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Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande

La suite du Pas de Merlin, chroniqué sur ce blog. Le jeune prince Emrys Myrddin, fils de la reine Aldan, doit fuir la grande Bretagne ravagée par la guerre durant la conquête de l’ouest des Saxons sur les Bretons. Il s’embarque avec le moine Blaise, ex-chapelain de la reine sa mère, qui l’a mandaté pour protéger son fils.

Sur le coracle qui transporte les réfugiés, les trois marins sortent leurs coutelas ; ils vont égorger les migrants pour s’emparer de leurs biens. Par son regard et son agilité, Merlin les met en déroute, aidé du guerrier Bradwen qui rejoint la petite Bretagne pour s’y tailler une place. La brume, la volonté et la rapidité de l’action effraient les paysans ignares qui croient à la sorcellerie, ce pourquoi Merlin et son moine sont dénoncés au seigneur du lieu, l’île de Batta, ancien nom de Batz.

Les évêques, convoqués par le comte de Leon Withur, ont à juger du moine, accusé d’hérésie car il croit en la bonté de Merlin, enfant non baptisé, qui ne peut « donc » (soulignez bien cette manifestation de sectarisme) bénéficier de la grâce divine. Pourtant, Dieu n’est-il pas le créateur de toutes choses ? De tous les êtres ? Y compris le diable ? Blaise est excommunié et condamné à se racheter en fondant sous les ordres du moine Méen un monastère aux marges de la grande forêt celtique qui couvre le centre de la Bretagne. Merlin, lui, s’évade avec l’aide de Bradwen, un soir de brume épaisse sur les marais de Yeun Elez, infesté selon les superstitions de farfadets, korrigans, lutins, fées, elfes et poulpiquets, créatures du diable comme chacun croit savoir.

Les chemins de Merlin et de Blaise se séparent. Bradwen est éliminé par les fines flèches des elfes, une fois dans la forêt, au grand dam de Merlin, fils d’elfe lui aussi, qui en avait fait son ami. Il se retrouve maîtrisé d’une pression sur la veine du cou, déshabillé, couché dans un berceau de fougères. Il dort deux jours, épuisé, avant de se lever, toujours nu, et de scruter la forêt au seuil de son berceau. Il est né à nouveau, chez lui, dans le domaine de son père Morvryn, un elfe qui a aimé la future reine Aldan au point de lui faire un fils.

Merlin fait donc connaissance de son peuple, son grand-père Gwydion, sa demi-sœur Gwendyd qui va toujours nue, les elfes en tunique ou sans rien qui se fondent entre les feuilles et se confondent avec les souches ou la mousse – ce pourquoi un œil humain ne les voit pas. Il apprend la langue elfique, où son nom est Lailoken ; il joue avec les enfants tout nus ; il est initié par les fées des arbres qui tracent sur son corps des runes oghamiques. Puis il se fond dans les éléments durant des mois, étant tour à tour eau, poisson, loutre, daim… Car le peuple des elfes est immergé dans la nature, il ne fait qu’un avec elle – contrairement aux chrétiens, dont le Dieu sépare radicalement l’esprit de la matière, ordonnant à ses créatures humaines d’être maîtres et possesseurs de la nature.

Mais son passé humain, trop humain, rattrape Merlin. Cylid, le serviteur breton de la reine Guendoloena, devenu libre, a hésité longtemps avant d’accomplir la dernière mission : avertir Merlin que son fils est en danger. Treize ans ont passés et Cylid se met en route pour traverser la Manche et rejoindre la petite Bretagne où Blaise est confiné. Juste avant de mourir, il lui demande d’alerter Merlin. Blaise s’enfonce dans la forêt, manque d’être dévoré par les loups, mais Gwendyd la chef de meute, sœur elfe de Merlin, les en empêche in extremis.

Merlin retrouve son moine et entreprend avec lui la traversée vers Dal Riada, où règne son mari Aedan Mac Gabran, le roi des Scots. Mais il est trop tard : le jeune Arthur, fils de Merlin et bâtard d’Aedan, a été adopté par lui comme son fils et traité comme les autres. Son demi-frère aîné Garnait le hait, comme il hait sa marâtre Guendoloena, un peu plus jeune que lui, qui lui a ravi son père. Dans la guerre qui se prépare, il confie à Arthur, 13 ans, un commandement dans l’armée, et se garde bien de se porter à son secours lorsqu’il est pris au piège. C’est le destin historique d’Arthur que de mourir vers 537 à la bataille de Camlann.

Merlin le pressent. Il n’a plus rien qui le retienne, sauf la vengeance envers Ryderc, le roi trop faible, qui se croit roi suprême de tous les Bretons mais est incapable d’obtenir une victoire contre les Saxons. Il se rend à son fort au-dessus de la Clyde pour lui ravir son torque, que le roi Guendoleu avait confié personnellement à Merlin pour le donner au plus valeureux des rois bretons. Ryderc en est indigne. Merlin s’élance en haut de la tour et jette le bijou d’or dans la rivière. Ryderc, fou de rage le tue d’un lancer d’épieu et Merlin meurt empalé, pendu, noyé, comme il l’avait prédit, par l’épieu qui lui a transpercé le corps, le filet sur lequel il est tombé qui l’a étranglé, et l’eau de la Clyde dans laquelle sa tête a plongé.

Fin de l’histoire, un peu rapide. L’auteur conclut, « mais c‘est ainsi que s’achève l’histoire de Merlin, fils et père d’Arthur, ni vraiment fils ni vraiment père, dont on dit que l’âme vit toujours en Brocéliande auprès de Gwendyd. » Intéressante fantaisie historique, proche des faits avérés par les textes, mais qui laisse sur sa faim.

Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande, 2004, Pocket Fantasy 2006, 335 pages, €2,14, e-book Kindle €12,99

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Guyonvarc’h et Le Roux, La civilisation celtique

La civilisation celtique a disparu et n’en subsistent que des traces archéologiques ou dans le folklore. Tous les classiques grecs ou romains qui ont écrit sur eux – qui n’écrivaient rien – les ont assimilés à des non-grecs et à des non-romains, autrement dit à des « barbares ». Ce manuel, médité longtemps par un professeur de gaulois et de vieil irlandais et son épouse Françoise Le Roux, offre un panorama complet et actuel, débarrassé des scories « celtisantes » du folklore régional ou des sectes « druidiques » issues dès la fin du XVIIIe siècle de la franc-maçonnerie.

La première partie situe les Celtes dans le temps et l’espace. Leur origine est indo-européenne (concept linguistique et non ethnique), cristallisée dans les cultures archéologiques d’Hallstatt (vers 1200 avant) et de La Tène (dès 500 avant), jusqu’à la conquête romaine de la Gaule (en 52 avant) et les migrations germaniques pour les îles d’Angleterre et d’Irlande. Leur expansion a couvert toute l’Europe hors les marges méditerranéennes et scandinaves. Ils ont été poussés vers l’ouest par les Germains et les Slaves.

La seconde partie décrit l’organisation du monde celtique. Les Celtes avaient des rois conjointement avec des druides, les deux se partageaient la première des trois fonctions, la sacerdotale. Le druide du grade le plus élevé était le Sage et le Juriste, exerçant l’autorité spirituelle, tandis que le roi était le Distributeur de richesses et le Gestionnaire de l’harmonie sociale, exerçant le pouvoir temporel. La religion primait la politique, un peu comme sous Louis XIII et Richelieu ou sous de Gaulle et Pompidou. La base de la société était la famille, puis le clan. Les relations d’homme à homme primaient et les faibles demandaient la protection des puissants autour de leur ferme ou de leur oppidum, en contrepartie de leurs services. Le travail du métal, du bois, du cuir et du textile était très développé. Cette organisation sociale était une conception du monde et elle a disparu avec l’imposition de la romanité : la république, l’impérium, les marchands, la transmission du savoir par l’écriture. Elle a ressurgi sous la féodalité médiévale mais s’est perdue à la Renaissance avant les révolutions qui voulaient en revenir à Rome.

La troisième partie aborde le monde spirituel des Celtes. Il étaient plutôt monothéiste, ce pourquoi le christianisme réussira si vite en Irlande, dernier bastion celte jamais romanisé. L’administration du sacré est le fait d’une hiérarchie de druides, de bardes et de devins, où les femmes ont un rôle. L’âme est considérée comme immortelle et l’écriture sert à la magie : ce qui est écrit est figé, donc éternel, notamment la satire et les incantations. Pour le reste, le chant et les poèmes sont modifiés selon les circonstances et les personnages.

Une quatrième partie aborde la christianisation, donc la fin de la tradition celtique. « Romanisée, la Gaule a perdu sa religion et sa langue, toutes ses structures politiques. (…) Christianisée mais non romanisée, l’Irlande a gardé sa langue et ses structures sociales et politiques : elle a seulement renoncé à une tradition orale pour adopter une tradition écrite. Mais quand est arrivée l’heure des grands bouleversements du haut Moyen Âge » p.279, « les Celtes ont fini par perdre leur identité » p.278. Ne restent que les contes du folklore et les mythes de la geste d’Arthur, très christianisés.

Ce panorama historique d’une civilisation passée est attirant car il marque la rupture romaine, chrétienne puis des Lumières. Autrement dit l’histoire, la raison et l’écrit sur le mythe, l’émotion et le poème chanté. Rome a désintégré la Gaule, le christianisme a fait exploser la religion celtique, l’écriture a dévalorisé l’enseignement oral des druides et acculturé la langue, et c’est dans le statut égalitaire du christianisme qu’est né la revendication de la raison individuelle, ferment du penser par soi-même donc de l’adhésion à la chose publique. D’où les révolutions – que les fascismes ont tenté d’effacer en réaction.

Aujourd’hui renaît la tentation d’une société organique à pouvoir spirituel : l’Iran khomeyniste est de ce type avec l’islam comme solution, mais aussi la Chine de Xi Jinping idéologiquement restée communiste, la Turquie d’Erdogan soutenu par les mosquées, la Russie de Poutine qui s’appuie sur la religion – et probablement aussi les Etats-Unis de Trump avec son droit du plus fort, revival du mythe pionnier de l’America first. Les gilets jaunes en France contestent la raison gouvernementale et tiennent le président pour responsable de ne pas assurer l’harmonie sociale dans l’abondance et la redistribution. Jusqu’au repli sur la famille et sur le clan, amplifié par les réseaux sociaux qui agrègent des tribus hors sol qui sentent la même chose à défaut de le penser. Car l’écrit recule avec la communication immédiate offerte par la technologie. La raison et l’analyse sont méprisées au profit des sentiments et du groupisme. Le balancier millénaire retourne alors dans l’autre sens : vers la celtitude contre la romanité, les relations féodales du copinage et des protections contre la méritocratie des diplômes et concours, les affinités ethniques contre le plébiscite de tous les jours.

Se décaler vers la civilisation celte permet de mieux mesurer la nôtre et ses bouleversements en cours.

Qui voudra aller au cœur du sujet sautera la première partie jusqu’à la page 103 ; elle effectue une critique scientifique des sources qui peut ennuyer le néophyte. Mais tout le reste fera réfléchir !

Christian-Joseph Guyonvarc’h et Françoise Le Roux, La civilisation celtique, nouvelle édition revue 2018, Petit bibliothèque Payot, 326 pages, €8.80

Les Celtes sur ce blog

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Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1

robyn young insurrection pocket

Auteur femme d’une série à succès sur les Templiers, Madame Robyn Young a des origines celtiques mêlées dans tout le Royaume-Uni : anglaise, écossaise, irlandaise et galloise. De quoi vouloir justifier par le mythe historique la geste d’Édouard 1er, le roi anglais qui voulut rassembler les quatre reliques des saints qui permettraient aux rois Bretons de régner. Ainsi la couronne d’Arthur au pays de Galles et la pierre du Destin de Scone en Écosse qu’il réunit en ce premier tome. La légende est née des Prophéties de Merlin, écrites par l’évêque historien du 12ème siècle Geoffroy de Monmouth, sous le règne de Henri 1er d’Angleterre.

Entreprenant une nouvelle série sur la geste écossaise, l’auteur s’appuie sur ce texte pour replacer Robert Bruce dans le contexte. Il ne s’agit pas d’histoire, mais de geste historique, romancée là où l’historien ne sait rien. C’est prenant, parfois épique, toujours agréable à lire. Et très érudit, même si les bagarres, batailles et autres combats ravissent plus les garçons que les filles, dit-on.

Il y a quatre Robert Bruce, tous prétendants au trône d’Écosse car descendant de David 1er (1124-1153). L’arrière-grand-père fut le fils aîné du comte de Huntingdon, le grand-père lord of Annandale, le père comte de Carrick, enfin le fils, « notre » Robert Bruce né en 1274, révolté contre le roi anglais Édouard, est le plus connu parce qu’il prendra la tête de l’Écosse sous le nom de Robert 1er. L’auteur le cueille en enfance, lorsqu’à 11 ans il s’efforce de bien se tenir à cheval. Son père ne l’aime pas, peut-être parce qu’il a été accouché par une rebouteuse un brin sorcière qui a « noué le destin » de la lignée par la malédiction de Malachie. Pas de royaume avant repentance… Ou peut-être aussi parce le grand-père du gamin l’aime plus que son propre fils. Toujours est-il que Bruce, l’aîné de trois frères et deux sœurs, doit répondre de tous les échecs de la famille, ce qui n’est pas rien.

gamin chateau ecosse

Robert Bruce enfant, adolescent, adulte, est un être complexe. Il n’a rien d’entier, comme son frère Édouard, mais sait changer d’avis, renverser ses alliances, louvoyer entre les maux. Il est guerrier et diplomate, hanté par la promesse faite à son grand-père, lord d’Annandale, de prétendre après lui au trône de l’Écosse que le roi anglais voudrait bien annexer et soumettre. Fragile parce que mal aimé, mais fort parce qu’il se croit un destin, l’homme se forge lentement dans ce premier tome, entre les landes essorées de l’Écosse, les fastes médiévaux des tournois de Londres et la campagne militaire grise et glacée au pays de Galles, où il suit le roi Édouard.

L’auteur invente le club fermé des Chevaliers du Dragon, qui réunit la fine fleur des jeunes nobles de la Cour, sorte d’antichambre de la Table ronde, remise en valeur par Édouard pour le bien servir. Bruce y connait les amitiés et les haines, le snobisme de caste et l’amour d’une belle. Ce sont ces nouveaux amis qui ne sont pas de son sang qu’il va trahir, après que le club ait enlevé (avec lui mais malgré lui) la pierre de Scone sur laquelle les rois d’Écosse furent tous couronnés. Cette forfaiture le ronge, et l’attitude (inventée par l’auteur) d’un très jeune garçon fils de noble écossais, vêtu en tout d’une courte tunique, sans armure ni bouclier, pointant tout seul son épée contre l’ost entier mené par Robert Bruce lui-même contre le château de son père, l’émeut. Elle le fait basculer dans la révolte pour mener la résistance aux armées anglaises venues envahir les territoires du nord.

chateau en ecosse

Il se range alors aux côtés du fils de chevalier William Wallace, géant musculeux meneur d’hommes, et de l’évêque de Glasgow Robert Wishart. L’Écosse n’a plus de roi depuis qu’Alexandre III fut assassiné, probablement sur ordre d’Édouard (l’auteur n’a aucun doute, les historiens, si). L’élection qui a suivi laisse en rivalité deux puissantes familles qui se combattent en fratricides, permettant au roi Édouard 1er de proposer son « arbitrage » intéressé.

Nous accompagnons les premières années de Robert de Brus (son vrai nom d’origine normande) depuis 1286 jusqu’au milieu de sa vingtaine. Il a été marié mais sa femme est morte en couches, laissant une petite fille. Révolté, il n’a plus aucun des domaines anglais par le roi jadis confiés, et la plupart de ses fiefs au sud de l’Écosse sont ravagés. Il ne sera élu roi qu’en 1306, à 32 ans, ce que conteront les tomes suivants de la saga.

Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1, 2010, Pocket 2013, 826 pages, €9.80
Film DVD Bravehart de Mel Gibson sur William Wallace, où Robert Bruce apparaît sous les traits d’Angus Macfadyen, 2010, 20th Century Fox, €9.99

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Arthur D. Little

Arthur est un roi très connu; il mange autour d’une table ronde.

Arthur est aussi un caleçon pour homme; à rayures ou à petits carreaux, il coûte dans les 35€.

Arthur est encore un petit garçon né en 2006 ; il a rencontré dans un trou les Minimoys (ces mini mois narcissiques d’époque).

arthur et les minimoys

Arthur D., comme Desperate Student était une rencontre 2010 ; toujours curieux des autres, je l’ai évoqué dans mon blog Fugues & Fougue aujourd’hui disparu. L’article est encore lisible sur Paperblog et Ideoz (1029 lectures).

Il n’a pas changé aujourd’hui, refusant de grandir. Arthur D. Little prend donc le nom de petit Arthur, homonyme (sans rapport) d’un célèbre cabinet de conseil en stratégie fondé en 1886.

Citations favorites, du temps qu’il était sur un réseau social bien connu : « Philosopher n’est qu’une autre manière d’avoir peur et ne mène qu’aux lâches simulacres. » Où l’on voit qu’intelligence sans caractère n’est que faiblesse de l’âme. Ou encore : « La Grande Crise confirma les intellectuels, les militants, les citoyens ordinaires dans la conviction que quelque chose était foncièrement vicié dans le monde qui était le leur. » Nous y voilà. Arthur Little se sent étranger dans le monde adulte, français, contemporain. Il n’aurait jamais du quitter le giron de l’école, il aurait pu faire une prépa après Louis-Le-Grand parce qu’il y réussissait bien (1er accessit en thème latin), enfin poursuivre sur les rails tracés par l’institution. Cela l’aurait au moins mené quelque part, peut-être jusqu’à la maturation adulte. Mais Arthur n’est pas en phase avec ses condisciples, qu’il juge épidermiques au sens physique et mental ; ils ne songent qu’à se frotter dans les teufs après s’être anesthésiés aux substances alcooliques et poudreuses, avant de reprendre le collier des idées reçues, des habitudes hétéro bien vues et des opinions politiquement correctes. (La satire d’une conversation de café entre une étudiante et un étudiant valait la lecture !)

Arthur D. a tenté une première année de fac en philo par goût de la théorie, puis a laissé tomber pour cause d’enseignants confits en administration (j’arrive, je dicte mon cours, je m’en vais, je ne suis pas payé pour le reste). Aucun copain étudiant, chacun pour soi, le seul attrait éventuel était entre mâles et femelles. Quel avenir ? La seule profitation ? La reproduction fonctionnarisée du système ? No future : « En France, l’université fonctionne pour les profs et l’administration, pas pour les élèves. » Aujourd’hui 25 ans, Arthur D. Little ne fait rien. Que lire des livres, se promener dans Paris, parfois écrire. Ce qui n’est pas si mal, au fond quand on ne sait pas quoi faire.

[La photo ci-contre n’est pas lui, mais il y a un vague air…]

ephebe on dirait arthur

Ces derniers temps, il s’est retiré du réseau social et a supprimé son blog. Ce n’est pas la première fois, il me disait déjà en 2010 : « je crois que je ne vais pas tarder à supprimer le blog  (de même que j’ai déconnecté mon compte Facebook) ». Il alterne ainsi entre volonté de s’ouvrir aux autres et de se refermer sur lui. Il veut être reconnu, puis rester ignoré. Peur d’être adulte, d’assumer ses idées, ses relations, son être. Il plutôt goûté en 2010 ce que j’ai écrit après notre première rencontre : « J’ai lu le joli article que vous m’avez consacré sur le blog. Il est bienveillant et fidèle à ma réalité actuelle. Vous m’avez compris. J’aime bien aussi la photo des chaussures adolescentes vertes-grises un peu usées comme une métaphore de mon existentialisme ». Je l’avais senti, il rêve d’abolir le temps pour rester Peter Pan, l’adolescent perpétuel comme le Justin Bieber d’époque qui est un peu son idéal sentimental. Il lui faudrait un père mais ce n’est pas mon rôle. « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé », dit le renard au Petit prince ; je suis responsable, donc « bienveillant ».

Arthur écrit bien, mais au fil de la plume, répugnant à mettre de l’ordre dans l’anarchie du désir et le flux pulsionnel. Cela convient à la littérature où il montre quelque don, moins à la réflexion, bien qu’il tâte de l’essai. Il fait « trop long et trop touffu », comme lui disaient déjà ses profs au lycée. A l’ère du texto et du zapping, cela ne passe plus. Autant n’écrire que pour la secte de plus en plus restreinte des intellos « d’un haut niveau théorique », comme me disait récemment une attachée d’édition. Quel haut niveau théorique ? Je ne crois qu’à la connaissance, pas au jargon qui manipule le savoir. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », disait si justement Nicolas Boileau dans son Art poétique en 1674 ! Le reste est pensée confuse ou cuistrerie.

Arthur D. Little se veut plutôt décalé, un peu à l’écart du monde. Il écrit pour l’abstraction qu’est « l’autre », le lecteur anonyme. Puis parfois prend peur de ce qu’il a livré, et efface, supprime et se retire. Il angoisse parce qu’il a mal au siècle et ne connait pas le diagnostic. D’où ses explorations d’auteurs, ses plongées dans la psyché, son analyse de la « barbarie désirante », puis ses découragements successifs : « Il m’arrive de me dire que je vais tout arrêter, qu’écrire ne sert à rien, que ce blog lui-même n’a pas de validité étant donné qu’il n’est lu que par le cercle restreint… »

Va-t-il revenir ? Son regard manque, le lien s’est distendu mais il subsiste.

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