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Sur le plateau du Roraïma

Et nous voilà repartis pour l’après-midi. La randonnée « pour une heure » en fera presque quatre, sous la conduite de Vicente. C’est un petit bonhomme brun, haut d’1m50 et pesant peut-être 50 kg. Mais cela ne l’empêche pas d’être râblé et de foncer : sa marche est rapide et régulière sur les rochers et il doit s’arrêter souvent car la queue ne suit pas !

La première étape sera pour voir de petits cristaux de quartz affleurant. La seconde étape nous mènera jusqu’à une suite de trous d’eau carénés pour le bain. Nous sommes censés nous y adonner mais seuls Françoise et José se laissent tenter. Jean-Claude ne s’y trempe que les pieds, et encore, pour ne pas indisposer son voisin de tente ce soir.

Les irisations de la lumières dans l’eau des bassins, avec les couleurs dues aux minéraux, font de jolis paysages abstraits.

Nous poursuivons dans ce paysage lunaire de roches sculptées et arrondies, de flaques stagnantes et de plantes accrochées au sol. Le sentier, à peine tracé mais reconnaissable aux marques blanches d’usure des trekkeurs précédents, passe par des traînées de sable d’un rose saumon. Nous approchons du bord.

Le vide est immense, surtout dans la brume qui nous empêche d’en voir le fond, quelques 1000 m plus bas. Les rochers qui plongent sont vertigineux. Plus loin, une fenêtre s’ouvre sur le rien. Nous suivons, escaladons, esquivons, sautons des roches en pointes de diamant, trouées, sculptées, en équilibre. C’en est un jeu, comme étant enfant sur les rochers des plages bretonnes.

Nous revenons avant que la nuit ne tombe. C’est tout juste. Nous distinguons à peine les roches qu’il faut sauter allègrement pour ne pas patauger dans la boue lorsque nous arrivons à l’abri. D’ailleurs, nous ne l’aurions pas reconnu si nous n’avions pas été guidés, tant la faille se confond avec la falaise. Yannick a un coup de froid, de fatigue et un petit mal d’altitude. Rien que de très normal, une nuit de repos et il n’y paraîtra plus. Nous ne sommes qu’à peine plus de 2500 m. A peine le temps d’installer nos affaires – notre tente est mouillée, je ne sais comment – arrive l’heure du repas. Ce sont des pâtes au bœuf en plat unique. Le cuisinier, Juan Pablo, nous avoue qu’il monte cette fois-ci pour la 49ème fois de son existence. Il déclare monter pour accompagner des groupes à peu près six ou sept fois par an. Joseph philosophe : « ce qu’il y a de bien c’est que, depuis trois jours, on ne sait pas ce qui se passe ; c’est peut-être la fin du monde et l’on n’en sait rien. » Françoise réagit avec horreur : « la fin du monde ? On serait donc tout seul ? Oh, non ! ». Comme elle est la seule femelle du groupe, donc destinée à ce que vous devinez en cas de « fin du monde », le rire – excepté le sien – est général.

Nous nous levons à la pointe du jour « car l’étape sera longue », selon Javier. L’aube pénètre à peine jusqu’au fond de la grotte où les porteurs ont monté notre tente, avant la pente qui se perd dans les ténèbres. Nous petit-déjeunons à 6 h de galettes de manioc, de café et de fromage cheddar en sachet individuel importé directement des Etats-Unis. Cela n’a aucun goût mais apporte des protéines.

Lorsque nous sortons sur le plateau lunaire, il fait frais, un petit vent souffle régulièrement. Les nuages se reflètent dans les flaques, la brume donne aux plantes cette fluorescence que l’on associe au printemps, les rochers sont plus noirs encore d’être tout mouillé. Nous grimpons et redescendons les roches pachydermiques, assoupies contre le sol et dont le derme noir et rugueux accroche bien. Le sentier est visible, trait plus clair dû à l’usure des pas, érodé par les innombrables chaussures et par le sable traîné par les semelles.

Quand le soleil donne enfin, il fait chaud très vite. Le sac s’alourdit de la veste. Nous pénétrons dans une petite vallée bordée de rochers noirs sculptés de formes étranges, c’est « la vallée des cristaux », découverte par le Dr Brewer-Carias en 1976. Dans le lit du ruisseau qui s’écoule lentement sur la faible pente, affleurent des plaques de cristaux de roche. Ils ne sont pas très purs, plutôt d’un blanc laiteux, mais d’une grosseur appréciable. Ils ont cristallisé en biseaux et leur pointe est assez dure pour rayer le verre et l’acier. De petits moineaux ont appris que, lorsqu’il y a des hommes, il y a des miettes. Aussi viennent-ils tout près de nous. Il suffit de ne pas bouger et ils tournent en sautillant avant de s’approcher jusqu’au ras de la main. Ils sont mignons et pas sauvages, de vrais gamins du Roraïma.

Un peu plus haut s’élève la borne blanche en forme de pyramide de la « triple frontière ». Sur le tepuy passent en effet les démarcations entre le Venezuela, le Brésil et la Guyana pour sa zone « contestée ». Le versant Guyana de la borne est le seul à être graffité et sa plaque arrachée, signe que les frontières d’Etat, même tout à fait symboliques puisqu’il n’y a personne à des kilomètres à la ronde, agitent toujours les passions humaines.

Mais le pique-nique n’est pas prévu à cet endroit, il a lieu au « puits » du tepuy, une grosse marmite à ciel ouvert plongeant de dix mètres sous la surface. Comment y descend-t-on pour s’y baigner ? Il y a une ruse indienne : il faut faire semblant de partir, tourner le dos au trou d’eau, contourner la falaise qui la surplombe à une centaine de mètres de là, escalader, redescendre et s’enfiler dans une faille qui plonge sous la terre. Le passage a été creusé par l’eau dans l’épaisseur de la roche. Elle serpente en souterrain sur quelques dizaines de mètres avant de déboucher sur une cavité à ciel ouvert, soutenue sur ses bords par des piliers de temple. C’est très païen et l’on pourrait la croire creusée il y a des milliers d’années par une antique civilisation venue des étoiles. L’eau du bassin y est plutôt froide et je prends beaucoup de temps pour pouvoir y entrer. Nager vers la profondeur accentue la froideur encore et nous ne tenons pas longtemps dans ce frigo. Nous ne sommes que cinq à nous baigner : José, moi, Jean-Claude, Françoise et Chris, dans l’ordre de mise à l’eau. Voyant cela, Javier se sent obligé de prouver quelque chose, machismo oblige ; il y va en dernier mais y reste peu de temps. Quand nous ressortons à l’air libre, contournant la roche pour revenir au bord du trou, un gros nuage se condense sur le paysage. Ce n’est pas vraiment de la pluie mais cela mouille et caresse comme une forte rosée. Puis le soleil revient, vertical, permettant de tout sécher en moins de cinq minutes.

Deux autres moineaux viennent piailler après nos miettes. Comme aujourd’hui est jour de saint Joseph, les deux Jo, qui ne perdent aucune occasion de picoler, en profitent pour arroser cela au Ricard apporté par l’un d’eux « pour donner du goût à l’eau ». Même Chris en prend, après s’être renseigné pour savoir si c’était « du Pernod ». Après le bain et l’apéritif, vient le pique-nique de thon, maïs et petits pois en boite, carottes râpées, le tout accompagné des deux tranches « syndicales » de saucisson et d’un « croissant » sous paquet cellophane en guise de pain. Le soleil, lorsqu’il se libère des toiles d’araignées nuageuses agrippées aux rochers, chauffe vite : voici que mon maillot de bain est sec. C’est dire si nous sommes bombardés d’infrarouges et d’ultraviolets, sur ces 2700 m proches de l’équateur !

Nous quittons à regret la marmite, ce point ultime de notre marche du jour, pour prendre le chemin du retour. Après une boucle, c’est exactement le même chemin, mais vu dans l’autre sens. Autant dire que, pour nous, il s’agit d’un paysage nouveau où l’on ne reconnaît que quelques points sur l’ensemble.

Le soleil arde, le soleil se voile, le nuage se dépose : c’est ce que l’on appelle « un crachin breton ». Il faut à nouveau monter et descendre, comme ce matin et hier soir, escalader les roches de grès aux formes arrondies, contourner les blocs érodés, sauter les plaques fendues.

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Approche des dieux égyptiens à Edfou

Sur les murs, de nombreuses figures sont piquetées. Je pense qu’il s’agit une fois de plus de la bêtise de tous ceux qui croient détenir une quelconque vérité, quels que soient les siècles et les croyances. Mais Dji a une autre théorie à ce sujet. Pour lui, un temple vit et ses cérémonies évoluent. Il est vrai que l’histoire égyptienne s’étend de 5500 ans BC (Before Christ) à 641 AC (After Christ) ! Les représentations qui ont une utilité à une certaine époque peuvent ne plus en avoir par la suite d’où leur piquetage.

pharaon et pharaonne seins nus edfou

A y bien regarder, on ne détruit pas n’importe comment : le piquetage est un travail méthodique sur certaines parties du corps, et non une suite de coups anarchiques un peu partout. On détruit en premier le nez – lieu du souffle, symbole de « l’âme vitale » – puis les yeux – qui ont un pouvoir, enfin (éventuellement) la tête et le reste du corps. Je ne sais pourquoi l’on a ainsi piqueté les figures, mais c’est dommage. Celles qui restent révèlent des silhouettes gracieuses au modelé doux. Des femmes on ne voit qu’un seul sein, dont le téton pointe, signe de vigueur et de désir. La robe tombe jusqu’aux pieds mais s’arrête juste en-dessous des seins, ce qui est un brin érotique à nos yeux d’aujourd’hui et ajoute au plaisir de la visite. Ces formes ciselées dans le mur m’évoquent le fragment poétique de l’époque d’Akhenaton, que j’ai lu récemment :

« Avec sa silhouette élancée et ses seins nacrés,
Ses fesses charnues et ses hanches étroites…
Sa noble allure,
Elle ravit mon cœur lorsqu’elle m’accueille. »

femme sein nu edfou

Les hommes sont en pagne, parfois translucide car on distingue les formes des jambes remontant sous la toile. Ils ont le torse harmonieux aux pectoraux galbés, aux flancs légèrement creusés, comme l’est aussi la dépression du nombril. Rien de rigide en ces sculptures pourtant conventionnelles. Elles ne sont pas bêtement réalistes car elles combinent plusieurs angles de vue : la face est de profil mais l’œil est de face, les deux épaules sont de face mais un seul sein est représenté, de profil.

horus faucon edfou

Le but de la représentation artistique dans l’Égypte antique n’était pas de « faire de l’art » comme le croient les bobos d’aujourd’hui, mais de conserver visages et silhouettes pour l’éternité. La sculpture était l’autre face de la momification : il fallait garder vivantes les formes essentielles des êtres. D’où cette régularité géométrique qui nous frappe tant et qui influence encore le dessin d’affiche ; d’où aussi cette observation aiguë de la nature en ses détails, comme la forme des feuilles ou le plumage des oiseaux. Reproduire en pierre, c’était conserver ; et conserver durablement, c’était maintenir les êtres en vie. L’objectif de la représentation artistique était magique plus qu’esthétique. Le meilleur artiste n’était sûrement pas le plus inventif ! Il était, à l’inverse, celui qui reproduit le mieux les êtres selon les règles de la tradition immuable. Ce sont les Grecs, impressionnés à l’aube de leur civilisation par l’art égyptien, qui vont secouer les formes pour les adapter à leur vision du monde : rendre les dieux comme des humains parfaits.

edfou anubis

On peut distinguer encore quelques traces de couleurs dans les chapelles protégées de la lumière. Scène charmante de simplicité : Isis, amoureuse d’Osiris, a passé le bras autour de son cou. La flottille d’Hathor vogue sur le grès, portant la déesse vers Horus pour son mariage annuel.

Dans ce temple, nous fera remarquer Dji plus tard, la ligne de découpe des blocs de pierre passe toujours sur l’œil des personnages. Nous sommes dans le temple d’Horus, faucon au regard perçant, et c’est bien le regard qu’il faut mettre en valeur. Je m’amuse à repérer le hiéroglyphe qui signifie « l’enfant » : c’est un bébé nu, assis, la mèche de cheveux de côté, un doigt dans la bouche. Sur un mur extérieur, ces graffitis sauvages : John Sheffet 1859, Jouve 1872 – des visiteurs…

edfou horus et pharaon

Il n’est pas aisé pour nous de pénétrer dans l’univers religieux égyptien. Il ressemble un peu au premier verset de la Bible. L’esprit absolu, Rê, était diffus dans le Chaos primordial. Il a pris conscience de lui-même en voyant sa propre image, Amon. La parole est une puissance qui crée, elle peut appeler son double et ainsi le créer. Les Tibétains imaginent de la même façon des êtres qui deviennent « réels » par autosuggestion. Se manifestent l’espace-air (Shou) et l’énergie-feu (Tefnout) qui engendrent terre (Geb) et ciel (Nout). Ce qui met fin au chaos en organisant l’univers équilibré et vivant que nous connaissons.

osiris insuffle la vie a pharaon edfou

Les forces créatrices de la vie spécifiquement terrestre sont Osiris, force fécondante, semence et arbre de la vie, eau qui donne l’aliment, et Isis, force génératrice et amour des créatures. Plus tard apparaîtront le couple des destructeurs, Seth et Nephtys, le mal nécessaire qui provoque le devenir par leur défi permanent. Maât, fille de Rê, est l’ordre du monde ; elle représente l’équilibre, la vérité, la justice, la communication entre les hommes. Hommes et dieux sont de même espèce, mais leur univers n’a pas la même dimension : aux hommes la terre, aux dieux l’univers. Tous deux possèdent une âme (Ba), une énergie qui permet le passage d’un monde à l’autre, et des éléments corporels (Ka), la force vitale. L’homme n’a qu’un seul Ka, les dieux plusieurs. Les hommes peuvent atteindre l’éternité : leur âme rejoint Osiris, la puissance vitale, et leur corps embaumé a la vie éternelle des cadavres impérissables. Le Ka du dieu est la statue qui le représente ; le prêtre fixe le Ka divin dans la statue par un geste rituel. Exposée au soleil, elle en reçoit le Ba et le dieu habite alors son temple comme un être vivant.

edfou scarabee et faucon

Des moineaux effrontés et peu sauvages volettent ici ou là, se perchant dans les trous des murs. En hiéroglyphe, le dessin du moineau signifie l’agitation et la destruction. Ce n’est pas pour rien que les moineaux symbolisent à Paris les gamins. Représenté devant les deux mamelons du désert, le dessin signifie « le mal », cette anarchie qui s’oppose à la gestion hiérarchique de la crue du Nil qui, seule, permet la vie quotidienne des hommes.

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Gamins de Paris

Les gamins sont comme les moineaux, piaillards et envolés, anarchiques et sympathiques. Ils manqueraient à la ville s’ils ne couraient les rues une fois le printemps revenu.

gamins des rues Paris

Le Parisien est triste, bourgeois compassé voulant avoir l’air de son statut revendiqué, en général plus haut que le vrai. Le Parisien est méfiant et sourit rarement. Frôlez-le seulement, il vous jettera un regard indigné, comme si vous aviez violé son intimité. Ce pourquoi les visages sont floutés.

maman enfants Paris

Pas les enfants, exubérants et libres plus qu’ailleurs. Ils donnent de la gaieté à la rue en rose et pistache.

gamins-rose-et-jaune-paris

Ils sont rêveurs, adossés aux grilles du Luxembourg.

gamin de Paris au printemps

Ou bien souvent ils vont y jouer, après l’école ou quand il n’y en a pas. Ils n’hésitent pas à ôter ce qui les gêne pour mieux profiter de cette rare liberté impossible ailleurs en ville.

chaud gamin luxembourg Paris

Même tout petit, encore en poussette, ils n’hésitent pas à se débarrasser des contraintes. L’aisance s’acquiert dès le berceau à Paris.

chaud luxembourg Paris

Et puis c’est le jeu. Partout, avec rien, jamais tout seul.

bateau bassin du luxembourg Paris

D’un bassin grand siècle, ils font une aire de course à la voile.

couple gamins Paris

D’un carré d’herbe ils font un lieu de pique-nique avec leur meilleur copain.

gamin blond

Attentifs, tout à leur affaire, entiers dans le présent, la frange blonde tombant sur la chemise défaite.

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Monastère arménien de Khor Virap et vin d’Aréni

Belle vue sur l’Ararat, mont pastel sur ciel pervenche. Le monastère de Khor Virap dresse ses murs de basalte sur la plaine à son pied, côté arménien, au bas de la citadelle antique d’Artachat et sur la rive gauche de la rivière Araxe. Le nom de Khor Virap signifie « fosse profonde », le lieu ayant servi d’oubliettes à Grégoire l’évangélisateur (257-334).

Son père a assassiné le roi au IIIe siècle après. La nourrice du fils encore bébé, s’est enfuie avec lui à Byzance pour le protéger. L’enfant grandit à Césarée, devient chrétien. Adulte, il revient en Arménie pour l’évangéliser. Tiridate, nommé par l’empereur Dioclétien (284-305), invite Grigor à sa cour. Lors d’une cérémonie païenne, Grigor refuse d’enguirlander une idole. Condamné pour sa foi chrétienne et parce que fils de l’assassin du père du roi, il est jeté aux oubliettes. Il survit treize ans, nourri par une vieille. Cet exploit médical lui vaut d’être tiré de sa fosse sur un rêve de la sœur de Tiridate. Il serait le remède pour guérir le roi de son mal d’amour pour une vierge chrétienne ! Ce qu’il réussit sans peine selon l’hagiographie, lui montrant que la vierge en question consentirait à être violée par le roi s’il se convertissait au christianisme… Vertu des femmes plus que révélation : le roi se convertit en 301, entraînant tout le pays avec lui comme c’était la coutume. L’Arménie s’enorgueillit de ce record supplémentaire, dont son identité menacée est friande : elle est « le premier pays » à avoir été christianisé, avant le monde romain en 312 (sous Constantin).

Tous les bâtiments qu’on visite aujourd’hui sont du 17ème siècle ; le reste a été détruit par les diverses invasions musulmanes et mongoles. La chapelle élevée sur la fosse de Grégoire date de 1632. Un puits mène aux profondeurs mais l’escalier à vis est vraiment très étroit. De petits oiseaux, peut-être des moineaux, nichent entre les pierres du mur extérieur. Ils piaillent et se battent à grands cris devant les visiteurs. Cela donne de la vie aux vieilles pierres religieuses. De quoi compenser tout un panneau d’interdictions pour apprendre la pudeur aux touristes !

Du sommet rocheux voisin, nous avons une belle vue sur les bâtiments du monastère, sur le mont Ararat en Turquie et, de l’autre côté, sur le cimetière massé près du lieu saint pour bénéficier de son aura. Les cimetières ne sont jamais à étages, pas de caveau de famille aux cercueils superposés. Pas de concession temporaire mais une tombe pour l’éternité, comme chez les Juifs. Ils prennent donc de la place en ville et de bonnes terres agricoles près des monastères.

La région frontière que nous longeons avec ses miradors est riche de fruits. Pommes, poires, pêches, cerises, il y a de tout et des conserves artisanales au bord de la route sont proposées par les paysans. L’Arménie est un pays autosuffisant en fruits et légumes, sauf pour le blé où 35% seulement des besoins sont produits sur place.

La légende veut que le pays ait cultivé la première vigne, avec Noé. On sait qu’il s’enivrait souvent et que ses fils l’ont vu nu un soir qu’il était bourré. Horreur sacrée pour la religion judaïque ! Le corps, quelle pourriture ; la nudité, quelle offense ! Dionysos savait déjà que le vin libère les pulsions. La vieille religion patriarcale des interdits, de Noé à Freud, n’a pas finie de névroser les peuples.

Mais il n’est pas facile, en pratique, d’élever le vin en Arménie. Le pays est constitué de hauts plateaux à plus de 1000 m qui gèlent en hiver. Les vignerons obstinés doivent donc enterrer les pieds de vignes à la fin de l’automne pour les protéger du gel, puis les déterrer au printemps, ce qui fait beaucoup de frais en main d’œuvre. Le vin rouge réussit cependant à être produit pour faire la nique aux musulmans de l’autre côté des frontières sud (Turquie, Iran, Azerbaïdjan). Il est exporté surtout vers la Russie. S’il a assez de sucre pour titrer 12 ou 13°, il n’est pas très bien vinifié et se garde mal. Les vins sont les produits de cépages locaux peu connus dans le reste du monde. Un cépage porte le nom d’Areni, il résiste à 1300 m d’altitude. Les rouges sont les plus proches de nos goûts et les vins blancs ont une saveur acide de presque cidre. On dirait le verjus d’autrefois. La chaleur du pays et l’absence de technique vinicole peuvent expliquer la mauvaise garde.

La réputation de l’Arménie s’est faite surtout par le « cognac », dont les Soviétiques étaient fort friands. Depuis la fin de l’URSS, l’appellation « cognac » n’est plus autorisée et le breuvage est devenu « brandy ».

Nous visitons une cave et goûtons le vin rouge d’Areni 1991, année de l’indépendance de la nouvelle république. Il a donc vingt ans et le gérant (qui n’est pas le propriétaire des vignes) nous présente ses chais et sa production. Ce vieux cru ‘Old Areni’ a encore des saveurs de framboise.

La contrée se sert de sa réputation pour produire des vins fantaisie avec les fruits locaux. Vous avez ainsi du vin de grenade, de cerise, d’abricot et de pêche, outre les vodkas aromatisées aux mêmes fruits. Pour les vins, on ajoute un tiers de raisin aux fruits sélectionnés pour réussir la vinification. Nous goûtons un peu de tout. Le vin de cerise a un fort goût de Guignolet sans sucre, assez agréable au palais. Le vin de grenade est une grenadine nettement plus âpre, il s’oxyde très vite une fois la bouteille ouverte. Le groupe achète quelques bouteilles pour rapporter au pays ou pour boire dans les jours suivants. Les soirées auront ainsi leur apéritif, la pratique montrant qu’il est vain de ramener en France un tel vin qui ne vaut pas les nôtres.

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