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Sebastian Fitzek, Le briseur d’âmes

Très populaire en Allemagne, Fitzek bâtit un thriller différent de tous ceux qui nous sont familiers. Nous sommes cette fois dans l’univers psychiatrique. Une clinique (imaginaire) de Berlin, construite sur les décombres de la Seconde guerre mondiale dégagés après les bombardements (ce qui n’est pas anodin) se retrouve coupée du monde la veille de Noël par la tempête de neige glacée. Berlin est en effet en plein climat continental et les hivers y sont sibériens. Quant à la psychiatrie, après la guerre elle se porte bien. Les traumatismes de la défaite, des viols, du partage du pays et de l’occupation occidentale et soviétique font de « la clinique » un haut-lieu de la mentalité berlinoise, sinon allemande.

Un homme a été retrouvé blessé aux alentours, comme s’il cherchait à entrer en clinique ; il est amnésique et le personnel le nomme Caspar (comme le fantôme). Il va désormais mieux et, s’il ne se souvient de rien, il veut sortir pour joindre la police qui en sait peut-être un peu plus sur lui. La veille au soir, Sophia sa psy déclare à Caspar qu’elle a une révélation à lui faire sur son dossier mais qu’elle doit vérifier au préalable quelque-chose avant qu’il ne sorte. Et c’est justement le même soir qu’une ambulance dérape et percute un arbre. Il n’y a pas de hasard mais deux blessés, l’ambulancier Schadeck et le docteur Bruck qui s’est fait (volontairement) une entaille à la gorge. Tous deux sont amenés à la clinique par le chasse-neige conduit par le gardien Bachmann sur ordre du directeur Rassfeld.

Dès lors, tout s’enchaîne en un huis-clos carcéral. Il est le reflet du huis-clos mental de certaines victimes d’un psychopathe qui sévit depuis plusieurs mois et qui, inexplicablement, n’ont subi aucun sévices physique mais semblent enfermées dans leurs psychoses, comme si le cerveau boguait en boucle. La presse a surnommé ce tortionnaire « le briseur d’âmes ». La clinique a déterminé que l’hypnose, interrompue volontairement à un moment, permet d’enfermer le patient dans un ressassement sans fin, jusqu’à ce qu’un mot de code suggéré par l’hypnotiseur soit prononcé pour l’en délivrer. Les références authentiques de cette manipulation mentale, qui a intéressé les services secrets durant la guerre froide, sont données par l’auteur à la fin.

Dans la clinique de Berlin coupée du monde, le psychopathe est parmi nous. Mais qui ? Sophia est retrouvée catatonique dans cet entre-deux hypnotique entre sommeil et veille ; le docteur Rassfeld est assassiné et ses clés dérobées. Caspar, le gardien et l’ambulancier cherchent à se protéger dans la bibliothèque, en emmenant l’infirmière et une vieille patiente angoissée. Mais il n’y a pas d’eau ni de nourriture et le téléphone est coupé ; quant aux portables, ils ne captent pas dans l’enceinte de la clinique. Seul Lucius, un ex-camé aux neurones cramés, s’échappe par une fenêtre à demi-nu, mais il ne sait pas articuler les mots correctement. Va-t-il donner l’alerte ? Ou périr dans le froid glacial ?

Tout est vu par l’œil de Caspar, dont le lecteur se prend à penser qu’il n’est peut-être pas étranger à ce qui se passe. Son rêve récurrent est de voir sa fille de 11 ans alitée lorsqu’il promet de revenir. Mais le roman est monté par découpage entre hier et aujourd’hui, où un vieux professeur de psychiatrie fait plancher ses étudiants sur le dossier médical de Caspar. Est-il plausible ? a-t-il été réécrit ? Par qui ?

La construction acrobatique oblige le lecteur à ne pas interrompre trop souvent sa lecture sous peine de ne plus comprendre qui est qui, ni qui a fait quoi précédemment. La conduite pavlovienne de chacun, qui ne peut entendre un cri sans aller voir aussitôt, écouter une sonnerie de téléphone sans courir décrocher, un gémissement de chien sans le chercher immédiatement, a quelque-chose d’artificiel qui agace un brin. Les « oublis » systématiques de sécurité, comme celui de ne pas se séparer – après pourtant se l’être plusieurs fois promis –, d’ouvrir les portes solides au moindre bruit alors qu’un tueur rôde, de se précipiter vers une lumière alors qu’on sait pertinemment que c’est un piège, d’oublier de bloquer une porte de sas ou de prendre la clé d’accès en quittant l’ascenseur – ont quelque chose de stupide qui n’enrichissent pas la psychologie des (trop nombreux) personnages.

Mais il reste un thème original et référencé dans le réel qui fait froid dans le dos, ainsi qu’une histoire qui se lit facilement sans se terminer vraiment. Car qui sait si tout cela a eu lieu ou a été inventé ? Qui sait si ce récit lui-même n’est pas une façon d’hypnotiser le lecteur ? Qui sait ?…

Sebastian Fitzek, Le briseur d’âmes (Der Seelenbrecher), 2008, Livre de poche 2016, 311 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

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Mary Higgings Clark, La clinique du docteur H

La romancière adore utiliser l’angoisse de son milieu et de son temps en situant ses personnages et ses intrigues dans le réel social. Ce pourquoi elle est lue par son public : les femmes mûres de la classe moyenne aisée. Mais elle donne à l’étranger une vision de l’Amérique précieuse, de ses valeurs collectives, de son idéalisme naïf, de ses intérêts avides. C’est pourquoi j’aime ses romans policiers, même anciens, car ils racontent les Etats-Unis avant de raconter l’humain.

Dans celui-ci, nous sommes dans une banlieue chic de New York et une clinique par-dessus tout attire la clientèle : celle qui promet aux femmes en mal d’enfant d’avoir une grossesse et d’accoucher. Le docteur Edgar Highley est un spécialiste. Froid comme un petit glaçon, il est expert adulte en gynécologie et obstétrique. De nombreuses femmes qui ne pouvaient avoir d’enfant en ont eu un grâce à lui – pour leur bonheur. La clinique pratique aussi les avortements, même si le docteur les réprouve.

Katie DeMaio est procureur adjoint de son comté. Récemment devenue veuve par le décès par cancer de son juge de mari, elle est sujette à des saignements en-dehors des règles et doit se faire soigner. Malencontreusement, elle dérape sur le verglas après avoir gagné un procès et se retrouve à la clinique du docteur H. Bien que seulement contusionnée, elle est gardée pour la nuit et, par le store relevé de sa chambre, aperçoit en fin de soirée une personne transportant un gros paquet vers un coffre d’automobile. Un coup de vent soulève la couverture : c’est un visage. Un cadavre sur le parking ? Katie croit avoir rêvé mais…

Lorsqu’elle est appelée par la police pour un décès le lendemain, elle reconnait le visage de la morte : le même que celui du parking. Elle est dès lors persuadée que le suicide a été mis en scène et qu’il s’agit bien d’un meurtre.

L’intérêt du livre est que le lecteur sait tout de suite qui est le coupable ; ce qui fait le sel de l’intrigue est donc non pas l’assassin mais la façon dont il peut s’en tirer ou non. Précis, méticuleux, scientifique, le meurtrier agit non par lucre mais pour la recherche. Sauf qu’il transgresse la loi et que ce qu’il expérimente est illégal. Cela doit donc rester secret – et les meurtres s’enchaînent. Car il y a toujours quelqu’un de plus qui a vu, entendu ou qui sait : une patiente, une employée de l’accueil, un ancien médecin… Jusqu’à Katie qui a parlé de sa vision du parking et qui doit subir un curetage dans la clinique du docteur H. pour arrêter ses saignements.

Katie que courtise Richard, le médecin légiste, qui voudrait bien la remarier et faire une ribambelle de petits avec elle, sur l’exemple de la sœur Molly qui a six enfants (comme la romancière). Car tout tourne autour des enfants et du désir d’enfant dans ce roman orienté femmes américaine dans la trentaine en ce début de décennie 1980. Celles qui désespèrent d’en avoir et celles qui en ont, celles qui croient au miracle avec le docteur H. et celles qui se méfient et l’attaquent même en justice.

Peut-on se prendre pour Dieu ? Jouer à l’apprenti sorcier ? Penser que l’on est tout-puissant face à la loi et aux hommes ?

Chapitre après chapitre, l’intrigue se noue et se complique avant un final haletant où Katie joue tout simplement sa vie.

Mary Higgings Clark, La clinique du docteur H (The Cradle will Fall), 1980, Livre de poche 1982, 311 pages, €8.20 e-book Kindle €7.49

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Mary Higgins Clark, Un jour tu verras…

L’époque d’avant Internet et le portable exigeait le fil, le courrier et les rencontres. D’où la lenteur de toute enquête et les possibilités infinies de dissimuler et de disparaître. Ce n’était qu’il y a une génération… Dans cette intrigue tortueuse, l’auteur multiplie les personnages et découpe les scènes en les précipitant sur la fin, de manière à accélérer le suspense. Cela peut surprendre aujourd’hui, où les lecteurs sont peu lettrés, ne comprennent que le temps du présent et doivent suivre pas à pas chaque protagoniste pour arriver à comprendre la logique de l’intrigue.

Mais un bon roman policier ne se lit pas par trois pages ; il demande, comme un bon cognac, à être dégusté longuement, avec du temps. C’est alors qu’il prend toute sa richesse.

Comme toujours, Mary Higgins Clark évoque la bonne bourgeoisie libérale des Etats-Unis. Chacun est beau, riche et s’est fait lui-même, bien qu’ayant eu une enfance pas toujours heureuse. Cette fois, c’est Meghan, fille unique de son père chéri descendant d’Irlandais, qui aperçoit sur la civière d’un hôpital son double parfait amené en urgence. En bonne journaliste, elle enquête… Et le fil qu’elle tire s’emmêle avec celui de sa propre famille dont son papa, disparu lors d’un dramatique accident de verglas sur un pont quelques mois auparavant ; il dirigeait une importante agence de recrutement dans le domaine médical.

La mode est à la procréation assistée. Des mères ne pouvant avoir d’enfant pour diverses raisons (dont les substances illicites années 60, les psys et la pilule prise à haute dose) se font implanter un embryon malgré le faible taux de réussite. Cela coûte fort cher mais il est possible de voir naître de vrais jumeaux à quelques années d’intervalle, par congélation des embryons et implantation ultérieure.

Meghan est justement chargée d’un reportage télévisé sur le sujet. Mais tout dérape : la doctoresse en charge des embryons d’une clinique démissionne brusquement ; dès le lendemain, on s’aperçoit que ses références médicales sont fausses ; pire, elle est assassinée ! Que veut-on masquer ? Qui a fait le coup ? Pourquoi la lettre du cabinet de recrutement est-elle signée du père de Meghan, en voyage ce jour-là ? Pourquoi le clone de Meghan a-t-elle péri d’un coup de couteau ?

Ce sont autant de mystères qui s’épaississent et ne se débrouillent qu’à la fin, après nous avoir entraîné dans des supputations palpitantes. Journaliste, embryologiste, reporter sur le terrain, patronne d’auberge, ce sont autant de métiers qui sont mis en scène, de même qu’un enfant abandonné par sa mère, un papa laissé en plan avec son fils bébé, un obsédé sexuel vivant avec sa maman allergique à la poussière, une double vie, une mère courage… Nous sommes dans les profondeurs de l’Amérique ordinaire, avec des gens rendus vivants par le portrait qu’en fait l’auteur. Un jeune Kyle de sept ans aux cheveux blonds ébouriffés reste à la mémoire, tout comme une jeune femme de 28 ans en pleine possession de son charme et de sa volonté.

Comprenez que je ne puisse vous en dire plus, sinon que ce roman est un compagnon de voyage qui vous dépaysera pour quelques heures avec bonheur.

Mary Higgins Clark, Un jour tu verras… (I’ll be seing you), 1993, Albin Michel 2011, 388 pages, €7.30 e-book format Kindle €7.49

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Vie quotidienne à Tahiti

Je pars faire quelques courses ce vendredi matin. Je longe le boulevard Pomare.
« Mama ! » Je me retourne, une autre mama marche vers moi et me rejoint. Une ‘mama’ est aux îles une ‘femme d’un certain âge’.
Je dis : « – Ia ora na, mama. Tu me connais ? » ‘ia ora na’ signifie ‘que tu vives’ et sert ici de salut.
« – Aita ! (ça veut dire ‘non’). Ils sont tous fous à Papeete, ils respectent rien. Je suis venue voir mes enfants. Il m’en reste un seul à Rangui(roa), il travaille dans une ferme perlière. J’ai vécu 40 ans ici ; quand j’ai pris ma retraite, je suis partie vivre sur l’atoll, on a une meilleure vie qu’ici. Oia ! (ça veut dire ‘ah, oui’) C’est plus calme, là-bas ! »
Ia ora na par ci, ia ora na par là, ia ora na, ia ora na, la mama salue toutes les personnes que nous croisons.
« – Nana, mama, je te quitte, je vais à la poste (‘nana’ est l’abréviation de ia ora na…)
– nana, mama. »

chapeau tahiti

Après la poste, je suis allée au marché pour acheter mon bouquet hebdomadaire. Je tourne, je vire : celui-ci ? Non, celui-là ? Je me décide enfin. La vendeuse, une petite fille vient vers moi :
« Ia ora na, tu prends celui-ci ?
– E, mauruuru (ça veut dire ‘merci’). Tu n’es pas à l’école, ce matin ?
– Non ! C’est pédagogique !
– Ah bon ! Après les barrages, c’est le pédagogique ! (la grève générale a bloquée Papeete). Tu es en quelle classe ?
– (Entre ses dents) CM 1
– Cela te plaît, tout ce que tu apprends en classe ? » (Pour réponse, un froncement de nez, ça veut dire non.)

boy et mama

Je me dirige vers la discothèque de prêt de la Maison de la Culture. Je vois une personne et son fils qui semblent chercher, puis la mère me demande :
« Ia ora na, mamie,
– ia ora na, ma fille.
– tu sais où il y a de la musique, ici ?
– tu veux quoi, emprunter des disques de musique ? Ou bien des DVD de films pour les emmener à la maison ?
– oui, mamie, c’est lui ! (Elle me désigne un jeune homme, sans doute son fils)
– entre avec moi dans cette salle, tu pourras te renseigner et voir comment emprunter ce que tu cherches.
– mauruuru, mamie. »

Je pars faire quelques achats au supermarché, à côté de mon studio.
« Mama ! C’est où l’hôpital ? »
Celle qui m’interpelle est une mère avec un adolescent en short qui marche à trois mètres derrière elle.
« – l’hôpital Mamao est à l’autre bout de Papeete !
– Mama, ils ont dit ‘c’est tout de suite à gauche’.
– d’abord, tu es sur la droite car tu sors de la clinique Paofai ?
– ia, mama (ça veut dire ‘oui’)
– pas de panique, tu dois faire des analyses ? C’est la clinique Paofai qui t’envoie ?
– ia, mama.
– je te montre. Tu vas jusqu’au bout de cette rue. Tu ne traverses pas. A ta gauche – à ta « main » gauche – tu trouveras l’Institut Mallardé. C’est certainement là que tes analyses doivent se faire.
– mauruuru, mamie ! C’est ça ! »

Le jeune homme s’approche et dit aussi « mauruuru, mamie ». Ils se retournent plusieurs fois pour voir si je les suis du regard. Puis, un geste de la main pour répéter « mauruuru »… On se demande qui cherche quoi, et pour qui : le garçon est-il trop timide pour demander où traiter ce qui le démange ?

En revanche, les Polynésiens ne disent jamais « merci » quand on leur fait un cadeau. Si tu offres quelque chose, c’est que tu veux, moi je ne t’ai rien demandé. Cela peut se comprendre : philosophie maorie ! Mais si vous partez dans une autre île ou un autre pays, il vous réclame de lui rapporter telle ou telle chose. Il est donc cette fois le demandeur. Eh bien, non seulement il ne vous demande pas combien il vous doit, mais en plus, il ne vous dit pas merci ! » Égoïsme moderne ?

Hiata de Tahiti

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