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On a marché dans Paris

Dimanche dernier, des marcheurs ont arpenté les rues de la capitale. Pourquoi ? Pour le climat. Combien ? 14 500, soit 0.66% de la population parisienne – et encore, il y avait des banlieusards. Moins que n’importe quelle manif sociale. La cause ? Le sujet trop abstrait, passant par-dessus la tête du citoyen moyen. Les écologistes français ont ce travers intello d’annoncer sans cesse la catastrophe imminente (depuis le rapport du Club de Rome en 1972) et de proposer des solutions toujours radicales (issues de leur tropisme gauchiste) : rien qui satisfasse le goût du changement modéré que réclament les citoyens. Ce pourquoi Eva Joly n’a réuni que 2.31% des électeurs sur son nom à la dernière présidentielle où les écologistes présentaient un candidat, à peine plus que René Dumont en 1974.

Si la France s’arrêtait de produire et de consommer demain matin, les tendances du climat ne changeraient en rien : elle ne produit que 1% du PIB mondial et son énergie est largement décarbonée grâce au nucléaire, produisant beaucoup moins de gaz à effet de serre (qui participe au réchauffement) que l’Allemagne. Celle-ci a en effet abandonné le nucléaire… pour des centrales au charbon ! Malgré l’essor des énergies renouvelables sur les bâtiments (éolienne de cheminée, panneaux solaires) ou les fermes (méthanisation), l’énergie est insuffisante. Le nucléaire, malgré ses défauts (la gestion des déchets pour le moment insoluble), reste l’énergie de transition la plus intéressante avant de changer de monde – mais cela, c’est de la raison, pas de la croyance.

Car rêver d’un An 01 d’une existence durable est bien dans l’esprit messianique et impotent de la pensée abstraite. L’écologie est devenue en France une nouvelle religion qui a pris la suite du marxisme et du christianisme. Il faut y « croire » à la suite des « prophéties » apocalyptiques et suivre « les grands prêtres » qui prêchent les Dix commandements :

Tu n’auras pas d’autres dieux que moi, la planète.

Tu ne feras aucune idole de consommation, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces objets à la mode, pour leur rendre un culte. Car moi, la Terre-mère, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ; mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur garde ma fidélité jusqu’à la millième génération.

Tu n’invoqueras pas le nom de la nature pour la dominer, car la planète ne laissera pas impuni celui qui veut s’en rendre maître et possesseur.

Tu feras de la jachère et de l’abstinence un mémorial, un temps sacré : tu ne feras aucun gaspillage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’immigré qui réside dans ta ville.

Honore ton père le climat et ta mère la Terre, afin d’avoir longue vie que te donne la nature.

Tu ne commettras pas de meurtre d’animaux pour les manger, ni de plantes au-delà de ta nécessité.

Tu ne commettras pas d’adultère avec d’autres planètes.

Tu ne commettras pas de vol des richesses du sous-sol.

Tu ne porteras pas de faux témoignage contre le naturel.

Tu ne convoiteras pas ce que tu n’as pas et que tu désires par caprice hors de tes besoins vitaux.

Mais qui est prêt à subir une nouvelle religion alors qu’il a été très difficile déjà de se libérer des précédentes ?

Est-ce pour cela qu’il ne faut rien faire ? Non – mais soyons rationnels et réalistes : ce ne sont pas nos bonnes actions personnelles qui ralentiront le réchauffement climatique. Seules les grandes masses énergivores, les Etats-Unis, la Chine, l’Inde et, en Europe, les Etats industriels peuvent « faire » quelque chose, à condition qu’ils le fassent en commun. Ce n’est pas en « marchant » que l’on fait baisser la température, pas plus que les sorciers en dansant ne faisaient jadis venir la pluie. Il faut sortir des incantations et de la pensée magique !

La révolution durable passe par le bon sens augmenté du savoir, donc avant tout par l’éducation.

C’est le rôle de l’Etat, qui a prélevé en 2017 1038 milliards d’euros d’impôts et taxes, dont 37 % seulement au titre du social à redistribuer. C’est 43.3 milliards de plus qu’en 2016 et 368.5 milliards de plus qu’en 2002. Avec un prélèvement sur la production de 45.3% et une dépense publique de 56.1% du PIB (contre 44% en Allemagne), les Français vivent-ils mieux et plus durable que leurs voisins ? Les Français 2018 vivent-ils mieux qu’en 2002 sous Jospin ? On en doute… même si le « bas niveau en lecture et en calcul » en cours préparatoire et l’année suivante est largement dû aux enfants défavorisés, en général issus de l’immigration, qui n’ont pas le français courant ni la maitrise des chiffres dans leur famille. Militer pour l’environnement, c’est aussi militer pour améliorer l’environnement social, surtout l’éducation. Elle seule permet de comprendre les enjeux pour la planète et de ne pas consommer par ostentation, de ne pas suivre aveuglément la mode, de moins gaspiller l’eau, l’énergie, les aliments.

A ce stade, il y a du boulot… Car ceux qui « ont les moyens » ont peu de mérite. Voiture électrique, isolation de l’habitat, loisirs peu énergivores, jardin aménagé, alimentation bio : tout cela est bon mais coûte plus cher. Ceux qui ont reçu le capital éducatif, qui savent trouver et jauger l’information, qui sont aptes à penser par eux-mêmes, peuvent se sentir responsables de la planète et agir pour le durable. Mais les autres ? La grande majorité peu lettrée, insatisfaite, avide de consommer et envieuse de l’aisance des « riches » (4000 € par mois selon l’ineffable Hollande), se préoccupe peu de la nature et des ressources ; elles lui paraissent des injonctions d’intellos pour les rabaisser ou des ordres de dominants pour les maintenir dans leur statut social inférieur.

Souvent l’élite donne le ton et le reste les imite, avec une ou deux générations de retard. C’est pourquoi, s’il n’y a pas lieu de se glorifier de faire « bien », il est nécessaire de donner le bon exemple. La France, plus qu’ailleurs, reste une « terre de commandement » formatée par le droit paternaliste romain, la hiérarchie catholique d’église et la société de cour – que l’Administration a aisément remplacée. La « civilisation des mœurs » décrite par Norbert Elias devrait s’appliquer et les mœurs devenir plus durables, mais avec le temps. On constate des changements depuis deux ou trois décennies sur le sujet ; des initiatives fleurissent, plus à la base, dans les communes et les associations locales qu’au sommet de l’Etat. Mais tout changement est nécessairement lent : les nouvelles croyances ne s’imposent que peu à peu, même si certains rêvent de « la révolution » comme en 89 ou en 17, sur quelques années, ou des « moines guerriers » du christianisme à ses débuts qui renversaient les idoles et massacraient les philosophes en brûlant leurs livres « païens ».

Mais la raison doit l’emporter, comme la pratique démocratique. Convertir par le réel, pas par la terreur ni par l’incantation à l’Apocalypse ; appliquer par le débat et les initiatives citoyennes, pas par un pouvoir central autoritaire.

Il faut donc dénoncer ceux qui interprètent les données du GIEC comme les augures romains le faisaient des entrailles des vaches : les scientifiques bâtissent des modèles qui ne sont qu’une caricature simplifiée de la réalité très complexe de ce qui compose le climat. Tout modèle est perfectible, il n’est pas absolu. En témoignent les modèles démographiques : aucune année ne passe sans que l’on « révise » les projections de population sur la fin du siècle – et pourtant la démographie est plus simple à modéliser que le climat. La prévision actuelle est de 11,2 milliards d’humains sur la planète en 2100 : il faudra les nourrir, les chauffer, les loger, leur donner du travail. Qui dénonce le nombre comme prédateurs de la planète ? Qui critique le Pape, les imams et les rabbins pour leurs prêches en faveur du « croissez et multipliez » biblique ?

Les religions sont, comme les grèves, un tabou des écologistes. Ils préfèrent « marcher » pour les médias que porter la réflexion sur ce qui compte.

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Si nous décidions de notre avenir ?

L’essor économique des Trente glorieuses, l’explosion scientifique depuis la deuxième guerre mondiale, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont modifié notre rapport aux autres, au temps et à l’avenir. La marche triomphale du Progrès vers l’Histoire inéluctable a fait long feu : la guerre de 14, la confiscation léniniste des soviets, Auschwitz et Hiroshima, le réchauffement climatique et les pesticides, l’ont remis en cause. Notre culture humaniste est-elle encore émancipatrice ? Ou la raison en délire de la bureaucratie, de l’atome, de l’État, de la finance, est-elle devenue néfaste ?

La rupture avec cette tradition des Lumières et du Progrès a été le fait d’artistes, de « rebelles » ; elle est aujourd’hui devenue tellement à la mode qu’elle en est devenue un néo-conformisme. Les désillusions du progrès et la revendication victimaire médiatique ont emporté l’histoire, notre histoire, et ont déconsidéré la civilisation, notre civilisation. D’où cette opinion aberrante mais répandue que n’importe quelle secte de l’islam a « droit » à sa différence, même en « jouissant » sexuellement de fillettes prépubères – tandis que l’église catholique n’a aucun droit à cette même pédophilie. Parce que la première est réputée être une victime colonisée, dominée et stigmatisée, alors que la seconde est reconnue impérialiste, dominante et avec pignon sur rue.

L’ethnocentrisme sûr de soi et dominateur a été remis en question par les idéologies du soupçon, de Nietzsche, Marx et Freud, en attendant le structuralisme puis Bourdieu. Cela était utile et bénéfique. Mais ceux qui doutent de la tradition ont appris à douter de tout. Puisque tout est relatif, autant vaut le lointain et le sauvage que le proche et le civilisé, trop connus. La « civilisation » n’a-t-elle pas produit la boucherie de 14, les camps de Staline et de Hitler, l’irradiation d’Hiroshima à Fukushima et le Big Brother bureaucratique, étatique et informatique ? Une certaine écologie aspire à vivre nue, austère, en marge, éclairée à la bougie et cultivant son propre jardin.

gamin console

Mauvaise conscience et mésestime de soi marquent l’époque – qui ne croit plus à rien. Les sectes trouvent un terreau fertile où se multiplier dans ce tout vaut tout et rien ne va plus. Du New Age à Daesh, en passant par toutes les « thérapies » alternatives qui visent à se faire du bien pour soi, entre soi.

En politique, c’est le vide : blanc bonnet et bonnet blanc, UMPS, gauche et droite tout aussi technocratique et velléitaire, tout aussi portée à s’en mettre plein les poches et à faire de la com’ plutôt que de la… politique. Il y a très loin de De Gaulle à Chirac, de Mitterrand à Hollande. Mesurettes et réformettes suivent les promesses plus grosses que le bœuf.

L’Union européenne s’est construite sur le processus du cliquet, chaque avancée étant réputée irréversible. Sauf que l’économie l’a emporté, puisque non politiquement sensible – et que le grand méchant marché s’en est emparé, puisque le monde se globalise. Les négociations à 28 s’éternisent, accouchent avec lenteur de souris ; chaque État souverain dispose d’une voix, le Luxembourg minuscule comme l’Allemagne formidable – on n’avance pas. Dans l’atonie du sur-place, c’est la loi du plus fort : la puissance industrielle allemande, le potentiel militaire (affaibli) français, le pouvoir financier anglais. L’Europe hésite entre une Union à tendance fédérale et un libre-marché aussi étendu que possible. Turquie or not Turquie, that is the question. Si on l’intègre, adieu l’Europe en tant que communauté culturelle ; si on ne l’intègre pas, où sont définies les frontières ?

Car, de la cellule aux sociétés humaines, nul être vivant ne subsiste sans frontières sûres et reconnues. En deçà, nous pouvons organiser notre existence par nos votes et nos gouvernements ; au-delà, ce sont les États qui négocient en bloc. Sans frontières, pas de politique : un vaste laisser-faire, laisser-passer, un vaste foutoir. Dont je m’étonne que le « gauchisme culturel » puisse y aspirer : quoi, laisser-passer pour les hommes mais pas pour les capitaux ? laisser-faire pour les émigrés mais pas pour les marchandises ? Si l’on est « antilibéral », pourquoi faire exception pour les mœurs et les personnes ?

Mon explication à cette contradiction est que l’économisme a remplacé la politique, le yaka idéologique a supplanté le débat démocratique, le zapping permanent du présent éternel a submergé la vision longue de l’histoire. Pourquoi donc, sinon par démission politique, le grand méchant marché s’est-il imposé comme légitime ? Pourquoi donc la compétition, l’ouverture sans frein, le laisser-faire généralisé s’est-il imposé au détriment de la vie bonne, des droits de douane justifiés et des contrôles de qualité sur les marchandises ? La libre concurrence est-elle angélique ? N’est-elle pas – avant tout – le droit du plus fort ? Et que fait-on pour s’en défendre, pour être fort à notre tour dans les domaines où c’est le cas, pour négocier des échanges mutuellement fructueux ?

ado s eclate et jouit en fontaine

S’il faut être « moderne », cela ne veut pas dire épouser la moindre idée venue des Amériques. Cela voudrait plutôt dire adapter à nos façons d’être et de faire les techniques d’efficacité et de productivité qui nous sont données en exemple. Sans angélisme : l’État fédéral américain n’est PAS libéral, il impose ses normes à la planète entière (normes audit, IFRS, FATCA, amendes BNP et UBS…), ses grandes entreprises ne reconnaissent pas les lois autres qu’américaines (Google, Facebook,…), son département de la Défense finance largement la recherche industrielle et informatique pour garder une longueur d’avance. La fuite en avant moderniste est sans but, agitant sans cesse les molécules et les gens, sans projet, sans savoir où l’on va. D’où les Grandes peurs chez nous comme au Moyen-Âge, le nucléaire, le fichage généralisé, les colorants et pesticides, la « grande » distribution, la fiscalité confiscatoire…

Tout paraît mieux ailleurs que dans notre culture : les arts « premiers », les comportements machos musulmans, les écrivains caraïbes, la sagesse des Andes – voire pour certains les muscles virils de Poutine. Et si l’on se posait un peu ? Si l’on reprenait le fil de l’histoire ? Si nous changions ces élites ineptes et nuisibles ? Si nous élisions des gens plus jeunes et plus ambitieux ? Si nous décidions de notre avenir sans nous le laisser dicter ?

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Noam Chomsky, De la propagande

noam chomsky de la propagande
Linguiste américain juif, Noam Chomsky qui a fondé la grammaire générative et transformationnelle ne s’en laisse pas conter. Il démonte les discours dominants des États-Unis, d’Israël et du Royaume-Uni sur le « droit » humanitaire (qui masque l’ingérence impérialiste), sur la « défense » des intérêts nationaux (qui permettent la guerre préventive), sur les « réformes » économiques (qui sont l’autre mot des régressions sociales) et sur la déréglementation financière (qui augmente la volatilité et engendre des crises). Les États n’ont pas de morale mais seulement des intérêts. Les entreprises et les banquiers de même, jusqu’à la cupidité. Lorsque la collusion entre gros entrepreneurs, grosses banques et gros États s’effectue, le monde peut trembler.

Rares sont les intellectuels à pouvoir tenir un contre-discours et démonter cette « propagande ». C’est l’autre nom – plus pragmatique – de l’idéologie qui, comme Marx l’a montré, justifie toujours les intérêts.

Ces entretiens datent du début de la décennie 2000 et font référence à des événements passés. Ce livre est-il pour cela daté ? Un peu sans doute, mais pas tant que cela si l’on y réfléchit. Dialogué, très facile à lire, il est une bonne approche de la fonction d’intellectuel critique américain.

Ce qui m’effare est que les « scies » que l’on entend partout chez nous aujourd’hui à gauche, dans les médias chez les économistes, chez les politiciens, dans le discours intello… sont exactement les mêmes que celles que Chomsky développait en 2000 ! Le capitalisme prédateur, le fondamentalisme de marché, la stagnation des salaires pour les classes moyennes, l’essor des inégalités, la nationalisation des pertes et la privatisation des profits, l’impérialisme sur le tiers-monde… tout cela est depuis longtemps (dès 1969 !) dans le discours de Noam Chomsky. Nos intellos si fiers de leurs talents n’ont même pas été capables de le penser par eux-mêmes, ni même de soutenir des analyses qui se tiennent sur ces sujets ! Ils se créent en revanche sur mesure des poupées vaudou qu’ils s’empressent de piquer de leur dard venimeux – mais ces poupées n’ont pas grand-chose à voir avec le réel, elles sont plutôt des constructions fantasmatiques.

Comme si, depuis Sartre, Glucksmann et Bourdieu, les intellos français ne savaient plus penser. La gauche française ne savait plus à quelle propagande se vouer – la contre-propagande venue des États-Unis tenant lieu d’idéologie. Certes, la droite s’est aussi calquée sur le binaire américain : Sarkozy a fait prendre à son parti le nom de Républicain ; même la droite extrême se positionne vis-à-vis des États-Unis en renversant la table libérale pour révérer le nationalisme autoritaire de Poutine. Mais nos politiciens de gauche, si volontiers professeurs de vertu et défenseur de la Morâââle (voire des Lumières elles-mêmes, ils ne se refusent rien), apparaissent pour ce qu’ils sont : de minables toutous serviles de la pensée libérale américaine (autre nom de la gauche outre-Atlantique). Décidément oui, les États-Unis sont leaders ! « La puissance la plus concentrée du monde, les pays les plus riches, les plus forts, les multinationales, les institutions financières internationales, le contrôle quasi-total des médias. Un tel pouvoir, aussi concentré, est inédit dans l’histoire » p.25.

« Et pourtant, dit Noam Chomsky – volontiers anarchiste et proche d’un socialisme syndical à la Proudhon – l’activisme de base a pu l’arrêter » : l’opinion publique. Car l’idéologie du laisser-faire exige dans le même temps le laisser-penser… Paradoxe de la démocratie américaine, bien PLUS démocratique que la nôtre, où même les puissants ne peuvent pas tout car ils sont susceptibles d’avoir honte devant leur opinion publique. Rien de tel dans notre société de cour, centralisée à Paris, où le quarteron de médias ne réagit que dans l’entre-soi des mêmes écoles, mêmes milieux et mêmes modes politiques ! Aux États-Unis existe la religion, sa morale s’impose à tous ; en France n’existe que l’idéologie, sa morale ne s’impose qu’à ses croyants. Or ceux de la génération Mitterrand, actuellement au pouvoir dans la société, sont de plus en plus ignorants, de plus en plus effrénés d’avant-garde, angoissés de rater tout mouvement du Progrès.

Où est donc le progrès ? Mais aux États-Unis, bien sûr ! D’où le penser américain qui remplace le penser par soi-même, dans une débauche de panurgisme qui décalque les idées libérales (ô pardon, « de gauche » bien sûr). Sauf que les mots ne voulant plus rien dire à gauche, à force de langue de bois, ils incitent à ne plus penser. Les socialistes ont même fait de Sarkozy un « libéral », lui qui était plutôt reaganien ! Ils n’ont donc rien compris, ni au sarkozysme, ni à la gauche elle-même : un comble.

Car le libéralisme a été l’idéologie des libertés, il s’est confondu avec les mouvements de gauche tout au long de son histoire (c’est la pensée sociale, « la pensée de la majorité », dit Chomsky) – mais pas en France où l’attrait jacobin pour la dictature ne s’est jamais démenti (encore aujourd’hui avec Mélenchon, chez les socialistes ringards avec Aubry, toujours à froncer les sourcils – et même chez les écolos avec l’autoritarisme Duflot). Il ne nous reste donc plus comme « penseurs » de gauche que les extrémistes idéologiques : Alain Badiou et son communisme des essences platonicien, Jean-Luc Mélenchon et son jacobinisme chaviste ou castriste.

Les autres « penseurs » en France ne pensent pas, ils imitent en technocrates. Les pires étant les technocrates de gauche qui se disent « politiques » : « La Banque mondiale a inventé une belle expression pour cela : les gens doivent être à même de travailler dans ce qu’elle appelle ‘l’isolement technocratique’. Il s’agit des technocrates qui savent comment gérer et diriger, les ultra-diplômés, qu’il faut isoler du contrôle et de l’interférence plébéienne » p.30. Tout le parti socialiste, des sociaux-libéraux honteux aux grondeurs qui n’osent pas la Fronde, est calqué sur ce modèle.

Quant aux économistes de gauche, en France, ils vilipendent avec une suspecte unanimité « le marché », ce « grand méchant » comme ralliait un bon livre… Or le marché « libre et non faussé » de l’incantation idéologique libérale n’existe pas ; il est un voile pour les gogos, un bouc émissaire commode des bobos – qui n’ont jamais compris l’économie, faute d’enseignement digne de ce nom ou (plus simplement) de la volonté de savoir. « L’administration Reagan fut l’administration la plus opposée au marché de toute l’histoire américaine moderne. Elle a pour ainsi dire doublé les droits de douane à l’importation pour sauver l’industrie des États-Unis (…) Au surplus, elle a prodigué des fonds publics à l’industrie » p.43. Bush et Obama ont fait pareil, sur les banques et l’automobile, entre autres. Où est le libéralisme en Amérique ?

Pour contrer la propagande, c’est-à-dire la pression de l’idéologie à penser en mouton de Panurge sous la houlette des manipulants, « la première chose à faire, c’est d’être très sceptique », dit Chomsky. « Dès qu’il existe une quasi-unanimité, nous devons nous méfier. Rien n’est à ce point évident ici-bas » p.55. Est-ce à dire qu’il faut devenir paranoïaque et voir systématiquement un Complot dans toute parole officielle ? Certes non ! Penser par soi-même ne signifie pas passer d’une croyance béate à une anti-croyance tout aussi bête. Car la théorie du Complot dispense de penser : tout est écrit, tout est schéma identique, tout est signé. Or, « rien n’est à ce point évident ici-bas »

Penser par soi-même n’est pas simple, surtout tout seul. « Les industries intéressées par la définition des pensées et des attitudes : la publicité, l’industrie des relations publiques et de la communication, les intellectuels responsables qui pérorent sur la manière de gérer la planète » – tous ont intérêt à tenir les gens isolés, atomisés. « Aussi longtemps qu’ils sont seuls, les gens ne sont pas capables de comprendre grand-chose. S’ils sont ensemble, ils commencent à échanger des avis, à s’interroger et à apprendre » p.57.

Sauf que les intellos et les politiciens français courent toujours après le pouvoir ; leur petite notoriété importe plus que n’importe quelle vérité. Or le pouvoir appartient à la force, parfois à l’argent, la plupart des cas à la puissance. « C’est H.R. Haldeman, je crois, qui l’a attribuée à Nixon. (…) Elle consiste à déclarer : nous ne pouvons convaincre les gens, et nous sommes puissants. Il est donc fructueux d’adopter le masque d’une nation violente, vindicative, irrationnelle et hystérique » p.91. Faites peur et les intellos comme les politiciens se coucheront – exactement comme sous l’Occupation, ou sous Staline (à qui Aragon a dédié un poème… n’est-ce pas mignon ?)

Un exemple, que nul intello de gauche n’a jamais osé reprendre : « Nous continuons à donner à nos hélicoptères de combat des noms de victimes de génocide, et cela n’émeut personne : Faucon noir, Apache et Comanche. Si la Luftwaffe donnait à ses hélicoptères militaires les noms de Juif et Tsigane, je suppose qu’on s’en émouvrait » p.286. Pas en France, où les gens de gauche, écolos compris, sont drogués aux séries télé et révèrent la puissance et la gloire – quand elles sont celles du plus fort auquel il est bon de s’identifier.

Ce n’est en France que les gens de gauche se prennent le plus au sérieux. Regardez leurs tronches sur les écrans : ce ne sont que faces austères, visages indignés, voix impérieuses pour « dénoncer ». Rien à voir avec les gauches du reste de l’Europe. Or, déclare Noam Chomsky : « nous ne sommes pas divins, après tout. Si nous sommes sérieux, nous savons que nous sommes faillibles. Quiconque est trop catégorique s’agissant de ses convictions dans ces domaines est en mauvaise posture. Il en résulte que les différences d’opinion nous donnent des raisons de nous remettre en question » p.312. Michel Onfray le dit très bien aujourd’hui – honni pour cela par tout ce que la gauche moutonnière peut générer d’ânerie – mais Noam Chomsky l’avait dit dès 2001 : « C’est une remarque que Trotski fit jadis, quand on l’accusa de fascisme parce qu’il critiquait le stalinisme dans les mêmes termes que les fascistes. Si quelqu’un se trouve émettre les mêmes critiques que vous, et qu’elles soient exactes, ce n’est pas une raison pour y renoncer » p.313.

Comme quoi la gauche française d’aujourd’hui, de Hollande à Mélenchon en passant par les écolos qui voudraient bien être de gauche, suit aveuglément le modèle critique américain – mais sans en assimiler le ressort, que Chomsky nous dévoile. Tout en restant imprégnée du modèle de pensée stalinien – que jamais la gauche américaine n’a connu. Une pâle copie donc : grenouille (froggy) qui se croit aussi grosse que le bœuf ?

Noam Chomsky, De la propagande – entretiens avec David Barsamian (Propaganda and the Public Mind), 2001, 10-18 2003, 329 pages, €8.10

Un blog personnel sur Noam Chomsky

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Tout dire en 2005 à Montcuq

lundi, 22 août 2005

Voici le texte de mon intervention lors du Premier Séminaire des blogs du Monde :

Le « blog », rappelons-le, est l’abréviation de l’anglais « weblog », mot lui-même réduit de l’expression « log in web » qui signifie « se connecter sur la toile ». Le blog est donc une connexion. Ce branchement devient une présence, soit passive (la lecture et consultation des sites), soit active (l’écriture de notes ou de commentaires sur les autres notes). Bloguer, c’est se relier en existant individuellement.

Le blog est le dernier outil de l’individualisme en marche, un instrument pratique de liberté supplémentaire pour l’épanouissement de la personne – ce qui est à première vue l’objectif de toutes les philosophies politiques. Le mouvement de la société occidentale va vers la liberté individuelle. La démocratie est née en Grèce de la pensée qui se réfléchit par le débat public, en opposition à la « doxa », l’opinion commune.

montcuq jean marie

L’économie de marché est née entre Gênes et Anvers du souci de bien compter, de risquer et d’échanger contre de dus bénéfices, en opposition à la rente acquise et aux monopoles de force.

La science expérimentale est née de la curiosité et de la logique du discours, elle s’est épanouie contre les dogmes sacrés et contre les évidences du commun.

La littérature et la philosophie deviennent témoignage de soi depuis saint Augustin et Abélard. Hommes politiques, entrepreneurs, savants et écrivains sont des individus qui convainquent et entraînent.

Le blog permet de parler de soi, des autres, de ce qu’on a vu ou ressenti, de proposer une autre politique, de se poser des questions, de critiquer la presse ou le discours dominant, d’appeler au débat. Produit de l’individualisme le plus fort (chacun est seul devant son écran et dit ou montre ce qu’il veut), il contribue à la démocratie et au savoir (formant une encyclopédie ou un forum vivant, sans cesse renouvelés).

montcuq terrasse cafe de france

D’où notre choix du 18 août comme date symbolique du séminaire.

Le 18 août 1966, le président Mao lançait en effet la Révolution culturelle en Chine. Laissons de côté la tactique partisane d’un instituteur promu désireux d’écraser ses rivaux politiques en les accusant de « vieilleries » et manipulant la jeunesse pour assurer son pouvoir absolu. Cette décision assurera des dizaines de millions de morts et le retour à l’ignorance d’une génération entière. Nous ne tenterons pas une telle expérience humaine car, dans la lignée de Montaigne, l’homme est ce qui compte en notre conception du monde. Gardons seulement le symbole : contre le monde ancien, rigide, la jeunesse en marche, souple et vigoureuse. La France d’aujourd’hui, l’Europe, en ont besoin.

Le 18 août est la fête des Hélène. Ce beau prénom vient de « hêlé », éclat de soleil. Il a été porté par la mère de l’empereur byzantin Constantin, plus tard appelé « le Grand ». Hélène a été découvreur de la « Vraie Croix » par des fouilles qu’elle a fait faire à Jérusalem. Les blogueurs vont-ils découvrir une « vraie croix » nouvelle ?

Le 18 août rappelle aussi la fin de mondes devenus trop vieux : la société décrite par Balzac, mort le 18 août 1850 ; la vieille Chine, éradiquée avec fureur par Gengis Khan né Temudjin, adolescent orphelin en fuite avant de conquérir un empire des steppes et de pénétrer Pékin en 1215, mort le 18 août 1227.

Il n’est pas anodin que deux de ces 18 août nous viennent de Chine. Ce pays immense de 1,3 milliards d’habitants s’éveille. Sa masse menace les équilibres acquis du monde. Désormais près de 250 millions de Chinois ont notre niveau de vie – la moitié des Européens ! – le pays est un trou noir pour les matières premières et l’énergie, il commence à produire, il commence à savoir, et nous devrons désormais compter avec sa politique. D’où l’urgence de notre réveil. Les blogs sont l’expression d’une opinion qui doit pousser les politiciens et contrer les politicards.

montcuq oscar a la fontaine

Comment se faire lire au mieux ?

Le choix d’un hébergeur n’est pas anodin pour être lu. Le patronage du Monde est un atout [avant de devenir, 5 ans plus tard, un handicap technique et de censure bien-pensante]. L’activité au sein des blogs en est un autre. Comme dans la société, il faut connaître et se faire connaître. Créer son blog, l’alimenter régulièrement, faire une liste de favoris, aller commenter les autres, tisser des relations sont indispensables.

Reste le style, et le style, c’est l’homme même. La lecture sur écran demande phrases brèves, thèmes chocs et aérations imagées. Photos (1 à 6), textes courts (½ à 1page Word), un seul thème pour chaque note. Il faut

  • « accrocher » comme dans la presse,
  • captiver comme dans la littérature,
  • nourrir l’esprit comme dans les essais…

Vaste programme ! Allons-y.

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