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Vivez l’histoire au présent, dit Alain

Pour le philosophe, il y a deux familles d’esprits : ceux qui pensent l’œuvre dans l’histoire, et ceux qui prennent l’histoire comme nourriture du présent. Autrement dit, à mon sens, les savants et les philosophes. Les premiers sont des scientifiques qui cherchent avant tout la précision des choses du passé, enquêtent et recoupent les données pour approcher au plus près de la vérité des faits. Les seconds font de l’histoire un enseignement pour le présent, pour agir, pour la vie bonne. Je dis « l’histoire », mais cela peut être aussi un roman, un article, une conversation. Tout fait penser, à qui pense.

Je crains que cela soit moins le cas de nos jours qu’il y a quelques décennies, et je le déplore, mais le monde va sans s’arrêter, et il faut l’accepter. Penser est un effort – et peu de gens aiment à faire un quelconque effort ; se laisser vivre, s’abandonner à faire la fête ou à faire l’amour, est plus dans leur tempérament. La pensée, puisqu’elle existe tout de même, est trop vite accaparée par les nouveaux gadgets électroniques, nés il y a une vingtaine d’années – une génération. Or « le temps de cerveau disponible », comme disait l’ineffable marchand de pub Patrick Le Lay, PDG de TF1 en 2004, n’est pas extensible. Les heures passées sur le smartphone à « scroller » des inepties style Tiktok ou à « kiffer » des bellâtres ou des pétasses sur Instagram, ou à « chatter » des émotions sur fesses-book et « liker », cliquer sans cesse pour « s’exprimer » (bien pauvrement…), ou à jouer avec des jeux vidéos américano-centrés, ou encore à regarder des séries sur netflic ou autres anal+ – sont autant d’heures non-disponibles pour penser par soi-même.

Car, pour penser, il faut savoir s’arrêter. Seule la lecture, par sa lenteur et son silence, permet de prendre de la distance avec les mots, dont de les « réfléchir » (au sens d’un miroir), donc de les « penser ». Ainsi Alain prend « Balzac comme une nourriture, pour penser maintenant, pour vivre maintenant. » Ce pourquoi Balzac est toujours vivant, toujours actif, toujours bienfaisant. Il dit beaucoup de la société, celle de son temps, mais aussi celle de tous temps y compis le nôtre, puisque l’humanité est toujours et partout en gros la même avec l’arriviste, l’amoureux, l’avare, la jeune fille dominée, le bêtat, et ainsi de suite.

Alain lit tout : revues, brochures et méchants livres, tout lui est bon. Il déclare que « l’esprit historien » qui est le sien, « n‘y trouve pas assurément beaucoup d’idées qui me rendent plus savant ; mais aussi, ce n’est point cela que j’y cherche ; j‘y cherche mon temps ; je le prends comme il est ; il s’exprime tout autant, à mes yeux, dans un mauvais roman que dans un bon roman. Mieux peut être ; car les œuvres médiocres expriment la manière de penser d’un grand nombre. » Je me prends à faire de même, à lire ce qui survient, proposé en service de presse ou recommandé par des amis, d’autres lectures, les voyages, l’actualité ; les boites à livres. Tout fait ventre, disait-on autrefois avec le bon sens paysan. Tout fait penser, à qui prend le temps de penser, peut dire le philosophe.

Vivre au présent ne signifie pas se noyer dans les actes insignifiants du présent, comme se laisser aller à scroller, chatter, être d’accord, cliquer sur j’aime et commenter le dernier restau ou le dernier achat au fil de la mode ou de la fille qui passe. Hannah Arendt le disait, quand le divertissement remplace la culture, il ne détruit pas le jugement politique par la violence ou le mensonge, mais par l’occupation permanente de l’attention – et ne laisse plus de place au moment où l’on pense.

Vivre au présent signifie faire de tout ce qui arrive un aliment pour bien vivre. Y compris la lecture, y compris l’histoire, y compris la philosophie. Être soi-même est à ce prix. Sinon, on n’est que du vent.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Internet nous change

L’autisme affiché des jeunes dans le métro ou dans la rue, casque vissé sur les oreilles et œil dans le vague, dansotant en rythme d’une musique qu’ils sont seuls à entendre, paraît ridicule aux générations d’avant les i (iPod, iPhone, iTunes, iPod, iPad…). Il n’est pourtant que la version oreilles d’un comportement largement admis pour l’œil : la lecture. Les passagers du métro plongés dans leur bouquin s’isolaient tout autant du monde alentour, parfois même en marchant. Fuite devant le réel ou désir de quant-à-soi ? Avons-nous changé de monde ou seulement changé d’outils ?

Les enquêtes réalisées depuis 1973 (presque 40 ans !) montrent que les tendances sont lourdes : baisse de la lecture imprimée et hausse des consommations d’écrans (TV, jeux vidéo, Internet, réseaux, baladeurs… et les liseuses qui tendent à remplacer le livre de poche !). Même les forts lecteurs, même très diplômés, lisent moins. En cause, le temps, qui n’est pas élastique. La multiplication des écrans nomades multiplie les tentations d’expérience au détriment de la pause réflexion. D’autant que l’éducation dite « nationale » privilégie la sélection par les maths, qui n’encourage en rien à lire ! La culture littéraire et artistique serait élitiste, « bourgeoise » (capitaliste), reproductrice des inégalités sociales, voire tentation de pédé (un livre dans un collège de banlieue est aussi mal vu qu’une jupe pour un garçon). La démagogie jeuniste accentue les prescriptions à lire court, en extraits, si possible par emprunt (surtout ne jamais acheter de livre, surtout ne pas s’encombrer !).

D’autres habitudes de lecture naissent de la facilité des outils : finis les textes trop longs, trop pavés, trop bavards. Place au vif, à l’illustré, au témoignage. Les articles du ‘Monde’ qui tenaient des pages entières en 1970, remontant aux calendes grecques avant même d’aborder le sujet traité, puis terminant sur une interminable morale en conclusion, ne sont tout simplement plus « lisibles » aujourd’hui. On s’en fout de l’opinion du journaliste (toujours bien conventionnelle, en majorité tendance mainstream, donc gauche bobo) ; on s’en fout de la préhistoire de la délinquance, du nucléaire ou de tout autre sujet : place à aujourd’hui ! Ici et maintenant. Ce qui se passe, ce qu’on peut faire et comment. Ni plus, ni moins. Merde aux concepts et vive le pragmatique. C’est à mon avis un progrès.

Ce qui l’est moins semble le zapping permanent qui nait de l’hypertexte. A force de cliquer sur les liens offerts ici ou là, vous perdez le fil de votre recherche, vous digressez, vous foncez sur les détails sans plus envisager l’ensemble. Faites l’expérience : consultez l’historique de votre moteur… Les jeunes nés avec le net passent, selon les enquêtes, très facilement d’un journal à un autre, selon l’humeur et les circonstances. Ils saisissent les occasions de lire quand elles se présentent (chez le coiffeur, les amis, les gratuits du métro…). Sans critique des sources, croyant le prescripteur le plus connu ou le plus captivant, sans réfléchir par eux-mêmes. D’où la présentation de plus en plus éclatée, remplie de balises pour capter une attention évanescente. Lire fragmenté, est-ce comprendre l’argumentation ? N’est-ce pas plutôt sauter sur les seuls faits qui vont dans votre sens ? La tentation est de rester entre soi plus que de se confronter à des idées nouvelles ou contraires aux vôtres. Les errements de Wikipedia il y a quelques années ont obligé à une reprise en main : l’égalité et le partage sont des valeurs de convivialité, pas de vérité. Celle-ci est une construction critique à l’aide de sources évaluées et confrontée. La misère des mémoires de master ou de thèse montre à quel point le « plan » est un enseignement qui n’est plus jamais fait.

Quant à l’imaginaire, il ne sait plus naître des seuls mots, il exige aussitôt l’image. Même réinventée, déformée, artistiquement traitée, l’image support d’imaginaire ne laisse jamais aussi libre que les mots, elle préforme. Au risque de tomber dans les stéréotypes. Est-ce vraiment un progrès ? L’essor de la presse people et des interrogations sentimentales sur Internet sont de la même veine. Facebook, Twitter, YouTube, SkyBlog et autres réseaux sociaux sont une façon pour les jeunes de se stariser. Se faire voir et côtoyer les célèbres. Faute d’identité formée par la conscience de soi, qui nait des livres, de la confrontation de la pensée avec celle d’un autre par les mots – on se crée un personnage, fait de photos en situation, de vidéos amusantes ou décalées, de fantasmes surjoués, de maximes illustrées, de mentions « J’aime » qui situent. La jeunesse se met en uniforme, même torse nu : il s’agit de montrer les abdos et les pectos bosselés chez les garçons, les seins et les hanches rebondis chez les filles.

Et la liberté dans tout ça ?

La liberté ontologique est contrainte par les outils et les nouvelles manières de penser imagées. La liberté politique est quant à elle réduite. Les Français transfèrent massivement leurs données personnelles en Californie, sur des serveurs étrangers appartenant à une compagnie privée. Carnets d’adresse, liste d’amis, photos de vie privée, messages intimes sont stockés sous la loi de Sacramento et visibles sans contrôle par les organes de police et de renseignement d’un pays tiers (Patriot Act). Au risque de se voir accuser de crimes et délits dont ils n’auront même pas conscience, mais que tout débarquement sur le sol américain révèlera aussitôt (c’est arrivé). Au risque de se voir supprimer tout accès du jour au lendemain sans préavis, sur un caprice technique ou juridique du pays étranger (Amazon via Kindle sur les traductions d’Hemingway). Au risque de voir perdre l’information de cette masse de données, offertes gratuitement en exploitation à des entreprises de divertissement ou de commerce hors de France (Google). A-t-on bien conscience de ces implications lorsqu’on documente Facebook, Twitter, YouTube, Google et autres ? Et pourtant, on ne les entend guère, les gueulards du souverainisme, anticapitalistes forcenés, adeptes de la théorie du Complot CIA & multinationales ! Est-ce naïveté ou posture ?

Internet est comme la langue d’Ésope : la meilleure et la pire des choses. Il est ce que nous en faisons. Auparavant nous séparions vie privée et vie publique ; aujourd’hui nous séparons vie ordinaire et vie médiatique. La parole publique se démocratise, mais dans le même temps envahit l’existence. Se connecter aux médias sociaux, c’est se déconnecter de l’ordinaire, de la société, au profit d’un entre-soi choisi et construit. Rêve d’une interaction sans risque, le réseau social est un préservatif pour aller sonder les autres. Sans conflit puisqu’il suffit d’ignorer, d’effacer ou de « tej ». Nul doute que l’ouverture à l’autre, grand projet social des Lumières, en est réduite…

On peut lire sur le sujet le numéro 170 de mai-août 2012 de la revue Le Débat, Gallimard, €17.10. Redondant, souvent chiant, se sentant obligé de donner la parole à tous les « noms » qui comptent dans l’univers du numérique et qui se répètent à l’envi, les 175 pages consacrées au sujet donnent cependant des idées.

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