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Arnaldur Indridason, Le roi et l’horloger

L’écrivain islandais Indridason nous livre ici un roman historique, pas un roman policier comme il en a l’habitude. L’occasion d’évoquer son pays, l’Islande, colonie du Danemark au XVIIIe siècle.

Il met pour cela en scène Jon, un humble horloger islandais qui a eu une vie difficile avant d’émigrer à Copenhague pour se faire artisan, et le roi fou écarté du pouvoir Christian VII (1749-1808). Un jour, Jon Sivertsen est convoqué au palais de Christianborg pour réparer une pendule. Il découvre dans une remise un butin de guerre oublié, une autre pendule ancienne, en ruines. Ce chef-d’œuvre avait été fabriqué en 1592 par Isaac Habrecht, un Suisse qui avait créé la grande horloge de la cathédrale de Strasbourg en 1574. La pendule de Copenhague indiquait les heures, les dates, les mois, le défilé des planètes. Les Rois mages en sortaient chaque heure pour aller se prosterner devant la statue de la Vierge et chantaient un psaume… islandais.

Le vieux roi déboule un soir que Jon travaillait à comprendre les mécanismes de l’horloge ; il est en robe de chambre, une bouteille de Madère à la main, il s’ennuie. Il se fait expliquer la présence d’un tel artisan en son palais, l’intérêt de l’horloge, et pourquoi un Islandais est ici au Danemark plutôt que sur son île perdue dans le froid parmi les moutons.

Jon, en bon conteur islandais, commence alors à dérouler son histoire personnelle. Son père a été condamné à mort par le père du roi actuel, Frédéric V, non seulement pour avoir fauté hors mariage, mais surtout pour avoir engrossé la mère du fils de son fils. Sauf que son fils n’était pas son vrai fils, seulement un enfant de sa femme défunte reconnu, ce que le père biologique ne veut pas reconnaître, par rancœur contre ceux qui l’ont évincé de son amour… Vous suivez ? Sigurdur demande donc à un voisin, contre forte rémunération, de se faire passer pour le véritable père de l’enfant. Ce fut là son erreur, car tout finit par se savoir dans une petite société où tout le monde épie tout le monde.

Les relations en Islande au XVIIIe siècle étaient compliquées en raison du faible nombre de la population. Les désirs se portaient souvent sur des cousines ou des belle-mères, voire des demi-sœurs. Sans toujours le savoir, car les gens mentaient, comme partout. D’où ce code nommé le Jugement suprême qui réglementait les relations sexuelles. Une infamie dénoncée en vers chantés par ce Psaume de la Passion de Hallgrimur Pétursson, reproduit en clochettes dans l’horloge. Fornication et usurpation de paternité ont suffit à faire condamner Sigurdur au billot et sa gouvernante Gudrun à la noyade dans l’eau d’une rivière pour la « laver de tous les péchés ».

Pourquoi le roi Christian VII est-il fasciné par l’histoire de Jon, l’un des fils légitimes de Sigurdur ? L’horloger naïf l’apprend, bien que trop tard pour en tenir compte : Louise-Augusta, la dernière fille de Christian VII, est soupçonnée n’être pas de lui mais de son médecin allemand Struensee, surpris en train de forniquer avec la reine Caroline-Mathilde que le roi délaissait. On lui aurait demandé, pour la bienséance, de reconnaître le bébé, en usurpation de paternité. Ce qui est permis à un roi ne l’est pas à un fermier, voilà l’injustice qui tourmente le cœur de Christian VII. D’autant qu’enfant sensible, il a été fouetté régulièrement par son père, l’impitoyable Frédéric V qui a signé la condamnation à mort de Sigurdur et de Gudrun. Christian hait ce père qui ne l’a jamais aimé ; il a perdu sa mère trop tôt et s’est lancé dès l’adolescence dans la quête effrénée du plaisir, satyre des jeunes femmes et, dit-on des jeunes hommes ses compagnons, puis dans l’alcoolisme avant d’être atteint de démence (ou de la simuler).

Effervescence à la cour, où les escapades du roi auprès de l’horloger se savent – tout se sait en milieu fermé : le palais est comme l’île d’Islande. Jon alimenterait-il la folie du roi en colportant les rumeurs les plus sordides ? Chassé du palais, puis rappelé car il apaise le roi par ses récits, Jon finira par raconter toute son histoire, et avec elle celle de l’Islande, tout en remontant pièce à pièce l’horloge compliquée du Suisse. Le roi l’en remerciera, non sans une dernière crise qui remet tout en question.

C’est que le récit de Jon est comme une psychanalyse pour Christian VII ; il découvre ses blocages et leurs origines : le piétisme, la rigueur de son père. Toujours ce délire d’être plus pieux que son voisin, meilleur que les autres, se valoriser soi au détriment des autres. Ainsi le Jugement suprême islandais qui sanctionnait par la mort des situations somme toute banales. Jon démonte l’esprit de Christian sans le vouloir, comme il démonte les rouages de l’horloge. Le fondement est le temps, qui est compté et peut être démonté et remonté pour en saisir les rouages. D’une histoire simple, Indridason réussit au final une réflexion philosophique sur le temps, sur les vertus de la parole d’artisan pour ceux dont l’esprit a ses rouages dérangés, et un rappel historique des conditions de vie en Islande vers 1750. Un exploit qui se lit bien.

Arnaldur Indridason, Le roi et l’horloger, 2021, Points Seuil 2024, 345 pages, €8,95, e-book Kindle €5,99

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Guêpier pour trois abeilles de Joseph Mankiewicz

Un riche Américain exilé en Suisse durant la dernière guerre, puis dans un palais à Venise, s’inspire d’une intrigue de théâtre de Ben Jonson, écrite en 1606 pour monter un canular. Il invite les trois anciennes femmes de sa vie à venir le rencontrer, assurant qu’il est mourant et qu’il va désigner l’une d’elles comme seule héritière. Cecil Sheridan Fox (Rex Harrison) est le Volpone de Ben Jonson – le Renard ; il engage un régisseur-secrétaire au nom prédestiné de Mosca, McFly (Cliff Robertson) – la Mouche -, jeune homme qui a fait du droit mais n’a pas obtenu sa licence à cause du droit commercial.

Tout est mis en place pour que monte le suspense. Le pot de miel de la fortune supposée attire les trois belles un brin décaties par la vie, ou désireuses de prendre leur revanche : Mrs Sheridan (Susan Hayward), Merle McGill (Edie Adams) et la princesse Dominique (Germaine Lefebvre dite Capucine). La première a pour nom initial Texas Crockett – tout un programme ! Fox lui a pris la distillerie de bourbon de son père, qu’il a rebaptisée à son nom. Elle assure qu’elle a des droits premiers puisque reconnue en concubinage notoire par l’État américain où ils vivaient, un vrai lien juridique proche du mariage. Elle est accompagnée de son infirmière personnelle Sarah Watkins (Maggie Smith la professeur Minerva de Harry Potter, ici jeune) qui veille surtout à ce qu’elle ne prenne pas trop de somnifères. La seconde est une actrice inculte et vulgaire qui croit que le fils du pape Borgia a donné une pendule à Fox, lequel l’a dans sa jeunesse reformatée et recoiffée avant de la confier aux producteurs. Mais son talent décline et elle commence à racler ses fonds de tiroirs. La troisième est une princesse française, belle et froide, à la fortune délabrée ; elle aimerait bien se refaire sur son ancien amour.

Les acteurs sont en place, le décor est mis, le rideau se lève.

Les trois hypocrites sont reçues une à une par le grand malade qui s’amuse. Chacune lui apporte un cadeau, tous en rapport avec le temps : un sablier de poudre d’or pour la princesse, une pendule kitsch pour Sheridan, une pendule moderne à fuseaux horaires pour l’actrice. Chacun révèle ainsi son caractère. Mais Mrs Sheridan, qui se sent des droits de quasi-épouse pour régenter l’impotent, convoque un vaporetto ambulance pour emporter le malade à l’hôpital ; la sirène, semblable à celle des flics de Los Angeles, fait flipper Merle, en souvenir de son existence hasardeuse. Le régisseur a fort à faire pour inventer in extremis un prétexte juridique pour empêcher le transport et tout faire échouer.

Dans la nuit, alors que McFly drague Sarah un peu amoureuse de lui dans un café de Venise, Mrs Sheridan meurt. Son flacon de somnifères vide est à côté de son lit. L’infirmière sait que ces somnifères ne sont que des placebos et que les véritables sont sous clé dans sa mallette, mais sa maîtresse est bel et bien morte. Qui l’a fait ? Elle appelle la police et l’inspecteur Rizzi (Adolfo Celi) mène l’enquête. Il voit bien ce qu’a de trouble toute l’histoire mais ne peut mettre la main sur le vrai coupable. Les deux ex-maîtresses restantes tentent de se fournir un alibi réciproque, tout en s’accusant de mentir. McFly joue un jeu étrange en arpentant le palais un carnet à la main et en gardant des pièces de 1 $ neuves qui ne sont plus dans le sac de Mrs Sheridan.

C’est encore une fois l’infirmière – le grain de sable – qui va enclencher le mécanisme de la fin. Mais impossible d’en dire plus, le film ne se termine pas comme la pièce de Ben Jonson. Tout est leurre, apparences et manipulations. Tout est trompe-l’œil, même les décors où un faux mur peint cache des volets sur la rue ou un monte-plats. Un vrai théâtre pour un reclus lassé de ses contemporains. Personne ne contrôle personne, au fond, et le destin s’accomplit malgré soi.

Le film n’a inspiré à sa sortie qu’une indifférence polie, déjà daté à la veille de l’explosion hormonale de 1968. Il est depuis devenu culte, comme souvent, une fois la crise d’époque passée. Ses qualités de mise en scène et de scénario digne d’un roman policier se révèlent, à la fin surtout, qui va de rebondissement en rebondissement.

DVD Guêpier pour trois abeilles (The Honey Pot), Joseph Mankiewicz, 1967, avec Rex Harrison, Susan Hayward, Cliff Robertson, Capucine, Edie Adams, BQHL éditions 2021, audio anglais ou français, 2h06, €12,00 Blu-ray €19,99

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Histoire illustrée de l’informatique

Un informaticien de Paris-Dauphine et un historien de Paris-Sorbonne se conjuguent pour livrer au public une histoire illustrée avec bibliographie, liste des musées et index. Dommage que la préface se place avant le sommaire, ce qui oblige à farfouiller pour savoir avant d’acheter ce qu’il y a dedans, que les caractères microscopiques soient pour des yeux de moins de 40 ans et que le format allongé soit peu commode pour la lecture comme pour la bibliothèque. Mais qui se soucie de ces détails parmi les allumés des algorithmes ?

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L’antiquité prend 14 pages, la modernité mécanique 24, le début du XXe siècle 18, les premiers ordinateurs 32 pages, les gros systèmes 48 pages, les micro-ordinateurs 36 pages, la microinformatique 40 pages et l’ère des réseaux 27 pages. Ces 8 parties résument toute l’histoire… dont on voit aisément que le siècle dernier occupe 80% de l’ensemble.

Mais l’on apprend que l’on comptait déjà 4000 ans avant notre ère en Mésopotamie (tablettes) et que le calcul informatique commence dès les doigts d’une main avant de s’élaborer en mathématique. La computation ne se met en système qu’à l’aide des symboles et de la logique. Si l’on peut dire que compter est la chose du monde la mieux partagée, le mécanisme d’Anticythère (île grecque) datant du IIe siècle avant, « modélisant le cours des astres à l’aide de plus d’une trentaine d’engrenages », représente probablement le premier proto-ordinateur au monde. Presque mille ans plus tard, c’est le musulman ouzbek Al-Khwarizmi qui donnera son nom aux algorithmes « en explicitant les étapes nécessaires au calcul des racines », « début de l’algèbre (mot provenant de l’arabe Al-jabr ou opération de réduction) ».

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L’horloge mécanique en Europe au XIIe siècle apportera la précision technique sur les divisions du temps tandis qu’en 1614 l’Ecossais John Napier invente les logarithmes et des bâtonnets multiplicateurs, ancêtre de la machine pour calculer. La règle à calcul n’est inventée qu’en 1630 par William Oughtred tandis que, quinze ans plus tard, Pascal invente la pascaline, mécanique horlogère servant de machine à calculer. Passons sur le métier à tisser Jacquard en 1804, programmable à l’aide de cartes perforées, sur le code Morse en 1838 qui transforme des signes en informations électriques, sur l’arithmomètre d’Odhner en 1873, « le best-seller mondial des calculatrices de bureau » pour en arriver au XXe siècle – le siècle de l’informatique.

Les abaques de Monsieur d’Ocagne en 1905 permettent aux ingénieurs de travailler tandis que le totalisateur de paris mutuels organise le calcul en 1913 via un système d’engrenages. La carte perforée (que j’ai encore connue durant mes années d’études…) nait en 1928 et il faut attendre dix ans de plus pour que l’Américain Claude Shannon « propose d’appliquer l’algèbre de Boole aux circuits de commutation automatiques ».

Durant la Seconde guerre mondiale, le décryptage d’Enigma, la machine à chiffrer allemande, rassemble de brillants mathématiciens (dont Alan Turing) tout entier voués à introduire « la puissance des mathématiques dans la cryptanalyse ». Le calculateur Mark I naîtra chez IBM en 1944 pour la marine américaine. L’ENIAC de 18 000 tubes et 30 tonnes, construit en 1945, permet 5000 additions par seconde et permet d’étudier la faisabilité de la bombe H. Mais le premier programme enregistré n’émerge qu’en 1948 et Norbert Wiener introduit la même année la cybernétique. Les premiers ordinateurs commerciaux seront fabriqués en 1951 et le premier ordinateur français pour l’armement, CUBA, naît en 1954 – comme François Hollande.

Le transistor aussi, qui remplacera les vieilles lampes, et le disque dur émerge en 1956, le langage FORTRAN en 1957. Le premier circuit intégré comme le premier traitement de texte surgiront en 1958, le traitement de masse dans la banque avec l’IBM 705 en 1959 et le premier ordinateur personnel interactif français, le CRB 500 la même année. Tout va plus vite : les langages COBOL et ALGOL sont créés en 1960, en même temps que le fameux ordinateur IBM 1401. Le terme « informatique » ne naît qu’en 1962 : vous le saviez ? Le langage BASIC (ma première programmation) n’est élaboré qu’en 1964.

C’est l’année suivante que Gordon Moore, directeur de recherches chez Fairchild Semiconductor, énonce sa fameuse « loi de Moore », ressassée à longueurs d’articles geeks, selon laquelle la densité d’intégration sur circuit intégré double tous les deux ans (autrement dit, on peut mettre le double d’information sur la même surface). Il fondera INTEL en 1968, année du Plan calcul en France.

Arpanet, l’ancêtre d’Internet, est créé en 1969 par des scientifiques civils financés par le Pentagone. La même année, le mot « logiciel » arrive dans le vocabulaire et le système d’exploitation UNIX en 1970, comme la disquette souple. Le premier e-mail est lancé en 1971 et naît cette année-là la Silicon Valley. Nous entrons dans l’ère de la micro-informatique. Les microprocesseurs arrivent en 1975, année où est fondé Microsoft ; l’imprimante laser voit le jour en 1976, en même temps que l’ordinateur Cray I. L’Apple II (mon premier ordinateur) est commercialisé en 1977 et le réseau français Transpac est initialisé par le Ministère français des PTT en 1978 – sous Giscard – ce qui donnera le Minitel en 1982. Le premier tableur pour Apple II s’appelle VisiCalc et naît en 1979, juste après le premier jeu vidéo, et l’IBM PC (Personnal Computer) n’est créé qu’en 1981 – année où Mitterrand devient président.

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Le Mac d’Apple (mon second ordinateur) émerge en 1984 et le web en 1993 (j’étais passé deux ans avant sur Compaq). C’était hier et ce fut très rapide. Ma génération, qui a connu enfant les bouliers et les téléphones à manivelle, a dû s’adapter au portable, au mobile et aux réseaux. Amazon naît en 1995, Google en 1997, année du WiFi et de Bluetooth, la clé USB en 2000 et Wikipédia en 2001, les réseaux sociaux et l’iPhone en 2007 – année où Sarkozy devient président. Mais ce n’est pas fini : en 2011 émerge le cloud computing, le stockage en ligne, en 2012 l’imprimante 3D, en 2013 la réalité augmentée, en 2014 les objets connectés…

Cette histoire illustrée s’arrête là, provisoire comme toutes les histoires. A suivre ! comme l’on dit dans les comics. Beaucoup d’images, des textes courts, un progrès au galop mais qui resitue avec enthousiasme l’épopée de l’informatique : que faut-il de plus pour aimer ce livre ?

Emmanuel Lazard et Pierre Mounier-Kuhn, Histoire illustrée de l’informatique, 2016, EDP Sciences, 276 pages, €36.00 préface de Gérard Berry, professeur au Collège de France à la chaire Algorithmes, machines et langages, médaille d’or du CNRS 2014

Attachée de presse Elise CHATELAIN Communication et promotion des ouvrages
elise.chatelain @edpsciences.org

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