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Que vaut le projet socialiste pour 2012 ?

Notons en premier lieu qu’il s’agit de « 30 propositions » et non d’un « projet » de gouvernement. Notons en second lieu que ces propositions sont réunies sous le titre de « Redresser la France et proposer un nouveau modèle de développement ». Rien que ça : il s’agit encore et toujours de changer le monde… Le capitalisme est le diable, la mondialisation l’enfer, et le PS veut créer un bénitier d’eau apaisante pour tous les brûlés de la France. Panser au lieu de penser. Pourquoi vouloir changer le monde alors qu’il faudrait commencer par se changer soi ? Par orgueil, certitude d’avoir raison, d’être investi d’une Mission.

Cela vient de loin, du catholicisme dont le socialisme a repris la cité de Dieu, du marxisme-léninisme dont son créateur Lénine a repris l’idée d’Église hiérarchique, de clergé investi d’une mission et de prêches propagandistes pour sauver les âmes… C’est un peu cela, le catalogue ordonné des propositions du PS : « Refaire de la France une nation qui compte » (comme si elle ne comptait plus, la 5ème puissance économique mondiale, la 2ème puissance démographique européenne), « changer de modèle pour vivre mieux » (pourquoi pas ? mais qu’a donc fait la gauche pour avancer dans cette direction depuis 1981 ? et notamment durant les 5 récentes années Jospin ?) ; « rendre la vie moins chère », priorité aux « services publics », « réformer la fiscalité ». Au fond, ce sont peut-être ces propositions franco-françaises sur l’école, la fiscalité et les priorités de service public (pas tout mais éducation, santé et sécurité) qui sont les plus réalistes. Notons quand même qu’il s’agit de préférence nationale… Tout ce qui sort des frontières est négligé ou vague. Où l’on voit que la mentalité FN irrigue aussi la gauche.

La mondialisation ? Elle n’est évoquée que pour une vague « taxe sur les transactions financières » impossible à mettre en œuvre tout seul sauf à voir fuir la finance partout ailleurs qu’en France. Ou par une taxe aux frontières sur les produits polluants ou immoraux « en matière sociale, sanitaire ou environnementale ». Ou encore par une loi d’orientation tous les trois ans sur l’accueil des migrants. Le monde s’arrête aux frontières de l’Hexagone, c’est bien connu depuis l’imbécile de Tchernobyl. Qui croirait qu’il y a un socialiste français à la tête du FMI et un autre à la tête de l’OMC ? Le parti n’en tient pas compte, ses intellos sont en majorité fonctionnaires hexagonaux.

L’Europe ? Elle n’est évoquée que pour « proposer » une communauté des énergies (qui en veut ?), des droits de douane sur l’immoralité déjà vue (les Allemands sont-ils pour ?), des emprunts Eurobonds pour investissement (les Allemands sont radicalement contre). Rien à dire sur les obligations de l’euro, les écarts de fiscalité, la ponction plus forte qu’ailleurs de l’État français sur la production nationale. Bien que le mot « compétitivité » figure en titre, elle se résume à encore plus d’État avec une « banque d’investissement » – comme si l’État (c’est bien connu) était le meilleur à créer l’innovation ! Se souvient-on à gauche du Plan calcul, du Concorde, des PC Thomson massivement financés pour les écoles et collèges, du succès planétaire du Minitel, de la centrale nucléaire de dernière génération beaucoup trop chère, du Rafale que personne n’achète, du TGV copié par les Chinois et les Coréens ?

Les vrais problèmes des Français ? Ils ne datent pas de 2007… mais des années 1980 : chômage, marge des PME, logement, immigration, insécurité des banlieues, financement des prestations sociales, déclassement, inadaptation persistante de l’école, empilement des lois et règlements, misère de la justice, montée du Front national. Tout cela est né sous Mitterrand et n’a fait que proliférer depuis. Il ne suffit pas de dire « Sarkozy dehors » pour que, par magie, tout devienne rose. Les Français savent bien qu’ils ne vont pas entrer chez Disney s’ils votent rose en 2012. Que « propose » donc le parti pour régler tout ça ? De surveiller et punir : le vieux travers caporaliste de la gauche morale. Les inégalités existent, peut-être moins qu’ailleurs en France, mais pires qu’avant à cause du chômage persistant depuis trente ans. Mais surveiller et punir ne suffit pas à régler les inégalités : les vrais riches iront s’installer ailleurs, les vrais pauvres seront réduits à l’assistanat d’État délivré par des fonctionnaires revêches, mal payés et qui ne feront jamais plus de 35 heures en répétant comme une litanie que c’est pas moi c’est l’autre, qu’il faut le bon papier, que le dossier est en cours, que le service est en sous-effectif, et autres prétextes habituels aux administrations.

  • Il y a un effort de modération pour rassembler les éléphants qui ont une fâcheuse tendance à se tirer dans les pattes.
  • Il y a un maquillage de communication qui vise l’attrape-tout pour les primaires ouvertes à toute la gauche.
  • Il y a un grave déficit d’idées sur l’avenir d’un pays moyen dans un monde désormais global.

Les propositions sont financées… mais en remettant en cause la fiscalité instaurées depuis 2007 par Sarkozy, avec les effets pervers de changer une fois encore les prévisions de risque de ceux qui investissent : les entreprises de la restauration (dont la TVA réduite serait supprimée), les entreprises à transmettre (qui seraient moins exonérées et dont les dirigeants s’exileront aux frontières pour ne payer ni plus-value ni l’ISF), les particuliers qui préparent leur retraite amaigrie par des investissements locatifs (leurs loyers seront bloqués). Certes il faut réformer la fiscalité, devenue complexe et difficilement lisible, mais n’avoir pour projet affiché que taxer encore et encore est d’une indigence rare.

Comment un État qui prélève déjà 43% des salaires et assure par la dépense publique 55% du PIB peut-il dire qu’il manque de moyens ? C’est plus que la plupart des États européens qui nous entourent. La démagogie consiste donc à dire qu’on ne touche surtout pas aux zacquis, malgré des classes de 35 alors que les effectifs de l’Éducation nationale comptent 1 prof pour 16 élèves, malgré le taux de flics par habitant plus élevé qu’ailleurs seraient engagés 10 000 de plus ? Tout comme les emplois-jeunes, ces impasses crées dans le secteur non-marchand qui vont servir à rester sous-payé et sous-formé en associations et collectivités, sans pouvoir valoriser son CV par une quelconque expérience et formation utile à l’économie. Ce genre d’emploi de proximité ou écolo pourrait être assuré aux seniors chômeurs, ils n’ont plus guère d’avenir en entreprise – mais les jeunes ! C’est les parquer dans l’assistanat à vie, avec vote PS obligatoire pour maintenir les zacquis.

La démagogie se poursuit avec les vieilles lunes qui datent du Programme commun : la Banque d’investissement, l’encadrement des loyers, le plafonnement des salaires des PDG d’entreprises publiques, la retraite à 60 ans (mais pas à taux plein, ce n’est pas dit n’est-ce pas ?…). L’idée profonde est que « le capitalisme » est immoral, illégitime, et que le but de la politique française est d’en débarrasser le monde. Ben voyons… Le pays est fatigué, vieillissant, le budget perclus de dettes, le chômage massif, la croissance très molle. Il faudrait réformer l’État-providence, devenu intenable en raison de la concurrence mondiale et de l’endettement accumulé dans un contexte de prélèvements maximum – ce qu’ont fait les pays scandinaves et le Canada. Réformer l’organisation réglementaire et diminuer le coût du travail pour donner de l’air aux emplois (un chômeur ne peut pas donner des cours à l’université par exemple, selon un décret de 1987 signé Chirac) – ce qu’a fait l’Allemagne dont le coût relatif diminue depuis les années 1990. Encourager les entreprises à faire comme les PME allemandes, qui exportent malgré l’euro fort et les délocalisations industrielles et créent -elles – de l’emploi. Et ne surtout pas accentuer le travers français de l’innovation d’État avec ses gros machins invendables, seulement négociables par les politiques (donc transférables et copiables à merci) comme le TGV, Airbus, les centrales nucléaires. La gauche comprend-elle le monde actuel ?

Que peut-on faire quand on ne peut pas changer le monde tout seul ? Faire semblant. Se replier sur le socialisme dans un seul pays (comme Staline). Le PS a accouché d’un pessaire, cet appareil qui maintient un organe en place. Quelle révolution !

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Jean-Marie Bouissou, Quand les sumos apprennent à danser

Ce titre poétique, un peu irrévérencieux, marque la fin du « modèle » japonais à la fin des années 1990. Normalien chercheur au CERI (Centre d’études des relations internationales de Science Po), l’auteur a passé des années au Japon, dans la ville maritime excentrée de Fukuoka. Il a étudié en ethnologue politique comment fonctionne le Japon. Il note la profonde mutation qui vient d’un pays resté îlien et xénophobe mais qui a réussi à émerger parmi les premiers depuis la Seconde guerre mondiale. Le Japon des « fourmis », cher à une ex-Premier ministre imbue de sa bonne conscience de gauche et qui aurait mieux fait de la fermer, devient postmoderne. Comme toutes les sociétés, il change sous les coups de boutoir de la technique et de la mondialisation. Que va-t-il devenir ? Telle est la question, que l’auteur élude dans un dernier chapitre assez bavard, concluant sagement qu’après tout c’est au Japonais d’en décider et qu’il a en lui toutes les ressources nécessaires.

Quel était ce « modèle » japonais de 1945 à 2000 ? Pour Bouissou, il s’agit d’un État mosaïque avec guidage administratif d’une société corsetée. Le Japon est hiérarchique, mais autoritaire mou. Le fascisme des samouraïs dévoyés l’a si profondément marqué qu’il en est devenu allergique à tout militaire et à la guerre même. L’État-mosaïque est composé d’une administration divisée en baronnies et d’une partitocratie éclatée qui sait se renouveler. Les deux fonctionnent ensemble, le pantouflage et le vote des crédits s’épaulant mutuellement. La société est reconnaissante au pouvoir central administratif-politique d’assurer la stabilité du pays. Les entreprises sont reconnaissantes à l’administration de canaliser le prurit législatif en faveur du développement national, tandis que ladite administration « guide » les patrons pour qu’ils restent dans des normes socialement acceptables. La société enfin, n’est pas « un sac de pommes de terre » comme le décrivait Marx du peuple sous Napoléon III. La société est corsetée de clans et de devoirs sociaux (giri), de voisinage où les citoyens sont mobilisés pour assurer le patronage des écoliers, la surveillance des ados buissonniers, la propreté des rues et les comportements déviants, mais aussi l’organisation des fêtes (matsuri) et des grands événements collectifs.

Le krach immobilier japonais de 1990 va se diffuser aux banques et à l’économie tout comme celui de 2007 aux États-Unis. Il montre que le « triangle d’airain » du système emboîté administration-partis-entreprises dysfonctionne et n’est pas capable de se régénérer tout seul. Le Japon n’est en effet toujours pas sorti de cette crise, vingt ans plus tard ! Les banques ont toujours une masse de dettes irrécupérables, soigneusement cachées par volonté politique. En contrepartie, le modèle a assuré aux citoyens un matelas d’emplois et aux entreprises des faillites douces. Ce qui est critiquable en économie pure, ou en science politique seule, est assez admirable lorsqu’on regarde ensemble le triangle. Chaque montant soutient l’autre et le pays ne s’en sort pas trop mal sur la durée.

Sauf que ce carcan confortable empêche les dirigeants de penser nouveau. La montée du Japon dans l’économie mondiale, l’émergence à ses portes de l’immense Chine, la crise immobilière, la « nouvelle » économie des techniques d’information et de communication sont des contraintes subies, absolument pas prévues ni pensées pour s’y adapter. A la fin des années 1990, les ordinateurs étaient rares et la paperasse l’emportait encore dans les administrations ! Les fonctionnaires étaient surtout juristes, obsédés par l’équilibre budgétaire ; ils ont cassé net la reprise par un tour de vis fiscal en 1998. « Le mécanisme de décision triangulaire est totalement inapproprié pour conduire les changements exigés par la mondialisation », écrit l’auteur p.281.

« Il manque aux réformateurs une force capable d’arbitrer entre leurs intérêts et de coordonner leur action, au besoin par la contrainte, comme l’administration au zénith de sa puissance a su le faire pendant le grand effort de reconstruction d’après la défaite » (p.297). Les Premiers ministres populaires Tanaka et Koisumi ne le sont pas restés longtemps, corsetés et contrecarrés par les pouvoirs des baronnies. C’est à la base que vient le changement, note Bouissou. Les coopératives autogérées sont très actives en écologie et dans le mouvement pacifiste. Les nouveaux gouverneurs locaux (élus au suffrage universel) sont plus originaux que les caciques de parti nationaux et les régions résistent parfois au centre. Les volontaires peuvent changer une élection et l’élan de la société lors du séisme de Kobe en fait une force nouvelle qui compte. Les initiatives technologiques locales comme la reconversion des aciéries de Kitakyûshû en mégapole de services à haute valeur ajoutée est un exemple.

Le handicap des Japonais est leur très forte dépendance (amae) au collectif. Si la modernité attise l’individualisme, tant pour la créativité que pour l’hédonisme, la société japonaise est un cocon qui y prépare mal. A niveau de stress équivalent, le japonais est plus sensible que l’Américain ou l’Européen et le taux des suicides en témoignent. Ce que l’auteur appelle « la protection psychologique indirecte généralisée » intègre une nation traumatisée par la guerre et l’atome, mais préserve de l’adaptation nécessaire à la modernité du monde. Les QCM, l’uniforme scolaire, la pression sociale des codes de conduite, la culture nationale télévisuelle, rendaient l’existence facile, égalitaire et guidée tout au long de la vie. C’était sécurisant. La crise persistante a fissuré tout cela.

La société fait éclater ses gaines : référendums locaux, résurgence du parti communiste, iconoclastes élus gouverneurs, procès des hémophiles contaminés, des lépreux discriminés, des petits actionnaires ruinés se multiplient. Ils attaquent la façade lisse et la révérence à l’autorité des maîtres, patrons et autres experts (sensei). La protestation va même jusqu’aux gaz de combats avec la secte Aum ! Mais la plupart des Japonais sont plutôt dans l’évitement individuel. Ils ne se comportent plus tout à fait selon les codes, voire deviennent provocants comme ces lolitas de 13 ans qui jouent aux putes ou ces minets mignons qui se maquillent  et se dépoitraillent contre le code machiste austère du salaryman en costume bleu cravate. Les conduites de fuite se multiplient, des otaku enfermés dans le virtuel aux émigrés vers l’ailleurs, les citoyens s’abstiennent aux élections, quittent leur entreprise pour devenir freelance, font moins d’enfants…

Il n’y a ni changement brutal du système de valeurs comme chez nous en 1968, ni révolution dans la rue comme en Tunisie ou en Égypte, mais plutôt de petits arts du bonheur, des choix rationnels de l’individu et des comportements de fuite. L’explosion du moi se lit dans la littérature avec Haruki Murakami et les mangas.

Au total, voilà un ouvrage qui vous en apprend beaucoup sur cette société asiatique originale, aussi moderne que la nôtre et ancrée dans une culture trimillénaire. Il actualise et complète les Ruth Benedict, Takeo Doi, Muriel Jolivet, Gavan McCormcak et autre Philippe Pons. Pour tous les amoureux du Japon, tous les curieux du monde qui va et tous ceux qui veulent observer comment une société développée non-occidentale se confronte aux même problèmes que nous.

Jean-Marie Bouissou, Quand les sumos apprennent à danser – la fin du modèle japonais, 2003, Fayard, 635 pages avec index et bibliographie, €22.80

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