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Éolien, le psychodrame à la française

Article repris par Medium4You.

Le Président de la République vint de lancer le programme d’éolien offshore ; France Inter vient de diffuser son magazine de la rédaction sur les éoliennes et les réactions qu’elles suscitent dans ‘Interception’ du 30 janvier, « Et pourtant elles tournent… ». Comme pour beaucoup de projets collectifs, l’éolien rejoue l’éternel psychodrame à la française : d’accord pour l’intérêt général mais pas de ça chez moi, on me consulte mais je n’écoute pas, de toutes façons c’est la faute du gouvernement. Il y a une « bêtise » à la française qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Dans ce reportage fort bien fait, les journalistes ont équilibré les citoyens passifs avec les militants actifs, les élus locaux et les industriels, les travailleurs touchés et les entreprises qui créent des emplois. Manquaient seulement les zécolos mais, ceux là, tout le monde a compris qu’aujourd’hui c’est le Mal et que le Bien est toujours ailleurs, jamais ici et maintenant, même un tout petit peu.

Quels sont donc les inconvénients de l’éolien ? Un paisible citoyen de la Drôme : ça fait un bruit constant, des ombres dans le soleil couchant, des flashes pour avions dans la nuit. Le maire de Grignan : voyez les crêtes (à plusieurs kilomètres), il y a ces machins comme des pics qui détruisent la poésie du paysage, les touristes vont fuir, ceux qui voulaient acheter aller voir ailleurs. Un pêcheur du Tréport : on va nous obliger à déserter des zones de bonne pêche, de quoi dépenser du gasoil en plus, déjà qu’il n’arrête pas d’augmenter.

Une critique plus rationnelle est de dire que l’éolien (comme le solaire) ne produit pas en continu – mais s’il y a du vent (ou du soleil). Qu’on doit donc entretenir tout un parc de centrales d’appoint, en général thermiques – ce qui annule tout le bénéfice écolo. Mais, vous l’aurez compris, ce n’est pas le rationnel qui compte dans la critique des éoliennes !

Les objections tournent surtout autour du « c’était mieux avant » et de « ça change mes habitudes » : autrement dit du vent. Le bruit (enregistré à 420 m puis à 50 m) est un vrombissement ténu, comme le vent dans les voiles. Beaucoup moins fort que le TGV « qui passe à 12 km » (mais pas en continu) ou que la départementale « à 500 m » (où il passe pas mal de circulation). Une sorte de manie obsessionnelle fait se focaliser exclusivement sur le bruit éolien, faute d’être occupé à autre chose : les gens qui sont si critiques travaillent-ils dans la journée ? Quant aux ombres qui battent dans le soleil couchant, il s’agit d’un cas TRÈS particulier auquel l’intérêt général ne devrait pas s’arrêter. Et la poésie du paysage, hein, pourquoi ne pas mettre à bas les réverbères et les lignes à haute tension, éradiquer les routes et le TGV tant qu’on y est ? Grignan et son château n’est plus depuis deux siècles et demi le paysage de la Sévigné, alors une dizaine d’éoliennes sur l’horizon, est-ce si grave pour l’équilibre de la vue ?

Probablement pas, mais c’est une occasion de « résister ». La résistance est un mot revenu à la mode grâce à la télé, mais c’est l’autre nom de « râler », manie bien française pour qui reste habituellement le cul sur sa chaise en attendant la pluie ou le soleil, c’est selon. On dit aujourd’hui « s’indigner », ça fait plus intello, surtout quand on a réussi à lire 30 pages écrites en gros à 3 euros. « Résister », c’est ne rien faire sinon appliquer son inertie à ce qui survient. Pas grand chose à voir avec ceux qui luttaient contre l’occupant dès 1943 (surtout pas avant de savoir où le vent allait tourner), ni même avec les petits Grecs en lutte contre la police, les Tunisiens contre leur gouvernement corrompu ou les Égyptiens contre leur pharaon momifié. Résister permet d’exister : c’est la faute aux autres, jamais à nous. « Le gouvernement », voire « Bruxelles » nous impose des normes standard, « les industriels » veulent faire de l’argent. Produire de l’énergie propre ? Ne plus dépendre du pétrole arabe ou de l’uranium musulman ? Créer des emplois non délocalisables pour alléger le chômage ? On s’en fout, hein… A ma porte ça me gêne, donc je « résiste ».

Pourtant, se dit le Français qui râle, « on m’a demandé mon avis. » Un promoteur d’éolien énumère les études techniques, les études d’impact et les enquêtes publiques longues et obligatoires qui précèdent toute installation d’un parc d’éoliennes en France… « Mais, dit le râleur, je n’ai pas donné mon avis parce que je m’en fous au fond, que ça ne changera rien aux pressions des lobbies et aux décisions des technocrates, et que je n’ai rien à dire faute de savoir penser.  » C’est qu’il faudrait se bouger, étudier les tendances du tourisme, les nuisances sanitaires, regarder ce qui se fait en Allemagne, en Scandinavie, ailleurs… Tout ça, bof, ça fatigue. Râler est plus facile, avec l’éminente bonne conscience d’être « résistant ». C’est bien français ça : ruminer en regardant les trains passer et, avec eux, le monde et la modernité. La mentalité de préretraité au travail (Bonjour paresse) et de fonctionnaire (Absolument dé-bor-dée !) prend la place traditionnelle du paysan. Les Français n’ont jamais accepté l’industrie, ni la technique. Ils n’ont jamais été modernes, sont restés champs et jardins, flemmards ancestraux qui attendent de la Nature, de Dieu ou de l’État que ça tombe tout cuit.

Nous voyons bien comment cet infantilisme est encouragé par l’histoire, la culture et les institutions en France. L’impuissance du citoyen est un mythe : il existe des élections, des partis et des associations, des réunions publiques et des médias, et tous savent se faire entendre quand c’est nécessaire.

Mais la culture française est celle de la raison pure : « tout le monde pareil c’est ça l’égalité, j’veux voir qu’une tête scrogneugneu, rien qui dépasse, l’État veille ! » Donc tout est centralisé à Paris, par une caste restreinte de hauts fonctionnaires passés par une seule Grande école, le cerveau sélectionné par le Mammouth sur la discipline des seules maths depuis le plus jeune âge. Tout ce qui ne se calcule pas n’existe pas. Tout ce qui a sélectionné a reconnu l’élite de la nation qui doit guider le peuple (seins nus dans la mythologie). Tout ce qui est fantaisie autour de la norme doit être impitoyablement ramené à la ligne droite. Ah mais ! Du boulevard Saint-Germain au fin fond de la Corrèze, les mêmes règles s’appliquent aux mêmes lois, surveillées et punies par les mêmes fonctionnaires formatés par le même logiciel dans le même moule après un concours cooptatoire.

Ce caporalisme napoléonien, issu de la Révolution française et de la préférence des Rousseau, Helvétius et autres Encyclopédistes pour Sparte et son égalité d’État plutôt que pour Athènes et son désordre social, les autres Européens n’en veulent pas. Ce pourquoi l’Europe-puissance (à la française) n’avance pas. Nous sommes le seul pays à avoir un Parlement aussi croupion. L’idéal européen est la fédération, la décentralisation, l’initiative locale chapeautée par des directives générales. Certainement pas la hiérarchie pyramidale autoritaire de ceux qui savent mieux que vous comment vous devez vivre. Ce pourquoi il y a des éoliennes.

La France, l’esprit français, les institutions françaises, sont aux antipodes de l’Europe. Le volontarisme d’État s’y heurte donc aux « résistances » locales. Ah, si « le courant était gratuit » pour les pêcheurs du Tréport empêchés de travailler ! Si les éoliennes partaient de besoins locaux qui susciteraient leur demande ! Si la région décidait pour elle-même, en pratiquant les taxes et les tarifs qui vont à son électorat et à ses besoins ! La politique en France reprendrait ses droits, chacun discuterait, s’opposerait, conviendrait de compromis, et tout se passerait comme il se doit entre adultes responsables. Comme partout ailleurs en Europe.

Mais ce serait remettre en cause le monopole d’EDF, le statut des ingénieurs électriciens, le pantouflage des hauts fonctionnaires à la tête du Machin, la filière nucléaire liée à l’armée, l’omnipotence d’un Président sans contrepouvoirs, et ainsi de suite. Autrement dit changer d’institutions, de sélection scolaire et de façon de voir le monde. Ce pourquoi on ne fait rien, on ne change rien, on laisse dire. Trop fatiguant pour un pays qui vieillit.

Et ça râle, au fond, parce que tous les Français sont contents des choses telles qu’elles sont !

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Penser l’avenir avec Tony Judt

Enseignant d’histoire européenne à Cambridge, Oxford, Berkeley et autres lieux, Tony Judt est mort de la maladie de Charcot en août 2010. Son dernier recueil d’articles sur l’histoire contemporaine est en quelque sorte son testament. Il y évoque le terrible XXe siècle dont il a connu la fin, étant né en 1948. Le mal, les intellectuels, l’État, la mémoire, le demi-siècle américain sont les principales têtes de chapitres. Il sollicite entre autres Arthur Koestler, Hannah Arendt, Albert Camus, Louis Althusser et Jean-Paul II, la défaite de 40 et la guerre des Six Jours, Kennedy, Kissinger et la guerre froide. Ses quelques trente pages d’introduction sont un condensé de méthode. Pour lui, nul ne peut penser l’avenir en restant dans le présent perpétuel. Le passé est indispensable pour la profondeur qu’il donne aux événements et pour le contraste rationnel qu’il apporte aux ombres émotionnelles.

La décennie américaine, de la chute du Mur en 1989 et de l’URSS en 1991 jusqu’à la guerre d’Irak en 2003, est une suite « d’occasions manquées et d’incompétence politique de part et d’autre de l’Atlantique ». Les « demi-vérités intéressées » nous donnent des œillères et nous empêche de voir le monde tel qu’il va. Ces illusions sont « le triomphe de l’Occident, la fin de l’Histoire, le moment américain unipolaire et la marche inéluctable de la mondialisation et du marché. » Rien de tout cela n’est faux, rien n’est entièrement vrai. Le passé ne nous intéresse plus alors qu’il le devrait. C’était « avant », mais cela ne veut pas dire que tout va bien et que les horreurs ne peuvent renaître. Justement, les voici ces temps derniers qui rentrent par la fenêtre…

L’amnésie, sous la forme du « devoir de mémoire » fige le passé en mausolées qui n’ont plus rien à dire :

  • ou c’est la nostalgie (ah ! ces Trente glorieuses ! ce de Gaulle !)
  • ou c’est le triomphalisme (ah ! la Grrrraannddde Victoire de 1945 ! la colonisation, enfin terminée !)
  • ou c’est l’Horreur absolue pédagogique à laquelle rien – jamais – ne pourra être comparé (l’Holocauste, plus jamais ça !).

Mais pour l’avenir, on fait quoi ? Le martyre des Juifs a déjà masqué le génocide rwandais comme l’éradication ethnique par les Serbes. De Gaulle sert d’alibi à tous les politicards qui veulent se faire un nom, à droite comme à gauche, voire aux extrêmes (eh oui, « Colombey-les-deux-mosquées » est un mot de de Gaulle à Alain Peyrefitte). Quant à l’État-providence, yaka conserver les zacquis, entend-t-on mâchonner à gauche. Comme si c’était évidemment possible sans rien changer dans un monde qui n’est plus le même, sans rien remettre en question alors qu’on a décolonisé justement pour permettre l’émergence de pays peuplés…

La mémoire sert d’alibi à tous ceux qui se sentent victimes de quelque chose – cela les dispense de se bouger, ils attendent des autres des hommages au détriment de la destinée commune. Il est de bon ton aujourd’hui de dénigrer l’histoire Épinal, simpliste mais qui soudait la nation. Elle fournissait au moins des exemples passés pour agir au présent. Aujourd’hui, c’est l’inverse, le présent manipule le passé pour exister ! L’expansion de la communication aboutit à la fragmentation de l’information ; plus personne pour faire la synthèse (regardez par exemple l’état lamentable du journalisme « citoyen », réduit aux invectives et dénonciations complotistes sur AgoraVox). Chacun reste dans la bulle revendicatrice de sa minorité communautaire, en braillant contre les autres pour se faire mousser…

Alors qu’il faudrait penser la guerre, l’État, la démocratie et la pensée, le mal et la peur :

  • « Nous avons oublié le sens de la guerre (les Américains tout au moins) », guerre continentale, coloniale, civile. Les États-Unis n’ont jamais été occupés au XXe siècle, ils n’ont jamais souffert des conséquences d’une défaite. Pour eux la guerre est « bonne », elle sert leurs intérêts et l’armée est glorifiée. Ce qui explique leur façon différente de la nôtre de concevoir les affaires internationales.
  • Essor des États-nations au début du siècle puis leur dissolution dans les traités, les multinationales, les organisations internationales, le libre marché des hommes, des capitaux et des marchandises. Démantèlement de l’État-providence qui veille aux besoins et minimise les risques. Peut-être faudrait-il réhabiliter l’État en partie, alors que la stabilité et le bien-être tenu pour acquis depuis 1945 peut être brutalement remis en cause par la dette, les délocalisations, le chômage de masse, la montée de ressentiment des déclassés, l’échec scolaire et la panne de l’ascenseur social ? Sans État, Haïti part à la dérive…
  • La démocratie se dilue dans l’économie quand tout va bien. Mais tout va-t-il si bien ? Il n’y a plus de grands récits de la Nation, de l’Histoire ni du Progrès, mais qu’y a-t-il donc à la place ? Les intellos ont disparu. Nés avec l’affaire Dreyfus pour dresser la justice face à la raison d’État, ils ont sombré avec le mirage communiste qui les a conduits à justifier la contrainte au nom de la liberté et la normalisation de la pensée au nom de prétendues lois de l’histoire (qu’ils étaient les seuls à pouvoir interpréter). Est-ce pour cela qu’il ne faut plus d’intellectuels ? Pourtant à l’Est, au Sud, ceux qui subsistent montrent leur utilité. Le prix Nobel chinois, la démocrate birmane, le journaliste cubain ou le cinéaste iranien disent l’enfermement de leur société.
  • A l’inverse, le terrorisme est amalgamé dans un seul sac. Abstraire la méthode pour en faire une menace globale ne nous permet pas de comprendre. Il y a là, comme hier avec le fascisme, « rétrécissement idéologique de notre champ visuel ». Il n’existe pas une Internationale terroriste mais de multiples groupes aux objectifs sans liens. De même le capitalisme n’est pas une Hydre monomaniaque mais se décline selon les cultures – et il a une histoire.
  • La peur ressurgit. Comment y faire face sinon en examinant « comment nos prédécesseurs du XXe siècle ont réagi à ces dilemmes, par bien des côtés, comparables » ? La peur est le mal du siècle : « La peur du terrorisme, bien entendu ; mais aussi, et peut-être plus insidieusement, la peur d’un changement rapide au point d’en être incontrôlable, la peur de perdre son emploi, la peur de céder du terrain à d’autres dans une distribution toujours plus inégale des ressources, la peur de perdre le contrôle des circonstances et routines de la vie quotidienne. Et peut-être surtout, la peur que nous soyons incapables d’infléchir le cours de notre vie, mais aussi que les détenteurs de l’autorité aient perdu la main au profit de forces qui leur échappent. »

Pas mal vu pour ce que nous vivons aujourd’hui !

  • Peut-être les leçons du siècle montrent-elles que seule la politique a le pouvoir de donner confiance à une société ?
  • Qu’elle est la contrainte collective débattue et assumée pour assurer certains filets de sécurité sociaux par une relative restriction des inégalités de revenus et de richesses ?
  • Que l’État est donc nécessaire, pas en tout, mais tout à sa place ?

« Dans un monde de plus en plus polarisé entre des individus isolés et exposés, et des forces mondiales échappant à toute régulation, l’autorité légitime de l’État démocratique pourrait bien être la meilleure espèce d’institution intermédiaire que nous puissions imaginer. » Après tout Beveridge, l’inventeur après 1945 de l’État-providence, était un libéral. Tout comme le père du libéralisme, Adam Smith, avait écrit un « Traité des sentiments moraux ». Nul n’envisage l’économie libérale sans politique régulatrice. Fernand Braudel n’a admirablement montré dans l’histoire : les capitalismes puissants sont ceux qui prospèrent à l’abri de sociétés où l’initiative est servie par un État affirmé. Que fait d’autre la Chine aujourd’hui ? Et les États-Unis ? La France est devenue trop petite face aux mastodontes mondiaux, mais que fait l’Europe ?

L’alternative, car il y en a une selon l’auteur, est inquiétante : « Notre culte contemporain de la liberté économique, associé à un sentiment accru de peur et d’insécurité, pourrait se solder par un recul des services sociaux et une régulation économique minimale, mais s’accompagner d’une large surveillance gouvernementale des communications, des déplacements et de opinions. » Une sorte de fascisme doux.

Il donne largement à penser, Tony Judt, non ?

Tony Judt, Retour sur le XXe siècle – une histoire de la pensée contemporaine (Reappraisals), 2008, édition Éloïse d’Ormesson, octobre 2010, 619 pages, €25.65

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Alix orphelin du 21 janvier

Le 21 janvier sont morts nombre d’illustres : Louis XVI a perdu la tête en 1793, Lénine la vie en 1924 (il avait perdu la raison avant), Méliès a cessé son film en 1938, Orwell de hanter les dictatures en 1950. Et puis il y a Jacques Martin. Il a quitté le soleil et ses héros le 21 janvier 2010.

Le père d’Alix le gaulois est mort à un âge canonique, mais son œuvre demeure. La joie du créateur est de donner naissance aux dieux. Alix et Enak, héros devenus romains, ont des dieux l’absence d’ombre, la pureté des principes et l’éternelle jeunesse ; ils rayonnent. Le dessin est classique, la plastique antique et les histoires typiques. Jacques Martin obéit aux canons de l’éducation modèle du jeune garçon dans la seconde moitié du XXe siècle.

Il faut remettre les aventures d’Alix dans leur contexte. Il est celui d’une bande dessinée à épisodes, publiée chaque semaine dans le ‘Journal de Tintin’ et destinée aux 7 à 17 ans (les 77 ans ne le liront qu’à la retraite). Il est nécessaire à tout auteur pour ce public de captiver, de faire s’identifier et d’édifier. D’où l’origine diverse des personnages, Alix le Gaulois et Enak l’Egyptien, flanqué plus tard d’Héraklion le Grec. Les aventures à répétition exigent que chacun soit indépendant, donc orphelin et adopté, nantis d’une certaine fortune pour ne pas avoir à travailler. L’éthique boy-scout issue du catholicisme belge, est diffusée en même temps qu’un goût pour la morale romaine antique en usage dans les pensionnats chrétiens que Jacques Martin a fréquentés.

L’époque de cette BD (née en 1948) est à l’éducation spécialisée des jeunes garçons et Alix s’adresse moins aux filles bien qu’il ait beaucoup de lectrices ! L’amour existe, filial envers les adoptants ou les parrains, sexué à peine lorsque des filles tombent amoureuses d’Alix (Héra, Ariela, Sabina, Lydia, Samthô, Malua, Saïs). Il est amical principalement.

C’était dans les mœurs romaines, mais aussi dans l’éducation masculine des Frères des collèges chrétiens que d’exalter l’amitié. Certains y ont vu une homosexualité, pourquoi pas ? Parlons plutôt d’homo-érotisme, ce n’est pas la même chose, n’en déplaise aux con(cul)pissant en freudisme obsédé. Les psychologues modernes nous apprennent combien chaque adolescent est ambigu et préfère un temps ses pairs au sexe opposé. D’autant que les bien-pensants ont poussés de hauts cris lorsque Malua a été dessinée seins nus. Mais le concept même d’homosexualité n’existait pas dans l’antiquité (relire ‘Le Banquet’ de Platon). Les amitiés d’Alix sont sublimées et admises ; elles élèvent l’âme, comme chez Platon, Montherlant et Yourcenar.

Enak est le petit protégé d’Alix et le duo, auquel se rajoutera l’enfant grec Héraklion lorsqu’Enak grandira, est le ressort de maintes situations dramatiques. C’est parce qu’il l’aime qu’Alix se compromet pour Enak, c’est par fidélité qu’il lui pardonne sa trahison, c’est par reconnaissance qu’Enak mûri sauve Alix à son tour… L’intérêt des histoires est que les héros grandissent, comme dans la vie. Alix a environ 15 ans lorsqu’il est esclave des Parthes et dans les 20 ans au bout des vingt albums dessinés par Jacques Martin. Enak a autour de 10 ans lorsqu’il fait connaissance d’Alix dès le second album ; il aura dans les 15 ans à la fin. D’où le surgissement d’Héraklion, 12 ans, pour réinitialiser l’identification des jeunes lecteurs.

La suite post-Martin verra se figer les âges et se dégrader le dessin, les personnages passant parfois entre plusieurs mains dans le même album et la morale se faisant nettement moins vertueuse, souvent vautrée sans recul dans la complaisance d’époque. Nous voulons garder quant à nous l’image d’Alix en sa splendeur, jusqu’à ‘Ô Alexandrie’. Le reste ne vaut pas grand chose, il tombe dans la marchandisation démagogique de la série culte.

Dans les albums écrits et dessinés par Jacques Martin lui-même, chacun trouve son bonheur selon son âge : fierté d’avoir un protecteur, une sorte de grand frère sans les jalousies de famille pour Enak et Héraklion ; plaisir de protéger et d’initier les plus jeunes pour l’aîné. Le modèle est celui des pensions et du scoutisme originel où chaque âge est responsable de la formation du suivant. Il correspond assez à la psychologie enfantine qui ne prend jamais pour modèle que l’immédiatement plus âgé.

L’éducation sentimentale des amours et amitiés se double d’une éducation physique due aux aventures. Elles exigent de courir, monter à cheval, nager, pagayer, tirer à l’arc ou tirer l’épée, escalader, ramper, prendre de l’initiative. D’autant que nos héros sont volontiers frappés, assommés, enchaînés, fouettés, menacés, empoisonnés, leurs vêtements déchirés. L’âge fait préférer aux lecteurs l’action virile aux badinages avec les filles ; ils frémissent volontiers aux corps dénudés tourmentés par les pierres ou les méchants qui défoulent leurs fantasmes.

L’éducation civique est celle de Rome, civilisation contre barbarie. Certes, Rome opprime les peuples de ses marges, mais elle donne un ordre au monde et permet la culture. L’alternative à la Rome de César est l’Égypte pharaonique, dessinée en une sorte d’Allemagne tentée par le nazisme avec restauration envisagée de l’ancien régime ethniquement pur et clérical. Ou bien la Chine totalitaire, où les individus sont des pions pris dans la tradition et le bon-vouloir impérial.

Alix, enlevé tout petit à ses parents, s’est trouvé un protecteur avec le musculeux Toraya, puis un père adoptif avec le bon Graccus, enfin un modèle civique avec César. Esclave, il a été délivré par l’armée romaine. Il n’aura de cesse de devenir protecteur à son tour et chantre de la civilisation romaine. On peut y voir la métaphore de l’Europe d’après-guerre, délivrée des nazis par l’armée américaine et protégée de la barbarie soviétique par l’OTAN. On peut y voir aussi un écho de la déclaration de Philadelphie – en 1948, date du premier Alix – où l’Organisation Internationale du Travail déclare que l’être humain a une dignité intrinsèque, qu’il ne peut être traité ni comme bête, ni comme marchandise.

Mais Alix traverse les époques parce qu’il met en scène des personnages complets, des modèles d’identification pour gamins d’Occident. Il vieillit moins vite que Guy Lefranc dessiné aussi par Jacques Martin. Ce journaliste, parrain de l’orphelin Jeanjean qui fut scout à ses débuts, est bien daté.

Jacques Martin chez Castermann (mes albums préférés sont marqués de trois étoiles ***) :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or ***
3 L’île maudite ***
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire ***
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate ***
8 Le tombeau étrusque ***
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil ***
12 Le fils de Spartacus ***
13 Le spectre de Carthage ***
14 Les proies du volcan ***
15 L’enfant grec ***
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine ***
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
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Le Pen lance sa Marine

Article repris par Medium4You.

Marine Le Pen commence à effrayer la droite comme la gauche : pensez, elle prend à tout le monde ! Il n’y avait que quelques trois cents adhérents à Lyon lorsqu’elle a fait sa sortie provocatrice sur « l’occupation ». Les Musulmans occupent une part du territoire républicain par leur prière dans les rues chaque vendredi. Elle a attiré par curiosité 3,3 millions de spectateurs sur France2. Marine Le Pen est créditée de 27% d’opinions favorables dans un sondage Ipsos-Le Point (19% dans un sondage BVA-L’Express) et de 17% d’intentions de vote au premier tour de la présidentielle… en 2012.

Rien d’un raz de marée mais plutôt un brise-glace, il faut savoir raison garder : le fascisme n’est pas de retour, il a toujours été là, tapi comme l’herpès dans les profondeurs électorales. Briser les tabous de la moraline est son rôle. Mais Marine remplace Jean-Marie et, avec elle, la modernité femme submerge le vichysme lepénien à l’énergie bandée. Faute de jus, ce virilisme n’a pas éclaté, mais l’inversion est peut-être plus insidieuse : Marine est femme, plus séductrice, et renouvelle les thèmes de la droite extrême.

  • Elle a choisi d’éluder l’ordre moral au profit de la laïcité ferme.
  • De remplacer l’antibolchevisme par l’anticléricalisme – contre les imams et autres ayatollahs.
  • De substituer à l’antisémitisme traditionnel son autre versant (toujours sémite) anti-arabe.
  • D’opérer un tour de passe-passe de l’étatisme paternaliste à la Pétain au néo-jacobinisme botté de tendance plutôt mussolinienne dont les modèles d’aujourd’hui sont Poutine et le PC chinois.
  • De réévaluer l’Occupation sous la forme du Mal (contrairement à son père) en établissant l’équivalence (évidente dans les cercles d’extrême-droite israélienne) intégristes musulmans = nazis.

Rien de neuf là-dedans, on ne change pas son électorat par décret. Les analyses faites il y a quelques semaines demeurent. Il y a simplement qu’un écho se propage, il résonne dans l’opinion et retentit sur les politiques affaiblis. D’où agitation et caquetages. Laïcité et ordre républicain ne sont-ils pas des thèmes de gauche ? Souverainisme et protection ne sont-ils pas des thèmes de droite classique ? Chacun se sent chatouillé, comme le dit joliment Jean-Louis Bourlanges, par la Bête qui monte, qui monte…

Est-ce inquiétant ? Pas plus qu’autre chose. Marine s’adresse au populaire, largement délaissé par la gauche socialiste et bien laissé pour compte par la droite ploutocratique (affaire Bettencourt, connivence minable Copé/Jacob pour exonérer les députés menteurs sur leur patrimoine). Seul Mélenchon occupe le terrain, s’amusant à faire du Marchais quand il dit « je prends tout ». Marine a plus de talent que Jean-Luc et elle va probablement croquer sur son audience car, elle, se garde bien de rien « prendre ». Elle n’a le couteau entre les dents que pour les étrangers : les Arabes et les technocrates de Bruxelles ou de Washington.

Dans une conjoncture de crise financière occidentale, les petits sont délaissés par les gros et les financiers cosmopolites dédouanés par les politiciens. La Chine, au jacobinisme botté de parti unique, y échappe. D’où la tentation d’y prendre modèle. Sur l’exemple des années trente, le parlementarisme laisse trop la place aux parlotes lentes, aux compromis boiteux et aux affaires cyniques. Le régime autoritaire est une tentation pour ceux qui cherchent un bouc émissaire et se veulent un avenir identitaire. La France n’est pas la seule en Europe à voir remonter sa droite extrême : il en est de même en Autriche, aux Pays-Bas, en Norvège, en Suède, en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Belgique, en Serbie, en Russie…

Les thèmes sont porteurs, bien que démagogiques :

1. Le choc de civilisation entre deux millénaires chrétiens au compromis laïc depuis un siècle (loi de 1905) et l’irruption en une génération de 10% de la population d’origine musulmane. Religion qui se revendique haut et fort, avec pratique plus assidue des rites et menace de l’internationale terroriste. A cela, Marine Le Pen répond : laïcité intransigeante.

2. Le choc de la mondialisation en régime de libre-échange qui oblige à comprimer les salaires et à délocaliser, faisant s’effondrer des pans entiers d’industries. A cela, Marine Le Pen répond : sortie des traités et protectionnisme.

3. Le choc de l’immigration, des nomades aux sans-papiers qui encombrent l’espace médiatique par leurs écarts à la loi et leur misère sans que rien ne puisse tarir ce tonneau des Danaïdes. A cela, Marine Le Pen répond : égalité républicaine, mais pour les citoyens seulement, donc retour des frontières.

4. Le choc financier qui, après la quasi-faillite des banques sauvées par les États, voit ces mêmes États menacés par « les marchés financiers » avec dégradation de leur notation d’emprunt. A cela, Marine Le Pen répond : sortie de l’Europe, sortie de l’euro, dénonciation de l’OMC, révision de l’alliance OTAN.

Tout cela résonne en profondeur dans la population. Certains relativisent parce qu’ils ont fait des études, connaissent l’histoire, voyagent et voient plus loin. D’autres prennent les choses au premier degré, se constatant menacés ici et maintenant par le rapport différent de l’islam à la religion, par le chômage qui les saisit, par les aides sociales « qui vont toujours aux mêmes », ceux qui lapinent et font de leurs gosses des Français par le sol mais qui refusent de s’intégrer et trafiquent la drogue ou font tourner la Blanche, par les impôts qui augmentent pour payer les bonus des banquiers impunis et les frasques des politiciens au pouvoir.

La gauche a peur parce qu’elle est bridée par ses tabous antiraciste et anticolonial, réduisant tout au social, donc aux « moyens ». Elle ignore ce qui reste après formatage républicain : le faciès. Et déverser de l’argent ne suffit pas, on l’a vu dans l’Éducation nationale comme dans les programmes de réhabilitation des banlieues.

La droite prend peur parce que Sarkozy flanche. Lui qui avait si bien su ravir au tribun Le Pen nombre de ses électeurs par son approche sécuritaire et son avenir pour la France qui se lève tôt et qui travaille, a accouché de souris. Le karcher n’est pas passé sur les banlieues, les réformes coûtent cher et sont à refaire pour la plupart, le travail disparaît sans que les obstacles réglementaires n’aient vraiment changés, ni que les charges soient moindres…

Marine Le Pen profite de l’affaiblissement des forces traditionnelles : UMP, centre et PS. Elle peut donc gratter des voix à droite comme à gauche parmi les déçus du sarkozysme, des socialistes et même de Mélenchon. Mais cela donnera combien ? De 12 à 20% peut-être, comme dans les meilleures années Le Pen ou les meilleures années du Parti communiste français, l’ancien parti tribunicien. Et puis après ? Réussira-t-elle un nouveau 2002 en parvenant au second tour ? Pourquoi pas si les Socialistes sont toujours aussi divisés et peu crédibles – mais pour quoi faire ?

Marine n’a aucun programme crédible et l’avenir qu’elle présente est bouché. Il se réduit à la fin du monde, la fin de l’union en Europe, la fin de la monnaie mondiale-bis.

Le village gaulois, mais sans potion magique, est démagogique, donc sans prise sur le réel. On ne peut manipuler que les peurs et les fantasmes. KriegsMarine pèsera probablement – elle pèse déjà sur la Droite populaire. Tous les grands partis infléchissent leur discours vers ses thèmes. Peut-être (dans dix ans ?) le FN réussira-t-il à nouer une alliance à droite pour les élections car les petits gars de la Marine, très militants, sont présents sur le terrain. Peut-être auront-ils quelques députés si la proportionnelle est décidée (grande revendication de gauche !).

Mais il faudrait à mon avis un effondrement analogue à celui des années trente en Allemagne pour que Marine Le Pen parvienne à la présidence de la République !

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Économie 2011 : comment la voyez-vous ?

Article repris par Medium4You.

Peu lisible : la crise est structurelle mais les mesures prises sont conjoncturelles. Tout ce qui était de règle auparavant a été utilisé : soulagement du crédit par la baisse des taux, soutien à la consommation par la relance budgétaire et fiscale, relance des exportations par l’affaiblissement de la devise – jusqu’au soutien aux banques pour garantir le système du crédit. Mais la reprise est molle, butant sur la montagne de dettes des ménages aux États-Unis, des États en Europe, et des monceaux de dollars dévalués dans les fonds souverains.

La relance montre ses limites, le relais doit être pris par la société. Mais elle est vieillissante en Occident et ce n’est pas en repoussant l’âge de la retraite que l’on crée ex-nihilo des emplois. Les banques centrales s’essaient aux mesures « non conventionnelles ». L’assouplissement quantitatif (Quantitative Easing) consiste à racheter des dettes d’États ou d’entreprises pour les porter à échéance, injectant ainsi du crédit directement sur les marchés. Mais nul ne connaît les limites d’une telle politique, ni son efficacité. Chacun avance en tâtonnant par essais et erreurs. De quoi affoler la volatilité des marchés. Est-on assez assuré de l’avenir pour investir ?

Qui croit vraiment à « la reprise » ? Les spécialistes doutent de la capacité de certains États à rembourser leur dette, les mettant sous pression pour se refinancer. Les économistes doutent de l’intérêt des entreprises à investir et à embaucher, tant la demande manque alors que l’offre des pays émergents est férocement concurrentielle. Les sociologues notent le désarroi croissant de la population qui craint pour son emploi, pour ses enfants, pour sa retraite et sa santé. Le populisme agite la politique à grands coups de yakas, ciblant les nomades refusant le travail, les assistés perpétuels, les immigrés délinquants, les Chinois retors, appelant à la fermeté, aux contrôles, au protectionnisme. Le pouvoir, lui, navigue à vue, sans boussole ni projet autre que durer – donc faire des économies après une génération de gabegie. Il n’y a que l’Allemagne qui tire son épingle du jeu, mais ses exportations vont surtout au reste de l’Europe : que seront-elles si ce reste s’effondre ? Est-ce que gagner du temps suffit pour retrouver la croissance d’avant ?

Milton Friedman, le monétariste, ne croyait pas à l’euro. Ni à sa naissance, ni à sa subsistance. En cause, l’absence de zone unie, de compensation entre régions monétaires restées États-nations jalousement indépendants. Pas de politique unifiée, ni de coordination économique, ni de convergence fiscale, ni de langue et pratiques communes notamment pour le travail… Ni même de culture ou même de sentiment d’appartenance dans ce caravansérail ouvert à tous les vents où chacun est bienvenu s’il adopte le droit communautaire ! L’Europe sans frontières est inefficace. Sans prise en compte des intérêts concrets, point de salut. Les Chinois veulent « aider », est-ce que l’Europe va devenir vassale de la Chine après l’avoir été des États-Unis ?

Les boursiers ont beau affirmer que 2011 est l’année du rebond, leur unanimité est suspecte. Ont-ils assez menti aux épargnants ces dernières années… Le premier trimestre devrait être bon, comme d’habitude aux États-Unis, mais ensuite ? Le chômage lourd ne se résorbe pas, le cycle des affaires ne devrait reprendre qu’en 2012, l’immobilier américain reste en berne, la réglementation des banques trop timide, les perspectives sur l’énergie sombre. Il n’y a que les pays émergents où l’essor continue. Les entreprises occidentales qui y vendent sont florissantes. Justement, pourquoi iraient-elles investir en Europe ou aux États-Unis alors que le marché est en Chine, en Inde, au Brésil ? En conséquence, pourquoi voulez-vous que la consommation reparte dans les vieux pays ? Est-ce que tout gain doit être dépensé plutôt qu’épargné au cas où ?

En Europe, et en France plus qu’ailleurs, les épargnants fuient les banques et les marchés financiers. Ils préfèrent l’immobilier ou la terre qui ont l’avantage d’être des biens réels, protégés de l’inflation inévitable, à l’abri des faillites bancaires, des fluctuations des actions et des risques de défaut des obligations. L’assurance-vie a encore les faveurs parce que les assureurs ne sont pas des banquiers et qu’il y a un attrait fiscal pour la transmission. Les plus riches achètent de l’or physique, des tableaux reconnus et prennent des participations dans des entreprises.

Tour de vis fiscal, chômage persistant, scandales affairistes à répétition, remise en jeu politique en 2012 en France comme aux États-Unis – pourquoi voudriez-vous que 2011 soit une « bonne » année économique ?

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Quelle faillite en Irlande ?

L’Irlande est un pays celtique anglo-saxon, dans l’Union européenne mais dont 49% des importations et  38% des clients sont américains et anglais. Un peu plus de 4 millions d’habitants, mais une importante diaspora aux États-Unis, au Canada et en Angleterre. L’Irlande est donc un pays libéral mais dans la zone euro, attiré par le dynamisme anglo-saxon mais hanté par l’anémie de croissance européenne.

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’engrenage de la crise en Irlande. Elle est venue non de l’économie, à l’attractivité forte et à la productivité élevée, mais du système bancaire, mal contrôlé par le politique. Ce n’est pas le capitalisme qui est en cause mais la faillite des politiciens. Lorsque des relations incestueuses se nouent entre l’État et les banques, entre les politiciens et les riches, alors surgissent les problèmes.

L’Irlande était pauvre il y a vingt ans, émergeant tout juste de l’emprise coloniale séculaire du Royaume-Uni. L’Union européenne l’a aidée à prendre son essor, les fonds de cohésion communs finançant la modernisation des infrastructures et de l’éducation. Mais l’Irlande n’est pas restée passive. Elle a joué de son statut hybride, parlant anglais et adoptant la monnaie unique et les règlements européens. Ayant peu d’industries (à part le whisky et la bière…), l’Irlande a su attirer les grandes entreprises américaines par une fiscalité attractive. L’impôt sur les sociétés est passé de 20% dans les années 1990 à 12,5% depuis 2003 ; il apporte à l’État 10% de ses recettes. Les multinationales emploient directement 13% de la population active, sans parler des emplois induits (7% de plus). C’est dire si cette attractivité fiscale fait partie du modèle économique irlandais.

Le budget était bien tenu et la main d’œuvre qualifiée prenait tranquillement son essor. Le système libéral était sain.

La crise est venue de l’oligopole des trois grandes banques : Anglo Irish Bank, Allied Irish Bank et Bank of Ireland. Quand le marché local est étroit, les banques sont tentées de prendre des risques à l’étranger et dans d’autres secteurs. Les dépôts issus de la croissance rapide du pays ont été investis surtout dans l’immobilier, faisant gonfler les prix et les crédits hypothécaires. Lorsqu’on est gérant de fonds et promoteur en même temps, que l’on a l’oreille complaisante d’un gouvernement qui accorde des aides fiscales à l’immobilier, et que la zone euro vous offre des taux très bas sans rapport avec votre inflation interne, la bulle n’est pas loin. Personne n’a rien vu, rien voulu voir : ni Dublin, ni Bruxelles, ni l’OCDE, ni le FMI, ni les tests de résistance des banques. Ce « triangle toxique » entre politiciens, banquiers et promoteurs, le grand krach les a croqués !

La crise américaine des subprimes et la défiance des banques entre elles a fait grimper les taux et s’écrouler les actifs immobiliers. Le ralentissement d’activité n’a pas touché que le bâtiment, elle a entraîné du chômage et un surcroît de défauts de paiement. Le surendettement immobilier poussé par des crédits attractifs, rend la situation intenable. On estime l’endettement des seuls ménages à 100% du PIB du pays ! Faute politique, le gouvernement irlandais a garanti l’ensemble des dépôts et des prêts des établissements bancaires irlandais… pour trois fois le PIB. C’est donc le pays tout entier qui se trouve endetté pour longtemps, à cause d’une dérive de cupidité contre laquelle le système politique n’a rien fait. La nationalisation à 100% de l’Anglo Irish et de l’Allied Irish, à plus de 50% de la Bank of Ireland, ne sont que le constat d’échec du système politicien : la socialisation des pertes. Le déficit public a atteint 32% du PIB en 2010.

Devant ce laisser-faire, tout capitaliste conscient du risque va voir ailleurs : les dépôts dans les banques irlandaises ont fui, ce qui aggrave le problème, mais c’est bien normal. C’est au gouvernement irlandais, indigent à contrôler la bulle, de résoudre l’équation : recapitaliser les banques, assurer un moratoire sur les crédits des particuliers et faire remonter ses recettes fiscales… Pas simple !

Plan d’austérité intérieur avec coupure des dépenses et hausse des impôts, aide européenne, intervention du FMI, le système libéral ne peut se sauver qu’au prix de l’intervention collective. Mais comme ce n’est pas l’économie qui est en cause, seulement le système bancaire, inutile de jeter le bébé avec l’eau du bain, dans une Grande lessive à-la-française où « yaka » caporaliser tout le système. Les mesures libérales sont maintenues et accentuées : baisse du salaire minimum (à 7,65€ de l’heure), maintien du taux très bas d’imposition des entreprises, renégociation probable de l’accord avec les syndicats de la fonction publique, remise à plat fiscale et instauration d’une taxe foncière (qui n’existait pas).

La population râle et, dans le même temps, n’est pas prête à se diluer dans le marasme vieillissant des Européens avec leur croissance à 2% l’an les meilleures années contre 8% pour l’Irlande dans la décennie 2000. L’attractivité du territoire irlandais ne peut être que fiscale, faute d’autre chose (tourisme ou industrie). Le spectacle de l’Europe incapable d’une stratégie mondiale face à la Chine et aux États-Unis, inapte à répondre au chômage de masse persistant, n’incite pas les Irlandais à voir dans le modèle allemand ou pire, français, un quelconque attrait.

Contrairement au prurit administratif français du « tous pareil », il faut admettre que l’Europe est une mosaïque de peuples et de traditions différentes. Qu’on ne fera jamais une Franceurope comme en rêvent parfois l’UMP et le PS, tous deux jacobins, adeptes de gros impôts pour un gros État clientéliste (sans parler du FN et du PSG ou du PC). L’Irlande a raison de défendre son modèle économique, il n’a pas été si mal et l’Irlande se classe toujours au deuxième rang européen pour la productivité et la flexibilité. C’est toujours l’investissement des entreprises qui crée l’emploi, même en France. Si les politiciens avaient joué leur rôle, qui est de donner les règles et de contrôler, le pays n’en serait pas là. Ont-ils mieux réussi ailleurs ?

Ce pourquoi le prêt européen n’est pas la charité mais une aide sur sept ans et demi à taux double du taux d’emprunt allemand : 5,8%. Ce n’est pas vraiment un cadeau ! En contrepartie, le gouvernement irlandais conserve s’il le veut sa fiscalité attractive aux multinationales (88% des exportations irlandaises), à charge pour lui de trouver d’autres recettes. Et, comme il s’agit d’un pays démocratique où Dublin ne règle pas tout comme Paris, ce gouvernement-ci va remettre en jeu son pouvoir par des élections au printemps.

Mais l’exemple irlandais, bien plus pédagogique que le grec, pousse l’Europe à se remuer enfin. L’idée qu’un politicien est fait pour émettre des règles et les contrôler fait son chemin. La monnaie unique n’est un rempart que si l’on a confiance en elle. Les Allemands poussent à l’austérité, les Français à la régulation, et tous deux ont raison.

  • Est instauré un Mécanisme de stabilité européenne (rééchelonnement de dette, baisse des taux exigés, décote) qui aidera les pays à condition qu’ils fassent des efforts eux-mêmes et que le secteur privé participe aux pertes, au cas par cas.
  • La supervision bancaire sera renforcée et des tests de résistance des banques seront mis en œuvre chaque année sous le contrôle d’un organisme créé récemment : l’Autorité européenne de supervision bancaire.
  • Le Conseil européen a mis en place le 28 octobre dernier une surveillance macroéconomique pour évaluer les éventuelles faiblesses de chacun des pays membres.

Faut-il que la situation explose pour que les politiciens fassent enfin leur travail ?

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