Politique

Épouvantail Marine Le Pen

Article repris par Medium4You.

Panique chez les bobos : Le Pen en tête ! Tactique classique à gauche : célafôta… Sarkozy bien sûr ! Gros dos à droite : notre Président reste le meilleur candidat. Selon le sondage par internet Harris Interactive-Le Parisien, Marine Le Pen arrive en tête des intentions de vote au premier tour de la présidentielle avec 23%. Avant Nicolas Sarkozy et Martine Aubry à 21%, puis François Bayrou loin derrière avec 8%, Dominique de Villepin et Eva Joly à 7%. Enfin Olivier Besancenot et Jean-Luc Mélenchon à 5%.

Pour moi, la leçon de ce sondage est clair : « Sarkozy, dégage ! »

On peut, certes, contester « les sondages ». Dire que cliquer par Internet est plus ludique, donc moins fiable, que répondre de vive voix à un enquêteur. On peut contester les méthodes de « redressement » des votes selon l’âge, la catégorie socioprofessionnelle ou l’habituelle minoration de l’extrême droite. Je n’y crois pas. Ou, plus exactement, je pense qu’un sondage 14 mois avant une élection n’est pas un vote « si jamais c’était dimanche prochain » – contrairement à ce que répète la bêtise médiatique… C’est une leçon au Président. Un halte là ! Un signe pour le premier tour.

Marine Le Pen a pour une fois raison : les Français en ont assez de Nicolas Sarkozy. De Funès en politique, c’est l’agitation permanente, le ministère de la parole, une loi pour chaque victime… et pfuitt ! Rien de concret ne se produit. La crise augmente le chômage, l’État est toujours aussi mal géré (un prof sur deux ne fait pas classe !), les islamistes ne cessent de rogner la loi républicaine, défendus par les zâssociâtions… De ministre affairiste en violeur récidiviste relâché par impéritie administrative, du recul constant des élèves dans les évaluations Pisa aux rodomontades d’ingénieurs qui n’arrivent pas à vendre centrales nucléaires, Rafale ou TGV, les Français au pouvoir gardent arrogance et grande gueule sans résultat. Le monde entier se moque des échafaudages administratifs qui font sanctionner au collège le trafic… de sucettes tandis que la drogue circule librement dans les quartiers branchés ; rigole de voir les superproduits d’ingénieurs invendables pour cause de complexité et de prix ; s’esclaffent de la naïveté des technocrates qui vendent de la technologie ferrée ou aérienne à la Chine pour se faire aussitôt copier.

Nicolas Sarkozy a été un bon candidat en 2007. On allait voir ce qu’on allait voir. On a vu. Stop. Les « vrais » problèmes des Français ne sont pas les grands principes que les cuistres appellent « kantiens » – mais ce qui se passe dans la rue. Pourquoi la loi n’est-elle pas respectée ? Pourquoi n’est-elle pas égale pour tous ? Pourquoi ratiocine-t-on sur ces pôvres musulmans « obligés » en France à vivre selon des coutumes qui ne leur conviendraient pas ? Revendique-t-on l’accès libre au whisky ou au cognac en Arabie Saoudite ? Ou de se promener comme à Paris ou New York torse nu dans la rue ? Ou de se baigner en monokini dans les piscines ouvertes ? N’importe où dans le monde, le visiteur doit s’adapter aux coutumes locales. Pourquoi pas en France ?

Parce que les bobos s’en foutent, eux qui habitent les beaux quartiers protégés parce que très chers ? Parce qu’ils se font ainsi une morale publique à bon compte ? Un Chirac n’ira pas au procès, mais le petit voleur sera condamné à des années. Un ministre peut inciter ses parents à investir dans l’immobilier, mais le prête-nom moyen est lourdement sanctionné. Les copains sont les coquins, comme disait le Mélenchon des années communistes, ils empilent les châteaux et les cadeaux. Les « petits », eux, sont traqués par le fisc, l’URSSAF, leur banque et la morââle médiatique.

La place de l’islam en France mérite débat, et c’est dommage que la gauche n’ait rien à dire sur le sujet que d’ânonner les bondieuseries laïcardes du XIXe siècle. L’immigration du Maghreb vers la France inquiète, d’autant que « la démocratie » arabe reste à inventer. A cela que répond l’opposition ? Que Sarkozy ne cesse de créer des ennemis pour apparaître en blanc sauveur. Que le sondage plaçant Marine Le Pen en tête est « alarmiste ». Laurent Fabius y voit même un complot de Nicolas Sarkozy pour chercher un nouveau 21-Avril en agitant la menace du Front national. Est-ce que cela répond aux inquiétudes populaires des Français ? Ce prétexte politicien permet de refuser la réalité : la détresse sociale, le sentiment de déclassement, le délitement des institutions républicaines, la dissolution de l’identité culturelle et historique dans le magma multiculturel mondialiste.

Cela montre que « le système UMPS » est déconsidéré. L’UMP garde un looser, le PS cherche encore son candidat. Quant aux autres, les Bayrou, Villepin, Borloo et autres, ils sont inaudibles. Nicolas Sarkozy ne convainc plus guère que le noyau dur de la vieille droite qui ne vote que « tout sauf » la gauche. Le centre l’a lâché, n’ayant voté pour lui que par défaut en 2007, au vu du score Bayrou au premier tour. Les dissidents de l’UMP sont confortés par la montée de Marine Le Pen.

Jacques Chirac a joué tactique avec l’insécurité dès 2001, préparant la voie à Le Pen devant Jospin aux présidentielles 2002. Peut-être ne l’a-t-il pas voulu (est-il capable de réfléchir ? la dissolution imbécile de 1996 permet d’en douter), mais c’est ce qui s’est passé et il a été réélu. Poser de bonnes questions sans être en mesure d’y répondre est dangereux. L’identité nationale est un débat qui n’a accouché de rien, que des tartarinades à la Hortefeux pour qui il faut « une loi » pour chaque cas, et en urgence ! Vite votée, sans débat ni analyse, « la loi » n’est qu’un chiffon de papier. Combien attendent encore leurs décrets d’application, tout simplement parce que leur aspect touffu, contradictoire ou en conflit avec une autre loi n’ont pas été vus ni réglés ?

Aujourd’hui nul ne voit d’alternative à Sarkozy à droite, François Fillon allant même dans Le Figaro jusqu’à vanter le Président comme le meilleur candidat ! C’est se tromper d’époque et de personne. On pouvait encore douter, avant l’été. Depuis les affaires à répétition Woerth-Alliot-Marie, c’est toute une équipe qui est déconsidérée, et son chef en premier. Si Sarkozy se présente, la droite sera probablement battue. A moins que la gauche soit encore plus nulle qu’en 2007.

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Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté

Article repris par Medium4You.

La réflexion humaine commence en Grèce et l’auteur, qui vient de disparaître, réfléchit sur l’universel à partir de l’histoire. Pour elle, la pensée d’Athènes vit encore en Occident.

L’expérience première, qui a ému et terrifié les Grecs, était la possibilité, par la guerre et la défaite, de devenir esclaves. Les clameurs aujourd’hui contre le voile intégral ou la prière dans la rue sont de cet ordre. Le premier trait de la liberté athénienne s’obtient donc par la cité. On « nait » libre avant de l’être. On ne le devient vraiment que par l’instruction et le penser par soi-même que donne l’enseignement philosophique. On ne reste libre que par le droit et le service militaire décidés en commun sur l’agora – en bref par la cité. Quiconque perd la liberté perd l’essentiel. L’helléniste Jacqueline rappelle que le mot ‘libre’ en grec s’apparente à la souche de naissance.

Ce sont les guerres médiques qui ont permis de mesurer la différence entre Grecs et Perses. Ce pourquoi l’Iran d’aujourd’hui, où vivent les descendants des Perses, est autant repoussoir. Les barbares obéissent à un maître (aujourd’hui Allah et son dictateur temporel ayatollah, avec son bras armé Ahmadinedjad) – les Grecs sont tous libres, ce qui signifie que leur seul maître est la loi. Celle-ci est collective, non venue d’en haut mais décidée en commun. Elle n’est pas éternelle ni arbitraire, mais négociée sur l’agora par les citoyens libres. La liberté politique est une ardeur morale. Peiner pour un maître, fût-il dans l’au-delà, rend moins valeureux que si l’on peine pour son propre intérêt et sa propre cité.

Athènes, en ce sens, va plus loin que Sparte. La démocratie y naît grâce à la loi. Selon Euripide, « quand les lois se trouvent écrites, pauvres et riches ont les mêmes droits. (…) Alors, à son gré, chacun peut briller ou se taire » (Prométhée, 433-441). La loi surplombe les intérêts particuliers pour dire la règle de tous. Mais sa fabrication exige la liberté de penser et de dire. Seul l’esclave doit dissimuler, les citoyens sont les « véridiques », forme de noblesse de ceux qui disent ce qu’ils pensent. A Athènes chacun peut, s’il observe les lois, vivre à sa guise. Cette liberté personnelle permet l’épanouissement humain et les qualités qui y sont associées :

  • Le courage : qui n’est habitué ni à craindre ni à plier n’a pas l’habitude de la peur ;
  • L’intelligence : l’homme habitué à la liberté prend confiance en son propre jugement ;
  • La tolérance : l’usage de discuter et la confiance en soi permettent d’examiner lucidement et sans passions les idées d’autrui ;
  • La noblesse : cette liberté d’allure et d’esprit qui engendre générosité et désintéressement, qui rapproche l’homme des dieux en exaltant ce qu’il a de meilleur en lui.

En bref, les Grecs du Vème siècle athénien ont développé en chacun son humanité par les humanités.

Certes, la liberté était réservée aux citoyens, ceux qui sont « nés » athéniens. Mais elle pouvait être conférée par l’Assemblée pour hauts faits rendus à la cité. C’est la loi qui rend citoyen aussi bien que la naissance. La véritable liberté de faire ce qui plaît nécessite une fortune que tout le monde n’a pas. Mais l’esprit d’entreprise est encouragé et chacun peut se bâtir son destin. C’est aussi cela, la liberté, elle a deux faces : la licence et la responsabilité. Que tout soit possible ne signifie pas qu’on ait l’énergie ou le goût d’explorer les possibles. La liberté offre des chances égales au départ, à chacun de semer son grain comme il l’entend.

Outre les lois débattues entre citoyens sur l’agora, existe aussi une culture grecque qui forme les lois non écrites. Ce sont les règles communes à tous venues de la tradition et de la conscience morale. Antigone s’oppose aux dispositions légales de Créon en vertu de ces lois non écrites. Ce sont elles qui constituent, par sédimentation historique, l’humain opposé au barbare, la « civilisation » opposée à la sauvagerie. Sont ainsi non écrites les dispositions de respect des dieux, des parents, des amis et des bêtes. Épargner un suppliant était reconnaître non pas ses droits, mais ceux des dieux. La liberté individuelle était donc encadrée à la fois par les lois librement débattues dans la cité, mais aussi par les traditions non écrites de la culture.

Oh, certes, les difficultés ont surgi. Les Grecs antiques ne vivaient pas dans un monde de dieux. Les maux politiques sont nombreux et toujours actuels :

  • La démagogie, qui flatte les désirs de la masse au détriment de l’intérêt général ;
  • Le despotisme populacier, qui voit la foule grégaire et excessive abandonner l’écoute et le débat contradictoire pour imposer sa force aveugle ;
  • L’anarchie, où les sophistes en profitent pour désorienter les citoyens et manipuler leurs croyances en jouant sur la logique formelle et la connotation des mots, trouvant toujours une argutie pour se mettre au-dessus des lois ;
  • La licence ou l’individualisme égoïste qui ne cherche que son plaisir et son intérêt, que rien ne retient, ni les scrupules de la morale, ni l’ordre légal, ni son statut social.

Les remèdes grecs étaient dans :

• l’exemple que devaient donner les dirigeants,

• l’importance accordée à l’éducation de la jeunesse.

On le voit, rien n’a changé sous le soleil ! C’est une fois de plus l’organisation des pouvoirs publics et l’explication politique du projet de la cité qui permettent la pression sociale nécessaire à réaliser et contrôler la loi. Pas de liberté sans collectif qui en assure les cadres. Mais pas un collectif arbitraire ni oppresseur. Les Grecs antiques nous le disent, la liberté réside dans la loi librement négociée par les citoyens et dans la culture commune.

Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté, 1989, Livre de poche, occasion.

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Islam et démocratie sont-ils compatibles ?

Tunisie, Égypte aujourd’hui. Demain Yémen, Jordanie, Libye, Algérie ? Les intellos se taisent, honteux d’avoir été coloniaux ou compromis en vacances avec les chefs de clans – ou bien colloquent devant les médias, faisant « la révolution » par procuration, bien au chaud dans leur fauteuil, avec la bonne conscience d’être nanti, blanc, occidental, sans problèmes de fins de mois ni de fin de vie. Nous voudrions réfléchir plus loin : islam et démocratie sont-ils compatibles ? Tenter de répondre à cette question exige que l’on précise deux choses : 1/ ce qu’on entend par démocratie et ce qu’on perçoit de l’islam, 2/ que l’on examine ensuite si les deux sont compatibles.

1/ Démocratie :

Trois questions : notre modèle est-il « universel » ? est-il « idéal » ? est-il « avancé » ?

Universel ? La « démocratie » peut être entendue de plusieurs manières : elle a été « inventée » dans un endroit précis du monde (la Grèce antique) sous la forme qui s’est historiquement perpétuée comme idéale de nos jours. Mais elle peut être considérée aussi comme un modèle de rapports politiques entre les hommes. Sortie alors du contexte pur occidental, elle a existé ailleurs. Les tribus bédouines à l’origine de l’islam étaient composées de guerriers où chacun avait voix au chapitre. Etait-ce si différent de la cité athénienne où seuls les hommes étaient citoyens et seuls en droit de porter les armes ? L’occidentalocentrisme doit être systématiquement remis en cause : non pas pour le condamner – il compose ce que nous sommes – mais pour savoir que d’autres mondes sont « possibles » à côté du nôtre, sans qu’ils soient forcément inférieurs ou archaïques. – L’argument de « notre modèle » comme universel n’est donc pas recevable.

Idéal ? Entendons cependant « la démocratie » comme cet ensemble d’institutions modernes dont le principe est « un homme, une voix » et dont les élections de représentants constituent la pratique. Faisons même le pari que ce type d’organisation égalitaire et organisé est désiré par tous les êtres humains. Remarquons alors « qu’un homme, une voix » a longtemps été restreint à un impôt payé, à un niveau d’instruction ou au fait d’être mâle. Le suffrage est dit aujourd’hui « universel »… pour préciser de suite qu’il ne l’est pas ! Il faut en effet être majeur (18 ans) et de pleine capacité (ni fou, ni interdit par jugement) pour faire partie de cet « universel ». La radicalité ne vaut pas vérité : chaque peuple adapte les institutions à ses mœurs culturelles et historiques. – L’argument de la démocratie « idéale » n’est donc pas opposable aux pays musulmans tels qu’ils sont, pas plus qu’il ne l’est chez nous.

Avancé ? Le processus démocratique a pris du temps pour aboutir en Occident à ce qu’il est aujourd’hui. A supposer que cet exemple occidental puisse être un idéal pour tous (ce que je crois possible), la démocratie sophistiquée d’une société moderne ne se décrète pas d’un coup de baguette magique. Les femmes de France ont dû attendre 1790 pour avoir le droit d’hériter comme les hommes, 1863 pour accéder aux cours secondaires, 1881 pour ouvrir un livret de Caisse d’épargne sans l’autorisation de leur époux, 1907 pour le droit de disposer de leur salaire (mais pas de gérer les autres biens), 1924 pour que l’enseignement secondaire soit le même que pour les garçons, 1938 pour obtenir une « capacité juridique » restreinte (« ester en justice », témoigner, etc.), 1945 pour avoir le droit de voter… et 1965 – sous De Gaulle – pour avoir le droit enfin de gérer leurs biens, ouvrir un compte en banque, et exercer une profession sans l’autorisation de leur mari ! Les restrictions faites aux femmes en Arabie Saoudite et en Iran aujourd’hui sont-elles si différentes (même si condamnables selon nos propres critères) que ce qui se passait dans un pays catholique développé comme la France il y a une génération seulement ? – L’argument du « modèle avancé » – le nôtre – vers lequel le monde entier devrait tendre n’est qu’une construction intellectuelle, à prétention impériale. C’est ce que disent les Chinois et ils n’ont probablement pas tort.

2/ Islam :

Évoquons maintenant l’islam. Pas plus que le christianisme il n’est unique. Déjà entre sunnites et chiites, l’importance donnée à l’interprétation des textes sacrés n’est pas la même. De plus l’islam n’est pas l’islamisme et le Coran s’interprète. Ce sont les salafistes du courant djihadiste qui considèrent la démocratie comme un « péché ». C’est Ben Laden à la suite de Sayed Qotb (un Frère musulman égyptien) qui fait du jihad un devoir paranoïaque, individuel, obligatoire et permanent – pas « l’islam ». Dans l’islam classique, un groupe peut choisir ses représentants.

En revanche, les croyants vont être attentifs à ce que le régime soit compatible ou promeuve les valeurs islamiques. Cela comme tous les croyants du monde, y compris les marxistes pour leur propre Vérité. Mais pas plus que ce que les catholiques réclamaient au siècle 19ème – ou réclament aujourd’hui sur l’avortement ou le mariage. ‘Démocratie’ et ‘laïcité’ sont deux mots différents et l’on peut parfaitement concevoir une société homogène de croyants adeptes d’une démocratie ‘mécanique’ selon nos critères occidentaux : que chacun ait une voix égale et le droit de vote ne remet nullement en cause la croyance qu’il n’est de Dieu que Dieu. C’est par exemple le cas en Angleterre où la Reine est chef de l’Etat et chef de l’Eglise – mais qui prétendra que l’Angleterre n’est pas une démocratie ? Pour les Musulmans modérés, ce n’est que durant la prière que le corps d’une femme ne doit pas pouvoir détourner les hommes de Dieu, pas durant l’exercice politique, qui est profane.

Qu’il y ait tentation de théocratie dans certains États musulmans (Arabie Saoudite, Iran, Afghanistan des Talibans) n’est pas aberrant en soi : c’est le cas de toutes les croyances qui se veulent totales. C’est probablement incompatible avec ce que nous entendons aujourd’hui par ‘démocratie’, mais cela ne stigmatise pas l’islam plus que les autres. C’était déjà l’idée de Cluny que de réaliser la Cité de Dieu sous la houlette de l’Eglise, et la constante idée des papes de domestiquer empereurs et rois, jusqu’à Canossa. Ce fut la réalisation de Constantin et des empereurs chrétiens de Byzance. Plus près de nous, c’est l’athéisme marxiste, mais considéré avec autant de foi que s’il était Vérité révélée, qui a fait de l’URSS, de la Chine ou de Cuba une partitocratie où les commissaires politiques sont seuls détenteurs de l’interprétation correcte de « la ligne ». Tous les « hérétiques » sont de facto considérés comme fous à rééduquer ou comme irrécupérables à éradiquer.

Notons qu’en notre France républicaine et laïque, cette attitude mentale subsiste, atténuée mais réelle : ceux qui contestent « la ligne » (à supposer qu’il en reste une…) sont mal vus au parti Socialiste ou à l’UMP. Les socialistes qui ont accepté une mission sous Nicolas Sarkozy sont mal vus au PS. Mais ce n’est pas « trahir » que de servir la République, même sous un Président de droite. Ce n’est guère différent, en moins intellectuel, à l’UMP où le parti est considéré comme « godillot » à l’Assemblée et où presque personne n’ose provoquer un débat…

Ce qui compte, c’est moins l’emprise d’une croyance (religion ou idéologie) que l’équilibre des pouvoirs. Seule l’organisation de l’Etat peut permettre l’expression des diversités d’opinions et la canalisation vers la décision.

En ce sens, le régime iranien, pour qui l’étudie au-delà des slogans télé, apparaît comme un réseau serré de poids et contrepoids bien loin de l’absolutisme byzantin ou louisquatorzien… Car la raison n’est pas méprisée dans l’islam. Pas comme elle a pu l’être à certaines périodes du christianisme (chez saint Martin notamment, ou chez saint Bernard contre Abélard). Philosophie, mathématiques, histoire, médecine, ont eu leurs savants musulmans. Que l’orthodoxie wahhabite ou salafiste soient rigides et méfiantes n’incrimine pas l’islam tout entier, pas plus que les Mormons chrétiens ou les partisans du créationnisme n’incriminent le christianisme tout entier.

Les causes du déclin de la pensée musulmane sont à chercher dans les contingences historiques, pas dans la foi elle-même : l’arrêt de l’expansion, la Reconquista espagnole, le reflux des croisades, les défaites de Lépante (1571) jusqu’aux murs de Vienne (1683), l’ouverture au monde et au savoir des chrétiens avec les grandes découvertes et la Renaissance, puis les comptoirs et l’expansion coloniale. Les sociétés musulmanes qui vivaient de commerce et partageaient le pouvoir entre les guerriers, les théologiens qui les justifiaient et les marchands qui les finançaient, ont vu la route de la soie dévalorisée par la découverte de l’Amérique et par le franchissement du cap de Bonne-Espérance.

Assimiler le fondamentalisme islamiste à un nouveau totalitarisme du 21ème siècle, comme le font les néo-conservateurs américains et la ligne dure israélienne n’est pas faux, mais ne touche qu’une frange étroite des Musulmans. Cette vue de combat sert souvent de sophisme intellectuel pour justifier une politique de guerre aux États. C’est se tromper de cible car on sait bien que c’est le déracinement qui a induit chez les intégristes la quête d’une communauté imaginaire. Hors États, considérés comme conservateurs et corrompus, cette communauté islamiste se trempe dans le combat antimécréant. La ligne néo-Cons, qui assimile tout leader fondamentaliste à Hitler et tout accommodement à Munich, n’est pas une réflexion mais une image motrice qui fonctionne en circuit fermé. Les néo-Conservateurs américains ont beaucoup appris de Lénine et de son activisme. C’est malheureusement l’erreur d’Israël que de croire que la démocratie en terre d’islam leur serait défavorable…

3/ Compatibilité :

Si démocratie il doit y avoir, elle ne se décrète pas d’un coup. C’est toute une culture qui va avec, des habitudes de pensée et d’agir. L’Occident a introduit peu à peu en politique une laïcité de fait, depuis les audaces savantes de la Renaissance. Mais la séparation de l’Eglise et de l’Etat fut longue… Les crimes d’impiété et d’hérésie n’ont été supprimés en France qu’en 1791. Sans avoir eu besoin de « révolution », les régimes monarchiques (Angleterre, Pays-Bas, Danemark, Espagne) séparent de même la religion de l’Etat, même si les mœurs restent chrétiennes (on le constate surtout en Suède et aux États-Unis).

Si la Révolution khomeyniste iranienne prône le retour au passé mythique des origines de l’Islam, des démocraties modernes et laïques ont émergé en terres d’islam, notamment avec Kemal Atatürk, fondateur de la République Turque. On peut citer aussi la Tunisie laïque qui révolutionne aujourd’hui, la théocratie modérée (« presque anglicane ») du Maroc et l’oligarchie militaire non théocratique du Pakistan, dont l’Etat s’est pourtant fondé sur l’islam. Gardons-nous d’une bonne conscience arrogante, comme nous avons trop souvent tendance à le faire – surtout à gauche. Montesquieu le libéral l’avait déjà raillé : « mais comment peut-on être persan ? »

Une minorité de musulmans français seulement approuvent les attentats islamistes : 16% au printemps 2006, selon le Pew Research Center (Le Monde du 29 août 2006 et Pew Research) ; 72% de musulmans français ne voient aucun « conflit naturel entre le fait de pratiquer l’islam et le fait de vivre dans une société moderne. » Le support au terrorisme a d’ailleurs de nombreuses causes non religieuses : la démographie, l’attitude envers les États-Unis, le laxisme moral des démocraties occidentales, etc. Nombre de musulmans éduqués se sont mis au business et considèrent la richesse comme signe de ‘baraka’, élection divine – tout comme les protestants. Ils rappellent que Mahomet était entrepreneur de La Mecque et riche de sa réussite en affaires. Cette existence n’est pas incompatible avec la foi si elle permet de réaliser des œuvres pies. Et… elle ressemble au conservatisme compassionnel de nombre de chrétiens américains.

L’enjeu « démocratique » est largement une histoire de développement économique et de répartition des richesses. Les dirigeants des pays musulmans portent une plus lourde responsabilité que la religion dans l’immobilisme des Etats qu’ils dirigent. C’est en effet la libéralisation de la société civile permise par l’essor économique qui induit l’éducation démocratique. Le libéralisme n’est pas un vain mot et la gauche-à-la-mode devrait faire attention à ses « haines » pavloviennes : les libertés d’opinion, d’expression et d’association sont le socle du libre-arbitre, donc du libre choix, tant politique qu’économique. Ce n’est pas la mécanique de la démocratie qui importe (les élections, la répartition égale des impôts) mais un régime de droit laïc avec contre-pouvoirs et droit des minorités, séparé de l’emprise religieuse et du clientélisme redistributif. Ce que les oligarchies foncières ou les pouvoirs militaires de nombreux états musulmans ont une réticence à établir. Ils ne sont pas les seuls : regardez les Birmans.gauchisme-et-jihad-paralleles-oroy.1200044674.jpg

L’islam n’a donc rien d’incompatible avec « la » démocratie, les Musulmans établis dans les pays occidentaux eux-mêmes le disent. Tout comme le catholicisme ou le monde orthodoxe. En revanche, Ben Laden a beaucoup de points communs avec « nos » gauchistes, trotskystes et autres Badiou (voir encadré). C’est probablement là qu’il faut chercher la faille…

Pour en savoir plus :

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Éolien, le psychodrame à la française

Article repris par Medium4You.

Le Président de la République vint de lancer le programme d’éolien offshore ; France Inter vient de diffuser son magazine de la rédaction sur les éoliennes et les réactions qu’elles suscitent dans ‘Interception’ du 30 janvier, « Et pourtant elles tournent… ». Comme pour beaucoup de projets collectifs, l’éolien rejoue l’éternel psychodrame à la française : d’accord pour l’intérêt général mais pas de ça chez moi, on me consulte mais je n’écoute pas, de toutes façons c’est la faute du gouvernement. Il y a une « bêtise » à la française qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Dans ce reportage fort bien fait, les journalistes ont équilibré les citoyens passifs avec les militants actifs, les élus locaux et les industriels, les travailleurs touchés et les entreprises qui créent des emplois. Manquaient seulement les zécolos mais, ceux là, tout le monde a compris qu’aujourd’hui c’est le Mal et que le Bien est toujours ailleurs, jamais ici et maintenant, même un tout petit peu.

Quels sont donc les inconvénients de l’éolien ? Un paisible citoyen de la Drôme : ça fait un bruit constant, des ombres dans le soleil couchant, des flashes pour avions dans la nuit. Le maire de Grignan : voyez les crêtes (à plusieurs kilomètres), il y a ces machins comme des pics qui détruisent la poésie du paysage, les touristes vont fuir, ceux qui voulaient acheter aller voir ailleurs. Un pêcheur du Tréport : on va nous obliger à déserter des zones de bonne pêche, de quoi dépenser du gasoil en plus, déjà qu’il n’arrête pas d’augmenter.

Une critique plus rationnelle est de dire que l’éolien (comme le solaire) ne produit pas en continu – mais s’il y a du vent (ou du soleil). Qu’on doit donc entretenir tout un parc de centrales d’appoint, en général thermiques – ce qui annule tout le bénéfice écolo. Mais, vous l’aurez compris, ce n’est pas le rationnel qui compte dans la critique des éoliennes !

Les objections tournent surtout autour du « c’était mieux avant » et de « ça change mes habitudes » : autrement dit du vent. Le bruit (enregistré à 420 m puis à 50 m) est un vrombissement ténu, comme le vent dans les voiles. Beaucoup moins fort que le TGV « qui passe à 12 km » (mais pas en continu) ou que la départementale « à 500 m » (où il passe pas mal de circulation). Une sorte de manie obsessionnelle fait se focaliser exclusivement sur le bruit éolien, faute d’être occupé à autre chose : les gens qui sont si critiques travaillent-ils dans la journée ? Quant aux ombres qui battent dans le soleil couchant, il s’agit d’un cas TRÈS particulier auquel l’intérêt général ne devrait pas s’arrêter. Et la poésie du paysage, hein, pourquoi ne pas mettre à bas les réverbères et les lignes à haute tension, éradiquer les routes et le TGV tant qu’on y est ? Grignan et son château n’est plus depuis deux siècles et demi le paysage de la Sévigné, alors une dizaine d’éoliennes sur l’horizon, est-ce si grave pour l’équilibre de la vue ?

Probablement pas, mais c’est une occasion de « résister ». La résistance est un mot revenu à la mode grâce à la télé, mais c’est l’autre nom de « râler », manie bien française pour qui reste habituellement le cul sur sa chaise en attendant la pluie ou le soleil, c’est selon. On dit aujourd’hui « s’indigner », ça fait plus intello, surtout quand on a réussi à lire 30 pages écrites en gros à 3 euros. « Résister », c’est ne rien faire sinon appliquer son inertie à ce qui survient. Pas grand chose à voir avec ceux qui luttaient contre l’occupant dès 1943 (surtout pas avant de savoir où le vent allait tourner), ni même avec les petits Grecs en lutte contre la police, les Tunisiens contre leur gouvernement corrompu ou les Égyptiens contre leur pharaon momifié. Résister permet d’exister : c’est la faute aux autres, jamais à nous. « Le gouvernement », voire « Bruxelles » nous impose des normes standard, « les industriels » veulent faire de l’argent. Produire de l’énergie propre ? Ne plus dépendre du pétrole arabe ou de l’uranium musulman ? Créer des emplois non délocalisables pour alléger le chômage ? On s’en fout, hein… A ma porte ça me gêne, donc je « résiste ».

Pourtant, se dit le Français qui râle, « on m’a demandé mon avis. » Un promoteur d’éolien énumère les études techniques, les études d’impact et les enquêtes publiques longues et obligatoires qui précèdent toute installation d’un parc d’éoliennes en France… « Mais, dit le râleur, je n’ai pas donné mon avis parce que je m’en fous au fond, que ça ne changera rien aux pressions des lobbies et aux décisions des technocrates, et que je n’ai rien à dire faute de savoir penser.  » C’est qu’il faudrait se bouger, étudier les tendances du tourisme, les nuisances sanitaires, regarder ce qui se fait en Allemagne, en Scandinavie, ailleurs… Tout ça, bof, ça fatigue. Râler est plus facile, avec l’éminente bonne conscience d’être « résistant ». C’est bien français ça : ruminer en regardant les trains passer et, avec eux, le monde et la modernité. La mentalité de préretraité au travail (Bonjour paresse) et de fonctionnaire (Absolument dé-bor-dée !) prend la place traditionnelle du paysan. Les Français n’ont jamais accepté l’industrie, ni la technique. Ils n’ont jamais été modernes, sont restés champs et jardins, flemmards ancestraux qui attendent de la Nature, de Dieu ou de l’État que ça tombe tout cuit.

Nous voyons bien comment cet infantilisme est encouragé par l’histoire, la culture et les institutions en France. L’impuissance du citoyen est un mythe : il existe des élections, des partis et des associations, des réunions publiques et des médias, et tous savent se faire entendre quand c’est nécessaire.

Mais la culture française est celle de la raison pure : « tout le monde pareil c’est ça l’égalité, j’veux voir qu’une tête scrogneugneu, rien qui dépasse, l’État veille ! » Donc tout est centralisé à Paris, par une caste restreinte de hauts fonctionnaires passés par une seule Grande école, le cerveau sélectionné par le Mammouth sur la discipline des seules maths depuis le plus jeune âge. Tout ce qui ne se calcule pas n’existe pas. Tout ce qui a sélectionné a reconnu l’élite de la nation qui doit guider le peuple (seins nus dans la mythologie). Tout ce qui est fantaisie autour de la norme doit être impitoyablement ramené à la ligne droite. Ah mais ! Du boulevard Saint-Germain au fin fond de la Corrèze, les mêmes règles s’appliquent aux mêmes lois, surveillées et punies par les mêmes fonctionnaires formatés par le même logiciel dans le même moule après un concours cooptatoire.

Ce caporalisme napoléonien, issu de la Révolution française et de la préférence des Rousseau, Helvétius et autres Encyclopédistes pour Sparte et son égalité d’État plutôt que pour Athènes et son désordre social, les autres Européens n’en veulent pas. Ce pourquoi l’Europe-puissance (à la française) n’avance pas. Nous sommes le seul pays à avoir un Parlement aussi croupion. L’idéal européen est la fédération, la décentralisation, l’initiative locale chapeautée par des directives générales. Certainement pas la hiérarchie pyramidale autoritaire de ceux qui savent mieux que vous comment vous devez vivre. Ce pourquoi il y a des éoliennes.

La France, l’esprit français, les institutions françaises, sont aux antipodes de l’Europe. Le volontarisme d’État s’y heurte donc aux « résistances » locales. Ah, si « le courant était gratuit » pour les pêcheurs du Tréport empêchés de travailler ! Si les éoliennes partaient de besoins locaux qui susciteraient leur demande ! Si la région décidait pour elle-même, en pratiquant les taxes et les tarifs qui vont à son électorat et à ses besoins ! La politique en France reprendrait ses droits, chacun discuterait, s’opposerait, conviendrait de compromis, et tout se passerait comme il se doit entre adultes responsables. Comme partout ailleurs en Europe.

Mais ce serait remettre en cause le monopole d’EDF, le statut des ingénieurs électriciens, le pantouflage des hauts fonctionnaires à la tête du Machin, la filière nucléaire liée à l’armée, l’omnipotence d’un Président sans contrepouvoirs, et ainsi de suite. Autrement dit changer d’institutions, de sélection scolaire et de façon de voir le monde. Ce pourquoi on ne fait rien, on ne change rien, on laisse dire. Trop fatiguant pour un pays qui vieillit.

Et ça râle, au fond, parce que tous les Français sont contents des choses telles qu’elles sont !

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Penser l’avenir avec Tony Judt

Enseignant d’histoire européenne à Cambridge, Oxford, Berkeley et autres lieux, Tony Judt est mort de la maladie de Charcot en août 2010. Son dernier recueil d’articles sur l’histoire contemporaine est en quelque sorte son testament. Il y évoque le terrible XXe siècle dont il a connu la fin, étant né en 1948. Le mal, les intellectuels, l’État, la mémoire, le demi-siècle américain sont les principales têtes de chapitres. Il sollicite entre autres Arthur Koestler, Hannah Arendt, Albert Camus, Louis Althusser et Jean-Paul II, la défaite de 40 et la guerre des Six Jours, Kennedy, Kissinger et la guerre froide. Ses quelques trente pages d’introduction sont un condensé de méthode. Pour lui, nul ne peut penser l’avenir en restant dans le présent perpétuel. Le passé est indispensable pour la profondeur qu’il donne aux événements et pour le contraste rationnel qu’il apporte aux ombres émotionnelles.

La décennie américaine, de la chute du Mur en 1989 et de l’URSS en 1991 jusqu’à la guerre d’Irak en 2003, est une suite « d’occasions manquées et d’incompétence politique de part et d’autre de l’Atlantique ». Les « demi-vérités intéressées » nous donnent des œillères et nous empêche de voir le monde tel qu’il va. Ces illusions sont « le triomphe de l’Occident, la fin de l’Histoire, le moment américain unipolaire et la marche inéluctable de la mondialisation et du marché. » Rien de tout cela n’est faux, rien n’est entièrement vrai. Le passé ne nous intéresse plus alors qu’il le devrait. C’était « avant », mais cela ne veut pas dire que tout va bien et que les horreurs ne peuvent renaître. Justement, les voici ces temps derniers qui rentrent par la fenêtre…

L’amnésie, sous la forme du « devoir de mémoire » fige le passé en mausolées qui n’ont plus rien à dire :

  • ou c’est la nostalgie (ah ! ces Trente glorieuses ! ce de Gaulle !)
  • ou c’est le triomphalisme (ah ! la Grrrraannddde Victoire de 1945 ! la colonisation, enfin terminée !)
  • ou c’est l’Horreur absolue pédagogique à laquelle rien – jamais – ne pourra être comparé (l’Holocauste, plus jamais ça !).

Mais pour l’avenir, on fait quoi ? Le martyre des Juifs a déjà masqué le génocide rwandais comme l’éradication ethnique par les Serbes. De Gaulle sert d’alibi à tous les politicards qui veulent se faire un nom, à droite comme à gauche, voire aux extrêmes (eh oui, « Colombey-les-deux-mosquées » est un mot de de Gaulle à Alain Peyrefitte). Quant à l’État-providence, yaka conserver les zacquis, entend-t-on mâchonner à gauche. Comme si c’était évidemment possible sans rien changer dans un monde qui n’est plus le même, sans rien remettre en question alors qu’on a décolonisé justement pour permettre l’émergence de pays peuplés…

La mémoire sert d’alibi à tous ceux qui se sentent victimes de quelque chose – cela les dispense de se bouger, ils attendent des autres des hommages au détriment de la destinée commune. Il est de bon ton aujourd’hui de dénigrer l’histoire Épinal, simpliste mais qui soudait la nation. Elle fournissait au moins des exemples passés pour agir au présent. Aujourd’hui, c’est l’inverse, le présent manipule le passé pour exister ! L’expansion de la communication aboutit à la fragmentation de l’information ; plus personne pour faire la synthèse (regardez par exemple l’état lamentable du journalisme « citoyen », réduit aux invectives et dénonciations complotistes sur AgoraVox). Chacun reste dans la bulle revendicatrice de sa minorité communautaire, en braillant contre les autres pour se faire mousser…

Alors qu’il faudrait penser la guerre, l’État, la démocratie et la pensée, le mal et la peur :

  • « Nous avons oublié le sens de la guerre (les Américains tout au moins) », guerre continentale, coloniale, civile. Les États-Unis n’ont jamais été occupés au XXe siècle, ils n’ont jamais souffert des conséquences d’une défaite. Pour eux la guerre est « bonne », elle sert leurs intérêts et l’armée est glorifiée. Ce qui explique leur façon différente de la nôtre de concevoir les affaires internationales.
  • Essor des États-nations au début du siècle puis leur dissolution dans les traités, les multinationales, les organisations internationales, le libre marché des hommes, des capitaux et des marchandises. Démantèlement de l’État-providence qui veille aux besoins et minimise les risques. Peut-être faudrait-il réhabiliter l’État en partie, alors que la stabilité et le bien-être tenu pour acquis depuis 1945 peut être brutalement remis en cause par la dette, les délocalisations, le chômage de masse, la montée de ressentiment des déclassés, l’échec scolaire et la panne de l’ascenseur social ? Sans État, Haïti part à la dérive…
  • La démocratie se dilue dans l’économie quand tout va bien. Mais tout va-t-il si bien ? Il n’y a plus de grands récits de la Nation, de l’Histoire ni du Progrès, mais qu’y a-t-il donc à la place ? Les intellos ont disparu. Nés avec l’affaire Dreyfus pour dresser la justice face à la raison d’État, ils ont sombré avec le mirage communiste qui les a conduits à justifier la contrainte au nom de la liberté et la normalisation de la pensée au nom de prétendues lois de l’histoire (qu’ils étaient les seuls à pouvoir interpréter). Est-ce pour cela qu’il ne faut plus d’intellectuels ? Pourtant à l’Est, au Sud, ceux qui subsistent montrent leur utilité. Le prix Nobel chinois, la démocrate birmane, le journaliste cubain ou le cinéaste iranien disent l’enfermement de leur société.
  • A l’inverse, le terrorisme est amalgamé dans un seul sac. Abstraire la méthode pour en faire une menace globale ne nous permet pas de comprendre. Il y a là, comme hier avec le fascisme, « rétrécissement idéologique de notre champ visuel ». Il n’existe pas une Internationale terroriste mais de multiples groupes aux objectifs sans liens. De même le capitalisme n’est pas une Hydre monomaniaque mais se décline selon les cultures – et il a une histoire.
  • La peur ressurgit. Comment y faire face sinon en examinant « comment nos prédécesseurs du XXe siècle ont réagi à ces dilemmes, par bien des côtés, comparables » ? La peur est le mal du siècle : « La peur du terrorisme, bien entendu ; mais aussi, et peut-être plus insidieusement, la peur d’un changement rapide au point d’en être incontrôlable, la peur de perdre son emploi, la peur de céder du terrain à d’autres dans une distribution toujours plus inégale des ressources, la peur de perdre le contrôle des circonstances et routines de la vie quotidienne. Et peut-être surtout, la peur que nous soyons incapables d’infléchir le cours de notre vie, mais aussi que les détenteurs de l’autorité aient perdu la main au profit de forces qui leur échappent. »

Pas mal vu pour ce que nous vivons aujourd’hui !

  • Peut-être les leçons du siècle montrent-elles que seule la politique a le pouvoir de donner confiance à une société ?
  • Qu’elle est la contrainte collective débattue et assumée pour assurer certains filets de sécurité sociaux par une relative restriction des inégalités de revenus et de richesses ?
  • Que l’État est donc nécessaire, pas en tout, mais tout à sa place ?

« Dans un monde de plus en plus polarisé entre des individus isolés et exposés, et des forces mondiales échappant à toute régulation, l’autorité légitime de l’État démocratique pourrait bien être la meilleure espèce d’institution intermédiaire que nous puissions imaginer. » Après tout Beveridge, l’inventeur après 1945 de l’État-providence, était un libéral. Tout comme le père du libéralisme, Adam Smith, avait écrit un « Traité des sentiments moraux ». Nul n’envisage l’économie libérale sans politique régulatrice. Fernand Braudel n’a admirablement montré dans l’histoire : les capitalismes puissants sont ceux qui prospèrent à l’abri de sociétés où l’initiative est servie par un État affirmé. Que fait d’autre la Chine aujourd’hui ? Et les États-Unis ? La France est devenue trop petite face aux mastodontes mondiaux, mais que fait l’Europe ?

L’alternative, car il y en a une selon l’auteur, est inquiétante : « Notre culte contemporain de la liberté économique, associé à un sentiment accru de peur et d’insécurité, pourrait se solder par un recul des services sociaux et une régulation économique minimale, mais s’accompagner d’une large surveillance gouvernementale des communications, des déplacements et de opinions. » Une sorte de fascisme doux.

Il donne largement à penser, Tony Judt, non ?

Tony Judt, Retour sur le XXe siècle – une histoire de la pensée contemporaine (Reappraisals), 2008, édition Éloïse d’Ormesson, octobre 2010, 619 pages, €25.65

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Marine Le Pen pour 2012 ?

Article repris par Medium4You.

Droite, gauche, tout a changé avec la crise. 2012 ne sera pas 2007.

La question de la droite est celle du communautarisme national. La nuisance Le Pen ne se posait pas en 2007, car l’on sortait d’une quinzaine d’années Chirac (Premier ministre puis Président) et d’une dernière année Jospin catastrophique, le social s’usant dans la démagogie dépensière et clientéliste. Autant elle se pose avec la nouvelle Marine. Il n’y en avait en 2002 que pour le « social », sésame et mantra de la gauche d’époque, ce qui signifiait pour les trois quarts de la population votante des classes populaires et moyennes inférieures : du fric pour « tous » mais pas pour nous. Le « tous » était réduits aux zexclus et autres immigrés ghettoïsés. Sans que baisse la délinquance ni les incivilités, ni même la revendication communautariste islamiste, au contraire. Avec talent, Nicolas Sarkozy a récupéré ce ressentiment des « petits » avec le karcher et le travailler plus pour gagner plus. Il y avait là un projet concret de société, à court terme certes, mais comme patch acceptable au pacte républicain après l’ère des rois fainéants, de Mitterrand II à Chirac II.

Hélas ! Les pesanteurs de la toute-puissante Administration (décrets d’applications qui tardent ou ne sont jamais sortis, mammoutherie éducative, bureaucratie dantesque de la santé…), les lobbies de toutes sortes (surtout à l’UMP), l’euphorie de nouveau riche du candidat parvenu, la crise financière devenue économique et européenne, ont conduit Nicolas Sarkozy à faire du cosmétique. Des effets d’annonce non suivis d’effets concrets ; une « paix sociale » achetée à coup de millions sur les régimes spéciaux ; une tétanisation de l’emploi qui gèle tout allègement de subventions aux patrons et tout rabot de niche fiscale orientée entreprise. Quel sera le projet 2012 de la droite pour l’avenir ? Difficile de le dire. En tous cas pas la rupture comme en 2007. Marine Le Pen récupère les protestataires de droite.

La question de la gauche est celle du projet de société. Vouloir une Europe plus sociale avec souci des travailleurs, des familles et de l’environnement, investissement d’État dans les infrastructures que le marché juge non rentable, régulation du marché financier, priorité à l’éducation et à la formation, tout cela est bel et bon. Et probablement indispensable pour les assises d’un capitalisme durable. Mais prolonger l’État-providence en l’adaptant à la marge n’est pas en soi un projet. La politique exige autre chose, une claire vision du monde qui émerge et ses conséquences réalistes sur le vivre ensemble. Qu’est-ce qu’une bonne société ? Silence de mort à gauche. Est-ce le passé proche idéalisé des années pré-11 Septembre ? Les Trente glorieuses enfuies, où existaient deux blocs, les deux tiers de l’humanité dans le sous-développement et des frontières ? Est-ce le « mouvement social » depuis 1936 avec les zacquis sacralisés ? Qu’en est-il du projet de gauche dans ce nouveau monde globalisé où les deux tiers sous-développés émergent à la production ?

La gauche se pose en protestation permanente contre tout ce qui change l’âge d’or (fantasmé). Et comme brailler en manif est à peu près la seule expression « de gauche » qui reste, cela montre son impuissance à proposer. Au fond, la gauche proteste contre TOUT ce qui change. Est-ce autre chose que du conservatisme ? Il y avait bien eu un espoir avec Ségolène Royal et ses promesses de « démocratie participative ». Mais cela a tourné court, entre la légèreté de la candidate et les réticences d’un parti de vieux, principalement fonctionnaires, à penser autrement la vulgate marxiste de leurs années de jeunesse. Aujourd’hui, Ségolène Royal dit seulement « j’ai envie ». C’est bien, mais c’est peu. Envie de quoi ? D’un noir désir d’avenir en style Harlem ? Marine Le Pen va récupérer les protestataires de gauche pour qui entre les blancs bonnets et les gueulards sans avenir, elle reprétente « la France ». Et c’est quand même quelque chose de plus que la soupe Mélenchon, « la France ».

Or la France n’est pas dans le cas de la Tunisie, qui émerge par les émeutes de 23 ans de pouvoir autoritaire clientéliste. La « révolution » fait peut-être bander la gauche, mais Nicolas Sarkozy n’est élu que depuis 4 ans. Même si Michèle Alliot-Marie aurait mieux fait de se taire en proposant au Président Ben Ali le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre (elle vient de rectifier), le grand chambardement n’est qu’un fantasme dans la mesure où la société civile n’est pas brimée en France comme elle l’est en Tunisie. D’autant qu’il s’agit pour l’instant, selon une analyse marxiste, d’une révolution bourgeoise de classe moyenne éduquée hantée par le chômage et la corruption des élites, révolution faite en 1789 déjà. L’individualisme « postmoderne » fait en France du chacun pour soi et de la laïcité publique un état de fait.

Ce pour quoi l’essor Le Pen est un symptôme qui va compter cette fois en 2012. Nous l’avons écrit, le vieux raciste pétainiste s’est métamorphosé en femme moderne qui fait de l’intégrisme républicain son credo. De quoi revitaliser le pacte national, après tout bien aimé des Français. Bien sûr, il y a du fascisme dans le projet Le Pen. Il ne faut pas avoir peur des mots à condition de les définir. Qu’est-ce que le fascisme ? Le primat de la force sur le droit, de la Nature (devenue religion) sur la culture (comme processus de civilisation des instincts). Cela se traduit par un darwinisme national (on disait hier « racial ») et un darwinisme social. Les étrangers et les faibles sont rejetés, boucs émissaires faciles de tous les maux de la société. Il s’agit bel et bien d’un communautarisme, mais français, blanc, chrétien.

L’Ennemi, c’est l’Arabe. Il est le symbole de l’immigré, du pauvre, du musulman – au fond tout ce qui n’est pas « national » et – pire ! – celui qui a chassé la France du département français d’Algérie. Plus largement, l’ennemi est tout ce qui permet à l’Arabe de venir et de rester en France en revendiquant ses coutumes : 1789 qui fait par principe (après l’Évangile…) les humains tous égaux entre eux sur la terre, le libéralisme qui relativise les cultures, le socialisme marxiste qui néglige les idées et les coutumes pour se focaliser uniquement sur la production et les « moyens », la mondialisation anglo-saxonne qui permet le libre-échange des hommes.

D’où pour les Le Pen, père et fille :

  • Refus de la mondialisation
  • Refus de l’Union européenne
  • Refus de la société multiculturelle

Cela parle aux chômeurs ouvriers, jeunes ou seniors ; cela parle aux déclassés, diplômés précaires, petits commerçants, agriculteurs endettés, épargnants lésés. Comme sous Mussolini, c’est le Peuple (entité idéale) contre les élites, les petits contre les gros, les nationaux contre les étrangers allogènes.

La France va-t-elle suivre cette démagogie qui joue des peurs et des fantasmes, prenant ancrage dans la crise économique et l’enrichissement indu de quelques-uns ? Nous ne le croyons pas. Marine Le Pen, puisqu’elle a gagné ses « primaires », va certes engranger des voix protestataires.

  • Hier elles allaient au parti communiste, sans que les Français ne veuillent une dictature stalinienne ;
  • Demain elles iront au Front national sans que les Français ne veuillent une dictature fasciste.

Car l’ambiguité Le Pen est là : si les Français sont volontiers bonapartistes, autoritaires et caporalistes, ils sont héritiers de la Révolution et les Lumières. Les populistes souhaitent – n’en déplaise à la gôch ! – un Sarkozy+ et pas un néo-Mussolini. Le fascisme, quelle que soit son origine (mussolinien, hitlérien, franquiste, salazariste, pétainiste), est anti-1789, national-conservateur, pas universel-émancipateur : il souhaite le retour à la société organique où le Chef incarne le Peuple comme entité ethnique, religieuse et culturelle (une foi, une loi, un roi). Pour les Français d’aujourd’hui, l’intégrisme républicain oui, le racisme, non ; la souveraineté oui, la sortie de l’euro, non ; l’interdiction du voile oui, les tabous sur le nombre de Noirs ou d’Arabes délinquants, non.

L’électeur, qui a parfaitement compris les suffrages sous la Ve République, envoie un « message » aux politiciens qui, de toute façon, gouverneront. S’il existait une proportionnelle à l’Assemblée, il y aurait plusieurs dizaines de députés du Front national. Mais ils devraient en ce cas débattre publiquement et proposer ce qui est possible (et pas un fantasme). Leur score fluctuerait en fonction de leur réalisme et des alliances qu’ils seraient capables de nouer en fonction des circonstances. Pour la présidentielle, c’est autre chose. Nous l’avons vu en 2002, Le Pen n’a guère ramassé plus que son plein de voix du premier tour au second. Chirac n’était pas aimé, mais mieux valait Chirac.

En 2012, le Front national risque donc de diviser la droite au premier tour, mais la gauche encore plus. Marine apparaît plus charismatique que Martine devant le populaire, et moins technocrate féministe que Ségolène. Mélenchon divisera plus encore à gauche, surtout si DSK ne se présente pas. Au second tour Nicolas Sarkozy, malgré ses défauts, a des chances de l’emporter – par division à gauche et par montée de l’extrême à droite. Il ne s’agit pas de ‘whishfull thinking’ mais du point de vue de l’analyste politique : le président actuel pourrait apparaître en rassembleur, modéré, avec la légitimité du sortant.

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Le Pen lance sa Marine

Article repris par Medium4You.

Marine Le Pen commence à effrayer la droite comme la gauche : pensez, elle prend à tout le monde ! Il n’y avait que quelques trois cents adhérents à Lyon lorsqu’elle a fait sa sortie provocatrice sur « l’occupation ». Les Musulmans occupent une part du territoire républicain par leur prière dans les rues chaque vendredi. Elle a attiré par curiosité 3,3 millions de spectateurs sur France2. Marine Le Pen est créditée de 27% d’opinions favorables dans un sondage Ipsos-Le Point (19% dans un sondage BVA-L’Express) et de 17% d’intentions de vote au premier tour de la présidentielle… en 2012.

Rien d’un raz de marée mais plutôt un brise-glace, il faut savoir raison garder : le fascisme n’est pas de retour, il a toujours été là, tapi comme l’herpès dans les profondeurs électorales. Briser les tabous de la moraline est son rôle. Mais Marine remplace Jean-Marie et, avec elle, la modernité femme submerge le vichysme lepénien à l’énergie bandée. Faute de jus, ce virilisme n’a pas éclaté, mais l’inversion est peut-être plus insidieuse : Marine est femme, plus séductrice, et renouvelle les thèmes de la droite extrême.

  • Elle a choisi d’éluder l’ordre moral au profit de la laïcité ferme.
  • De remplacer l’antibolchevisme par l’anticléricalisme – contre les imams et autres ayatollahs.
  • De substituer à l’antisémitisme traditionnel son autre versant (toujours sémite) anti-arabe.
  • D’opérer un tour de passe-passe de l’étatisme paternaliste à la Pétain au néo-jacobinisme botté de tendance plutôt mussolinienne dont les modèles d’aujourd’hui sont Poutine et le PC chinois.
  • De réévaluer l’Occupation sous la forme du Mal (contrairement à son père) en établissant l’équivalence (évidente dans les cercles d’extrême-droite israélienne) intégristes musulmans = nazis.

Rien de neuf là-dedans, on ne change pas son électorat par décret. Les analyses faites il y a quelques semaines demeurent. Il y a simplement qu’un écho se propage, il résonne dans l’opinion et retentit sur les politiques affaiblis. D’où agitation et caquetages. Laïcité et ordre républicain ne sont-ils pas des thèmes de gauche ? Souverainisme et protection ne sont-ils pas des thèmes de droite classique ? Chacun se sent chatouillé, comme le dit joliment Jean-Louis Bourlanges, par la Bête qui monte, qui monte…

Est-ce inquiétant ? Pas plus qu’autre chose. Marine s’adresse au populaire, largement délaissé par la gauche socialiste et bien laissé pour compte par la droite ploutocratique (affaire Bettencourt, connivence minable Copé/Jacob pour exonérer les députés menteurs sur leur patrimoine). Seul Mélenchon occupe le terrain, s’amusant à faire du Marchais quand il dit « je prends tout ». Marine a plus de talent que Jean-Luc et elle va probablement croquer sur son audience car, elle, se garde bien de rien « prendre ». Elle n’a le couteau entre les dents que pour les étrangers : les Arabes et les technocrates de Bruxelles ou de Washington.

Dans une conjoncture de crise financière occidentale, les petits sont délaissés par les gros et les financiers cosmopolites dédouanés par les politiciens. La Chine, au jacobinisme botté de parti unique, y échappe. D’où la tentation d’y prendre modèle. Sur l’exemple des années trente, le parlementarisme laisse trop la place aux parlotes lentes, aux compromis boiteux et aux affaires cyniques. Le régime autoritaire est une tentation pour ceux qui cherchent un bouc émissaire et se veulent un avenir identitaire. La France n’est pas la seule en Europe à voir remonter sa droite extrême : il en est de même en Autriche, aux Pays-Bas, en Norvège, en Suède, en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Belgique, en Serbie, en Russie…

Les thèmes sont porteurs, bien que démagogiques :

1. Le choc de civilisation entre deux millénaires chrétiens au compromis laïc depuis un siècle (loi de 1905) et l’irruption en une génération de 10% de la population d’origine musulmane. Religion qui se revendique haut et fort, avec pratique plus assidue des rites et menace de l’internationale terroriste. A cela, Marine Le Pen répond : laïcité intransigeante.

2. Le choc de la mondialisation en régime de libre-échange qui oblige à comprimer les salaires et à délocaliser, faisant s’effondrer des pans entiers d’industries. A cela, Marine Le Pen répond : sortie des traités et protectionnisme.

3. Le choc de l’immigration, des nomades aux sans-papiers qui encombrent l’espace médiatique par leurs écarts à la loi et leur misère sans que rien ne puisse tarir ce tonneau des Danaïdes. A cela, Marine Le Pen répond : égalité républicaine, mais pour les citoyens seulement, donc retour des frontières.

4. Le choc financier qui, après la quasi-faillite des banques sauvées par les États, voit ces mêmes États menacés par « les marchés financiers » avec dégradation de leur notation d’emprunt. A cela, Marine Le Pen répond : sortie de l’Europe, sortie de l’euro, dénonciation de l’OMC, révision de l’alliance OTAN.

Tout cela résonne en profondeur dans la population. Certains relativisent parce qu’ils ont fait des études, connaissent l’histoire, voyagent et voient plus loin. D’autres prennent les choses au premier degré, se constatant menacés ici et maintenant par le rapport différent de l’islam à la religion, par le chômage qui les saisit, par les aides sociales « qui vont toujours aux mêmes », ceux qui lapinent et font de leurs gosses des Français par le sol mais qui refusent de s’intégrer et trafiquent la drogue ou font tourner la Blanche, par les impôts qui augmentent pour payer les bonus des banquiers impunis et les frasques des politiciens au pouvoir.

La gauche a peur parce qu’elle est bridée par ses tabous antiraciste et anticolonial, réduisant tout au social, donc aux « moyens ». Elle ignore ce qui reste après formatage républicain : le faciès. Et déverser de l’argent ne suffit pas, on l’a vu dans l’Éducation nationale comme dans les programmes de réhabilitation des banlieues.

La droite prend peur parce que Sarkozy flanche. Lui qui avait si bien su ravir au tribun Le Pen nombre de ses électeurs par son approche sécuritaire et son avenir pour la France qui se lève tôt et qui travaille, a accouché de souris. Le karcher n’est pas passé sur les banlieues, les réformes coûtent cher et sont à refaire pour la plupart, le travail disparaît sans que les obstacles réglementaires n’aient vraiment changés, ni que les charges soient moindres…

Marine Le Pen profite de l’affaiblissement des forces traditionnelles : UMP, centre et PS. Elle peut donc gratter des voix à droite comme à gauche parmi les déçus du sarkozysme, des socialistes et même de Mélenchon. Mais cela donnera combien ? De 12 à 20% peut-être, comme dans les meilleures années Le Pen ou les meilleures années du Parti communiste français, l’ancien parti tribunicien. Et puis après ? Réussira-t-elle un nouveau 2002 en parvenant au second tour ? Pourquoi pas si les Socialistes sont toujours aussi divisés et peu crédibles – mais pour quoi faire ?

Marine n’a aucun programme crédible et l’avenir qu’elle présente est bouché. Il se réduit à la fin du monde, la fin de l’union en Europe, la fin de la monnaie mondiale-bis.

Le village gaulois, mais sans potion magique, est démagogique, donc sans prise sur le réel. On ne peut manipuler que les peurs et les fantasmes. KriegsMarine pèsera probablement – elle pèse déjà sur la Droite populaire. Tous les grands partis infléchissent leur discours vers ses thèmes. Peut-être (dans dix ans ?) le FN réussira-t-il à nouer une alliance à droite pour les élections car les petits gars de la Marine, très militants, sont présents sur le terrain. Peut-être auront-ils quelques députés si la proportionnelle est décidée (grande revendication de gauche !).

Mais il faudrait à mon avis un effondrement analogue à celui des années trente en Allemagne pour que Marine Le Pen parvienne à la présidence de la République !

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Jacqueline de Romilly faisait vivre la Grèce antique

Article repris par Medium4You

La doyenne de l’Académie française vient de s’éteindre à l’âge de 97 ans. Elle laisse la trace d’une éducation classique, au sens noble du terme, sens bien vieilli aujourd’hui. Elle a milité toujours pour que vive la Grèce, l’antique, ce pays vivace tourné vers le présent, vers l’aménagement politique de la cité et vers le bien vivre. Coincés qu’ils étaient entre la civilisation du mausolée et celle du monastère, entre l’Égypte éternisant la mort en cette vie et le catholicisme tout entier tourné vers l’au-delà, les Grecs étaient la lumière.

Heureusement pour nous, la Renaissance vint, qui fit redécouvrir la grande santé du corps, les élans du cœur et la logique de raison. Dans ‘Pourquoi la Grèce’, paru en 1992, Jacqueline de Romilly décrivait à merveille ce souffle léger de la liberté et l’amour de l’humain tel qu’il est, mesure de toute chose. L’historienne note « un surgissement extraordinaire », une pensée qui s’aiguise et, avec Homère « une densité intemporelle ». Le Vème siècle grec (avant JC) a eu « une influence incroyable » dans l’histoire de l’humanité. Ce siècle athénien a inventé la démocratie et la réflexion politique. Il a créé la tragédie et, en moins de cent ans, a vu se succéder trois auteurs immortels : Eschyle, Sophocle et Euripide, portés par leur société. Ce même siècle a donné forme à la comédie avec Aristophane, a inventé l’histoire comme objet d’étude scientifique avec Hérodote puis Thucydide. Il a vu la construction de l’Acropole et les statues de Phidias. Il a été le siècle de Socrate…

Le philosophe condamné pour pédophilie en son temps (il subvertissait les jeunes gens !) s’est suicidé à la cigüe. Mais Socrate, dans les dernières années de ce fameux Vème siècle, a formé les jeunes Platon et Xénophon, et ces disciples des Sophistes qui venaient d’inventer la rhétorique. Une nouvelle médecine fondée sur l’observation et l’expérimentation a vu le jour, sous Hippocrate.

Quel effort vers l’humain ! Quelle tension vers l’universel ! Les ruines de marbre comme les statues de pierre nue émeuvent encore, surgies de deux millénaires et demi. La fierté du maintien ne va pas sans pression d’un irrationnel volcanique qu’on sent dans l’inquiétude des yeux ou l’infime raidissement des muscles. La Grèce antique n’est pas l’idéal d’un monde hors du nôtre, peuplé de dieux, mais le naturel humain d’ici-bas tendu vers l’harmonie. Bien vivre, c’est être en équilibre. Ne pas nier les forces souterraines des instincts puissants et des passions délirantes mais les maîtriser par la raison, tels des étalons sous la poigne du dompteur. C’est un effort de chaque jour. D’abord une conquête de l’âge tendre vers l’âge adulte, d’où l’importance accordée à l’éducation du corps, de la raison et de l’âme avec les sports guerriers, la logique dialectique et la musique ou les mathématiques. Ensuite un effort adulte pour être à l’aise dans son existence : heureux dans sa cité, avisé en affaires, soucieux du droit et de la justice.

L’effort constant mène au tragique car des ombres venues de loin et du profond remettent en cause sans cesse l’élan vers la lumière. « La tragédie naît et meurt avec le grand moment de la démocratie athénienne » p.185. Elle participe du même mouvement fondamental que l’éloquence, la réflexion politique ou l’histoire. Le tragique est lucide, il n’a pas la froideur du penseur qui deviendra scientifique et qui croira tout savoir. D’où ces délires de la raison des départements carrés de notre Révolution, du positivisme technocrate qui sévit encore et des subprimes financières. Bercé trop longtemps aux téléologies platoniciennes et bibliques, nous avons oublié que le monde est tragique. Le mérite de Jacqueline de Romilly est d’ouvrir la Grèce à autre chose qu’à préparer le christianisme, ce que les écoles ont enseigné durant des siècles.

La tragédie conduit tout droit à la philosophie. Cette discipline est l’émancipation de l’esprit humain des superstitions et des injonctions cléricales dont le pouvoir se fonde sur la peur de l’au-delà. Plutôt que les discours habiles, masques des passions, Socrate pratique la maïeutique, la méthode critique qui apprend à penser par soi-même. Pourquoi la Grèce ? – mais parce qu’elle dit « liberté » ! Merci de nous l’avoir montré à la grande dame des lettres qui est partie.

Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ? 1992, Livre de poche, 316 pages

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Contre le Front national

« Qu’est ce qui justifie un tel mépris de ce parti, de ces militants ? C’est ça la vraie question de fond ! » Tel est le récent cri du cœur d’un jeune tenté par l’extrémisme lepénien. Cette interpellation est juste, il nous faut y répondre. Il n’y a de tabous que pour les croyants ou pour ceux qui ne savent pas quoi dire.

Marine n’est pas Martine, elle ne prend pas le ‘t’, mais elle en a le caporalisme. Elle proclame la priorité à la nation, État fort et protectionnisme. Cela veut dire abandonner l’euro, quitter l’Europe et autoriser (comme la Fed) la Banque de France à créer de la monnaie sur demande du gouvernement (« sortir de la loi de 1973 »). Les ennemis sont imaginés (version Épinal) et amplifiés par la propagande pour souder les militants. Ils sont clairement identifiés : le mondialisme (américain), l’islamisme (arabe) et les financiers (évidemment juifs, mais c’est subliminal).

Politiquement, les « totalitarismes » désignés par le Front national sont des idéologies cosmopolites issues des Lumières, de libérales à libertaires. Ces mauvaises idées voudraient débiliter l’identité française (essentielle, pas historique) pour la métisser d’immoralisme (mai 68), d’intolérance islamiste, de petits compromis marchands et d’allégeance à la toute-puissante Amérique du melting pot racial. Ces contraintes s’appellent donc traités européens, marchés financiers, euro, OTAN, world culture (Disney, Coca, McDo, rock, Hollywood…). Comme chez Orwell, « la liberté c’est la contrainte » ; dénoncer les traités et la coopération avec les autres nous laissera seuls – donc soumis à l’État total (vieux rêve fasciste issu des César romains, du Pape catholique et de la monarchie absolue louisquatorzienne). Le FN incarne une volonté collective de discipline dont la vertu s’incarne dans un chef. Il s’agit de substituer à la stagnation parlementaire, qui fait alterner le pouvoir d’une clientèle à l’autre, un destin de peuple homogène dont l’État est l’instrument. Tel était le fascisme mussolinien, tel reste le Front national français.

Économiquement, le prix Nobel d’économie français Maurice Allais est récupéré. « Les trois grands économistes qui m’ont de loin le plus influencé », disait-il, sont Léon Walras, Vilfredo Pareto et Irving Fisher. Lui qui se disait ‘libéral socialiste’ qu’a-t-il à voir avec le Front national ? Il a prôné une certaine forme de protectionnisme, a eu des doutes sur l’euro et préférait un jacobinisme tempéré et une confédération d’États plutôt qu’une Union européenne. Mais il était libéral – non par idéologie mais par rigueur scientifique. Il préférait nettement le marché à l’arbitraire inefficace du Plan des technocrates. Il a condamné les dévaluations politiques et la démagogie fiscale. Or le jeu de l’économie n’existe pas dans l’État organique : tout est soumis à la politique donc au parti au pouvoir. Quand il n’existe plus de traités, de Banque centrale indépendante et de contrats internationaux, tout passe par l’État, qui décide de tout.

Socialement, le Front national réunit les aigris. Les petits commerçants effarés de la concurrence des grandes surfaces, les petits agriculteurs exploités par la grande distribution, les petit-bourgeois effrayés par la petite délinquance, les plus de 65 ans angoissés par les incivilités, les 16-24 ans en concurrence pour les postes peu qualifiés, les redressés du fisc et les recalés des prêts bancaires. En bref tous ceux qui se sentent déclassés ou menacés dans leur existence péniblement acquise, ou à l’avenir incertain parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi. Le fond culturel du FN fait de l’homme un sauvage qu’il s’agit de discipliner par la contrainte collective pour lui faire servir le Peuple incarné dans l’État. La civilisation et son processus social n’est qu’hypocrisie, seuls comptent les rapports de force. Les fascistes sont des petit-bourgeois sérieux, durs à la peine.

En termes d’image de soi, chacun se compare à ses pairs et aux groupes sociaux immédiatement inférieurs. Il s’agit de se valoriser aux yeux des semblables et de se sentir légitime aux yeux des immédiatement inférieurs. C’est là où la haine des racailles, la peur des banlieues et l’alarme islamiste entonnent les trompettes populistes. Tout tourne autour, revient sans cesse à ces faits sociaux bruts. Ce sont de vraies questions, mais elles sont de société et de culture avant d’être ethniques. Il n’existe aucune « race gauloise », la France s’est peuplée de divers apports aussi bien germains que latins, celtes que vikings, avec nombre d’apports italiens, espagnols, polonais, russes, allemands et autres dès avant le XIXe siècle.

A ces interrogations légitimes sur l’identité, l’ascension sociale et l’avenir culturel, les élites bobos n’apportent pas de réponses. Elles vivent en ghetto, s’auto-congratulent dans les médias, font snobisme de l’existence jet-set et de l’art contemporain comme placement, méprisent les bons vieux auteurs littéraires, les chansons ou les peintres ‘pompiers’, dédaignent même de parler français au profit des anglicismes. En bref tout ce qu’aime bien le populaire. La bourgeoisie mêle la politique et les affaires et se reproduit en vase clos, écoles privées, lycées et prépas élitistes, grandes écoles et rallyes réservés. Mais les réponses du Front national sont simplistes : repli sur soi, xénophobie, protectionnisme, sortie de l’euro, les étrangers dehors…

La différence avec l’autre souverainisme, celui de De Gaulle saute aux yeux : le général déclarait Français tous ceux qui bâtissent la France debout, sans exclusive d’origines ; il avait pour ambition d’adapter la France au monde et pas de la replier sur son passé. Pour cela, il considérait le temps long et la géopolitique : le savoir-faire français (qu’il appelait la grandeur, on dit aujourd’hui les avantages compétitifs) et l’Europe de l’Atlantique à l’Oural dans un monde multipolaire.

Le Front national préfère une France du Maréchal où seule la terre ne ment pas (tous les autres investissements sont ploutocrates ou pire… juifs ! ce bouc émissaire de tous les maux). Des frontières hérissées de flics anti-immigrés, anti-capitaux et anti-marchandises chinoises, un ministère de l’Intérieur hypertrophié, des interdits partout et le triomphe de la Morale. Ce serait le retour à l’Ancien régime, si cher à ceux qui n’ont jamais accepté la révolution française. Or la France a un double héritage que tout patriote ne peut que prendre tel qu’il lui est transmis parce qu’il vit en 2010 et pas en 1780. Selon le mot de l’historien, le Français véritable « vibre au sacre de Reims comme à la fête de la Fédération ». Il y a d’autres réponses que celles du Front national aux vraies questions qui taraudent le populaire.

Il faut lire le ‘Gilles’ de Drieu la Rochelle, le ‘Qu’est-ce que le fascisme’ de Maurice Bardèche et les mémoires d’Albert Speer ‘Au cœur du Troisième Reich’ pour comprendre le conservatisme foncier de ce courant de droite qui se dit « révolutionnaire ». Leur révolution n’est pas celle des Lumières mais celle des astres. Nous sommes dans le 360° : hantise de la souillure, obsession purificatrice, retour aux origines fantasmées, régression foetale, éternel retour du même, rencogné sur le cocon social-national. Surtout pas de progrès mais l’essence des choses, l’inné des êtres et les ordres professionnels figés, au service d’un État total.

C’est ça la politique, rien à voir avec l’objectivité, la science, la vérité ou même le bon sens. Nous ne vivons tout simplement pas dans le même monde.

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Primaires PS ou machine à faire des pâtés

Étonnant pour un parti rempli de préjugés « gauchistes », selon les termes des télégrammes diplomatiques révélés par WikiLeaks, de se référer à l’exemple du grand frère américain pour singer ses primaires. C’est pourtant ce qu’a décidé le Parti socialiste, dans la foulée d’un démocratisme de saison plus que de raison. La « transparence » est à la mode mais la société de caste française y est allergique. « Le pouvoir ! Monsieur Elkabbach, le pouvoir ! » Ainsi parlait Mitterrand par la voix de sa marionnette. Les militants gardent jalousement le privilège d’être initiés, tandis que les élites se préservent dans la société de cour. Monsieur de Villepin peut fustiger la paille autour de Nicolas Sarkozy, il feint d’ignorer la poutre sous Chirac qui imitait Mitterrand !

Les Socialistes n’ont rien compris à la Vème République. Par atavisme de notables ou refus viscéral de la personnalisation, nul ne sait vraiment. Ce pourquoi le chef des Socialistes n’est que Premier secrétaire. L’hypocrisie vient de loin, le premier Pape n’était-il pas que la « pierre angulaire » sur laquelle était bâtie l’église du Christ ? Tout électeur l’a compris depuis Lénine, dont le Parti socialiste n’a fait que singer les mœurs politiques après la scission du Congrès de Tour en 1920 : le Premier secrétaire est le leader « naturel » (désigné par les Organes), dont le chef du parti. Tout comme à droite le chef de l’UMP devient le candidat naturel à la présidence. Donc chacun s’attend à ce que Martine Aubry soit la candidate « naturelle » du parti aux prochaines présidentielles. Même si, disent les mauvaises langues, elle n’a été élue qu’à la Bush grâce aux trouilloteuses de certaines fédérations, ou à l’iranienne par ses Gardiens de la révolution.

Or il n’en est rien. Le PS hésite entre les primaires à l’américaine, issue du système présidentiel pur, et la désignation d’un candidat dans un système parlementaire classique.

• Aux États-Unis, un seul tour, pas de concours de beauté préalable : donc nécessité de se rassembler malgré les nuances parfois très fortes (qu’y a-t-il de commun entre les conservateurs et les libertariens ?). Les partis sont des machines électorales à faire gagner, à force de gros sous et de militantisme original (Internet pour Obama, les Tea parties pour les Républicains). Les primaires servent à élaguer les faibles ou les peu médiatiques, et à faire connaître celui qui peut devenir « le » président. Ce pourquoi un presqu’inconnu du grand public peut être élu. C’est son personnage qui compte, image issue de sa personnalité mais aussi de sa prestance et de sa capacité à réagir face aux caméras en situation de stress.

• Au Royaume-Uni, les choses sont claires dès le départ : le chef du gouvernement sera le chef du parti arrivé majoritaire aux élections législatives. Aucune surprise, sinon l’émergence plus ou moins forte d’une troisième voie, qu’elle soit idéologique (Tony Blair) ou partisane (le parti libéral). Les partis sont des groupements d’intérêts dont l’idéologie dominante est pragmatique, s’adaptant avec souplesse aux aléas du temps et des luttes de classes. Les dirigeants sont élus dans les partis selon une procédure bien établie et contrôlée. La personne compte moins qu’en régime présidentiel, l’équipe et ses équilibres politiques ont une plus grande importance.

Rien de tel au PS. Les primaires se veulent une avancée démocratique comme aux États-Unis, mais retardée pour cause d’appareil et de petits arrangements entre amis. Si les Socialistes désignaient dès le début de la législature leur leader, le problème de sa légitimité ne se poserait pas. Le parti aurait cinq ans pour se mettre en ordre de bataille et creuser ses idées. Le candidat/la candidate pourrait grouper autour de lui une équipe prête à gouverner ou à tester ses idées, l’équivalent du shadow cabinet anglais. Mais ce n’est évidemment pas comme cela que ça se passe…

Le Parti socialiste reste en effet tiraillé entre une moitié sociale-démocrate comme dans le reste de l’Europe, et une moitié gauchiste-léniniste comme il y a trente ans. Seul un Mitterrand, politicien rusé et aguerri, peut marier cette carpe et ce lapin en laissant croire à tout interlocuteur qu’il est bien d’accord avec lui, tout en mettant en concurrence les idées et les programmes – lui se contentant de régner, souverain. N’est pas Mitterrand qui veut : ni Jospin, ni Delors, ni Royal, ni Aubry n’y ont réussi. Seul DSK y parvient, mais parce qu’il est loin et se tait, tenu à la réserve par son mandat au FMI. Dominique Strauss-Kahn est un peu comme feu le roi de France : tout ce qui survient l’est en son nom, mais il n’est pas forcément au courant et quiconque peut venir solliciter sa grâce. Imaginez qu’il entre en campagne : ce charisme s’écroulerait. Obligé de prendre position, il s’aliénerait aussitôt tous ceux qui le trouvent trop ou pas assez. Ainsi s’explique à mon avis la diagonale du fou opérée par Ségolène Royal. Refusant le coup d’État permanent du gaullisme version 1962, les Socialistes sont condamnés au coup d’éclat permanent, simplement pour exister dans le système.

Le Parti socialiste a donc mal choisi sa formule. Ne voulant vexer idéologiquement personne, ni faire du parti une machine à élire, il n’a réussi qu’à monter une machine à perdre. Cela me rappelle ces vieux buvards du début des années 1960, où était dessinée un impeccable appareil plein de rouages, de poulies, de leviers et d’engrenages. Il était merveilleux à l’œil de suivre la logique des forces du point A à remplir de sable au point B d’arrivée. De quoi rêver lorsque la classe ennuyait. Sauf que le résultat était… un tout bête pâté de sable qu’on aurait fait aussi bien avec un seau.

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Albert Camus fustige la France haineuse

Dans son avant-propos de 1958 à ses ‘Chroniques algériennes – Actuelles III’, Albert Camus n’évoque pas seulement le climat délétère de la période. Il généralise un tempérament français depuis la Révolution et peut-être même d’avant.

Il évoque « une France déjà empoisonnée par les haines et les sectes. Il y a en effet une méchanceté française à laquelle je ne veux rien ajouter. (…) Depuis vingt ans, particulièrement, on déteste à ce point, chez nous, l’adversaire politique qu’on finit par tout lui préférer, et jusqu’à la dictature étrangère. Les Français ne se lassent pas apparemment de ces jeux mortels. Ils sont bien ce peuple singulier qui, selon Custine, se peindrait en laid plutôt que de se laisser oublier. Mais si leur pays disparaissait, il serait oublié, de quelque façon qu’on l’ait maquillé et, dans une nation asservie, nous n’aurions même plus la liberté de nous insulter. »

C’était avant guerre l’apanage de la droite que de fustiger la république et le parlementarisme. Plutôt Hitler que Blum ! La haine contre les partageux était plus forte que le patriotisme, aboutissant à la Collaboration et aux dénonciations de clocher par millier auprès de la Gestapo.

Après la guerre, ce fut l’apanage de la gauche que de fustiger le régime impuissant et son libéralisme. L’œil de Moscou était le phare universel de la pensée et les Français adorent se vautrer au pied de l’universel, croyant ainsi exister. Plutôt rouges que mort ! La haine de l’Amérique était plus forte que le patriotisme, aboutissant à ces trahisons de militants scientifiques ou diplomates au profit de l’URSS, à ces trahisons culturelles au profit de la Chine maoïste et à ce terrorisme d’extrême gauche que Sartre a su heureusement limiter.

Tous ces révolutionnaires qui veulent changer le monde faute de pouvoir se changer soi, tous ces aigris, emplis de ressentiment contre la mère patrie et l’autorité du père, « savez-vous ce qui les explique » demande Camus ? Dans son adaptation théâtrale du roman de Dostoïevski ‘Les Possédés’, il proclame : « La haine. Oui. Ils haïssent leur pays. Ils seraient les premiers à être terriblement malheureux si leur pays pouvait tout à coup être réformé, s’il devenait extraordinairement prospère et heureux. Ils n’auraient plus personne sur qui cracher » (I, 3).

La haine. Ce fut récemment un film de Mathieu Kassowitz sur la banlieue. C’est le ressort de la gauche anti, forcément anti. Tous ceux qui vouent une haine viscérale à tout ce que représente Sarkozy, mais qui trouveraient aussi bien à haïr n’importe qui du moment qu’il ne chante pas avec eux. La haine entre Martine et Ségolène, Laurent et François, Benoit et Dominique. Sans parler du Mélenchon qui hait les élites, l’Europe et le monde entier converti au capitalisme. Ou Besancenot, ou Le Pen, ou Villiers, ou Dupont-Aignan ou Villepin. Tous ces politiciens se haïssent entre eux, ils se font de l’ombre, ils haïssent le peuple qui les boude, versatile, et les élites qui les snobent et ne les reconnaissent pas.

La haine : c’est cela la politique en France. L’instinct vil qui jalouse, la passion colérique qui veut détruire, la raison froide qui manipule.

La haine issue du ressentiment, ce ressort mortifère qui était pour Nietzsche la seule énergie des esclaves et, pour Freud, la passion de mort des impuissants.

Rares sont les politiciens français qui veulent la grandeur du pays et le bonheur des gens. Ce pourquoi de Gaulle est un souvenir nostalgique, comme Mendès-France.

Albert Camus, Chroniques algériennes 1939-58, Folio, 2002, 6.93€

Albert Camus, Œuvres complètes 1957-59, Pléiade t. IV, 2008

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Non politique française

Le remaniement est un non-événement ; il ne pouvait en être autrement. Mais durant les soldes, la guerre continue. Le Sahel fait allégeance à l’Oussama, l’Afghanistan pose toujours le problème pakistanais, la croissance ne repart pas aux États-Unis, le chômage demeure élevé, la dette des États européens fait basculer l’Irlande après la Grèce. Demain la France ? Nos gouvernants comme notre opposition s’en moquent. Ne comptent que les petits jeux entre amis et le théâtre télévisé.

Remaniement : mêlez le beurre avec les gens de même farine et vous épaissirez la sauce. Elle sera moins légère mais les morceaux seront bien emballés. La recette Sarkozy fait dans la cuisine de grand-mère, façon IVe République. On prend les mêmes et on recommence. L’objectif ? Garder le pouvoir. L’avenir ? Navigation à vue. L’Europe, le monde, la crise ? Dormez, bonnes gens, on s’occupe de tout. Qu’il y ait des chômeurs long terme s’ils sont plus de 45 ans, ou des mômes de onze ans qui se fassent descendre à la kalachnikov pour cause de trafic de banlieue, qu’importe. Alors que la drogue, les armes, les immigrés, le chômage sont des conséquences de la mondialisation.

• La gauche la ferme, par tabou idéologique sur le colonialisme et l’obsession du « racisme ». Tout devrait se régler par encore plus d’État et encore plus d’impôts. Suffit de redistribuer et d’assister, circulez, y a rien à voir.
• La droite s’en fout, tant que la sécurité reste un thème porteur et qu’ils se descendent entre eux…

Alors qu’il s’agit d’écarts culturels (tollé à gauche quand le sociologue de gauche Hugues Lagrange l’a montré). Et que la meilleure façon de relativiser les écarts culturels n’est ni de les nier (à gauche) ni de les essentialiser (à droite) mais de les gérer par la société. Ce qui veut dire affirmer tranquillement les valeurs républicaines et les traditions françaises ; être ferme avec tous les intégristes pour assurer la neutralité de l’espace public ; ne tolérer aucun manquement à la loi, même des agriculteurs syndicalistes, des casseurs de droite ou des dealers maghrébins (mixez tout ça comme vous voulez). Cela passe évidemment par l’école. Mais qu’elle se délite et que le SNES freine toute réforme, même proposée par le socialiste Bruno Julliard, qu’importe à la gauche : yaka déverser encore plus de moyens, yaka jacobiniser encore plus les programmes, les formations, les carrières, yaka faire « tous pareil », à la façon technocrate 1791 qui a inventé le département carré, la semaine de dix jours et l’année de dix mois. La droite, pour une fois, va dans le bon sens en dotant les universités de capitaux pour les rendre autonomes, en décentralisant certaines décisions au niveau de chaque établissement et en refondant les programmes sur la base qu’on croyait minimum… en 1850 : lire, écrire, compter. Avec les profs formés après 68, tout ça c’est facho.

Ces zozos attendent la Retraite, comme si les actifs restant ou les marchés financiers allaient payer allègrement et sans rien dire le repos doré des vieux hédonistes. Eux qui ont mangé leur pain blanc le premier et endetté le pays pour deux générations, se préparent des lendemains difficiles… Car, dans le monde, ce qui compte est la puissance. Quelle est celle de la France ?

• Elle ne peut être militaire que si elle est démographique, or la France est bien petite face à la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil, le Nigéria… et même l’Iran, la Turquie ou l’Algérie. Ce sera pire dans vingt ans. Le niveau qui compte est l’Europe et la France, en Europe, est démographiquement bien placée : qu’attend-t-elle pour prendre l’initiative de négocier au lieu d’imposer son caporalisme UMPS ?
• Elle peut être économique si les entreprises sont encouragées, les managers bien formés, l’esprit d’initiative présent. Or le système scolaire en son entier, depuis le primaire, adore classer, sélectionner, mépriser les attardés. Tout le monde fait des maths parce que c’est la filière d’excellence. Très peu de matheux deviennent ingénieurs et encore moins chercheurs. Beaucoup vont en entreprise mais, déformés par le tout calculable et le rationalisme froid, ils sont incapables de diriger des ensembles humains : voyez France télécom, Renault, la SNCF… Les grands groupes français se font à l’international car, dans leur pays, ils se font taxer, réglementer pour n’importe quoi, vilipender pour ne pas « produire français » (Estrosi à Renault !). Très rares sont les PME qui émergent ; quand elles le font, l’ISF vient les ponctionner à la transmission. Conclusion : la plupart vont s’immatriculer en Angleterre ou en Belgique et les chefs d’entreprise qui passent la main s’exilent en Suisse ou en Floride.
• Elle peut être culturelle si la langue est honorée, les artistes reconnus et le réseau médiatique autonome. On en est loin en France où hors de l’État, point de salut ! Il est curieux de constater combien les grands écrivains contemporains habitent hors de France : Le Clézio au Mexique, Houellebecq en Irlande, Maxime Chattam aux États-Unis, comme Jonathan Littell. Sans parler des chanteurs, des mannequins et des footeux. S’il n’y avait pas les commissions départementales d’État pour acheter les croûtes ou les montages d’école maternelle des zartistes, qui le ferait ? Le mécénat est découragé et Pinault est allé s’exiler à Venise. Le marché de l’art contemporain est artificiel, fondé sur la commande publique et sur les évaluations de fonctionnaires de la culture – d’où les prix ridicules lorsque les œuvres passent en ventes à l’étranger. Quant au rayonnement international, l’Élysée préfère des ambassades, même au fin fond de pays perdus, aux lycées français ou à l’Alliance française. Quand on n’a plus les moyens, seul le prestige de cour surnage.
• Reste l’image : le tourisme des monuments, la gastronomie, la mode. Sauf que l’hôtellerie n’est pas encore à la hauteur et le service revêche ; que les restaurants rognent sur l’assiette tout en salant l’addition ; que les anorexiques qui habitent la haute couture ne donnent vraiment pas envie.

Il faudrait penser grand le nouveau monde alors que la France se replie sur son petit soi.

• A gauche, on ne sait pas qui sera candidat dans 18 mois. Ce qu’on sait, est que les primaires pour désigner ce candidat vont faire surenchérir les démagogues, selon la maladie infantile du socialisme. Surtout branché mode, le gauchisme recyclable en vert.
• Au centre, il n’y a qu’un grand vide avec des velléitaires en vedette.
• A droite, ce sont les haines qui ressurgissent. Petites et méprisables, elles attisent le désarroi. Villepin attaque sur Karachi à cause de Clearstream. Avec le fin sens politique qu’on lui connaît, il risque de se faire pincer les doigts dans la porte. Chirac apparaît comme un tueur, l’arrêt des commissions promises aux militaires pakistanais ayant probablement tué onze ingénieurs français de la Direction des constructions navales. Les querelles de vieux riches (Bettencourt) laissent soupçonner un vaste trafic de commissions politiques. La raison d’État est-elle morale ?

De quoi faire monter l’abstention du tous pourris et le populisme du qu’ils s’en aillent tous. Cela me rappelle l’URSS de Brejnev, avec parti inamovible, dirigeant marionnette et banlieues désagrégées de violence et de drogue retour d’Afghanistan. On sait comment cela a fini : par la pire régression sociale sur trois générations. Fin de l’État providence, montée des mafias politico-barbouze, fuite des capitaux à l’étranger (Suisse, Angleterre, Riviera), reprise en main autoritaire des médias, loi de la jungle sociale. Est-ce cela qui nous guette ? Il paraît qu’on aurait aperçu, la semaine dernière, Dominique Strauss-Kahn sur le perron de l’Élysée…

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