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Anne Brontë, La locataire de Wildfell Hall

Le plus long, le plus délirant et – disons-le – le plus « chiant » des romans victoriens des sœurs Brontë. Entre une histoire de femme sous emprise (mais qui a du caractère), l’« amour » idéalisé (comme s‘il existait en soi), le moralisme bondieusard des pasteurs anglicans – et « la nature » réduite à la campagne anglaise cultivée en champs et prés, cet énorme pavé est tout en longueurs, exaltation, diarrhées verbales. Non sans un certain talent d’observation et de contrastes.

Une jeune femme qui se dit veuve vient loger avec son fils de 5 ans dans un manoir de la campagne anglaise. Elle suscite la curiosité de ses voisins car elle ne se lie pas, reste recluse. Même le pasteur lui reproche de ne pas venir à l’église, ni de socialiser en chrétienne. Elle fait juste les efforts qu’il faut, mais est en proie aux cancans de cette société rurale de gentilshommes fermiers qui n’ont guère autre chose à faire qu’à médire de leurs prochains, ou à séduire leurs prochaines. Gilbert, fils aîné d’un domaine, tombe amoureux de la belle veuve et sympathise avec l’enfant qu’il initie au cheval. La mère craint la mauvaise influence des hommes sur le petit et cela intrigue. Que lui est-il donc arrivé ?

Helen refuse l’amour, elle en vécu un terrible, qui l’a laissée sans vie. Jeune fille idéaliste, assez stupide comme à 15 ans, elle n’a pas vu les défauts de celui qu’elle a choisi malgré tout pour mari, en dépit des mises en garde des adultes, notamment de sa tante très sensée. Dans la bêtise adolescente, « l’amour » peut tout, d’ailleurs n’est-ce pas ce que répète le pasteur à propos de Dieu ? D’où la méprise et l’emprise. La femme, en ce temps impérial victorien, n’est qu’une génisse à enfanter et une servante pour le repos du guerrier. Mr Huntingdon est un séducteur qui sait parler aux vierges, avant de les rejeter une fois dans son lit. C’est un viveur, soulard, débauché – on ne connaît d’ailleurs aucun détail sur ses frasques, que des allusions moralistes sans intérêt. Bref, une fois marié, la lune de miel dure peu, juste de temps de lui enfourner un héritier, et en avant la belle vie. Sa fortune lui permet de retomber dans sa vie de jeune homme, de faire la foire et de commander des orgies (du moins on l’imagine) avec ses « amis ».

La pauvre Helen se sent flouée, elle qui n’avait écouté que son exaltation d’âme, son cœur gros comme ça et son vagin qui la démangeait (inconsciemment). Elle tente de ramener le mari dans le droit chemin, mais c’est lui qui a tous les droits. Elle songe à s’enfuir, mais il en a vent par une servante et lui confisque bijoux et numéraire. Elle est sa propriété, elle doit lui obéir. Pire, il débauche son tout jeune fils avec ses amis, lui faisant boire du vin, l’incitant à dire des mots grossiers, à se moquer des autres et de sa mère. Il le veut à son image, et nul doute qu’à 12 ans il lui aurait commandé une femelle pour le dépuceler, activant son mépris des femmes. Car à la gent féminine la chevelure, le feu du foyer, le dessin ; à la gent masculine la robustesse physique, les chevaux et les fusils, la chasse. Chacun son domaine. Même si, au chapitre III, Gilbert Markham rétorque à Helen Huntingdon : « Vous, les femmes, voulez toujours avoir le dernier mot » p.814 Pléiade. Le véritable amour, égalitaire entre homme et femme, est-il possible ? Peut-être en idéalisme, si l’on en croit le chapitre 53 : « Les plus grandes différences sociales, les plus grands écarts de rang, de naissance et de fortune ne pèsent d’aucun poids comparés à une profonde communion de pensées et de sentiments entre des âmes et des coeurs aimants, vibrant à l’unisson » p.1219.

Anne Brontë résiste à cette ambiance impérialiste, celle de la colonisation du monde, de la domination en affaires, de la toute-puissance mâle dans la famille. Elle a voulu en faire trop et elle n’a pas eu le temps de faire court – 53 chapitres, 466 pages en Pléiade ! D’où cette enflure des pages, du propos, des gens. Aucun n’est raisonnable, sauf peut-être la vieille tante et le tout jeune gamin. Tous sont exaltés, abêtis par leurs aveuglements, bel et bien « sous emprise » de leur idéalisme et de leur moralisme étroit, de leur sentimentalité, de leurs pulsions. Toute la palette de la niaiserie, du ressentiment, de la colère, de l’Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en gausser) chatoie en ces trop longues pages. Aucun personnage, sauf l’enfant avec son amitié pour les chiens et ses longues boucles tombant sur son cou ivoire, n’est vraiment sympathique. C’est dommage, resserré d’un bon tiers, le roman aurait pu faire mouche.

Anne Brontë, La recluse de Wildfell Hall, 1848, Libretto 2016, 560 pages, €13,90, e-book Kindle €7,99

Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50

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Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel

Pour Philip Ashley, orphelin trop jeune, son cousin Ambroise est tout ensemble un tuteur, un père, un frère, un conseiller. En fait, tout son univers. Lorsque le gamin a 7 ans et qu’il passe devant un gibet – car dans l’ancien temps, on pendait encore les gens au carrefour – le cousin tuteur lui dit à l’enfant : « Sache ce qu’un moment de folie peut faire d’un homme ». C’est le début du livre, et ce sera la conclusion. Philip a désormais 24 ans ; il a été pris sous son aile par le fils du frère de son père, qui avait 22 ans à la mort successive de ses deux parents.

Le roman déroule l’initiation au monde adulte d’un jeune imbécile particulièrement niais. « Nous étions tous deux des rêveurs, dit-il, sans esprit pratique, réservés, pleins de grandes théories. Et, comme tous les rêveurs, aveugles au monde éveillé. Nous étions misanthropes et avides d’affection. Notre timidité imposa silence à nos élans jusqu’au moment où notre cœur fut touché. » Tout est dit. Ambroise, a 47 ans, s’entiche d’une lointaine cousine qu’il a rencontrée en Italie, pays chaud conseillé par son médecin pour se soigner. Rachel est demi-italienne et a déjà été mariée à 17 ans avec un comte riche, Sangalletti, qui est mort. Quelques mois après son mariage, Ambroise décède lui aussi à Florence d’une mystérieuse maladie que l’on croit héréditaire – peut-être une tumeur que son père avait eu avant lui et son grand-père aussi – ou peut-être d’empoisonnement comme lui même le croit et l’écrit avant de passer. Mais la tumeur au cerveau peut faire délirer et rendre paranoïaque. Dans ce « mais » réside toute l’ambiguïté voulue par l’autrice.

Dans sa dernière lettre, il appelle Philip au secours et le jeune homme de 24 ans fait le voyage. Il arrive trop tard, Ambroise est mort et enterré au cimetière protestant de Florence, et Rachel est partie. Quand la cousine rejoint soudain l’Angleterre, c’est la confusion des sentiments ; la haine et le désir cohabitent. Philip au début ne veut pas la voir, prévenu contre elle par la correspondance, puis décide par honnêteté de l’inviter à venir visiter le domaine dont Ambroise, son ex-mari, lui a beaucoup parlé. Ambroise avait rédigé un testament, qu’il n’avait finalement pas signé, léguant ses biens à Rachel, sauf l’administration du domaine à Philip, avec rétrocession à ce dernier de la fortune à la mort de Rachel. Philip se dit que la cousine a des droits comme ex-épouse, et veut réparer le manque de son papa-cousin.

Il s’attache progressivement à Rachel, qui est pour lui une mère de substitution en même temps que, confusément, une amante possible. Il n’a jamais connu l’amour, pas même au collège ou à l’université, déserts qu’il a traversés sous l’égide du seul amour filial pour l’homme qui l’élevait. Il est donc nu et démuni face aux femmes ; soit il les considère comme des camarades négligeables, comme Louise, soit comme des madones à honorer, comme Rachel. Il est jaloux de tous ceux qui tournent autour d’elle, reprenant l’épouse de son cousin comme un bien de famille. Il découvre leur manipulation, leur séduction, leurs façons d’être : « Voilà un trait exaspérant des femmes : toujours le dernier mot (…) Une femme n’était jamais dans son tort, eût-on dit. Ou, si elle l’était, elle tournait les choses à son davantage, la faisant paraître sous un autre jour » (chap.14) – et c’est une femme, Daphné du Maurier, qui l’écrit. Une belle vérité.

Mais Rachel est vénale, elle a vécu une enfance dans la misère, dans un milieu où le sexe était une arme de séduction pour appâter les gens riches. De quoi pomper leur fortune avant de les faire disparaître. Mais l’ambiguïté demeure. Sont-ils morts de mort naturelle ? Personne ne le sait. Lorsqu’elle vient en Cornouailles, Rachel se sert-elle de Philip son cousin ? L’auteur laisse l’équivoque. L’Italie n’est pas l’Angleterre, et le tempérament florentin volontiers machiavélique de nature n’est pas le tempérament de rigueur protestante. Elle est charmeuse et n’en pousse pas moins ses pions, au lieu d’aller droit dans la rectitude morale requise par les convenances anglaises. Certes, elle profite de la naïveté du jeune homme pour lui soutirer de l’argent sans le demander expressément, mais elle semble avoir un attachement pour lui dans ses lettres à son ami italien Ranieri, son conseiller financier et ami florentin. Elle fait en sorte que Philip perde la tête pour elle et dans un élan d’exubérance hormonale lui lègue ses biens comme son cousin Ambroise aurait voulu, le jour de ses 25 ans, majorité qui l’émancipe de son tuteur. « Nous nous tenions étroitement enlacés et elle semblait avoir attrapé ma folie, elle semblait partager mon ivresse, nous étions entraînés tous deux dans un torrent de fantaisie insensée » (chap.21). Elle semblait… le lendemain, rien ne va plus.

Dès lors Rachel change radicalement d’attitude à son égard ; elle se fait plus froide, plus distante, engage une gouvernante pour éloigner les assiduités du jeune homme, fait de nombreux voyages à la ville pour transférer de l’argent en Italie, puisqu’elle est désormais maître de la fortune, sauf du domaine. Philip le sait mais ne veut pas le voir, Philip a lu les lettres de son cousin et mentor, mais ne veut pas les croire. Il est dans le déni, avec cette obstination du jeune homme qui se rebelle contre la réalité de la trahison. Il est bête, il ne s’en apercevra que trop tard. Son amie Louise, la fille de son tuteur Kendall, d’un an plus jeune que lui a beau le mettre en garde et lui expliquer les manœuvres de Rachel, une femme comme elle, Philip, ne veut rien écouter, ne veut rien savoir. Il va jusqu’au bout de son destin tragique, délaissant celui tout tracé d’épouser Louise, à qui il est destiné depuis l’enfance selon l’opinion du village. Il découvre la complexité morale… Qu’est la foi sans le doute ? Qu’est l’amour sans la sincérité ?

Le jeune homme va tomber brusquement malade après son anniversaire des 25 ans – soi-disant pour avoir nagé nu dans la mer glaciale de Cornouailles à la fin mars. Rachel le soigne avec dévouement, Janus à deux faces, successivement froide et séduisante, généreuse et avide, en fait insaisissable. Le docteur déclare que ce fut une méningite. Mais Philip reste attaché à Rachel et ne veut pas qu’elle parte à Florence, où elle veut retourner, fortune faite. Elle va donc tenter de l’empoisonner avec des graines de cytise dans sa tisane du soir, une plante qu’elle a introduite dans le domaine en rénovant les jardins, sa passion. Dans le langage des fleurs, le cytise symbolise la dissimulation. Elle en avait dans sa villa de Florence, Philip les a vues. Le jardin sous le soleil est à la fois beauté et danger, les fleurs exquises donnent des graines de poison – tout à l’image de la cousine Rachel. Philip va en trouver des graines dans une enveloppe d’un tiroir fermé à clé dans son boudoir. Il finira par comprendre – enfin. Rachel ne lui veut pas que du bien. Son amour pour elle n’est qu’une exaltation des sens, sans réciproque. Il va donc laisser faire le destin – et Rachel sera morte. C’est de sa faute, il le sait, Louise le sait. C’est pourquoi Le roman fait retour au gibet, bien que l’on ne pende plus au carrefour.

Commencé comme une romance gothique pleine d’ambiguïté, il se termine en thriller d’une grande richesse psychologique où le doute subsiste ; superbement conté, il montre l’évolution d’un jeune homme mal dégrossi dans les relations humaines ; il donne à voir l’attachement d’un enfant adopté pour son tuteur et l’amour profond qui les unit, au point de déterminer l’enchaînement des faits ; il met en scène la manipulation féminine par la séduction, en un temps où la femme n’a aucun droit et dépend en tout de son mari. J’ai bien aimé.

Un film, Ma cousine Rachel de Henry Koster, est sorti en 1952 avec Olivia de Havilland et Richard Burton.

Une série TV de la BBC de Brian Farnham est sortie en 1983, avec Geraldine Chaplin et Christopher Guard.

Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel (My Cousin Rachel), 1951, Livre de poche 2002, 384 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

DVD Ma cousine Rachel, Henry Koster, 1952, avec Audrey Dalton, George Dolenz, Olivia de Havilland, Richard Burton, Ronald Squire, ESC films 2015, anglais sous-titré français, 1h34, €12,90

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Les romans de Daphné du Maurier déjà chroniqués sur ce blog

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