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Barbares, disaient les Grecs

Passant à la lettre B dans son Dictionnaire, le philosophe Reynal Sorel analyse cet Autre qu’est le « Barbare » pour les Grecs antiques. Est barbare qui ne parle pas grec, c’est bien connu. Ces gens qui borborygment, qui baragouinent, qui disent bar… bar.. comme on dirait blabla aujourd’hui.

Tous les Grecs parlaient des langues différentes, éolien, dorien, ionien, attique, chypriote, mais ils étaient capables de se comprendre. Pas les barbares. La langue grecque commune ne s’est imposée qu’à l’époque hellénistique sur la base du ionien (dont l’attique, le parler d’Athènes), Mais Homère évoque déjà le barbarophonos (celui qui parle barbare) à propos du guerrier venant de Carrie en Asie mineure. C’est un homme qui bafouille, qui articule mal, qui massacre la langue. Être barbare, c’est avant tout parler barbare. Les Grecs étaient fils de la lumière et, comme Apollon aimait trancher, ils accordaient une grande importance au langage articulé, messager de la parole nette. Comme dit Thésée chez Euripide, cette façon de parler en mots distincts fait l’humanité. Elle la différencie de la bestialité selon Isocrate. Mais, si le barbare est incompréhensible, il peut être assimilable dès lors qu’il fait l’effort d’apprendre la langue grecque.

Les excès de l’Orient avec les harems, les eunuques, les excentricités, déroute le grec. Les fourgons de Xerxès regorgent de bijoux, de vaisselle précieuse, de tentures brodées, de tables d’or et d’argent. Tout cela montre la démesure du Perse qui semble ignorer la modération exigée des dieux : le luxe ne sied pas aux humains. Pour le Grec, c’est le corps qui donne sa forme aux vêtements et non le vêtement qui redessine le corps. C’est l’inverse en Orient, où les afféteries couvrent la chair pour la dissimuler et l’orner. Nus, les barbares sont blancs et mous, les muscles relâchés et non pas affermis par la palestre. Être de lumière, le Grec aime plutôt montrer son corps, aller nu au sport et le moins vêtu possible à la ville, portant des tuniques carrées, dont certaines laissent à découvert, pour les hommes, le sein droit.

Le barbare, c’est le foutraque, celui qui ne fonctionne que dans l’excès et n’a aucune cohésion dans la bataille ; l’adepte des orgies à la Epstein, qui ont tant fascinées les hommes de pouvoir, Bill Clinton, Donald Trump, prince Andrew et beaucoup d’autres. Le barbare, c’est l’Autre, la figure de l’inversion, l’anti-modèle des Grecs. On peut retrouver aujourd’hui cette propension à juger de façon impériale (et colonialiste) chez Poutine comme chez Trump dans récent sa National Security Strategy. L’Europe, c’est ce que l’Amérique ne veut pas devenir et qu’elle récuse en elle. L’Europe, c’est ce que Poutine ne veut pas pour la Russie, un monde multiculturel et irréligieux, démocratique et frondeur, porté à l’hédonisme (discours de Karaganov en décembre 2025). Pas bon pour les affaires de l’entre-soi mafieux, tout ça.

Le barbare accepte la servitude, contrairement aux Grecs. Il est le sujet d’un Grand roi, et non pas le citoyen d’une cité. Le barbare se soumet à une autorité absolue, à un pouvoir despotique sans restrictions : le despotisme asiatique dira Marx ; l’autocratisme du tsar dira Lénine ; le totalitarisme communiste dira Hannah Arendt. Alors que la liberté grecque est une série de droits accordés à tout citoyen, et une obéissance consentie à la loi, expression de la volonté de l’ensemble. Euripide le dit : « Chez les barbares, chacun est esclave, sauf le seul qui commande. » Les barbares se prosternent devant un mortel – jamais un citoyen libre de Grèce. Ce qui nuira à Alexandre lorsqu’il exigera de ses généraux une telle attitude pour se conformer aux coutumes persanes. « C’est donc aux barbares à obéir aux Grecs, car eux sont des esclaves et nous sommes des hommes libres », dit Euripide dans Iphigénie en Aulide. C’est aux Européens de se soumettre aux lois et coutumes américaines, disent d’une seule voix Trump et Vance ; c’est aux Européens de se garder de menacer la Russie en s’opposant à ses désirs impérieux, dit Poutine.

Les barbares sont donc inférieurs sur le plan politique, car portés à la servitude. Le Grec, à l’inverse, obéit à la loi dans l’égalité, c’est à dire aux dispositions générales et non aux diktats d’un seul – fût-il bardé d’ogives nucléaires ou de services numériques. Car le barbare est soumis à ses désirs – pas le grec. Contrairement aux libertariens qui prônent le « tout est permis », le citoyen raisonnable contient ses désirs dans le cadre de la loi discutée par tous. « Un homme, ça s’empêche », disait Camus. La loi est faite pour dompter son chaos intérieur afin d’être libre. Car on n’est pas libre sous la loi de la jungle : le plus fort règne en maître, tous les autres se soumettent sans discuter. Le Grec antique – comme l’Européen d’aujourd’hui – vit selon la loi, non selon la force. D’où la conception du barbare comme ennemi, surtout les Perses, aujourd’hui les Russes – et de plus en plus les Américains.

L’Autre est déprécié, sauf lorsqu’il montre certaines qualités, par exemple le sens du commerce pour les Phéniciens, la pratique religieuse pour les Égyptiens, l’organisation constitutionnelle pour Carthage. De plus, le barbare est perfectible s’il adopte la culture grecque, selon Isocrate, qui parle en vers -380. « On appelle Helne plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine que nous », dit Isocrate dans son Panégyrique. Tout barbare peut donc devenir grec d’adoption par l’école, le gymnase et les concours, ainsi qu’en adoptant le mode de vie appelé philosophie (art de la vie bonne). Cet impérialisme culturel, qui vise à imposer aux autres ce qu’on est soi, peut être « barbare » si la population visée résiste. C’est cas des Ukrainiens face à l’agresseur Poutine ; c’est le cas des Européens braqués par Trompe le trompeur, faux allié qui préfère le fric. Russes et Américains ont raison d’imposer leurs lois et coutumes sur leur sol, en exigeant des immigrés qu’ils s’y adaptent ; mais tort de tenter de l’exporter dans leurs « zones d’influence », ce qui est du colonialisme, voire de l’impérialisme pur et simple avec les lois extraterritoriales. Convaincre par leur exemple vaudrait mieux : c’est ce qu’on appelle le soft power. Mais l’archaïsme primaire des nouveaux barbares à la Poutine et Trump le balayent par orgueil vantard d’avoir la plus grosse (fusée, économie, armée) au profit du hard power. De quoi encourager la résistance – des Ukrainiens, des Européens.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Paul Doherty, Faux frère

Paul Doherty Faux frere

Nous sommes à Londres à la fin du printemps 1302. L’irascible et caractériel roi Edouard 1er mande son clerc Hugh Corbett pour enquêter sur des meurtres répétés de jeunes prostituées, égorgées et mutilées chacune un 13 du mois. Corbett rechigne, il avait la parole du souverain pour prendre quelques semaines et aller dans la famille de sa femme au pays de Galles. Derechef, le roi le fait chevalier et c’est désormais sir Hugh Corbett, flanqué de son souple et nerveux clerc adjoint Ranulf, qu’il a sauvé jadis de la potence, que débute l’enquête.

Tout tourne autour de Westminster, l’abbaye royale laissée à l’abandon depuis des années. Il se murmure que les Bénédictins s’y dévoient et financent des orgies de vin et de sexe à l’aide de l’argenterie du domaine. Ne voilà-t-il pas qu’un renégat anglais, ex-marchand emprisonné en Flandres pour cause de manque de parole du roi Edouard, est vu à Londres ? L’une des victimes, cette fois une lady en charge du secours aux filles perdues, murmurait ce dicton célèbre mais incongru : « l’habit ne fait pas le moine ». L’intrigue tourne autour de cette phrase, reprise dans le titre du roman.

Le pittoresque de la ville capitale ne nous est pas épargné, la pauvreté des petits mendiants dépoitraillés comme des soldats mutilés qui n’ont pour retraite d’avoir servi le roi que la mendicité. Les odeurs de la ville médiévale sont fortes, la morale faible, les instincts règnent en maîtres parmi la population illettrée prête à croire ce qu’on veut.

Mais c’est bel et bien l’éducation, et la logique apprise à l’école, qui sert le clerc et lui permet d’y voir clair. Bien que… « Il aurait dû se rappeler que la somme des parties ne constitue pas forcément un tout et que le hasard, le sort et les coïncidences défient la logique » p.264. Le lecteur est donc pris dans les rets d’une suite d’intrigues où il s’emberlificote autant que l’enquêteur, jusqu’aux coups de théâtre du finale. C’est bien mené, captivant et incomparable pour percevoir et sentir le moyen-âge londonien.

Ce qui n’est pas le moindre mérite de ce livre, l’intrigue ici décrite réellement eu lieu dans l’histoire de Westminster et les archéologues ont trouvé des morceaux de peau du coupable, écorché de par le roi et restés incrustés dans la porte de l’abbaye. L’auteur, professeur d’histoire médiévale, donne les cotes des archives dont il s’est inspiré. Un mot encore, Hugh Corbett a lui aussi existé : son vrai nom était John de Droxford. La réalité, parfois, dépasse la fiction !

Paul Doherty, Faux frère (Murder wears a cowl), 1992, 10/18 2007, 284 pages, €1.65

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Alix, Roma Roma…

Voici un mauvais album d’Alix. Depuis le décès de Jacques Martin, l’équipe de scénaristes et dessinateurs n’est plus à la hauteur. Rares sont les dessins corrects, la fluidité et l’harmonie des corps de Jacques Martin fait défaut. Dans cet album, le scénario n’est pas mal (sans doute préparé par Jacques Martin lui-même puisqu’il en avait « une cinquantaine en réserve », disait-il) mais le dessin est médiocre, comme souvent avec Morales. Certaines scènes fissurent l’image vertueuse du héros Alix et déstabilisent le jeune lecteur. Comme si, après les attentats du 11-Septembre, rien ne valait plus que le cynisme du moment.

Ainsi était ‘La chute d’Icare’ : les pirates à son service ont été massacrés. Pompée veut désormais se venger. Quoi de mieux que d’opposer au protégé de César un sosie en plus dur et plus débauché ? C’est ainsi que le soudard histrion Sulcius va jouer le rôle d’Alix pour un massacre intime et politique. Le jeune Alix sera accusé devant les voisins, le Sénat et le peuple de Rome, il aura fort à faire pour prouver son innocence.

Mais la politique commande et lui n’est qu’un instrument. Il agit en Romain mais subit son destin sans guère intervenir : il n’appelle pas César, on l’appelle pour lui ; il ne s’évade pas, on le délivre ; il ne châtie pas Sulcius, mais le Prêteur le fait tuer. Le scénario, inventif en idées, est traité de façon plutôt rigide et ne suscite guère d’intérêt.

Les scènes dessinées rabâchent, elles repiquent aux albums précédents les sempiternels moments de tristesse d’Enak séparé d’Alix, de joie des retrouvailles, d’éveil sur une couche commune en pleine nuit, de jeunes échansons dans les scènes d’orgies, de désir sexuel suggéré de la part d’une femme ou pour une fille, en général en dernière case d’une double page pour le suspense hebdomadaire.

Mais la semaine suivante apporte sa déception, et même une certaine immoralité qu’on ne connaissait pas jusqu’ici à Alix : Ne voila-t-il pas qu’il veut une nuit violer Lydia ? « La chaleur et les circonstances m’ont égaré ! » Est-ce Alix, cet immature obsédé de sexe au comportement de banlieue ?…

Enak est déguisé en fille et se découvre un talent pour la comédie, tandis qu’une allusion pédérastique sous couvert de la scène vient donner le ton entre le grand blond et le petit basané : « ce faune lubrique veut que je l’accompagne dans ce bois, là-bas… » déclame Enak en ménade, agrippé par Alix en satyre velu. Où sont donc nos héros forts et purs d’antan ? Sont-ils démagogiques pour « coller » à la sexualité nourrie par internet et le porno-mobile du temps ? Sont-ils preuve de cet effondrement des valeurs qui touche toute la profession médiatico-artistique ? Faut-ils qu’ils jouent les « grands frères » comme dans les quartiers pour qu’on les lise ? Jusqu’à ce futur empereur qui joue les Delanoë en se parant à douze ans d’une perruque de fille et tortillant sa nudité devant le miroir (et sa soeur) !

Il y a donc perte d’imagination, manque de souplesse, dessin sommaire aux personnages microcéphales et aux enfants musclés comme des dockers, dérive morale et jeu dangereux avec le sexe et la politique. On ne retrouve plus Alix d’antan, celui que l’on aimait et admirait. Question d’époque ou lâcheté de l’équipe nouvelle en charge ? La série dégénère… Et l’on n’était encore qu’en 2005 !

Jacques Martin, Roma Roma…, 2005, dessin Rafael Morales, Casterman 48 pages, 9.51€.
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