
Ces jeux de guerre ont pour thème la fascination des ados pour les jeux vidéo, celle des militaires pour les simulations sur écran, et la sécurité des systèmes de défense. Au début des années 1980, nous étions en pleine guerre froide entre USA et URSS, et en plein essor de l’informatique avec le surgissement des ordinateurs personnels. On peut rire aujourd’hui de cette préhistoire des systèmes, mais les questions posées alors demeurent.
David Lightman, un lycéen de 17 ans à Seattle (Matthew Broderick, 20 ans), adore les jeux vidéo et est devenu habile dans l’informatique balbutiante de ces années-là avec un micro-ordinateur IMSAI 8080 et des disques souples. Il pique les mots de passe immatures du lycée (« pencil » cette semaine) pour modifier ses notes dans le bulletin scolaire, et pourquoi pas celles de sa copine Jennifer (Ally Sheedy, 20 ans), pour une fois une vraie compagne avisée, et pas une pimbêche hollywoodienne.
David cherche les nouveaux jeux à sortir de la marque Protovision, qu’il utilise souvent. Via modem : « tit, tit, touououou… » (ne riez pas), et wardialing, il accède au serveur du NORAD (Commandement de la Défense aérospatiale d’Amérique du nord). Comment pénètre-t-il ? Tout simple. Un copain informaticien lui a parlé des portes dérobées des systèmes ; il a lu (les ados lisaient encore à cette époque) que le chercheur Stephen Falken avait créé des jeux vidéo et il a cherché sur son nom. Son mot de passe était aussi infantile que celui du lycée : le prénom de son fils, Joshua, décédé dans un accident de voiture. Même si Falken est déclaré « décédé en 1973 », son login est toujours en activité et ouvre sur une liste de jeux en ligne : échecs, morpion, tic tac, jeux de guerre, dont le pire est guerre nucléaire mondiale totale.


De quoi allécher un ado en mal d’adrénaline et d’accaparer l’attention de sa copine qui, las de ne pas le voir de quelques jours, fait irruption dans sa chambre où il lit torse nu. David se rajuste et entre sans le savoir dans le supercalculateur du NORAD appelé WOPR (War Operation Plan Response) qui simule les résultats possibles d’une guerre nucléaire en fonction des choix tactiques. Les ingénieurs sont très fiers de cet outil d’aide à la décision, une IA en puissance. Certains veulent même recommander au président de lever toutes les clés humaines, trop peu fiables en cas de stress émotionnel et alors que chaque seconde compte. Lors d’une simulation en aveugle, un capitaine n’a pas voulu tourner sa clé de lancement des missiles nucléaires.
WOPR engage une partie avec David avec pour objectif de gain : « destruction totale ». Le garçon ne sait pas qu’il joue avec le feu, voire avec le Diable tous bits dehors. WOPR ne sait pas distinguer le jeu de la réalité. Le niveau d’alerte DEFCON passe de 5 à 1 alors que les tracés de missiles, de bombardiers et de sous-marins nucléaires soviétiques s’affichent menaçants sur l’écran de la salle de veille. Le général commandant NORAD (Barry Corbin) envoie des F16 observer les deux bombardiers stratégiques russes qui survolent l’Alaska selon le système – et ils ne voient rien. Ce qui lui inocule un doute, en même temps qu’un dilemme : faut-il appuyer sur le bouton en riposte ou attendre une confirmation physique ?


La base s’aperçoit bien vite qu’un intrus est entré dans l’ordinateur et le FBI part arrêter David. Il est conduit menotté au NORAD, à Cheyenne Mountain dans le Colorado, et accusé d’espionnage au profit des rouges. D’autant qu’il a réservé un vol pour deux vers Paris. C’était un exercice pour convaincre Jennifer qu’il était capable, mais cette potacherie se retourne contre lui. Un ado ne voit jamais au-delà du présent, ni n’anticipe les conséquences de ses actes spontanés.
Mais comme il n’est pas bête, même si pas vraiment sportif (il n’a jamais appris à nager), il bidouille la serrure à code de la porte de l’infirmerie où il est provisoirement enfermé avec les instruments du bord, et s’échappe par un conduit de ventilation. Il rejoint un groupe de touristes en visite dans le centre pour partir avec eux. De même pirate-t-il un téléphone dans une cabine avec une languette de canette de boisson gazeuse trouvée par terre, pour joindre sans payer Jennifer et lui demander de l’aider. Il veut aller voir si Stephen Falken existe toujours, masqué sous l’alias Robert Hume, et dont le numéro de téléphone n’est pas dans l’annuaire de l’Oregon. Il a capté l’adresse en interrogeant WOPR.


Surprise ! La fille rejoint le garçon, et les deux se rendent sur l’île privée où vit l’ancien chercheur. Un ptérodactyle les frôle dans le crépuscule, et ils découvrent Falken (John Wood), qui les enjoints d’évacuer par le prochain ferry. Falken est découragé de la façon dont va le monde à la guerre, et considère que la destruction totale est inévitable ; lui attend tranquillement l’Armageddon, ayant perdu femme et enfant. Jennifer argue de ses seulement 17 ans et de son goût de vivre. Les ados sont mignons tous les deux et Falken se laisse remuer. David réussit à le convaincre que c’est sérieux et que son joujou pour militaires dérape. Il a entrepris de gagner jusqu’au bout la guerre nucléaire totale et rien ne l’arrêtera ; il ne reste que quelques 50 heures. Falken les laisse dormir par terre mais, après un baiser ou deux, les ados partent de la maison pour errer sur la grève, ne pouvant rejoindre le continent – à 4 km – faute de savoir nager pour David. Un hélicoptère les prend sous son projecteur. Ils ont été repérés !
Non, c’est Falken qui a réfléchi et les emmène au NORAD pour revoir son bébé informatique et ses copains ingénieurs. La première frappe soviétique n’existait pas, ouf ! Mais WOPR est obstiné, bête et méchant comme une technocratie IA. Son programme est de lancer lui-même une riposte massive en l’absence d’humains pour tourner leurs clés. Il cherche le code par une attaque de force brute, faisant tourner les essais à grande vitesse ; il finira par y parvenir si on ne l’arrête pas avant. Mais impossible d’y accéder, il a tout verrouillé ; impossible de le débrancher, n’importe quel ennemi pourrait le faire et toute défaillance de l’ordinateur lancera automatiquement les missiles. Alors ?

David a l’intuition de la jeunesse (on y croyait encore, dans les années 80). Ils font jouer WOPR au tic-tac contre lui-même. La longue série de tirages force l’ordinateur à apprendre la futilité et les scénarios sans victoire. Une IA qui apprend d’elle-même, c’était précurseur il y a quarante ans. WOPR obtient finalement le code de lancement mais, avant de lancer, il fait tourner tous les scénarios de guerre nucléaire qu’il a conçus et il constate qu’ils aboutissent tous à des tirages au sort. Il découvre le concept de destruction mutuelle assurée (MAD) avec pour résultat, « gagnant : non ». WOPR dit alors à Falken et à David qu’il conclut que la guerre nucléaire est « un jeu étrange » dans lequel « le seul mouvement gagnant est de ne pas jouer ».
Jolis minois d’il y a presque un demi-siècle, questions éternelles de l’homme et la machine, des militaires et des civils, de la vitalité adolescente et de la maturité rassise, de la guerre qui tient à un fil de fausses nouvelles… Un bon rappel, avec un brin de suspense.
DVD WarGames, John Badham, 1983, avec Matthew Broderick, Dabney Coleman, John Wood et Ally Sheedy, Walt Disney studios 2014, anglais doublé français, allemand, espagnol, italien, 1h48, €11,57, Blu-ray €16,01
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Raisonner ou résonner ?
Hier la culture était comme la confiture de grand-mère, un assaisonnement maison de la tartine, une délicatesse de la personnalité. Aujourd’hui ? La culture est comme la confiture industrielle, la préférence pour le « light » et le « bio », l’irraison est élevée au rang des beaux arts.
C’est un professeur de philosophie qui le dit : « Une chose est de constater la présence d’erreurs de jugement, d’incompréhensions, de lacunes dans les connaissances. Ce qu’on observe aujourd’hui est d’une autre nature : il s’agit de l’incapacité des élèves à saisir le sens même du travail qui leur est demandé. (…) Il est devenu impossible de se référer à l’art de construire une problématique et une argumentation pour différencier les copies. » (Eric Deschavanne dans ‘Le Débat’ mai-août 2007). Bien que déjà mûrs – plus qu’avant – à 17 ou 18 ans, bien que possédant une ‘culture’ qui, si elle n’est pas celle des humanités passées, n’en est pas moins réelle, les jeunes gens paraissent dans leur majorité incapables d’exercer leur intelligence avec méthode.
Ils ne raisonnent pas, ils résonnent.
Ne comprenant pas le sujet, ils le réduisent au connu des lieux communs véhiculés par la culture de masse (le net, Facebook, la télé) ; ne connaissant que peu de choses et ne s’intéressant à ‘rien’ d’adulte (surtout ne pas être responsable trop tôt, ne pas s’installer, rester dans le cocon infantile), ils régurgitent le peu de savoir qu’ils ont acquis sans ordre, sans rapport avec le sujet.
Ils n’agissent pas, il réagissent.
Ils ne font pas l’effort d’apprendre, ils « posent des questions ». Leur cerveau frontal, peu sollicité par les images, la musique et les « ambiances » propres à la culture jeune, ne parvient pas à embrayer, laissant la place aux sentiments et aux « émotions ». Ils ont de grandes difficultés avec l’abstraction, l’imagination et la mémorisation, car ce ne sont pas les images animées ni les jeux de rôle, ni le rythme basique et le vocabulaire du rap qui encouragent tout cela… Tout organe non sollicité s’atrophie. On n’argumente pas, on « s’exprime ». On n’écoute pas ce que l’autre peut dire, on est « d’accord » ou « pas d’accord », en bloc et sans pourquoi.
Comment s’étonner que l’exercice démocratique d’une élection se réduise, pour le choix d’un candidat, à « pouvoir le sentir » ? Comment s’étonner que l’exercice pédagogique de la dissertation soit abandonné comme « trop dur », au profit de la paraphrase du « commentaire » ? Comment s’étonner que le bac devienne, pour notre époque, ce que fut le certificat d’études jadis, la sanction d’un niveau moyen d’une génération et absolument pas le premier grade des études supérieures ?
Et c’est là que l’on mesure que ce peut avoir d’hypocrite la moraline dégoulinante de bons sentiments des soi-disant progressistes français. Cette expression de Frédéric Nietzsche dans ‘Ecce Homo’ signifie la mièvrerie bien-pensante, l’optimisme béat des croyants en la bonté foncière, les « bons sentiments » qui pavent l’enfer depuis toujours.
Le collège unique pour tous ! La culture générale obligatoire jusqu’à 16 ans ! 80% d’une classe d’âge au bac ! Qu’est-ce que cela signifie réellement, sinon « l’effet de moyenne », cet autre nom de la médiocrité ? Car que croyez-vous qu’il se passe quand la notation des épreuves est réduite à se mettre au niveau des élèves ? Quand l’éducation ne consiste plus qu’à faire de l’animation dans les classes, pour avoir la paix ?
Eh bien, c’est tout simple : la véritable éducation à la vie adulte s’effectue ailleurs. Et c’est là où la « reproduction », chère à Bourdieu et Passeron, revient – et plus qu’avant.
Quels sont les parents qui limitent le Smartphone, la télé, les jeux vidéo et le tropisme facile de la culture de masse ? Pas ceux des banlieues ni les ménages moyens… mais ceux qui ont la capacité à voir plus loin, à financer des cours privés et à inscrire leurs enfants dans des quartiers où puisse jouer le mimétisme social du bon exemple. Mais oui, on tient encore des raisonnements logiques dans les khâgnes et les prépas ; on apprend encore dans les ‘grandes’ écoles, surtout à simuler des situations ; on ingurgite des connaissances lorsqu’il y a concours. Le « crétinisme égalitariste » de l’UNEF, que dénonçait Oliver Duhamel sur France Culture, laisse jouer à plein tous les atouts qui ne sont pas du système : les parents, leurs moyens financiers, leur quartier, leurs relations.
Le fossé se creuse donc entre une élite qui sait manier son intelligence, parce qu’elle a appris à le faire, et une masse de plus en plus amorphe, acculturée et manipulée – laissée par l’école à ses manques. Cette superficialité voulue à tous les niveaux scolaires de la maternelle à l’Université conduit à réduire l’effet ascenseur social qui régnait à l’école d’après-guerre.
Faut-il en incriminer « le capitalisme » ? Allons donc ! Quel bouc émissaire facile pour évacuer l’indigence de la pensée « démocratique » ! Ne trouvez-vous pas étrange que, malgré deux septennats de présidence de gauche, un quinquennat de gouvernement Jospin et un quasi quinquennat de présidence Hollande, malgré la vulgate anti-bourgeoise des intellectuels depuis 1968 – l’égalité des chances n’ait EN RIEN progressé depuis une génération ? Au contraire même.
L’élite d’il y a 1000 ans se maintenait par la force : l’épée, se tenir à cheval, la parentèle. L’élite du 21ème siècle se maintient par l’intelligence : savoir s’adapter, anticiper, trouver des exemples dans le passé et les interpréter pour aujourd’hui, la formation du caractère – et toujours la parentèle (étendue au réseau social).
Ne pas offrir d’exercer l’intelligence est une faute politique et une hypocrisie sociale. Elle réduit l’humain à résonner en chœur, pas à raisonner en adulte citoyen. Certains diront que c’est voulu ; je pense pour ma part qu’il s’agit de lâcheté politique.