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Jules Verne, Deux ans de vacances

Lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup Jules Verne. Parmi ses œuvres, « Deux ans de vacances », écrit en 1888, était l’une de mes préférées. Non que je n’aimasse point l’école, mais l’aventure me semblait une école plus réaliste de la vie. J’étais heureux de cette atmosphère de groupe, cette fraternité de bande qui régnait dans le roman. Jules Verne a bien rendu cet âge entre 8 et 15 ans.

Quinze préados et ados sont entraînés par la tempête durant leur sommeil hors du port d’Auckland où ils étaient amarrés, à 1800 lieues de là. Ils échouent sur une île déserte comme Robinson. Sauf qu’ils sont encore des enfants et qu’ils sont plusieurs. Sur ce thème, l’amoureux de jeunesse qu’est Jules Verne va déployer ses talents. Il a le sens de la mise en scène, le style enlevé qui ne craint pas les clins d’œil au lecteur, les caractères tranchés. S’ajoutent à ces ingrédients de base l’encyclopédisme « fin de siècle », l’hymne au savoir du positivisme d’époque et la morale patriotique de rigueur aux débuts de la IIIème République.

Le groupe d’enfants réunit ce que l’Occident produit de mieux à la fin du 19ème siècle : des Anglais, un Américain, deux Français. Plus un Noir de 12 ans, Moko, qui est mousse. L’aîné du groupe, Gordon, a 14 ans et est Américain. Ses deux seconds sont le français Briant et l’anglais Doniphan, 13 ans tous deux – donc en concurrence. Les autres gravitent autour de ces deux-là, les petits en faveur de Briant qui les aime et s’occupe d’eux, les autres en faveur de Doniphan dont ils admirent la prestance physique et l’aisance intellectuelle. Chacun des trois « grands » incarne à lui seul une vertu et manque des autres. Gordon est la prudence, Briant le dévouement, Doniphan l’intrépidité. Les caractères nationaux prennent des proportions métaphysiques. Le cœur, bien sûr, devant l’emporter à terme, « à la française ».

Gordon, l’Américain, est orphelin comme sa nation l’est de sa marâtre Angleterre. Self-made man, « esprit pratique, méthodique, organisateur », il a le goût « naturel » de fonder une colonie qui deviendra sa famille. Surnommé « le Révérend », élu premier chef démocratique de l’île, il est – à l’américaine – la religion et la loi. Il sera toujours le médiateur, en bon sens et raison.

Briant, le Français, est fils d’ingénieur, bourgeon idéalisé de l’auteur. Grand frère d’un petit Jacques trop expansif et turbulent, très protecteur avec les « petits », heureux de les voir rire, il est proche aussi du mousse qu’il respecte et protège « malgré » sa race (nous sommes fin 19ème). Peu laborieux mais intelligent, Briant assimile vite et retient fort. Il apparaît audacieux, entreprenant, adroit. Il est vif et serviable, vigoureux et plutôt rebelle. Toujours actif, bon garçon, débraillé, très inventif, il est l’idéal en herbe du Français positiviste qui croit en la Science.

Doniphan, c’est la morgue anglaise. Avec ses immenses qualités d’opiniâtreté, de stoïcisme et d’exemple ; et ses immenses défauts d’orgueil, d’excessive discipline et d’arrivisme. Fils de riche propriétaire de Nouvelle-Zélande, élégant, soigné, distingué, il se croit né pour commander. Intelligent et studieux, il tient à ne jamais déchoir. Son orgueil de caste le pousse à toujours être le meilleur, autant par désir de prouver que pour s’imposer. Impérieux avec ses camarades, il se croit – comme à l’époque – issu de la race élue pour guider les autres. Churchill s’en moquera un demi-siècle plus tard, ayant connu semblable enfance. Passionné de sport, très habile au fusil, il est intrépide par excellence, d’instinct chasseur et guerrier.

Comme à la scène, nous avons les trois nations incarnées dans un type : le prêcheur juriste (Gordon), l’entraîneur sportif (Doniphan), le politique sentimental et organisateur (Briant). De ces trois ordres, on voit le Français réduit au tiers-état par tradition révolutionnaire. La morgue aristocratique anglaise apparaît comme l’obstacle principal à la démocratie, vertu américaine et française. La bande est formée d’égaux sur l’île. Seuls l’âge et le savoir hiérarchisent les enfants – mais bien moins qu’à terre et que dans les pensions anglaises, puisque tous sont embarqués « sur le même bateau ». L’île (déserte) n’est qu’un bateau de terre ferme. La distinction de nature ou de classe cède le pas à la réalité des choses : les qualités humaines indispensables à la survie de groupe – dont Briant semble pourvu plus que les autres.

L’initiative enseignée dans les pensions anglaises, l’affectivité du tempérament français, le souci d’ordre de l’Américain orphelin, vont devenir les piliers de la colonie. « Que tous les enfants le sachent bien – avec de l’ordre, du zèle, du courage, il n’est pas de situations, si périlleuses soient-elles, dont on ne puisse se tirer. » Telle est la morale du livre, tirée dans les dernières pages, pour édifier les jeunes cervelles enfiévrées d’aventures. L’ordre Gordon, le zèle Briant, le courage Doniphan : tous complémentaires.

Briant, le « grand frère » de tous, est bel et bien « brillant ». Son nom n’est pas un hasard… L’histoire veut d’ailleurs que Jules Verne ait ainsi honoré le collégien Aristide Briand qu’il aimait bien et connaissait dans sa ville de Nantes (il deviendra 11 fois président du Conseil). Sa rivalité avec Doniphan, bourré lui aussi de qualités, suscite la passion du jeune lecteur. C’est dire si leur réconciliation est un moment fort du livre, au 22ème chapitre sur les 30.

Mais mon plaisir ultime, enfant, fut de découvrir sur un atlas que l’île Chairman où s’échouèrent les enfants existait bel et bien ! Elle porte le nom d’île Hanovre et est située dans un archipel au large des côtes sud du Chili, à 30 milles à peine du continent, au débouché ouest du détroit de Magellan.

Pourquoi les enfants d’aujourd’hui ne seraient –ils pas enthousiasmé comme je le fus, s’ils aiment encore lire ?

Deux ans de vacances en e-book

Jules Verne, Deux ans de vacances, en poche fac-similé collection Hetzel 5.22€

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Les oiseaux d’Arnarstapi

Article repris par Medium4You.

Arnarstapi, au bout de la route, est un tout petit port islandais charmant tel qu’on en voit à Terre-Neuve. Une jetée renferme en un court carré quelques bateaux de pêche. Sur la falaise qui la domine, volent et crient une multitude d’oiseaux de mer : mouettes, goélands, sternes, cormorans, fulmars, macareux, eiders… Certains se reposent au bord du vide, le bec sous l’aile, une tache blanche de guano sous les pattes.

Tout cela nidifie dans les creux de falaise en orgues basaltiques qui se précipitent dans la mer, en contrebas. La houle vient s’y briser, laissant une mousse persistante. L’air est vif, odeur saline, le vent excite le vol des oiseaux et leurs piaillements, le crachin nous enduit d’humidité salée et poissonneuse. De vagues relents de guano flottent dans les courants ascendants, venus des nids où les petites boules de duvet attendent, bec levé, la provende adulte. La côte est ici très découpée, en vert, noir et bleu. Nous ne sommes pas seuls, pas mal de touristes s’y promènent, jumelles d’une main et parapluie de l’autre. Pour certains, l’endroit n’est qu’une suite de rocs à piafs ; pour d’autres, des lieux précieux de nidification.

Nous longeons les falaises jusqu’à Hellnar, où la route nous rejoint. Le camion est garé sur le parking, face à trois bikers dont les grosses Harley-Davidson noires viennent d’Italie. Ils casse-croûtent sur le banc de béton, cuir sur le dos et casquette sur la tête, bravant la bruine qui lutte désormais avec le soleil par épisodes. Nous prenons notre pique-nique debout, la table protégée du vent par le camion. Le menu est le même : fromage en tranches, jambon fumé, hareng au curry, saucissons divers, soupe et café.

Le camion poursuit sa route en contournant le Snaeffelsjökull (le glacier du Snaeffels) qui domine la péninsule. Nous longeons une côte basse qui grimpe rapidement, ornée de cascades, avant de redescendre et de laisser la place à des prés à moutons. Ils sont blancs, noirs et beiges, les troupeaux mélangés. Les fermes basses ne sont plus au toit de tourbe comme auparavant, mais en bois et tôle ondulée, peintes en blanc, en noir ou en rouge.

Quelques petits chevaux à longue crinière, typiquement islandais, paissent les enclos. Ils servent aux bergers pour rassembler les moutons, mais aussi aux randonnées à cheval et même à exporter leur viande au Japon. Le cheval islandais est une race jalousement préservée, héritière du haut moyen-âge et contrôlés par l’institut hippique de Holar. Tout cheval sorti d’Islande n’y peut revenir, afin d’éviter la contamination génétique. Sa caractéristique est d’aller à cinq allures différentes, contre quatre pour les autres races. Le cheval islandais pratique en effet une sorte d’intermédiaire entre le trot et le galop appelé tölt (teult) où jamais plus d’un sabot à la fois ne touche le sol.

Nous traversons le bourg charmant d’Olafsvik. Il comprend peu d’habitants mais la panoplie complète, en son centre, des attributs d’une ville : mairie, école, église, piscine, terrain de foot. Le tout est concentré sur quelques centaines de mètres carrés. Les maisons ont des façades colorées pastel de diverses nuances, le 4×4 devant. Les gosses roulent en vélo parmi une circulation réduite et limitée à 30 km/h. Le supermarché-station service vend de tout et sert de lieu de convivialité pour les habitants. Ce bourg, isolé à l’extrémité de sa péninsule, donne une impression de vie entre soi, assez chaleureuse mais consanguine. Tout le monde connaît tout de tout le monde et la liberté individuelle n’en sort pas grandie. Le conformisme doit y régner et l’étranger au pays être regardé avec fascination-répulsion.

Nous n’apercevrons pas le volcan qui surplombe la péninsule, isolé dans ses nuages. C’est que qui est arrivé aux héros de Jules Verne lorsqu’ils ont voulu que le soleil pousse l’ombre d’un des pics sur l’entrée souterraine, selon les indications cryptées de l’alchimiste Arne Saknussem découvertes dans un manuscrit par le professeur d’université de Hambourg Lidenbrock. L’ascension du Snaeffels reste dangereuse, car la plupart du temps dans le brouillard. Et à quoi bon puisque, du sommet, on ne voit rien !

Certes, le paysage est varié, mais la brume constante suscitée par le glacier le rend fantomatique. L’ambiance est propice, dans le crépuscule constant des mois d’hiver, à imaginer des êtres fantastiques. La mythologie scandinave est friande de ces êtres intermédiaires entre les hommes et les dieux ou les démons. Les elfes, popularisés par le film issu d’un auteur irlandais, ‘Le seigneur des anneaux’, sont présents dans les sagas. Ils ressemblent aux hommes mais peuvent rester invisibles ; ils sont en général favorables, mais malicieux si on les provoque. Ce sont probablement des projections des attitudes humaines : ils aident qui s’aide et enfoncent qui récrimine dans le ressentiment. Les elfes sont des humains épurés, plus beaux et plus intelligents, en phase avec la nature dont ils hantent les sources et les forêts. Les trolls sont plutôt difformes et laids, bien que sans parole et très forts. Ils traitent les humains comme ils sont traités mais préfèrent vivre dans les grottes, les montagnes et les falaises à oiseaux. Faut-il voir en ce partage entre beau et laid, fluet et robuste, forêts et grottes, une distinction légendaire entre peuples nouveaux, venus des grandes plaines d’Europe, et les populations archaïques de Neandertal qui ont cohabité avec elles quelques milliers d’années ?

Les Islandais croient que le glacier du Snaeffels est l’une des sept principales sources d’énergie du globe, issues du centre de la terre. Jules Verne n’a pas écrit pour rien. Mais il avait ce travers de l’écriture romantique : l’enflure. Tout homme grand est un géant, tout vieux un patriarche, tout gamin un ange, tout cheval monté un centaure, toute sentence un universel et autres exagérations à prétentions culturelles. Ainsi des orgues basaltiques d’Arnarstapi, que Jules appelle seulement Stapi au chapitre XIV de son Voyage extraordinaire. Les flûtes noires sculptées par la cristallisation dans la falaise sont pour lui « une suite de colonnes verticales, hautes de trente pieds. Ces fûts droits et d’une proportion pure supportaient une archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombement formait demi-voûte au-dessus de la mer. » Et d’évoquer aussitôt « les débris d’un temple antique »… Misère du style théâtral, si cher au XIXe siècle français.

Reste que les plages blanches succèdent aux plages noires sur les 90 km de la péninsule, que les roches contrastées s’étagent en couches ou en cheminées, que des fumerolles signalent des sources chaudes tandis que chantent des cascades de loin en loin. Sur tout cela volent 54 espèces d’oiseaux, se faufile le renard arctique et galope le cheval islandais, tandis que nagent au large phoques, rorquals et baleines.

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Un soir à Reykjavik

Article repris par Medium4You.

Nous arrivons en Islande dans un climat breton, crachin et nuées. Il fait autour de 16°. Mais le temps ne dure jamais. Un proverbe local dit que s’il ne vous plaît pas, attendez cinq minutes. De fait, la pluie ne tarde pas à s’arrêter et le ciel à se dégager sur le soir, prenant une délicate teinte azur. Le jour est quasi perpétuel à cette date de l’année et le crépuscule ne tombera que fort tard, vers minuit et demie, avant de renaître trois heures plus tard.

Le parking de l’aéroport de Keflavik nous offre l’ornement de sculptures modernes dont un œuf d’acier poli d’où sort un bec de Concorde. L’oiseau est si gros qu’il a, adulte, au moins l’envergure de l’avion. Le bus est conduit par une chauffeuse blonde à carrure de catcheuse qui doit caresser la bouteille en fin de semaine. C’est, dit-on, la tradition ici que la cuite du vendredi. Pas étonnant à ce que l’alcool soit taxé à 1000% et vendu exclusivement en magasins d’État !

L’aéroport de Klefavik est situé sur l’extrémité du cap sud-ouest de l’Islande, à 48 km et 40 mn de la capitale Reykjavik où vit la moitié de la population du pays. Le nom de la ville signifie ‘baie des fumées’ parce qu’on y voit des fumerolles. Le bus nous disperse en chambres d’hôtes. Notre auberge porte le doux nom d’Alfhöll, soit quelque chose comme « le château des elfes ».

Une fois les affaires posées, nous déambulons à quatre dans la vieille ville, retrouvant l’itinéraire du jeune Axel en juin 1863 dans Jules Verne. « La plus longue des deux rues de Reykjavik est parallèle au rivage ; là demeurent les marchands et les négociants, dans des cabanes de bois faites de poutres rouges horizontalement disposées ; l’autre rue, située plus à l’ouest, court vers un petit lac, entre les maisons de l’évêque et des autres personnages étrangers au commerce » (chapitre IX). La rue qui monte au lac existe toujours, plus que jamais. L’artère commerçante parallèle à la mer s’est bien enrichie depuis un siècle et demi, les boutiques modernes sont de verre et béton, offrant en vitrine leur pulls de laine à motifs caractéristiques islandais, leurs livres de photos grandioses, des casques à cornes pour gamins turbulents (qui n’ont jamais existé), des tee-shirts reprenant le mythe viking, des bijoux fantaisies et ainsi de suite.

Les restaurants sont chers, car chics, le plat principal coûtant de 1800 à 5000 KR (soit de 12 à 32 euros). Après la quasi faillite du pays, la couronne vaut la moitié de ce qu’elle valait, soit 156 KR pour 1 €. Le tourisme étant le principal attrait du pays en été, les habitants ruinés en profitent pour faire le plein ! Il y a nombre de pizzerias, restaurants japonais et autres bouffe internationale au prix des Champs Élysées. Rien de typique, sauf (sur commande) du steak de renne et du macareux rôti. Pas de quoi, fouetter le chat du professeur Lidenbrock ni de son neveu Axel dans le ‘Voyage au centre de la terre’ de Jules Verne. Eux se sont régalés de spécialités locales : « L’hôte nous servit une soupe au lichen et point désagréable, puis une énorme portion de poisson sec nageant dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par conséquent bien préférable au beurre frais, d’après les idées gastronomiques de l’Islande. Il y avait avec cela du skyr, sorte de lait caillé, accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre… » (chapitre XIII).

Nous relevons quand même deux menus islandais : le menu baleine et le menu macareux. Tous deux coûtent 5900 KR (38€). Le baleine offre en entrée un potage de homard, en plat un steak de baleine au poivre et en dessert le lait caillé skyr. Le macareux offre du macareux fumé en salade vertes vinaigre de framboise, du bréchet de macareux rôti et du lait caillé skyr pour finir. Quand nous verrons les brochures de l’office de tourisme sur le « dining out », nous serons surpris de voir qu’elles sont illustrées d’un mec torse nu et d’une fille très déshabillée : en pays luthérien, la gourmandise est proche du sexe et tout restaurant a quelque chose d’un bordel…

Il est plutôt conseillé d’acheter en supermarché ce qui est nécessaire à un pique-nique, ce qui ne nous coûtera guère que 1000 KR (moins de 7 €). Ce que nous faisons, avant d’aller sur la rive de la baie Raudaravik, déguster nos provisions. Deux policiers tout en noir, ornés d’instruments divers de leur métier à la ceinture et en baudrier, font leurs emplettes et nous regardent avec curiosité. Il est vrai qu’en ce dimanche, les Reykjavikois sont partis en long week-end de trois jours pour la fête des commerçants et que les étrangers sont presque seuls à arpenter les rues.

Les seuls magasins ouverts sont dédiés au tourisme : bars, librairies-café, restaurants, boutiques de souvenirs et de produits locaux, supermarchés. Les distributeurs de billets sont pris d’assaut, mais nombre de cartes bancaires refusent la transaction : les banques islandaises font l’objet de suspicion après leurs déboires avec les banques anglaises et hollandaises. Nous retrouvons les visages de nombre de ceux qui étaient dans l’avion.

Les rares jeunes Islandais sont plutôt en bord de mer ; ils arborent un tee-shirt moulant à col en V. Pour eux c’est l’été malgré les 16°. Nous supportons sans peine le pull polaire en plus mais nous n’avons pas leur constitution. Adultes, ils deviennent peu à peu ces hommes « robustes, mais lourds, des espèces d’Allemands blonds à l’œil pensif, qui se sentent un peu en dehors de l’humanité », que décrit Jules Verne en 1863 (chapitre IX). Les filles sont grandes et robustes, surtout quand elles arpentent la rue touristique en hautes bottes et minijupe à volants. Seul le pull épais aux motifs islandais permet de les distinguer des éventuelles nageuses est-allemandes venues en touristes.

La baie de Faxa s’ouvre avec, dans la brume des lointains, le sommet étincelant du Snaeffels à l’ouest. Le vent nul laisse la mer étale, sans une ride. Des sternes passent en criant sur nos têtes tandis que des femelles eider nagent tranquillement le long des rochers. Au monument viking se dresse un squelette de knorr en acier brillant. Ses membrures dressées fièrement vers le ciel attirent les jeunes garçons de la capitale ; ils font s’arrêter la voiture des parents devant pour aller grimper dans la mâture, rêvant sans doute à quelque exploration lointaine face à la baie.

Sur un quai du port, est amarré l’Octopus, le yacht de croisière sophistiqué du cofondateur de Microsoft.

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Vers l’Islande

Article repris par Medium4You et Ideoz voyages.

L’Islande, pays de la glace et du feu, est une partie émergée du rift océanique qui sépare les plaques tectoniques eurasiatique et américaine. Le magma qui pulse éloigne l’Amérique de l’Europe à la vitesse de 2 cm par an. L’île de 103 000 km² est un plateau volcanique aux côtes profondément entaillées de fjords. Bien que située sur le cercle polaire, le climat est tempéré par l’océan, là où meurt le Gulf Stream.

Les moines cherchaient des lieux déserts pour vivre en ermites et l’Islande est mentionnée pour la première fois dans les écrits par l’irlandais Dicuil en 825. La société norvégienne changeait, devenant plus hiérarchique et plus centralisée pour faire face à la pression de Charlemagne au sud. Il avait annexé la Frise en 770 et s’était attaqué à la Saxe. Les Norvégiens réfractaires à cet autoritarisme, qui voulaient préserver la relative égalité des chefs de clans, sont partis coloniser l’Islande. Le premier hivernage a eu lieu en 865 et le peuplement dès 870 sur le site de l’actuelle capitale Reykjavik. Il est dit que le chef de clan a jeté les bois de son trône à la mer et a suivi les courants pour s’établir là où ils touchaient côte. Ce serait bien dans le pragmatisme viking que cette loi d’efficacité : le moindre effort pour rentrer chez soi, même s’il n’y a pas de vent, la mer vous poussant le knorr sans voile ni rames.

Pâturages et pêche étaient les principales ressources des colons, venus pour échapper au pouvoir royal qui se faisait insistant en Norvège. Céréales et bois seront toujours importés. Les chefs étaient accompagnés de clients et d’esclaves celtes, razziés dans les îles britanniques lors des raids vikings. Le ‘Livre de la colonisation’ au XIIe siècle (Landnamabok) énumère 400 chefs et plus de 1000 immigrants venus avant 930. Erik le Rouge, banni d’Islande, a colonisé le Groenland à partir de 985, terre aperçue pour la première fois vers 900. L’un de ses fils, Leif l’Heureux, allait explorer le Vinland sur la côte canadienne. Lucien Musset, historien spécialiste du monde nordique ancien, estime la population de l’Islande médiévale à 30 000 personnes environ et celle du Groenland à 3000 seulement. Jules Verne, dans ‘Voyage au centre de la terre’ évalue la population à 60 000 personnes en 1863. Les habitants sont un peu moins de 320 000 aujourd’hui.

Le pays, au relief tourmenté, se découvre en 4×4 et à pieds. J’ai donc voulu partir avec Terres d’Aventure en 1987, l’un de mes premiers voyages. Las ! Le circuit était complet et je me suis retrouvé en Norvège. J’y ai rencontré Éliane, qui m’a entraîné à Katmandou l’année suivante. L’Asie m’a séduit et je l’ai arpentée longtemps. Mais je n’ai pas oublié l’Islande. La crise financière et l’endettement faramineux des banques du pays, la paralysie du trafic aérien au printemps par l’éruption du volcan au nom qui n’est imprononçable que pour ceux qui ne veulent faire aucun effort. Eyjafjallojökull se dit éyafialayeukoul ; c’est un peu long mais parfaitement formulable.

Le souvenir de Jules Verne m’a fait choisir le circuit intitulé ‘Voyage au centre de la terre’… Pas de descente en cratère pour ce trek islandais, ni même d’ascension du Snaeffels, cher à Alex, 18 ans en 1863 dans le roman de Jules Verne. Mais un circuit en boucle qui suit les fjords de la moitié ouest de l’île en revenant par les glaciers du centre et les cascades du sud. Falaises en trapp où nichent les macareux, longues plages de sable noir, coulées d’obsidienne dans les monts centraux, prés vert et jaune, plateaux désertiques, flots gris orage – le paysage est contrasté et le circuit en parcourt la palette en deux semaines.

Un mois d’août, me voici donc à Roissy, au terminal anarchique et encombré d’où partent les charters. Il pleut et les grands départs rendent tout déplacement très lent. Au comptoir d’Islande, familles, jeunes couples, ados et retraités partagent la queue. L’enregistrement d’à côté, pour le Maroc, voit des enfants petits, déjà en tongs et débardeurs et prêts pour la plage. Dans la queue d’Islande, les vêtements sont polaires et les passagers plus âgés. J’aime à attarder mon regard sur les teints frais des filles émoustillées par le départ comme par leur copain musclé à côté ou par la perspective de rencontres en vacances. Un vieux couple derrière moi râle déjà de tout ce qui ne va pas comme ils veulent. Un père barbu emmène ses deux garçons de 15 et 13 ans pour une semaine découvrir ‘L’âme islandaise’, un autre circuit Terdav. Lui a l’apparence d’un instituteur et les gamins sont tout maigres mais jolis de visage. Une autre famille réuni les parents dans la trentaine, un Martin bronzé de sept ans et sa petite sœur. Une mère seule emmène son adolescent de 14 ans à la crinière de lion.

La compagnie est l’Iceland Express, un charter minimal aux avions loués qui ont plus de vingt-cinq ans, les sièges écrits encore en hébreu pour avoir appartenu à El Al. Pas de repas servi, tout est payant, les boissons à 2€, 5€ si elles contiennent de l’alcool (très taxé en Islande), le sandwiche mou à 8€. Évidemment, tous les liquides et toutes les pâtes sont interdits à l’embarquement, même le beurre de la tartine ! Il faut payer à la sandwicherie du terminal ou payer dans l’avion. Un film à la gloire des minorités hispaniques américaines passe sur les écrans, mais il faut débourser plusieurs dizaines d’euros pour avoir l’écouteur. Je me contente de ne rien prendre du tout. Il n’y a heureusement que trois heures de vol.

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