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Police Python 357 d’Alain Corneau

Plongée dans le début des années 1970 avec ce film noir. Nous sommes en province catholique, à Orléans où les rues sont désertes à la nuit tombée, chacun chez soi, les secrets d’alcôve et de famille bien cachés. Le jour est tout d’apparences, la respectabilité, le métier, l’épouse et les enfants – que l’on conduit au catéchisme. Les églises sont ouvertes à tous les vents, jour et nuit. Ce qui va enclencher l’engrenage de cette histoire.

L’inspecteur Marc Ferrot (Yves Montand) traque les pilleurs d’église depuis un certain temps. Il en serre un qui a descellé une statue de la Vierge à l’Enfant et l’emporte comme butin. Son acolyte est bâillonné et ligoté dans la voiture. Alors que le voleur fuit, l’inspecteur effectue une sommation : arrêtez ou je tire. Il est en position adéquate, son revolver Python 357 bien dans l’axe des bras. L’autre stoppe, il le menotte. Mais Sylvia Leopardi (Stefania Sandrelli), une fille qui traînait par là – à minuit – est éblouie. Elle a pris la photo du mâle viril prolongé par son flingue. Elle l’agrandira pour la mettre dans la vitrine du fourreur où elle travaille, sous les arcades, pour attirer les femelles confites en train-train bourgeois.

Ils lient connaissance, ils se retrouvent parce que Ferrot a vu son portrait en action dans la vitrine. Et parce que chacun a eu un flash sur l’autre. Il n’y aura pas de sexe entre eux dans le film, juste une suggestion. Mais l’inspecteur, orphelin placé en foyer, est surtout en mal d’affection ; il a trouvé un jeune animal à caresser, à regarder marcher. Elle a un accent sexy et un nom italien. Elle joue avec lui comme une gamine immature auprès d’un grand frère. Elle pique son arme et tire un faisan dans un champ, au grand dam d’un chasseur présent. Elle joue à lui donner rendez-vous à la gare, au train en provenance de Paris, alors qu’elle habite Orléans, pour faire croire. Elle se fait déposer dans le centre pour ne pas qu’il voie où elle habite. Elle lui donne une montre que son amant lui a donnée, et qui appartenait à sa femme.

Ces jeux sont autant de cailloux blancs pour remonter le fil s’il y a enquête. Le chasseur a noté une 404 grise ; le contrôleur des billets à la sortie la remarque, ainsi que son mec ; le noctambule qui promène sa chienne lévrier ridicule à minuit (l’heure du crime) le débusque espionnant Sylvia, planqué derrière un arbre où pissait la bête qui piaille d’être dérangée ; la mémère nourrisseuse de chats ramasse un gant que le malotrus a fait tomber.

Or il y a enquête. La fille est en effet découverte massacrée dans son appartement, le crâne défoncé par un objet contondant (qu’on ne retrouve pas). Qui l’a fait ? Un amant ? L’« autre » qui serait jaloux ? Le commissaire Ganay (François Périer) se fait tenir au courant. Le spectateur le sait, c’est lui qui est le premier amant, le jaloux qui n’a pas supporté qu’elle en voie un autre, lui qui est l’assassin. La quête va donc porter non sur le coupable, ni sur le mobile, mais sur l’innocent. Comment va-t-il s’en sortir, ce solitaire un peu marginal dans cette ville de bourgeois, où les témoins hommes ou femmes sont des commères plus ou moins fiables qui se multiplient, prêtes à affirmer n’importe quoi pour se faire mousser.

Le jeune inspecteur Ménard (Mathieu Carrière), catholique qui ne badine pas avec la morale, est enthousiaste et s’étonne que son chef Ferrot élude les interrogatoires des témoins et ne veuille pas visiter l’appartement du crime. Le commissaire Ganay a pour épouse une infirme qui a de la fortune, issue d’une grande famille du coin avec gentilhommière, Mercedes et personnel de maison. Elle dépend de lui, elle accepte qu’il aille voir ailleurs pour ses besoins sexuels. Mais la jalousie de Ganay fait basculer cet équilibre. Il a tué celle qu’il entretenait parce qu’il la vue en bas de l’appartement où il l’attendait parler avec un homme, sans le reconnaître. Il laisse accuser un autre par souci de notable. En effet, Ferrot a pénétré chez Sylvia dans les minutes qui ont suivi le crime ; il a failli croiser son chef qui, voyant l’ascenseur monter, est descendu par l’escalier. On entend ses pas décroître. Il a laissé la porte non verrouillée parce que la poignée est cassée, il a effacé ses traces et emporté l’instrument du crime, ainsi que les bijoux et lettres qu’il a donné au fil des mois. Ferrot a laissé des traces de son passage, pas Ganay, qui voit au contraire la lumière s’allumer dans l’appartement du cinquième alors qu’il quitte le HLM. Son épouse, qui ne veut pas le perdre, le convainc de ne pas prendre les devants en se dénonçant, mais d’attendre et de voir.

Le lendemain, l’enquête commence, mais ni Ganay ni Ferrot ne sont pressés de la voir aboutir. Ganay est inquiet, mais Ferrot en détresse ; il aimait, il est à nouveau orphelin. Même si la fille avait un dossier à Paris qui révèle qu’elle a été chassée de chez elle en Italie par ses parents notables parce qu’elle avait mis le feu à la maison de son oncle, qui l’avait peut-être violée. Elle a fui à Paris en 1968, où elle s’est mariée à un mac qui l’a mise quatre ans sur le trottoir avant qu’elle ne divorce et ne trouve Ganay, bourgeois cossu qui veut bien l’entretenir. Depuis, elle s’est « rangée », elle travaille comme décoratrice. Ferrot, persuadé de l’amant caché, retourne dans l’appartement vidé par les flics pour l’explorer plus à fond. En le mettant à sac, il découvre, planqué dans le matelas, sous la moquette ou derrière les plinthes, des objets futiles de gamine qui joue au secret. Dont une photo d’elle posant devant un imposant manoir et une rare voiture de collection.

Ferrot va visiter les manoirs de la région pour le trouver. Hélas ! Il y en a trop, et il est pris par le temps. Il ne voit pas le bon, qui se trouve juste après le dernier visité. En se rendant dans la voiture de Ménard au tapissage ordonné par Ganay, qui veut le confondre car tous les indices mènent à lui, Ferrot se fait arrêter devant un supermarché où il doit acheter des bricoles, et « du chewing-gum pour le petit ». Étienne est le fils de Ménard qui ressemble à son père, assis sur la banquette arrière de la R6. Ferrot est reconnu aux caisses par le contrôleur qui fait la queue et laisse son caddie pour téléphoner à la police. Ferrot l’assomme entre deux camionnettes avant de prendre en main l’enquête. Ganay le confronte et lui avoue son crime alors que Ferrot lui met dans les mains la photo de Sylvia devant la Grenouillère et la voiture Nash. Dilemme.

Marc Ferrot est fidèle à son chef et à son épouse, la seule famille qu’il se soit trouvée. Dans le même temps, il est fonctionnaire de police et ne peut laisser un crime impuni. Ganay, une fois de plus, va faire basculer le destin. Il brûle la photo compromettante, le seul indice qui permettrait de le relier à Sylvia, et menace Ferrot de son pistolet. Celui-ci, par réflexe bien entraîné, dégaine son Python 357 et l’abat dans sa R5 noire. Lui est toujours vivant, mais a tué le seul qui pouvait l’innocenter. Sauf que Thérèse, l’épouse abandonnée de Ganay, ne veut plus vivre sans son mari, mais ne peut se résoudre à se tuer. Elle pique la Mercedes au chauffeur parti chercher des médicaments pour elle et attend Ferrot devant chez lui. Elle l’emmène sur les berges de la Loire, où son mari Ganay a jeté l’arme du crime, où il a avoué, où il a brûlé la photo et s’est fait tuer. Elle supplie Ferrot de l’aider à appuyer sur la détente pour en finir mais, auparavant, lui raconte tout ce que son mari lui a confié. Coup de pistolet – c’est fini. Une fois de plus, la Loire emporte les destins.

Ferrot a été reconnu par son portrait-robot, bien qu’il ait tenté de se défigurer au vitriol. Ménard l’a suivi pour le confondre, et a entendu la confession de Thérèse. Il sait que son inspecteur-chef est innocent. Mais voilà qu’il est convoqué en urgence devant le supermarché où des malfrats braquent la caisse, armés de pistolets-mitrailleurs. Sa R6 est criblée de balles, son coéquipier blessés. Ils ne peuvent sortir. Va-t-il se faire descendre et perdre tout espoir d’innocenter Ferrot ? Je laisse au spectateur le soin de le savoir, même si une ultime pirouette instille un doute.

J’ai vu plusieurs fois ce film au cours des années, et il ne m’a jamais déçu. Il est bien monté, bien joué, le suspense établi. Même si l’on connaît la fin, elle surprendra toujours. Les détails de l’époque sont aussi bien rendus. Nous plongeons dans une atmosphère, celle de la province assoupie où couvent des pulsions ardentes sous les apparences. Pour le commissaire la maison bourgeoise de centre-ville, le manoir à la campagne, la grosse voiture Mercedes, la petite R5 pour la ville, et la coquetterie américaine Nash. Pour l’inspecteur-chef la Peugeot 404 fonctionnelle, le revolver Python 357 et son sertisseur de balles, la maison de banlieue sans âme. Pour l’inspecteur la Renault 6 classe moyenne, le caté pour le gamin, la décoloration blonde pour l’épouse.

Et, dans la chambre de Thérèse comme lors de la visite à Paris de Ferrot avec Sylvia, la peinture de Jupiter et Sémélé de Gustave Moreau, allégorie du film. Sémélé est foudroyée par l’apparence de Jupiter transfiguré en jeune homme dans sa perfection. Cela par la jalousie de l’épouse de Jupiter…

DVD Police Python 357, Alain Corneau, 1976, avec Yves Montand, François Périer, Mathieu Carrière, Simone Signoret, Stefania Sandrelli,StudioCanal 2025, français, 2h02, €9,99, Blu-ray €14,99

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Night Monster de Ford Beebe

« It was a dark and stormy night… » ainsi commence souvent une histoire des Peanuts. C’est le mantra yankee pour se faire peur. Il débute donc ce film d’épouvante sorti en 1942 où un « monstre de la nuit » sème la terreur à une heure de New York, dans une campagne isolée où une grande bâtisse côtoie les marais. Curieusement, le « monstre » n’étrangle que des docteurs. Sauf une fille, mais « elle en savait trop », disent Laurie le maniéré majordome (Leif Erickson) et Rolf le brutal chauffeur (Bela Lugosi). Eux, savent-ils ? Probablement – et c’est ce qui fait monter le mystère.

Agar Singh, un fakir hindou portant turban (Nils Asther) rentre en fin d’après-midi dans la propriété et le jardinier (Cyril Delavanti) lui décadenasse la grille en grinçant tandis que les chiens méchants aboient en écho : ils mordent tous ceux qui ne leurs plaisent pas, ainsi un croque-mort après le premier cadavre. « Bonne promenade ? » interroge courtoisement le jardinier Torque, « vous avez rencontré quelqu’un ? – Seulement les grenouilles, et elles n’ont pas de conversation », répond le fakir. « C’est justement quand elles se taisent que le monstre paraît », rétorque sentencieusement le jardinier.

La maisonnée est en révolution, Curt, le maître d’Ingston Towers (Ralph Morgan), a convié les trois médecins qui l’ont soigné – et qui n’ont pas réussi à lui éviter l’infirmité des jambes et des bras. Il n’est plus qu’un légume que le gigantesque et libidineux (avec les femmes) chauffeur Rolf trimballe dans une couverture pour le poser en fauteuil roulant. Le vieux Curt veut montrer aux trois sommités médicales que son autre invité, le fakir, peut les ouvrir à autre chose qu’aux élucubrations impuissantes du rationalisme scientiste qui l’a réduit à son état : les pouvoirs de l’esprit. Le yoga développe en effet la volonté depuis des millénaires et serait capable de dissocier la matière pour la reconstituer. Les savants rigolent.

C’est alors qu’est introduite un autre docteur, Lynn Harper (Irene Hervey), psychiatre, amenée à la nuit tombée par le voisin Dick (Don Porter) qui l’a trouvée en panne sur la route. Cette adepte de la science de l’esprit sonne comme une intermédiaire entre la médecine mécanique et le spiritualisme yoga ; elle est une femme, plus affective que les mâles imbus de leur statut. Elle a été conviée non officiellement par Curt mais clandestinement par sa sœur Margaret (Fay Helm), vieille fille qui croit devenir folle, encouragée en ce sens par Miss Judd, la gouvernante autoritaire des deux ex-enfants qui s’est incrustée dans leur existence (Doris Lloyd).

Tous les personnages d’Insgton Towers sont loufoques et vaguement inquiétants. La servante Millie (Janet Shaw) a rendu le même jour son tablier et déclarant qu’il « se passe de drôles de choses dans cette maison » et qu’elle va prévenir le commissaire local, un vieux lourdaud pas très futé (Robert Homans). Le chauffeur lui conseille de la boucler si elle ne veut pas qu’il lui arrive quelque chose et, la conduisant en voiture à la ville, cherche à la violer. Oh ! selon les normes puritaines de 1942 ! C’est-à-dire juste une toute petite tentative de l’embrasser sans insister, mais l’inquiétude monte d’un cran chez les spectateurs : ce costaud serait-il une menace ? Après un cri déchirant, on retrouvera Millie étranglée (mais pas violée) dans le marais ; elle avait eu l’audace de venir chercher ses affaires au manoir le soir venu. Une idée stupide selon les critères du temps concernant la femme, dont elle a été punie.

Nous avons laissé les savants se gausser dans la bibliothèque face à Curt qui les convie à voir le fakir dissocier la matière. Mais c’est qu’il y parvient ! Sous les yeux ébahis des pontes confits dans leurs certitudes scientifiques, il matérialise en face de lui un « squelette de Sicile » qui tient un coffret dans lequel… est posé un rubis gros comme une main. Soudain, un glapissement le dérange et tout s’évanouit. Sauf qu’une malédiction est probablement attachée au viol du rubis, comme ce fut le cas (dit-on) pour la tombe de Toutankhamon. Le fakir a manipulé les pouvoirs de l’esprit. Ils sont réels, dit-il, ils s’apprennent. Mais ils peuvent servir pour le bien comme pour le mal, ils sont donc dangereux (tout comme la langue d’Esope, selon nos classiques).

C’en est trop pour le docteur le plus imbu de lui-même dans la bande. Il part dans sa chambre faire sa valise. Sauf qu’il est retrouvé peu après étranglé. Qui l’a fait ? Mystère. Le monstre de la nuit a encore frappé. Il frappera trois fois avant d’aller trop loin, étranglant jusqu’au chauffeur et cherchant à étrangler le voisin et la psy. Tous les docteurs y passent et l’on finit par soupçonner une vengeance. Mais de qui ? Curt, devant le commissaire, interroge son jeune voisin qui écrit des romans d’épouvante et qui est vaguement amoureux du docteur Harper, si ce n’est qu’elle est psychiatre. Dans ses propres romans, c’est le plus improbable qui est coupable, déclare-t-il. Dont acte. Le commissaire n’y croit pas ; il pense plutôt mettre les menottes au fakir. Mais celui-ci déclare qu’il croit savoir qui est le monstre ; cependant, contrairement au commissaire qui juge selon l’opinion, lui demande des preuves irréfutables. Le pseudo-rationalisme yankee en prend un autre coup sur le bec.

Tout finira par se savoir et le monstre sera découvert. Il est issu des pouvoirs de l’esprit mais surtout des haines et ressentiments accumulés. Il n’est bon pour personne d’entretenir les rancœurs et amertumes, avis au gros paon vantard et belliqueux qui a investi la Maison blanche en 2017. La sortie du film, en 1942, visait plutôt le nazisme et son ressentiment haineux envers ceux qui étaient considérés comme les boucs émissaires de la défaite de 1918 et des traités privant l’Allemagne d’armée et de territoires. Mais cela s’applique aussi à la vie de chacun.

Vous n’allez pas haleter d’épouvante ni défaillir d’horreur en regardant ce film ancien. Il est trop policé et trop contraint par la bienséance morale de l’époque pour aller trop loin. Mais ce carcan distille justement un mystère qui s’épaissit et une crainte qui monte, lentement, à bas bruit. Ce n’est pas si mal.

DVD Night Monster, Ford Beebe, 1942, avec Bela Lugosi, Lionel Atwill, Leif Erikson, Irene Hervey, Ralph Morgan, Don Porter, Elephant film 2019 Master Class La collection des maîtres, 1h12, €16.99

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