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Thierry Roux, Jean-Louis Curtis

« On » a oublié cet auteur de la seconde moitié du XXe siècle, tant notre époque est au présentisme à tout crin. Mais les lettrés savent avec quoi rime « on ». Les livres de Jean-Louis Curtis, pourtant publiés en collections de poche, se trouvent déversés par dizaine dans ces poubelles que sont les boites à livre. L’époque jette la culture par tombereaux, les dictionnaires, les encyclopédies, les romans d’hier, et même les classiques indémodables du programme scolaire, une fois passé le bac. C’est ainsi que j’ai redécouvert, pour l’avoir lu dans les années 70, cet auteur qui parle de ce qu’il connaît, en humaniste ouvert au monde, ayant vécu les affres de la guerre, de l’Occupation, des délires intellos intoxiqués par le communisme. Il a eu une belle vie, pleine et variée. Le (re)lire est plonger dans la pâte humaine, l’éternelle, quelles que soient les époques. Thierry Roux, le tente dans cet essai documenté, érudit, citant maintes sources et illustrations, écrit simplement. Il donne envie de découvrir un peu plus cet écrivain resté somme toute mystérieux, si l’on en croit l’encyclopédie pratique, très sommaire mais gratuite pour les nuls.

Louis Albert Irénée Laffitte est né en 1917 à Orthez, petite ville des Basses-Pyrénées ; il prendra le pseudonyme de Curtis après la guerre, du nom des avions qu’il a pilotés. Il suit le cursus classique de la promotion républicaine par les écoles, l’université et le talent. Mobilisé en 39, formé sur avions Curtiss au Maroc, démobilisé en 40, résistant dans le Corps franc pyrénéen en 1944 qui fera la campagne d’Alsace sous De Lattre. Il est repéré par l’éditeur René Julliard sur recommandation de Jean Giraudoux, anecdote cocasse, qui lit par hasard quelques pages sur le bureau en attendant que l’éditeur termine sa conversation téléphonique. Prix Goncourt pour son deuxième roman Les Forêts de la nuit en 1947 à l’âge de 30 ans, grand prix de littérature de l’Académie française en 1972, prix Prince Pierre de Monaco en 1981, sacré « Immortel » à l’Académie française en 1986 à la veille de ses 70 ans, Jean-Louis Curtis est décédé le 11 novembre 1995 à 78 ans.

Il a été remis au goût du jour par Michel Houellebecq dans La Carte et le Territoire et est cité comme inspirateur par Pierre Lemaitre. « Né en 1917, l’année d’un des séismes politiques majeurs du siècle, Curtis est l’écrivain d’une époque, d’un siècle, qui pour beaucoup a commencé cette année-là, et qui sera marqué par la crise économique, les totalitarismes dévastateurs et meurtriers puis les patientes reconstructions, la prospérité retrouvée, à peine voilée par la peur de l’apocalypse nucléaire », résume son biographe-essayiste Thierry Roux p.16. Il aura traité les grands thèmes de son temps : les différents âges de la vie en province et les changements affectant la société de province (Les Jeunes Hommes, La Quarantaine, La Parade) ; les choix politiques (Les Forêts de la nuit, Les Justes Causes, la trilogie de L’Horizon dérobé, Le Mauvais Choix), les questions existentielles (de la conscience de sa mortalité, Le roseau pensant, aux tourments de l’Amour, L’Échelle de soie, Un jeune couple, Andromède), les atteintes à la civilisation occidentale et des traditions qui se perdent (Le Thé sous les cyprès), de la culture menacée par le terrorisme (Les Jardins de l’Occident récit au sein de L’Étage noble), de la liberté confrontée à l’avancée du communisme (Le Mauvais Choix) ».

L’essai est classiquement en deux parties : Une vie / une œuvre – avec la modernité et la liberté pour phares.

« Curtis mène une vie tranquille, car c’est un homme calme et qui aime la modération en toute chose. Il tient par-dessus tout à son indépendance et ne se laisse nullement entraîner par une mode, une tendance et encore moins par le snobisme qu’il déteste. Son anticonformiste est bon teint », dira de lui Paulette Roy, sa biographe (p.111). Son entrée à l’Académie française sera en 1986 « l’hommage rendu à la discrétion, à l’art des nuances et des demi-teintes à une époque où le tintamarre fait souvent office de talent », dira Jacques Brenner, critique littéraire, dans son Journal).

Il a une écriture vive et juste, un don d’observation, de fins jugements esthétiques et un sens historique. Il parle clair. Ni existentialiste, ni Nouveau roman, mais Hussard ; il s’en éloigne par son dédain des foucades, incartades et polémiques et surtout des engagements radicaux. « Un roman serait pour moi, un puzzle de petites pièces bien ajustées, autrement dit un ouvrage bien organisé, visant à l’efficacité, en effaçant toute trace d’effort et en dérobant les secrets de fabrication », préfère-t-il dire dans Une éducation d’écrivain, rappelant ses origines familiales ébénistes.

Pour lui, l’humain reste le même dans l’histoire, pris dans les changements du monde qui le dépassent, tout en lui posant toujours les mêmes questions sans réponse. Ses personnages, par ses yeux, observent les transformations économiques et sociales de la province, la vie dans un pays occupé, l’aveuglement face aux idéologies tentatrices et menaçantes, l’irruption brutale de la société de consommation après-guerre et les fractures qu’elle révèle, la révolte de la jeunesse du baby-boom et les dangers du jeunisme qui la suit, la quête illusoire du bonheur entre espérances et réalités, l’Occident menacé dans ses valeurs, son art de vivre exposé à la barbarie des fanatiques de toutes religions et aujourd’hui de l’égoïsme libertarien, la défense de la langue française fragilisée par le snobisme conformiste, le livre par l’image, la pensée personnelle par la doxa du réseau…

Ses « pères » en littérature sont Barrès et l’esthétisme sensuel du Moi, Mauriac et la vie tourmentée de l’âme humaine provinciale, Montherlant et son art de l’ironie comme sa liberté de ton et d’esprit. Étudiant en anglais, il décortique la technique d’Aldous Huxley. Il écrit dans Une éducation d’écrivain que « la grande idée d’Huxley est que le roman moderne pourrait prendre exemple sur l’écriture musicale (polyphonie, contrepoint) pour embrasser la réalité complexe. »

Thierry Roux retient treize thèmes du récit du monde par Curtis : « la vie sous l’Occupation, la province, la politique (), la jeunesse, l’amour, l’art de vivre en Occident, l’héritage lettré ou encore l’écologie, l’art du voyage ou l’espérance des temps futurs » p.166. Il les détaille.

L’Occupation était une période où il n’était pas aussi simple de comprendre les choses et de choisir son camp, comme chacun le croit aujourd’hui. La phrase-clé de Curtis est : « ce n’était pas tout à fait aussi simple que cela : d’une attitude extrême à l’autre attitude extrême, il y avait des moyens termes ; il pouvait se produire d’innombrables glissements, des interférences. Sous les étiquettes grossières que l’on collait au dos des gens, il y avait mille et mille nuances possibles ». Les nuances, l’aujourd’hui ne les connaît pas, ne veut pas les voir ; tout doit être binaire comme l’informatique, Noir ou Blanc comme la race (qui revient), ami ou ennemi comme le juriste nazi Carl Schmitt le pensait (référence favorite de la bande à Trump). « Dans Les Forêts de la nuit, la pulsion d’agir du jeune héros résistant, Francis, relève d’un élan de jeunesse désintéressé qui le pousse à aider son prochain, en faisant passer la ligne de démarcation. À l’inverse, celle de Philippe, le collaborateur, s’enracine dans un élan qui au gré de mauvaises circonstances conduit à s’engager dans une cause malheureuse, dans le sillage des collaborateurs à la solde de l’Allemagne nazie », explique l’essayiste p.219. Il s’agit d’un élan vital qui justifie la politique, dans un affrontement entre le courage et la peur. Les personnages sont tourmentés, parfois faibles, dont « les idées » ne sont que des justifications a posteriori de leurs pulsions profondes. L’Occupation, parce qu’elle met en cause la vie même de chacun à tout moment, est un révélateur des êtres.

La politique est la continuation de cet élan pulsionnel par d’autres moyens. Jean-Louis Curtis déclare à La Nouvelle Revue de Paris : « Je suis libéral. Être libéral, c’est savoir que toute une part immense de notre vie, de nous-même ne relève pas, n’est pas tributaire de la politique, et doit obstinément refuser de l’être ». D’où son anticommunisme, religion d’État totalitaire exigeant l’engagement tout comme hier le nazisme, dans laquelle s’est fourvoyé Sartre avant de basculer en pire vers Mao. Avec la tentation des intellos de suivre le mouvement grégaire, de se faire dictateurs de bureau, tant la tentation de la facilité est grande de suivre au lieu de penser, d’obéir à une soi-disant Loi de l’Histoire au lieu de la faire. Curtis se montre plus ouvert au mouvement anarchiste et ludique de mai 1968, qui pour lui secoue heureusement le vieux monde, avant qu’il ne dégénère dans la logorrhée trotskiste et le culte ridicule du lointain nouvel empereur communiste amateur de très jeunes filles. Il met en scène la politique dans Les justes causes, en montrant le contraste entre la puissance des idées pour lesquelles on se bat et les illusions et drames qui surviennent dans la réalité vécue.

Avec la patte lourde et le style réjouissant envers « la gauche », toujours contente de soi et de son bon droit, encore de nos jours : « En face de cette droite coupable, inquiète, peu sûre d’elle-même, la gauche se rengorgeait dans son sentiment de légitimité. On n’a jamais vu, au cours de l’Histoire, sauf peut-être chez le dévot du XVIIe siècle et les Jacobins de 1793, une satisfaction de soi, une complaisance aussi affichée et aussi imperturbables. Il suffisait de se dire « de gauche » pour être assuré de sa vertu et jouir de la considération universelle. Le bon droit se trouvait de votre côté, la grâce divine vous avait élu. Ceux qui n’épousaient pas votre cause étaient des damnés, tout juste bons à jeter à la géhenne » (La France m’épuise).

L’auteur note une fidélité d’écrivain au Béarn, sa région natale, qu’il justifie par un besoin de se rattacher à ce qu’il connaît. Thierry Roux est lui-même originaire d’Orthez, haut fonctionnaire, titulaire d’une maîtrise d’histoire de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et diplômé de Sciences Po Bordeaux. Mais la province d’enfance de Curtis change radicalement après 1945, gagnée par une frénésie nataliste et consumériste. Curtis observe et dénonce sa transformation brutale, où sa qualité de vie est supplantée par des comportements moutonniers, un nouvel état d’esprit, mélange d’américanisation et de dolce vita, et une vraie différence entre la vie à Paris et celle en province. Marc Bloch, historien résistant fusillé par les Allemands, a bien décrit la chère petite ville, désuète, dépassée, explication parmi d’autres raisons de la défaite de 1940. Mais Jean-Louis Curtis a la nostalgie de cette province de la lenteur, du travail tranquille, du temps qui passe, du silence et des paysages préservés. Le « c’était mieux avant » aujourd’hui des ultra-conservateurs et de nombre d’écolos.

Curtis, défendant la langue française, se moque des tics de langage qui donnent l’impression aux branchés d’être dans le vent, « mainstream » comme on jargonne franglish aujourd’hui. Ils ne sont qu’un vernis superficiel qui ne trompe personne. Les tics comme disons, au niveau de, motivé, concerné par, tout à fait, absolument, effectivement, et les nouveaux et agaçant donc du coup et voilà, révèlent ce que sont ceux qui en usent et abusent (y compris le super-intelligent Luc Ferry avec ses voilà en rafale). Ose-t-on conseiller à ce donneur de leçons tous les lundis sur Radio-Classique, qu’il (re?) lise donc Curtis ? « Entre le débraillé démagogique antibourgeois, l’infantilisme « chébran », le pédantisme hexagonal et le snobisme convulsionnaire des ciné-clubs, notre malheureux français peut-il demeurer le splendide instrument linguistique qu’il fut en des temps moins gogos et moins gagas que le nôtre ? » s’interroge Jean-Louis Curtis, cité par La République des Pyrénées du 8 novembre 2024. Dans Une éducation d’écrivain, il prophétise d’ailleurs la fin du livre, dont les faillites en chaîne de grandes librairies en France montre l’actualité : « les livres que vous produisez ne seront pas lus par la génération qui vous suit et, dans cent ans, ce seront les ouvrages d’une langue morte que quelques érudits pourront encore déchiffrer ». Pour lui, cela n’empêche pas d’écrire quand même, pour que vive la beauté des personnes.

« Pour résumer son œuvre, écrit Thierry Roux, on pourrait dire que Curtis a été le conteur des vies ordinaires, une manière d’historien du social en prise avec son temps. Parce qu’il aura labouré les sillons des existences et des questions intemporelles – le sens de la vie, l’âme et le cœur humain – son œuvre romanesque demeure précieuse pour notre temps. Curtis a su – et c’est sans doute l’essentiel – ne rien sacrifier à sa liberté d’écrire et de penser » p.343

Au bout de ce parcours, reste une interrogation. Certes, Jean-Louis Curtis a souvent répété qu’il n’avait d’autre biographie que la liste de ses livres, mais la vie intime de Louis Albert Irénée Laffitte importe pour comprendre son œuvre. Un homme libre – et moderne – ne devrait avoir aucun tabou pour ses lecteurs, surtout posthumes. Avait-il des désirs sous-marins comme son mentor Mauriac ? A-t-il eu un fils caché comme son modèle Montherlant ? – ou s’est-il marié avec la chanteuse Mireille comme l‘affirme l’IA de Mistral (je ne sais pas où il a trouvé cette fausse nouvelle) ? Cet essai biographique ne le dit pas.

Thierry Roux, Jean-Louis Curtis – Une vie d’écrivain, la modernité d’une œuvre en liberté, 2025, Éditions Gascogne, 380 pages, €22,00

Un lot de 5 Jean-Louis Curtis en poche : les jeunes hommes – l’horizon dérobé – l’étage noble – l’échelle de soie – les forêts de la nuit, €17,80

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Carine à Paris

Carine à Paris est une table d’hôtes confidentielle en plein cœur du 8ème arrondissement, à cinq minutes des Champs-Elysées, au tout début de la rue de Courcelles. Marcel Proust avait sa chambre au numéro 45, au-delà du boulevard Haussmann. C’est un appartement privé, dans lequel l’hôtesse sert à manger. De ses fenêtres, les convives peuvent voir le transept de Saint-Philippe du Roule au plan basilical de 1784.

Sur réservation, tous les événements un peu intimes peuvent être traités dans un cadre calme et cossu : petit-déjeuner (25€ TTC), déjeuner ou dîner (60€ ou « express » 45€), mais aussi cocktail ou réunion. Carine, blonde élancée au large sourire, fait elle-même la cuisine et sert avec discrétion.

J’ai eu l’heur de tester le décor et la cuisine au déjeuner.

Un interphone particulier est relié à la rue peu passante. Dans le hall, un lustre s’allume a détecteur de présence. Un ascenseur (j’ai pris pour ma part l’escalier) permet de joindre le troisième étage sur un tapis destiné à étouffer le bruit des pas. L’entrée ouvre sur la cuisine en face, discrètement fermée, et sur la salle à manger et le salon de suite sur la gauche. La première donne sur le bas-côté de l’église, le second sur l’étroite rue de Courcelles. Les murs et les plafonds sont de blanc crème pour donner plus de lumière.

Le salon est tout de rouge orné, un vaste tableau représentant une tigresse et ses deux petits rappelle à notre hôtesse son rôle avec ses deux enfants. C’est du moins ainsi qu’elle se perçoit. Malgré le style un brin Louis XIII, un vaste écran plat sur mur rappelle le XXIe siècle. Nous sommes régalés au champagne et aux amuse-gueule faits maison, morceau de saucisse en pâte feuilletée et boulette de légumes.

Une fois les présentations faites et la coupe vidée, tous ceux qui devaient venir sont arrivés – et nous sommes conviés à passer à table dans la pièce à côté. Celle-ci est tout en blanc crème et or, à la fois gaie, chic et neutre. Un trompe-l’œil fort bien peint figure une petite bibliothèque, tandis qu’un lampadaire est composé d’un montant de bois brut et d’une enveloppe de papier-cuisson qui diffuse la lumière. Entre les deux fenêtres, une grande pendule minimaliste blanche égrène les minutes ; les heures sont figurées par des oiseaux en vol. Un buffet tout simple termine la pièce tandis qu’une longue table peut recevoir jusqu’à douze convives.

Dans la vaisselle blanche ornée d’or fin, nous est servie une verrine de purée de carotte au cumin, à déguster à la petite cuiller, avant la carbonade de bœuf, longuement mijotée à feu doux dans des cocottes individuelles. Un petit pot de rattes grillées sert de légume. Le vin rouge est goûteux et corsé, adapté au plat, issu d’un vignoble étranger pour contenir les prix.

Le dessert est un montage de caramel et crème sur biscuit en verrine, qui est suivi d’un café expresso dans des tasses blanche en forme de cœur.

Nous nous sentons à la fois comme à la maison et loin de toute oreille indiscrète. Même les deux enfants, garçons je crois, et encore petits, ne diffusent que de très rares bruits lorsque la porte de service s’ouvre. Il va de soi que le menu – majoritairement bio – s’adapte à la saison et aux goûts définis des convives, mais l’inventivité et le décor dominent. Tout est fait maison, « sauf la boulangerie » nous affirme Carine Paris, qui s’est formée à l’école supérieure de gastronomie Ferrandi après des années en immobilier d’entreprise.

Cette adresse est un jardin secret où discrétion et sérénité dominent. La prestation à la carte peut être combinée avec une animation à réserver sur le thème du vin, de la chanson, du tourisme à Paris ou même du maquillage.

Carine à Paris, 7 rue de Courcelles, 75008 Paris, 01 73 73 35 28 ou 06 19 13 00 38

Vous trouverez un exemple de menu de saison, le plan d’accès et la réservation en ligne sur le site www.carineaparis.com

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Honoré de Balzac, La Grenadière

balzac la grenadiere

Balzac est l’un de mes auteurs favoris. Grand observateur il décrit, selon tous les genres, tous les secteurs de la vie sociale. Artiste, il a su sentir et comprendre ; il l’a rendu par sa plume. En ce terne XIXe siècle, il reste un phare que je ne cesse d’explorer.

L’éducation est l’un des thèmes qui me tient le plus à cœur. La genèse et le façonnement des êtres m’ont toujours passionné. La métamorphose de l’enfant en adolescent, puis en adulte est peut-être l’histoire la plus riche, en tout cas la plus émouvante du monde à mes yeux. Balzac évoquant l’éducation devait donc fatalement susciter mon intérêt et solliciter ma réflexion. Sa nouvelle de 1832, ‘La Grenadière’, résume assez bien son opinion sur le sujet.

L’éducation modèle, selon Balzac, se compose de deux cadres complémentaires. L’un est statique mais soigneusement choisi : le cadre de vie ; l’autre est dynamique et susceptible d’orientation : l’enseignement au quotidien.

Le cadre de vie n’est pas une donnée du hasard. Il fait l’objet d’un choix délibéré : l’arrivée de la mère et de ses deux enfants à la Grenadière. La maison apparaît comme un microcosme, un lieu géographique et philosophique : « Elle est, au cœur de la Touraine, une petite Touraine où toutes les fleurs, tous les fruits, toutes les beautés de ce pays sont complètement représentées. » Cette région de Touraine peut être considérée comme la province microcosme de la France tout entière, ni trop au nord ni trop au sud, ni trop près de la mer ni trop loin, de climat doux et tempéré, carrefour géographique et historique du pays. Et puis, du val de Loire, la Renaissance française n’est-elle pas partie ?

La maison où s’installe la famille contient tous les éléments matériels, affectifs et spirituels nécessaires à l’idéal de vie des Lumières. On y trouve la nature, mais ordonnée et au service de l’humain. Les jardins, vergers et vignobles sont bien exposés, les plantes et les fleurs y poussent à profusion. La maison est austère mais spacieuse et confortable, orientée au midi. La vue y est majestueuse sur le cours de la Loire et son val, la ville cachée mais proche. En bref, « personne n’y reste sans y sentir l’atmosphère du bonheur, sans y comprendre toute une vie tranquille, dénuée d’ambition, de soins. » Une existence idyllique à la Jérôme Paturot sur ses vieux jours, à la mesure de l’idéal social du petit propriétaire indépendant du début XIXe siècle. La liberté de la propriété, facteur d’abondance matérielle (nourriture et logement), cause de liberté physique (bonheur du corps comblé), sociale (ne pas dépendre) et morale (incitant à la tempérance, au rêve et à l’étude). Tous les appétits se trouvent comblés, ceux du corps, ceux des passions et ceux de l’esprit. Le microcosme est fertile et enchanteur, il élève l’âme à la méditation. Rien de trop, le luxe n’y sert à rien.

Ce principe d’indépendance et de frugalité sociale est transposé dans la famille : chaque enfant a sa chambre, qui lui est un univers personnel, microcosme dans le microcosme. La domesticité, nécessaire à se libérer des contingences trop matérielles avant les robots ménagers et pour tenir sa position, est réduite : une seule femme de charge. « La maison fut meublée très simplement, mais avec goût ; il n’y eut rien d’inutile, ni rien qui sentit le luxe (…) La propreté, l’accord régnant entre l’intérieur et l’extérieur du logis en firent tout le charme. » Propreté dehors reflétant la propreté dedans. Simplicité, goût et confort, tels sont les trois termes qui commandent le choix du cadre de vie pour élever sainement des enfants.

Le mot-clé est ‘harmonie’. La maison est en accord avec la nature ; son ameublement en accord avec la vertu ; ses habitants en accord avec leur lieu de vie tempéré. La vertu est considérée comme indépendante du statut social. Bien que « sa simplicité donnait matière aux suppositions les plus contradictoires, (…) ses manières pouvaient confirmer celles qui lui étaient favorables. » La pratique de la simplicité et du goût rendent socialement inclassable : « elle conserva la même mise avec une constance qui annonçait l’intention formelle de ne plus s’occuper de sa toilette et d’oublier le monde. »

Quant à l’enseignement au quotidien, il est une application du cadre extérieur et des vertus morales : « c’était la vie d’ordre, régulière et simple, qui convient à l’éducation des enfants. » Le programme est le suivant : lever « une heure après la venue du jour », une courte prière, « habitude de leur enfance », puis toilette : « ces soins minutieux de la personne, si nécessaires à la santé du corps, à la pureté de l’âme, et qui donnent en quelque sorte la conscience du bien-être. » Où l’on retrouve l’harmonie des actes et des vertus, de l’intérieur et de l’extérieur, du corps et de l’âme. Discipline et pratique donnent une bonne conscience qui est conscience saine, et la base du bonheur. Ensuite, jeu au jardin, puis étude jusqu’au lever de leur mère où l’affection et la joie peuvent se donner libre cours. Premier déjeuner des enfants, répétitions entre 10 h et 15 h, interrompues par un deuxième déjeuner en commun. Une heure de jeu puis dîner, jeux plus calmes, promenade en famille, leçons. Enfin coucher. L’horaire est strict, régulier, fondé sur l’alternance du jeu et de l’étude, du corps à dépenser et de l’esprit à former, avec des moments particuliers consacrés à l’affection familiale.

gamin courant

Les matières enseignées sont au matin les maths et le dessin. Les enfants ont eu très jeunes une bonne anglaise et sont tous deux bilingues. Hormis les mérites sociaux de l’anglais, très bien vu dans les hautes classes revenues d’émigration, la connaissance d’une langue étrangère permet un contact avec un univers mental et culturel différent. Quant aux autres matières, elles sont classiques. Le latin est langue d’église mais aussi de Rome, donc du droit et des vertus. Plus qu’une discipline grammaticale et une érudition historique, le latin apparaît ici comme un apprentissage moral. Les maths, structurant l’esprit par la logique, ouvrent sur l’infini et développent les facultés de raisonnement et de rigueur. Quant au dessin, il relie directement l’âme et l’esprit à la nature par l’observation de l’œil et l’acte de la main. Il est éducation manuelle qui développe l’habileté, mais aussi éducation à regarder, à sentir et à sublimer. Il développe la maîtrise et le goût. Raison, morale, sensibilité : où l’on retrouve les trois étages de l’homme, distingués par les philosophes.

Cette éducation diffère quelque peu de celle de Platon dans la ‘République’. Latin et dessin remplacent chez Balzac la musique, considérée par le Grec comme développant la perception du rythme et le sens de l’harmonie, guidant l’amour vers le Beau, depuis le physique jusqu’au moral. Mais Balzac est de son siècle et, avec lui, il dissocie le corps de l’esprit, l’esthétique de la vertu. Ce n’est que pour le reste que Balzac se conforme aux préceptes de Platon. Il valorise les maths, préparation à la méthode dialectique, seule capable de faire saisir à l’intellect le sens des choses. Il valorise de même la gymnastique, qui est apprentissage de la guerre et maîtrise de son corps, adaptée par Balzac selon les principes rousseauistes de vie saine dans la nature, courses, jeux, escalades, sans aucune des tentations des villes à la puberté. A la mort de sa mère, l’aîné des garçons, qui a souvent discuté avec deux militaires, s’engagera comme mousse. La rude vie marine complètera aussi bien son éducation de fils du XIXe siècle que la bataille complétait celle des enfants grecs.

En revanche, Balzac est très proche de Rousseau en ce qui concerne les livres. Ils doivent être « intéressants mais exacts » afin de ne pas enfiévrer l’imagination ni susciter de fausses utopies. « C’était la vie des marins célèbres, les biographies des grands hommes, des capitaines illustres, trouvant dans les moindres détails de cette sorte de livres mille occasions de lui expliquer prématurément le monde et la vie ; insistant sur les moyens dont s’étaient servis les gens obscurs, mais réellement grands, partis, sans protecteurs, des derniers rangs de la société pour parvenir à de nobles destinées. » Se retrouve ici l’écho de l’Émile qui, à partir de douze ans, suit un enseignement fondé sur l’observation et l’utilité, méfiant envers tous les « babillards ». Se retrouve aussi l’ambition bourgeoise post-aristocratique, celle de se faire par soi-même. Jules Verne poussera à l’incandescence cette vertu de la lecture constructive autant qu’aventureuse.

Rousseauiste également est la manière dont cet enseignement est appliqué, au sein de la famille et dans la nature. « A la campagne, les enfants n’ont pas besoin de jouets, tout leur est occupation. » La discipline de l’hygiène et de la morale, la vie naturelle au rythme du jour et des saisons, suffisent pour que l’éducation réussisse. « Qui n’eût pas admiré l’exquise propreté de leurs vêtements, leur joli son de voix, la grâce de leurs mouvements, leur physionomie heureuse et l’instinctive noblesse qui révélait en eux une éducation soignée dès le berceau ? » De Rousseau aussi vient l’enseignement moral : « Elle avait donné de la discrétion à ses deux fils en ne leur refusant jamais rien, du courage en les louant à propos, de la résignation en leur faisant apercevoir la nécessité sous toutes ses formes. » Encore de Rousseau l’éducation intellectuelle : « Elle dirigeait admirablement bien leurs jeunes âmes, ne laissant entrer dans leur entendement aucune idée fausse, dans leur cœur aucun principe mauvais. Elle les gouvernait par la douceur, ne leur cachant rien, leur expliquant tout. »

Rousseau est omniprésent, jusque dans le bonheur familial, la relation idéale mère-enfant – sans le père : « Ces enfant semblaient n’avoir jamais crié ni pleuré. Leur mère avait comme une prévoyance électrique de leurs désirs, de leurs douleurs, les prévenant, les calmant sans cesse. Elle paraissait craindre une de leurs plaintes plus que sa condamnation éternelle. » A cette attitude du cœur correspond une attitude du corps : « elle voulait être pour eux gracieuse à voir, être pour eux attrayante comme un doux parfum auquel on revient sans cesse. » A ces soins répond la conduite des enfants : « ils ne manquaient à rien, tant ils avaient peur l’un et l’autre d’un reproche, quelque tendrement qu’il leur fût adressé par leur mère. »

Le fondement de l’éducation paraît être cet amour maternel. C’est « un sens merveilleux, qui n’est encore ni l’égoïsme ni la raison, qui est peut-être le sentiment dans sa première candeur, apprend aux enfants s’ils sont ou non l’objet de soins excessifs, et si l’on s’occupe d’eux avec bonheur. Les aimez-vous bien : ces chères créatures, tout franchise et tout justice, sont alors admirablement reconnaissantes. Elles aiment avec passion, avec jalousie, ont les délicatesses les plus gracieuses, trouvent à dire les mots les plus tendres ; elles sont confiantes, elles croient tout en vous. » Ces phrases lyriques montrent, de façon étonnamment moderne, que la confiance est le socle de toute éducation réussie : l’amour de sa mère, senti par l’enfant dès le tout premier âge, lui donne cet abandon primordial sans lequel il ne peut s’ouvrir aux expériences du monde, la confiance du refuge pour aller voir ailleurs. Balzac poursuit, de manière pré-behavioriste : « Aussi peut-être n’y a-t-il pas de mauvais enfants sans mauvaises mères ; car l’affection qu’ils ressentent est toujours en raison de celle qu’ils ont éprouvée, des premiers soins qu’ils ont reçus, des premiers mots qu’ils ont entendus, des premiers regards où ils ont cherché l’amour et la vie. Tout devient alors attrait ou tout est répulsion. »

Balzac suit Rousseau aussi en ce qui concerne la vertu : elle ne se trouve qu’en-dehors de la société régnante, du ‘monde’ social qui gâte l’homme sous le regard évaluateur des autres dès l’enfance en l’obligeant à la pose et à l’hypocrisie. Ce n’est pas un hasard si son héroïne est venue se réfugier à la campagne, après une vie dont on nous laisse entendre qu’elle fut orageuse. Ayant cruellement vécu l’ambition, la duplicité et la vénalité de la société parisienne, cette mère s’est retirée à la campagne pour élever sainement ses fils.

Mais Balzac ne va pas, comme Rousseau, jusqu’à faire l’apologie du bon sauvage des champs, opposé au civilisé corrompu des villes. Ses paysans, dans ses œuvres, sont rusés, bornés, avares, aussi bien que courageux, tenace ou fidèles. Il place la césure non dans la condition de chacun, mais dans sa psychologie. L’éducation, dès lors, vise moins à construire qu’à révéler, moins à programmer qu’à structurer. Les enfants de Balzac ne sont pas des pages blanches sur lesquelles l’éducateur peut écrire ce qu’il veut. Balzac reste – par préjugé ? – un aristocrate de tempérament, au moins d’aspiration. Par là il reconnaît la place de l’hérédité, mais il montre que la générosité, comme la bassesse, peuvent se rencontrer dans tous les milieux.

Le rôle principal dans la société revient à l’éducation. Elle est une discipline morale, un dressage physique qui dompte les instincts, canalise et sublime les passions par l’exercice des matières et de la raison. L’éducateur élève en même temps qu’il enseigne. L’hérédité ne détermine que les limites de l’être ; à l’éducation de modeler cette plastique pour épanouir l’enfant parmi ses semblables, poussant ses possibilités. Aux parents de guider l’éducation, favorisée par un milieu naturel et social riche, aussi bien que par un milieu affectif et intellectuel rempli et stimulant.

Les vertueux, qui sont les « nobles » de Balzac, se rencontrent rarement au pouvoir, sauf sous le règne de Napoléon qui savait les reconnaître et les encourager. Mais ils se trouvent à tous les stades de la société et en forment l’élite des corps, du cœur, de l’esprit. Médecins, juges, curés, nobles campagnards ou parisiens, paysans, chefs de bande, officiers, même gardes-chasse et servantes se montrent chez Balzac aptes au dévouement, à l’abnégation, à la noblesse du sacrifice.

Dans ‘La Grenadière’, il s’agit d’une mère rongée par la maladie, qui ne survit que par volonté afin d’élever ses petits. Il s’agit de son fils aîné, quatorze ans, que l’exemple de sa mère saisit à la fois par l’intuition du cœur et par l’effort de sa raison ; il mûrit plus vite et devient responsable avant son âge. Si ces enfants apparaissent aussi sages et disciplinés, alors que leur jeunesse aurait dû les pousser à l’insouciance et à la turbulence, cela semble moins dû à l’éducation idéale qu’ils ont reçue que par l’ascendant que l’amour de leur mère exerce sur eux. Ils la savent malade et sentent les ravages que la maladie opère en elle, ce qui les force à la ménager et à lui obéir plus facilement.

Touchante et édifiante histoire qu’a su conter Balzac. Mais, plus qu’une simple application des principes de Platon et Rousseau, adaptés au temps, Balzac a su ajouter ici ou là un trait de psychologie moderne. Ce dont il a le secret et qui donne à ses personnages exemplaires, surtout ici à la mère et au fils aîné, cet accent de vérité qui caractérise le vécu.

Honoré de Balzac, La Grenadière, 1833, CreateSpace Independent Publishing Platform 2016, 58 pages, €11.68

e-book format Kindle, €9.90

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Masao Miyamoto, La société camisole de force

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Masao Miyamoto a très bien décrit dans une série d’articles pour le mensuel Gekkan Asahi ce Japon, société camisole de force, devenu livre et traduit en français à la fin des années 1990. Le groupe prime tout et l’harmonie entre ses membres est l’essentiel.

Né en 1948 et diplômé de la Nihon University Medical College de Tokyo en 1973 puis achevant ses études en 1975, il passe trois ans à se spécialiser en psychiatrie et psychanalyse à la Yale University aux États-Unis, avant d’être nommé professeur assistant au New York Medical College en 1984. C’est en 1986 qu’il rentre à Tokyo pour travailler au ministère de la Santé. L’Administration, dans tous les pays, n’est ni efficace, ni productive, mais surtout un bastion conservateur de petites habitudes. Les fonctionnaires français traditionnellement « de gauche » montrent combien la gauche est devenue conservatrice en voulant « conserver » les acquis en « réaction » à toute réforme pour revenir à l’âge d’or des Trente glorieuses. Au Japon existent comme en France, la hiérarchie, les congés payés, l’ambiance de travail conformiste – mais l’uniformité grise est bien plus forte au Japon !

Revenant de dix années aux États-Unis, devenu directeur-adjoint du département de santé mentale au ministère de la Santé, Miyamoto est regardé par les fonctionnaires japonais comme un alien : lui parle bien anglais, lui a un pantalon aux plis impeccables, lui refuse d’aller aux beuveries rituelles du soir, lui n’a pas peur de prendre ses congés légaux. C’est justement parce qu’il était en congé qu’il sera révoqué du ministère en 1986 – bouc émissaire commode de la « gêne » des collègues et punition de son attitude critique envers les habitudes.

Il ne faut pas croire cependant que « Japon = bureaucratie », ce serait trop simple. La bureaucratie, en tant que système social de pouvoir avec ses propres règles, rencontre le consensus social japonais très fort – ce pour quoi l’Administration japonaise et son système bureaucratique sont puissants. En France, en revanche, la bureaucratie en tant que système de pouvoir rencontre ses limites avec le jacobinisme qui n’est qu’un système de contraintes (et non de consensus) – d’où absence d’initiatives, inefficacité, tracasseries. La dérive de l’inefficacité française est dans la droite ligne de la “komandirovka” soviétique avec ses mœurs de petits chefs, l’idéal de gestion sociale de Lénine ayant toujours été « le système de la Poste ».

Cela posé, la description de Miyamoto est très fidèle en ce qui concerne les règles de comportements attendues dans toute bureaucratie – c’est cela qui fait son prix. Au Japon, il faut se conformer aux autres, obéir à la hiérarchie, rester d’une discrétion à toute épreuve – mais la hiérarchie n’est pas toute-puissante car le groupe doit accepter son chef.

salarymen japon
Tout se joue dans l’apparence, le “tatemae”, ces formules toutes faites qui servent à éviter la controverse, alors que le “honne”, le parler-vrai est réservé aux soirs de beuveries entre collègues. La franchise à l’américaine, ramenée du Japon par Miyamoto, a été très mal vue de ses collègues. Nul ne peut dire que le roi est nu ni jamais appeler un chat un chat. Euphémismes et langue de bois sévissent comme à l’ENA. Les vérités lâchées sous l’empire de l’ivresse ne sont pas l’expression du locuteur mais une force presque anonyme qui n’engage donc ni celui qui les profère, ni celui qui les écoute, puisqu’assénées dans les circonstances « hors normes » de la boisson collective. Elles servent de soupapes de sécurité au système social très contraignant. Façon de dire sans le dire, de se faire comprendre sans que quiconque le fasse. Si « on » est con comme il se dit en France, « on » est bien pratique pour que la masse s’exprime.

Il n’est demandé aux travailleurs japonais – et encore moins aux fonctionnaires – ni indépendance, ni initiative et surtout ni inventivité – mais plutôt le plus petit dénominateur commun, la course aux précédents et à la jurisprudence, la grisaille moutonnière d’apparence et de langage. D’où les brimades de ceux qui ne sont pas conformes et les bizutages systématiques de tous les nouveaux pour les formater aux normes du groupe. Leur capacité de subir est la preuve de leur attachement à leur nouveau clan.

Certes, près de 25 ans ont passé depuis cette description psychosociologique du Japonais travailleur et bureaucrate, mais la société a-t-elle vraiment changé ? L’immobilisme reste profond, l’imitation la règle, la déviance une tare. La société japonaise est l’une des moins ouverte au monde, malgré les apparences. Car les apparences sont tout, le vrai reste caché.

Miyamoto est mort à Paris en 1999 d’un cancer colorectal, non sans avoir publié au Japon un second livre en 1997, non traduit en français, sur la psychanalyse des bureaucrates. Une façon de renvoyer à la société son miroir.

Masao Miyamoto, Le Japon société camisole de force, Picquier Poche 1998, 205 pages, occasion

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