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Munich de Steven Spielberg

Munich rappelle aux Européens les fameux « accords » de 1938, par lesquels on permet à Hitler d’annexer les Sudètes peuplée d’Allemands ethniques. Ce qui a pour conséquence d’accentuer la pente vers la guerre, avec la mainmise nazie sur les chars tchèques et la déconsidération de la diplomatie française et britannique. Les États-Unis, ignares en histoire qui ne les concerne pas directement, font de Munich le début de la revanche juive sur les Palestiniens. Tout le film est centré sur la réponse au massacre des 11 athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en septembre 1972 par le commando de Septembre noir. Le titre du livre du journaliste canadien George Jonas dont s’est inspiré le film s’intitule en effet Vengeance.

En représailles, le Premier ministre israélien qui est alors une femme, Golda Meir (Lynn Cohen), établit une liste de terroristes à abattre, des assassinats ciblés sans le dire : l’opération Colère de Dieu. La pratique s’est depuis répandue officiellement et Israël n’hésite pas à revendiquer ces missions, comme si Gott mit Uns. Dieu avec nous est une autre façon de traduire l’œil pour œil et dent pour dent de l’Ancien Testament (Livre de l’Exode, du chapitre 20, verset 22 au chapitre 23, verset 19). Avner Kaufman (Eric Bana), un agent du Mossad, sabra d’origine juive allemande, est choisi pour diriger une mission de quatre hommes chargés d’éliminer les Palestiniens de la liste établie par le Mossad. Il doit démissionner du service, ouvrir un nouveau compte bloqué, utiliser un faux passeport, payer en liquide, en bref couper tous liens avec Israël et ses services de renseignements pour qu’on puisse démentir le connaître au cas où. Malgré son épouse enceinte de leur premier bébé, et poussé par Ephraïm (Geoffrey Rush) son supérieur hiérarchique, il accepte, par patriotisme. Ses hommes sont quatre juifs volontaires cueillis dans la diaspora. Steve (Daniel Craig) est chauffeur sud-africain, Robert (Mathieu Kassovitz) fabricant belge de jouets et expert en déminage et explosifs, Carl (Ciarán Hinds) ancien soldat israélien est « nettoyeur », et Hans (Hanns Zischler) faussaire danois est chargé des faux papiers. Ce ne sont pas des militaires entraînés, mais des amateurs qui n’ont pour seul lien qu’être « juif » – ce qui suffit à leur justification morale.

L’argent n’est pas le problème lorsqu’il s’agit d’avoir des renseignements fiables, encore que le Juif superviseur sache compter. C’est environ 200 000 $ par terroriste que négocie Avner avec un informateur français, « Louis » (Mathieu Amalric), fils de « papa » (Michael Lonsdale) ancien résistant et ancien des services, à la tête d’une nombreuse famille dans une propriété pleine d’enfants. Il a gardé des contacts avec la DST et, comme Avner, aime faire la cuisine. Avner a trouvé Louis à l’aide d’un ami gauchiste à Paris, qui lui présente une fille intello qui jargonne du Marx à longueur de temps et fricote avec le terrorisme révolutionnaire international, mais aime le fric. Façon de montrer l’imbroglio des relations troubles à cette époque.

Le commando va tuer successivement, et non sans mal, Abdel Wael Zwaiter, représentant de l’OLP à Rome, dans le hall de son immeuble alors qu’il attendait l’ascenseur, le 16 octobre 1972 ; Mahmoud Hamchari, par une bombe en dessous du téléphone à Paris, il succombera un mois plus tard le 9 janvier 1973 ; Hussein al Bachir par un système explosif placé sous son matelas à l’Olympic hotel à Nicosie, le 24 janvier 1973 ; Mohammed Youssef al-Najjar, Kamal Adouan et Kamal Nasser à Beyrouth avec des commandos de l’armée israélienne le 10 avril 1973 ; Zaiad Muchasi dans un hôtel à Athènes avec une bombe placée dans la télé mais qui n’explose pas, achevé à la grenade par Hans. Ali Hassan Salameh dit « Abou Hassan », le pire car non seulement il a orchestré le massacre de Munich mais s’est affilié à la CIA qui le paye pour éviter les attentats contre les représentations américaines, échappe à un attentat au pistolet dans la rue à cause de Yankees bourrés qui entreprennent Avner (peut-être des agents de la CIA chargés de surveiller Salameh) ; une seconde tentative dans sa grande villa espagnole échoue de même à cause d’un jeune garde qui donne l’alerte, descendu dans la piscine. Ali Hassan Salameh sera finalement tué par l’explosion de sa voiture Chevrolet piégée à Beyrouth, le 22 janvier 1979.

Entre temps, Avner se laisse draguer au bar de son hôtel où il rumine sa solitude loin de sa femme et de la petite fille qui lui est née, par une jeune fille facile (Marie-Josée Croze). Son parfum est « très agréable » et le séduit, mais il « ne peut pas », lui dit-il. Fidèle à la famille, il décline ses avances à coucher avec elle. Ce n’est pas le cas de Carl, qu’Avner découvre peu après nu, mort dans son lit, inondé du parfum de la fille qui s’est envolée. Baise et adrénaline sont les moteurs de cette tueuse à gages néerlandaise indépendante, ainsi que Louis le révèle. Le commando sauf Robert, qui a des scrupules sur la « justice » d’une telle opération en-dehors « des ordres », se rend sur la péniche aux Pays-Bas et abat la fille nue sous son peignoir. Avec la violence et l’immoralité de la loi du talion, cette scène sexuelle interdit le film aux moins de 16 ans. Après Robert, c’est Hans qui est retrouvé mort sur un banc, puis Robert dans son atelier de jouets qui explose – fausse manœuvre ou œuvre de tueurs ? Repéré, le commando fait l’objet lui aussi d’une liste, établie par les terroristes de Septembre noir, mais aussi par le KGB, dont un membre a été abattu à Athènes lors de l’opération Muchasi, lequel était l’un de ses informateurs.

Avner, déçu de ce que l’hydre de gens à tuer ne cesse de repousser, désabusé par la fausse morale d’État qui l’a conduit à accepter la mission, retourne en Israël. Il est surpris d’être accueilli en héros par les deux soldats en jeep chargés de l’accueillir à l’aéroport, tout comme Chamberlain à son retour de Munich en 1938. Il se retire et n’a désormais aucun « ordre » à recevoir de son supérieur au Mossad, car il a été rayé des listes au début. Il est donc libre, militairement et moralement. Il quitte son pays paranoïaque pour se réfugier à Brooklyn avec sa femme et leur bébé. Il doit gérer son stress post-traumatique et sa paranoïa d’être une cible possible lui aussi. Il téléphone au père de Louis, qui lui assure qu’il ne fera l’objet d’aucune menace de sa part, mais cela ne suffit pas. Après un esclandre au consulat israélien, Ephraïm vient le voir et le somme de retourner en Israël, mais il refuse. Ce n’est plus pour lui le pays de la morale, ni de la justice, ni de la judéité biblique. Il demande des preuves qu’il était justifié de tuer tel ou tel ; on ne lui en donne pas. Le nazi Eichmann a été jugé, pas les membres de Septembre noir, éliminés comme des cafards nuisibles au seul nom de la santé du peuple juif.

Ce film est plus une fiction historique qu’une fable morale. L’opération ayant été secrète, l’imagination du journaliste et des scénaristes a joué pour donner de la chair et de l’âme aux membres du commando israélien, dirigé dans la réalité par l’agent du Mossad Juval Aviv. Les États-Unis, par orgueil de se croire missionnés par Dieu pour guider le monde (à la suite des Juifs), récupèrent toute histoire importante pour ne pas qu’elle leur échappe. L’opération israélienne ne pouvait y échapper, d’autant que le 11-Septembre 2001 justifie Munich par l’absurde : à faire de l’Autre un Alien absolu, on nie son humanité, excusant ainsi sa propre inhumanité à le traiter comme une bête. Le « terroriste » est le résistant désigné par celui qui se croit de bon droit. La question palestinienne et sa complexité est évacuée au profit d’une réaction de défense légitime. Nous en sommes toujours là, un quart de siècle plus tard : les Palestiniens sont un problème, pas un peuple ; le droit est suspendu pour eux par Israël et les États-Unis, au nom du Droit. Tuer est facile, mais n’a jamais de fin ; parler, négocier, peut au contraire apaiser la violence réciproque en acceptant les revendications de chacun. Le film met à égalité tueurs israéliens et tueurs palestiniens, ce qui est immoral selon Zvi Zamir, le chef du Mossad, mais apprécié par Abou Daoud, le chef du commando palestinien Septembre noir – mort tranquillement de maladie en 2010.

Outre cet aspect déplaisant, le film traîne en longueur sur la fin. Une fois l’action terminée, les affres de la conscience morale d’Avner sont trop complaisantes et viennent bien tard. La scène alternée de baise avec sa femme et de flash psychotique des meurtres de Munich est écœurante de voyeurisme et n’apporte rien au propos. Une bonne demi-heure aurait pu être retranchée du film, et l’accélération en DVD est alors utile. A noter aussi que la bande son en français est peu audible et que l’on doit forcer le volume à des niveaux inégalés pour entendre correctement les acteurs (surtout Golda Meir). Quant aux Palestiniens visés, ils sont surtout des noms et des dossiers, peu des êtres de chair (sauf Hamchari avec sa petite fille au début) ; le spectateur est sommé de les voir par le regard juif – israélien, américain – autre aspect déplaisant du film. La bonne conscience reste face à sa déraison car, à la fin, on ne sait pas qui sont les bons et les méchants, sauf que les bons sont forcément le « nous » du spectateur induit par le film. Une propagande naïve qui doit être dénoncée.

DVD Munich, Steven Spielberg, 2005, avec Eric Bana, Mathieu Amalric, Daniel Craig, Valeria Bruni Tedeschi, Yvan Attal, DreamWorks France 2007, doublé anglais, français, 2h40, €6,70, Blu-ray €24,81

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Philip Roth, Opération Shylock – une confession

Un livre étrange, proliférant, récit qui est roman, fausse confession qui est vérité – en bref, la quintessence du Juif qu’est l’auteur, vue par l’auteur. Il y a trop de pages, trop de délires, un bon tiers aurait pu être supprimé. Mais chaque face du personnage expose ses vues jusqu’au bout, en miroir des autres. L’origine en est le double : Philip Roth, aux États-Unis, apprend d’un de ses correspondants à Jérusalem qu’un certain Philip Roth promeut dans la presse une théorie nouvelle, le « diasporisme », et qu’il a rencontré Lech Walesa.

A Jérusalem, où il se rend en 1988 pour interviewer un auteur, se tient le procès de John Demjanjuk, un Ukrainien suspecté d’être Ivan le Terrible, bourreau de Treblinka. Philip Roth s’y intéresse et veut assister au procès. Il s’étonne que le jeune fils de Demjanjuk ne soit pas protégé, à la merci d’un survivant de l’Holocauste qui voudrait se venger du père en torturant son enfant – est-ce cela la justice ? Il s’étonne de constater que les témoignages à charge sont inconsistants, plus dans la volonté de croire que dans l’établissement des faits. Le vrai bourreau de Treblinka, celui qui enfournait les Juifs nus pour les gazer avant de les faire brûler en plein air, les femmes et les enfants dessous pour mieux attiser le brasier, est mort en 1945. Mais les survivants jurent que celui qu’ils ont devant eux est le vrai. Même si c’est faux (Demjanjuk sera acquitté en juillet 1993). Tout est ainsi masques et faux-semblants, la foi submerge les faits à chaque instant, chacun s’accrochant à sa propre vérité sans rien écouter de celles des autres.

Le faux Roth a créé les Antisémites Anonymes, dont sa pulpeuse maîtresse infirmière, polonaise catholique, est la première antisémite repentie. Le vrai Roth retrouve son ami palestinien George, chrétien égyptien étudiant avec lui à New York, qui roule pour l’OLP. Un vieux du Mossad, le sémillant handicapé Smilesburger (un faux nom) lui donne un chèque d’un million de dollars pour la cause palestinienne, à charge pour lui de débusquer à Athènes (la cité de la Raison) les Juifs de la diaspora favorables aux Palestiniens et qui financent l’OLP d’Arafat. Philip Roth sait ce qu’il ne doit surtout pas faire, mais ne peut s’empêcher de le faire – ce qui est irrationnel et profondément juif. Il se trouve embringué par les services secrets du Mossad sans le vouloir, mais en consentant. Tout est contradictions en lui, comme en chacun, mais peut-être plus en tout Juif. Pour le mythe, le Juif éternel de la culture est Shylock, le personnage du Marchand de Venise de Shakespeare, dont les premiers mots sont pour réclamer de l’argent : « trois mille ducats ». Dans cette fameuse « opération » des services secrets, il s’agit d’acheter la collaboration d’ennemis de l’État. Le Juif, Israël, restent des requins d’affaires, des usuriers du monde.

L’écrivain juif américain est « libéral », au sens yankee du terme, c’est-à-dire « de gauche et progressiste », selon la traduction politicienne française. Il est pour la paix, pour la justice, pour un État palestinien, en bref pour toutes ces sortes de choses. Le roman a été publié en 1993, alors qu’Israël est confronté à la première Intifada et que les accords d’Oslo se profilent. Ce n’est pas encore l’Israël réactionnaire et borné d’aujourd’hui, mais déjà l’autoritarisme colonial s’y fait jour. Si Roth est juif, il n’est pas sioniste. Son double, imposteur homonyme, propose une alya à l’envers, le retour des Juifs d’Israël dans les pays d’Europe d’où ils sont partis, maintenant que l’histoire a débarrassé les préjugés antisémites de leur culture. Pour le vrai Roth, « le Juif » n’est vraiment juif qu’assimilé dans un pays hôte. Ainsi lui est-il pleinement écrivain américain, bien que juif. Qu’a produit pour la culture mondiale l’État d’Israël, s’interroge Philip Roth ? Quasi rien : un seul prix Nobel de littérature en 1966, et quelques prix d’économie et de chimie.. dus aux Juifs américains.

Philip Roth s’interroge donc en tant que juif sur sa judéité. « Individuellement, chaque juif est lui aussi divisé. Existe-t-il au monde un personnage plus multiple ? Je ne veux pas dire divisé. Divisé, ce n’est rien. Même les goyim sont des êtres divisés. Mais dans chaque Juif, il y a une foule de Juifs. Le bon Juif, le mauvais Juif. Le nouveau Juif, le Juif de toujours. Celui qui aime les Juifs, celui qui hait les Juifs. L’ami du goy, l’ennemi du goy. Le Juif arrogant, le Juif blessé. Le Juif pieux, le Juif mécréant. Le Juif grossier, le Juif doux. Le Juif insolent, le Juif diplomate. Le Juif juif, le Juif désenjuivé. Dois-je continuer ? » Chacun est fragment et reflet. « Est-ce étonnant que le juif conteste toujours tout ? Il est la contestation incarnée ! » p.338.

Il s’interroge aussi sur Israël. « Ce que nous avons fait aux Palestiniens est mal. Nous les avons déplacés et opprimés. Nous les avons expulsés, battus, torturés et tués. Depuis son origine, l’État juif s’est employé à faire disparaître la présence palestinienne de la terre historique de Palestine et à exproprier un peuple indigène. Les Palestiniens ont été chassés, dispersés et asservis par les Juifs. Pour construire un État juif, nous avons trahi notre histoire – nous avons fait aux Palestiniens ce que les chrétiens nous ont fait : nous les avons systématiquement transformés en un Autre haï, les privant ainsi de leur statut d’êtres humains » p.355.

Le propos est dur, « antisémite » selon les critères de mauvaise foi qui prévalent aujourd’hui, où toute critique de Netanyahou, de ses ministres sectaires, de son gouvernement, de l’État d’Israël et de ses bombardements, est assimilée à une critique raciste contre les Juifs en tant qu’ethnie. Mais ce n’est pas Philip Roth qui parle, ou du moins pas entièrement parce que c’est bien lui l’écrit : c’est l’un de ses multiples doubles : le faux Roth qu’il appelle Pipik, « petit nombril » (mais gros zizi), Smilesburger le Juif fonctionnaire de sécurité, George Ziad le Palestinien, le cousin Apter (sauvé à 9 ans d’un camp de transit par un officier SS qui l’a vendu à un bordel d’hommes), l’écrivain israélien Aharon Appelfeld. Il est écrivain, donc invente des histoires, mêle réalité et fiction, délire sur chaque personnage contradictoire, qui tous sont lui, mais pas entièrement lui – lui étant la somme de tous, et plus encore. Chacun est lui et non lui. Il possède « cet instinct de l’imposture qui m’avait jusque-là permis de transformer mes contradictions en actes et de leur donner vie dans le seul domaine de la fiction » p.362.

Est-ce de la paranoïa due à ce médicament, l’Halcion, réputé pour ses effets secondaires, où « aucune réalité ne sépare l’improbable du certain » p.368 ? Est-ce la propension de « la malice juive » qui fait que le raconteur d’histoires brode et dédramatise les choses – « qui transforme tout en farce qui banalise et superficialise tout – y compris nos souffrances en tant que Juifs » p.396 ? C’est un roman créatif, audacieux – ce qu’il a prévu se réalise trente ans après – kafkaïen, à l’humour absurde, juif.

A lire aujourd’hui, qu’il vient de paraître en Pléiade, pour se laver l’esprit de toutes les contrevérités, manipulations et mauvaise foi des uns et des autres au sujet d’Israël, de la Palestine, et de l’antisémitisme.

Philip Roth, Opération Shylock – une confession, 1993, Folio 1997, 656 pages, €11,90

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Daniel Easterman, Le Septième sanctuaire

daniel easterman le septieme sanctuaire
Thriller géopolitico-historique à tropisme ethnique qui entremêle Juifs, Arabes (et évidemment Nazis), il se situe dans un Moyen-Orient compliqué, chargé de siècles et de communautés composites. Daniel Easterman, pseudonyme de Denis MacEoin né en Irlande du Nord, est titulaire d’un doctorat en histoire de l’Islam et a enseigné à l’université de Newcastle avant de devenir écrivain. Il construit bien son histoire, littéraire et efficace, bien mieux que les Américains pourtant inventeurs du genre. Il pousse l’humour jusqu’à se mettre en scène sous les traits du professeur israélien Benabu, lui aussi écrivain d’imagination sous le pseudonyme de David Wise.

Le premier chapitre commence fort, quatre meurtres de sang froid d’une balle en plein front, dans un paisible salon de Cambridge lors d’une soutenance de thèse archéologique. Suit un périple très réaliste à la manière des thrillers : tentatives de meurtres, fuite, mise en danger, enquête, explosions, intervention du Mossad, dictateur syrien, tueurs palestiniens…

Le tout s’enfle dans l’histoire antique, une ville mystérieuse en plein cœur du désert, formellement citée dans la Bible et le Coran, mythique pour les uns mais réelle pour les autres. Depuis le monastère de Saint-Nilus en passant par celui de Sainte-Catherine au Sinaï, un journal de bord d’un ancien colonel nazi, le manuscrit d’un voyageur arabe antique et des inscriptions confirment au professeur juif israélien David Rosen (qui a échappé de peu à l’égorgement sans savoir pourquoi sur un chantier archéologique en Syrie) que la cité existe et qu’elle recèle une menace pour aujourd’hui. Et pour lui-même. Ce n’est pas un hasard non plus si Hafez El Assad vient d’être renversé (nous sommes en 1987) par un nationaliste musulman syrien…

David s’allie à une belle jeune palestinienne, Leïla, accessoirement membre du Front populaire de libération de la Palestine. Mais Juifs et Arabes font taire leurs querelles millénaires face à la menace nazie. Car le Complot, préparé dans les derniers mois de la Seconde guerre mondiale, est sur le point d’aboutir. Plan machiavélique et méthodique sorti tout droit des théories ésotériques fumeuses du début du XXe siècle et ravivée dans une Allemagne vaincue en 1918 par la crise économique mondiale. Qui est le mystérieux A. H. ? Al Husseyni, le grand mufti de Jérusalem pronazi, ou Adolf Hitler en personne ? Quel est cet avion allemand, prototype sorti les tous premiers mois de 1945, qui s’est écrasé dans le désert syrien ? De filatures en documents, des labyrinthes de la ville aux étendues du désert sous la tempête de sable, les petites cellules grises s’allient aux jeunes muscles pour faire avancer une histoire comme on les aime, pleine de bruit et de fureur, mais ouvrant des perspectives humaines.

Écrit en 1987, avant l’Intifada mais avec les yeux décillés sur Israël après l’affaire du Liban, ce premier thriller de l’auteur emporte la conviction. Il peut encore se lire avec ferveur aujourd’hui malgré quelques faiblesses de construction et d’invraisemblances sur la fin. Nous sommes chez Indiana Jones, mais version érudite, bien plus crédible car étayée par toutes les connaissances du docteur en histoire de l’Islam Denis MacEoin, le vrai nom de Daniel Easterman.

Son héros trouvera Iram, la cité perdue, devenue le Septième sanctuaire après le temple de Salomon puis le temple d’Hérode à Jérusalem, Rome, Byzance, La Mecque et Berlin. Ce qu’il y découvrira fait frémir, car le passé se précipite dans l’actualité pour embraser à nouveau le Proche-Orient. David va-t-il réussir à terrasser le nouveau Goliath ?

Pas sûr… Et c’est ce qui fait tout le sel de ce bon livre.

Daniel Easterman, Le Septième sanctuaire (The Seventh Sanctuary), 1987, Livre de poche 1995, 541 pages, €6.33

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Shane Stevens, L’heure des loups

Un roman policier qui commence très fort… et dure un moment dans la même veine. Et puis crac ! Il ressasse ; il sombre dans la manie maniaco-dépressive, il rejoue l’air mille fois entendu de l’éternel persécuté à qui tout le monde en veut. Le flic de la criminelle parisienne décline en vengeur coupable de l’humanité. Le mot ‘Juif’ est répété à satiété deux fois par page.

Il est plutôt étrange que Shane Stevens, né à New York en 1941, soit aussi obsédé par les nazis, par les SS disciplinés, entraînés et sans pitié. Il montre d’ailleurs le mimétisme du Mossad, le service secret israélien, tout aussi entraîné, discipliné, froid et sans pitié pour tous les « ennemis » d’Israël. Le héros, César Dreyfus – mais oui, descendant français du célèbre capitaine ! – est d’ailleurs sur le point d’être liquidé par le Mossad dans les dernières pages parce qu’il en sait trop sur un secret bien gardé : l’or des nazis récupéré par Israël. Le pays des purs aurait-il donc négocié avec le pays du Mal ? Ce n’est pas très politiquement correct… Il ne faut donc pas le « dire ».

Tout commence par un homme retrouvé pendu à une corde à piano dans son appartement. Suicide ! déclare, péremptoire, un jeune inspecteur. Pas si simple, rétorque César qui en a vu d’autres et à qui on ne la fait pas. Vous avez dit corde de piano ? et ça ne vous rappelle rien ? Les traîtres du complot Stauffenberg contre Hitler ont été pendus par des cordes à piano. Il paraît que la mort est plus lente, plus sadique. Dès lors, la police va chercher, se mettre à dos les « services » plus ou moins secrets, plus ou moins liés à la « haute » politique de ces Messieurs des palais gouvernementaux. Il y aura un viveur, une femme, quelques meurtres, beaucoup d’intrigues pour le pouvoir… et l’argent ! Ne jamais oublier l’argent dans une intrigue entre juifs et nazis. Car les nazis ont volé, accumulé, planqué… Trente ans plus tard, après la prescription, pourquoi ne pas jouir du butin ?

Belle intrigue, belle action, jusqu’à ce que le roman s’enlise dans les marécages fangeux du fantasme, de la Mémoire (reconstituée) et revue selon l’image d’Épinal de Job sur fumier. La traduction n’aide pas, bâclée semble-t-il. Qui tentera de comprendre comment on allume un incendie en repliant en paquet de cigarettes en sera pour ses frais : les phrases françaises s’enchaînent mais ne veulent rien dire…

Reste l’évocation d’un Paris des années 1970 assez exotique, surtout vu de New York sur dossier. Les bobos (qui ne savent pas encore qu’ils le sont, six ans après 68) « s’émerveillaient volontiers avec des oh ! et des ah ! dès qu’on citait un nom connu » p.93. On bouffe bien, on jouit en sautant les femmes qui ne demandent que ça, « les bouteilles de champagne étaient soigneusement conçues pour détendre les femmes et raidir les hommes » – jolie formule. On roule « en Renault et en Simca », le train pour Toulouse est encore à vapeur (?), les hauts-fonctionnaires sont mafieux et claniques, le musée de la police se trouve soi-disant à la Préfecture quai des Orfèvres – or il se trouve rue de la Montagne Sainte-Geneviève ; il ne reviendra (peut-être, s’il y a les sous) dans l’île de la Cité qu’en 2017. Et même pas une note de bas de page du traducteur ignare pour rectifier !

Nous sommes loin, bien loin, de la sensibilité et de l’intelligence du précédent roman ‘Au-delà du mal’, chroniqué sur ce blog. L’identité aliène lorsqu’elle est obsessionnelle. Ce mot d’identité, pourtant grossier à gauche, est trouvé « normal » en ce qui concerne les Juifs, pourtant majoritairement de gauche en France (dit-on). On se demande pourquoi : il enferme dans une aliénation profonde, que l’on soit, Juif, Breton, Basque ou de n’importe quelle « culture ». Se sortir du carcan des déterminismes est pourtant le premier pas vers la liberté et l’épanouissement.

Au total donc, pas un « mauvais » roman policier, mais un roman obsessionnel. Qui aime le lise. Pour ma part, je suis déçu.

Shane Stevens, L’heure des loups (The Anvil Chorus), 1985, Pocket mai 2012, 605 pages, €7.69

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