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La mariée était en noir de François Truffaut

Julie a eu un seul amour dans sa vie : celui pour David, ami de son enfance. Elle s’est donc mariée naturellement avec lui, comme ils le jouaient à 10 ans. Mais, au sortir de la cérémonie, sur les marches de l’église, une balle partie d’une fenêtre quasi en face tue net son mari. Pourquoi ?

Pour rien. Par bêtise. La maladresse d’un gros con, un beauf chasseur, lutineur de filles. Ils sont cinq dans l’appartement du drame, cinq célibataires qui rigolent et se poivrent, en racontant leurs aventures salaces. Plusieurs fusils au mur, pour le gros gibier. L’un d’eux s’amuse à viser le coq du clocher en face, dans sa lunette ; un autre charge le fusil d’une cartouche de gros et le défie de le descendre. Mais non, quand même… C’est alors que le gros con, le plus lourdaud de la bande, s’empare de l’arme et joue avec, vise le coq, puis les gens qui sortent de l’église, s’attardant sur les petits d’honneur. Va-t-il tirer ? Mais non, quand même… Sauf qu’un des copains, effaré de le voir faire semblant, on ne sait jamais, cherche à lui reprendre le fusil. Le coup part, évidemment, le marié est tué net.

C’est alors la débandade de l’irresponsabilité ; c’est pas moi, c’est l’autre. Les cinq s’enfuient et se fuient, chacun à un bout de l’hexagone (ça tombe bien, il a cinq coins). Julie la mariée, devenue veuve au sortir de l’église, est au désespoir. Elle s’habille en noir ; elle cherche à sauter par la fenêtre. Sa mère, plus sage, l’en empêche. Elle n’aura alors qu’un seul but : se venger.

L’histoire est donc une tragédie – on en connaît la fin, puisqu’elle est inévitable. Les mâles vont tous y passer, un par un, tous aussi peu reluisants, bien dans leur époque pré-68 (l’ultime fin de l’Ancien monde catho-bourgeois). Ils sont hommes à femmes, armés pour la conquête de 20 à 50 ans. Après ? Paf ! Une balle, dit Corey, (Jean-Claude Brialy), annexe au club des 5. Car la vie, c’est la chasse, au gibier, à la femme. Rien d’autre ne compte pour ces chasseurs à l’esprit paléolithique.

Julie Kohler est en colère : (Jeanne Moreau) va donc descendre successivement les cinq coupables jamais jugés puisque pas pris, au nom de cette Justice immanente plus forte que la loi temporelle, une passion d’Antigone. Elle est pourtant croyante, mais Dieu laisse faire – aussi bien le mal que le bien. L’Amour remplace Dieu et commande. C’était déjà la révolution dans les têtes, l’intransigeance de l’Idéal qui allait sévir dès mai 68 et durer longtemps, jusqu’à l’amère désillusion du réel avec la Gauche au pouvoir en 1981, qui avait tant de choses promises et abouti au chôm’du.

Elle tue Bliss (Claude Rich) à ses fiançailles, en le poussant du balcon sur la Côte d’Azur ; elle tue Robert Coral (Michel Bouquet) en empoisonnant son arak après l’avoir invité à un concert pour s’introduire chez lui ; elle tue Clément Morane par asphyxie, après avoir éloigné sa femme, fait à dîner en se faisant passer pour la maîtresse de maternelle, couché son fils « Cookie » (Christophe Bruno), et enfermé l’industriel qui se verrait bien en politique dans le réduit sous l’escalier ; elle veut tuer Delvaux le ferrailleur (Daniel Boulanger), mais il est arrêté par la police juste à temps pour magouille (mais il ne perd rien pour attendre, elle l’aura en dernier) ; elle tue Fergus (Charles Denner), le peintre volage, qui consomme des modèles à foison, d’une flèche de Diane puisqu’il a voulu la déguiser en chasseresse. Réponse de la bergère au berger : le chasseur est empalé par la chasseresse ; réponse de la femme à l’homme.

A noter que les cinq sont plutôt stupides : Bliss aurait pu récupérer l’écharpe pendue au velum simplement en le ramenant vers le mur avec le levier prévu ; Morane aurait pu défoncer la porte du cagibi sous l’escalier, tenue uniquement par une targette vissée dans le bois, en ruant de ses deux jambes, un levier bien plus fort que ses petits bras de bourgeois. Mais non, trop cons ! Vêtue alternativement de noir et de blanc, et même des deux pour le peintre, Julie joue à l’ange ou au démon, c’est selon : dame blanche annonciatrice de mort prochaine ou veuve noire au venin mortel. L’érotisme est une séduction létale ; l’amour seul est éternel. Se faire caméléon pour s’adapter à la femme rêvée de chacun est du grand art.

Inspiré, sans le copier, du roman de William Irish (pseudo littéraire de Cornell Woolrich), paru en 1940, le film est dans la manière d’Hitchcock, orienté suspense. Des flash-back reconstituent très vite le pourquoi des meurtres, mais la fin est jusqu’au bout laissée ouverte. Julie va-t-elle passer à autre chose, mission accomplie ? Va-t-elle se marier pour l’éternité à David, dans sa robe noire de veuve terrestre ? Va-t-elle en finir une fois de plus (la peine de mort n’a été abolie en France qu’en 1981) ?

Revoir ce film, soixante ans après son tournage, permet de mesurer l’écart qui s’est creusé entre hier et aujourd’hui. Une France petite-bourgeoise, bien assise sur le catholicisme d’ambiance et la pruderie bourgeoise (Claude Rich couche à Cannes en pyjama !). Des mœurs machistes, où l’homme est tout et la femme gibier ; mémère chargée de la cuisine et des gosses, tandis que les maris sont chargés de ramener les proies à la maison, salaire ou produits de la chasse. Open bar pour le sexe, aux filles de « faire attention ». Un parc automobile presque exclusivement français, Simca en tête (Simca 1000 au style carré « boite à savon », Simca 1100, 1300, 1500), suivi par Citroën (la belle DS assoupie à l’allure de squale, la 2CV), Renault et sa R4 utilitaire, R8 pour les jeunes (au style carré « boite à savon »), R16 familiale, Peugeot et sa 203 toujours, 403 (au style « boite à savon »), 404 déjà. Un autre monde, où les trains sont encore pour la plupart diesel (comme le Mistral Paris-Marseille), où le téléphone est à fil et à cadran, où on lit le journal papier, sans guère de télévision, où le café est le lieu de sociabilité masculin.

DVD La mariée était en noir, François Truffaut, 1968, avec Jeanne Moreau, Charles Denner, Claude Rich, Jean-Claude Brialy, Michel Bouquet, MGM Studios 2008, 1h43, doublé français, allemand, espagnol, €15,64, Blu-ray €18,24

Willim Irish, La mariée était en noir, 1940, Folio policier 2001, 272 pages, €9,20

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Parler français-polynésien

À l’occasion de mon voyage à Tahiti, Hiata m’a appris quelques expressions du parler local.

tahiti vague

Qu’est-ce qu’on fait quand on n’est pas d’accord ? – ACTION, Monsieur ! On frappe (bagarre, combat).

C’était bien les vacances ? – À L’AISSE (à l’aise, facile, agréable, bien sûr).

On a trouvé un enfant, il s’appelle Moana. Eh, les parents ! Occupez-vous de votre ALLOCATION (progéniture – qui rapporte des sous de l’État…)

Eh, Monsieur AéTA quand tu souris ! (tu as l’air méchant).

AOUé, AOUé, ils sont têtus ces gosses ! (ça veut dire hélas, ah ouais, bien vrai).

C’est nous deux seulement qu’on va BALADE ? (signifie se promener. Peut avoir une connotation amoureuse. Ne jamais conjuguer).

Hi ! Moi je sais pédaler ta BEK ! (bek = bécane, ou viens peut-être de l’américain bike = vélo en tout cas).

On va BOIRE CAFé ? C’est moi qui t’offre ! (boire café – sans article, c’et prendre un café, tandis que boire LE café – avec article – veut dire prendre le petit-déjeuner).

Elle est CADAVRE ta voiture ! Remarques, au moins t’es sûr que personne y va la voler ! (cadavre veut dire cassé, abîmé, en mauvais état).

En entrant, j’ai vu deux jeunes CHEWING-GUM COLLE. (Signifie en imagé s’étreindre, se peloter, se rouler une pelle – très courant dans les îles).

tahiti fille

La madame, les garçons y nous montrent leur COCORO ! (C’est le zizi habituel).

Eh, Jo ! CREUX DE VAGUE ? HAERE MAI TAMAA ! (Avoir faim, viens manger – très courant dans les îles, chez les mâles)

Madame le Juge, c’est pas ma faute l’accident, c’est LA DAME BLANCHE ! (Célèbre tupapau – dire toupapaou  – ou fantôme, qui peut apparaître sans prévenir, dit-on, dans une voiture en mouvement : on lui attribue la plupart des accidents de la route).

– Dites-donc, vous croyez pas plutôt que c’est Madame Himano ? (C’est la marque de bière polynésienne – très courante dans les îles, surtout dans les gosiers mâles).

Va demander la clé AVEC Madame Tepava. (A Tahiti, on demande toujours « avec » quelqu’un).

Moe, il a DIT SUR MOI que j’étais grosse. (Même si c’est vrai, « dire sur quelqu’un signifie l’insulter).

tahiti grosse

Alors, quand est-ce que tu ENLEVES, tu veux que je débarrasse la bouteille ? (Enlever, c’est déboucher, ouvrir, décapsuler – nul ne sait si cela a à voir avec « l’enlèvement » des Sabines).

Himano, elle sait nager quand c’est FOND ? (Himano, c’est la bière – se donne quand même comme prénom féminin puisque la bière est « la femme » du Polynésien… Être « fond » raccourcit le « être profond » traditionnel).

fruit aux seins nus tahiti

Où t’as mis mon HAUT ? (Le « haut » est le vêtement, qu’il se porte en haut ou en bas – les Polynésiens portaient historiquement peu en « bas »…)

Madame, t’as regardé Hollywood Night ? C’était HOT ! (Vient clairement de l’américain, signifie “chaud”, violent, érotique, tentateur…)

PAÏNU, pourquoi tu fumes le paka ? (Paka lolo ? – c’est le cannabis, « païnu » veut dire « paumé »). Lisez le Tahiti-forum sur les ravages du « paka »…

Hiata de Tahiti

 

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Château de Puivert, troubadours et patous

Au matin, nous devons monter et descendre encore. La visite du château nous fait passer de 375 à 1087 m.

chateau de puivert entree

Privé, le château est bien restauré, avec des clins d’œil vers le spectaculaire, comme ce squelette enchaîné après avoir été torturé dans l’oubliette d’une tourelle dans la tour bossue

chateau de puivert squelette torture tour bossue

Ou encore ces instruments de musique sous vitrine en regard des huit sculptés en culs-de-lampe sur les murs de l’instrumentarium. Ils rappellent que les poètes troubadour étaient les bienvenus dans cette famille puissante.

chateau de puivert instrumentarium

La cour d’honneur de 100 m sur 40 est entourée de six tours de défense et d’une tour de logis de 25 sur 20 m.

chateau de puivert cour d honneur

Une autre légende de dame blanche court ici. Jusqu’en mars 1289, un lac était dans la plaine de Puivert. Une princesse d’Aragon qui aimait passer le printemps au château s’asseyait le soir sur un rocher en forme de trône, tout au bord des eaux. Un soir qu’elle était triste, elle pleura tant que les eaux du lac gonflèrent, l’empêchant d’accéder à son siège. Un troubadour lui dit être capable de lui faire retrouver son trône et fit tant que le barrage céda, emportant le lac et la dame.

chateau de puivert cle de voute

La salle des gardes ne servait pas de salle d’armes. Elle serait plutôt l’équivalent du bureau et servait à entreposer les archives et rendre la justice. Le sol est au niveau de la cour et des cousièges suivent les degrés des escaliers. Cette salle voûtée de 8 m sur 7 force l’humilité par son dépouillement.

chateau de puivert salle des gardes

À la redescente, nous empruntons un autre chemin qu’à la montée. Le « chemin des troubadours » est ponctué de panneaux explicatifs qui nous en apprennent beaucoup sur la poésie occitane des XIe au XIIIe siècle. Les trouveurs de la fin’ amor, chevaliers-poètes cadets de famille, s’inspiraient des chants arabes hispaniques et idéalisaient leur dame, à laquelle ils étaient fidèles comme à leur seigneur. Comme le proclame avec forfanterie Peire Vidal de Toulouse, ils savaient « ajuster et lier si gentiment les mots et le son ». Ils disaient la longue patience qui purifie le désir, le chagrin qui mûrit la perfection intérieure, la joie d’aimer par la seule présence de la dame, sans même lui parler ou la toucher – ce qui donné notre sens de notre mot « courtoisie ».

chateau de puivert ruines

Transposition hétéro de l’amour homosexuel d’al-Andalus, mais aussi traduction en poèmes de ce désir réfréné du catharisme pour qui la chair est le diable, austérité elle-même à la convergence du platonisme pour qui le Bon et le Beau sont radicalement hors de ce monde mais où le désir charnel doit amener par degrés. Plus prosaïquement, ce sont les chevaliers sans fortune ni avenir, déclassés, qui chantaient ainsi leur frustration de ne pouvoir s’établir et baiser, dédaignés des nobles dames. Ils apparaissent à la première croisade et déclinent à la croisade des Albigeois, lorsque le pouvoir royal a triomphé en Occitanie, faisant reculer la langue d’oc.

chateau de puivert logis

De retour au gîte pour y prendre nos sacs à dos et le pique-nique à emporter, le taxi nous transporte plusieurs kilomètres jusqu’à 820 m d’altitude ; nous devrons monter jusque vers 1300 m par le GR 7, dans un chemin forestier vers le plateau de Langarail. Le soleil se couvre durant le pique-nique très copieux (un demi-pain bourré de salade, tomate, œuf dur, mayonnaise plus une banane et une tranche de gâteau). Le pré derrière les sapins se couvre de nimbus descendus bas ; il fait frais et la visibilité tombe.

patou plateau de Langarail

Nous rencontrons un troupeau de brebis, annoncé par ses clochettes, puis deux patous qui surgissent en aboyant, tous crocs dehors. Ce sont de gros chiens blancs des Pyrénées qui ont la garde des troupeaux. Tout petit, ils sont élevés au milieu des moutons qui deviennent ainsi leur famille. Toute menace sur le troupeau est perçue comme une menace sur eux-mêmes et les chiens, en général par deux, maintiennent une zone de protection autour des moutons. Ils n’attaquent pas s’ils ne sont pas attaqués mais dissuadent en aboyant, crocs sortis.

Notre guide local sait comment faire devant ces chiens de berger qui font bien leur travail. Il nous immobilise, nous demande de rester groupés, sans aucun geste agressif ; il leur parle doucement, « oui, le chien, t’es beau, oui, tu fais bien ton travail le chien, oui… ». Nous reculons lentement pour laisser le troupeau à distance, manifestant ainsi nos intentions. Ne pas crier, ne pas courir, ne pas caresser, ne pas brandir ou lancer, ne pas fixer dans les yeux, descendre de vélo. Il y a bien des dépliants écrits aux gîtes, et quelques panneaux sur le sentier, mais rien ne vaut l’expérience directe pour ce savoir-vivre face aux chiens patous.

brouillard plateau de Langarail vache

Nous croisons plus tard un troupeau de vaches allaitantes, à contourner lui aussi, car ce sont les vaches qui pourraient nous encorner si nous approchions de trop près de leurs veaux.

Au repos sur l’herbe, parmi les fleurs des prés, l’une d’entre nous attrape des tiques. Elle a peur de la maladie de Lyme mais le guide sort sa crème solaire (pour les amollir) puis sa pince à tique (plus étroite que celle pour chat) et dévisse adroitement la bête. Il ne faudra s’inquiéter que si une plaque rouge survient dans quelques jours ou semaines mais lui-même, comme nombre de gens qui ont couru dans les herbes jambes nues et torse nu étant gamins, est porteur de la bactérie sans qu’elle se manifeste.

clandestine fleur

En forêt, nous avons vu la rare fleur violette parasite des arbres appelée Clandestine. Tout à côté d’une énorme fourmilière de près d’un mètre cinquante de haut et près de deux mètres de diamètre.

Puis nous sommes montés interminablement sur la crête, dans le brouillard qui faisait ressembler nos suivants ou précédents à des fantômes bossus parfois munis de grandes ailes pour ceux qui avaient mis la cape. Je me suis retrouvé en Norvège avec les trolls. Du Pas de l’Ours, nous ne pouvons voir le pog de Montségur ; il est dans les nuages. Nous passons le col de Gacande à 1352 m. Le « village occitan » de Montaillou, qui a donné envie au guide d’approfondir l’histoire des Cathares comme à moi de venir ici, est de l’autre côté de la crête.

brouillard plateau de Langarail

Nous sommes heureux d’arriver enfin au gîte de Comus, à 1300 m. Dommage qu’il faille descendre au village avant de remonter sur le bitume d’une bonne centaine de mètres pour trouver le gîte communal neuf, situé dans les hauteurs ! Il est ouvert depuis quatre ans seulement, l’ancien était dans l’école désaffectée, plus bas. Il est tenu par Madame Pagès, dynamique cuisinière qui compose des confitures poivron-tomate ou céleri branche ! Même l’apéritif est une composition originale de vin, épices et eau de rose maison. Elle nous sert des cailles farcies avec un gratin de pommes de terre, suivies d’une tarte aux noisettes du coin. Elle nous offre même une liqueur de menthe qu’elle a confectionnée.

gite de comus

Trois autres randonneurs occupent des chambres dans le gîte, une anglaise qui passe ici son diplôme d’accompagnatrice en moyenne montagne et deux marcheurs catalans.

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Château de Puylaurens

Du soleil et du vent, ce matin. Une bonne odeur de café filtre parmi les lattes de séparation d’avec la cuisine. Après avoir chargé nos sacs sur le dos et quitté le gîte, nous poursuivons la piste jusqu’au village de Puylaurens, parmi les genêts en fleurs qui embaument au printemps comme en Bretagne.

puylaurens

Le château, qui appartenait à l’abbaye de Saint-Michel de Cuixa en Roussillon,  est perché sur son piton dédié à Laurent (puy laurens), au confluent de deux vallées, couleur de falaise comme lui. En face du pont qui mène au village s’ouvre une minuscule mairie-école avec une courette de récréation en ciment devant. Trois toilettes sont adossées dans un coin. Cette école primaire minuscule, qui devait rassembler plusieurs niveaux de classes comme j’ai connu jadis, accueillait les déjà rares enfants du cru. Elle est aujourd’hui désaffectée.

puylaurens au pied du mur

Nous grimpons au château par un chemin forestier. La billetterie n’est pas ouverte, bien qu’il soit passé dix heures ; la fille qui la tient est en retard et ne surgit en trombe d’une Clio qu’une vingtaine de minutes après l’horaire déclaré. Nous montons parmi l’arboretum aux pancartes qui indiquent les espèces, dont le camerisier que je ne connaissais pas. Le vent souffle toujours et il fait froid, côté ombre. Le château culmine à 697 mètres au-dessus de la vallée de la Boulzane, chemin naturel vers la grande cité de Carcassonne. Il a, comme souvent, sa légende de dame blanche. Il faut dire que Blanche de Bourbon a fait un bref séjour dans le château et a laissé son nom à une tour.

puylaurens assommoir

La porte principale est ouverte dans le rempart sud, seul accès en moins forte pente ; divers aménagements défensifs filtrent l’entrée, dont un assommoir, des archères à arbalètes, puis une barbacane. Une fois entrée, un mur percé d’ouverture pour le tir, arbalètes et armes à feu, a été ajouté ! N’entrait pas qui voulait. Pour accéder à la porte d’entrée de l’enceinte supérieure, résidence du seigneur, il fallait passer sur un pont de bois ; on en voit encore les supports de pierre.

puylaurens cour interieure

La muraille épouse le rocher autour d’une cour intérieure d’environ 60 m sur 25.

puylaurens muraille

Une tour « ouverte à la gorge » intrigue : ce terme signifie qu’elle n’a pas de mur côté intérieur, afin qu’elle ne serve pas de point d’attaque si un assaillant réussit à s’en emparer. Une poterne dérobée s’ouvre au nord. Malgré ces dimensions, la garnison est restée réduite, 25 sergents au temps de Simon de Cauda, qui tenait le château vers 1260.

puylaurens tour ouverte a la gorge

L’aristocratie du Fenouillèdes est favorable aux cathares, les registres de l’Inquisition signalent une importante communauté à Puylaurens et dans les châteaux voisins.

puylaurens enceinte

Après la visite, le pique-nique. Puis nous reprenons la piste, en descente vers Axat, à 248 m, traversé par l’Aude et précédé de son tunnel ferroviaire « de la Garrigue », foré en 1901 pour la ligne Carcassonne-Rivesaltes. Le centre-ville d’Axat est quasiment désert. Il y aurait 623 habitants aujourd’hui selon l’INSEE, mais pas un môme à jouer, ni dans les rues, ni sur le stade, en ce mercredi après-midi. Dieu sait pourtant que, dès qu’un môme vit quelque part, il ne peut s’empêcher de sortir pour jouer ou taper le ballon ! Les commerces sont fermés, la mairie en travaux, seul « le » restaurant propose des menus à des prix parisiens : 15.50 € pour une salade au camembert chaud, 11.50 € pour des tagliatelles beurre-parmesan… Le grand bâtiment sur la pente était jadis une école avec pension, puis a été vendu à EDF, enfin a été occupé par un centre des Impôts ; le bâtiment est désormais privé et offre des appartements en location. Mais le moindre T4 offert par l’agence immobilière coûte 650 € par mois !

axat

Le taxi nous transfère au gîte du hameau de Labau, occupé en fait par une seule personne qui se fait appeler « Pati ». Il a un locataire à copine et petite fille, tous venus s’isoler en famille. Le propriétaire est arrivé ici « avec des potes en 68 » et s’est mis, comme c’était la mode d’époque, à élever des chèvres. Ils ne se coupaient pas les cheveux et les enfants allaient tout nu, sales comme des peignes. L’individu est resté seul, peu à peu la copine et les copains qui avaient fait des petits quittaient la rude vie communautaire agricole pour retourner à la ville chercher un emploi de fonctionnaire…

Il se présente à nous les dents jaunes, en short et tee-shirt troué, en plein travaux de maçonnerie comme depuis 45 ans. Mais il est subventionné pour ses chèvres car il « entretient l’espace rural », autrement délaissé. Pati qui se trouve bien ici : les chèvres lui suffisent et l’herbe qu’il cultive le fait rêver. Il a élevé quelques chevaux de Mérens ou poney ariégeois qui ressemblent étrangement aux chevaux magdaléniens peints sur les parois des grottes. Mais la bête est destinée plutôt à la monte et au trait, mode des années 70 qui est passée avec la crise économique depuis 2008. Ces chevaux noirs robustes et résistants auraient tirés les canons de Napoléon durant la campagne de Russie.

Pati retape les bâtiments tout seul, à ses heures de loisir, il tient aussi tout seul aussi le gîte de 25 places. Autant dire que le ménage est rarement fait, sauf les draps, et les moutons courent allègrement sous les lits, au grand dam de Josiane qui s’est malencontreusement penchée pour chercher je ne sais quoi.

diner gite de labau

Après un Rivesaltes bruni en apéritif devant la cheminée qui tire mal (nous sentons encore la fumée plusieurs jours après), le dîner est somptueux. Carottes râpées salade du jardin avec sauce au gingembre (souvenir indien), gigot d’agneau de son élevage bien arrosé et cuit à la perfection, très moelleux, haricots verts, et melon du Maroc bien sucré.

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