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Faire plaisir, dit Alain

Rappelons que les Propos d’Alain sont des textes écrits au jour le jour dès 1906 pour La Dépêche de Rouen et de Normandie. Ils s’échelonnent jusqu’en 1936 pour le premier tome de leur recueil choisi dans la Pléiade. Ce sont donc des textes régionaux (intitulés avant guerre Propos d’un Normand), destinés à un lectorat peu lettré, et qui visent à donner un regard philosophique sur les événements du quotidien. Cette façon de voir est pour moi, le pragmatique, le meilleur de la philosophie. Je suis, comme la plupart des Grecs et des Romains, et en France jusqu’à Montaigne, éloigné des grandes théories métaphysiques qui ne sont que pures spéculations hors-sol, et à l’inverse proche des maximes de la vie bonne, d’une sagesse applicable ici et maintenant.

Ce pourquoi Alain parle en ce Propos de mars 1911 « d’un art de vivre qu’il faudrait enseigner ». La règle en est : « faire plaisir ». Oh, ce n’est pas être hypocrite, jouer au flatteur, au courtisan. Ou, du moins, ne pas en faire une stratégie. On peut jouer l’hypocrite et le courtisan pour obtenir par des voies détournées un avantage de la part d’un bouffon vaniteux. C’est ainsi que la diplomatie européenne agit face à Trompe, et avec un relatif succès, bien qu’une attitude plus résistante aurait peut-être aussi de bonnes chances de réussir. Mais c’est un choix tactique.

Pour Alain, qui parle de la vie quotidienne, il s’agit de « faire plaisir toutes les fois que cela est possible sans mensonge ni bassesse. » Or c’est presque toujours possible, explique-t-il. Certes,« quand nous disons quelque vérité désagréable avec une voix aigre et le sang au visage, ce n’est qu’un mouvement d’humeur, ce n’est qu’une courte maladie que nous ne savons pas soigner. » Dire le vrai sans forcer le ton a un impact plus grand, car l’interlocuteur comprend que c’est une critique de raison, et non de passion. Je l’ai constaté dans l’éducation de l’enfant, dès l’âge de comprendre. C’est sa propre raison qui la mesure, et non sa réaction passionnelle.

« Si l’on vous bouscule un peu dans une foule, ayez comme règle d’en rire ; le rire dissout la bousculade, car chacun rougit d’une petite colère qui lui venait. Et vous, vous échappez peut-être à une grande colère, c’est-à-dire à une petite maladie. » Il est vrai que faire monter le ton ne résout généralement rien, au contraire. Chacun se braque, exagère ses positions, bloque toute possibilité de conciliation ou de regret.

« D’où je tirerais ce principe de morale : ‘Ne sois jamais insolent que par volonté délibérée, et seulement à l’égard d’un homme plus puissant que toi’. » L’insolence, la colère, est une tactique, comme la flatterie, et pas plus qu’elle une stratégie. Jouer l’offensé face à Zelensky est un bon moment de télé, avoue Trompe le bouffon.

Facile à dire, me direz-vous, tant chacun peut être tiré par ses émotions immédiates. C’est discipline que de se maîtriser, et cela n’a rien de facile. D’où la maxime populaire de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de proférer une ineptie. Sept fois est un chiffre symbolique, Dieu ayant créé le monde en six jours et s’étant reposé le septième, instituant un cycle à reproduire. Disons que c’est laisser les secondes propices au cerveau évolué (Système 2 de Kahneman) pour réfléchir aux réactions réflexes de survie du cerveau reptilien (Système 1).

Pour faire passer la critique, enrobez-là dans les louanges, dit Alain. Tout comme lors de la première adolescence, la rébellion vers 2 ans, il est nécessaire de placer le morceau de jambon devant la purée sur la cuillère, pour faire avaler le tout au bébé. « Il y a à louer presque dans tout ; car les vrais mobiles, nous les ignorons toujours, et il n’en coûte rien de supposer plutôt modération que lâcheté, plutôt amitié que prudence. Surtout avec les jeunes ». Si vous faites un beau portrait de votre interlocuteur, il se croira ainsi, surtout s’il est encore incertain de qui il est, comme en adolescence. « Si c’est un poète, retenez et citez ses plus beaux vers ; si c’est un politique, louez-le pour tout le mal qu’il n’a pas fait », dit avec un humour certain Alain. Inutile d’essayer avec Poutine ou avec Xi, ils sont dans leur monde fermé, où toute concession n’est acquise que par force. Mais cela reste possible avec Trompe (peut-être pas avec Vance). Le Bouffon vaniteux est toujours sensible à l’opinion que l’on semble avoir de lui, et tend à revenir sur ses rodomontades (ainsi les fameux « droits de douane », à se rouler par terre). Lui suggérer qu’il perdrait la face s’il laissait Poutine lui dicter sa conduite est certainement de meilleure tactique que de dénoncer sa connivence ; montrer aux électeurs américains qu’il est en train de lâcher l’Ukraine, est probablement plus efficace que de protester diplomatiquement.

Dans la vie courante, « faire plaisir » est ce qu’Alain appelle, en son époque, la politesse. Non pas celle, compassée et faux-cul, des bourgeoises qu’on a eu l’outrecuidance d’effleurer sur un trottoir dont elles occupent sans vergogne la majeure partie, mais la civilité entre humains. « Être poli, c’est dire ou signifier, par tous ses gestes et par toutes ses paroles : ‘Ne nous irritons pas ; ne gâtons pas ce moment de notre vie. » Ce n’est point tendre l’autre joue des niaiseux du christianisme, qui confondent la bonté foncière avec la soumission au mal – comme s’il fallait « tout » accepter. Ou qui confondent l’impérialisme du Bien, lorsque « la bonté est indiscrète et humilie », selon Alain. « La vraie politesse est plutôt dans une joie contagieuse, qui adoucit tous les frottements. »

Or ce n’est pas ce que la société enseigne à ses jeunes. Ils sont plutôt laissé à leurs passions, voire encouragés à faire preuve de « caractère » – cet autre nom de la mauvaise humeur – ou « pas de vague », comme il est de bon ton à la soi-disant « éducation » nationale. « Dans ce que l’on appelle la société polie, j’ai vu bien des dos courbés, dit Alain, mais je n’ai jamais vu un homme poli. » C’est bien l’hypocrisie qui règne, pas la critique enrobée de louanges. D’où la force de l’humour, ce rire imbibé de tendresse, au contraire de l’ironie, qui fait rire là où cela fait mal.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Montaigne et l’humaine condition

Difficile de se peindre soi-même puisque l’on change sans cesse. Pour être fidèle, il faut rester vrai et se dire scrupuleusement jour après jour, avec ses évolutions et contradictions. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides Égypte, et du branle public et du leur. La constante même n’est qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage… » (III 2)

Montaigne paris

Comme tout change, pourquoi rêver de l’Être ? C’est l’erreur des philosophes idéalistes ou de l’absolu. En quoi cette philosophie de l’ailleurs et de l’idéal nous sert-elle à quoi que ce soit ? Montaigne est un pragmatique, la philosophie est pour lui une sagesse pratique : elle apprend à mourir – donc à bien vivre jusqu’à la fin. Comme tout branle constamment (tout change, disent les Chinois), prenons l’homme branlant « divers et ondoyant », et non point la statue déifiée, immobile et figée, de l’homme idéal. « Comme il est, en l’instant ». L’« être » n’a pas d’intérêt, seul intéresse « le passage ». « Nous n’avons aucune communication à l’être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu’une obscure apparence (…). Et si, de fortune, vous fichez votre pensée à vouloir prendre son être, ce sera ni plus ni moins que lui voudrait empoigner l’eau. » (II 12) ‘Tu es pierre’, disait le Christ à son disciple préféré ; Montaigne y voit plutôt de l’eau – comme les philosophies asiatiques. Dans le changement, comment saisir une quelconque substance ? Mais avec cette puissance de la souplesse : l’eau ne fait pas bloc mais s’infiltre obstinément dans la moindre faille.

« C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme » (I.1). Le jugement humain est inconstant. « Je ne fais qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas toujours en avant ; il flotte, il vague…(…) Chacun à peu près en dirait autant de soi, s’il se regardait comme moi. Les prêcheurs savent que l’émotion qui leur vient en parlant les anime vers la créance et qu’en colère nous nous adonnons plus à la défense de notre proposition, l’imprimons en nous et l’embrassons avec plus de véhémence et d’approbation que nous ne faisons en étant en notre sens froid et reposé. » (II 12) La plupart des raisonnements qui se tiennent ont besoin des passions comme impulsion. Ce n’est qu’ensuite que l’esprit ordonne et maîtrise.

Les humains restent pétris de contradictions. « Vu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé souvent que les bons auteurs mêmes ont tôt de s’opiniâtrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel et, suivant cette image, vont rangeant et interprétant toutes les actions d’un personnage et, s’ils ne les peuvent assez tordre, les vont renvoyant à la dissimulation. » (II 1) Chacun va selon son appétit et non selon la sagesse, « selon que le vent des occasions nous emporte », dit Montaigne.

« Nous n’allons pas ; on nous emporte ». Cela pour les gens hors sagesse, qui sont le commun des hommes. Le but de la philosophie est justement de nous faire réfléchir et devenir sages.

D’autant que la tyrannie des habitudes nous tient. Elle aveugle le jugement et détruit la liberté, rendant l’humain faible devant le monde, puisque « le monde n’est qu’une branloire pérenne » ! « C’est, à la vérité, une violente et traîtresse maîtresse d’école que la coutume. Elle établit en nous peu à peu, à la dérobée, le pied de son autorité ; mais par ce doux et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’aide du temps, elle nous découvre tantôt un furieux et tyrannique visage contre lequel nous n’avons plus la liberté de hausser seulement les yeux. » (I 23) D’où l’intérêt d’établir dès l’enfance un esprit sûr de lui, capable de juger par lui-même des nouveautés qui viennent. La coutume est donc la pire et la meilleure des choses – selon qu’on la subit faute de jugement, ou qu’elle nous a formés au jugement.

L’éducation est la grande affaire de Montaigne. « Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuient, non en leur action seulement, mais surtout en leur cœur ; que la pensée même leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent. » (I 23) Il s’agit moins de charger la mémoire que de rendre capable de discerner par soi-même ce qui est bon et de forger la volonté de l’accomplir. Montaigne écrit tout un essai sur l’éducation pour la comtesse de Gourson. Ce sujet lui tenait à cœur. « Je voudrais qu’on fût soigneux de lui », dit-il de l’enfant, « choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on y requît tous les deux [ces deux qualités doivent être équilibrées], mais plus les mœurs et l’entendement que la science. » (I 26) L’éducation anglaise gardera ce pli de Montaigne ; alors que la « Raison » française pousse plutôt à négliger de forger le caractère au profit du savoir à ingurgiter comme le maïs en l’oie à foie gras…

Or, « le pire état de l’homme, c’est quand il perd la connaissance et gouvernement de soi » (II 2). Le but de la sagesse est la maîtrise du sujet « ondoyant », inconstant et pétri d’habitudes. La sagesse est une éducation. « Le prix de l’âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément » (III 2) « Ramenons à nous et à notre vrai profit nos cogitations et intentions. Ce n’est pas une légère partie que de faire sûrement sa retraite. (…) La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi. » (I 39)

Ne pas vouloir changer le monde, s’efforcer de changer d’abord soi-même. « L’estimation et le prix d’un homme consiste au cœur et en la volonté ; c’est là où gît son vrai honneur ; la vaillance, c’est la fermeté non pas des jambes et des bras, mais du courage et de l’âme. » (I 31) Nietzsche ne dira pas autre chose.

Une telle philosophie est une joie. « L’âme qui loge la philosophie doit, par sa santé, rendre sain encore le corps. Elle doit faire luire jusqu’au dehors son repos et son aise, doit former à son moule le port extérieur et l’armer par conséquent d’une gracieuse fierté, d’un maintien actif et allègre et d’une contenance contente et débonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante. » (I 26) La vertu vraie est « facilité, utilité et plaisir de son exercice » – au contraire de la vertu fausse qui est fouet, austérité et contrainte. Ou hypocrisie, Tartuffe le montrera, cette quintessence du bourgeois intello à la française.

Il faut régler sa vie mais ne pas vivre pour la règle : « le règlement, c’est son outil, non pas sa force » (avis aux ayatollahs et aux étatistes qui voudraient tout régenter). Les plaisirs humains, en « les modérant, elle les tient en haleine et en goût. »

La sagesse « aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ces biens-là réglément et les savoir perdre constamment. » (I 26) De tout un peu, éviter les excès, régler une passion par une autre, instaurer des contrepouvoirs, ne jamais hésiter mais ne pas aller trop loin – telle est la sagesse de Montaigne, issue des Anciens.

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Michel de Montaigne, Les Essais, Pocket (abrégé), 2009, €4.94

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