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Ross Macdonald, Black money

Peter Jamieson, un jeune homme riche et oisif en début de vingtaine, mandate le détective Archer pour enquêter sur le nouveau fiancé de sa petite amie Ginny, du même âge que lui. Elle est follement amoureuse de ce séducteur métèque qui se dit français en butte au gouvernement gaulliste.

Il s’avère que ce Francis Martel était serveur sept ans plus tôt dans ce petit monde huppé et clos du Club de tennis de Santa Teresa sous le nom de Feliz Cervantes. Mais ce n’est pas non plus son vrai nom, qui serait plutôt Pedro Domingo, un Panaméen entré clandestinement aux États-Unis, né dans les bas-fonds de Panama d’une mère pute et d’un père descendant d’un authentique ingénieur français venu creuser le canal. Le jeune garçon a été élevé en espagnol et en français, et a lu religieusement les livres français laissés par le grand-père, ce qui a formé sa culture. Brillant et doué, il est remarqué par ses professeurs dans les universités américaines, mais ne peut concrétiser un diplôme, car recherché par l’administration contre les clandestins. Un prof dit de lui : « C’était un excellent élève. Passionné par la civilisation française qui est la plus grande depuis celle d’Athènes » p.195. Dans les années 60, la culture française était reconnue par les Yankees ; l’inculture de masse du net a renversé aujourd’hui les choses.

Mais Archer découvre que c’est un tueur sans scrupule, un manipulateur hors pair. Il est tombé raide dingue de Ginny lorsqu’elle avait 16 ans et a voulu la conquérir en revenant la séduire en homme riche. Pour cela, il n’a pas hésité à éliminer le père de Ginny, Roy, qu’on dit s’être suicidé à cause de dettes de jeu, pour se faire bien voir du redoutable patron de casino de Las Vegas Spillman, qui se fait appeler Ketchel pour égarer ses nombreux ennemis. Devenu son homme de confiance, il l’escroque sans vergogne et expatrie ses capitaux issu de l’argent au noir (d‘où le titre) dans une banque de Panama, où le secret bancaire n’est pas un vain mot.

Venu se marier express avec Ginny, il l’enlève rapidement pour couper court à toute interrogation sur ses origines comme sur l’élaboration de sa fortune. Lew Archer va de témoignage en témoignage pour remonter son itinéraire et démêler sa personnalité. Il en découvre de belles. Et autant sur Ginny, enceinte et avortée à 16 ans… de son professeur de français. Peter, son ami d’enfance, se désespère qu’elle ne l’aime pas plus que ça, et s’empiffre pour compenser. Il est le seul phare stable de la vie de Ginny après la mort de son père, puis en quelques jours de sa mère et de son nouveau mari. Car Martel est assassiné. Par qui ? Pourquoi ? Là est le mystère.

L’auteur aborde les secrets de famille, la déprime sous le soleil, la séduction de profs qui refusent de mûrir, les carrières ratées pour mœurs, les amours impossibles, l’ambition des sans grade et le mépris des nantis. Il a des observations aiguës sur la société de son temps et de son milieu, qui réjouissent le lecteur encore aujourd’hui. Comme ce maître-nageur du club de tennis, bien doré, bien musclé : « Ce garçon était plus con que nature. Et il y en a des milliers comme ça, des néo-primitifs qui n’ont pas l’air d’appartenir au monde moderne. À moins, au contraire, que ce soit eux les mieux adaptés à l’époque. Ils mènent sur la plage une vie de sauvages heureux, pendant que les ordinateurs et leurs cornacs font tout le travail et prennent les décisions » p.45.

Kenneth Millar, vrai nom de Ross Macdonald, est né en 1915 en Californie mais a été élevé dans l’Ontario canadien. Il meurt en 1983 d’Alzheimer à Santa Barbara, dans cette Californie où il a créé le détective Lew Archer. Docteur en littérature anglaise avec une thèse sur Coleridge, il a commencé à publier des romans après-guerre. Les universitaires ont salué sa profondeur psychologique, son sens du lieu, son utilisation du langage, son imaginaire sophistiqué et l’intégration de thèmes philosophiques dans la fiction.

Il donne, avec ce treizième opus de la série Lew Archer, une peinture des affres psychologiques des bourgeois californiens des années 1960.

Ross Macdonald, Black money, 1966, 10-18 1996, 347 pages, €7,18

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Largo Winch de Jérôme Salle

Un bon film d’aventures à la gloire des affaires, tourné juste avant le krach retentissant de 2008 qui fait encore des vagues. Il est tiré des seize volumes de la bande dessinée inventée par Jean Van Hamme au début des années 1980 avant Thorgal et dessinée par Philippe Francq.

Nerio Winch, « métèque » parti de rien, a réussi à bâtir un conglomérat mondial. De double nationalité suisse et américaine, il a établi son siège social à Hong Kong « parce que la Chine lui promettait un grand développement ». Le spectateur trouve ici l’acmé du mondialisme sans scrupules, le pur intérêt privé allant là où les profits allèchent, sans aucun lien personnel. Ce monde, qui disparait dans l’hubris affairiste et la concurrence féroce des nationalismes qui ressurgissent, est une curiosité. Le scénariste introduit des passions humaines shakespeariennes dans le monde froid de l’économie.

Car Nerio (Miki Manojlovic), qui croque une pomme vespérale sur le pont de son yacht ancré dans les eaux de l’île Victoria à Hong Kong, se penche sur un bruit d’eau qui provient de la mer. Il est happé par un plongeur tout en noir qui le noie tout simplement. Il est déclaré mort par accident. Qui va capter son empire ? La belle et glacée Ann Fergusson (Kristin Scott Thomas) aux crocs aiguisés et à la volonté de fer ? L’ex-trafiquant d’armes Mikhaïl Korsky (Karel Roden), épave camée, alcoolisée et pas rasée à la Houellebecq ?

Coup de théâtre : un fils est révélé. Adopté mais réel, élevé en secret en Croatie puis en Suisse, probablement aimé mais devenu routard chic au Brésil après sa rébellion ado contre son « père ». Le garçon se prénomme Largo, terme venu de nulle part mais qui a été fortement donné aux petits garçons après la sortie du film. Un prénom de crise ? Une façon bobo d’exorciser la mauvaise fortune ? L’acteur qui joue le jeune homme de 26 ans, Tomer Gazit, en a 33 ans au tournage. Il représente la quintessence du cosmopolitisme façon XXe siècle : né en Allemagne de parents juifs israéliens mais élevé en France dès 9 ans, il aurait des grands-parents biélorusses et lituaniens côté paternel et yéménites côté maternel. Rien de bien grave à titre personnel, mais une charge symbolique forte dans le film. Emacié et peu émotif il va, comme poussé par les circonstances, ballotté par les affaires.

La performance de casting a été de découvrir des acteurs crédibles pour jouer Largo bébé, enfant puis adolescent. Jake Vella, Kerian Mayan, Benjamin Siksou ressemblent tous à un Tomer Sisley à 1 an, 11 ans, 20 ans.

Tandis qu’il se fait tatouer un scorpion sur l’épaule par un Chinois du Brésil pour se rendre « invincible » (sic !) il entend une femelle se faire violenter par de gros mâles flics. Il vole à son secours et à coup de krav maga les met en fuite ; il s’échappe torse nu sur une moto avec la blonde (Mélanie Thierry), ce qui donne une course poursuite haletante dans les favelas. La fille se révélera une pute au sens capitaliste, une fille de haut vol qui loue son sexe sans affect pour de l’argent, beaucoup d’argent, n’hésitant pas à jouer les agents doubles et même triples si elle peut gagner de tous les côtés. En bref après la baise (évidemment torride mais surjouée), le bel étalon endormi est piqué par l’hétaïre et se retrouve serré par les flics à côté de deux paquets de cannabis bien épais. Il est condamné à 50 ans de prison. Exit donc l’héritier, même s’il ne sait pas que son père adoptif vient de mourir.

Mais il a appris à se débrouiller seul. Il joue donc au camé et maîtrise sans problème les deux geôliers qui viennent le tirer de sa cellule ; il les y enferme et va récupérer son passeport chez le chef… où il trouve Freddy, le garde du corps de son père qu’il connait bien et qui l’a tiré de mauvais pas, adolescent. Freddy (Gilbert Melki) a posé un paquet de dollars pour acheter sa libération mais Largo n’en a pas besoin ; il assomme le chef, empoche les dollars et saute dans un 4×4 avant de défoncer les voitures et motos de flics qui peuplent la cour (« c’est ma méthode ») puis la porte de la prison.

Le spectateur en aura dès lors pour tous ses yeux : si la psychologie est sommaire et les expressions d’acteurs réduites au minimum, les scènes d’action sont réussies, rythmées par une musique adaptée comme dans James Bond. Trahisons et finance font bon ménage, l’intelligence consistera à les contrecarrer, mais surtout le culot comme au poker (dont l’acteur Tomer est un adepte fini).

L’héritier aura du mal à se faire reconnaître des grosses têtes qui composent son Conseil d’administration – mais il possède 65% des parts dans une Ansalt du Lichtenstein (trust privé très utilisé pour l’évasion fiscale) qui évite les droits de succession car les titres sont au porteur. Mais lorsqu’il faut les produire, tout est bon pour pister l’héritier qui sait et mettre la main sur les papiers… Largo s’abouche avec Korsky, Freddy joue les traîtres, Fergusson ordonne et contrôle – jusqu’à l’assemblée générale du groupe où tous les coups tordus se révèlent aux actionnaires ravis.

DVD Largo Winch, Jérôme Salle, 2008, avec Tomer Sisley, Kristin Scott Thomas, Miki Manojlovic, Mélanie Thierry, Gilbert Melki, Karel Roden, Steven Waddington, Anne Consigny, Radivoje Bukvic, Nicolas Vaude, Benjamin Siksou, Kerian Mayan, Jake Vella, Wild Side vidéo 2009, 1h44, standard €4.70, blu-ray €11.94

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