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Penser l’avenir avec Tony Judt

Enseignant d’histoire européenne à Cambridge, Oxford, Berkeley et autres lieux, Tony Judt est mort de la maladie de Charcot en août 2010. Son dernier recueil d’articles sur l’histoire contemporaine est en quelque sorte son testament. Il y évoque le terrible XXe siècle dont il a connu la fin, étant né en 1948. Le mal, les intellectuels, l’État, la mémoire, le demi-siècle américain sont les principales têtes de chapitres. Il sollicite entre autres Arthur Koestler, Hannah Arendt, Albert Camus, Louis Althusser et Jean-Paul II, la défaite de 40 et la guerre des Six Jours, Kennedy, Kissinger et la guerre froide. Ses quelques trente pages d’introduction sont un condensé de méthode. Pour lui, nul ne peut penser l’avenir en restant dans le présent perpétuel. Le passé est indispensable pour la profondeur qu’il donne aux événements et pour le contraste rationnel qu’il apporte aux ombres émotionnelles.

La décennie américaine, de la chute du Mur en 1989 et de l’URSS en 1991 jusqu’à la guerre d’Irak en 2003, est une suite « d’occasions manquées et d’incompétence politique de part et d’autre de l’Atlantique ». Les « demi-vérités intéressées » nous donnent des œillères et nous empêche de voir le monde tel qu’il va. Ces illusions sont « le triomphe de l’Occident, la fin de l’Histoire, le moment américain unipolaire et la marche inéluctable de la mondialisation et du marché. » Rien de tout cela n’est faux, rien n’est entièrement vrai. Le passé ne nous intéresse plus alors qu’il le devrait. C’était « avant », mais cela ne veut pas dire que tout va bien et que les horreurs ne peuvent renaître. Justement, les voici ces temps derniers qui rentrent par la fenêtre…

L’amnésie, sous la forme du « devoir de mémoire » fige le passé en mausolées qui n’ont plus rien à dire :

  • ou c’est la nostalgie (ah ! ces Trente glorieuses ! ce de Gaulle !)
  • ou c’est le triomphalisme (ah ! la Grrrraannddde Victoire de 1945 ! la colonisation, enfin terminée !)
  • ou c’est l’Horreur absolue pédagogique à laquelle rien – jamais – ne pourra être comparé (l’Holocauste, plus jamais ça !).

Mais pour l’avenir, on fait quoi ? Le martyre des Juifs a déjà masqué le génocide rwandais comme l’éradication ethnique par les Serbes. De Gaulle sert d’alibi à tous les politicards qui veulent se faire un nom, à droite comme à gauche, voire aux extrêmes (eh oui, « Colombey-les-deux-mosquées » est un mot de de Gaulle à Alain Peyrefitte). Quant à l’État-providence, yaka conserver les zacquis, entend-t-on mâchonner à gauche. Comme si c’était évidemment possible sans rien changer dans un monde qui n’est plus le même, sans rien remettre en question alors qu’on a décolonisé justement pour permettre l’émergence de pays peuplés…

La mémoire sert d’alibi à tous ceux qui se sentent victimes de quelque chose – cela les dispense de se bouger, ils attendent des autres des hommages au détriment de la destinée commune. Il est de bon ton aujourd’hui de dénigrer l’histoire Épinal, simpliste mais qui soudait la nation. Elle fournissait au moins des exemples passés pour agir au présent. Aujourd’hui, c’est l’inverse, le présent manipule le passé pour exister ! L’expansion de la communication aboutit à la fragmentation de l’information ; plus personne pour faire la synthèse (regardez par exemple l’état lamentable du journalisme « citoyen », réduit aux invectives et dénonciations complotistes sur AgoraVox). Chacun reste dans la bulle revendicatrice de sa minorité communautaire, en braillant contre les autres pour se faire mousser…

Alors qu’il faudrait penser la guerre, l’État, la démocratie et la pensée, le mal et la peur :

  • « Nous avons oublié le sens de la guerre (les Américains tout au moins) », guerre continentale, coloniale, civile. Les États-Unis n’ont jamais été occupés au XXe siècle, ils n’ont jamais souffert des conséquences d’une défaite. Pour eux la guerre est « bonne », elle sert leurs intérêts et l’armée est glorifiée. Ce qui explique leur façon différente de la nôtre de concevoir les affaires internationales.
  • Essor des États-nations au début du siècle puis leur dissolution dans les traités, les multinationales, les organisations internationales, le libre marché des hommes, des capitaux et des marchandises. Démantèlement de l’État-providence qui veille aux besoins et minimise les risques. Peut-être faudrait-il réhabiliter l’État en partie, alors que la stabilité et le bien-être tenu pour acquis depuis 1945 peut être brutalement remis en cause par la dette, les délocalisations, le chômage de masse, la montée de ressentiment des déclassés, l’échec scolaire et la panne de l’ascenseur social ? Sans État, Haïti part à la dérive…
  • La démocratie se dilue dans l’économie quand tout va bien. Mais tout va-t-il si bien ? Il n’y a plus de grands récits de la Nation, de l’Histoire ni du Progrès, mais qu’y a-t-il donc à la place ? Les intellos ont disparu. Nés avec l’affaire Dreyfus pour dresser la justice face à la raison d’État, ils ont sombré avec le mirage communiste qui les a conduits à justifier la contrainte au nom de la liberté et la normalisation de la pensée au nom de prétendues lois de l’histoire (qu’ils étaient les seuls à pouvoir interpréter). Est-ce pour cela qu’il ne faut plus d’intellectuels ? Pourtant à l’Est, au Sud, ceux qui subsistent montrent leur utilité. Le prix Nobel chinois, la démocrate birmane, le journaliste cubain ou le cinéaste iranien disent l’enfermement de leur société.
  • A l’inverse, le terrorisme est amalgamé dans un seul sac. Abstraire la méthode pour en faire une menace globale ne nous permet pas de comprendre. Il y a là, comme hier avec le fascisme, « rétrécissement idéologique de notre champ visuel ». Il n’existe pas une Internationale terroriste mais de multiples groupes aux objectifs sans liens. De même le capitalisme n’est pas une Hydre monomaniaque mais se décline selon les cultures – et il a une histoire.
  • La peur ressurgit. Comment y faire face sinon en examinant « comment nos prédécesseurs du XXe siècle ont réagi à ces dilemmes, par bien des côtés, comparables » ? La peur est le mal du siècle : « La peur du terrorisme, bien entendu ; mais aussi, et peut-être plus insidieusement, la peur d’un changement rapide au point d’en être incontrôlable, la peur de perdre son emploi, la peur de céder du terrain à d’autres dans une distribution toujours plus inégale des ressources, la peur de perdre le contrôle des circonstances et routines de la vie quotidienne. Et peut-être surtout, la peur que nous soyons incapables d’infléchir le cours de notre vie, mais aussi que les détenteurs de l’autorité aient perdu la main au profit de forces qui leur échappent. »

Pas mal vu pour ce que nous vivons aujourd’hui !

  • Peut-être les leçons du siècle montrent-elles que seule la politique a le pouvoir de donner confiance à une société ?
  • Qu’elle est la contrainte collective débattue et assumée pour assurer certains filets de sécurité sociaux par une relative restriction des inégalités de revenus et de richesses ?
  • Que l’État est donc nécessaire, pas en tout, mais tout à sa place ?

« Dans un monde de plus en plus polarisé entre des individus isolés et exposés, et des forces mondiales échappant à toute régulation, l’autorité légitime de l’État démocratique pourrait bien être la meilleure espèce d’institution intermédiaire que nous puissions imaginer. » Après tout Beveridge, l’inventeur après 1945 de l’État-providence, était un libéral. Tout comme le père du libéralisme, Adam Smith, avait écrit un « Traité des sentiments moraux ». Nul n’envisage l’économie libérale sans politique régulatrice. Fernand Braudel n’a admirablement montré dans l’histoire : les capitalismes puissants sont ceux qui prospèrent à l’abri de sociétés où l’initiative est servie par un État affirmé. Que fait d’autre la Chine aujourd’hui ? Et les États-Unis ? La France est devenue trop petite face aux mastodontes mondiaux, mais que fait l’Europe ?

L’alternative, car il y en a une selon l’auteur, est inquiétante : « Notre culte contemporain de la liberté économique, associé à un sentiment accru de peur et d’insécurité, pourrait se solder par un recul des services sociaux et une régulation économique minimale, mais s’accompagner d’une large surveillance gouvernementale des communications, des déplacements et de opinions. » Une sorte de fascisme doux.

Il donne largement à penser, Tony Judt, non ?

Tony Judt, Retour sur le XXe siècle – une histoire de la pensée contemporaine (Reappraisals), 2008, édition Éloïse d’Ormesson, octobre 2010, 619 pages, €25.65

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Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde

Dans sa 86ème année, Jean Bruno Wladimir François-de-Paule Le Fèvre d’Ormesson, académicien, se mesure à un monstre de l’existence humaine : l’univers. Après s’en être pris à quelques autres durant sa féconde carrière littéraire : Chateaubriand, l’empire, le Juif errant, Dieu… Un normalien n’a peur de rien. Un jour d’été, ce fut un coup de foudre : « J’avais longtemps nagé dans une espèce de ravissement. Je sortais de l’eau, le soleil, là-haut, tapait tout aussi fort. (…) Je rêvais à tous ceux qui, depuis trois ou quatre millénaires, étaient passés dans ces lieux (…) J’étais là à mon tour. Un vertige me prenait. (…) Les arbres, les rochers, le soleil sur la mer, la beauté des couleurs et des formes, tout me devenait étranger et opaque. Le monde perdait de son évidence. Il n’était plus qu’une question. (…) ‘Qu’est-ce que je fais là ?’ (…) Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » p.152.

Toute philosophie part d’un étonnement, d’un choc. Celui de Jean, chacun l’a plus ou moins connu, pas forcément au même âge ni dans les mêmes circonstances. D’où ces deux questions existentielles : pourquoi j’existe ? et pourquoi la mort ? A son habitude, l’écrivain philosophe caracole dans le temps et l’espace, il aime embrasser vaste, chevaucher les millénaires, voir les milliards d’années, quelques secondes après le Big bang, cette hypothèse de création du monde que la physique quantique et relativiste ne peut approfondir faute d’instruments.

Pour s’interroger, il faut être libre, heureux, et aimer. C’est le cas en Occident et c’est une quintessence de pensée occidentale que Jean d’Ormesson nous livre. Il a été aisé, cultivé, beau, intégré. « J’ai beaucoup aimé ce monde que tant de grands esprits ont tenté de comprendre. Je n’avais pas l’ambition de percer ses secrets. Je ne l’ai jamais accusé, je ne l’ai jamais calomnié, je n’ai pas cherché à le fuir ni à le dénigrer : je m’entendais bien avec lui. J’ai surtout aimé m’y promener » p.147. Un peu de la vie des dieux ressort de ces quelques paroles, un temps glorieux qui aurait duré trente ans en France, dit-on, avant de s’éteindre dans « la crise », la méfiance généralisée et le pessimisme le plus noir au monde !

La sérénité qu’il affiche dans le monde d’ici-bas est heureuse. Jean d’Ormesson doute de Dieu, bien qu’élevé catholique. Mais sans ce mystère du doute, Dieu aurait-il quelque intérêt ? En revanche, « s’il y a une clé de l’univers, elle est mathématique » p.160. Méditerranéen, grec avant tout, Jean d’Ormesson rejoint Albert Camus dans l’amour de la vie confondu avec l’amour de la lumière. Les deux sont dans la lignée de Nietzsche : « L’art et la littérature ne sont peut-être rien d’autre que la traduction sublimée d’une pulsion sexuelle » p.160 Quand, le grand âge venu, la pulsion devient veilleuse, la raison l’emporte sur le cœur et la libido. L’écrivain se fait volontiers philosophe. « C’est quoi penser ? C’est se faire une idée de soi-même et du monde autour de soi » p.176. L’académicien médite en mots familiers, avec la clarté de la grande intelligence. Il nous est proche.

Les hommes qui pensent avec leur corps vivent dans le présent perpétuel, dans l’évidence de ce qui change. Dès qu’ils veulent prévoir l’avenir, ils sont obligés d’analyser le passé pour y trouver une clé, ils se préoccupent non plus de ce qui change mais de ce qui est. Au commencement sont les Grecs. « Pour Héraclite, tout bouge, tout change, tout s’écroule. Pour Parménide, l’être est, et c’est assez » p.61. Plus tard, ce seront les fondateurs de notre monde intellectuel. « Platon est un poète, un mathématicien, un metteur en scène et un philosophe. Aristote est un savant, un naturaliste, un biologiste et un philosophe. Il est le disciple de Platon et son opposé » p.69. Suivent saint Augustin du côté de la grâce, et saint Thomas du côté de l’ordre (vers lequel va pencher l’église catholique romaine). Puis Copernic, Kepler et Galilée qui remettent en cause la terre centre de l’univers et l’homme fils unique d’un Dieu grand Horloger. Puis Newton et Darwin, enfin Hubble et Einstein.

Vient alors « le songe sur le songe » (p.198), le rien derrière le mur de Planck, quelque secondes avant le Big bang que la physique actuelle ne peut décrire tant les puissances tendent vers l’infini. Certains font là le refuge de Dieu, pourquoi pas ? Jean d’Ormesson laisse la question ouverte. « Ce que les hommes ne comprennent pas, ils le mettent sur le compte des puissances auxquelles ils donnent des noms de dieux » p.203. L’écrivain lui donne ses chances, puisque la science est incapable de prouver le contraire. « Dieu existe-t-il ? Dieu seul le sait » p.233. C’est pour ce genre de pirouette que l’on aime bien d’Ormesson.

Il ajoute que « les hommes sont égaux parce qu’ils meurent » p.239, ce qui est finement mieux pensé que la Môrrrâââle de foule sentimentale qu’on nous enjoint de suivre sans discuter. Son testament célèbre la vie, ce qui nous fait être plutôt que ne pas être. « Je crois que la vie – et pas seulement la vie des hommes – doit être respectée. Parce qu’une même espérance nous unit les uns aux autres et nous soutient tous ensemble » p.269. Il y a un élan, c’est la beauté de l’existence.

Ce livre de méditation rassérène et rend plus subtil. Le lecteur ne voit plus le monde comme avant. Il sort la tête du guidon et de l’éternel présent marchand pour se poser les questions existentielles, essentielles, celles qui font vivre et mourir. La méditation se termine se termine d’ailleurs par ces mots magnifiques prononcé par Bouddha et le Christ comme par le Nietzsche de Zarathoustra : « Tout est bien ».

Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde, août 2010, Robert Laffont, 314 pages, €19.95

Existe aussi en CD audio, mp3, suivi d’un entretien avec l’auteur, Audiolib, novembre 2010, €20.90. 

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Michel Houellebecq, La carte et le territoire

Cadeau incontournable des fêtes (italiquons comme l’auteur les mots du jargon mode), le dernier roman du maître est son plus abouti. Il transpose tout l’univers houellebecquien, de la vacuité de l’époque à l’inanité des relations, de l’artisanat besogneux de l’Hâârt jusqu’à la fiction d’une France ultime [en 2036, où Frédéric Beigbeder meurt à 71 ans comme il est dit]. La France vue facétieusement par Houellebecq sera réduite au tourisme sexuel (prestige des petites femmes de Paris) et aux écolo-ruraux, sans plus aucun immigré pour cause d’abandon de toute prestation sociale, avant le triomphe du végétal dans les siècles des siècles. Une sorte de Thaïlande à l’envers, quoi.

Un dessin vaut mieux qu’un long discours, de même une carte Michelin vaut mieux que la nature. Elle révèle la réalité du paysage mieux que la photo satellite. C’est que l’art est vérité pour l’homme, schématisant le réel pour les capacités (limitées) de son cerveau prédateur. C’est ainsi que Jed Martin (nom standard que portent tous les ânes) se préoccupe d’avancer dans la carrière, sans le vouloir, comme poussé par une nécessité organique. Sans vocation, fils d’architecte frustré et d’une mère juive suicidée (une sorte d’inverse absolu de la mère), il commence par photographier des boulons usinés au dixième de millimètre avant de passer aux cartes Michelin, puis de se convertir à la peinture à l’huile des vieux métiers. Il passe ainsi du territoire à la carte, de la photo à la peinture et des choses inanimées aux hommes (p.144).

Est-ce le destin de tout artiste que de devenir « artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort » p.10 ? Houellebecq ne croit pas à cette idéologie marketing, faite pour interpeller l’intello et lui faire sortir ses ronds. « On en est à un point de toute façon où le succès en termes de marché justifie et valide n’importe quoi, remplace toutes les théories, personne n’est capable de voir plus loin » p.208. Aucune relation ne va au-delà des trajectoires de forces, menées par les carrières et les besoins élémentaires. Le modèle standard de la relation réussie à la satisfaction mutuelle dans notre société est la pute (pp.57 et 122). Même enseigner, beau métier, peut « se résumer au fait d’enseigner des absurdités contradictoires à des crétins arrivistes » (p.328). Le polytechnicien ouin-ouin de Michelin en est la technocrate caricature. Les enfants sont des chieurs et les familles des boulets ; les amis sont transitoires et liés aux activités.

Seule compte la technique dans ce capitalisme de consommation fonctionnelle. « Un hypermarché Casino, une station-service Shell demeuraient les seuls centres d’énergie perceptibles, les seules propositions sociales susceptibles de provoquer le désir, le bonheur, la joie » (p.195). Le Corbusier a admirablement bâti ses camps de concentration à habiter pour travailleurs et cadres englués dans la marchandisation du monde. Au fond, seule la voiture donne les satisfactions techniques les meilleures, notamment l’Audi Allroad A6 ou la Mercedes classe A. Dans l’ordre du vivant, le chien bichon qui ne peut se passer de son maître. Jed en vient même à parler à son chauffe-eau (p.398), pour lui plus présent que bien des êtres.

Le style Houellebecq use ainsi du naming, du happening et de la provocation.

Il reste plat parce qu’il se veut neutre, pur véhicule de communication du langage standard, sans effet de style, sauf un brin d’humour surgi de l’absurde. Ceux qui ne l’aiment pas n’aiment pas l’époque contemporaine (et on les comprend), mais ceux qui apprécient mesurent la continuité de Houellebecq avec Stendhal et Flaubert, du roman comme miroir promené au long d’un chemin au parler précis, quasi médical, pourfendeur des idées reçues. Ce style, l’auteur le revendique pour son peintre, « le même détachement, la même froideur objective (…) simple et direct : il décrit le monde » p.189. L’autoportrait de Houellebecq se trouve dans Tocqueville, cité p.261 : « Je n’ai jamais connu non plus d’esprit moins sincère, qui eût un mépris plus complet pour la vérité. Quand je dis qu’il la méprisait, je me trompe ; il ne l’honorait point assez pour s’occuper d’elle d’aucune manière… »

C’est ce que veut le marché, ce que veulent « les hommes d’affaires les plus riches de la planète. (…) Aujourd’hui pour la première fois ils ont l’occasion, en même temps qu’ils achètent ce qui est le plus à l’avant-garde dans le domaine esthétique, d’acheter un tableau qui les représente eux-mêmes » p.206. Ce sont les cons de Céline, dont l’auteur a parfois le regard anarchiste : « Ce que veut le con c’est un miroir pour son âme de con où il puisse s’admirer – … d’où le film et les romans d’immense tirage – ‘miroirs pour les âmes du plus grand nombre de cons possibles.’ Cette loi vaut aussi pour la psychologie, la graphologie, etc… » lettre de 1947, Pléiade p.932. « Je veux simplement rendre compte du monde », déclare Jed à une journaliste à la fin de sa vie (p.420). « Chaque jour est un nouveau jour » (p.422). Ainsi de Houellebecq.

Il se met en scène sous son nom, allant jusqu’à voir réaliser son portrait par le peintre qu’il invente, après avoir préfacé un catalogue pour son exposition. Mise en abîme technique, très Renaissance, époque d’ailleurs où, selon lui, l’art a quitté l’artisanat pour devenir industrie avec les ateliers des peintres célèbres. Il invite aussi Frédéric Beigbeder, son éditrice Teresa Cremisi et un certain nombre d’autres connus dont le sel nous échappe, ne passant pas notre temps devant la télé. Ils se reconnaîtront. Sans oublier les haines houellebecquiennes pour les journaleux « Comment est-ce que vous voudriez rencontrer quelqu’un qui travaille pour Marianne ou Le Parisien libéré sans être pris d’une envie de dégueuler immédiate ? » (p.147), ou du NouvelObs « les trous du cul de la place parisienne » (p.315), les « masochistes hargneux » de l’ultra-gauche (p.397), les ruraux de la France profonde « inhospitaliers, agressifs et stupides » (p.407) et l’ignare Pépita Bourguignon, chef de rubrique arts au journal Le Monde.

Tant d’ennemis ne peuvent que lui nuire. Dès la page 276 se noue une intrigue policière avec mise en scène de son assassinat en 2016 [Beigbeder a 51 ans]. Il est dans sa maison d’enfance où il s’est replié en cocon, n’ayant plus rien à dire au monde dont il se fout. Son village, Souppes dans le Loiret, est une reconstitution Potemkine du bon vieil autrefois par des urbains riches et intellos qui ont même nommé une rue Martin Heidegger et un rond-point qui ne mène nulle part Emmanuel Kant (p.280) ! L’intrigue est faible, le meurtre rituel sans objet, comme une dérision de plus d’un serial killer français (donc impuissant à œuvrer dans le lyrisme américain ?).

Écrit en chronique détachée, le bec acéré et le nihilisme réjoui, ‘La tarte et l’écritoire’ est un roman d’aujourd’hui, plus intéressant que beaucoup, qui a l’immense mérite de résumer tout Houellebecq depuis les origines. Qu’on se le lise !

Michel Houellebecq, La carte et le territoire, juillet 2010, Flammarion, 428 pages, Prix Goncourt 2010, €20.90

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Économie 2011 : comment la voyez-vous ?

Article repris par Medium4You.

Peu lisible : la crise est structurelle mais les mesures prises sont conjoncturelles. Tout ce qui était de règle auparavant a été utilisé : soulagement du crédit par la baisse des taux, soutien à la consommation par la relance budgétaire et fiscale, relance des exportations par l’affaiblissement de la devise – jusqu’au soutien aux banques pour garantir le système du crédit. Mais la reprise est molle, butant sur la montagne de dettes des ménages aux États-Unis, des États en Europe, et des monceaux de dollars dévalués dans les fonds souverains.

La relance montre ses limites, le relais doit être pris par la société. Mais elle est vieillissante en Occident et ce n’est pas en repoussant l’âge de la retraite que l’on crée ex-nihilo des emplois. Les banques centrales s’essaient aux mesures « non conventionnelles ». L’assouplissement quantitatif (Quantitative Easing) consiste à racheter des dettes d’États ou d’entreprises pour les porter à échéance, injectant ainsi du crédit directement sur les marchés. Mais nul ne connaît les limites d’une telle politique, ni son efficacité. Chacun avance en tâtonnant par essais et erreurs. De quoi affoler la volatilité des marchés. Est-on assez assuré de l’avenir pour investir ?

Qui croit vraiment à « la reprise » ? Les spécialistes doutent de la capacité de certains États à rembourser leur dette, les mettant sous pression pour se refinancer. Les économistes doutent de l’intérêt des entreprises à investir et à embaucher, tant la demande manque alors que l’offre des pays émergents est férocement concurrentielle. Les sociologues notent le désarroi croissant de la population qui craint pour son emploi, pour ses enfants, pour sa retraite et sa santé. Le populisme agite la politique à grands coups de yakas, ciblant les nomades refusant le travail, les assistés perpétuels, les immigrés délinquants, les Chinois retors, appelant à la fermeté, aux contrôles, au protectionnisme. Le pouvoir, lui, navigue à vue, sans boussole ni projet autre que durer – donc faire des économies après une génération de gabegie. Il n’y a que l’Allemagne qui tire son épingle du jeu, mais ses exportations vont surtout au reste de l’Europe : que seront-elles si ce reste s’effondre ? Est-ce que gagner du temps suffit pour retrouver la croissance d’avant ?

Milton Friedman, le monétariste, ne croyait pas à l’euro. Ni à sa naissance, ni à sa subsistance. En cause, l’absence de zone unie, de compensation entre régions monétaires restées États-nations jalousement indépendants. Pas de politique unifiée, ni de coordination économique, ni de convergence fiscale, ni de langue et pratiques communes notamment pour le travail… Ni même de culture ou même de sentiment d’appartenance dans ce caravansérail ouvert à tous les vents où chacun est bienvenu s’il adopte le droit communautaire ! L’Europe sans frontières est inefficace. Sans prise en compte des intérêts concrets, point de salut. Les Chinois veulent « aider », est-ce que l’Europe va devenir vassale de la Chine après l’avoir été des États-Unis ?

Les boursiers ont beau affirmer que 2011 est l’année du rebond, leur unanimité est suspecte. Ont-ils assez menti aux épargnants ces dernières années… Le premier trimestre devrait être bon, comme d’habitude aux États-Unis, mais ensuite ? Le chômage lourd ne se résorbe pas, le cycle des affaires ne devrait reprendre qu’en 2012, l’immobilier américain reste en berne, la réglementation des banques trop timide, les perspectives sur l’énergie sombre. Il n’y a que les pays émergents où l’essor continue. Les entreprises occidentales qui y vendent sont florissantes. Justement, pourquoi iraient-elles investir en Europe ou aux États-Unis alors que le marché est en Chine, en Inde, au Brésil ? En conséquence, pourquoi voulez-vous que la consommation reparte dans les vieux pays ? Est-ce que tout gain doit être dépensé plutôt qu’épargné au cas où ?

En Europe, et en France plus qu’ailleurs, les épargnants fuient les banques et les marchés financiers. Ils préfèrent l’immobilier ou la terre qui ont l’avantage d’être des biens réels, protégés de l’inflation inévitable, à l’abri des faillites bancaires, des fluctuations des actions et des risques de défaut des obligations. L’assurance-vie a encore les faveurs parce que les assureurs ne sont pas des banquiers et qu’il y a un attrait fiscal pour la transmission. Les plus riches achètent de l’or physique, des tableaux reconnus et prennent des participations dans des entreprises.

Tour de vis fiscal, chômage persistant, scandales affairistes à répétition, remise en jeu politique en 2012 en France comme aux États-Unis – pourquoi voudriez-vous que 2011 soit une « bonne » année économique ?

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Le Clézio, Désert

Nul doute qu’il ne faille aller au désert pour apprécier ce long roman. J’en avais gardé un souvenir ému, notamment du petit berger muet Hartani, un personnage pourtant secondaire. A la relecture, 20 ans après, je n’ai pas retrouvé la fraîcheur du moment. Il faut dire que les années 1970 s’éloignent et que le style Le Clézio est furieusement daté.

On retrouve, ici comme ailleurs, l’opposition caricaturale entre passé mythique et présent trivial, vie traditionnelle en accord avec la nature et civilisation exploiteuse mortifère, enfants et adultes. Tout ce qui sonnait haut et fort dans les années qui ont suivi Mai 68 et qui, aujourd’hui, sonne quelque peu outré et immature. Le parti pris binaire de l’auteur a vieilli, sa culpabilité d’homme blanc hérisse, sa légende d’un âge d’or nomade des Touaregs brisé par l’arrivée des Chrétiens pour raisons financières ne résiste pas à l’analyse historique. Pourquoi n’évoque-t-il pas les maladies du désert, ces vieux et ces enfants qu’on laissait mourir, ces razzias sur les agriculteurs pauvres mais sédentaires, l’esclavage des Noirs harratines ? Il ne s’agit pas de défendre « la colonisation », mais de ne pas tomber dans la culpabilité automatique, ni dans la mythification d’un passé « littéraire ».

Donc je suis partagé sur ce roman, ne le préférant pas à tous les autres dans l’œuvre de Le Clézio. « Le chercheur d’or », à mon sens, sonne plus authentique. La quarantaine dans les années 70, moment de l’écriture de ‘Désert’, Jean Marie Gustave n’était manifestement « pas fini ». Son enfance errante et sans père l’a marqué plus qu’on ne le croit. Avez-vous noté que les ‘pères’ disparaissent très vite de ses histoires, y compris dans ‘Désert’ ? Le père du petit Nour, pourtant pieux et guide de caravane, l’abandonne à son destin à l’issue de la marche du cheick ; le père de Lalla disparaît tôt de sa vie ; celui de son enfant, le berger muet Hartani, s’est perdu dans les sables du désert… Les jeunes sont livrés à eux-mêmes, vivent entre eux et découvrent tout seul un « autre monde » que celui des adultes. Un monde non conventionnel, pas forcément meilleur. Telle était bien la Quête immature des années 70.

Le roman fait s’entrelacer les histoires de Nour, jeune Touareg 1910, et de Lalla, sa jeune descendante 1970. Le passé bien sûr, chez Le Clézio, est beau et tragique, le présent ne peut être que sordide et dramatique. Le Clézio ne peut développer sa veine littéraire que dans l’ailleurs. Hier les Blancs ont envahi le désert pour éradiquer les bandes de rezzous irréductibles, aujourd’hui les Blancs exploitent les Nordaf’ sur les chantiers de métropole ou dans des hôtels borgnes. A croire que la vie d’avant était ‘bien’ et la vie d’aujourd’hui ‘mal’ – position réactionnaire s’il en est… Même si elle paraît pré-écologiste, avec le recul des années. Le désert ? « Mais c’était le seul, le dernier pays libre peut-être, le pays où les lois des hommes n’avaient plus d’importance » p.14. Cette mer terrestre a séduit l’auteur, exilé permanent, comme les vagues le séduisent par leur perpétuel mouvement. « Dès la première minute de leur vie, les hommes appartenaient à l’étendue sans limites, au sable, aux chardons, aux serpents, aux rats, au vent surtout, car c’était leur véritable famille » p.25. Le désert dépouille, il rend vrai, réduit à l’authentique : « Les petites filles (…) apprenaient les gestes sans fin de la vie. (…) Les garçons apprenaient à marcher, à parler, à chasser et à combattre, simplement pour apprendre à mourir sur le sable » p.25. On le voit, nous sommes loin du ‘lire, écrire, compter’ de la civilisation défendue par les profs laïcs !

Nour, gamin non pubère, suit la longue marche de sa tribu de Smara à Tiznit pour échapper aux soldats chrétiens comme aux nomades qui ont fait allégeance et fantasment sur des terres où s’établir. Le cheikh Ma El Aïnine qui la mène, un saint homme qui guérit par imposition des mains et avec l’aide d’Allah, est peu à peu abandonné de ses fils et de ses fidèles ; il ne peut rien contre la marche de l’histoire. Nour échoue sur la côte, au débouché du fleuve Souss, proche d’Agadir. C’est là sans doute qu’il fonde une famille avant de s’en retourner peut-être au désert, le roman se contente de le suggérer. C’est à cet endroit, devenu bidonville et appelé « la Cité », que Lalla, sa probable petite-fille, connaît les premiers émois de la puberté avec El Hartani, jeune berger muet abandonné un jour par un Homme Bleu à la fontaine. Le gamin connaît les secrets des rochers et des bêtes. Il lui fera un petit, lors d’une tentative de fuite alors que Lalla allait être mariée de force à 15 ans, selon la coutume arabe. Ils filent tous deux au désert, ce grand vortex qui attire et ne rend plus. Lalla sera sauvée (ellipse de l’auteur qui ne nous en dit rien). Confiée à « la Croix Rouge internationale » (pleine de bonnes intentions « civilisatrices »), elle sera débarquée à Marseille (haut lieu de civilisation comme chacun sait). Enceinte du berger à peine adolescent, Lalla voudra travailler pour être indépendante. Elle évitera la facilité de la prostitution pour nettoyer un hôtel borgne. A 17 ans, elle fera des rencontres dérisoires, des pauvres comme elle, tele Radicz, le gitan vierge de 14 ans.

Ces dizaines de pages misérabilistes étaient bien dans le paysage sentimental de la lutte des classes années 70 ; elles se sont beaucoup usées. Un photographe qui aime sa beauté sauvage fera de Lalla une cover-girl presque célèbre. Cela ne lui tourne en rien la tête, elle n’est définitivement pas de « la » civilisation. Mais elle gagne ainsi de quoi retourner « au pays » pour mettre au monde son enfant toute seule, un jour à l’aube, entre la mer et le désert. L’auteur ne nous dit pas s’il est fille ou garçon – exprès.

Malgré le sacrifice aux modes de son temps, ce roman est un hymne au désert, cette grande solitude où chacun se retrouve face à lui-même. « Là, dans le pays du grand désert, le ciel est immense, l’horizon n’a pas de fin, car il n’y a rien qui arrête la vue. Le désert est comme la mer, avec les vagues du vent sur le sable dur, avec l’écume des broussailles roulantes, avec les pierres plates, les taches de lichen et les plaques de sel, et l’ombre noire qui creuse ses trous quand le soleil approche de la terre » p.180. L’entrelacement du passé et du présent est une technique efficace qui rend sa fierté mythique à ce qui pourrait paraître pauvre dans le contemporain. Les histoires particulières de Nour, de Lalla, d’El Hartani et de Radicz apparaissent comme un destin dans le grand Tout. Reste enfin que Le Clézio a une capacité d’empathie particulière, qui lui permet de se mettre dans la peau de ses personnages, fussent-ils les plus éloignés de sa propre culture. Et que c’est peut-être pour cela qu’il continue de séduire, malgré ses états d’âme trop datés.

Mais si vous voulez en savourer l’essence, lisez-le au désert, quand il n’y a rien autour de vous, rien que le ciel et le sable, et le vent qui passe. Là, l’humain prend toute son importance et le sentimentalisme vieilli passe mieux.

Le Clézio, Désert, 1980 Folio, 439 pages 7.31€

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Contre le Front national

« Qu’est ce qui justifie un tel mépris de ce parti, de ces militants ? C’est ça la vraie question de fond ! » Tel est le récent cri du cœur d’un jeune tenté par l’extrémisme lepénien. Cette interpellation est juste, il nous faut y répondre. Il n’y a de tabous que pour les croyants ou pour ceux qui ne savent pas quoi dire.

Marine n’est pas Martine, elle ne prend pas le ‘t’, mais elle en a le caporalisme. Elle proclame la priorité à la nation, État fort et protectionnisme. Cela veut dire abandonner l’euro, quitter l’Europe et autoriser (comme la Fed) la Banque de France à créer de la monnaie sur demande du gouvernement (« sortir de la loi de 1973 »). Les ennemis sont imaginés (version Épinal) et amplifiés par la propagande pour souder les militants. Ils sont clairement identifiés : le mondialisme (américain), l’islamisme (arabe) et les financiers (évidemment juifs, mais c’est subliminal).

Politiquement, les « totalitarismes » désignés par le Front national sont des idéologies cosmopolites issues des Lumières, de libérales à libertaires. Ces mauvaises idées voudraient débiliter l’identité française (essentielle, pas historique) pour la métisser d’immoralisme (mai 68), d’intolérance islamiste, de petits compromis marchands et d’allégeance à la toute-puissante Amérique du melting pot racial. Ces contraintes s’appellent donc traités européens, marchés financiers, euro, OTAN, world culture (Disney, Coca, McDo, rock, Hollywood…). Comme chez Orwell, « la liberté c’est la contrainte » ; dénoncer les traités et la coopération avec les autres nous laissera seuls – donc soumis à l’État total (vieux rêve fasciste issu des César romains, du Pape catholique et de la monarchie absolue louisquatorzienne). Le FN incarne une volonté collective de discipline dont la vertu s’incarne dans un chef. Il s’agit de substituer à la stagnation parlementaire, qui fait alterner le pouvoir d’une clientèle à l’autre, un destin de peuple homogène dont l’État est l’instrument. Tel était le fascisme mussolinien, tel reste le Front national français.

Économiquement, le prix Nobel d’économie français Maurice Allais est récupéré. « Les trois grands économistes qui m’ont de loin le plus influencé », disait-il, sont Léon Walras, Vilfredo Pareto et Irving Fisher. Lui qui se disait ‘libéral socialiste’ qu’a-t-il à voir avec le Front national ? Il a prôné une certaine forme de protectionnisme, a eu des doutes sur l’euro et préférait un jacobinisme tempéré et une confédération d’États plutôt qu’une Union européenne. Mais il était libéral – non par idéologie mais par rigueur scientifique. Il préférait nettement le marché à l’arbitraire inefficace du Plan des technocrates. Il a condamné les dévaluations politiques et la démagogie fiscale. Or le jeu de l’économie n’existe pas dans l’État organique : tout est soumis à la politique donc au parti au pouvoir. Quand il n’existe plus de traités, de Banque centrale indépendante et de contrats internationaux, tout passe par l’État, qui décide de tout.

Socialement, le Front national réunit les aigris. Les petits commerçants effarés de la concurrence des grandes surfaces, les petits agriculteurs exploités par la grande distribution, les petit-bourgeois effrayés par la petite délinquance, les plus de 65 ans angoissés par les incivilités, les 16-24 ans en concurrence pour les postes peu qualifiés, les redressés du fisc et les recalés des prêts bancaires. En bref tous ceux qui se sentent déclassés ou menacés dans leur existence péniblement acquise, ou à l’avenir incertain parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi. Le fond culturel du FN fait de l’homme un sauvage qu’il s’agit de discipliner par la contrainte collective pour lui faire servir le Peuple incarné dans l’État. La civilisation et son processus social n’est qu’hypocrisie, seuls comptent les rapports de force. Les fascistes sont des petit-bourgeois sérieux, durs à la peine.

En termes d’image de soi, chacun se compare à ses pairs et aux groupes sociaux immédiatement inférieurs. Il s’agit de se valoriser aux yeux des semblables et de se sentir légitime aux yeux des immédiatement inférieurs. C’est là où la haine des racailles, la peur des banlieues et l’alarme islamiste entonnent les trompettes populistes. Tout tourne autour, revient sans cesse à ces faits sociaux bruts. Ce sont de vraies questions, mais elles sont de société et de culture avant d’être ethniques. Il n’existe aucune « race gauloise », la France s’est peuplée de divers apports aussi bien germains que latins, celtes que vikings, avec nombre d’apports italiens, espagnols, polonais, russes, allemands et autres dès avant le XIXe siècle.

A ces interrogations légitimes sur l’identité, l’ascension sociale et l’avenir culturel, les élites bobos n’apportent pas de réponses. Elles vivent en ghetto, s’auto-congratulent dans les médias, font snobisme de l’existence jet-set et de l’art contemporain comme placement, méprisent les bons vieux auteurs littéraires, les chansons ou les peintres ‘pompiers’, dédaignent même de parler français au profit des anglicismes. En bref tout ce qu’aime bien le populaire. La bourgeoisie mêle la politique et les affaires et se reproduit en vase clos, écoles privées, lycées et prépas élitistes, grandes écoles et rallyes réservés. Mais les réponses du Front national sont simplistes : repli sur soi, xénophobie, protectionnisme, sortie de l’euro, les étrangers dehors…

La différence avec l’autre souverainisme, celui de De Gaulle saute aux yeux : le général déclarait Français tous ceux qui bâtissent la France debout, sans exclusive d’origines ; il avait pour ambition d’adapter la France au monde et pas de la replier sur son passé. Pour cela, il considérait le temps long et la géopolitique : le savoir-faire français (qu’il appelait la grandeur, on dit aujourd’hui les avantages compétitifs) et l’Europe de l’Atlantique à l’Oural dans un monde multipolaire.

Le Front national préfère une France du Maréchal où seule la terre ne ment pas (tous les autres investissements sont ploutocrates ou pire… juifs ! ce bouc émissaire de tous les maux). Des frontières hérissées de flics anti-immigrés, anti-capitaux et anti-marchandises chinoises, un ministère de l’Intérieur hypertrophié, des interdits partout et le triomphe de la Morale. Ce serait le retour à l’Ancien régime, si cher à ceux qui n’ont jamais accepté la révolution française. Or la France a un double héritage que tout patriote ne peut que prendre tel qu’il lui est transmis parce qu’il vit en 2010 et pas en 1780. Selon le mot de l’historien, le Français véritable « vibre au sacre de Reims comme à la fête de la Fédération ». Il y a d’autres réponses que celles du Front national aux vraies questions qui taraudent le populaire.

Il faut lire le ‘Gilles’ de Drieu la Rochelle, le ‘Qu’est-ce que le fascisme’ de Maurice Bardèche et les mémoires d’Albert Speer ‘Au cœur du Troisième Reich’ pour comprendre le conservatisme foncier de ce courant de droite qui se dit « révolutionnaire ». Leur révolution n’est pas celle des Lumières mais celle des astres. Nous sommes dans le 360° : hantise de la souillure, obsession purificatrice, retour aux origines fantasmées, régression foetale, éternel retour du même, rencogné sur le cocon social-national. Surtout pas de progrès mais l’essence des choses, l’inné des êtres et les ordres professionnels figés, au service d’un État total.

C’est ça la politique, rien à voir avec l’objectivité, la science, la vérité ou même le bon sens. Nous ne vivons tout simplement pas dans le même monde.

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Albert Camus fustige la France haineuse

Dans son avant-propos de 1958 à ses ‘Chroniques algériennes – Actuelles III’, Albert Camus n’évoque pas seulement le climat délétère de la période. Il généralise un tempérament français depuis la Révolution et peut-être même d’avant.

Il évoque « une France déjà empoisonnée par les haines et les sectes. Il y a en effet une méchanceté française à laquelle je ne veux rien ajouter. (…) Depuis vingt ans, particulièrement, on déteste à ce point, chez nous, l’adversaire politique qu’on finit par tout lui préférer, et jusqu’à la dictature étrangère. Les Français ne se lassent pas apparemment de ces jeux mortels. Ils sont bien ce peuple singulier qui, selon Custine, se peindrait en laid plutôt que de se laisser oublier. Mais si leur pays disparaissait, il serait oublié, de quelque façon qu’on l’ait maquillé et, dans une nation asservie, nous n’aurions même plus la liberté de nous insulter. »

C’était avant guerre l’apanage de la droite que de fustiger la république et le parlementarisme. Plutôt Hitler que Blum ! La haine contre les partageux était plus forte que le patriotisme, aboutissant à la Collaboration et aux dénonciations de clocher par millier auprès de la Gestapo.

Après la guerre, ce fut l’apanage de la gauche que de fustiger le régime impuissant et son libéralisme. L’œil de Moscou était le phare universel de la pensée et les Français adorent se vautrer au pied de l’universel, croyant ainsi exister. Plutôt rouges que mort ! La haine de l’Amérique était plus forte que le patriotisme, aboutissant à ces trahisons de militants scientifiques ou diplomates au profit de l’URSS, à ces trahisons culturelles au profit de la Chine maoïste et à ce terrorisme d’extrême gauche que Sartre a su heureusement limiter.

Tous ces révolutionnaires qui veulent changer le monde faute de pouvoir se changer soi, tous ces aigris, emplis de ressentiment contre la mère patrie et l’autorité du père, « savez-vous ce qui les explique » demande Camus ? Dans son adaptation théâtrale du roman de Dostoïevski ‘Les Possédés’, il proclame : « La haine. Oui. Ils haïssent leur pays. Ils seraient les premiers à être terriblement malheureux si leur pays pouvait tout à coup être réformé, s’il devenait extraordinairement prospère et heureux. Ils n’auraient plus personne sur qui cracher » (I, 3).

La haine. Ce fut récemment un film de Mathieu Kassowitz sur la banlieue. C’est le ressort de la gauche anti, forcément anti. Tous ceux qui vouent une haine viscérale à tout ce que représente Sarkozy, mais qui trouveraient aussi bien à haïr n’importe qui du moment qu’il ne chante pas avec eux. La haine entre Martine et Ségolène, Laurent et François, Benoit et Dominique. Sans parler du Mélenchon qui hait les élites, l’Europe et le monde entier converti au capitalisme. Ou Besancenot, ou Le Pen, ou Villiers, ou Dupont-Aignan ou Villepin. Tous ces politiciens se haïssent entre eux, ils se font de l’ombre, ils haïssent le peuple qui les boude, versatile, et les élites qui les snobent et ne les reconnaissent pas.

La haine : c’est cela la politique en France. L’instinct vil qui jalouse, la passion colérique qui veut détruire, la raison froide qui manipule.

La haine issue du ressentiment, ce ressort mortifère qui était pour Nietzsche la seule énergie des esclaves et, pour Freud, la passion de mort des impuissants.

Rares sont les politiciens français qui veulent la grandeur du pays et le bonheur des gens. Ce pourquoi de Gaulle est un souvenir nostalgique, comme Mendès-France.

Albert Camus, Chroniques algériennes 1939-58, Folio, 2002, 6.93€

Albert Camus, Œuvres complètes 1957-59, Pléiade t. IV, 2008

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