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A et G Vaïner, L’Évangile du bourreau

Il a fallu dix bonnes années pour qu’un éditeur français traduise ce roman policier historique de deux ex-soviétiques. C’est que le communisme était une passion française, selon l’essai de Marc Lazar, et que ses crimes, sa dictature et son cynisme étaient tabous à gauche. Après la chute du Mur de la honte, qui empêchait tous les citoyens du paradis socialiste d’aller voir si l’enfer capitaliste n’était pas bien plus désirable, les anciens membres dirigeants des « organes » de sécurité se sont reconvertis. Pavel Khvatine est l’un d’eux, inoffensif professeur de droit vieillissant, ex-colonel du KGB, section spéciale, sous Staline.

Mais le passé vous rattrape toujours, dans cette vie ou une autre. La vie de kaguébiste était certes disciplinée, et de plus en plus mafieuse selon les échelons de la hiérarchie, mais elle était exaltante. Le pouvoir absolu ! Il suffisait d’être la voix de son maître et d’exécuter les basses besognes. Sans jamais écrire ni signer quoi que ce soit par prudence, en humant le vent pour ne pas louper le moment où il commence à tourner, en bon politique. Portrait incisif de l’apparatchik socialiste : « Minka était un homme sans histoire. On pouvait lire sur son visage transparent et grassouillet qu’il était capable de n’importe quelle saloperie pour le plus modeste des salaires. Même avec les putes, il se montrait peu engageant. Le plaisir qu’elles pouvaient lui procurer ne faisait pas partie de ceux qu’il considérait comme essentiels : une putain ne pouvait pas devenir chef et il était impossible de la bouffer » p.128. L’humour est loin d’être absent de la littérature russe !

L’ex-colonel, spécialiste du meurtre à mains nues, a épousé une Juive dont le père était l’un des médecins arrêtés sous motif de complot contre Staline, juste avant le décès du Guide suprême. Lui est tombé amoureux, pas elle. Est née une fille ; lui voulait la garder, pas elle. Sa femme le hait, sa fille le hait. Ne voila-t-il pas qu’elle veut épouser un étranger, Allemand et Juif de surcroit ? En Russie même postsoviétique, « l’internationalisme prolétarien » n’est qu’un slogan de propagande : chacun sait que les Tchétchènes sont des bandits et les Juifs des apatrides, traîtres à la Rodina car prosionistes. Le père, qui doit signer son accord pour un mariage à l’étranger, refuse. Qu’ils se marient en Russie et vivent heureux en socialisme. Mais le futur gendre est plus coriace qu’il ne croit… Il connait des secrets.

Le roman est donc construit en allers et retours entre présent et passé, teinture démocratique officielle d’aujourd’hui et système totalitaire d’hier. Il est épais mais jamais ennuyeux. Sous forme littéraire, il conte l’histoire mieux qu’un historien, de façon très vivante. Ce n’est pas son mince mérite !

Portrait du Système inventé par Lénine « sur le modèle de la poste » : « Le grand édifice de l’harmonie sociale, l’apogée des relations entre les hommes – la pyramide du pouvoir totalitaire – écrase tout le monde de sa magnificence, qu’on soit de gauche ou de droite, ami ou ennemi. Il détruit l’initiative. La religion de ce système majestueux est l’obéissance. Tout le monde est informé quand il le faut et par ceux-là même qui en ont le droit… » p.194. Qui obéit est un « homme nouveau », un parfait socialiste qui a compris que « le peuple » signifie le Parti et que les « lois de l’Histoire » signifient la voix du Grand dirigeant. Quoi, vous dites que c’était pareil sous Hitler ? Oui, c’était pareil, sauf que le nazisme ne visait pas à réaliser le paradis socialiste, mais seulement le paradis national. Donc c’est « mal » à gauche, même si Staline compte plus de cadavres à son actif qu’Hitler. Mais que peuvent les historiens et leurs recherches scientifiques, contre le préjugé de gauche ? Ce pourquoi il est bon que des auteurs russes, nés sous les soviets, réaffirment la vérité.

« Il y eut le Saint Patron. Nous, par la grâce de Dieu, Iossif l’Unique, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou, Kiev, Vladimir et Novgorod. Tasar de Kazan, d’Astrakhan, de Pologne, de Sibérie, de Kherson-en-Tauride, de Géorgie. Grand-prince de Smolensk, Lituanie, Volhynie, Podolie et Finlande. Prince de Carélie, Tver, Iougor et Perm. Souverain et grand-prince de Tchernigov, Iaroslav, Obdor ; et de toutes les terres du Nord le seigneur. Et souverain des terres d’Iverie, Kartaly, Kabardie et Arménie. Des princes de Tcherkassy, des montagnes et des autres – le souverain héritier, souverain du Turkestan, Kirghizie et Kazakhstan. Nous, le très auguste et communiste secrétaire général, président du gouvernement de l’Union. Généralissime de tous les temps et de tous les peuples. Coryphée émérite de l’Académie des sciences. Guide suprême des philosophes, des économistes et des philologues. Ami des enfants et des sportifs. Oui, il y eut le Saint Patron. Un criminel, petit, roux, le visage bouffé par la petite vérole » p.395. Le premier chapitre décrit avec une minutie iconoclaste la dissection du cadavre Staline par un fonctionnaire légiste. Le cerveau du Mal n’est qu’une noix desséchée, pareille à celle de tous les hommes.

C’est qu’on ne change pas l’humanité par décret. « N’est-ce pas merveilleux qu’il y ait autant de types de mouchards dans notre société, déchirée par la lutte des classes à mesure qu’elle se rapproche du socialisme ? » p.588. Au lieu de comprendre les hommes, vouloir les changer. Ils résistent, donc les discipliner, impitoyablement. Il leur faut obéir à la Vérité, et cette Vérité unique et « scientifique » ne peut sortir que de la voix du Grand dirigeant qui effectue une Grande réforme sociale. Quiconque désobéit est le mal incarné, le fils rebelle, Satan en personne qui œuvre contre Dieu. Que fait Dieu ? Il ne va pas s’humilier sur une croix, quand même ! Donc il éradique, il rééduque, il met en scène sa propre vérité par les Grands procès. Avez-vous noté qu’en socialisme tout est toujours « Grand », même une réforme fiscale ? C’est qu’on ne badine pas avec l’Histoire : elle est en marche ou pas ? Qui ne se met pas à son pas, compagnon de route, est un vil réactionnaire – qui refuse le sacro-saint Progrès.

Méthode du socialisme « réel » : « Voici trois groupes de rats. On a mis les premiers dans une boite noire avec un sol métallique et on a envoyé des décharges électriques : dans leur esprit, l’obscurité dans la boite est restée pour toujours liée à la peur et à la douleur. Lorsqu’on a mis les enfants de ces rats dans la boite noire sans passer d’électricité, ça les a rendus fous, comme leurs parents. Dans leur cerveau, une modification fonctionnelle de la mémoire s’est opérée sous l’action d’une substance, appelée peptide, élaborée par l’organisme effrayé des parents. Voilà un autre groupe de rats, qui n’ont rien à voir avec les premiers, auxquels on a injecté les peptides de deuxième génération, et ils réagissent à la boite noire exactement comme ceux qui avaient soufferts dedans. Tu comprends ? Vous avez élaboré le gène héréditaire de la peur, qui paralyse les gens sans souffrance ni violence » p.612. Pour les auteurs, Russes nés sous Staline et nourris de Pavlov, juristes et romanciers célèbres dans leur pays, telle est l’essence du socialisme réalisé.

Écrit avec allant et érudition, sans aucun jargon ni jamais ennuyer, ce roman policier à visée historique est une bonne leçon sur les délires intellos de la gauche « progressiste » (déjà dénoncée par Camus). Il dit tout ce qu’il est bon de savoir sur le système induit inexorablement par le socialisme « réel ». Bien sûr, le socialisme du parti de Martine Aubry aujourd’hui n’a rien de « réel », c’est fort heureusement un libéralisme régulé, pas un communisme, n’allez pas vous y tromper.

Arkadi & Gueorgui Vaïner, L’Évangile du bourreau, 1990, Folio policier 2005, 771 pages, €9.40

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Contre le Front national

« Qu’est ce qui justifie un tel mépris de ce parti, de ces militants ? C’est ça la vraie question de fond ! » Tel est le récent cri du cœur d’un jeune tenté par l’extrémisme lepénien. Cette interpellation est juste, il nous faut y répondre. Il n’y a de tabous que pour les croyants ou pour ceux qui ne savent pas quoi dire.

Marine n’est pas Martine, elle ne prend pas le ‘t’, mais elle en a le caporalisme. Elle proclame la priorité à la nation, État fort et protectionnisme. Cela veut dire abandonner l’euro, quitter l’Europe et autoriser (comme la Fed) la Banque de France à créer de la monnaie sur demande du gouvernement (« sortir de la loi de 1973 »). Les ennemis sont imaginés (version Épinal) et amplifiés par la propagande pour souder les militants. Ils sont clairement identifiés : le mondialisme (américain), l’islamisme (arabe) et les financiers (évidemment juifs, mais c’est subliminal).

Politiquement, les « totalitarismes » désignés par le Front national sont des idéologies cosmopolites issues des Lumières, de libérales à libertaires. Ces mauvaises idées voudraient débiliter l’identité française (essentielle, pas historique) pour la métisser d’immoralisme (mai 68), d’intolérance islamiste, de petits compromis marchands et d’allégeance à la toute-puissante Amérique du melting pot racial. Ces contraintes s’appellent donc traités européens, marchés financiers, euro, OTAN, world culture (Disney, Coca, McDo, rock, Hollywood…). Comme chez Orwell, « la liberté c’est la contrainte » ; dénoncer les traités et la coopération avec les autres nous laissera seuls – donc soumis à l’État total (vieux rêve fasciste issu des César romains, du Pape catholique et de la monarchie absolue louisquatorzienne). Le FN incarne une volonté collective de discipline dont la vertu s’incarne dans un chef. Il s’agit de substituer à la stagnation parlementaire, qui fait alterner le pouvoir d’une clientèle à l’autre, un destin de peuple homogène dont l’État est l’instrument. Tel était le fascisme mussolinien, tel reste le Front national français.

Économiquement, le prix Nobel d’économie français Maurice Allais est récupéré. « Les trois grands économistes qui m’ont de loin le plus influencé », disait-il, sont Léon Walras, Vilfredo Pareto et Irving Fisher. Lui qui se disait ‘libéral socialiste’ qu’a-t-il à voir avec le Front national ? Il a prôné une certaine forme de protectionnisme, a eu des doutes sur l’euro et préférait un jacobinisme tempéré et une confédération d’États plutôt qu’une Union européenne. Mais il était libéral – non par idéologie mais par rigueur scientifique. Il préférait nettement le marché à l’arbitraire inefficace du Plan des technocrates. Il a condamné les dévaluations politiques et la démagogie fiscale. Or le jeu de l’économie n’existe pas dans l’État organique : tout est soumis à la politique donc au parti au pouvoir. Quand il n’existe plus de traités, de Banque centrale indépendante et de contrats internationaux, tout passe par l’État, qui décide de tout.

Socialement, le Front national réunit les aigris. Les petits commerçants effarés de la concurrence des grandes surfaces, les petits agriculteurs exploités par la grande distribution, les petit-bourgeois effrayés par la petite délinquance, les plus de 65 ans angoissés par les incivilités, les 16-24 ans en concurrence pour les postes peu qualifiés, les redressés du fisc et les recalés des prêts bancaires. En bref tous ceux qui se sentent déclassés ou menacés dans leur existence péniblement acquise, ou à l’avenir incertain parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi. Le fond culturel du FN fait de l’homme un sauvage qu’il s’agit de discipliner par la contrainte collective pour lui faire servir le Peuple incarné dans l’État. La civilisation et son processus social n’est qu’hypocrisie, seuls comptent les rapports de force. Les fascistes sont des petit-bourgeois sérieux, durs à la peine.

En termes d’image de soi, chacun se compare à ses pairs et aux groupes sociaux immédiatement inférieurs. Il s’agit de se valoriser aux yeux des semblables et de se sentir légitime aux yeux des immédiatement inférieurs. C’est là où la haine des racailles, la peur des banlieues et l’alarme islamiste entonnent les trompettes populistes. Tout tourne autour, revient sans cesse à ces faits sociaux bruts. Ce sont de vraies questions, mais elles sont de société et de culture avant d’être ethniques. Il n’existe aucune « race gauloise », la France s’est peuplée de divers apports aussi bien germains que latins, celtes que vikings, avec nombre d’apports italiens, espagnols, polonais, russes, allemands et autres dès avant le XIXe siècle.

A ces interrogations légitimes sur l’identité, l’ascension sociale et l’avenir culturel, les élites bobos n’apportent pas de réponses. Elles vivent en ghetto, s’auto-congratulent dans les médias, font snobisme de l’existence jet-set et de l’art contemporain comme placement, méprisent les bons vieux auteurs littéraires, les chansons ou les peintres ‘pompiers’, dédaignent même de parler français au profit des anglicismes. En bref tout ce qu’aime bien le populaire. La bourgeoisie mêle la politique et les affaires et se reproduit en vase clos, écoles privées, lycées et prépas élitistes, grandes écoles et rallyes réservés. Mais les réponses du Front national sont simplistes : repli sur soi, xénophobie, protectionnisme, sortie de l’euro, les étrangers dehors…

La différence avec l’autre souverainisme, celui de De Gaulle saute aux yeux : le général déclarait Français tous ceux qui bâtissent la France debout, sans exclusive d’origines ; il avait pour ambition d’adapter la France au monde et pas de la replier sur son passé. Pour cela, il considérait le temps long et la géopolitique : le savoir-faire français (qu’il appelait la grandeur, on dit aujourd’hui les avantages compétitifs) et l’Europe de l’Atlantique à l’Oural dans un monde multipolaire.

Le Front national préfère une France du Maréchal où seule la terre ne ment pas (tous les autres investissements sont ploutocrates ou pire… juifs ! ce bouc émissaire de tous les maux). Des frontières hérissées de flics anti-immigrés, anti-capitaux et anti-marchandises chinoises, un ministère de l’Intérieur hypertrophié, des interdits partout et le triomphe de la Morale. Ce serait le retour à l’Ancien régime, si cher à ceux qui n’ont jamais accepté la révolution française. Or la France a un double héritage que tout patriote ne peut que prendre tel qu’il lui est transmis parce qu’il vit en 2010 et pas en 1780. Selon le mot de l’historien, le Français véritable « vibre au sacre de Reims comme à la fête de la Fédération ». Il y a d’autres réponses que celles du Front national aux vraies questions qui taraudent le populaire.

Il faut lire le ‘Gilles’ de Drieu la Rochelle, le ‘Qu’est-ce que le fascisme’ de Maurice Bardèche et les mémoires d’Albert Speer ‘Au cœur du Troisième Reich’ pour comprendre le conservatisme foncier de ce courant de droite qui se dit « révolutionnaire ». Leur révolution n’est pas celle des Lumières mais celle des astres. Nous sommes dans le 360° : hantise de la souillure, obsession purificatrice, retour aux origines fantasmées, régression foetale, éternel retour du même, rencogné sur le cocon social-national. Surtout pas de progrès mais l’essence des choses, l’inné des êtres et les ordres professionnels figés, au service d’un État total.

C’est ça la politique, rien à voir avec l’objectivité, la science, la vérité ou même le bon sens. Nous ne vivons tout simplement pas dans le même monde.

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