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Les assassins de l’ordre de Marcel Carné

Ces assassins sont les policiers, qui tuent en toute impunité dans les locaux du commissariat de Marseille. On comprend pourquoi si peu d’années après mai 68, le réalisateur a subi des « pressions » pour qu’il renonce à tourner, et que le film, une fois monté, ait été très peu diffusé en France. Il a eu du succès à l’étranger. C’est qu’il traite d’un sujet brûlant : les violences policières. Certes, les bavures sont inévitables dans l’exercice de fonctions difficiles, mais pas dans ce cas précis. Le huis clos d’un commissariat ne justifie pas de débordements sous le feu de la foule.

Le scénario est tiré un roman de Jean Laborde, chroniqueur judiciaire durant les années 1950 à 1970, lui-même inspiré d’une affaire réelle de février 1946 : « L’affaire des policiers de Bordeaux ». A l’époque, le juge d’instruction, sous la pression, avait délivré un non-lieu, mais le film en prend le contre-pied. La connivence de la police avec la justice ne va pas de soi, dans la mesure où la Justice est censée être indépendante, alors que la police reste dépendante de son ministère. Même si, dans les années 70, le juge le rappelle, il est « fonctionnaire » comme les flics, et est censé « fonctionner » – donc obéir au pouvoir.

Un matin à 8 h, un couple d’inspecteurs de Marseille fonce en Peugeot 404 cueillir Michel Saugeat (Roland Lesaffre) un employé du garage dont le coffre a été fracturé la veille. Ils l’embarquent, malgré ses dénégations (ils disent tous qu’ils sont innocents). Le commissaire (Michael Lonsdale) ne le croit pas plus, dans les bureaux où il l’interroge. L’homme a en effet été condamné cinq ans auparavant pour des faits similaires, et ses empreintes figurent dans le bureau du garage (évidemment, puisqu’il y travaille). L’homme dit s’être rangé depuis qu’il s’est marié et a un petit garçon qu’il aime voir grandir, mais rien n’y fait. Effet de tunnel, les inspecteurs sont persuadés qu’il est coupable et, pour preuve, veulent ses « aveux ». Avant l’ADN ou la téléphonie, les faits de police scientifique, la croyance en la « religion de l’aveu » hantait les commissariats. L’un des inspecteurs a fait l’Indochine et l’Algérie (François Cadet), et l’autre est bas de plafond (Serge Sauvion). Pour eux, faire avouer signifie tabasser, en une époque où les mœurs de guerre étaient encore prégnantes, et où nul avocat n’assistait aux gardes à vue. Le commissaire ne se salit pas les mains, mais laisse faire. C’est dans les mœurs.

A 13 h, le suspect est conduit en cellule où se trouvent déjà trois personnes, après de multiples cris et coups. Il décède très vite d’une commotion cérébrale, que le légiste authentifiera. Le juge d’instruction Bernard Level (Jacques Brel) est chargé par le Procureur de la République de ce dossier délicat, où il s’agit de ne fâcher personne : ni la veuve de la victime et son gamin, ni la gent policière dont on a besoin, ni l’opinion publique, manifestée par la presse et par les étudiants, remontée contre les flics. Le juge doit se faire sa propre opinion et opiner en droit, sous les contraintes contradictoires. Son fils (Didier Haudepin) étudiant préparant l’agrégation (on ne sait pas laquelle) le pousse à ne rien lâcher pour faire triompher la vérité et punir les coupables. Les flics s’empressent de suborner les témoins, dont le cabaretier Casso (Boby Lapointe) pour faire de la victime un soûlard qui a eu un accident la veille, faire de la pute Danielle (Catherine Rouvel) qui témoigne des cris une fille animée d’une vengeance personnelle et dont ils mettent justement en taule Marco son mac, faire du fils du juge un gauchiste pris avec du haschich dans les poches, et faire de sa maîtresse antiquaire italienne (Paola Pitagora) une receleuse d’objets volés susceptible d’être expulsée. Graziani, l’avocat de la défense (Charles Denner), habile professionnel, donc cynique, suborne le pâle Rivette l’avocat de la victime (Luc Ponette) en lui offrant un poste dans son cabinet puisqu’il a été son élève.

Tout est donc plié avant que le procès ne commence, et la vérité est condamnée avant même d’être dite. Les témoins se rétractent ou minimisent ce qu’ils ont déclarés dans les procès-verbaux devant le juge, l’avocat de la victime renonce à pousser le gardien (Pierre Maguelon), présent au commissariat et qui a bel et bien entendu les cris et les coups, à dire la vérité. Intimidé par la Cour, et par solidarité envers ses collègues et patrons flics, il ne dit strictement rien. Les flics sont acquittés et le juge, qui aurait mieux fait de se désister, est déconsidéré avant d’être exilé dans un petit poste « en Auvergne », ironise-t-il. C’est ainsi que le pouvoir autoritaire impose « sa » vérité devant la justice. La force prime le droit.

La leçon du film est que, si on laisse faire, toute transgression aux règles conduit à l’asservissement progressif. Se taire, c’est accepter. Laisser la force violer le droit, c’est déconsidérer la loi démocratique et s’asseoir sur les règles permettant la vie en société. Il est bien sûr que les règles sont parfois transgressées ; il faut en juger avec compréhension des circonstances et modération dans l’exercice de la loi. Mais ne pas bafouer le droit, au risque de déconsidérer la justice, donc le régime, donc la démocratie. La police n’est pas au-dessus des lois.

Un grand film, certes militant lorsqu’il présente les flics sans nuances, tout comme les « étudiants », mais l’époque post-68 le voulait ainsi. De nos jours, le dilemme entre police et justice n’a pas disparu, mais il est mieux cadré. Les faits peuvent être mieux établis, l’aveu n’est plus en soi une preuve ultime, les avocats surveillent les gardes à vue, les caméras piétons permettent aux policiers de justifier de leurs actes. Mais la réflexion du juge Level demeure sur la justice, son exploration des faits avérés, la fragilité des témoignages – et les « pressions » aussi.

DVD Les assassins de l’ordre – version restaurée 4K, Marcel Carné, 1971, avec Jacques Brel, Paola Pitagora, Roland Lesaffre, Michael Lonsdale, Boby Lapointe, Catherine Rouvel, LCJ Éditions & Productions 2024, 1h43, français, €17,00, Blu-ray €15,04

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Le Verdict de Sidney Lumet

Seul contre tous dans l’esprit des pionniers, rédemption du pécheur repenti, défense des faibles contre les puissants – voilà tout ce qui fait le mythe du film, très américain mais aussi universel. En 1982, les Etats-Unis n’étaient pas cette puissance en déclin, effrayée de la concurrence du monde et égoïste au point de s’aliéner jusqu’à ses alliés. L’Amérique faisait encore rêver, laissant entrevoir que, chez elle, tout est possible.

Frank Galvin (Paul Newman) est un avocat qui a fauté : quatre ans auparavant, alors brillant membre d’une équipe et heureux mari de la fille du patron, il avait osé suborner un témoin. Craignait-il l’échec ? Toujours est-il que cela s’est su, qu’il a été emprisonné, jusqu’à ce qu’il « avoue sa faute » dans un esprit de confession très catholique, à son patron et beau-père qui a levé sa plainte. Gavin n’a pas été radié du barreau mais a été renvoyé du cabinet et sa femme (qui ne devait pas l’aimer tant que ça) a divorcé.

La justice, dans ce Nouveau monde qui espère bâtir la Cité de Dieu, est une histoire de fric. Ceux qui en ont sont puissants et commandent les résultats. Il suffit de payer un témoin pour qu’il ne témoigne pas, ou de le menacer de représailles massives (à la Trump) pour qu’il aille se faire oublier dans un autre métier ou en vacances aux Bahamas. Frank s’est fait prendre mais les plus habiles ne sont jamais pris. C’est ce dont il s’aperçoit lorsque son compère Michael (Jack Warden) qui l’aime toujours d’amitié, lui offre une affaire en or pour se refaire et quitter Brother whisky qu’il a pris pour amant régulier au bar chaque soir.

Une femme, lors de son troisième accouchement, est victime d’une erreur d’anesthésie ; elle a mangé une heure avant alors que neuf heures sont requises avant l’endormissement et le docteur n’a rien vu ; elle a vomi dans son masque elle s’est asphyxiée suffisamment longtemps pour que son cerveau soit irrémédiablement atteint. Elle n’est plus aujourd’hui qu’un légume sous perfusion constante. Cela fait quatre ans que cela dure et sa sœur n’en peut plus ; on ne parle pas des orphelins laissés par la victime, mais le beau-frère s’est vu proposer une mutation financièrement intéressante et le couple désire placer la sœur dans un établissement de soins. Il faut pour cela de l’argent.

Il se trouve que les docteurs qui ont opéré sont des pontes en leur domaine ; l’un d’eux a même écrit un traité d’anesthésie qui fait autorité. Ils œuvrent dans la clinique catholique de la ville huppée de Boston, qui a sa réputation à défendre car elle dépend des patients payant (la charité n’est pas le propre des Américains, même catholiques) ; la clinique est en outre possédée en pleine propriété par l’archevêché… Tout se conjugue pour que le scandale soit étouffé. En accord avec sa compagnie d’assurance, l’archevêque propose une transaction pour 210 000 $ afin d’éviter le procès. La famille est d’accord mais Galvin, qui veut se refaire moralement avec cette affaire imperdable, refuse le chèque : il veut aller au procès et mettre en cause publiquement les puissants qui désirent se protéger.

Il rejoue David contre Goliath… pourra-t-il gagner seul contre tous ? Le juge (Milo O’Shea) est un pourri qui préfère l’argent au travail et éviter l’ennui d’un procès si tout le monde y trouve son compte. L’archevêché s’entoure d’une nuée d’avocats spécialisés d’un cabinet réputé sous la houlette du redoutable Concannon (James Mason), apte à lancer des enquêtes approfondies sur les témoins, la défense et les jurés, capable de suborner tout déviant par l’argent sans en avoir l’air, allant même jusqu’à fourrer (contre paiement) une femme dans le lit de Frank Galvin pour espionner ses actes avant procès (Charlotte Rampling). La faute biblique du film est cependant que, si le Christ a pardonné à la pute Marie-Madeleine, l’avocat refuse de même l’envisager. Signe qu’il ne s’est pas entièrement « repenti » selon les préceptes du catéchisme.

Le spectateur devine qui va gagner à la fin : non pas Galvin mais « la loi » – puisqu’elle est dite par les jurés populaires en leur intime conviction. Il s’agit donc de passer au-dessus des puissants pour toucher directement le cœur et l’esprit des citoyens jurés. Frank sait trouver les mots, très simples, après le spectacle des témoins interrogés mis en défaut et récusés par les habiles. Mais si le droit peut être tourné en faveur des puissants, qui savent l’utiliser et citer les bonnes références, il ne peut être détourné lorsque le crime est manifeste, même sans intention de le commettre.

Paul Newman est excellent en vieux beau déchu qui tente de se retrouver. Charlotte Rampling, en mission de sexe a le pessimisme noir de la dépression, ce pourquoi à la fois elle comprend Frank, qui la touche, et accomplit la mission pour laquelle elle est payée parce que pour elle, après tout, rien ne vaut. Elle creuse elle-même sa propre tombe. Un beau film psychologique dans la lignée du célèbre Douze hommes en colère réalisé en 1957 par le même Sidney Lumet.

DVD Le Verdict (The Verdict), Sidney Lumet, 1982, avec Paul Newman, Charlotte Rampling, Jack Warden, James Mason, Milo O’Shea, 20th Century Fox 2002, 2h03, standard €7.97 Blu-ray €15.74

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