Articles tagués : paul valéry

André Gide critique

Parfois féroce, souvent juste, le trait de Gide ne manque jamais sa cible. Oui, d’Annunzio, Barrès, Hugo (comme Wagner) et Suarès sont des enflures, des outres gonflées de vent malgré certaines beautés, noyées dans l’effet. Léon Blum, Paul Claudel et Romain Rolland sont des idéologues – respectivement du socialisme, du catholicisme, du pacifisme – qui asservissent leur talent à la doctrine. Cocteau, France et Hamsun sont trop légers pour durer. Seuls Balzac, Montaigne et Stendhal durent ; Charles-Louis Philippe un peu moins, comme Valéry, le premier trop émotif, le second trop rationnel. Et Freud, moins pour son œuvre « scientifique » que pour avoir enfoncé une porte.

andre-gide-journal-1

D’ANNUNZIO (Gabriele) : « Plus pincé, bridé, crispé, plus réduit, et aussi plus sémillant que jamais. L’œil est sans bonté, sans tendresse ; la voix plus cajoleuse que vraiment caressante ; la bouche moins gourmande que cruelle ; le front assez beau. Rien en lui où le don ne cède au génie. Moins de volonté que de calcul ; peu de passion, ou de la froide » p.633.

BALZAC (Honoré de) : « Balzac… cette espèce de génie qu’il a pour faire un nœud subit de tous ses fils » p.508.

BARRES (Maurice) : « Que j’ai souffert des lâchetés, des flatteries, des hommages à l’opinion de l’assemblée (l’Académie française qui le reçoit comme membre en 1907), qui lui sont naturels peut-être, je veux dire pour lesquels il n’a point dû fausser sa pensée, mais qui cueillaient ici un applaudissement trop facile » p.556. « Grand souci de son personnage ; il sait garder le silence pour ne rien dire que d’important » p.672.

BLUM (Léon) : « La pensée de Léon Blum a perdu pour moi tout intérêt ; ce n’est plus qu’un outil délié qu’il prête aux exigences de sa cause » p.521.

CLAUDEL (Paul) : « A coups d’ostensoirs il dévaste notre littérature » p.497.

COCTEAU (Jean) : « Extrême gentillesse ; mais il est incapable de gravité et toutes ses pensées, ses mots d’esprit, ses sensations, tout cet extraordinaire brio de son parler habituel me choquait comme un article de luxe étalé en temps de famine et de deuil » p.846.

DOSTOÏEVSKI (Fédor) :« J’admire Dostoïevski plus que je croyais qu’on pût admirer » p.358.

FLAUBERT (Gustave) : « Ce Flaubert est grisant : à lire ses lettres, il me prend des rages énormes de voyager, d’éprouver des sensations nouvelles, inconnues, voir du pays et des choses, connaître d’autres langues, et surtout de lire » p.59.

FRANCE (Anatole) : « Homme adroit et disert, incapable aussi bien de musique que de silence » p.1266.

FREUD (Sigmund) : « Il me semble que ce dont je lui doive être le plus reconnaissant, c’est d’avoir habitué les lecteurs à entendre traiter certains sujets sans avoir à se récrier ni à rougir. Ce qu’il nous apporte surtout c’est de l’audace ; ou plus exactement, il écarte de nous certaine fausse et gênante pudeur » p.1250.

HAMSUN (Knut) : « Lu Pan de Knut Hamsun. Du fumet, de la saveur ; mais rien que du fumet et de la saveur. La viande manque. Misérable gaucherie et insignifiance des dialogues » p.595.

HUGO (Victor) : « indiscrétion des moyens et monotonie des effets, fastidieuses insistances, insincérité flagrante ; mobilisation indiscontinue de toutes les ressources. De même Hugo, de même Wagner, quand les métaphores lui viennent en tête pour exprimer une idée, ne choisira pas, ne nous fera grâce d’aucune. Inartistisme foncier de cela. Amplification systématique, etc. » p.571.

MONTAIGNE (Michel Eyquem de) : « Avec quelles délices j’ai repris Montaigne » p.424. (Gide met délice au féminin).

PHILIPPE (Charles-Louis) : « Certains l’ont mal connu qui n’ont vu de lui que sa pitié, sa tendresse et les qualités exquises de son cœur ; ce n’est pas avec cela qu’il fut devenu l’admirable écrivain qu’il put être. (…) Je n’admire que médiocrement ceux qui ne supportent point qu’on les contourne, ceux qu’on déforme à les regarder de biais. On pouvait examiner Philippe en tous sens ; à chacun des amis, des lecteurs, il paraissait très un ; mais aucun ne voyait le même. (…) Il porte en lui de quoi désorienter et surprendre, c’est-à-dire de quoi durer » p.623.

ROLLAND (Romain) : « Il entre dans son cas un peu de sottise et beaucoup d’infatuation. Je crois volontiers que l’infatuation a précédé la sottise – ainsi qu’il advient le plus souvent, malgré qu’on croie plus souvent le contraire (…) L’on se croit ‘au-dessus’ sitôt que l’on se met en dehors » p.910.

STENDHAL : « Stendhal n’a jamais été pour moi une nourriture ; mais j’y reviens toujours. C’est mon os de seiche ; j’y aiguise mon bec » p.581.

SUARES (André) : « Exaspéré par le pathos et le faux sublime de cet esprit. Puffisme religieux. Que m’importe de savoir que son livre fut terminé le Vendredi saint ? Et qu’appelle-t-il être terminé, pour un livre de cette sorte, qui n’est qu’une collection de feuillet ? » p.562.

VALERY (Paul) : « Quoi d’étonnant si, après avoir désenchanté le monde autour de lui, après s’être ingénié à se désintéresser de tant de choses, il s’ennuie ! » p.1113.

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

Catégories : Livres, Stendhal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Écologie et gauchisme : Eva Sas, Philosophie de l’écologie politique

Eva Sas Philosophie de l ecologie politique
François de Rugy, député, quitte EELV, parti accusé de « sectarisme gauchiste »; Jean-François Placé, sénateur, menace de le faire lui aussi et déplore les petits arrangement arrivistes de Cécile Duflot. L’écologie est-elle un avatar mai 68 du gauchisme pour bobos arrivés ? Un petit livre paru il y a 5 ans y répond…

Économiste sociale au sein d’Europe Écologie Les Verts et député de l’Essonne, Eva Sas tente une synthèse idéologique sur les fondements du parti. C’est intéressant, mais n’englobe au fond que l’écume des choses. Comme si elle avait voulu collecter des idées pratiques, politiquement utilisables dans les débats, plutôt que de replacer l’éco-logie (la science de notre habitat) dans son contexte historique.

Pour elle, tout commence en mai 68. Avant ? – Rien. Après ? – Tout.

Les années 1970 font prendre conscience d’un monde fini (mais Oswald Spengler l’avait dit en 1918 et Paul Valéry en 1919 – Épicure pointait déjà la petitesse de l’homme dans l’univers infini)… Cette génération bobo – Eva Sas est née en 1970 – croit que tout commence avec elle, notamment la philosophie. Elle fait donc de l’écologie politique le bras armé d’une doctrine qui combat l’homme (mâle, car Eva Sas est aussi féministe) comme maître et possesseur de la nature selon Descartes qui reprenait la Bible.

Pour que ces idées soient utilisables, il ne faut pas remonter avant mai 68 (que tout le monde connait) et ajouter les réflexions de l’École de Francfort (Jonas et Habermas) sur la refondation éthique après Auschwitz. Ainsi reste-t-on dans le vent, politiquement correct et tout empli de bonnes intentions.

Rien n’est faux, dans ce qu’expose Eva Sas, tout juste un peu rapide parfois – mais clairement orienté vers l’usage politique. Sa troisième partie sur le « nouveau paradigme » de l’écologie politique est le plus faible du volume. Les parties 1 et 2 méritent la lecture pour recentrer les idées de notre temps sur notre temps : « la pensée 68 contre une société en perte de sens » et « la refondation de l’éthique : retrouver du sens ». Mais comme tout cela est dialectique, hégélien, présenté comme inévitable !… Thèse, antithèse, synthèse – et voilà le paradis retrouvé. Sauf qu’il reste à construire, et que la « pratique » arriviste agressive des Duflot et autres écolos politiques français ne donne vraiment pas envie.

L’écologie serait, selon l’auteur, « forcément de gauche » car le monde limité exige une répartition selon la justice, donc un « besoin de régulation » contre les intérêts forcément égoïstes. Mais en quoi « la gauche » est-elle une catégorie encore pertinente dans le monde clos globalisé ? Justice et régulation sont les maîtres-mots, autre façon de traduire le « surveiller et punir » du soixantuitard Michel Foucault. Certes, la « démocratie participative » chère à Pierre Rosanvallon est préconisée, bien qu’on ne la voie guère en actes dans le parti vert, qui démontre que « l’exigence » écologique se traduit bien souvent dans l’urgence par la coercition.

Selon l’auteur, Mai 68 a été « une émancipation libertaire contre un ordre social figé » (bien qu’issu de ce bouillonnement idéologique, politique et social de la Résistance oublié par l’auteur, dont Stéphane Hessel a rappelé les fondements dans Les Indignés). L’humanisme universaliste réduit l’Homme à l’abstraction d’une norme et évacue les déviants (Michel Foucault) – ce qui n’est pas faux. Il faut reprendre Nietzsche pour établir que toute norme est aliénante, y compris l’universel, et revivifier la force vitale comme vecteur en interactions avec d’autres. Tout cela tire l’écologie vers le vitalisme et l’organicisme contre-révolutionnaire…

D’où le battement inverse « de gauche » : le productivisme privilégie les besoins matériels alors que les besoins affectifs, artistiques et spirituels sont négligés. La consommation est fondée sur l’illusion du désir et la croyance que le nouveau est toujours mieux. Ivan Illich est convoqué pour démontrer que l’homme est esclave de la technique (mais Nietzsche et Heidegger l’avaient dit bien mieux avant lui). La technique induit des monopoles radicaux comme la voiture, qui exige de travailler pour la payer, permet d’habiter loin de son travail pour l’utiliser, exige de partir en vacances avec elle pour la rentabiliser. La technique force à la professionnalisation, donc formate une oligarchie du savoir spécialisé : nul habitant ne peut construire sa maison sans architecte, produire sa propre électricité sans EDF, se soigner sans médecin. Le savoir n’est plus partagé mais délégué à des experts, le vote remplace le débat, l’État-providence réduit la dépendance aux autres et engendre la bureaucratie des comportements. De tout cela il faut se libérer, dit fort justement l’auteur, pour la planète (objectif affiché) et pour réaliser l’utopie du jeune Marx de retrouver sa propre nature (objectif caché).

Rien n’est faux dans l’analyse, tout est biaisé dans la solution : pourquoi faudrait-il (impératif présente comme allant de soi) réaliser Marx ?

La seconde partie oriente plus encore, par Auschwitz et Hiroshima, le sens « à retrouver ». Malgré les progrès du Progrès, la technique et la démocratie, la barbarie reste ancrée en l’homme et la vulnérabilité de la nature est mise au jour (cette vision peut-elle être qualifiée « de gauche » ?). La Raison n’est pas neutre, selon Jürgen Habermas résumé par l’auteur : si la raison objective structure la réalité, la raison subjective sert les intérêts du sujet. D’où le recours à Hans Jonas et à son « Principe responsabilité ». Si le pouvoir humain d’agir s’étend à la planète entière, le pouvoir de prévoir reste faible ; il faut promouvoir une éthique de l’incertitude et le principe de précaution. La responsabilité est le corrélat du pouvoir : n’agis que si ton action est compatible avec la permanence de la vie. La nature aurait un sens, qui est de promouvoir la vie – et la vie serait « bien ». Voilà deux présupposés philosophiques qui ne sont pas discutés par Eva Sas.

Habermas réhabilite la raison vers « l’agir communicationnel » : la condition sens est l’entre-nous, les interstices du dialogue pour une compréhension commune. La vérité n’est pas en soi mais issue d’un consensus, ne sont valides que les actions pour lesquelles tous sont d’accord. Pour réaliser cet accord, la démocratie participative est indispensable, la légitimité est l’espace entre les sujets, pas les arguments pour ou contre ; il faut que chacun sorte de lui-même pour trouver une position au-dessus de tous. Cette utopie où se multiplient les « il faut » est-elle réalisable ? Ne s’agit-il pas plutôt de « convaincre » les réticents par propagande, rhétorique et coup de force de quelques-uns ? Encore une fois, l’usage de cette démocratie participative dans les congrès écolos français ne fait pas envie ! Or la légitimité commence par l’exemple…

La dernière partie, la plus faible, fait sortir le loup du bois : l’ambition écologiste (française) est de produire « un homme nouveau » pour « changer la vie ». Comme Lénine fondé sur Marx, dont Staline a prolongé le caporalisme bureaucratique.

Certes, l’homme multidimensionnel à la Marcuse est vanté ; certes, la liberté est présentée comme fondement de l’autonomie à préserver, qui est maîtrise du rapport à soi et au monde ; certes, la solidarité résulte des interdépendances entre les êtres humains et la nature, elle se construit dans le dévoilement sans fin des déterminismes. Eva Sas parle (comme Marx) de « conditions authentiquement humaines » pour vanter la démocratie participative + le principe responsabilité + la réduction des inégalités. Mais ces injonctions sont assez peu convaincantes, ancrées dans l’abstraction : aucun exemple précis n’est donné de la façon dont cela fonctionne concrètement.

Tout ce livre vise à montrer que l’écologie politique est « naturellement » la pensée d’aujourd’hui, la seule vraie pensée du « progrès » social désormais détaché du progrès économique. Pensée de combat, les notions telles que nature, nature propre de l’homme, vie, vitalisme, humanité authentique, inégalités, déterminismes – ne sont pas définie ni discutées, mais présentées comme allant de soi. Or rien ne va de soi : seule l’exemplarité du parti vert et de ses membres le pourraient. Nous en sommes loin.

Avec ce danger totalitaire du politiquement correct orienté vers le Bien : « C’est ce côté démocratique qui entraîne l’aspect idéologique, parce qu’il faut, pour cimenter les masses, une sorte de corps de croyance commune, donnée par le parti et le chef du parti, et qui caractérise cette espèce de monarchie nouvelle qu’est la monarchie totalitaire », analysait François Furet du communisme.

Un petit livre intéressant – pour savoir comment pensent les écolos idéologues – mais qui laisse insatisfait. On comprend pourquoi, en France, pays où les mots et la pose théâtrale comptent plus que les faits et les actes, l’écologie soit emportée par le gauchisme. Vieux reste métaphysique venu de la Bible et de Hegel…

Eva Sas, Philosophie de l’écologie politique – de 68 à nos jours, 2010, éditions Les petits matins, 134 pages, €12.00

Lire aussi dans ce blog :

Eloi Laurent, Social-écologie
Bourg et Witheside, Vers une démocratie écologique

Catégories : Livres, Philosophie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,