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Démagogie sur l’Europe

Article repris par Medium4You.

Le cas grec est symptomatique de la cacophonie européenne. Il n’y a pas de pilote dans l’avion, pas d’avenir rêvé ni d’édifice solide. Il est loin le temps de Jacques Delors… Certains disent qu’à 27 l’Europe est ingérable, qu’à 16 (bientôt 17) la zone euro est mosaïque. Oui mais elle est une construction qui avance, pas à pas, poussée par les crises. Nous sommes en plein dedans : l’Europe va-t-elle avancer une fois encore ou éclater ? Chacun selon son tempérament verra le verre à moitié plein ou à moitié vide. Je me situe parmi les optimistes… ou plutôt parmi les réalistes : que serait le petit pays France dans le monde globalisé ? Nous ne pouvons exister qu’au travers de l’Europe, peser sur le destin du monde par le droit, la diplomatie, l’économie et la monnaie que par l’Europe. A condition que celle-ci parle d’une voix homogène, pas chacun dans son coin.

Or, sur le cas grec, chacun y va de sa tirade. Les politiciens à courte vue ne parlent qu’à leurs électeurs locaux, sans souci des nouveaux moyens de communication mondialisés. Les politiciens imbus d’eux-mêmes croient disposer de tous pouvoirs pour étrangler qui ils veulent, dont ces « marchés » dont ils font le bouc émissaire commode sans savoir qui ils sont. Les politiciens agissent comme des pantins d’un théâtre qui les dépasse, archaïque et histrion. Pendant ce temps, nul ne veut plus prêter d’argent à la Grèce, ses politiciens ayant menti pour entrer dans l’Europe, menti sur les réformes, menti à leur peuple en garantissant leurs zacquis. Ces zacquis, il faut bien reconnaître qu’ils ont été volés, fondés sur la fraude fiscale, les passe-droits, les prébendes d’État endetté. Tout cela en bénéficiant d’un euro fort à l’extérieur et d’un crédit à faible taux sous le parapluie de la Banque centrale européenne. Le reste du monde dit maintenant : « Rendez l’argent », au moins faites ce qu’il faut pour rembourser.

Le peuple grec dit « cépanou » mais les politiciens qui ont favorisé les riches. Ce à quoi on peut leur rétorquer : conservateurs et socialistes confondus, qui les a élus ? Qui les a contrôlés ? Qui a profité de l’euro fort et de la liberté de circulation des hommes et des capitaux dans l’espace européen pour travailler ailleurs, planquer ses capitaux ailleurs, investir ailleurs qu’en Grèce même ?

Les politiciens grecs disent « cépanou » mais les précédents au pouvoir, le système, les traditions, les électeurs, l’absence de contrôle européen fiable. Dommage pour eux, le système ne veut plus leur prêter à moins de 18% l’an, les traditions explosent parce qu’Internet permet de comparer avec les autres pays, les électeurs ne sont pas d’accord pour voir leur niveau de vie baisser d’un tiers brutalement et l’Europe se préoccupe enfin d’organisation et de surveillance.

Les technocrates européens disent « cépanou » mais les politiciens qui ont voulu que la Grèce entre dans l’Union européenne, Giscard en tête, et même dans l’euro, Kohl-Mitterrand en tête. Cela pour que les Français et les Allemands puissent passer leurs vacances en euro sur les plages du club Med. L’effet monnaie unique a conforté la Grèce dans sa gabegie, la technocratie de Bruxelles étant censée surveiller les finances pour la convergence. Il n’en a rien été évidemment et c’est lorsque le feu prend à la maison qu’on distingue une maison de paille d’une maison de pierre.

Les politiciens européens ne disent rien, eux qui sont élus pour cela. Ils préfèrent leur théâtre pour Gaza ou contre le nucléaire. C’est loin Gaza, c’est lointain le nucléaire. Se poser en moraliste sur le lointain est moins risqué politiquement que sur le proche grec, n’est-ce pas ? Quel courage !

Les politiciens nationaux font alors leur petite danse du ventre électorale puisque des législatives approchent en 2012 pour beaucoup de pays de la zone. Il s’agit toujours de préserver les zacquis locaux et de faire payer les autres, rien de nouveau en politique. Tant pis pour l’Europe et pour l’avenir : seul compte le pouvoir ici et maintenant ! Ce pourquoi je reste persuadé que la politique médiatique (celle d’aujourd’hui, pas celle de toujours) est un travail de mensonge et de manipulation, un théâtre où la réalité a peu de chance de s’imposer… sauf par le global.

Car le global, pour le meilleur comme pour le pire, s’impose à nous au XXIe siècle.

Le climat exige, la limitation des ressources empêche, la communication instantanée oblige, les marchés financiers prêtent ou pas. Les politiciens dans leurs petits coins ne peuvent plus dire impunément n’importe quoi : ils sont surveillés par toute la planète. Qu’ils disent « l’Allemagne paiera » et les marchés dévissent, car personne de sensé ne peut croire que les Allemands travailleurs et précis vont payer pour les je-m’en-foutistes grecs, italiens ou (un jour ?) français. Car les Français sont en déficit public depuis 35 ans, tout le monde le sait. Les Allemands aussi subissent l’euro fort et la concurrence asiatique : leur industrie s’en sort-elle si mal ? Ils travaillent même moins que les Grecs, selon une étude de Patrick Artus. Pourquoi ce qui leur est possible ne se serait-il pas pas aux Grecs ou aux Français ?

Il est facile de dire « les marchés » pour les accuser de tous les maux. Mais qui sont « les marchés » ? Ce sont les fonds de pension des retraités californiens ou hollandais, les veuves écossaises et celle de Carpentras, les réserves des collectivités locales comme la ville de Saint-Denis ou le département des Charentes, l’assurance-vie de Monsieur pour ses vieux jours, ou de Madame en réversion, faute de retraite suffisante.

Ce sont aussi « les spéculateurs », mais il y a là encore du monde très différent : les entreprises pour couvrir leurs risques de change ou de prix des matières premières, les peutizépargnangnans qui « jouent » en bourse via les trackers ou les hedge funds, les gros capitaux qui vont au plus offrant, les escrocs comme… non justement pas comme Madof, qui n’a jamais rien investi, payant les intérêts des anciens avec les capitaux des nouveaux. Quand on critique « les marchés », il faut préciser les spéculateurs à la seconde – pas les autres. Mais la démagogie se mêle à l’ignorance pour accuser en bloc : ça fait toujours bien sur les estrades.

Donc quittons l’euro, instaurons le protectionnisme, fermons les frontières aux produits à bas coûts payés par l’exploitation du peuple et de l’environnement, faisons payer les riches. C’est ce que réclament les Le Pen, Dupont-Aignan et Mélenchon, jamais à court de populisme. Nous l’avons dit plus haut, c’est facile, la politique : promettre la lune, garantir à chacun ses zacquis et faire toujours payer les autres. Tout cela en appelant au peuple, bien sûr, tous les tyrans ont toujours agi au nom du peuple qui les acclamait…

Facile à dire, difficile à faire. Car il s’agit de changer de système complètement :

  • juridiquement, diplomatiquement et militairement se retrouver tout nu sans l’Europe,
  • dévaluer brutalement le pouvoir d’achat et faire exploser la dette extérieure,
  • voir chuter nos exportations par rétorsion des pays lésés par notre protectionnisme,
  • laisser piller notre technologie par espionnage plutôt que par contrats devenus impossibles,
  • encourager la fuite des cerveaux vers des cieux plus favorables à l’innovation récompensée…

Simple : yaka interdire les exportations de capitaux et la circulation des gens, yaka nationaliser les banques, yaka créer des emplois de fonctionnaires, yaka consommer local. Certes, c’était le monde avant 1945… Les Français étaient à plus de 70% ruraux, gagnaient leur survie dans leurs champs et avec leurs bêtes, mangeaient bio et beaucoup, mourraient gros et vingt ans avant l’espérance d’aujourd’hui, ne possédaient pour épargne qu’un livret A dès la naissance (et les terres des parents) et aucun des gadgets électroniques de la modernité. On a vu comment cela s’est terminé : par une bonne guerre où le plus fort industriellement et moralement l’a emporté. Des communistes sont devenus fascistes, des socialistes ont voté les pleins pouvoirs au vieux conservateur-maréchal, des bourgeois bien français ont collaboré, le peuple a fait le gros dos, toujours en faveur de qui gagne.

Mais oui, c’étaient les années trente. Cela vous dit-il quelque chose ?

L’Europe accouche toujours dans la douleur. Malgré les démagogues histrions, focalisés sur leur seul petit pouvoir local égoïste.

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Le festival Strauss-Kahn

La semaine s’est ouverte avec le festival de Cannes mais les canards n’en ont pas fait le marronnier annuel. Strauss-Kahn a réussi à alimenter les cancans. A peine les lampions du 10 mai éteints, le 14 mai va s’inscrire dans l’histoire des mœurs politiques. Nous avions eu Félix Faure, mort sur le tas en besognant une « connaissance » dont on retient surtout qu’elle est « sortie par derrière ». Nous avions la fille Mazarine, les mains baladeuses du président Giscard, le fils improbable de Jacques Chirac, les épouses en « a » de Sarkozy. Nous pouvons désormais chanter, avec Sœur Sourire : « Dominique, nique, nique ! »

Sauf que ça ne rigole pas au parti Socialiste. Ça ne rigole d’ailleurs jamais, tant la situation est « grave » depuis trente ans. Voyez les médiatiques : quand Hollande a commencé à ravaler ses bons mots pour faire la tronche, il a grimpé dans les sondages… Les frasques de Dominique – cherchez à qui le crime profite : à l’avenir à gauche ? pas sûr. Aux journaleux ? pas vraiment. A la France ? sûrement pas. Mais au père François pour sûr.

C’est que cette véritable honte de choc n’est pas que socialiste.

C’est toute la gauche qui s’en trouve submergée. Pas plus que le tremblement de terre japonais devenu nucléaire, cela n’était prévu. Le candidat « évident » a canné comme cela arrive : hier Delors, avant-hier Mendès-France. Un autre Kahn (Jean-François) évoque avec un mépris gourmand un « troussage de domestique ». Pour ce soixantuitattardé de la cuculture hédoniste bobo, la victime ne saurait être une femme Guinéenne payée au SMIC, mais le beau macho piégé pour l’empêcher d’accéder au pouvoir. Et les grandes orgues à gauche de se déployer à la télé : BH Lévy, J. Lang, et même R. Badinter habituellement mieux inspiré. Pourquoi jouent-ils les élites outragées ? Les tenants du Bien (socialiste) contre le Mal (forcément américain) ? Se prennent-ils pour la Loi et les Prophètes, ou défendent-ils le clan étroit des machistes méditerranéens ? Dans le Coran aussi la parole d’un homme vaut celle de deux femmes. Le multiculturel veut-il la maghrébisation comme antidote aux mœurs anglo-saxonnes ? La social-démocratie a donc du plomb dans l’aile, le jacobinisme botté époque Mitterrand relève la tête. La gauche pétainiste se retrouve une morale, celle du peuple contre les élites. Mélenchon s’en réjouit ouvertement, disant qu’un boulevard s’ouvre à lui tout seul pour rassembler « à gauche ». Il veut dire dans le style 1793, citoyens en armes, j’veux voir qu’une tête, le peuple dans la rue et les accapareurs au bout d’une pique.

C’est toute la médiacratie qui a failli. Des complaisances à ne pas gêner un partisan du même bord pour ne pas « retarder l’Histoire ». Des habitudes machistes méditerranéennes décrites avec indulgence, du « qui va garder les enfants » Fabius au soutien ouvert à ce violeur d’une gamine de treize ans Polanski, c’est toute une génération de journalistes qui montre son manque de professionnalisme. Ils préfèrent « l’investigation » sur le racisme présumé du sélectionneur de l’équipe de foot à l’enquête sur la maîtrise morale d’un candidat au poste suprême. Les citoyens peuvent-ils croire ces histrions qui paradent à la télé ou font la morale dans les journaux, quand ils constatent une telle faillite de la vigilance ? Un regard toujours rose du moment qu’il s’agit d’un homme de gauche ? C’est qu’on a bien plus invoqué la « présomption d’innocence » pour Dominique Strauss-Kahn que pour Eric Woerth, par exemple ! Ce pourquoi la théorie du Complot a fleuri aussitôt et que le sentiment anti-élite du « tous pourris » a de beaux jours devant lui.

C’est toute la France qui s’en trouve salie. Rabaissée au niveau du mépris pour les femmes des religions du Livre, elle qui se dit laïque, fait une loi sur le voile et conserve l’arrogante habitude de faire la morale au monde entier. Le monde entier a les yeux sur ce Français cosmopolite chef du Fonds monétaire international, expert en macro-économie mais incapable de se maitriser devant un cul. De quoi renforcer ceux qui préfèrent la Corrèze au pèze et Tulle à la bulle, s’affirmant du terroir et pas né hors sol. Car le sexe n’est pas honteux s’il est partagé entre adultes. Libertinage n’est pas cuissage, n’en déplaise aux notables qui se sont toujours cru au-dessus des lois. Toute séduction implique le consentement. L’Amérique a raison de garder au frais Strauss-Kahn en attendant son jugement. Juste retour de bâton du réel pour nos intellos-médiatiques qui savent mieux que tout le monde qui « doit » être innocent ou coupable, de Polanski à Batisti, jusqu’à la mère de Tristane, journaliste « violée » il y a dix ans par le Dominique et que le prestige notable et les convenances politiques ont « empêché » de porter plainte. Au point de ne pas craindre d’être ridicule à profiter de l’actuelle curée.

Le choc a montré la France qui cause dans le poste à nu : hystérique, haineuse, ignare. Plus le présumé coupable est riche et célèbre, plus les hyènes jalouses crient au scandale et plus les copains de parti nient la réalité. On accuse les puissances d’argent, la CIA, la justice américaine. C’est bien la peine de boire à longueur de journée du Coca en surfant sur son Smartphone Apple, se gavant de mac-bourgeois et de séries télé américaines, tout en portant des jeans Lévi-Strauss ! A quoi cela sert-il de lire des romans policiers ou de se pâmer devant les feulm’ hollywoodiens projetés à Cannes, si c’est pour ne rien comprendre au fonctionnement judiciaire des États-Unis ? Après Outreau, l’interminable procès Chirac et les non-lieux politiques, a-t-on vraiment « la meilleure » justice du monde ? Quelle détestable arrogance doublée d’ignorance jacobine ! L’affaire DSK sera peut-être le titre d’un prochain feulm’ (toujours prononcé à la bobo sur France-cul). Il montrera le provincialisme franchouillard dans la globalisation du monde, le rejet de tout ce qui n’est pas terroir bien de chez nous. Il suffit d’écouter les groupes en voyage en avion sur la bouffe, les hôtels, la propreté, la politesse, pour s’en faire une idée…

Quelles conséquences politiques ?

La gauche de gouvernement va devoir se choisir un autre candidat crédible. Hollande ou Aubry sont bien placés, le premier plus que la seconde parce que lui a envie d’y aller malgré son absence de charisme. Mais il ne devrait au moins pas y avoir de surprises côté mœurs.

Le choc doublé du ressentiment anti-élite friquée cosmopolite aurait pu faire monter l’extrémisme. Or ni Le Pen ni Mélenchon ne semblent pour l’instant en profiter. Une semaine après la valse de Strauss-Kahn, la modération semble l’emporter dans les souhaits pour 2012 (sondage Ipsos-Logica-LeMonde du 18 mai). Ce qui ramène Marine à un étiage qui ne lui permettra peut-être pas de passer au second tour.

Ce qui ouvre un boulevard pour le centre, bien pressuré ces derniers mois entre une droite récupératrice pour un vote utile et une gauche séductrice avec Dominique. Sa sortie de course rejette le PS vers la gauche. Une partie des centristes qui auraient pu voter Strauss-Kahn ne voteront ni Aubry ni Hollande.

Il pourrait donc y avoir rassemblement à gauche, mais tiré vers le mitterrandisme tradi et le style Mélenchon ou Chevènement. Un peu juste pour séduire en-dehors de l’antisarkozysme. Car la gauche ne peut gagner sans des voix du centre…

Il pourrait y avoir dispersion à droite, les gens du centre allant au premier tour sur les quatre ou cinq candidats potentiels, de Villepin à Hulot en passant par Bayrou et Borloo. Nicolas Sarkozy pourra-t-il alors accéder au second tour ? Mais la dispersion du centre ne permettra pas d’aligner un candidat centriste crédible contre un candidat de gauche…

Les jeux restent donc très ouverts et il n’est pas impossible que, comme aux échecs, Nicolas Sarkozy ne puisse assurer un second mandat. Il profiterait du désarroi partisan à gauche, du discrédit moral de la gôch intello-médiatique, de la perte de compétence mondiale sans Dominique Strauss-Kahn alors que montent les problèmes mondiaux : la Chine, les révoltes arabes, l’éveil de l’Afrique, l’essor de l’Amérique du sud et les faillites d’États de la zone euro.

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Pascal Ory, Du fascisme

Le récent mouvement du monde remet au goût du jour la réaction autoritaire et xénophobe qu’était le fascisme. Cela va de la menace symbolisée par le 11-Septembre à la crise économique occidentale depuis la fin du siècle (krach des technologiques 2000, krach des normes de régulation 2002, krach de la finance 2007, krach des endettements d’État 2010) ainsi qu’à l’émergence, rapide et impériale, des pays sous-développés (y compris en Afrique). Marine Le Pen en France ne fait que mettre ses pas dans ceux de Haider en Autriche, Fortuyn en Hollande, Blocher en Suisse, Fini en Italie, sans parler des ligues nationalistes en Hongrie, Russie et ailleurs – ou même du Tea party. D’où l’intérêt de se replonger dans l’histoire scientifique, loin des passions idéologiques d’aujourd’hui. Pascal Ory, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris 1 a fait de son cours un livre. Il brasse un vaste ensemble de pays et de comportements depuis 1919 jusqu’à nos jours.

En douze chapitres qui se lisent très bien, étayés de notes en fin de volume pour les sources, il examine la définition des fascismes, genèse, milieu, pouvoir, la dictature, dirigisme, propagande, totalité, le génocide, l’internationale noire, l’empire désiré, et enfin leur destin.

Qu’est-ce que le fascisme ?

C’est un naturisme radical où la lutte pour la vie justifie le droit du plus fort et la fin tous les moyens. Cette fin est la suprématie de sa communauté nationale ethnique sur toutes les autres. Ses moyens sont ceux de l’extrême gauche léniniste : violence, charisme du chef, organisation totalitaire. Résolument anti-Lumières, les fascismes ont voulu éradiquer 1789, Volksaufklärung contre Aufklärung (culture issue du Peuple contre civilisation universelle de l’élite). Ils rejettent la notion d’individu, de libre-examen, de matérialisme tourné vers le bonheur, tout comme l’égalitarisme philosophique. Pour eux, chacun est support de gènes et de traditions nationales qui doivent être transmises en héritage, y compris en préservant son milieu écologique ou en ayant droit à sa filiation génétique. La communauté vaut plus que la personne, la culture plus que le libre arbitre, la grandeur nationale plus que le bonheur individuel. Chacun doit être mobilisé de la naissance à la mort au service du Peuple, entendu comme race à améliorer, environnement naturel à préserver, et comme porteur d’une Tradition. Le Peuple est soumis à sa Volonté de puissance vitale et s’incarne historiquement dans un Duce, un Führer ou un Caudillo.

Il s’agit bien d’une révolution : celle qui retourne le mouvement initié au XVIIe siècle. Après la guerre mondiale la plus stupide, initiée par les élites les plus bornées de l’histoire moderne, le fascisme naît contre tout ce qui a permis la défaite : humanisme, libéralisme politique, parlementarisme, libre échange, droits de l’Homme, maîtrise de la violence par la Société des nations. A noter que la France (déjà vieille et fatiguée après 14-18) s’est portée plus volontiers vers le conservatisme traditionaliste issu du catholicisme vaincu par la loi de 1905, symbolisée par le vieux maréchal Pétain vainqueur de Verdun. Les tribuns comme Doriot ou Déat, venus du communisme avant de virer fascistes, se sont heurtés à la ligue militaire cocardière du colonel de La Roque et n’ont pas fédéré un vrai parti fasciste. Ce n’est qu’avec la Collaboration que des individus se convertissent. Le fond français reste attaché aux principes de 1789 et s’incarne plus volontiers en bonapartisme, le chef conduisant un projet national plus qu’il n’incarne de façon religieuse une essence ethnique et culturelle. Ce pourquoi Marine Le Pen est plus proche du modèle républicain que son vieux père au fond pétainiste, bien qu’agitateur mussolinien.

Comment le fascisme s’est-il installé ?

Grâce au ressentiment né de la grande guerre, puis de la crise de 1929. Toute société établie et tout système dominant fabrique ses vaincus. Les récupérer lui permet de durer ; si cela ne réussit pas, la réaction fasciste intègre les déclassés. Dans les années 30, tout ce qui est ancienne noblesse, soldats démobilisés sans travail, paysans ruinés, masses ouvrières agitées d’antiparlementarisme, classes moyennes en lutte contre les gros, les trusts, les Maçons, les politiciens. Rien d’étonnant à ce que les métèques et les Juifs, ni nobles, ni paysans mais tenant commerce, finance ou postes à l’université, soient apparus comme les Profiteurs types de cette « élite » qui méprise le Peuple et préfère se sauver toute seule que de partager la guerre, la crise, les traités inégaux.

« Le Juif » est – selon le mythe national-fasciste – le déraciné, éternel errant cosmopolite préférant ses affaires à la nation, l’argent à l’honneur… en bref le cancer du Peuple, le virus qui infecte la société et corrompt les mœurs – le parfait bouc émissaire de tout ce qui ne va pas. Remplacez « Juif » aujourd’hui par capitaliste, islamiste, voire bourgeois ou Arabe et les mêmes mécanismes psychologiques sont à l’œuvre. A noter que la posture du déni (arabe) ou de l’indignation (juive) ne font que conforter les préjugés. Trop rares sont ceux qui font l’analyse honnête des erreurs de leur communauté et les combattent publiquement au nom de principes universels. Jacques Attali l’a fait à propos des « Juifs, le monde et l’argent », Tony Judt sur la politique israélienne envers les Palestiniens, et de trop rares musulmans contre l’intégrisme, dont la pétition de Marc Cheb Sun est le dernier courageux avatar (Libération 12 janvier). La paranoïa se nourrit du fantasme de Complot ; le seul moyen de couper court à la rumeur et aux préjugés naissant est la transparence et le débat.

Le fascisme peut-il renaître ?

Probablement pas comme totalité, tant l’histoire l’a moralement condamné, surtout à cause des génocides. Mais des autoritarismes communautaires peuvent ressurgir :

  • si la société se radicalise,
  • si les histrions bobos banalisent la xénophobie (ex. Max Boublil…),
  • si les élites de droite sont tentées par les alliances à l’extrême,
  • si émerge une personnalité charismatique qui unisse le courant droitier.

Il faut surtout que le régime ait épuisé toutes ses alternatives électorales crédibles, à droite comme à gauche. Doriot s’est brisé en 1934 sur la résistance du pôle républicain, comme Le Pen en 2002 sur le refus de Chirac et de la majorité de l’UMP. La société française est aujourd’hui pessimiste, se sent menacée dans sa culture par l’islam, dans son mode de vie par la crise économique, dans sa domination morale par la mondialisation, mais les garde fous existent :

  • la Ve République est un système puissant qui mène à l’Exécutif, tous les 5 ans, un nouveau chef ;
  • le système d’élections intermédiaire permet de s’exprimer (même si l’absence de proportionnelle ne permet pas de représenter tous les courants) ;
  • le filet social de sécurité (éducation, maladie, chômage, retraite), même s’il peut être réduit et réorienté pour cause d’endettement excessif, subsiste ;
  • l’Union européenne et surtout l’euro protègent du monde économique sans lois et de la guerre des dévaluations compétitives ;
  • l’Alliance atlantique comme l’appartenance au club nucléaire sont des boucliers contre les menaces militaires venues de l’arc musulman ou de pays menaçants ;
  • les médias mondialisés, notamment Facebook, Twitter, les blogs et Wikileaks mettent instantanément les manipulations au jour (on l’a vu en Chine, en Iran, en Tunisie, en Égypte…).

Nous ne sommes pas dans la situation radicale des années 30, la débandade des fascismes en 1945 a accouché de surgeons populistes et protestataires (poujadisme, ligue des familles, laïcité intégriste), mais plus de partis totalitaires. Le Front national, fondé en 1972, ne s’installe dans le paysage qu’en 1983 après le second choc pétrolier de 1979 et avec la montée du chômage, après le choc de 1981 et la démagogie de gauche perçue comme dépensière et trop favorable aux immigrés.

Le diagnostic de Pascal Ory :

« Il apparaît alors nettement que la vraie crise directrice de ces votes protestataires est une crise culturelle. Sur le fond de dislocation lente mais continue des institutions collectives traditionnelles (familles, Églises) ou modernes (école, service national), cette crise alimente un violent ressentiment à l’égard d’un système d’autant plus abhorré que son centre paraît de plus en plus difficile à situer du fait de la planétarisation de l’économie et de la culture. La personnalisation populiste répond miraculeusement à cette double frustration : elle rétablit le lien concret dilué dans le virtuel, l’abstrait et le lointain, elle redonne une consistance collective, selon les cas populaire, nationale ou ethnique, non pas à un bloc social nettement identifié mais à une fraction toujours minoritaire et toujours significative de toutes les catégories sociales, depuis le lumpen prolétariat xénophobe et autoritaire des banlieues à l’abandon jusqu’à la bourgeoisie xénophobe et autoritaire des beaux quartiers sécuritaires » (p.317).

Pascal Ory, Du fascisme, 2003, édition de poche Tempus Perrin novembre 2010, 374 pages, €8.55

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Marine Le Pen pour 2012 ?

Article repris par Medium4You.

Droite, gauche, tout a changé avec la crise. 2012 ne sera pas 2007.

La question de la droite est celle du communautarisme national. La nuisance Le Pen ne se posait pas en 2007, car l’on sortait d’une quinzaine d’années Chirac (Premier ministre puis Président) et d’une dernière année Jospin catastrophique, le social s’usant dans la démagogie dépensière et clientéliste. Autant elle se pose avec la nouvelle Marine. Il n’y en avait en 2002 que pour le « social », sésame et mantra de la gauche d’époque, ce qui signifiait pour les trois quarts de la population votante des classes populaires et moyennes inférieures : du fric pour « tous » mais pas pour nous. Le « tous » était réduits aux zexclus et autres immigrés ghettoïsés. Sans que baisse la délinquance ni les incivilités, ni même la revendication communautariste islamiste, au contraire. Avec talent, Nicolas Sarkozy a récupéré ce ressentiment des « petits » avec le karcher et le travailler plus pour gagner plus. Il y avait là un projet concret de société, à court terme certes, mais comme patch acceptable au pacte républicain après l’ère des rois fainéants, de Mitterrand II à Chirac II.

Hélas ! Les pesanteurs de la toute-puissante Administration (décrets d’applications qui tardent ou ne sont jamais sortis, mammoutherie éducative, bureaucratie dantesque de la santé…), les lobbies de toutes sortes (surtout à l’UMP), l’euphorie de nouveau riche du candidat parvenu, la crise financière devenue économique et européenne, ont conduit Nicolas Sarkozy à faire du cosmétique. Des effets d’annonce non suivis d’effets concrets ; une « paix sociale » achetée à coup de millions sur les régimes spéciaux ; une tétanisation de l’emploi qui gèle tout allègement de subventions aux patrons et tout rabot de niche fiscale orientée entreprise. Quel sera le projet 2012 de la droite pour l’avenir ? Difficile de le dire. En tous cas pas la rupture comme en 2007. Marine Le Pen récupère les protestataires de droite.

La question de la gauche est celle du projet de société. Vouloir une Europe plus sociale avec souci des travailleurs, des familles et de l’environnement, investissement d’État dans les infrastructures que le marché juge non rentable, régulation du marché financier, priorité à l’éducation et à la formation, tout cela est bel et bon. Et probablement indispensable pour les assises d’un capitalisme durable. Mais prolonger l’État-providence en l’adaptant à la marge n’est pas en soi un projet. La politique exige autre chose, une claire vision du monde qui émerge et ses conséquences réalistes sur le vivre ensemble. Qu’est-ce qu’une bonne société ? Silence de mort à gauche. Est-ce le passé proche idéalisé des années pré-11 Septembre ? Les Trente glorieuses enfuies, où existaient deux blocs, les deux tiers de l’humanité dans le sous-développement et des frontières ? Est-ce le « mouvement social » depuis 1936 avec les zacquis sacralisés ? Qu’en est-il du projet de gauche dans ce nouveau monde globalisé où les deux tiers sous-développés émergent à la production ?

La gauche se pose en protestation permanente contre tout ce qui change l’âge d’or (fantasmé). Et comme brailler en manif est à peu près la seule expression « de gauche » qui reste, cela montre son impuissance à proposer. Au fond, la gauche proteste contre TOUT ce qui change. Est-ce autre chose que du conservatisme ? Il y avait bien eu un espoir avec Ségolène Royal et ses promesses de « démocratie participative ». Mais cela a tourné court, entre la légèreté de la candidate et les réticences d’un parti de vieux, principalement fonctionnaires, à penser autrement la vulgate marxiste de leurs années de jeunesse. Aujourd’hui, Ségolène Royal dit seulement « j’ai envie ». C’est bien, mais c’est peu. Envie de quoi ? D’un noir désir d’avenir en style Harlem ? Marine Le Pen va récupérer les protestataires de gauche pour qui entre les blancs bonnets et les gueulards sans avenir, elle reprétente « la France ». Et c’est quand même quelque chose de plus que la soupe Mélenchon, « la France ».

Or la France n’est pas dans le cas de la Tunisie, qui émerge par les émeutes de 23 ans de pouvoir autoritaire clientéliste. La « révolution » fait peut-être bander la gauche, mais Nicolas Sarkozy n’est élu que depuis 4 ans. Même si Michèle Alliot-Marie aurait mieux fait de se taire en proposant au Président Ben Ali le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre (elle vient de rectifier), le grand chambardement n’est qu’un fantasme dans la mesure où la société civile n’est pas brimée en France comme elle l’est en Tunisie. D’autant qu’il s’agit pour l’instant, selon une analyse marxiste, d’une révolution bourgeoise de classe moyenne éduquée hantée par le chômage et la corruption des élites, révolution faite en 1789 déjà. L’individualisme « postmoderne » fait en France du chacun pour soi et de la laïcité publique un état de fait.

Ce pour quoi l’essor Le Pen est un symptôme qui va compter cette fois en 2012. Nous l’avons écrit, le vieux raciste pétainiste s’est métamorphosé en femme moderne qui fait de l’intégrisme républicain son credo. De quoi revitaliser le pacte national, après tout bien aimé des Français. Bien sûr, il y a du fascisme dans le projet Le Pen. Il ne faut pas avoir peur des mots à condition de les définir. Qu’est-ce que le fascisme ? Le primat de la force sur le droit, de la Nature (devenue religion) sur la culture (comme processus de civilisation des instincts). Cela se traduit par un darwinisme national (on disait hier « racial ») et un darwinisme social. Les étrangers et les faibles sont rejetés, boucs émissaires faciles de tous les maux de la société. Il s’agit bel et bien d’un communautarisme, mais français, blanc, chrétien.

L’Ennemi, c’est l’Arabe. Il est le symbole de l’immigré, du pauvre, du musulman – au fond tout ce qui n’est pas « national » et – pire ! – celui qui a chassé la France du département français d’Algérie. Plus largement, l’ennemi est tout ce qui permet à l’Arabe de venir et de rester en France en revendiquant ses coutumes : 1789 qui fait par principe (après l’Évangile…) les humains tous égaux entre eux sur la terre, le libéralisme qui relativise les cultures, le socialisme marxiste qui néglige les idées et les coutumes pour se focaliser uniquement sur la production et les « moyens », la mondialisation anglo-saxonne qui permet le libre-échange des hommes.

D’où pour les Le Pen, père et fille :

  • Refus de la mondialisation
  • Refus de l’Union européenne
  • Refus de la société multiculturelle

Cela parle aux chômeurs ouvriers, jeunes ou seniors ; cela parle aux déclassés, diplômés précaires, petits commerçants, agriculteurs endettés, épargnants lésés. Comme sous Mussolini, c’est le Peuple (entité idéale) contre les élites, les petits contre les gros, les nationaux contre les étrangers allogènes.

La France va-t-elle suivre cette démagogie qui joue des peurs et des fantasmes, prenant ancrage dans la crise économique et l’enrichissement indu de quelques-uns ? Nous ne le croyons pas. Marine Le Pen, puisqu’elle a gagné ses « primaires », va certes engranger des voix protestataires.

  • Hier elles allaient au parti communiste, sans que les Français ne veuillent une dictature stalinienne ;
  • Demain elles iront au Front national sans que les Français ne veuillent une dictature fasciste.

Car l’ambiguité Le Pen est là : si les Français sont volontiers bonapartistes, autoritaires et caporalistes, ils sont héritiers de la Révolution et les Lumières. Les populistes souhaitent – n’en déplaise à la gôch ! – un Sarkozy+ et pas un néo-Mussolini. Le fascisme, quelle que soit son origine (mussolinien, hitlérien, franquiste, salazariste, pétainiste), est anti-1789, national-conservateur, pas universel-émancipateur : il souhaite le retour à la société organique où le Chef incarne le Peuple comme entité ethnique, religieuse et culturelle (une foi, une loi, un roi). Pour les Français d’aujourd’hui, l’intégrisme républicain oui, le racisme, non ; la souveraineté oui, la sortie de l’euro, non ; l’interdiction du voile oui, les tabous sur le nombre de Noirs ou d’Arabes délinquants, non.

L’électeur, qui a parfaitement compris les suffrages sous la Ve République, envoie un « message » aux politiciens qui, de toute façon, gouverneront. S’il existait une proportionnelle à l’Assemblée, il y aurait plusieurs dizaines de députés du Front national. Mais ils devraient en ce cas débattre publiquement et proposer ce qui est possible (et pas un fantasme). Leur score fluctuerait en fonction de leur réalisme et des alliances qu’ils seraient capables de nouer en fonction des circonstances. Pour la présidentielle, c’est autre chose. Nous l’avons vu en 2002, Le Pen n’a guère ramassé plus que son plein de voix du premier tour au second. Chirac n’était pas aimé, mais mieux valait Chirac.

En 2012, le Front national risque donc de diviser la droite au premier tour, mais la gauche encore plus. Marine apparaît plus charismatique que Martine devant le populaire, et moins technocrate féministe que Ségolène. Mélenchon divisera plus encore à gauche, surtout si DSK ne se présente pas. Au second tour Nicolas Sarkozy, malgré ses défauts, a des chances de l’emporter – par division à gauche et par montée de l’extrême à droite. Il ne s’agit pas de ‘whishfull thinking’ mais du point de vue de l’analyste politique : le président actuel pourrait apparaître en rassembleur, modéré, avec la légitimité du sortant.

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Contre le Front national

« Qu’est ce qui justifie un tel mépris de ce parti, de ces militants ? C’est ça la vraie question de fond ! » Tel est le récent cri du cœur d’un jeune tenté par l’extrémisme lepénien. Cette interpellation est juste, il nous faut y répondre. Il n’y a de tabous que pour les croyants ou pour ceux qui ne savent pas quoi dire.

Marine n’est pas Martine, elle ne prend pas le ‘t’, mais elle en a le caporalisme. Elle proclame la priorité à la nation, État fort et protectionnisme. Cela veut dire abandonner l’euro, quitter l’Europe et autoriser (comme la Fed) la Banque de France à créer de la monnaie sur demande du gouvernement (« sortir de la loi de 1973 »). Les ennemis sont imaginés (version Épinal) et amplifiés par la propagande pour souder les militants. Ils sont clairement identifiés : le mondialisme (américain), l’islamisme (arabe) et les financiers (évidemment juifs, mais c’est subliminal).

Politiquement, les « totalitarismes » désignés par le Front national sont des idéologies cosmopolites issues des Lumières, de libérales à libertaires. Ces mauvaises idées voudraient débiliter l’identité française (essentielle, pas historique) pour la métisser d’immoralisme (mai 68), d’intolérance islamiste, de petits compromis marchands et d’allégeance à la toute-puissante Amérique du melting pot racial. Ces contraintes s’appellent donc traités européens, marchés financiers, euro, OTAN, world culture (Disney, Coca, McDo, rock, Hollywood…). Comme chez Orwell, « la liberté c’est la contrainte » ; dénoncer les traités et la coopération avec les autres nous laissera seuls – donc soumis à l’État total (vieux rêve fasciste issu des César romains, du Pape catholique et de la monarchie absolue louisquatorzienne). Le FN incarne une volonté collective de discipline dont la vertu s’incarne dans un chef. Il s’agit de substituer à la stagnation parlementaire, qui fait alterner le pouvoir d’une clientèle à l’autre, un destin de peuple homogène dont l’État est l’instrument. Tel était le fascisme mussolinien, tel reste le Front national français.

Économiquement, le prix Nobel d’économie français Maurice Allais est récupéré. « Les trois grands économistes qui m’ont de loin le plus influencé », disait-il, sont Léon Walras, Vilfredo Pareto et Irving Fisher. Lui qui se disait ‘libéral socialiste’ qu’a-t-il à voir avec le Front national ? Il a prôné une certaine forme de protectionnisme, a eu des doutes sur l’euro et préférait un jacobinisme tempéré et une confédération d’États plutôt qu’une Union européenne. Mais il était libéral – non par idéologie mais par rigueur scientifique. Il préférait nettement le marché à l’arbitraire inefficace du Plan des technocrates. Il a condamné les dévaluations politiques et la démagogie fiscale. Or le jeu de l’économie n’existe pas dans l’État organique : tout est soumis à la politique donc au parti au pouvoir. Quand il n’existe plus de traités, de Banque centrale indépendante et de contrats internationaux, tout passe par l’État, qui décide de tout.

Socialement, le Front national réunit les aigris. Les petits commerçants effarés de la concurrence des grandes surfaces, les petits agriculteurs exploités par la grande distribution, les petit-bourgeois effrayés par la petite délinquance, les plus de 65 ans angoissés par les incivilités, les 16-24 ans en concurrence pour les postes peu qualifiés, les redressés du fisc et les recalés des prêts bancaires. En bref tous ceux qui se sentent déclassés ou menacés dans leur existence péniblement acquise, ou à l’avenir incertain parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi. Le fond culturel du FN fait de l’homme un sauvage qu’il s’agit de discipliner par la contrainte collective pour lui faire servir le Peuple incarné dans l’État. La civilisation et son processus social n’est qu’hypocrisie, seuls comptent les rapports de force. Les fascistes sont des petit-bourgeois sérieux, durs à la peine.

En termes d’image de soi, chacun se compare à ses pairs et aux groupes sociaux immédiatement inférieurs. Il s’agit de se valoriser aux yeux des semblables et de se sentir légitime aux yeux des immédiatement inférieurs. C’est là où la haine des racailles, la peur des banlieues et l’alarme islamiste entonnent les trompettes populistes. Tout tourne autour, revient sans cesse à ces faits sociaux bruts. Ce sont de vraies questions, mais elles sont de société et de culture avant d’être ethniques. Il n’existe aucune « race gauloise », la France s’est peuplée de divers apports aussi bien germains que latins, celtes que vikings, avec nombre d’apports italiens, espagnols, polonais, russes, allemands et autres dès avant le XIXe siècle.

A ces interrogations légitimes sur l’identité, l’ascension sociale et l’avenir culturel, les élites bobos n’apportent pas de réponses. Elles vivent en ghetto, s’auto-congratulent dans les médias, font snobisme de l’existence jet-set et de l’art contemporain comme placement, méprisent les bons vieux auteurs littéraires, les chansons ou les peintres ‘pompiers’, dédaignent même de parler français au profit des anglicismes. En bref tout ce qu’aime bien le populaire. La bourgeoisie mêle la politique et les affaires et se reproduit en vase clos, écoles privées, lycées et prépas élitistes, grandes écoles et rallyes réservés. Mais les réponses du Front national sont simplistes : repli sur soi, xénophobie, protectionnisme, sortie de l’euro, les étrangers dehors…

La différence avec l’autre souverainisme, celui de De Gaulle saute aux yeux : le général déclarait Français tous ceux qui bâtissent la France debout, sans exclusive d’origines ; il avait pour ambition d’adapter la France au monde et pas de la replier sur son passé. Pour cela, il considérait le temps long et la géopolitique : le savoir-faire français (qu’il appelait la grandeur, on dit aujourd’hui les avantages compétitifs) et l’Europe de l’Atlantique à l’Oural dans un monde multipolaire.

Le Front national préfère une France du Maréchal où seule la terre ne ment pas (tous les autres investissements sont ploutocrates ou pire… juifs ! ce bouc émissaire de tous les maux). Des frontières hérissées de flics anti-immigrés, anti-capitaux et anti-marchandises chinoises, un ministère de l’Intérieur hypertrophié, des interdits partout et le triomphe de la Morale. Ce serait le retour à l’Ancien régime, si cher à ceux qui n’ont jamais accepté la révolution française. Or la France a un double héritage que tout patriote ne peut que prendre tel qu’il lui est transmis parce qu’il vit en 2010 et pas en 1780. Selon le mot de l’historien, le Français véritable « vibre au sacre de Reims comme à la fête de la Fédération ». Il y a d’autres réponses que celles du Front national aux vraies questions qui taraudent le populaire.

Il faut lire le ‘Gilles’ de Drieu la Rochelle, le ‘Qu’est-ce que le fascisme’ de Maurice Bardèche et les mémoires d’Albert Speer ‘Au cœur du Troisième Reich’ pour comprendre le conservatisme foncier de ce courant de droite qui se dit « révolutionnaire ». Leur révolution n’est pas celle des Lumières mais celle des astres. Nous sommes dans le 360° : hantise de la souillure, obsession purificatrice, retour aux origines fantasmées, régression foetale, éternel retour du même, rencogné sur le cocon social-national. Surtout pas de progrès mais l’essence des choses, l’inné des êtres et les ordres professionnels figés, au service d’un État total.

C’est ça la politique, rien à voir avec l’objectivité, la science, la vérité ou même le bon sens. Nous ne vivons tout simplement pas dans le même monde.

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