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Roger Borniche, Vol d’un nid de bijoux

L’auteur a été douze ans flic, inspecteur principal de la Sûreté nationale à Paris, après avoir été comique troupier. En 1956, après avoir réalisé 567 arrestations de grands bandits, il devient agent privé de recherche, œuvrant pour les cabinets d’assurance, en même temps qu’écrivain. Il a été adapté plusieurs fois au cinéma. Il décède en 2020 à Mougins, à 101 ans.

Dans ce Vol, il conte le fameux hold-up des bijoux de la bégum, une affaire vraie, qu’il romance pour en faire un polar haletant. Une bégum est l’épouse favorite du sultan, ici celle du prince Ali Salman Khan, fils du chef religieux des ismaïliens et très riche jet-setteur. Il s’est marié en 1949 à Vallauris avec la belle star hollywoodienne Margarita Carmen Cansino, à la scène Rita Hayworth, ex-épouse d’Orson Welles. Il l’a rencontrée à une soirée de la commère hollywoodienne Elsa Maxwell (rien à voir avec Ghislaine, la copine d’Epstein, Elsa était lesbienne et n’a pas eu d’enfant). Rita a de quoi faire fantasmer un gang corse, financé pour l’occasion par la mafia américaine afin de gagner encore plus d’argent pour faire circuler la drogue. Ils ne veulent pas moins que l’enlever pour faire cracher les milliards au bassinet du khan.

Pour cela, un indic est consulté, le colonel Leslie Norton, ancien d’Indochine qui fricote avec le Deuxième bureau et avec la CIA. Sauf que le colonel est pétri « d’honneur » ; il ne veut pas donner la date ni l’heure du départ de la villa de Yakimour par le couple princier. Il donne, pour se débarrasser des importuns, la bonne date et heure, mais un lieu différent. Ce pourquoi l’enlèvement échoue, au grand dam de la mafia yankee. Les passagers de la Cadillac ne sont pas les enfants, mais l’Aga khan et son épouse.

Que faire ? Après tout, déjà main basse sur le nid de bijoux que porte dans une mallette la dame : pas moins de 213 millions de francs, dont un diamant gros comme une pièce de 1 F., « la marquise ». Les hommes disparaissent dans la nature. Mais le gros bas du cul « Prépuce », surnommé ainsi par ses comparses parce qu’il porte un col roulé et n’est pas corse mais juif, a été faire changer en personne la batterie d’une Citroën 11 qu’il venait de voler chez un garagiste – qui le reconnaît sans problème tant il est laid.

Des règlements de compte ont lieu entre le gang corse et la mafia américaine. Commence alors la traque des malfrats pour récupérer les bijoux de la bégum. Les services de police rivalisent, les entités régionales de Paris et Marseille se font concurrence. L’inspecteur Borniche est mis en demeure par « le Gros », son commissaire Vieuxchêne, d’activer tous ses indics, y compris Flora la pute, dite « comtesse » dans le civil. Il lui ménage plusieurs cinq à sept avec son amant, le malfrat Gaston Souveix, dit « Raclette » en l’extrayant de la prison pour deux heures de baise torride. De quoi le faire parler sur l’oreiller, ce que Flora rapporte à l’inspecteur pour obtenir une remise de peine.

Planques, indics, fichier, recoupement des informations – c’est toute une enquête à l’ancienne qui se déroule pour le bonheur du lecteur, bien loin des prothèses et procédures techniques actuelles qui inhibent le plus souvent toute réflexion et initiative personnelle. C’est riche, bien découpé, passionnant. Un retour sur la vie française du début des années cinquante, son Paris aux grosses bagnoles toutes américaines, sa Côte aux villas cossue bien isolées dans la campagne, ses scandales politiques et policiers.

Roger Borniche, Vol d’un nid de bijoux, 1985, Livre de poche 1987, 315 pages, occasion €1,01, e-book Kindle €9,99

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Dans la caboche des djihadistes

David Thomson est journaliste, il travaille à RFI. La mention « internationale » de sa radio l’incite à écrire en franglais « jihadiste » au lieu de « djihadiste ». Comme c’est transcrit de l’arabe, la lettre d permet seule la bonne prononciation, mais le snobisme n’a pas de prix. Faut-il écrire comme un Américain pour avoir l’air d’un « pro » ? Les attentats de 2015 et 2016 remettent au goût du jour une enquête qu’il a publiée en 2014, fondée sur une vingtaine d’entretiens avec des Français partis combattre en Syrie. La réédition a été augmentée. De quoi en apprendre un peu plus, malgré le faible nombre d’interviewés, sur ce qui se passe dans la tête d’un tueur au nom de Dieu.

djihadistes attentats Paris Bruxelles

Les profils des djihadistes sont très divers : immigrés de la troisième génération majoritaires, mais aussi catholiques blancs convertis ; majorité de garçons mais aussi des filles – et pas si soumises ; quartiers populaires, mais aussi monde rural ; désocialisés mal dans leur peau, mais aussi installés dans la vie active avec bon emploi de classe moyenne et famille.

Il y a les délinquants en rupture qui trouvent dans « la religion » une justification, une « excuse théologique » à leurs plaisirs violents.

Il y a les frustrés sexuels qui subliment leurs pulsions dans le viol de fillettes de neuf ans avant l’apothéose : se faire sauter en public.

Il y a les croyants qui cherchent désespérément une logique à leur foi et qui trouvent dans l’islam, la dernière mouture des trois religions du Livre, un monothéisme clair et simple qui résout les mystères catholiques de la trinité. « J’ai même rencontré des djihadistes issus de familles juives », déclare paradoxalement l’auteur !

Il y a les ados de 15-30 ans tourmentés de puberté et de problèmes d’identité, de place dans la société, tourments qui sont le propre des ados. Ils se font mousser à publier des photos d’eux virils, kalachnikov en main, et les filles les plus connes les adulent parce qu’ils ont l’air macho et sûrs d’eux-mêmes, un substitut de papa autoritaire en place de la majorité efféminée molle des jeunes mâles occidentaux – tentés par le féminisme de devenir pédés (toutes « perversions et abominations » pour l’islam rigoriste !).

djihad ado

Il y a des humanitaires lassés de la misère du monde et qui se lancent dans une quête spirituelle, leur opposition à la guerre occidentale, aux séquelles de la colonisation maghrébine et à l’occupation israélienne les conduisant, étape par étape, à épouser les thèses de l’islam le plus radical.

Il y a les criminels repentis qui, tels des Jean Valjean, se sentent touchés par la grâce et se font désormais très soumis à Allah.

Il y a ceux qui ne supportent ni la liberté personnelle ni la responsabilité qui va avec et cherchent désespérément à remplir le vide spirituel qu’ils ressentent autour d’eux.

Il y a ceux qui croient au Complot judéo-maçonnique des financiers juifs américains et à la fin de l’histoire apocalyptique racontée à titre symbolique dans le Coran. Auquel cas, foin de la démocratie, il faut « obéir » à Dieu (donc au texte intégral) pour être sauvé !

cerveau djihadiste

Il y a les immigrés de deuxième, troisième ou quatrième génération qui, bien que Français, se sentent mal vus ou discriminés par leur patronyme ou leur faciès. Ils croient être les seuls à atteindre un plafond de verre et renvoient à la société leur sentiment d’échec (qui est pourtant le même que celui de la majorité des Français, puisque l’élite au pouvoir dans l’État, les entreprises et les médias est très restreinte, soigneusement entre-soi et cooptée…)

Il y a les indignés qui rétablissent leur dignité en optant pour ce qui révulse a priori la société française, blanche, républicaine et laïque : la communauté tribale des basanés maghrébins clanique et croyante. Ils sont passés de la laïcité scolaire à l’islam de leur père, puis de la version commune à la secte salafiste, puis de la pratique rigoriste à la violence terroriste. Pas à pas, sans que personne ne s’aperçoivent de rien ni ne fasse rien, surtout pas la famille – démissionnaire. Jusqu’à tuer au nom de Dieu les membres au hasard de la société qui les avait recueillis, enfants compris – tous des mécréants, donc des « choses ».

tuer courageusement pour allah

Ils se sentent tous mal dans leur être, « sales » de péchés imaginaires, stigmatisés dans le regard des autres. Ils veulent se venger, appliquer implacablement leur foi pour « se purifier ». Ils croient au paradis dans l’au-delà (s’ils savaient…). Le code de conduite islamique de la vie quotidienne, aussi contraignant qu’un règlement de caserne selon Lévi-Strauss, les rassure, leur donne un guide, les font se sentir supérieurs, « élus ».

Le déclencheur a été la Syrie. « Pour moi, la diffusion ouverte de l’idéologie djihadiste dans l’internet public émerge ensuite véritablement en 2012 : c’est à partir de ce moment-là que des Français commencent à poster des photos d’eux en armes sur leur page Facebook ». Cela commence par le retour identitaire à la tradition, continue par les prêches de la mosquée, se poursuit enfin sur Internet où la rupture a lieu avec le quiétisme des adultes. Il suffit d’un frère, d’un copain – ou d’une fille sur Internet – pour que s’opère le saut vers la Syrie ou le Yémen.

L’irénisme de la gauche au pouvoir dans les médias, le tabou de l’islamophobie, le déni de trop d’universitaires reconnus (qui ne parlent pas arabe et qui préfèrent édicter une fatwa contre Kamel Daoud), le laxisme de la police et des services de renseignements désorientés, mal organisés et en sous-effectifs, l’absence de lien fait entre filières de la drogue et du banditisme et communautarisme islamique, ont fait que le danger a été sous-estimé. Merah était connu des services, il a été laissé sans surveillance ; l’un des frères belges qui s’est fait sauter à l’aéroport avait été signalé aux services bruxellois par les Turcs mais le foutoir entre Flamands et Wallons dans un État fédéral aux trois langues officielles avec des services et sous-services qui ne se parlent pas pour cause de bisbilles linguistiques a fait ignorer le renseignement. L’absence de coopération européenne offre en plus un terrain de jeu sans frontières ni contrôle à tous ceux qui reviennent faire le djihad jusque dans leur nid.

david thomson les francais jihadistes

Tous, « même lorsqu’ils tuent, ils sont convaincus de faire le bien ». Ils ne sont pas fous, simplement délirants car la religion, comme toute croyance totalitaire, abuse ceux qui s’y soumettent. Les « civils » ne sont pour eux que des mécréants et des soldats passifs, puisqu’ayant voté pour les gouvernements qui bombardent l’Irak, la Syrie et le Mali musulman. Porter la guerre au cœur des attaquants est la meilleure défense, croient-ils. La loi du talion – bien que juive – ne pose aucun problème aux croyants d’Allah.

« Ceux qui rentrent sont souvent déçus par ce qu’ils ont vécu, ou fatigués, mais peu se repentent : la plupart restent fidèles à l’idéologie djihadiste dans laquelle ils sont ancrés ».

Il faut dès lors analyser pour comprendre (l’exact inverse d’un Manuel Valls porté à user plus du menton que du cerveau). Cette analyse faite, prendre des mesures : diplomatiques envers l’Arabie saoudite et les Émirats, foyers d’intégrisme qui exportent leurs prêcheurs radicaux ; militaires en Syrie, Libye, Yémen et ailleurs ; policières et de renseignements en interne ; agir sur l’Europe, voire par un coup de force à la Thatcher/Cameron (qu’avait utilisé de Gaulle en son temps…) ; surveiller les trafiquants et le banditisme apte à basculer dans la croyance ; isoler et condamner lourdement les terroristes attrapés. Cesser de croire en la bonté naturelle de l’Homme, surtout lorsqu’il devient aveuglément croyant.

Il y a ceux qui pensent que seule une contre-croyance peut éradiquer le terrorisme : donner du sens à la vie. Les Identitaires exaltent alors le nationalisme et la communauté ethnique blanche. Ils tombent dans le même fanatisme borné et leur système de narration est mimétique : pas la peine de revenir au nazisme pour éradiquer ceux qui agissent en nazis. Nous valons mieux que cela !

David Thomson, Les Français jihadistes – qui sont ces citoyens en rupture avec la République, pour la première fois ils témoignent, 2014, Les Arènes, 256 pages, €18.00
e-book format Kindle, €12.99
Entretien sur Slate

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