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Le Bon plaisir de Francis Girod

Françoise Giroud, née à Lausanne Léa France Gourdji, est une journaliste politique très au fait des événements, vice-présidente du Parti radical et de l’UDF, puis deux fois secrétaire d’État sous Giscard d’Estaing (et mère de Caroline Eliacheff). Elle publie en 1983 un roman à clef (aux Éditions Mazarine…) – bien qu’elle ait démenti – intitulé Le bon plaisir (ou e-book Kindle). Le film en est tiré par le producteur Marin Karmitz, beau-fils de Françoise Giroud, au moment où la rumeur commençait à se répandre (dans les milieux bien informés) que le président Mitterrand avait une fille cachée. Mazarine ne sera sortie du bois qu’en 1994, elle avait l’âge du fils dans le film sorti en 1983. Donc « on » savait. Toute la presse, toute l’élite. Mais l’omerta a joué à plein, par révérence envers Tonton, le socialiste issu de l’extrême-droite, que tout le monde craignait durant son règne, ne le surnommant pas moins que « Dieu ». Naturellement, « toute ressemblance, etc… ». Mais les initiés rient sous cape.

Le président (Jean-Louis Trintignant) n’est pas socialiste dans le film de Francis Girod tiré de Françoise Giroud (l’homonymie est amusante), mais d’un centrisme autoritaire très mitterrandien. Il est surnommé Castor. Il a pour « ami de trente ans » son ministre de l’Intérieur (Michel Serrault), donc surnommé Pollux, en référence aux fils jumeaux de Zeus (mais aussi un clin d’œil aux intellos révérés d’époque, Sartre et au Castor, Beauvoir, « beaver » en anglais). Pollux est chargé des sales besognes (écoutes téléphoniques, filatures, arrestations d’État, surveillance des menaces sur la vie privée de la Présidence) – une longue liste sous Mitterrand. Tel est le bon plaisir.

Un autre plaisir a été d’avoir couché avec la belle Claire Després (Catherine Deneuve) et de lui avoir fait un enfant. Mais le président n’aime pas les enfants, il en témoigne à chaque cérémonie officielle dans les pays de l’Est, qui envoient toujours de très jeunes filles en hommage aux grands de ce monde. Sa Première Dame est stérile et cela lui convient. Cependant, lorsqu’il apprend par son ministre qu’une certaine lettre envoyée à Claire dix ans auparavant a été volée, il s’intéresse à ses conséquences.

L’une d’elle, plus que sa réputation, est cet enfant caché, que sa maîtresse a eu malgré son refus, cause de sa rupture avec elle. C’est un fils, Mike (Matthew Pillsbury), il vit chez des amis aux États-Unis, où il est né. Il a donc un passeport américain. Dès lors, il n’aura qu’une préoccupation : rencontrer ce fils et éviter le scandale.

Le vol a eu lieu un soir à Paris dans la rue Hallé (14e arrondissement), alors que Claire rentrait chez elle. C’est un jeune homme de 22 ans, Pierre (Hippolyte Girardot, 28 ans au tournage, mais juvénile), qui voit la vieille et lui pique son sac, comme chantait La salsa du démon interprétée par Le Grand Orchestre du Splendid en 1980. Il trouve surtout 5000 francs pour épater sa copine. Las ! Elle l’a plaquée. Il cherche alors un petit boulot de traduction, puisqu’il parle allemand couramment. Pour cela, il contacte Herbert (Michel Auclair), journaliste, qui est séduit par son teint frais, son col très ouvert et sa bouille enfantine. Accessoirement, Pierre lui montre le portefeuille cuir trouvé dans le sac, et la lettre cachée.

Herbert sent qu’il peut s’agir d’un brûlot explosif, un bon scandale de la République, puisqu’elle révèle en filigrane l’existence d’un fils caché. Problème, elle n’est pas signée, seule l’écriture peut faire penser à celle de celui devenu président. Il la garde donc sous le coude (et dans un coffre), jusqu’à ce que Pierre, désintéressé de la politique, la lui reprenne pour la rendre à Claire, une belle femme pour laquelle il ressent un certain goût. Elle l’impressionne, elle a un fils hardi, elle lui rappelle sa mère.

Mais la machine d’État est lancée. Le ministre de l’Intérieur a mis Claire sur écoutes et fait surveiller la maison. Le jeune homme est intercepté lorsqu’il ressort dans la rue, bien que Claire lui ait assuré qu’il ne risquait rien. Il se débat, s’enfuit, termine bousillé sur une Peugeot 505 qui arrivait dans la rue. Mort pour Raison d’État. Herbert, mis en cause pour avoir tenté de publier la lettre, atterré par la mort du jeune homme dont il était tombé amoureux, se suicide. Tout un gâchis pour un mensonge.

Pendant ce temps, le président a fait connaissance du gamin, a jugé de son caractère, qui tient du sien ; il a avoué à sa Première Dame son fils caché. Il ne lui restera qu’à le reconnaître et à lui envisager un avenir, mais après la fin de son mandat. Claire, sa mère, a dit à Mike qu’il ne saurait qui est son père que lorsqu’il aura 14 ans.

Un bon film d’atmosphère, policier de surcroît, avec une brochette d’acteurs et d’actrices sensationnelle. A revoir pour l’ambiance d’époque, cette royauté républicaine du ténor socialiste et ses cachotteries hors d’âge. On prêtera à Jacques Chirac un fils caché en 2003, dont on n’a jamais vu l’ombre. Ni Hollande, ni Macron, n’auront cet honneur. C’est passé de mode, l’époque n’aime plus les enfants.

César 1985 du Meilleur espoir masculin pour Hippolyte Girardot

DVD Le Bon plaisir, Francis Girod, 1983, avec Catherine Deneuve, Hippolyte Girardot, Jean-Louis Trintignant, Michel Auclair, Michel Serrault, Aventi distribution 2006, français, 1h43, €15,46

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Pierre Lemaitre, Le silence et la colère

Dans ce second tome de la trilogie, après Le Grand Monde, l’auteur poursuit son feuilleton dans le style enlevé d’Alexandre Dumas. Nous y retrouvons tous les personnages, suivis dans leur être et leurs déboires avant que, ultime pirouette, leur créateur ne les récupère in extremis pour les sortir par miracle des ennuis dans lesquels ils se sont fourrés.

Occasion de peindre l’épouse venimeuse, Geneviève femme de Jean le fils aîné, enfant gâtée devenue femelle frustrée, se faisant engrosser par le premier venu pour niquer son mari et se faire plaindre par la société indulgente aux mères souffrantes, mère indigne qui voit sa fille de 3 ans grimper sur la fenêtre sans intervenir, au risque de basculer trois étages plus bas – ce qu’elle va réussir dans l’escalier de l’immeuble sur un étage seulement. En bref la vraie salope, faussement vertueuse, qui pousse son mari trop faible à des pulsions meurtrières périodiques.

Peinture aussi de Jean en mari entrepreneur qui gâche toujours tout par ses initiatives de lâche, mais réussit à inventer le magasin premier prix en self-service qui devrait connaître à Paris le succès au sortir de la pénurie. Aucun de ses deux enfants n’est de lui. La première est d’un boxeur blond au Liban, la seconde du vil gérant du magasin, réembauché après l’avoir viré pour trafic de tissu à l’encontre des Juifs durant l’Occupation. Pas très reluisant. Les grands-parents, patrons de la savonnerie à Beyrouth, s’empressent d’aider le père biologique boxeur à gagner des matchs et de prendre sous leur aile la petite Colette pour la sauver des griffes haineuses de sa mère.

Quant au frère, François, journaliste des faits divers, il réussit dans son métier et consolide son couple avec Nine, la sourde qui a menti sur son passé. Le reporter enquête et finit par découvrir la vérité, ce qui conforte son amour… et fait tomber enceinte la fille.

Il introduit sa sœur Hélène, photographe de presse, dans la rédaction. Celle-ci part suivre l’épopée du barrage en province, destiné à produire de l’électricité au prix de la noyade d’un vieux village. Les pour et les contre se divisent naturellement, les avisés qui s’en sortent en vendant à bon prix et ceux qui retardent stupidement en croyant encore et toujours au miracle alors que le barrage se dresse déjà. D’où les portraits au village dans la province profonde à peine sortie de la période noire des années de guerre. Il y a la grande gueule en vrai con, le harcelé communal devenu ingénieur, le boulanger dans le pétrin, le cafetier qui ne pense qu’à ses sous, la mère d’un débile heureux, le curé qui fricote (peut-être) avec ses enfants de chœur. Tous autant de grenouilles jetées dans le bain de la modernité qui, progressivement, monte en température. Une vraie expérience in vivo.

Hélène, qui a couché avec son patron le directeur du journal, se retrouve enceinte et veut avorter, par convenance : ce n’est pas le moment. Occasion de traiter ce sujet sensible à l’époque, qui ne trouvera que vingt ans plus tard sa traduction dans la loi Veil. Il reste pratiqué clandestinement par des avorteuses formées sur le tas ou par des médecins qui craignent pour leur réputation – mais demandent aux patientes pour procéder à l’avortement deux mois de salaire moyen, le prix de leur culpabilité. Hélène trouvera cependant dans les bras placides du correspondant local au nom à particule le pied correspondant à sa chaussure, qu’elle a élastique si l’on se souvient du premier tome.

Excellente occasion pour l’auteur d’évoquer l’hygiène des femmes françaises, peu reluisante ces années-là. « La Française est-elle propre ? » titre Françoise Giroud dans Elle en 1952, article complaisamment repris tel quel en annexe du roman. La réponse à cette enquête est NON, certaines ne changent de culotte qu’une seule fois par semaine. Quant à se laver… La situation a-t-elle vraiment changé ? Pas si sûr si j’en crois mes amies qui fréquentent les salles de sport : ces dames ne prennent pas de douche après les exercices pour ne pas abîmer leur maquillage ! Comme écrit Françoise Giroud, cela finit par se sentir.

Pierre Lemaitre, Le silence et la colère – Les années glorieuses 2, 2023, Livre de poche 2024, 756 pages, €10,40, e-book Kindle €10,99

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