Articles tagués : cryptomonnaie

Kevin Escoda, De la finance décentralisée à la DeFi institutionnelle

Dès la page 16, l’auteur se lâche : «Nous avons construit des choses que mon moi maximaliste aurait refusé de croire : le premier écosystème italien d’émission de security tokens, puis des projets de fonds tokenisés au sein de la sandbox réglementaire du gouvernement, et enfin le projet dont je suis le plus fier, le premier Automated Market Maker de niveau institutionnel pour titres numériques en Europe, un marché secondaire opérationnel où banques, gérants et dépositaires échangeaient des actifs tokenisés contre une bonding curve, en simulation, sous les yeux de l’autorité. » Vous n’avez rien compris ? Rassurez-vous, moi non plus initialement. Mais tel est le nouveau langage technanglais de la monnaie, que tout le livre explique largement. Et l’auteur livre un lexique à la fin.

Il décrit en cinq chapitres les étapes de la monnaie telle qu’elle se transforme avec les techniques. Et beaucoup plus vite depuis moins de dix ans parce que la technique s’est accélérée rapidement (la taille des puces, la sophistication des algorithmes, l’explosion de l’IA). Stratège en technologies, à la frontière où les institutions les rencontrent, Kevin Escoda expérimenté les innovations technologiques dans la finance en IA et Blockchain. Il est aujourd’hui conseiller indépendant d’entreprises et banques au travers de sa société diShine.

La monnaie est désormais « au point de rencontre de la monnaie programmable, de l’intelligence artificielle et de l’énergie, où s’écrit le système d’exploitation de la prochaine économie. » Il faut donc nous y faire. La monnaie, d’immatérielle, est devenue matérielle, dépendante de l’IA, donc des puces, des logiciels, des centres serveurs – et en ressort ultime de l’énergie. Ce pourquoi les impérialismes s’empressent de capter l’énergie matérielle disponible dans le monde, d’en faire leur chasse gardée : le pétrole du Venezuela, la route d’Ormuz et les terres rares du Groenland ou d’Ukraine pour Trump, le pétrole et le gaz russe et le quasi monopole du raffinage des terres rares pour Xi Jinping. Seule l’Europe contemple bouchée bée cette lutte démesurée en restant impuissante, faute surtout de volonté, hésitant encore par naïveté idéo-écologique, entre énergie solaire, éolienne, nucléaire, les plus réactionnaires rêvant d’en revenir au gaz et au pétrole russe. Quant à Poutine, il fait la guerre pour la guerre, pas pour l’avenir.

Jadis, la monnaie était certains disques de pierre sur une île perdue du Pacifique, trop lourds pour être déplacés ; les habitants les utilisaient comme monnaie d’échange parce que leur propriété ne résidait pas dans la pierre mais dans la mémoire partagée du village, dans un accord tacite sur qui possédait quoi. Les cauris, les lingots de cuivre ou d’étain, puis de fer, l’or en barre, les lingots d’argent, les tommes de Parmesan, sont ce genre de monnaie matérielle que les pièces et les billets ont dématérialisée en partie pour la fluidité des échanges. Tout d’abord en pièces d’or et d’argent, dont la valeur résidait dans leur poids, puis dans le système d’État où les billets papier sont tirés sur la banque centrale, exigeant la confiance dans le système. Avec une garantie or, jusqu’à ce que les États-Unis ne la suppriment en 1971 pour laisser aller la planche à dollars, monnaie impériale que tout le monde voulait. Au prix d’une inflation qui a fait baisser la valeur de la monnaie américaine de 90 % depuis 1971. Jusqu’à la crise financière de 2008 qui a « rappelé au monde entier, d’un coup, que le pouvoir d’achat de la monnaie fiat [émise par une autorité publique]est un résultat de politique publique, posé sur le jugement de comités, et que les comités peuvent se tromper. » L’inflation est un impôt, l’euthanasie des rentiers, disait-on jadis. En 2008, « les positions vivaient dans des registres cloisonnés, réconciliés lentement, enveloppés dans des dérivés qui remballaient douze fois la même hypothèque, et les régulateurs les plus sophistiqués du monde découvrirent qu’ils ne pouvaient pas cartographier le système qu’ils surveillaient. » Les réserves ne sont pas une propriété, mais une permission : on peut geler les avoirs, les confisquer, dévaluer sa monnaie, la fiscaliser, contrôler le change, traquer les fonds. D’où l’attrait de l’or physique pour qui se méfie des banques, du système financier et surtout des États-Unis. Ou pour qui veut blanchir de l’argent ou dissimuler ses transactions.

Tout se numérise, et depuis des décennies les titres physiques sont dématérialisés. La transformation numérique (ou digitale) permet de repenser le métier autour de ce que la technologie rend désormais possible. « Alipay et WeChat Pay rendirent le paiement par QR code si universel en Chine que le liquide disparut presque du commerce urbain, et les deux plateformes enflèrent en écosystèmes financiers complets (paiements, fonds monétaires, credit scoring, assurance) ». La Chine est bien plus en avance que les États-Unis ne ce domaine, malgré Apple Pay ou Google Pay.

« En 2008, au milieu de la pire crise financière de l’ère moderne, un anonyme [Satoshi Nakamoto] proposa une monnaie dont l’offre ne pourrait être altérée par aucun comité sous aucune pression » : le Bitcoin. C’est un argent électronique uniquement pair à pair, par un réseau informatique décentralisé basé sur une blockchain (chaîne de blocs) et chiffré selon un protocole informatique, sans tiers de confiance comme une banque. Les acteurs du réseau possèdent, stockent et vérifient leurs propres versions de la chaîne, depuis le tout premier bloc et une blockchain est jugée « valide » lorsqu’il est possible de la vérifier totalement en partant du bloc genèse. En contrepartie, la perte du portefeuille par la perte ou le vol d’une clé USB ou d’un ordinateur fait perdre le capital en crypto-actif, de même que le décès du propriétaire sans tiers de confiance pour maintenir le code. « Bitcoin est étonnamment simple à énoncer : c’est un registre, une liste publique de qui possède quoi, étendue toutes les dix minutes par une nouvelle page de transactions, chaque page enchaînée cryptographiquement à la précédente de sorte que l’histoire, une fois écrite, ne puisse être réécrite en douce. » Quand un bloc est créé et validé, chaque participant à sa création se voit attribuer un montant de cryptomonnaie selon l’effort qu’il a fourni : le minage. Pour Bitcoin, la preuve de travail exige du participant de résoudre un problème cryptographique complexe prouvant un effort de calcul important de sa part. Cette génération de blocs, de plus en plus ralentie au fil du temps pour éviter de créer de la monnaie à l’infini, consomme de plus en plus d’énergie, ce qui coûte, donc sécurise le système.

Bitcoin est de la monnaie parce qu’il consomme de l’énergie. On disait autrefois que la monnaie était du travail rendu fongible, une énergie que l’on pouvait conserver. Mais les frais bancaires, les dévaluations et l’inflation pouvaient modifier la valeur de la monnaie. Pas avec le Bitcoin où la relation est directe, transparente et infalsifiable, convertible au taux du marché en monnaie classique. « Le 22 mai 2010, un programmeur de Floride nommé Laszlo Hanyecz publia une offre sur le forum Bitcoin : dix mille bitcoins à quiconque lui ferait livrer deux pizzas à domicile. Un jeune homme de dix-neuf ans du forum accepta l’affaire, téléphona à un Papa John’s de Jacksonville avec sa carte de crédit, et le premier achat connu d’un bien physique en cryptomonnaie fut consommé en pepperoni. »

Une autre cryptomonnaie, Ethereum, a réécrit le blockchain en faisant chuter de 99,95 % la consommation d’énergie. Il a remplacé la preuve de travail par la preuve d’enjeu, la mise sous séquestre d’une partie de son capital. Les usagers sont récompensés de l’indisponibilité temporaire de leurs Ethereum en recevant la monnaie créée simultanément avec le nouveau bloc. « Entre 2018 et 2021 (…) monnaie dure, ordinateur mondial, smart contracts, legos, s’auto-organisèrent en quelque chose de sans précédent : un système financier complet, bourses, marchés monétaires, stablecoins, dérivés, assurance, gestion d’actifs, tournant comme du logiciel ouvert sur une infrastructure publique, possédé par personne, fermé à personne, ouvert chaque heure de chaque année. » C’est la finance décentralisée : DeFi.

Depuis, elle se développe rapidement. « En mars 2024 BlackRock, le plus grand gérant de l’histoire, lança BUIDL, un fonds de bons du Trésor tokenisé sur Ethereum public, qui collecta des milliards et, en quelques mois, était accepté comme collatéral de trading par les bourses crypto : un fonds monétaire du gouvernement américain se comportant, opérationnellement, comme un stablecoin. » Les cryptomonnaies stables (stablecoins) répliquent la valeur d’un actif tel que le dollar, l’or, l’euro ou un panier de devises, contrairement aux autres cryptomonnaies qui sont soumises à une forte volatilité. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle finance que l’auteur décrit très bien. Mais problème juridique : « quand une fonction régulée est exercée par du code sans opérateur, qui, exactement, est le destinataire de la loi ? »

L’essentiel de cette nouvelle finance, dit Kevin Escoda, est que « l’ancien système cache tout et demande au public de croire les auditeurs ; le nouveau révèle tout et demande aux institutions de se blinder délibérément. » Car les failles existent : « Ronin, 625 millions de dollars, perdus par cinq clés de validateurs compromises, les attaquants identifiés plus tard par les enquêteurs américains comme le Lazarus Group nord-coréen, dont les milliards cumulés de vols crypto, finançant, selon les rapports de l’ONU, un vrai programme d’armement ». Mais la marche en avant est inéluctable, cheminant avec la technologie. Ce n’est pas une hypothèse, dit l’auteur, c’est un calendrier. « Le remplacement du travail cognitif et physique humain par les machines n’est pas une question de si mais de quand et dans quel ordre ». Et encore : « L’économie numérique que ce livre a décrite, monnaie programmable, actifs en tokens, marchés en protocoles ouverts, identité en accréditation, n’est pas une alternative spéculative à l’économie réelle. C’est la seule architecture économique conçue à ce jour que machines et humains puissent habiter ensemble ». La transformation d’actifs tels que l’immobilier, les fonds d’investissement et le private equity en tokens (jetons) basés sur la blockchain, rend ces actifs non liquides plus accessibles aux investisseurs, car échangeables comme une monnaie. Sauf que, juridiquement, ce n’est qu’un « droit » sur un actif, pas une part de l’actif. Un « crypto-actif » est un bien meuble incorporel dans la loi française, donc imposable à l’impôt sur le revenu. A noter que la Chine populaire, comme la plupart des pays totalitaires (Algérie, Bolivie, Égypte, Irak, Maroc, Népal, Nigeria, Ouzbékistan, Pakistan, Qatar, Émirats arabes unis, Vietnam) a interdit depuis 2021 toute transaction en crypto-actif, pour mieux contrôler les échanges ; elle propose une devise numérique d’État en contrepartie

« Ce qui se passe maintenant, c’est que nous apprenons à convertir l’énergie directement dans les deux produits les plus précieux imaginables, la vérité et l’intelligence, du calcul qui ne peut pas mentir et du calcul qui sait penser, et la courbe de demande pour ces produits est, pour la première fois de l’histoire, effectivement sans borne. » La distribution de ce travail perdu a comme réponse la propriété. Celle, infiniment fractionnable du token pour n’importe quel actif. « Les mêmes rails qui permettent à une machine de payer une machine permettent à un réseau de verser à sept milliards de micropropriétaires leur part de ce que les machines produisent, en continu, en transparence, à coût marginal nul. »

Suivront deux notes sur deux autres livres du même auteur et qui se complètent :

Géopolitech

De la machine qui calcule à la machine qui pense

Kevin Escoda, De la finance décentralisée à la DeFi institutionnelle – L’aube d’une nouvelle finance, 2026, édition indépendante, 218 pages, €13,70, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Le site de l’auteur

L’auteur sur Linkedin

la suite :

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Commentaires

Michel Douard, Avant impact

Et si… Un roman d’anticipation commence comme un conte de fée maléfique où le Démon, le Destin le Hasard, bouleverse l’ordre du monde et la routine établie pour faire surgir la Catastrophe. En 2013, le météore de Tcheliabinsk, en Russie a ravagé 80 km de forêt en Sibérie. Mais si c’était pire ? L’auteur s’est appuyé sur la mission Hera menée par l’ESA et la mission DART de la NASA pour formuler une hypothèse : un croiseur stellaire plus gros, près de deux kilomètres, presque sphérique et d’un seul bloc, de la roche et beaucoup de fer. Selon les estimations, il y aurait 5000 astéroïdes dangereux pour notre planète qui tournent autour depuis des millions d’années et nous n’en avons repéré que 20 %. Alors, pourquoi pas ?

L’astéroïde du roman n’a pas été repéré par les astronomes, peut-être parce qu’il a été dévié par un autre, et il approche désormais à plus de 25 km par seconde. Il devrait toucher les trois-quarts de l’Europe dans dix jours. C’est la panique. « Au sol, ce sera un cratère de cinquante kilomètres environ, peut-être plus. Et l’onde de choc va brûler et balayer les trois-quarts du vieux continent. Je vous confirme que plus de cinq cents millions d’êtres humains sont concernés à court terme. » Il faut évacuer tout ce monde, trouver des pays d’accueil, vite submergés par la vague migratoire et réticents, trouver des transports, réguler le flux.

Le président de la première puissance du monde, les USA, qui risque de perdre des millions de consommateurs riches en Europe, s’en fout. L’auteur lui croque un portrait de bouffon égoïste et bonimenteur : « ce gros homme politique fait son cinéma de président en temps de crise, mais qu’il est soulagé, plus pressé de fanfaronner une fois de plus en conférence de presse que de chercher des solutions pour limiter les dégâts dans le reste du monde. » Une aubaine pour faire du fric : il faut désormais justifier d’un patrimoine d’au moins un million de dollars par famille pour obtenir une Carte Gold de résident et espérer connaître le rêve américain. Mieux, le Trompe (car c’est de lui qu’il s’agit) songe à un nouveau partage du monde entre puissances restantes : « On parle d’un triplement de la capacité des camps de réfugiés en Russie et en Chine dans le cadre d’un accord secret pour le partage d’influence sur la « nouvelle Europe ». Un nouveau Yalta sans guerre, songe David. Le partage d’un continent en ruine sans la moindre intervention humaine. »

Pour émigrer, légalement ou non, il faut voyager léger. Et si possible anticiper : être capable de tout quitter en 24 h sans remord. Son passeport à jour est primordial, sur soi et pas au fond du sac fourre-tout ; un téléphone mobile chargé – et son chargeur ; ses documents (livret de famille, certificat de mariage, carnet de santé…), photos, souvenirs, sur le cloud ; ses médicaments chroniques ; un habillement pratique, lavable, et des chaussures de marche légères (pas des hauts talons, ni des bottes à la mode dans les séries télé) ; la conversion en cryptomonnaie de son patrimoine bancaire évite les confiscations gouvernementales et les défaillances d’établissements ou de systèmes informatiques, mais ne résout pas tout ; de l’argent liquide, mais pas trop pour ne pas se faire voler – et une partie en dollars américains, monnaie internationale ; un seul bagage, si possible sac à dos chacun (y compris les enfants) plutôt que valise, avec une bouteille d’eau et de la nourriture pour deux jours chacun ; des affaires de toilette minimum avec un pain de savon plus qu’un flacon de shampoing liquide, qui peut se répandre et dure moins ; un vêtement de pluie style K-way et une fourrure polaire même s’il fait 30° dehors, on ne peut tout prévoir. En bref, envisager le voyage comme le font les migrants, et pas comme des touristes. Même les vols « réservés peuvent ne pas partir du tout.

Les citoyens, jusqu’alors bons pères de famille et bons époux, sans histoire avec leurs voisins et collègues, transgressent toutes les règles de la vie en société. Chacun pour soi et on sort les fusils. La racaille s’en donne à cœur joie : permis de menacer, de piller et de jouir sans entraves policières. « La peur paralyse et crée le danger, exacerbe les haines aveugles, empêche de travailler ceux qui gardent leur calme. La peur crée des sur-accidents, monte les uns contre les autres. » Il y a des pilleurs qui en profitent, des jaloux qui veulent empêcher les autres de prendre l’avion ou le bateau et n’hésitent pas pour cela à les détruire, des complotistes qui n’y croient pas et se vengent de ceux qui suivent les consignes officielles, des nationalistes régionaux qui défendent « leur » territoire contre les étrangers venus des régions voisines…

L’auteur distille savamment les histoires entrecoupées de divers personnages qui tentent de fuir la catastrophe tout en conservant leur morale. Il décrit une Nouvelle France à la Mélenchon, très mêlée et métissée. Nous pouvons suivre Luis, le footeux prometteur juif de Tours et son copain homo Élie ; Lucie la Guadeloupéenne et son fils autiste Tom, son mari conservateur à Orsay ayant été descendu par des braqueurs ; Ayan le pirate somalien qui veut retrouver sa sœur Imani, forcée d’émigrer en France quand elle était petite, et qui sauve la Sénégalaise Sita et son bébé sur les instances d’un vieil homme pieux ; David le taulard, qui s’est découvert le demi-frère de l’Américain Warren, grand ponte de la NASA, qui est venu en France pour emmener la grand-mère Gittelman échappée d’Auschwitz – laquelle, à 94 ans, est résolue à rester dans son Ehpad de luxe à la frontière suisse ; Bilal le Tunisien pizzaiolo divorcé après 5 ans de taule pour fraude, qui veut fuir au-delà de la Méditerranée avec sa fille Inès.

Tous vont vivre l’Exode de leur résidence vers un aéroport ou un port d’embarquement pour le continent américain ou africain. Nos personnages vont se retrouver pour 100 000 $ chacun en cryptomonnaies (bien pratique quand les banques sont soufflées) sur un voilier de 40 m venant de Jersey, les recueillant sur une plage proche de Saint-Malo pour leur faire traverser l’Atlantique. Évidemment, ceux qui peuvent payer ne sont pas les plus vertueux, un antiquaire belge aux divers passeports, un chef de gang et sa pétasse idiote avec son garde du corps demeuré, un taulard évadé dans la panique qui s’enfile de la coca in the baba, un chirurgien esthétique menacé de procès et sa femme botoxée, un couple de bobos avec deux petits garçons mal, sinon pas élevés.

Les bandits vont évidemment s’emparer du voilier, passant par-dessus bord le gros bourré de diamants et abandonnant trois marins les chercher en plein Atlantique, au large du Sénégal. Les méchants seront-ils tous punis et les bons seront-ils tous sauvés ? A l’aide de ces derniers, des dauphins, un chien, le pirate repenti Ayan et leur astuce. Notamment celle de Tom.

C’est un roman spectaculaire, haletant, aux caractères bien sentis. Il brosse le scénario d’une catastrophe où toute civilisation disparaît pour laisser place à la barbarie, laissant quelques îlots de bonté et de morale dans le chaos. Mais si peu…

Michel Douard, Avant impact, 2026, City Éditions septembre 2026, 397 pages, €20,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com 06 80 85 92 29

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tobias Hill, Le cryptographe

Le roman anglais contemporain se porte bien. Dépouillé, original, il raconte des histoires à vocation universelle. Nous sommes à Londres, capitale de la finance, en 2021. Rêve de Chine, une monnaie mondiale unique détachée de tous les Etats a été adoptée par le plus grand nombre, le Soft Gold. Les monnaies nationales d’hier, le dollar, l’euro, le yen, le yuan, ont quasiment disparu. Un petit génie de la finance a inventé en effet un code ultime, incraquable, qui se renouvelle de lui-même tous les jours, pour sécuriser les transactions. Une sorte de Bitcoin qui aurait réussi, en somme.

Ecrit juste après les mirages de la « nouvelle » économie (innovation permanente, croissance permanente, plus besoin de fonds propres), le roman anticipe étrangement le krach des subprimes qui allait survenir quelques quatre ans plus tard… et peut-être le prochain à venir sur quelques cryptomonnaies. Il faut vraiment être Anglais et baigner dans l’atmosphère de la City pour capter ces prémisses de fin du monde dans l’air. Tobias Hill, né à Londres en 1970, a cette âme sensible. Il sait la traduire en mots précis, en phrases directes, en personnages attachants.

John Law est le premier. Petit délinquant des faubourgs de Glasgow, le visage buté sur une photo à 14 ans, il laisse toutes études pour s’adonner à l’informatique. Génie hacker, il crée le fameux virus Pandora qui infecte tous les ordinateurs de la planète. Redressé en maison, il sort à 20 ans pour créer le Code et lancer la Monnaie. Ce n’est pas un hasard que le nom choisi soit celui d’un banquier célèbre à la cour de France, Contrôleur général des finances sous la Régence. Comme lui, il est écossais. Devenu multimilliardaire, il fait exproprier en 12 ans plus de 13000 résidents pour acheter tout un quartier de la périphérie de Londres où il refaçonne le paysage pour son agrément. Il aime les arbres et l’eau, le verre et l’acier. Ses enfants se perdent dans le parc et adorent y jouer aux sauvages, se baignant dans le lac en novembre, entre deux cours particuliers.

Anna Moore est le second personnage, le grain de sable dans les rouages du Code. Inspecteur du Fisc (anglais mais à majuscule dans le texte), elle est chargée d’enquête sur un compte de dépôt d’or et d’argent métal, créé sans rien dire par John au nom de son fils de 11 ans, Nathan. Pourquoi cette dissimulation infime au regard de la fortune ? Pourquoi ce métal physique alors que la monnaie virtuelle connaît un tel engouement ? Pourquoi ce don au fils alors qu’il est encore enfant, qu’il a aussi une sœur et qu’ils ne manquent de rien ?

Annali, l’épouse de John, est le troisième personnage. Finlandaise tombée amoureuse du rêveur, appréciant la vie sans souci que donne l’argent, attachée à ses enfants : Muriet, une délicieuse petite fille de 8 ans ; Nathan, maigre et austère garçon de 11 ans qui n’aime pas le poisson à cause des arêtes mais adore nager dans l’eau très froide. L’autre grain de sable est le diabète, dont est atteint le garçon par transmission héréditaire paternelle. Une altération du code génétique… L’arête dans le poisson.

L’histoire va se dérouler comme une tragédie grecque, remuant les grands mythes de l’humanité : voler aussi haut que le soleil, transmuter le silicium en or, créer un Golem en apprenti sorcier, ouvrir la boite de Pandore. Rien de ce qui est humain n’est fait pour durer, le meilleur code sera craqué un jour, la fortune est toujours jalousée et le bonheur envié. Le Fisc, instance neutre, administrative, même si les petites ambitions et les mesquineries ne manquent pas en son sein, fonctionne comme les Parques chargées d’appliquer les arrêts du Destin. Parce que, pour le Soft Gold, les jours sont comptés : il y a trop d’envieux qui rêvent de se faire un nom en démolissant l’œuvre.

Entre les trois personnages principaux, flanqués d’une foule de personnages secondaires bien typés, l’intrigue se noue et la destinée se déroule. Ecrit au présent, sans fioritures ni digressions, ce roman implacable marque le lecteur. Il s’attache aux personnes : John Law est resté ce petit garçon hâbleur, génial mais qui doute, la peur de la réalité agrippée au ventre, allant jusqu’à la nier quand elle dérange. Anna Moore est cette rigide solitaire qui sait très bien faire parler les gens et entrer dans leurs secrets, mais sans jamais pouvoir nouer une quelconque relation affective durable. Anneli a cru au matin, avant de s’apercevoir qu’on ne pouvait jamais le croire. La petite Muriet a ce regard aigu des enfants intuitifs car trop solitaires, cet amour pour son frère qui teste sans cesse ses limites, rongé de doutes lui aussi, comme son père. Il y a encore Lawrence, ce vieil inspecteur du Fisc qui boit et double comme un ex-agent des renseignements ; Terence, chargé de la sécurité de John et qui l’aime sans démêler s’il s’agit d’admiration pour ce qu’il a fait ou d’attachement mystérieux à sa personne ; Carl, l’ambitieux technocrate rongé d’envie qui se coule dans sa mutation aux étages supérieurs comme s’il avait toujours fait partie de l’élite cynique de l’Administration ; Eve, la mère d’Anna, sautant d’amant en amant quelque part aux Amériques mais soucieuse du Noël en famille à Londres ; et encore Martha, la sœur d’Anna, Crionna, la mère de John…

Il est encore plus beau de lire le roman aujourd’hui, alors que la crise financière a fait exploser en vol tout un système établi « pour mille ans » et que les cryptomonnaies se développent à grande échelle pour tenter d’échapper à la prochaine et au « Système ».

Tobias Hill, Le cryptographe, 2003, Rivage Poche 2009, 369 pages, €9.65

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,