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Lac Tonlé Sap

Le lendemain, nous partons en bus vers Phnom-Penh à 320 km de là, avec une étape sur le grand lac de Tonlé Sap. Son rôle est de servir de réservoir : il se remplit des eaux du Mékong durant la mousson et se vide dans le Mékong durant les mois d’hiver. C’est un lac d’eau douce en forme de violon, quadruplant sa superficie et sa profondeur en période de pluie, s’étalant sur près de 10 000 km² et sur une profondeur de 10 à 16 m. En se retirant à partir d’octobre, les eaux laissent du limon fertile, comme le Nil, le riz sera plantureux et les poissons bien gras.

Il est bordé de villages communautaires gérés par la pagode. Ils vivent de pêche, d’agriculture et de tourisme. Ce qu’ils cultivent exige une récolte rapide car la crue survient tous les six mois et elle est très rapide. Ce pourquoi les maisons sont bâties sur de hauts pilotis et même certaines sur flotteurs, en cas de sur-crue. Lacustre, ça flotte, palustre, c’est sur pilotis, nous récite Tom. Mais la différence est maigre : le palustre se réfère aux marais, le lacustre aux lacs – mais tous deux sont sur pilotis et aucun ne « flotte ».

Le poisson, faute de conservation par le froid, est vite transformé en prahok, une pâte fermentée qui entre comme sauce dans la préparation de certains plats. Les enfants aident les parents même si le travail est interdit au Cambodge en dessous de 15 ans. Nous en voyons un certain nombre qui ne sont pas à l’école, et qui étendent les filets torse nu et pieds nus sur les rives. Ils sont la peau couleur terre du pays et sont habitués à l’eau depuis toujours.

Un tour en bateau est prévu de façon fort sympathique. Nous pouvons voir de près les maisons sur pilotis de la berge, et même une école primaire flottante ou de petits garçons sans chaussures mais en chemise blanche et culotte noire récitent à voix haute quelques leçons. Les adultes conduisent des bateaux de pêche ou nettoient leurs filets posés sur le fond. Ils s’immergent dans l’eau de la rive pour rejeter les branches qui ont pu s’y prendre. Passent des pirogues à longue queue qui vrombissent sans réducteur d’échappement, labourant l’eau limoneuse dans un sillage jaune. Chacun donne un dollar à la batelière qui s’est démenée, et elle en est tout étonnée ; en général les groupes donnent peu. Le nôtre doit être exceptionnel.

Au débarqué, une nuée de petits vendeurs récite leur incantation rituelle aux touristes : « please buy, 1 $ ». Mais ils sont habitués à avoir peu de succès.

De même lors d’un arrêt technique sur une aire remplie de boutiques, ou de petits garçons et petites filles pieds nus proposent des mygales vivantes comme Mimi Siku dans le film Un indien dans la ville. Leurs mères et grandes sœurs offrent tout un étal d’insectes grillés : mygales, scorpions, sauterelles, gros vers gras, petites grenouilles. C’est une étape obligée pour les touristes ; les natifs se délectent du dégoût qu’ils voient sur les visages et cherchent à attendrir les Occidentaux en laissant courir sur leur peau nue des grosses mygales noires et velues. La doctoresse en retraite en goûte mais elle sera malade le soir même, probablement par répulsion. Il ne faut pas se croire invulnérable à la psychologie. Le chauffeur de car, prévenant, propose du gel désinfectant au retour pour ceux qui ont touché les mygales. Le J : « ah, moi aussi… j’ai touché un gamin ! »

Nous repartons pour nous arrêter dans un restoroute gigantesque face au lac. C’est l’endroit du déjeuner. Nous y sommes placés dans des paillotes ouvertes avec ventilateurs, ce qui est très agréable. Huit plats traditionnels nous sont servis, toujours les mêmes, avec du bœuf émincé contenu dans un ananas évidé, ce qui est original. Comme nous ne mangeons qu’un seul des deux sur la table, notre guide emporte l’autre dans un sac plastique en guise de doggy bag. Nous avons aussi des beignets de poulet, du poisson épicé, des légumes au wok, des aubergines grillées et de la pastèque en dessert.

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Divers temples du complexe d’Angkor 2

Nous repartons sous le cagnard, probablement autour de 35°, pour voir les trois autres sites assez intéressants du circuit. Mais nous sommes fatigués et le bourrage d’informations fait son effet. Nous avons besoin de digérer, de prendre du recul. Le stakhanovisme des voyageurs d’aujourd’hui, pressés de remplir toutes les cases de leur programme à prix ajustés, n’a rien à voir avec la lenteur et la méditation des anciens voyageurs. C’est l’inconvénient, et ce pourquoi je prends beaucoup de photos, rédige un carnet, complète ensuite le texte par la lecture de livres ou d’articles. Un voyage ne s’arrête pas le jour du retour.

L’un des retraités a un Smartphone Samsung qui fait d’excellentes photos. Il ne prend plus son gros appareil comme moi, qu’il trouve trop lourd et trop encombrant. Le J et le sourd sont souvent derrière ; le premier à prendre des photos, le deuxième à chercher encore à comprendre. Il se réfère sans cesse aux plans et cartes du Guide vert, pour être sûr d’avoir bien vu ce qui est noté comme visible – donc à voir. Étrange conception de la vision que de « voir » au travers de ce qu’on vous dit de voir. Autant observer par soi-même et compléter éventuellement par les suggestions du livre ! Je suis un peu acide mais, au bout d’une dizaine de jours, chacun a révélé ses côtés, et pas seulement les mauvais. Au final, le groupe se révèle sympathique, équilibré et de bonne composition, malgré la chaleur qui fait avaler deux litres d’eau dans la journée, et la fatigue des nuits courtes dues au retard des avions locaux. Nous finissons même par nous tutoyer naturellement et même par nous souvenir des prénoms (pas tous).

Les édifices laissés dans leur jungle sous les ficus religiosa dont les racines enserrent les pierres, correspondent le mieux au mythe d’Angkor que nous avons dans la tête : la ruine romantique. Nous avons marché une dizaine de kilomètres aujourd’hui et monté une centaine de marches assez raides.

Ta Prohm est en ruines, mais laissé en l’état de nature exprès pour le tourisme. Il correspond à l’image romantique que nous nous faisons des sites d’Angkor, envahis par la végétation. De grosses racines de fromager enserrent les pierres comme des trompes d’éléphant ; certaines sont broyées comme par une force supérieure. Elles se déroulent en cordes pour s’infiltrer par tous les interstices. Il est de bon ton parmi les touristes de se faire prendre en photo devant elles, signe de décadence, d’éphémère humain, de toute-puissance de la vigueur naturelle. La voûte en encorbellement semble fragile avec ses blocs assemblés. Tout peut s’écrouler en un instant, même si cela a tenu mille ans.

Dans la foule de l’après-midi, parmi les méandres de l’édifice aux ficus, un petit garçon de quatre ans en chemise blanche à col ouvert hurlait pour voir sa mère. Il était vietnamien ou chinois et gardé par sa grand-mère tandis que la maman était allée se faire prendre en photo à une dizaine de mètres de là sous les grandes racines pendantes au-dessus des pierres. Ce n’est pas bien de laisser un petit tout seul au milieu de gens étrangers, notamment occidentaux, sans rien lui expliquer, alors que l’on va faire sa coquette.

Baray est un ancien réservoir d’eau pour l’irrigation, l’usage religieux et domestique, et pour éviter les crues. Le Baray nord a été construit sous Jayavarman VII qui a vécu de 1181 à 1218. Le Baray a 3600 m de long et 930 mètre de large, avec le temple Neak Pean au centre. A l’ouest, une terrasse mène au temple Preah Khan. Des lotus fleurissent rose en cette saison à la surface du baray.

On entre au Preah Khan par une allée brodée de démons et de divinités tirant les anneaux du naga pour baratter les mer de lait. Les bâtiments se succèdent, très ruinés. Une belle dentelle de pierre pour illustrer les épisodes légendaires. Une enfilade de couloirs et de salles où trônent parfois les restes d’un dieu de pierre. Le soleil descend, c’est la fin du jour et de la chaleur lourde.

Au dîner, la doyenne est requinquée. Elle aime qu’on s’occupe d’elle et elle a deux femmes-médecine à son chevet. Le repas est bien présenté mais toujours le même. Les cinq fruits et légumes par jour sont amplement représentés, de même que le peu de viande et l’absence d’alcool et de fromage. Tout cela est très sain. Sauf le dessert : un morceau de potiron cuit à la vapeur avec une sorte de crème dite custoard à l’anglaise, immonde à mon goût.

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Sigiriya, le rocher du Lion

Le rocher du Lion est célèbre, classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO, s’élevant dans un grand parc aux anciens bâtiments arasés.

sigiriya rocher du lion vu de la plaine sri lanka

D’étranges panneaux en anglais me laissent dubitatif : « Be still and silent in case of Wasp attack » : je ne savais pas que les WASP (White Anglo-Saxons Protestants) étaient si dangereux… Mais wasp veut dire aussi guêpe en anglais. Un autre panneau met en garde contre les « Hornet attack » : je ne savais pas que des F18 américains rôdaient dans le coin… Mais hornet signifie aussi frelon en anglais.

sigiriya hornet attacksri lanka

L’histoire du site vaut d’être contée. Nous sommes à la fin du 5ème siècle et Kassyapa, le fils cadet du roi d’Anurâdhapura Dhatusena se bagarre avec son frère aîné Mogallana pour le trône. Il complote et emmure vivant le roi en titre son père, se proclame régent et expulse son frère Mogallana en Inde. Mogallana l’avertit qu’il reviendra pour se venger et Kassyapa, un brin paranoïaque, quitte la capitale royale d’Anurâdhapura pour s’installer à Sigirîya pour son rocher imprenable de 370 mètres aux parois abruptes et au réservoir d’eau du ciel qu’avait jadis creusé son père. Kassyapa fait une percée souterraine depuis le réservoir situé au nord-est jusqu’au rocher, une pente très faible suffit pour que l’eau jaillisse ; les jardins entourant le site sont parsemés de bassins et de petites fontaines. On peut voir des stèles plates carrés, percées de trous ronds, sur les pelouses du jardin : ce sont les jets d’eaux de Kassyapa ; on dit qu’ils peuvent encore fonctionner. Plus fort, l’eau parvient au sommet du rocher sans intervention humaine, juste par une suite de citernes, et elle alimente la piscine du roi, et les différents réservoirs. Dix-huit ans après, le frère revient de l’Inde à la tête d’une armée ; le rocher est imprenable… à condition d’avoir pensé aux vivres. Ce que Kassyapa a oublié. Il capitule au bout d’une semaine et est exécuté.

sigiriya jardins de kassyapa sri lanka

Nous grimpons de multiples marches inégales, de quoi nous essouffler. Puis un escalier de métal en colimaçon s’élance à la verticale, nous devons y grimper, puis redescendre de l’autre côté après avoir vu les grottes à peinture.

sigiriya passerelle aerienne sri lanka

Beaucoup de seins nus d’une voluptueuse langueur qui ressemblent aux calendriers de vahinés ; ce sont les mille courtisanes légendaires du roi Kassyapa, confiné par la peur sur son rocher.

sigiriya seins nus sri lanka

Tant pis pour ceux qui ont le vertige – dont on se demande d’ailleurs s’il est dû à la montée aérienne où aux beautés nues qui vous envoient au septième ciel.

sigiriya demoiselles seins nus sri lanka

Nous aboutissons dans un couloir le long de la falaise, protégé du vide par un mur de briques à la paroi intérieure lissée à l’œuf et à la chaux, recouvert d’huile aux temps de splendeur, le Mirror Wall : les fresques peintes des 21 Demoiselles de Sigiriya s’y reflétaient pour en faire une galerie des glaces version bouddhique. Aujourd’hui, l’huile n’est plus versée et le mur est graffité, parfois depuis le 17ème siècle, de commentaires littéraires ou salaces comme sur un mauvais blog ! (Pas sur celui-ci, j’y veille). C’est moins somptueux et, malgré l’altitude, nous fait redescendre sur terre. Un escalier de pierres plus tard, au bout de plus de 800 marches dit-on, et longeant un énorme rocher instable « prêt à tomber sur les assaillants », nous voici au pied du fameux rocher du Lion, sur l’esplanade du Lion.

sigiriya escalier 800 marches sri lanka

Un bâtiment grillagé a l’air d’un dépôt de chantier : c’est en fait une protection en cas d’attaque de guêpes ou frelons, ce qui arrive souvent ces temps-ci, semble-t-il. Pas aujourd’hui fort heureusement, malgré l’exploration intéressée d’un petit Américain. Il fait partie d’un groupe de six kids dont un seul, dans les dix ans, montera au sommet.

sigiriya rocher du lion sri lanka

Ceux qui veulent grimpent sur le palais-forteresse : c’est qu’il y en a, des marches, excroissances métalliques ancrées sur le rocher, au-dessus du vide. Jadis, on montait par des cordes ou en escalade. Aujourd’hui, l’escalier serpente pour rendre la verticale de la roche moins ardue ; il ne faut quand même pas avoir peur du gaz, comme disent les alpinistes.

sigiriya bassin sommet rocher du lion sri lanka

En haut, un complexe de ruines, des emplacements arasés de bâtiments de briques, des bassins où l’eau de mousson stagne, et une vue époustouflante sur les alentours.

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Montagne Saint-Michel

Quiconque pense Bretagne imagine aussitôt la mer. Il existe aussi une Bretagne de l’intérieur, plus sauvage et plus pauvre, que l’on se contente trop souvent d’ignorer dans la pudeur du politiquement correct. Les monts d’Arrée, entre Brest et Morlaix, sonnent comme « arriérés ». Ce plissement hercynien apparaît mufle de bête préhistorique, ouvrant bientôt la gueule à l’Océan de sa langue trifide, vers Crozon. La terre arable peine à s’accrocher au socle primaire. C’est le domaine du vent et de la lande, des marais et du brouillard, à plus de 300 m du niveau des mers. Voici le paysage « celtique » par excellence, chanté par les ballades. Le paysage aussi des temps plus anciens où l’on érigeait des menhirs alignés pour lire dans les étoiles et où l’on s’endormait, pour le sommeil éternel, sous de massifs dolmens de granit.

L’Ankou errait sur le Yeun Elez, ce marais près de Brénnilis ; il effleurait les bruyères en éteignant leurs fleurs ; il faisait plier les ajoncs de son souffle glacé. Avec le vent qui vient des flots, s’élevant sur le massif au crépuscule lorsque s’inversent les thermiques, la nature semble frissonner au passage d’un esprit qui soupire et se plaint. Les croyances des siècles obscurs – avant la télé de Paris, Concorde et Internet – faisaient du Yeun Elez le Youdig : les portes de l’Enfer.

De retour de Crozon, gavés de grand large et de rocs luttant avec les vagues, nous sommes passés par la dépression du Yeun Elez. Elle a été civilisée en 1930 par le réservoir de Saint-Michel dont les eaux plombées reflètent un ciel aux nuances incertaines. Au-dessus, en promontoire, s’élève la montagne Saint-Michel. Il fallait bien se concilier l’archange-chef des milices célestes pour contenir les hordes démoniaques qui pouvaient surgir de ces portes d’Enfer. La montagne est bien fière, du haut de ses 380 m ; le clocheton de chapelle élève le lieu à 391 m, le point le plus élevé des montagnes bretonnes. L’archange à son sommet peut observer 60 km à la ronde par temps clair. A l’est du lac artificiel, qui a servi longtemps à rafraîchir la centrale nucléaire gaulliste des monts d’Arrée, désaffectée sous Mitterrand après 20 ans de loyaux services, les alignements de Brénnilis ont été démonisés en noceurs de Pierre, empêchant le bon curé d’aller porter le viatique aux mourants. Leur biniou éteint, le Dieu tonnant les a – dit-on – pétrifiés, reléguant symboliquement les anciennes coutumes d’un âge de pierre polie au rebut de l’Histoire.

Sur la montagne, des millénaires après les premiers dolmens, les Celtes ont adoré Bélénos, dieu solaire qui ne pouvait que vaincre les brumes du marais en contrebas. Saint Michel n’est que son avatar chrétien, muni d’une épée flamboyante qui ferraille contre les dragons tourbeux. C’est pourquoi peut-être tant de terres celtes ont leur culte à saint Michel, des Chtis de la baie de Somme aux Normands du mont Saint-Michel, jusqu’aux Bretons de la montagne du même nom. Sur le mamelon primaire qui domine, une chapelle fut dédiée à l’archange au 17ème siècle avant de s’écrouler au siècle suivant : on était bien pauvre dans la contrée. Le siècle du raidissement catholique, ce 19ème anti-Lumières et anti-démocratique, a restauré la chapelle et l’a entourée d’un mur de pierres pour la protéger des vents mauvais – et protéger la foi de la critique rationnelle. Il a fallu des païens radicaux, les nazis, pour démolir le mur et en faire un socle à radar, afin de prévoir l’au-delà (géographique). La chapelle en perdit son autel, aujourd’hui réduit à une fleur sèche dans un vase de plastique. La statue de saint Michel devint réfugiée à l’église de Brasparts, une « grande paroisse » (comme signifie bras parrez), à 5 km au sud.

Après la chaleur solaire du sable à l’anse de Dinan, sur la presqu’île de Crozon ; après l’éclat du ciel vaste, au-dessus de l’océan, faisant chanter les fleurs d’ajoncs comme autant de petites flammes ; après les rires et les cris des enfants, enivrés de vent et de soleil, la peau libre et les cheveux flottant ; après ce grand bol d’air et de lumière, de vie et de joie, la montagne Saint-Michel était comme un signal. Le soleil descendait au loin sur Ouessant ; un vent insistant s’était levé qui faisait onduler l’herbage, grimpait à l’assaut du mamelon et culminait à la porte de la chapelle, sa pierre chaude encore du jour. Vers l’est, l’obscurité montait, le lac était comme un miroir d’étain, impassible et trompeur. Une vague brume commençait à flotter sur la lande. Nous avions vu le point culminant de Bretagne, il était temps de rentrer.

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