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Arthur Schnitzler, Le retour de Casanova

Casanova, 53 ans, a sa vie derrière lui : il est un vieil homme. Il veut rentrer à Venise, sa ville natale, mais attend pour cela l’autorisation du Grand conseil, une amnistie après son évasion des Plombs en 1756. Il a commencé un pamphlet contre Voltaire, dont il dénonce l’hypocrite façon de jouer le croyant sans l’être. Mais c’est trop tard, il a épuisé son entregent à entreprendre de baiser les femmes. « Pour une nuit sur une nouvelle couche d’amour, il avait toujours sacrifié tous les honneurs de ce monde » p.85.

Autour de son auberge de Mantoue, il rencontre son ami Olivo, désormais marié à Amalia, que Casanova a bien connue jusqu’au lit, et qui ont trois fillettes dont l’aînée, Teresina, a 13 ans. Il est invité à passer quelques jours dans leur domaine, un vieux château délabré racheté au marquis local Celsi grâce aux bénéfices agricoles des légumes et du vignoble que cultive l’industrieux Olivo. Casanova ne veut pas rester, gêné de retrouver l’épouse de son ami toujours prête à libertiner avec lui. Mais la présence d’une jeune nièce, Marcolina, lui remet le feu aux chausses. Elle est belle, intelligente, étudie les maths, froide envers lui : tout ce qui fouette le désir.

Marcolina le snobe, restant polie et joutant intellectuellement sur la foi et l’incroyance, mais sans répondre à ses avances. Casanova n’hésite pas à se défouler sur Teresina, émoustillée par la puberté et qui ne dit pas non. Jetée sur le lit, « il la couvrait de baisers passionnés » (autre nom de ce qu’on appelle aujourd’hui un viol). Mais il aura Marcolina, foi de Casanova.

Il profite des circonstances pour inventer un piège où la belle cédera, sans le savoir. Car elle n’est pas prude, Marcolina ; il a vu le jeune lieutenant Lorenzi sortir un tôt matin par sa fenêtre. Il désire prendre sa place pour une nuit. Pour cela, le jeu fournit l’occasion. Casanova perd, puis regagne ; Lorenzi gagne puis reperd, notamment contre le marquis, dont il baise officiellement la femme. Il lui doit 2000 ducats d’or et lui jure de le rembourser le lendemain, sans savoir comment, probablement par le suicide. Casanova, qui a gagné la somme, lui propose un marché entre libertins affranchis des préjugés : il prendra sa place la nuit suivante auprès de Marcolina, tandis que lui est rappelé impérativement à Milan pour la guerre ; en contrepartie, il lui donnera les 2000 ducats pour éviter que le marquis ne le salisse.

Ce qui fut fait. Casanova part pour Venise, ayant reçu la lettre qu’il attendait de Bragadino, un sénateur ami, membre du Grand conseil, lui annonçant qu’il est pardonné s’il revient à Venise espionner les milieux révolutionnaires et libertins, où l’incroyance fleurit. Il fait faire demi-tour au cocher pour revenir au château, dont Lorenzi lui a donné la clé du jardin. Il s’est mis tout nu sous le manteau du lieutenant, pour ne laisser aucune trace et ne pas se faire reconnaître. A minuit exactement, la fenêtre s’ouvre, Marcolina accueille son amant et le baise passionnément.

Après une nuit torride, dans laquelle Casanova a retrouvé une ardeur de jeune homme sous les assauts d’une amante experte et déchaînée, il s’endort et rêve. Mal lui en prend, l’aube survient et, avec elle, la vérité : il n’est pas Lorenzi au corps de jeune dieu, mais un vieillard. Marcolina, horrifiée, le méprise du regard. C’est moins le mensonge que la révélation de ce qu’il est qui la touche : un ancêtre, un débris, un homme qui a fait son temps. Casanova s’enfuit, honteux.

Mais la réalité rattrape une nouvelle fois l’illusionniste. Lorenzi l’attend au jardin. Il le provoque en duel pour venger l’honneur de sa belle ; de toute façon, la guerre va le prendre et il n’a rien à perdre. Casanova est tout nu ? La belle affaire ! Lui aussi se met nu, et ils engagent le fer. Cette fois, l’expérience permet au vieil homme de triompher du jeune et Lorenzo meurt, le sein gauche percé de l’épée. Le vieux séducteur le laisse, tel un Adonis nu endormi sur l’herbe, et rejoint son coche, qui le mène à Venise. Ni vu, ni connu.

Une fois dans sa ville, il en aperçoit la décrépitude, que sa jeunesse ne voyait pas, tout entière absorbée par le désir. Il mesure son bienfaiteur, qu’il a sauvé jadis de la mort par saignées des médecins incompétents. C’est un homme simple, conservateur, pas bien intelligent. Il prend la température de la ville, minée par les nouvelles mœurs libertines et incroyantes des Lumières en cette année 1773, et qui agit en réactionnaire, par la répression.

C’est une fin de règne, une fin de monde, bientôt la Révolution, partie de France, va enflammer l’Europe, et Venise sera prise dans le tourbillon des nouvelles mœurs, des nouvelles façons de penser, par la liberté. Lui, Casanova, est un séducteur fini ; il ne peut plus séduire les jeunes filles, sauf les très jeunes naïves, par surprise ; il ne peut plus ferrailler intellectuellement avec les philosophes, tout le monde s’en moque et l’époque est au retour de la religion ; il ne peut plus vivre de sa liberté, désormais stipendié pour espionner. Sa décrépitude est à l’image de Venise qui se meurt, à l’image aussi de l’après-Première guerre mondiale, que l’auteur vit dans la désespérance. Une certaine Europe cosmopolite, inventive, artistique, de la Belle époque a disparu avec la boucherie de 14. La dépression psychologique approche, de même que la Grande dépression économique de 1929, qui aboutira à la réaction du stalinisme, du fascisme, du nazisme, du franquisme, du salazarisme, du pétainisme… Nous revivons un peu cette époque-là, où la liberté recule, le libertinage répugne, et où la réaction ressurgit.

L’auteur, Arthur Schnitzler, est mort à 69 ans en 1931. Il n’aura pas connu la chape de plomb du nazisme. En tant que juif, médecin, psychanalyste émule de Freud, écrivain de théâtre, il aurait été éliminé par le nouveau régime. C’est dans les années 1980, au moment de la résistance des pays de l’Est contre la chape de plomb du brejnévisme soviétique, que Schnitzler a été traduit en France. Casanova est devenu l’emblème de la liberté de penser et des mœurs – jusqu’à en faire un film avec Alain Delon en Casanova et Elsa Lunghini en Marcolina fort dévêtue.

Arthur Schnitzler, Le retour de Casanova, 1918, 10-18 1980, 190 pages, €5,00, e-book Kindle €1,49

DVD Le retour de Casanova, Édouard Niermans, 1992, avec Alain Delon, Elsa Lunghini, Fabrice Luchini, Fox Pathé Europa 2003, 1h34, €20,89

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François Nourissier, Le maître de maison

La crise de la quarantaine : l’auteur a 41 ans lorsqu’il publie ce roman, en écriture depuis deux ans. Né en 1927, adolescent pendant la guerre, affamé de femmes, de tabac et d’alcool selon les habitudes d’après-guerre, son personnage d’écrivain arrivé, père de trois enfants avec son épouse Geneviève, décide de se fixer. Acheter une maison, un nid familial, une forteresse contre les aléas du monde. Dans l’arrière-pays ensoleillé et sec du Midi, le Lossan est une bâtisse forte achetée en hiver après beaucoup de visites et d’hésitation, que de longs mois passent à restaurer, jusqu’au bassin craquelé qui devient piscine.

Car l’été arrive et avec lui les trois enfants depuis leurs internats, après un séjour en Angleterre pour Bettina, 16 ans, un camp scout dans les gorges du Tarn pour Roland, 14 ans, et des vacances sur la plage à Houlgate pour Robert, 10 ans. Le nid est prêt, frais, rassurant, et il s’anime. Les parents invitent des amis, qu’ils alcoolisent fortement, les enfants des copains, on fait du vélo, on ôte son tee-shirt, on vit en slip autour du bassin. Le père observe sa progéniture avec quelque inquiétude : Bettina déjà femme et trop belle pour ne pas susciter du désir, Roland à peine adolescent mais pas perverti par ses compagnons « aux mollets nus » comme papa l’observe sur son visage, Robert toujours enfant, éclatant de rire dans son bain, faisant des niches autour de la piscine.

Mais l’été finit et les enfants regagnent les internats, en Suisse pour la fille, à Lyon pour les garçons. Leur mère les emmène dans la Peugeot, probablement 404 vu l’époque. L’écrivain et critique se retrouve seul au manoir avec Rose, la bonne à tout faire. Il boit son gin martini chaque soir avec application, un peu trop peut-être. Sa femme s’attarde ailleurs car il déprime et rien ne vaut que de le laisser seul à ce moment-là. Tout se lézarde, la maison se met en noir, les scorpions reprennent du terrain dans les coins sombres, les cyprès s’étiolent. La vie est partie avec la jeunesse, la maison se déshabite et devient froide, comme l’âge qui vient, les courbatures, les vertiges, les insomnies. Tirer une maison de son assoupissement exige de l’énergie, l’auteur n’en a plus guère, il se repose sur sa femme.

Les enfants grandissent, s’éloignent, la vie familiale se dégrade, le corps ne suit plus et l’œil rêve des filles jeunes et minces dans la rue mais sait qu’il faut renoncer par impuissance. Il le raconte avec pudeur dans une introspection hachée dont le contrepoint est fourni par l’agent immobilier, venu lui aussi d’ailleurs mais assez popu pour s’être fait accepter du pays tout en gardant un certain détachement de bon sens dû à son métier toujours sur les routes à rencontrer des acheteurs venus de partout.

Habiter une maison est habiter sa vie mais, pour y réussir, il faut avoir appris à vivre. Nul n’est maître de maison sans être aussi maître de soi. Or l’enfance et les complexes ressurgissent comme des poisons dans la solitude et les ragots de village. Les gens épient la famille, étrangère au pays, commentent leurs faits et gestes, critiquent mais envient. Le contrepoison est l’alcool, pris à haute dose au point d’en être écœuré à notre époque plus saine, et les somnifères, cette médication fort à la mode américaine des années soixante. Reste le travail, assidu mais lassant, dont l’auteur ne dit pas grand-chose. Il gagne bien sa vie pour avoir acheté ce mas, assuré de lourds travaux, et laissé ses enfants en internat à l‘année. Mais ce n’est jamais assez. La vie est une lutte de chaque jour contre l’usure, la ruine, la décrépitude, la mort qui s’infiltre entre les pierres et dans les corps et dont la chienne Polka, paralysée un temps de l’arrière-train, annonce l’inéluctable venue.

Un livre de vieillesse prématurée comme on la connaissait après avoir brûlé la vie par tous les bouts après la guerre, une façon déjà passée en 1968 lors de la parution du roman. De belles pages sur la bâtisse, la chienne, les gosses. Un drôle de livre pour notre temps, très bien écrit, prix Plume du Figaro en son temps.

François Nourissier, Le maître de maison, 1968, Livre de poche 2000, 287 pages, occasion €5.11 e-book Kindle €8.99

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Novembre

Voici novembre, le neuvième mois. Le paysage se liquéfie sous le ciel bas ; le vent abat des rafales de pluie sur les vitres. L’eau tombe, insistante, inexorable, monotone. Les arbres dénudés frissonnent, tordant leurs branches comme des doigts désespérés vers le plafond des nuages. La forêt est brune et rousse, les feuilles rougies des châtaigniers lancent des lueurs tristes.

L’automne est là brusquement, humide, molle, alanguie. La végétation fond pour devenir couleur de terre et se confondre peu à peu avec elle, humus pourrissant, liquide sale. Voici le temps des morts.

Les fusils claquent dans les bois et sur les champs vides. Le gibier fuit ou s’envole, roux comme les feuilles tombées, dérisoire tentative de camouflage. Sur le fond grisâtre de l’horizon passent des vols de corbeaux noirs.

Le marcheur a froid, la pluie coule dans son cou et son dos, l’humidité s’insinue jusqu’à son cœur et ses os. Dans la pénombre des arbres, sur l’étendue des champs, tout est nettoyé, uniforme, décoloré. Les grillons se sont tu, les oiseaux se cachent, le vent gémit. Le voyageur serre son manteau et relève son col. Il pense à la maison douillette où brûle la lumière, aux sourires de ses proches, à l’alcool âpre qui fait chanter l’esprit près de la cheminée, au livre amical qui parle d’autres pays, aux disques qui révèlent un autre monde.

Face aux éléments hostiles, l’homme est pareil à l’ours. Il aspire à sa tanière et à s’y enfermer pour hiberner. Au centre de son monde calme et clos, où se perpétue un peu de la chaleur d’été, il prend le temps de penser à lui-même, à ses petits et à tous ceux qui ne sont plus.

Novembre, mois des morts et des chasses sauvages.

L’automne, comme le printemps, est une saison instable, une saison qui devient. Elle n’a pas cette plénitude de l’été ou de l’hiver, elle ne dure pas, elle hésite entre regret d’été et prémisses d’hiver. L’automne n’a ni un climat, ni des couleurs, ni des odeurs constants pour en faire une saison. C’est un passage, transition d’une fin d’été à un début d’hiver. L’automne n’est ni la nature morte ou endormie, ni la nature vive et éveillée : en nos pays elle s’endort peu à peu.

Novembre, mois des proches qui sont morts et qui s’effacent lentement du souvenir pour que la vie se perpétue sans le poids du passé.

Il est des hommes rudes que le froid revigore et exalte. L’humidité envahissante de l’automne les stimule et les incite à réagir contre la mollesse du paysage, la liquéfaction du végétal et le pourrissement des fruits. Leur vitalité refuse l’idée de mourir. Non pas l’idée de la mort, qui est inéluctable du seul fait de naître, mais ce passage graduel de la vivacité à la fatigue, la mort lente par la paresse, la vieillesse et la décrépitude. Les guerriers préfèrent quitter la vie les armes à la main, avec brusquerie et courage. C’est pourquoi l’automne, saison langoureuse et lasse, mélancolique et propice aux débordements de sentimentalité, leur déplaît. Ils n’aiment point les transitions, préfèrent ce qui tranche.

Novembre était pour les Celtes Samhain, la fête de la grande bataille des dieux, dont les Chrétiens ont fait la fête de tous les saints.

C’est une vérité d’expérience que le monde extérieur agit sur le tempérament des hommes. Fait-il beau, nous sommes joyeux ; fait-il sombre, le gris du ciel fait lever en nous la tristesse par sympathie. Notre rythme hormonal, notre climat émotionnel, nos états d’âme, semblent suivre ceux de la nature en ses saisons : enthousiaste au printemps, mélancolique en automne, joyeux en été comme en hiver grâce au soleil ou à la neige. Est-ce pour cela que nous revient la pensée profonde de Renan ? « L’histoire du monde n’est que l’histoire du soleil. »

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