade

L’éditeur traditionnel des traductions de textes gréco-romains ‘Les Belles Lettres’ a eu la judicieuse idée de créer une collection de poche pour présenter les grands personnages de l’antiquité. Recyclant les traductions du grec et du latin, les auteurs font une compilation des textes qui parlent des hommes illustres avec quelques phrases de lien, à la manière des moralistes latins. Sont déjà parus Caligula, Périclès, Alexandre et Marc Aurèle, suivront Constantin, Julien, Hannibal, César et d’autres. Voici Alcibiade. Il est célèbre surtout grâce à Platon, qui l’évoque dans ‘Le Banquet’ car Socrate en était amoureux.

Alcibiade était Athénien, descendant du fameux Clisthène et cousin du non moins fameux Périclès. Clisthène a fondé la démocratie athénienne en 510 avant, quant à Périclès, il devint chef du parti démocratique en 459 et fit orner la cité de monuments après avoir établi la puissance navale et soumis l’Eubée et Samos. Cousin germain de sa mère, il adopte Alcibiade lorsqu’il a cinq ans, à la mort du père tué à Coronée contre les Béotiens.

Le gamin, parmi ses cousins, n’a de cesse de briller et de se faire reconnaître comme le plus aimé. Il est d’une particulière beauté et le restera à tous les âges. Les femmes comme les hommes se pâment devant lui. Tout petit, il séduit déjà et gardera volontairement les cheveux longs, en crinière. Encore enfant, rapporte Plutarque, « Alcibiade s’enfuit de la maison chez Démocratès, un de ses amants ». L’éphébophilie n’avait pas ce caractère hystérique de notre siècle américano puritain. Les jeunes Grecs étaient volontiers admirés, caressés et embrassés depuis la puberté jusqu’à la première barbe. La différence avec notre époque est qu’il ne s’agissait ni d’exploitation sexuelle ni de marchandisation de la chair, mais d’un hommage à la fertilité et d’une initiation à la citoyenneté par les relations sociales prestigieuses. Le plaisir n’était pas tabou en cette ère préchrétienne, mais selon la maturité et en respectant l’honneur du mâle libre, sous l’œil public de la société. Être aimé flattait l’éphèbe et l’amant s’efforçait d’en être digne en l’élevant aux belles vertus de la cité. Elles étaient militaires et civiques. Il s’agissait d’être fort et souple, habile aux armes de jet et de traits, et fidèle à ses compagnons au combat. Il s’agissait aussi d’être intelligent et diplomate, habile à l’argumentation et aux discours pour convaincre l’assemblée et entraîner les hommes.

Faute de père, Alcibiade est prêt à tout pour qu’on parle de lui, mais il a une bonne nature. C’est elle que reconnaît Socrate, sous les apparences trop brillantes de jeune dieu. Riche, Alcibiade se débauche et se pare, s’enivre et fait la fête, entraînant autour de lui une couche d’oisifs de son âge qui l’admirent. Ce qui ne l’empêche pas d’être courageux, entraîneur d’hommes à la guerre, négociateur retors et apte à s’adapter à tous les milieux. Le luxe n’est pas pour lui une nécessité de dandy, mais une façon d’être aimé. Il recherchera toute sa vie cet amour qui lui a manqué, père mort et mère effacée. Il couchera adolescent avec des hommes, ce qui ne l’empêchera nullement d’avoir le goût des femmes une fois adulte. Il se mariera avec le parti le plus riche d’Athènes, aura un fils qu’il prénommera comme lui Alcibiade, et engrossera même la reine de Sparte, au grand dam du roi parti en guerre qui le fera tuer, à 47 ans.

Sa relation avec Socrate est restée « platonique », dit-on. Le philosophe, laid et volontiers adepte du renoncement et de la sublimation, vénérait la beauté morale plus que la physique, ce qui ne l’empêchait pas d’admirer l’éphèbe. Alcibiade, vers quinze ans, a voulu le séduire en couchant nu contre lui, l’enlaçant sous leurs manteaux, dans le même lit. Mais « je me levai après avoir dormi aux côtés de Socrate, sans que rien de plus extraordinaire ce fut passé que si j’avais dormi près de mon père ou de mon frère aîné », dit-il au Banquet (219 b-e). « Il est le seul homme devant qui j’ai honte » (216 a-c), son père de substitution, en quelque sorte. Plutarque note qu’il était encore adolescent à l’expédition de Potidée. Il appartenait à la tente de Socrate. Durant la bataille, blessé, Alcibiade était tombé à terre et Socrate se plaça devant lui pour le protéger. C’est ce que rappelle Alcibiade dans ‘Le Banquet’ en rendant hommage à son vieux maître. A 19 ans, il y gagne le prix de la valeur au combat. Huit ans plus tard, il rendra la pareille à la défaite du Délion, protégeant physiquement la retraite de Socrate. Le vieux philosophe l’a sans doute rendu meilleur en rabaissant son orgueil et lui donnant exemple des vertus qu’il pouvait receler.

Poussé par sa popularité et la réputation de sa famille, Alcibiade entre en politique à 26 ans pour renforcer les moyens financiers d’Athènes. Ses ennemis l’ont accusé de s’être empli les poches, mais Alcibiade, s’il était flambeur, n’était pas avare ; il préférait sa réputation à la richesse. A 31 ans, il est élu stratège, il conclut avec Argos une alliance contre Sparte. Ce qui le conduit, à 36 ans, à encourager l’expédition de Sicile contre Syracuse, alliée de Sparte, en faveur des Léontins.

Ses ennemis, jaloux de sa beauté et de son succès, l’accusent alors de blasphème, d’avoir martelé les bornes d’Hermès et mimé en parodie les Mystères d’Éleusis. L’appel aux convenances religieuses est toujours le dernier recours des envieux emplis de ressentiment, sous toutes les latitudes et en toutes les époques. Le peuple, volage et entrepris par des démagogues, va rappeler Alcibiade et celui-ci jugeant que la lutte est biaisée, s’enfuit à Sparte. Il aide la cité à combattre ces Athéniens qui l’ont rejeté sur des accusations fantaisistes et saisi ses biens. Mais, lorsqu’Athènes se trouve en difficulté, Alcibiade se fait des alliés et gagne des batailles pour la cité. Il y fait son retour avec succès, adulé par ce peuple à la tête de linotte. Peuple tellement arrogant et sûr de lui que son déclin historique commence…

L’habileté d’Alcibiade, et son caractère résolument moderne, est son relativisme. Formé à la dialectique par Socrate, il sait que le discours peut faire dire tout et son contraire. Sa pensée, dès lors, est toute pratique. « La démocratie, nous savions, nous les gens sensés, ce qu’elle vaut », rapporte de lui Thucydide. Mais être aimé de tous est l’ambition d’Alcibiade, ce pourquoi il préfère la gloire de sa cité à ses intérêts matériels. Il n’a jamais tenté un coup d’état et ce fut même lorsqu’il était en exil que les Athéniens ont choisi les oligarques. Mais il se méfie de l’exemplarité des « lois » car celles-ci, disait-il à son père adoptif Périclès, sont la règle définie par le pouvoir – pas toujours par la conviction du plus grand nombre. C’est donc la loi de la nature qui s’impose, pas celle de la raison.

Voilà l’ambigüité de la démocratie athénienne, pas encore moderne : elle confond les deux. Platon le dit admirablement dans le Gorgias (cité p.156) : « Nous formons les meilleurs et les plus forts d’entre nous, que nous prenons en bas âge, comme des lionceaux, pour les asservir par des enchantements et des prestiges, en leur disant qu’il faut respecter l’égalité et que c’est en cela que consiste le beau et le juste. Mais qu’il paraisse un homme d’une nature assez forte pour secouer et briser ces entraves et s’en échapper, je suis sûr que, foulant aux pieds nos écrits, nos prestiges, nos incantations et toutes les lois contraires à la nature, il se révoltera, et que nous verrons apparaître notre maître dans cet homme… »

Claude Dupont, La véritable histoire d’Alcibiade, 2009, Les Belles Lettres poche, 176 pages, €12.35

Voir aussi Jacqueline de Romilly, Alcibiade, 2008, Texto Tallandier, 275 pages, €7.60

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