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Le pédant et le cultivé selon Alain

Le philosophe Alain relit Darwin en mai 1912. Qui, de nos jours, a simplement lu Darwin ? Pas même moi, qui lis beaucoup. Mais peu importe qui on lit : Darwin le fait penser, il « évoque mieux les choses que n’importe quel poète. Pourquoi ? Parce qu’il fait voir des connexions. (…) Toujours avec cette force inimitable de l’idée à sa naissance. »

L’inventeur d’une idée a cette puissance que ses commentateurs n’auront jamais, c’est ce qui fait sa sève. « Je tire de là cette règle importante qu’il faut toujours apprendre une idée de celui-là même qui l’a inventée. Les autres, qui viennent ensuite, et souvent très intelligents, en font des résumés très clairs, trop clairs, des mémentos, des formules abstraites qui ressemblent aux idées comme des bâtons plantés en terre ressemblent à des arbres. » J’aime cette métaphore du bâton intello contre l’arbre enraciné. L’idée jaillie d’un esprit puise sa force dans ses profondeurs, tandis que l’idée expliquée, pédagogisée, reste sèche comme une trique.

Car une idée n’est pas un dogme, elle est vivante. Elle ne survit que grâce aux autres, aux contestations, aux nuances, aux critiques, aux améliorations. Tout comme un enfant qu’on élève. « C’est par les doutes, les tâtonnements, les tours et retours de l’observation que l’on fait vivre une idée. Par le dogmatisme de ceux qui l’enseignent, au contraire, elle perd tout son feuillage. Un bon esprit doit ressembler à une broussaille plutôt qu’à un herbier. » La broussaille foisonne, anarchique, elle essaie et fait des erreurs, elle se corrige et pousse en avant – tandis que l’herbier fixe une fois pour toute des plantes mortes, desséchées, figées dans leur abstraction.

D’où l’éducation : une tête bien faite ou une tête bien pleine ? Les pédagos n’ont toujours pas résolu la question, accrochés à leurs petits pouvoirs, souvent inutiles ou contre-productifs. « C’est par ces remarques que l’on peut expliquer la différence entre un pédant et un homme cultivé », dit Alain. « Le pédant apprend vite et par résumés ; une fois qu’il a appris, il sait. Vingt ans après, il retrouvera les mêmes formules, les mêmes arguments. Ces habitudes, si puissantes chez les bons écoliers, sont justement ce que le maître devrait redouter le plus ». Sauf qu’il n’y a plus de « maître », ce serait dominateur et macho ; il n’y a plus que des animateurs de la classe, si l’on est capable d’écouter, si l’on s’y intéresse, si l’on quitte la facilité des écrans et des copains/copines pour s’instruire. Ce qui fait beaucoup de si… Nos énarques et toutes nos élites ont été formatées bachotage, apprentissage par cœur « comme au bon vieux temps ». Mais bon vieux temps de quoi ? – Du dogme religieux qui exigeait de croire sans réfléchir, pardi ! De répéter des arguments comme des vérités sans les analyser, de se soumettre à l’autorité du Livre. Catholiques avec la Bible comme communistes avec Marx n’ont jamais fait autre chose, contrairement aux protestants et aux trotskistes – ce pourquoi ces derniers sont plus adaptables et probablement plus habiles. Pour nos élites, aucun doute toléré, aucun tâtonnement de l’observation, un fait établi une fois pour toutes et jamais remis en question. D’où leurs échecs successifs à résoudre les « crises », que ce soit dans la marche de l’économie, dans la fiscalité, dans la défense, dans la lutte contre les incendies. Les crises apparaissent toujours comme une exception ; nos élites bachoteuses s’attendent à ce que tout rentre « dans l’ordre », celui qu’ils ont appris et qui reste pour eux « vrai » leur vie durant. Alors que le monde change – à chaque instant – pas leur esprit.

D’où la sclérose de nos fonctionnaires, qui fonctionnent comme des rouages d’une mécanique d’autorité étatique qui les dépasse et les soumet. « La mobilité et la fécondité des idées suppose une puissance d’oubli sans limites, et une recherche toujours recommencée. » Pas l’ornière du dogme, figé de toute éternité, que ce soit dans la croyance ou dans la leçon scolaire. La littérature, l’histoire, les mathématiques, les sciences naturelles, sont autant d’incitations à observer et à penser par soi-même ; ce sont des disciplines mouvantes, qui se remettent sans cesse en cause par de nouvelles idées, ou une approche différente des idées anciennes. « Cela fait rire le pédant, rigole Alain, car il connaît cela et le récite comme un Pater ». Il croit, il sait, il n’apprend plus rien. « Mais aussi il n’en fait rien » de ce savoir, poursuit le philosophe ; « il ne saisit rien ; il ne pense rien ; ce sont des généralités et des abstractions » qu’il profère. Inefficaces sur le réel, on le voit.

D’où la nécessité de réduire le bachotage au minimum exigé par les examens, d’inciter les enfants à observer par eux-mêmes et d’en éprouver leurs idées à l’aune de celles des savants et penseurs qui les ont précédés. Vaste programme – qui n’entrera jamais dans le formatage du ministère de la soi-disant « éducation » nationale, mais utile aux parents, aux proches, à tous ceux qui s’intéressent vraiment à l’épanouissement des bébés en enfants et des enfants en adolescents, pour ne faire des adultes mûrs et responsables.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Christian Salmon, Storytelling

christian salmon storytelling

Le storytelling est l’art de raconter des histoires. Ou plutôt de mettre en récit un produit, une entreprise, un personnage, une guerre, une politique… Il n’est pas anodin que cette nouvelle façon de présenter les choses soit apparue au début des années 1990, alors que l’Internet prenait son plein essor. La lecture écran engendre d’autres habitudes que la lecture papier : survol, attirance pour les images, les résumés, les messages courts, zapping, activisme de l’hypertexte.

L’exposé exigeait, avant Internet, d’être logique et de convaincre par la raison. L’exposé a désormais laissé la place au conte. Ce n’est plus la logique qui est sollicitée, mais la passion, les instincts. La faculté de raison ne vient qu’ensuite, à la fin, comme happy end : bon sang, mais c’est bien sûr ! L’entrepreneur, le commercial, le financier, le politicien, le propagandiste vont convaincre en racontant des histoires. Ce peut être bon ou mauvais, suivant que l’on met en conte une réalité où que l’on raconte des craques. Christian Salmon, chercheur sur le langage au CNRS, analyse ici les deux faces du nouveau paradigme.

Tout commence avec les entreprises, dont la fonction est de vendre. La publicité, hier centrée sur le produit, se consacre désormais à produire des histoires sur les produits, des images de la marque. Car il faut donner envie à des clients de plus en plus imprévisibles et volages, du fait de la société tout entière. Le changement s’accélère parce que la technologie court devant, que les pays sous-développés émergent, que l’emploi exige de s’adapter et de bouger. Une interaction se forme entre l’infrastructure matérielle de l’existence et la superstructure du comportement et des idées sur le monde. Comme toujours, les États-Unis sont en avance, ils montrent la voie. Les consommateurs deviennent des participants.

Dès l’année 2000, le marketing « n’a plus seulement pour ambition de promouvoir les bienfaits de la société de consommation, il veut produire une société nouvelle, un autre monde » p.40. Les clients citoyens ont autant besoin de croire en leurs marques et en leurs politiciens que les Grecs à leurs mythes. Apple, Microsoft ou Facebook sont des religions, dont les croyants sont les plus zélés prédicateurs. Tout politicien ambitieux sait qu’il vaut mieux mettre en récit les valeurs que parler du programme. L’idéologie, cette fabrique de mythes, est aux anges – et les communicateurs aux manettes.

C’est George W. Bush avec Carl Rowe qui inaugure la série, le président Reagan en précurseur. En Europe, Tony Blair et Nicolas Sarkozy vont reprendre avec succès la méthode. Nous pouvons même aller jusqu’à penser que si la popularité de François Hollande est si basse, c’est parce qu’il use encore de la vieille communication du temps de Mitterrand, sans mise en récit de son action, sans un beau conte distillé pour la politique de son gouvernement.

Évidemment, Ésope le disait déjà, la langue est la meilleure et la pire des choses. Il en est de même pour le storytelling. Cette technique de mise en dynamique d’un message, du passage de chiffres ou d’arguments à une belle histoire émotive et entraînante, peut dériver vers la manipulation. Ce fut le cas pour la guerre en Irak, où le conte du Bien et du Mal a été actionné avec l’accusation fausse des armes de destruction massive. Ce fut le cas pour la politique avec l’industrie du mensonge, l’infotainment (information-divertissement) et la création de sa propre réalité – détachée du réel.

Le divorce entre les citoyens et leurs politiciens n’a jamais été aussi grand parce que le storytelling a été utilisé à outrance, suscitant aussitôt son antidote : la désintoxe, la déconstruction, le persifflage, voire la théorie du complot. En revanche, les marques s’en sortent plutôt bien, entre saga et conte de fée.

L’art de raconter des histoires est au cœur du lien social. On ne fait société que par le symbolique, dont les mythes sont les grands vecteurs. Tout politicien avisé fait du storytelling sans le savoir, comme De Gaulle avec le mythe de « tous résistants », Sarkozy avec « travailler plus pour gagner plus », Mélenchon avec « place au peuple » ou Le Pen fille avec « la voix du peuple, l’esprit de la France ». Ces messages totalitaires, qui sollicitent les instincts et les passions plus que la raison, mettent la politique cul par-dessus tête. Wagner voulait un opéra total, comme l’était selon Nietzsche la tragédie grecque – ou comme les religions du Livre le veulent en leurs messes et prédications. Il s’agit de faire taire la faculté de raison pour fusionner le collectif en groupe manipulable, selon cette psychologie des foules si bien instrumentée au XXe siècle.

Un bon petit livre pour comprendre, donc agir, dans la société du spectacle.

Christian Salmon, Storytelling – la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, 2008, La Découverte poche, 251 pages, €9.03

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière’ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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