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Jonathan Coe, Bienvenue au club

J’ai beaucoup aimé ce gros roman d’adolescence où un certain nombre de garçons et filles de Birmingham découvrent le sexe, la culture, la politique – en bref la vie – au travers de leurs expériences d’école et de rencontres. Le club des Rotter est en anglais la bande des sales types. Sauf qu’il s’agit d’un nom de famille à peine déformé (Trotter) que portent Lois la fille aînée, Benjamin le second et le diabolique petit Paul, cadet. C’est autour d’eux que tourne l’histoire, leurs amours, leurs mésaventures, leurs copains et copines.

A l’anglaise, bien loin du pesant « de rigueur » chez les branchés bobos français, on rit souvent à la lecture de ces pages. Ce n’est pas parce que les années 1970 étaient des années où dominait la couleur marron, les grèves syndicales à répétition, les voitures anglaises de mauvaise qualité et la montée du mouvement national contre l’immigration qu’on doit faire la gueule. Margaret Thatcher pointait son nez sur les affiches mais la vie était belle parce que les ados s’en foutent, de la politique. Sauf lorsqu’elle les touche directement : attentat irlandais dans un pub, matraquage policier d’une manif, pouvoir de cuissage syndical sur les femmes de l’usine, compte-rendu percutant dans un journal, ce qui permet un voyage à Londres à 16 ans et les 36 positions du kama-soutra avec une journaliste adulte…

Nous étions dans les années culture, où le classique avait encore du prestige, incitant les ouvriers à lire les auteurs pour ne pas se faire piquer leur femme par des profs beaux parleurs (un grand moment du livre). Dans les années musique où des groupes de rock et autres sous-sectes surgissaient de nulle part, qui ne songeaient qu’à tordre les sons en rythme pour insuffler de l’énergie aux adolescents. Dans les années ascenseur social où les notes à l’école permettaient l’accès à l’université, chacun devant exceller dans au moins une matière.

Benjamin, Doug, Philip, Steve (Noir jamaïcain sportif « aux cuisses musclées et aux pectoraux luisants »), côtoient Claire, Cicely, Jennifer, Emily et autres Miriam. Tout cela se mêle, les écoles étant devenues mixtes. Sauf le sport, qui a lieu entre élèves du même sexe, ce qui rend cocasse le règlement en cas d’oubli de son maillot de bain, autre grand moment du livre. Mais le sport n’est pas désiré par tous, d’où l’idée lumineuse de ces excursions de marcheurs, où les filles sont admises et où régulièrement les élèves se perdent, chaque mercredi dans les bosquets touffus…

C’est drôle, captivant, empli de psychologie. Vous avez une vraie analyse sociologique – une époque et un milieu – sous des dehors légers. L’école, les parents, la famille, font de ces adolescences une suite de lieux fermés où il se passe quelque chose. Non pas contre le monde (ainsi qu’il en est aujourd’hui) mais en rythme avec les grands ébranlements d’époque comme la montée de la droite, le rejet de l’immigration, les attentats de l’IRA, la métamorphose des groupes musicaux. Les habitudes sociales se télescopent, dans un humour parfois ravageur, telle cette fameuse page 73 : « Vous connaissez Morales ? – Je ne crois pas, répondit-elle, décontenancée. – Vous ne connaissez donc pas ‘La Vierge à l’Enfant » ? – Vous savez, on a pas beaucoup l’occasion d’aller au pub, avoua Sheila ». Ce quiproquo bien amené, l’air de ne pas y toucher, est pour moi irrésistible. Les pubs anglais ont toujours de ces noms composés comme ça, ‘L’ancre et la chope’, ‘La cuisse et le cochon’, et ainsi de suite. Il y en a plein, drôles ou graves, de ces chocs là. Comme la découverte de l’existence de Dieu à cause d’un slip.

L’auteur use habilement de plusieurs procédés dont le patchwork ajoute à l’intérêt plutôt que de hacher le texte. Récit personnel, histoire racontée, bulletin du lycée, chronique de journal, lettre, tout participe à rompre la cadence et à faire du style une polyphonie. Jusqu’à ce délire amoureux qui clôt le volume, une performance de 50 pages sans un seul point ! Un tel lyrisme personnel ouvre une époque adulte d’optimisme, malgré le monde ambiant. Benjamin est amoureux de Cicely, qui est le prénom Cécile mais aussi, en anglais, la ‘petite cigüe’. C’est dire combien cette fille trop belle, trop indifférente, est un poison pour tous ceux qu’elle captive et capture. Tous, sauf un… Devinez qui ? Et c’est là où l’on craque.

‘Bienvenu au club’ connaît une suite, ‘Le cercle fermé’, qui sera chroniqué prochainement.

Jonathan Coe, Bienvenue au club (The Rotter’s Club), 2001, Folio 2010, 543 pages, €7.98

Jonathan Coe, coffret deux volumes : Bienvenue au club et Le cercle fermé, Folio, €15.96

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Thorgal papa

Nous avions laissé Thorgal sorti de son errance dépressive après la perte de sa femme enceinte Aaricia. Le sixième album va mettre en œuvre les promesses du cinquième : Thorgal investit le château de Breik Zarith pour aider l’héritier légitime à retrouver son bien mais surtout pour retrouver sa blonde.

Nous avons ici un classique de l’épreuve : des obstacles impressionnants, forteresse « imprenable », soldatesque à tous les créneaux, un seigneur cruel et cynique sans pitié, et même une technique pour faire la guerre imitée de Syracuse !

Bien entendu Thorgal, héros sans peur et sans reproche, va triompher, quoiqu’in extremis. Il va retrouver Aaricia, ce qui n’empêchera pas cette amoureuse fidèle d’assommer son héros parce qu’il veut laisser provisoirement le gamin. Il ne sait pas de qui il s’agit, mais il fait la connaissance du petit dans l’obscurité d’une cellule. Il est séduit, selon des liens mystérieux. Jolan, qui a trois ans, n’a aucune peur de cet adulte menaçant surgi de l’ombre, comme s’il savait. Cet enfant a « des pouvoirs » et le seigneur de Breik Zarith l’a découvert, il l’exploite. Ce pourquoi il a été si clément avec la mère et le fils.

Mais ces pouvoirs sont incontrôlés, l’enfançon n’est que premier mouvement. Après l’épreuve, le couple ne veut que s’isoler du monde pour faire enfin famille. Une île déserte non loin de la côte norvégienne fera l’affaire. Sauf qu’Aaricia, avec cette propension des femmes à nier toute évidence qui ne va pas selon leur cœur, ne veut pas voir que le petit Jolan ne doit pas être laissé à lui-même.

C’est l’objet de l’album huit (il faut en sauter un). Jolan a dans les cinq ans et se sent solitaire ; il désire ardemment un ami, un enfant comme lui avec qui jouer. Puisqu’il en a le pouvoir, il en invente donc un. Mais il est lié par un mystérieux bracelet gravé de signes qu’il a trouvé et déchiffre, sans pourtant savoir lire. Sur le bracelet est écrit Alinoë, le prénom du garçon de six ans aux cheveux verts avec qui il joue sous la cascade. Sa mère ne comprend rien, elle se croit seule sur l’île, elle croit que Jolan lui ment. Par sa violence, son mouvement d’autoritarisme buté de qui ne veut pas savoir (les mères sont redoutables en ces cas là), elle va retourner la situation. D’ami, Alinoë devient ennemi. Violent, il tend des pièges et frappe. Toute l’île est bientôt envahie de haine, autant de clones incarnés de la pulsion du mal. Comme au Tibet, on ne matérialise pas par la pensée des êtres malfaisants sans conséquences.

Papa revient en sauveur et Thorgal a cette parole magnifique à son petit garçon, qui dit les liens profonds de la paternité assumée : « j’ai entendu ta peur m’appeler ».

D’où viennent ces « pouvoirs » ? L’album précédent, le sept, intitulé ‘L’enfant des étoiles’ nous apprend comment Thorgal bébé a été recueilli dans une capsule échouée sur une rive par des Vikings égarés dans le brouillard. Les gros mâles prêts à s’entretuer adoptent le gamin et l’élèvent comme un des leurs. Nous voyons donc Thorgal bébé, tout nu, puis à six ans qui s’isole pour rêver. Un nain lui demande son aide contre le serpent Nidhogg et le petit gars joue les héros, volant pour la première fois sur un chat ailé de Frigg, la déesse ! Au réveil, ses copains apprennent à Thorgal que la femme du chef, Gandalf-le-fou, vient d’avoir une fille née avec deux perles dans ses poings. On la prénomme Aaricia…

Le même album saute les années pour nous montrer Thorgal grandi. A dix ans, vêtu à la diable, gorge largement découverte et jambes nues, il part chasser mais, sous la pluie de Norvège, n’attrape rien. Rosinski dessine admirablement les gamins. Il saisit la souplesse du corps et la grâce des traits. A dix ans, l’adonaissant a la beauté d’un elfe.

Thorgal se réfugie sous un buisson où, comme souvent, il rêve. Il vit alors dans un autre monde, part en quête du dieu de la montagne, au-delà de la forêt brûlée, dont les chamanes ont parlé. Un vieillard apparaît, qui lui dit être son grand-père. Là, sous les étoiles, il répond à ses questions sur son origine. Un mnémodisque, conservé comme talisman de la capsule échouée, apprend à Thorgal ce qui s’est passé. Mais le grand-père solitaire et qui n’en a plus pour longtemps efface dans la mémoire les souvenirs, ne laissant à Thorgal qu’une intuition. L’origine est un handicap, « il est facile de passer pour un dieu lorsqu’on dispose de pouvoirs supérieurs » ou d’une foi révélée. « Et la tentation est grande d’user de cette faculté pour dominer ses semblables », dit au gamin le vieillard venu d’ailleurs. L’identité n’est pas ce qu’on a hérité qu’il suffirait de conserver, mais la personnalité qu’on se façonne durant une vie. Pas des gènes ou des « pouvoirs », mais une histoire vécue, des chemins pas à pas choisis plutôt que d’autres selon ce qu’on veut être.

Lorsqu’il se réveille, le jeune garçon retrouve son père adoptif inquiet, qui le cherche depuis cinq jours. Façon de dire que la paternité volontaire vaut autant que la biologique. L’enfant adopté est son enfant comme peuvent l’être ceux envoyés par la nature.

D’autant que ce papa viking inculque une morale virile au garçon, prolongeant la leçon du grand-père : « Tu apprendras que les vrais talismans d’un homme sont sa tête, son cœur et son bras », lui dit-il. Les trois étages de l’humain que sont la force vitale et la passion, le tout contrôlé par la raison intelligente. C’est très beau.

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 6, La chute de Breik Zarith, 1984, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 7, L’enfant des étoiles, 1984, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 8, Alinoë, 1985, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

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Alix, Le démon du Pharos

Une bande dessinée pour adolescents se doit d’écrire une histoire, d’offrir des héros auxquels s’identifier, de dessiner précis et fluide et de découper les séquences pour maintenir le suspense. Ce 27ème album d’Alix est en ce sens très réussi.

Nous sommes en Égypte, à Alexandrie, sous le règne de Cléopâtre et de son frère adolescent Ptolémée. Ce ne sont qu’intrigues de palais, passions et pouvoir. Alix et son compagnon Enak, à peu près 19 et 15 ans, sont chargés par César de ramener un papyrus secret qui aidera Rome à préserver Cléopâtre sur son trône. Le capricieux et débauché Ptolémée la trouve trop autoritaire et veut en effet la remplacer par sa jeune sœur Arsinoé. On apprend à l’école que les souverains égyptiens se mariaient entre frère et sœur pour préserver la race et l’on découvre que ce n’est pas bon.

Voici donc Alix et Enak confinés dans la célèbre Très Grande Bibliothèque d’Alexandrie où un maître leur fait étudier la géométrie et la philosophie pour donner le change. Comme tous les ados, les garçons ont de la curiosité pour l’enseignement, mais pas trop. Ils sont plus attirés par l’aventure et l’exercice physique. Or voici tout soudain qu’une nuit le phare s’éteint. Cette réalisation technique qui éclaire la mer et guide les marins vers le port créé par les Grecs est le symbole de la civilisation. Celle-ci serait-elle menacée ?

Ptolémée n’en a cure, tout entier pris par sa passion de vivre ‘l’Etat c’est moi’. Par bon plaisir et contre espèces qui lui permettent de comploter, il a confié la gestion du phare à un étranger. Qui s’empresse de se rembourser en naufrageant les navires !

Les deux compagnons vont se mettre en danger pour résoudre le mystère. Ils compromettent leur mission mais leur liberté est de ne pas s’attacher à la politique, ce qui est bien ado. Cœurs purs, ils seront épiés par Philippos, jeune Grec séduisant, élève préféré du maître mais jaloux de son attention pour les deux Romains pas très doués pour les études. Le ressort est bien la passion mais, cette fois, elle se transcende. Les grands de ce monde ne sont pas fiables mais les valeurs élevées permettent toujours de s’en sortir. Parmi elles, l’amitié, la fidélité, le courage. Ptolémée et Cléopâtre sont les anti-Alix et Enak, Démosthène l’anti-Philippos ; ils se jalousent et se détestent alors que les seconds s’aiment comme des frères. Leçon de fratrie aux ados sous couvert de suspense. Nul corps torturé cette fois, mais faire le mur, de bonnes bagarres et une fuite par une conduite d’eau ! Le scénario de Patrick Weber est très réussi.

Le dessin de Christophe Simon a bien le dynamisme de Jacques Martin. Il met en valeur les corps, la souplesse musclée de l’adolescence aventureuse ou la grâce diaphane de la jeunesse intellectuelle. Enak, toujours torse nu, est râblé pour ses 15 ans, Alix ne déparerait pas le surf californien, Philippos est plus fin. Clin d’œil à l’époque : pour se dissimuler, Alix et Enak portent à même la peau de courtes capes à capuches pareilles à celles de nos banlieues. Demosthène le méchant a le visage d’un faune, ridé par les intrigues ; Cristène le bibliothécaire celui d’un vieux sage barbu. Cléopâtre est aussi belle que sa légende, son frère et sa sœur aussi, par hérédité. Mais la gamine a le museau froncé de la puberté irritée tandis que Ptolémée a le visage souvent irascible et le torse fluet des habitués de stupéfiants et d’orgies. La cité, grecque organisée, le phare, qui éclaire la civilisation, sont rigoureux et léchés. Le dessin fait, de lui-même, passer un message.

La ville est somptueuse, le phare reconstitué grandiose et la bibliothèque agréable à vivre. Aux navires, il ne manque pas une rame. Mais les astuces techniques du phare peuvent être dévoyées par un usage immoral. La civilisation ne va pas sans le savoir, ni sans dirigeants dignes de l’honorer. Qu’on se le dise chez les gamins !

Jacques Martin, Christophe Simon & Patrick Weber, Le démon du Pharos, 27ème aventure d’Alix, 2008, Casterman, 48 pages, 9.51€.

Interview vidéo du dessinateur Christophe Simon, du scénariste Patrick Weber et de l’historien René Ponthus

L’avis de Manuel Picaud sur Paperblog

The Adventures of Alix sur Wikipedia international
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La crainte chinoise des révoltes arabes

Article repris par Medium4You.

La démocratie progresse dans le monde, si l’on entend par ce mot l’exercice effectif du pouvoir souverain par le plus grand nombre. Il est plaisant de constater que la démocratie s’est renforcée de la chute des socialismes et qu’aujourd’hui, seuls les pays qui se disent encore « socialistes » (à l’exception de la Birmanie) sont des autocraties familiales claniques : la Corée du nord, Cuba, la Lybie du (jamais général) Kadhafi et la Chine. Toutes sont des « républiques socialistes »…

Les images de la place Tahrir noire de peuple et entourée de chars a rappelé à la nomenklatura communiste les « événements » de la Place Tian An Men. Chine, Tunisie, Égypte et Lybie ont des pouvoirs autocratiques. Leurs bases politiques sont étroites, donc fragiles. Leur angoisse est de perdre le pouvoir, ce pourquoi ils répugnent à l’ouverture politique. Or Internet, Facebook et Twitter répandent l’information comme une traînée de poudre : on ne peut plus rien cacher. L’indignation monte aussi vite que dans une foule, aussi irrationnelle,. La rumeur joue le rôle électronique du téléphone arabe hier.

Reconnaissons que la Chine n’est pas le Maghreb. Sa démographie est déclinante, son économie en rapide essor, la fierté nationale de compter comme un « grand » du monde est intense. Il n’y a pas de no future en Chine. Niveau de vie et urbanisation ont amélioré le sort de presque tous depuis l’ouverture capitaliste en 1978.

D’où la position officielle du Parti : il se dit capable d’accompagner sans heurts le développement de la société. La maoïste révolution « culturelle » (encensée par nos intellos médiatiques) a engendré une crainte viscérale des désordres, aussi forte que celle de l’inflation des années 30 pour les Allemands. Il faut dire que « la démocratie » encensée par l’Occident ne fait pas jouir les Chinois. Le Quotidien du Peuple fin janvier déclarait justement que les États-Unis jouent avec le feu : ils ont encouragé les dictateurs arabes à éluder les réformes politiques et veulent aujourd’hui encourager les forces extrémistes radicales. Ce n’est pas faux et l’Occident devrait le plus souvent se taire. A chaque peuple de choisir le régime qui lui convient, nous n’avons pas de leçons à donner au nom d’une Morale dont nous serions le bastion « avancé ».

Reste que le PC chinois se méfie de l’exemple contagieux des pays arabes, poussés par les intellos médiatiques occidentaux. Les rassemblements du 20 février dans treize villes a tourné court. Il avait été appelés par le site chinois Boxun localisé aux États-Unis, à l’image des révoltes arabes, . Le site a été bloqué, le Parti a investi les forums sur Internet pour manipuler les discussions en ligne. Partout la police a contenu les embryons de manifestation : le pouvoir sait gérer l’expression politique. Il anticipe par ses indicateurs et sa veille sur Internet. Il applique ce qu’il appelle « les quatre célérités » : 1/ information rapide, 2/ compte-rendu diligent, 3/ contrôle immédiat et 4/ résolution ferme. Le département de la propagande a censuré les micro-blogs, les Twitter et Facebook chinois. Il a ordonné aux médias officiels de ne citer que les informations diffusées par l’agence officielle Xinhua.

Mettre le couvercle n’empêche pas la pression ; le tout est de fournir une soupape qui dure en attendant la croissance pour tous : les trois Chine de la carte ci-dessus. Or une grande part de la population en a assez des injustices entre villes et campagne, des passe-droits des inféodés au parti, des inégalités entre le tout venant et les copains ou coquins, des évictions de terres pour affairisme, de la corruption et du népotisme des « ponctionnaires ». Les campagnes se révoltent périodiquement, la banlieue des grandes villes côtières est sensible à tout ralentissement de la croissance et des exportations. Le chômage est dramatique pour les salariés qui n’ont aucune couverture sociale. Les désordres sociaux se développent en général quand les réformes politiques sont trop lentes pour accompagner le développement économique. Or la croissance a créé une nouvelle classe moyenne, active et dynamique, qui aimerait prendre un peu mieux en main son destin. L’absence de contrôle public encourage une classe de fonctionnaires à être irresponsables, occupés uniquement aux mots d’ordre politiques et à leurs intérêts mafieux.

Le problème chinois est donc l’économie, avant la politique. Le parti communiste tiendra tant que la croissance tiendra. Or celle-ci est menacée. L’augmentation du prix des fruits, des œufs, des céréales et de plusieurs autres denrées de première nécessité se situe entre 15 et 30% en 2010. L’État a mis sur le marché des réserves de viande de porc et de sucre pour tenter d’endiguer les prix. L’inflation structurelle se renforce, due à la dépendance aux importations d’énergie et de matières premières, au vieillissement de la population avec une pénurie de main d’œuvre qui se profile. Les tensions sociales exigent des augmentations de salaires, particulièrement fortes en 2010. Les coûts de production agricole augmentent en raison de la hausse des engrais, semences et machines agricoles (importées), du rétrécissement des terres cultivables, de l’exode rural attiré par les salaires des villes, à la spéculation des cadres locaux du parti sur les terres et à la spéculation boursière sur les produits alimentaires ! La croissance chinoise est due aux investissements publics et aux exportations : comment le contrôle de la masse monétaire pourrait-il être efficaces puisque le gouvernement ne peut contrôler ni l’un (pour raisons politiques), ni l’autre (qui dépend de la consommation américaine) ?

Michel Aglietta est optimiste dans Le Monde du 30 novembre 2010 – mais c’était avant les révoltes arabes… Pour lui, le plan de relance a permis de surmonter la crise. Il a aussi accéléré la remise en cause du modèle de croissance, conséquence des évolutions structurelles en cours. Les entreprises de Chine sont en train de conquérir leur propre marché, comme en témoignent la baisse des importations chinoises. Les salaires montent, ce qui permet à la consommation de regagner des parts dans le revenu national. La baisse de la population active prévue dès 2015 conduit à engager une course à la qualification. Mais il note : conflits du travail, hausse prix alimentaires et souci de main d’œuvre conduisent à une syndicalisation de rapports de force,. Cette irruption de la société civile dans les rapports de pouvoir jusqu’ici exclusivement politiques est ce qui pose problème.

Pour les membres autoritaires du parti, Ben Ali et Moubarak n’ont pas réagi assez vite et assez fort pour conserver leur pouvoir. L’exemple de Kadhafi, diligent et extrême dans la répression, ne leur donne pas raison. Est-ce pour cela que la Chine bloque la mise en cause du colonel auprès de la Cour pénale internationale ? Pour les membres du parti plus ouverts, c’est au contraire la fermeture politique qui pousse le peuple à la révolte. Si Zhou Yongkang veut resserrer le contrôle de la société pour tuer dans l’œuf toute velléité de désordres., le Président Hu Jintao voit l’urgence de réduire les inégalités et les injustices. Le consensus du parti communiste chinois reste cependant que la démocratisation viendra  quand la société y sera prête. Vouloir la précipiter comporte un risque et mieux vaut le compromis que la révolution.

Autrement dit, un salaud vaut mieux que le chaos, telle est la leçon de la République populaire socialiste de Chine.

Étude économique 2010 de l’OCDE

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Peter Tremayne, Une prière pour les damnés

L’historien irlandais romancier Peter Beresford Ellis, dit Tremayne, cisèle avec brio des intrigues médiévales. Il a choisi un temps ignoré, le VIIème siècle à peine chrétien, et un pays périphérique, le sien, la verte Erin. Il a reçu en 2010 le prix Historia des lecteurs pour ‘Le Maître des âmes’, quinzième opus de la série sœur Fidelma. Voici la suite, le seizième.

Sœur Fidelma de Cashel est la sœur du roi Colgu, l’un des petits royaumes du sud-ouest irlandais, aujourd’hui autour de Munster. Elle est entrée en religion pour apprendre la logique et s’instruire dans les langues des monastères, le latin, le grec, l’hébreu. Elle parle le celte d’Eiran et un peu de saxon. La voici dalaigh des cours de justice, ou avocate, élevée à la dignité d’anruth ou très érudite. Nous pénétrons ainsi, par petites touches savantes, dans un monde qui nous est resté inconnu. Les programmes scolaires restent ‘ex-oriente lux’, focalisés sur la lumière venue de l’orient biblique. Or la culture celte d’avant les invasions vikings était fort riche ; les femmes y avaient place égale aux hommes ; le droit y était avancé, respecté et actif.

En cette année 668 de notre ère, Fidelma doit confirmer son mariage à l’essai avec son compagnon saxon frère Eadulf, dont elle a eu un petit garçon, Alchu. Nous apprenons incidemment que le prénom du gamin veut dire ‘petit coursier’. Les mariages entre religieux étaient communs avant que Rome, par machisme méditerranéen, phobie du sexe venue des sectes juives et intérêt économique bien compris des Romains, n’interdise aux prêtres de se marier. Ainsi, pas d’entretien de famille à la charge de l’église, ni d’héritage à partager avec les fils de prêtres. Rome l’a compris, le pouvoir passe par la richesse. Il passe aussi par la maîtrise des peurs de l’au-delà. D’où ces Pénitenciels qui se répandent pour châtier le « péché », décrété tel par Rome même. Les abbés locaux ambitieux voient tout l’intérêt qu’ils peuvent avoir à se faire les missionnaires d’une telle foi dévoyée en caporalisme.

C’est ainsi que l’abbé Ultan, ex-voleur violeur violent, jeté à la mer sur une barque sans rame pour que Dieu le juge, se voit ramené par la marée et, devenu « miraculé », ne s’impose à la tête d’une abbaye. L’homme n’a pas changé, il trousse tout aussi volontiers les jeunes nonnes sans leur consentement, tout en tonnant contre les mœurs dissolues. Il ramasse toujours autant de gemmes et de pièces d’or pour acheter les voix. Son ambition est en effet de fédérer les abbayes autour de la sienne pour s’imposer comme archevêque, égal des rois. D’où son ire lorsqu’il apprend qu’une religieuse, Fidelma, se marie avec un religieux !

Il se rend la veille du mariage à la cour de Cashel et affute ses arguments théologiques pour tonner contre. Sauf que le doigt de Dieu se venge : il est assassiné. Et la pauvre Fidelma, à qui les astres ne sont pas favorables, doit passer une ultime épreuve, exercer une fois de plus ses talents d’enquêtrice pour résoudre le meurtre. Évidemment, deux témoins dignes de foi ont vu quelqu’un sortir de la chambre où l’abbé vient d’être tué. La facilité serait de juger en comparution immédiate, de condamner promptement, et de passer aux choses frivoles. Sauf que l’homme qui est sorti de la chambre est un roi…

Fidelma va donc quêter les preuves à charge et à décharge. Elle va découvrir l’intrication des haines entre les protagonistes que rien en apparence ne relie. Elle va jouer serré entre les rivalités politiques et les nécessités du bon voisinage entre des peuples prompts à brandir leur généalogie pour revendiquer une juste place. L’intrigue se déroule comme au jeu du brandhubh, sorte d’échecs irlandais où le haut roi, placé au centre, est défendu des attaques simultanées des quatre coins par quatre rois autour de lui. Il faut contrer chacun des adversaires avant de trouver la bonne faille et révéler la vérité, qui est ici la victoire. Le lecteur, désorienté un bon moment, voit s’aiguiser sa curiosité pour tant de complexité.

Peter Tremayne, Une prière pour les damnés, 2006, 10-18 novembre 2010, 375 pages, €8.17

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