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Fabrice Papillon, La conjuration de Dante

Le Panthéon à Paris accueille le tombeau des grands Hommes (donc des femmes aussi, car lorsqu’il y a majuscule, le terme « Homme » est pour tous les sexes). Marie-Curie y figure, dans son cercueil de plomb parce qu’elle est radioactive. Cela n’empêche pas un commando bien armé de creuse le sous-sol, d’emprunter des galeries de carriers dont le sol de Paris est truffé, pour s’emparer de sa tête. Pourquoi faire ? Pour le cerveau, pardi. Afin de l’étudier, avec d’autres, pour cerner ce qu’est « l’âme », la personnalité née des neurones, dont on ne peut imaginer qu’elle disparaisse dans le néant.

Commence alors une enquête bien mal partie, car les méthodes d’investigation traditionnelles se heurtent à l’irrationnel des nombres et des symboles, pris le plus souvent dans l’histoire. Les neuf cercles de l’Enfer de Dante en et le fil conducteur, mais aussi les neuf lobes du cerveau, les neuf planètes du système solaire (oui, je sais, Pluton n’est plus une planète entière mais une planète naine, mais Dante s’en foutait). Où l’on remonte à la tête de Descartes, prélevée par un capitaine pour un mystérieux inconnu lorsqu’il est mort en Suède en 1666 – car Descartes avait déterminé que l’âme avait son siège dans la glande pinéale, le troisième œil du cerveau. Puis au cerveau d’Einstein, prélevé et coupé en morceau après sa mort en 1955, étudié depuis des décennies sans que rien ne filtre des résultats.

La nouvellement nommée commissaire Louise Vernay est une foutraque névrosée, traumatisée par l’accident de voiture dans lequel ses parents ont perdu la vie tandis que son frère est resté dans le coma comme un légume. Et si son cerveau était toujours vivant, mais enfermé sans moyen de communiquer ? Stephen Hawkins avait bien réussi à « parler » via une interface électronique. C’est à Liège que le professeur Steven Laureys du Coma Science Group étudie les moyens de faire parler les végétatifs.

Mais voilà qu’un autre casse se produit à Florence, fausse alerte ; puis un autre à Ravenne, où la tête de Dante serait détenue ; puis à Westminster à Londres, où le crâne de Darwin est enlevé… A chaque fois, un commando expert, aucune trace, des pistes qui n’en sont pas. Aidée de son ami italien l’inspecteur principal Bianchi, Louise Vernay va oser penser au-delà des procédures, agir en électron libre (doit-on dire « électrone » dans le politiquement correct féminisant ?).

Tout se termine à Rome, au Vatican comme il se doit. Mais on comprend mal le savant maudit qui veut faire sauter son espèce pour sauver la terre… tout en semant des énigmes en jeu de piste, avec le symbole 9 qui, au final, ne sert pas à grand-chose dans l’histoire, sinon à égarer l’enquête et le lecteur. Le style arrêtez-moi ou je fais un malheur est une psychologie à laquelle on adhère peu en lisant le livre.

L’auteur, journaliste scientifique, a approché les savants et professeurs médiatiques qu’il évoque (avec leur consentement) dans son thriller : le neurologue Stephen Laureys, le physicien philosophe Étienne Klein, le médecin légiste anthropologue Philippe Charlier. C’est ce qui donne à ses théories enfiévrées quelques allures de réel. C’est bien mené, enlevé, coupant les époques, alternant l’enquête et le complot.

Mais, au bout, on reste un peu sur sa faim. Une fin abrupte. Gaïa la Terre s’est-elle défendue, ou des écolo-savants ont-ils joué aux apprentis-sorciers ? Une secte d’esprits scientifiques animés par la quête de l’âme existe-t-elle en vrai ? Et pourquoi faire, si c’est pour casser le jouet ?

Fabrice Papillon, La conjuration de Dante, 2024, Points Seuil 2025, 519 pages, €9,90, e-book Kindle €9,99

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Il faut s’étudier soi, dit Montaigne

Dans un texte bavard, le chapitre VI du Livre II des Essais, Montaigne intitule De l’exercitation le fait de parler de lui. Il étudie sa praxis, disait-on à l’ère intello marxiste ; plus simplement dit aujourd’hui, il s’étudie : « Il y a plusieurs années que je n’ai que moi pour visée à mes pensées, que je ne contrôle et étudie que moi, ou en moi, pour mieux dire ».

Il commence par une longue digression qui veut que l’on ne connaisse bien que ce que l’on expérimente soi-même, la lecture des livres n’y suffisant pas. L’expérimentation ultime étant la mort, dont nul ne sait rien ; tout au plus peut-on en approcher ses effets : par le sommeil ou le coma.

C’est justement ce qui est survenu à Montaigne durant les « troisièmes troubles » de la guerre civile que nous appelons depuis guerre de religion. Notre philosophe s’était aller promener à cheval « à une lieue » de chez lui (environ 5 km). L’un de ses gens « grand et fort, monté sur un puissant roussin qui avait une bouche sans prise, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardi et devancer ses compagnons vint à le pousser à toute bride droit dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et petit cheval » – les envoyant bouler l’un et l’autre. Montaigne évanoui ne reprend ses sens que bien après, « deux grosses heures », dit-il. Et se réveille crachant le sang et ne se souvenant point durant un long moment, sentant « comme en songe ce qui se fait autour ». Il lui fallut bien deux jours pour récupérer, y compris la mémoire.

Il dit ce qui lui survint, sans forfanterie ni humilité, seulement pour le dire. « Ce conte d’un événement si léger est assez vain, n’était l’instruction que j’en ai tirée pour moi ; car, à la vérité, pour s’apprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner. » Ce n’est pas un conseil de doctrine mais l’étude pratique qu’il fait de lui-même qui l’incite à le dire.

Et bien le dire n’est pas simple. « C’est une épineuse entreprise, et plus qu’il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit ; de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes ; de choisir et arrêter tant de menus airs de ses agitations. Et est un amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde, oui, et des plus recommandées. » Non seulement se connaître soi-même est utile et sage, mais s’analyser est une pratique qui « amuse », tout en étant une difficile discipline. « Il n’est description pareille en difficulté à la description de soi-même, ni certes en utilité. Encore se faut-il peigner, encore se faut-il ordonner et ranger pour sortir en place. »

Les mots sont en effet un ordre arbitraire mis aux choses et une simplification caricaturale ; bien dire, c’est user de mots précis et donner suffisamment de détails pour la compréhension du contexte. Il n’est que trop facile de tomber dans la vanité ou au contraire d’en rajouter sur l’humilité. Bien se dire est tenir le chemin de crête des philosophes, ni trop, ni trop peu car, selon Horace, cité en latin, « la peur de la faute conduit au vice » – ce que résume Montaigne avec un gros bon sens : « au lieu qu’on doit moucher l’enfant, cela s’appelle l’énaser » (lui ôter le nez). « Mon métier et mon art, c’est vivre. Qui me défend d’en parler selon mon sens, expérience et usage, qu’il ordonne à l’architecte de parler des bâtiments non selon soi, mais selon son voisin ; selon la science d’un autre, non selon la sienne. »

Il faut donc s’étudier et le dire, pour l’expérience des autres. Sans se flatter ni se minimiser, donc sans rester superficiel. « Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner, soit bas, soit haut, indifféremment. » Car se payer moins qu’on ne vaut est lâcheté, dit Aristote. « Nulle vertu ne s’aide de la fausseté ; et la vérité n’est jamais matière d’erreur », résume Montaigne. « L’orgueil gît en la pensée. La langue n‘y peut avoir qu’un bien légère part. De s’amuser à soi, il leur semble que c’est se plaire en soi (…) que c’est trop se chérir. Il peut être. Mais cet excès naît seulement en ceux qui ne se tâtent que superficiellement. »

Etudiez-vous donc, en vos expériences ; vous y gagnerez de l’instruction, de l’amusement et de la sagesse. Faites comme Montaigne, un carnet d’essais de ce que vous pensez.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Harlan Coben Une chance de trop

Votre couple bat de l’aile, vous avez perdu de vue bêtement l’amour de votre vie, vous vous êtes créé une vie de changements et de voyages qui vous empêche de penser à tout ça. Mais, par hasard, votre femme a mis au monde votre fille. Vous vous êtes attaché à ce petit bout braillard aux cheveux si fins et au sourire… ma foi si craquant.

Et puis un matin, vous croquez à peine une barre de céréales. Boum ! Deux balles dans la peau. Le trou noir. Douze jours de coma. Lorsque vous émergez, les questions sont directes mais les silences gênés. Que vous est-il donc arrivé ? Eh bien le pire, ou presque : plus de femme – tuée – plus de petite fille – enlevée ou… ? Evidement, les flics ont leur théorie préconçue, évidemment – nous sommes en 2003, après le 11-Septembre. Le FBI est une vaste bureaucratie où la routine compte plus que la dimension humaine des victimes. Alors qu’allez-vous faire ? Renoncer ? Vous faire une autre vie ?

C’est bien la tentation américaine, de faire constamment table rase de tout pour tout recommencer ailleurs. Les gens ne restent plus, ils se contentent d’échanger entre eux avant de passer à autre chose. « Aujourd’hui, les Etats-Unis tendent à se transformer en un vaste centre commercial à ciel ouvert. Partout ce sont les mêmes enseignes. C’est facile de critiquer – et je ne m’en prive pas, du reste – de proclamer qu’on aime le changement, mais en fin de compte, surtout en ces temps troublés, on ne recherche peut-être que ce qui est familier. » p.444

Mais l’auteur – pardon, le personnage de Marc, docteur en chirurgie réparatrice – est trop adulte pour ne pas vouloir se prendre en main. Il va donc se débrouiller tout seul, avec l’aide de quelques amis sûrs seulement. Les demandes de rançon sont étranges : n’avait-il pas été laissé pour mort ? Est-ce le kidnapping, l’objectif des agresseurs ? N’y aurait-il ; pas autre chose, de plus affreux ? C’est tout l’art du thriller de nous amener à nous poser des questions successives, sans y répondre autrement que par l’action, avant que l’écheveau ne se démêle dans les derniers chapitres.

Harlan Coben écrit court, direct, avec cette ironie populaire qui plaît bien. Sans grandes phrases, il brosse touche après touche un portrait des Américains et de l’Amérique, bien meilleur que celui des préjugés qui encombrent les média français. La place de l’Enfant, l’aspiration à la Justice, la horde des Intérêts, l’infantilisme habituel, les comportements Administratifs – tout cela vient heurter la vérité des gens, enfoncer leur petit cocon confortable. C’est alors – mais seulement alors, qu’ils se révèlent : ils valent bien mieux que cela mais il faut que les circonstances les secouent.

Harlan Coben, Une chance de trop (No second chance), 2003, Pocket 470 pages, €7.03

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