Que se passe-t-il lorsqu’on est trop gentil avec les autres, ou qu’on se soumet aux conventions sociales qui exigent qu’on aide les autres ? Une catastrophe. C’est ce qui arrive à un honnête tueur à gage, Ralf Milan (Lino Ventura), chargé d’exécuter un témoin gênant, Louis Randoni (Xavier Depraz), depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel devant le palais de justice de Montpellier.
Milan est un pro, il prépare minutieusement son affaire. Mais voilà une inondation ! C’est le minable occupant de la chambre voisine qui cherche à se pendre à la tuyauterie de la salle de bain. François Pignon (Jacques Brel) est un représentant en chemises que sa femme (Caroline Cellier) cocufie avec son psy, le docteur Fuchs (Jean-Pierre Darras). Pignon a tout de l’émotionnel non maîtrisé, l’opposé du froid et rationnel Milan. Un contraste propice aux étincelles, et à une bonne histoire.
Le tueur professionnel paye le garçon d’étage (Nino Castelnuovo) pour qu’il mette un couvercle sur cette « malheureuse » tentative de suicide de Français moyen. Il persuade Pignon qu’il va s’occuper de lui. Il s’est lui-même lié les mains, délaissant a mission pour jouer au Bon Samaritain. Pignon le colle comme le sparadrap du capitaine Haddock, jusqu’à la case prison, où les deux se retrouvent, l’un continuant d’emmerder l’autre jusqu’au trognon. On comprend pourquoi sa femme l’a quitté…
Un emmerdeur est quelqu’un qui gêne, qui vous casse les pieds (ou les couilles, selon votre sexe), qui vous gâche l’existence, comme une merde dans laquelle vous marchez et qui vous colle aux semelles. Dès lors, l’empathie, l’entraide humaine, la charité, sont mises à rude épreuve. La seule façon de ne plus être emmerdé est de confier l’emmerdeur à un autre, ou de le planter là. Milan ne le fait pas, poussé par le socialement correct d’époque (la génération née vers 1950), et un reste de morale catholique. Dommage pour lui – il est parfois des moments où il faut rompre avec les conventions.
L’histoire est bien menée, issue du théâtre où tout doit s’enchaîner (la pièce Le Contrat de Francis Veber en 1971). Le duo contrasté des acteurs garde l’attention. Tout au plus ressent-on dans la durée une certaine lassitude de voir toujours Milan le pro céder à Pignon le loser, au lieu de le confier au garçon d’étage, aux pompiers, aux flics. A se disperser ainsi, on rate sa mission.
DVD L’Emmerdeur, Édouard Molinaro, 1973, avec Lino Ventura, Jacques Brel, Caroline Cellier, Jean-Pierre Darras, Nino Castelnuovo, Seven7 – Studio TF1 Cinéma 2006, 1h20, €19,99, Blu-ray et 4K 2026, €29,99
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Un tueur à gage est chargé d’éliminer un « salaud » pour un bon paquet de fric qui lui permettra de se retirer. C’est ainsi depuis l’armée en Irak et sa fonction de sniper, il ne tue que des salauds. Ce n’est pas ce qui manque et, revenu à la vie civile, la mafia lui en offre par poignées. Cette fois, c’est un témoin gênant qui risque de parler.
Bien payé, bien renseigné, Billy Summers se prépare – méticuleusement en vrai professionnel. Il ne fait pas confiance à ses commanditaires – première règle de la profession – et se constitue une identité de substitution avec un domicile de repli. Une fois l’affaire terminée, il n’ira pas au rendez-vous de fuite prévu par ses acolytes, trop empressés à le faire disparaître, pense-t-il, mais ira se planquer, déguisé, là où il a choisi de se faire oublier, le temps que les choses se tassent.
Tout se déroule comme prévu, Billy se fond dans la population sous la forme d’un écrivain qui s’isole pour écrire, se lie avec les voisins, et leurs enfants si attachants. Il manque de lever un coin de sa couverture lorsqu’il tire trop bien à la foire pour gagner la peluche offerte, mais il se reprend in extremis. Il récupère l’arme à lunette de visée fournie par un intermédiaire, voué à disparaître lui aussi si le boulot est bien fait. Il guette le salaud et l’assassine d’un coup sans vergogne, et quitte les lieux immédiatement, déguisé en quelqu’un d’autre qu’il a repéré. Il ne rejoint pas ses contacts chargé de le faire passer de vie à trépas – c’est gros comme une maison – mais se rend à sa planque bien tranquille.
Sauf que l’imprévu survient, comme il se doit. Il voit de son rez-de-chaussée une fille saoule se faire jeter d’une camionnette par trois garçons qui en ont bien profité. Il ne peut appeler la police sans se faire repérer ; il ne ne peut laisser la fille crever à sa porte, à moitié nue sous la pluie battante. Il sort donc et la recueille, la déshabille et la couche. Lorsqu’elle se réveille, elle est abasourdie. L’a-t-il violée ? Puis elle se souvient : les garçons, deux surtout qui l’ont pénétrée, le troisième restant à la porte mais giclant sur elle. Détails croustillants dont le lecteur reste avide, malgré la pruderie ambiante. Il faut rester réaliste.
Peu à peu se tisse une relation de confiance entre Alice, l’étudiante naïve, et Billy, le tueur mûr. Il lui raconte pourquoi il se planque, épargnant les détails qui pourraient la compromettre ; elle décide de partir avec lui, en confiance, après qu’il se soit vengé des trois gars trop machos et sûrs d’eux. Il ne les tue pas, les moleste à peine, mais leur fait une peur bleue. Ils ne devraient pas recommencer…
Mais la mission n‘est pas finie. L’acompte substantiel a été versé, mais pas le reliquat une fois la mission accomplie. Billy veut savoir pourquoi, et pourquoi il devait probablement être éliminé lui aussi. Au-dessus de son commanditaire, il y a quelqu’un. C’est de lui qu’il lui faut se venger. Ce qui sera fait, non sans prendre quelques risques. Aidé de son copain Bucky, chargé de l’intendance, Billy se rend là où faut et fait ce qu’il faut. Mais il est blessé par la mère d’un jeune garde qu’il a grièvement atteint.
Hanté par le roman de Zola, Thérèse Raquin, dans lequel le meurtrier est habité par son acte, Billy part, car s’il reste avec elle, il la détruira. Il laisse à Alice un manuscrit sur MacBook Pro, son œuvre d’écrivain lorsqu’il avait cette couverture, pour l’encourager à suivre sa vocation. Il raconte peu ou prou son histoire. Alice termine le livre – et en change la fin. Car tout bon écrivain peut refaire le monde à sa guise.
Un roman qui vous saisit, à la fois policier, psychologique, sociologique sur ces petites villes américaine et leurs habitudes de voisinage, et une méditation sur le métier de tueur. Est-ce une tâche comme n’importe quelle autre ?
L’un des meilleurs films avec Alain Delon dans toute sa gloire, avec La Piscine et Plein soleil. C’est une tragédie de la solitude, une fois de plus, l’éternel replay à la Ripley de l’abandon dans l’enfance. Le samouraï est un être implacable, sans affect, un tueur à gage. Il opère avec minutie, couvrant ses arrières, se fabriquant un alibi. Il séduit les femmes qu’il utilise mais ne les aime pas. Il est seul et solitaire, avec pour seul compagnon un oiseau.
A Jeff Costello (Alain Delon), le professionnel, est confié un contrat sur la tête d’un patron de boite de nuit parisienne. Il l’exécute. Il vole une voiture, une DS Citroën dont il a tout un jeu de clés de contact du modèle et dont il va faire changer les plaques à Montreuil. Sa maîtresse Jane (Nathalie Delon), lui fournit un alibi pour l’heure de la mort, une table de jeu privée un autre. Mais il est reconnu dans le couloir de la boite par la pianiste Valérie (Cathy Rosier), une métisse de Martinique, qui le voit clairement à moins d’un mètre, tandis que les serveurs ne l’aperçoivent qu’en silhouette en imperméable mastic et chapeau sur les yeux.
Curieusement, Jeff ne se débarrasse pas de ce déguisement reconnaissable, qui fournit le portrait-robot des témoins, ce qui serait la moindre des choses. Aussi, quand les flics qui sont en nombre à l’époque raflent tout ce qui porte chapeau et imper dans Paris la nuit, il est du lot. Parmi les quatre cents suspects, quelques-uns sont retenus, dont lui, bien qu’il se soit débarrassé de l’arme et des gants qu’il portait. Les alibis tiennent, les témoignages sont contradictoires, sauf celui de la fille du couloir et celui du « fiancé » en titre de Jane (Michel Boisrond). La première affirme que ce n’est pas lui qu’elle a vu, le second affirme que c’est bien lui qu’il a aperçu. Pas lui dans le couloir de la boite de nuit où le crime a eu lieu ; lui dans l’entrée de l’immeuble de son alibi.
Jeff Costello est donc relâché. Mais le commissaire qui a du nez (François Périer) sent que quelque chose ne tourne pas rond. Selon les méthodes autoritaires et quasi fascistes de l’époque, il va donc faire pression sur les témoins pour qu’ils revoient leurs témoignages, et va faire suivre Costello où qu’il aille. Pas difficile semble-t-il de savoir où il habite ; un gros micro d’époque est donc posé chez lui, qu’un flic va écouter dans l’hôtel en face. Sauf que l’oiseau en cage (un bouvreuil) est agité et que le samouraï, attentif à tout ce qui change dans ses habitudes de solitaire, s’en aperçoit et découvre l’engin. Le bouvreuil est un oiseau très discret qui s’éclipse dès qu’on l’approche – tout comme son maître. Jeff va donc téléphoner d’un café au lieu de le faire de chez lui.
En allant rendre compte de la réussite de son contrat, l’intermédiaire (Jacques Leroy) tente de le tuer. Le commanditaire n’a pas apprécié qu’il ait été arrêté et, même relâché, qu’il puisse mener à lui. Jeff détourne l’arme mais est blessé à l’avant-bras gauche. Il se soigne tout seul, comme un soldat – comme un samouraï. Mais il veut ne pas laisser impuni une telle entorse aux règles. Quel serait le métier si chacune des parties ne respectait pas son contrat ? Aucun affect, comme par exemple la vengeance, juste les affaires.
Il va donc retrouver la pianiste de jazz de la boite pour en savoir plus. Elle lui demande de lui téléphoner deux heures plus tard mais elle ne décroche pas. Lorsqu’il revient chez lui, Jeff trouve une fois de plus son oiseau agité – et est braqué par l’intermédiaire qui a voulu le tuer. Sauf que, cette fois-ci, c’est pour le rassurer : ses alibis ont tenu et la police l’a relâché. Il lui propose donc un second contrat pour deux millions de francs en liquide, payé d’avance. Jeff, qui n’aime pas être menacé, malmène l’intermédiaire et lui fait avouer le nom du commanditaire mais accepte le contrat. Il le laisse cependant ligoté chez lui pour qu’il ne puisse alerter son chef et que, s’il ne revient pas, la police le trouve et lui fasse cracher le morceau.
Car il se rend chez le commanditaire Olivier Rey, à la même adresse que Valérie qui est sa maîtresse, dont il veut manifestement se débarrasser. Tout en semant dans le dédale des lignes de métro les cinquante flics et vingt auxiliaires que le commissaire a mis à ses trousses : on avait les moyens en personnel, dans la police de l’époque ; une gabegie inefficace, car Jeff échappe à ses suiveurs/suiveuses. Il vole une seconde DS et se rend chez le commanditaire, qu’il descend alors que l’autre s’apprête à tirer sur lui. Puis il va dans la boite où il doit exécuter le contrat.
Sauf que, cette fois-ci, il a décidé qu’il était bidon. Peut-être tombé amoureux de la victime désignée, en tout cas heurté par le manque d’honneur des commanditaires de la nouvelle époque, il ne peut plus être solitaire, ni lui-même. Il se suicide donc comme un samouraï pratique le seppuku d’honneur, en menaçant d’une arme vide sa victime potentielle, ce qui fait tirer les flics postés à proximité qui ont réussi à le localiser. La tragédie est consommée dès son entrée : il laisse son chapeau au vestiaire, mais aussi le ticket qu’on lui donne. Il passe un moment au bar et fixe le barman dans les yeux pour qu’il le reconnaisse bien, cette fois-ci. Il est auparavant allé chez sa maîtresse alibi pour lui rendre visite et savoir que tout va bien. Il a organisé sa fin en bon professionnel.
La mise en scène sobre et les dialogues a minima font de ce film un grand film psychologique et de suspense. La noirceur du métier mime celle de la nuit interlope et de ce Paris de grisaille des années post-guerres coloniales où l’argent est roi, l’organisation anonyme la règle, et plus aucun honneur n’est reconnu comme valeur humaine. Le meurtre est devenu une industrie, un service payé par les requins des affaires. On ne se bat plus par passion mais pour l’argent. Seul le commissaire cherche à coincer le tueur par passion, mais « les procédures » et la fonctionnarisation croissante feront dériver aussi ce métier vers l’anonymat industriel et la rentabilité. Film de la fin d’une époque, d’un Paris bourgeois véreux, du duel flics et voyous. Mai 68, l’année suivante, allait balayer tout cela – au grand dam d’Alain Delon qui regrettera le bon vieux temps de sa jeunesse et virera réactionnaire. Pourtant non, ce n’était pas « mieux avant ».
DVD Le samouraï, Jean-Pierre Melville, 1967, avec Alain Delon, François Périer, Nathalie Delon, Cathy Rosier, Jacques Leroy,, Rene Chateau 1001, 1h40, €14,99
Le breton catholique Coatmeur né en 1925, prof de lettres en Afrique, fut un pape des thrillers à la française dans les années 1980. Le lire aujourd’hui est un brin décalé car, si les intrigues sont efficaces et rondement menées, les situer dans un pays imaginaire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la France de Mitterrand est une erreur, d’autant que le juge conduit une Tagora, un modèle français Talbot produit de 1980 à 83. Le thriller a besoin d’ancrer le lecteur dans la réalité vécue, il n’est pas un conte que l’on place dans un temps inventé, ni ailleurs.
Est-ce le souci de se ménager « la gauche » redoutée, arrivée conquérante en 1981 après des décennies de purgatoire ? Il faut dire que la trame du scénario a de quoi faire frémir les chatouilleux du nouveau pouvoir : pas moins que l’assassinat du président par un tueur à gage mandaté par un groupe politique qui manipule l’image d’une bande de terroristes gauchistes. C’est tordu, bien à l’image des années 1980 en France comme en Italie, et a des résonances avec notre époque.
En effet, la chienlit occupe la rue avec des manifs popu sans nombre, opposées à la façon de gouverner et de réformer social-démocrate du président. En effet l’armée commence à gronder qu’elle ne saurait laisser s’installer un climat de guerre civile sans intervenir pour rétablir l’ordre. En effet les mafieux d’extrême-droite, souvent d’ex-policiers révoqués pour mauvaise conduite, complotent dans l’ombre. En effet l’extrême-gauche a choisi le terrorisme plutôt que les idées. Rien de nouveau sous le soleil latin.
Tout vient des femmes et le président, qui en a assez du pouvoir et est tombé amoureux d’une ancienne copine de classe, a décidé de démissionner. C’est à ce moment que les tueurs frappent (et c’est un indice) ; il est assassiné dans sa baignoire. L’exécutant, ancien légionnaire italien devenu mercenaire à gage, n’exécute pas les ordres de repli à la lettre à cause d’une femme, une pas belle mais chaude et câline qu’il a rencontré la veille. C’est encore par une femme, celle du juge Melchior atteint d’un cancer incurable qui ne lui laisse que peu de temps à vivre, que va se résoudre l’affaire, l’amour jusqu’au bout sur l’air de Yesterday des Beatles donnant l’énergie nécessaire au juge pour faire toute la lumière. Au détriment des politiques, mais la vérité est à ce prix.
Coups de feu, filatures, coups tordus et autres poursuites en voiture font un bon thriller et ce livre n’en manque pas. Avec quelques bonheurs d’expression tels ces « gloussements vulveux ». Mais que le président se prénomme Igor reste bizarre, que « la Côte » et « la Capitale » soient désignées par leur fonction encore plus. Pourquoi ne pas avoir carrément situé le suspense en France avec des noms français et des lieux français ? Je ne le comprendrais jamais.
Peut se lire, mais par hasard ; n’a plus guère d’intérêt aujourd’hui, au contraire des grands thrillers américains de la même époque. L’auteur est décédé en 2017 après bien d’autres romans noirs.
Les hommes se font vieux en ce début de la décennie 1980 contée en 2007 : le monde change et il n’est plus pour eux. Ni Llewelyn Moss (Josh Brolin), ancien du Vietnam vingt ans avant, ni le shérif Tom Bell (Tommy Lee Jones) vétéran de la Seconde guerre mondiale, ni même le tueur à gage moderne Carson Wells (Woody Harrelson), ancien colonel au Vietnam, ne comprennent plus ce qui se passe. Il n’y a guère que le psychopathe robotisé et sans affect Anton Chigurh (Javier Bardem), tueur à gage pour les cartels mexicains, qui s’adapte. En tuant sans état d’âme tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. La violence gratuite comme humour noir ou la relative stupidité texane du shérif adjoint Wendell (Garret Dillahunt) qui fait son boulot sans y penser sont peut-être les mutants de la modernité dans un monde du n’importe quoi où tout est permis. Il suffit désormais d’oser.
Moss, chassant l’antilope dans les plaines texanes, trouve par hasard quatre 4×4 explosés dans le désert, les cadavres de Mexicains armés gisant tout autour. Seul un blessé gémit au volant d’un véhicule et réclame en espagnol de l’eau. Son pick-up est rempli de sacs d’héroïne passés en fraude. Sans doute un règlement qui a mal tourné. A l’affut, Moss se met à la place du dernier survivant – il y en a toujours un. Il suit la piste jusqu’à un arbre où il s’est mis à l’ombre, blessé, avant de crever. A côté de lui une sacoche pleine de billets : 2 millions de dollars au moins. Moss la ramasse, ainsi qu’un pistolet-mitrailleur et un revolver nickelé, une belle arme qui peut servir – et qui lui servira.
Il rentre chez lui et planque les armes sous son préfabriqué mais sa femme, la geignarde Carla Jean (Kelly Macdonald), l’entreprend et veut tout savoir ; elle est très agaçante et il ne lui dit que le minimum. Ce personnage, nul au début, prendra de la consistance durant le film jusqu’au tragique de la fin. Mais son mari aurait mieux fait de lui parler au lieu de décider seul et de faire en macho texan « une grosse connerie ». Il le sait, il la fait, il se perdra. Moss est le viril joueur.
Il retourne en effet de nuit sur les lieux du massacre avec un bidon d’eau pour le blessé. Qui est évidemment mort depuis, tandis que la came s’est envolée. Mais son pick-up est repéré car les trafiquants sont à la recherche du fric et il se fait poursuivre tous phares allumés puis, lorsqu’il se jette à l’eau blessé, par un molosse lâché sur lui. Il réussit à s’en débarrasser mais, avec la plaque d’immatriculation, il ne faut pas être bien sorcier, aux Etats-Unis, pour retrouver quelqu’un.
La mission est confiée au tueur laid et implacable au nom pas très catholique, Anton Chigurg, qui agit surtout avec un pistolet pneumatique à tuer le bétail. Nous sommes au Texas et la « virilité » exige d’user des armes en fermier. Comme nous sommes bien au Texas, les gens ont l’esprit bovin de leur bétail : le shérif adjoint qui a arrêté Anton ne le surveille plus une fois mises les menottes, ce pourquoi l’autre réussit à l’étrangler ; ayant piqué la voiture du shérif, le tueur arrête un bouseux qui obéit bien sagement, bien qu’aucune étoile de shérif ne soit piquée dans la chemise et que le soi-disant shérif porte un pistolet pneumatique au bout d’une bouteille, le gros con se laisse complaisamment mettre sur le front l’embout à bœuf tout en n’y comprenant rien – pas grave, les cons vont en enfer. Chigurh est le viril rendu fou.
Par quoi ? On ne sait pas. Il est en tout cas le personnage le plus fascinant du film, bien que répugnant. Peut-être est-il né comme ça, étranger à la société avec un nom pareil, étranger à la vie à cause de son enfance ou de ses parents. Peut-être est-il devenu psychopathe parce qu’habitant le Texas, pays dur aux faibles qui ne connait que la loi du plus fort. Même l’adolescent qui lui donne sa chemise pour s’en faire une écharpe afin de maintenir son bras blessé dans un accident de priorité (Josh Blaylock, 16 ans au tournage) ne lui soutire aucun remerciement ni sourire : seulement un billet de vingt dollars pour ne rien devoir à personne. Que le garçon commence par refuser en déclarant, selon les vieux principes de la communauté américaine, que « c’est normal de donner sa chemise à quelqu’un qui en a besoin ». Le tueur est un serial killer qui jouit de donner la mort ou de gracier, jouant à pile ou face le destin. Mais il faut que la victime annonce ; Carla Jean, qui ne le fera pas, laisse son destin en suspens. Le spectateur ne pourra que spéculer sur ce qui lui est arrivé : exécutée ou graciée ?
Anton pique la voiture de l’abruti, « une Ford de 1977 » dit Bell, shérif de père en fils depuis trois générations mais qui se fait vieux. Toute cette drogue, ces fusils automatiques en vente libre, cette avidité du fric, ces cadavres multipliés, montrent qu’il décroche du mouvement social. Il va finir son boulot, boucler autant que faire se peut l’enquête en tentant de protéger Moss et sa femme, mais prendra sa retraite aussitôt après. Lui obéit aux vieux principes de l’Amérique : qui a commis une faute la paye. Ainsi a-t-il fait passer sur la chaise électrique un jeune homme qui a tué sa petite amie de 14 ans sans raison. Mais après jugement, pas par bon plaisir ni en se prenant pour Dieu comme Chigurh. Bell reste le viril raisonnable. Au début des années 1980, ces vieux principes fondateurs de la loi et de l’ordre semblent abandonnés par des tueurs sans raison, des égoïstes sans morale, des violents sans mesure. Cela donnera la réaction républicaine avec Reagan dès 1981, puis la réaction raciste revancharde de Trump et de ses partisans déclassés.
(Coffret 2 DVD True Grit +) No country for old men (Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme), Joel et Ethan Coen, 2007, avec Tommy Lee Jones, Javier Bardem, Josh Brolin, Woody Harrelson, Kelly Macdonald, Garret Dillahunt, Paramount Pictures 2011, 2h02 €24.90
« Argoul participe au Programme Partenaires d’Amazon EU, un programme d’affiliation conçu pour permettre à des sites de percevoir une rémunération grâce à la création de liens vers Amazon.fr »
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