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Claudie Gallay, Les Déferlantes

Le roman populaire a ses lettres de noblesse, que l’on pense aux ‘Misérables’ du ViH ou aux ‘Mystères de Paris’ du père Eugène. ‘Les Déferlantes’ sont de cette veine : il s’agit d’un bon roman populaire d’aujourd’hui dans lignée de Bernard Clavel.

Les ingrédients d’un tel succès sont :

• la longueur du livre qui permet d’apprivoiser les personnages ;

• les chapitres courts qui apportent chacun quelque chose comme dans une intrigue policière ;

• un mystère qui peu à peu se dévoile (on comprend avant la fin mais ce n’est pas grave) ;

• un décor intemporel qui fait peur : au XIXè siècle « la ville », aujourd’hui « la campagne » – on n’a plus l’habitude de ce désert sentimental et relationnel ;

• les instincts, les passions et les idées qui surgissent comme toujours – mais se débattent dans les pauvres crânes limités des êtres.

‘Les Déferlantes’ commence un jour de tempête où une tôle frôle la narratrice, se contentant de lui écorcher la joue. La crise fait surgir un mystérieux Lambert venu d’ailleurs qui erre sur la digue et interroge les gens, est-il déjà venu ? La narratrice est appelée la Griffue parce qu’elle habite une masure au bord des déferlantes – pas normale, donc. Elle compte les oiseaux, vient de la ville mais s’est fondue dans le paysage, bien que couve en elle ce manque de Lui, amant aimé trop tôt disparu. Raphaël, le sculpteur possédé du manque, cherche à le combler pour en saisir la jouissance dans des œuvres torturées qui vous prennent à la gorge, il sera bientôt reconnu. Sa sœur Morgane, désormais trente ans, erre de garçon en garçon sans jamais se fixer, hébétée du manque parental lié à son enfance de fonctionnaires bobos. Lili la tenancière de bar a manqué de père, lui-même marié sans amour alors qu’une autre avait son cœur mais que la pression sociale a empêché d’épouser. Nan, son élue, a vu sa famille sombrer d’un coup lors d’un naufrage quand elle avait huit ans, elle a toujours manqué d’amour, vide d’enfants, esseulée.

Le Cotentin des villages est un monde d’entre-deux, terre/mer, passé/présent, réel/fantastique. Les personnages de ‘La Déferlante’ sont des gens du vide, accrochés à nulle part, un trou perpétuel en eux qui les fait se mouvoir, s’attirer et se haïr.

Durant la cicatrisation de l’écorchure de tôle, les événements vont bouleverser l’existence de tous avant de guérir eux aussi. L’auteur observe en éthologue la vie des bêtes, sa narratrice erre sur les falaises de la Hague en Cotentin pour compter les oiseaux. Cette position de base lui permet de voir la vie des sales bêtes que sont les humains, hommes, femmes et enfants. Car nous sommes loin de l’idéalisme bobo du tout le monde il est beau et gentil :

  • la campagne, c’est dur ; la mer, ça tue ;
  • la nature c’est baiser, se haïr, s’aimer;
  • les oiseaux, tous d’instinct, sont parfois plus humains que ces animaux que sont les hommes; les chats donnent plus d’affection que les femmes ; les vaches vêlent mieux que les travailleuses et s’occupent mieux de leurs petits que les hommes…

Heureusement, les humains interagissent les uns sur les autres dans l’engrenage du mal comme du bien. C’est toute la société superstitieuse des campagnes qui a isolé Nan dans le deuil perpétuel, regardant d’un sale œil ses velléités de se lier ou de se marier. La société des campagnes, païenne, bêtasse et accrochée au qu’en-dira-t-on, a forgé un destin… Un jour de grand vent jadis, le phare s’est éteint et un voilier à chaviré. Seuls deux corps ont été repêchés, le dernier enfant du couple de plaisanciers a disparu.

Tout le monde sait pourquoi le phare s’est éteint et personne ne dit rien. Pas plus au frère survivant qui n’était pas parti en mer. La société est un destin, donc un non-dit. Personne ne réfléchit sur les conséquences, préférant se garder du regard des autres. Dès lors, le drame devient tragédie, écrite depuis les premiers temps du monde. La bêtise, l’inconscience, créent des événements qui s’enchaînent jusqu’à ce qu’une « crise » – ici la tempête – ne viennent dénouer les fils tendus au paroxysme. Nan la folle qui cherche toujours ses disparus reconnaît quelqu’un. Est-ce vraiment folie ? Et de fil en aiguille, la tapisserie s’anime. Jusqu’à l’apothéose finale, lentement mais habilement amenée.

Il y aura un dénouement. Il sera moral, il apaisera les malades et élèvera les gens vers une certaine spiritualité. C’est cela aussi qui fait un roman populaire, cette leçon que le destin peut se renverser sur l’initiative de quelques plus curieux ou plus courageux, ceux qui n’acceptent pas les choses telles qu’elles sont.

Chapitres courts, très courts, langage direct et familier, très familier, sentiments au ras des tripes sans jamais s’étendre par peur de lasser ou par limitation intellectuelle des personnages – le roman est très bien fait. Réussi. Un bon roman populaire dont je me suis délecté !

Claudie Gallay, Les Déferlantes, 2008, poche J’ai lu mai 2010, 539 pages, 7.60€ – Grand prix des lectrices de ‘Elle’ !

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Albert Camus le Méditerranéen

A plusieurs reprises Albert Camus s’est affirmé porteur d’une culture « méditerranéenne » opposée à la culture « du nord ». Il s’est voulu héritier des Grecs, lucide, clair et populaire, contre les brumes jargonnantes et élitiste de « l’idéologie allemande ». Dans ‘L’exil d’Hélène’, texte qu’il date de 1948 et paru dans le recueil d’essais ‘L’été’, il précise cette appartenance.

La pensée méditerranéenne est celle du soleil. Son tragique est celui du soir où « monte alors une plénitude angoissée ». Le soir qui masque la beauté dans l’obscurité. Qu’est-ce que la beauté ? C’est le sens clair des proportions et des limites, une harmonie. « La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. » Il oppose cette paix avec le monde à l’inquiétude névrosée de la pensée d’Europe du nord, cette maniaquerie obsessionnelle en quête de « la totalité », d’empire absolu de la raison sur les choses.

Camus limite le nord européen aux penseurs allemands du XIXe. On peut trouver pourtant dans les sagas scandinaves un bon reflet de ce qu’il appelle la pensée grecque : l’amour tragique de la vie, le souci de l’équité et des libertés, le débat au parlement, l’exil plutôt que la condamnation à mort. A l’inverse, nombre de cultures méditerranéennes aliènent leur existence à un Dieu jaloux ou à un Livre prophétique, ne vivant que pour le Salut dans l’obéissance absolue au Texte. Prenons donc l’antinomie camusienne entre Méditerranée et Nord pour ce qu’elle est : une abstraction, un ideal-type.

La justice, pour les Grecs, est une balance qui équilibre ; la limite d’un plateau est toujours le poids de l’autre plateau : pour les hommes, la liberté commence où s’arrête celle des autres. Dans l’idéologie allemande (hégélienne issue de la platonicienne), au contraire, la Justice doit être absolue, « totale » – ou elle n’est pas. Tout compromis est inéquitable, même s’il est provisoire. On ne vit que dans l’éternel immédiat et l’absolu pour toujours. Le nord préfère la puissance (Hegel, Marx) à l’aveu méditerranéen qu’on ne sait pas tout (Socrate). La maîtrise du ciel et de la terre par la raison a déplacé les bornes, tout est vide hors le raisonnement – même l’énergie de vivre. On ne fait plus d’enfant par désir mais seulement si cela ne dérange pas la carrière et en sachant combien ça coûte.  « Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté ». Telle est la conscience des villes.

« C’est le christianisme qui a commencé de substituer à la contemplation du monde la tragédie de l’âme. » Le monde est beau, ici et maintenant. Les eschatologies religieuses ou laïques méprisent ce monde-ci et le maintenant : ils le voient comme ces ombres sur les murs de la caverne. Ils veulent le changer, ils désirent une autre vie dans l’au-delà de la caverne ou dans l’avenir radieux, forcément radieux. « Tandis que les Grecs donnaient à la volonté les bornes de la raison, nous avons mis pour finir l’élan de la volonté au cœur de la raison, qui en est devenue meurtrière. » Ce ne sont ni l’industrie des chambres à gaz, ni l’organisation bureaucratique contraignante du socialisme « réel », ni la science appliquée à Hiroshima, ni l’explosion des subprimes qui le démentiront… Seul le rationnel est réel, disait l’autre, mais quand le réel se borne au rationalisme, il délire dans l’ivresse logique du docteur Folamour ! « Les Grecs n’ont jamais dit que la limite ne pouvait être franchie. Ils ont dit qu’elle existait et que celui-là était frappé sans merci qui osait la dépasser. Rien dans l’histoire d’aujourd’hui ne peut les contredire. »

Les adeptes de la Raison pure, ceux qui veulent transformer le monde faute de le comprendre sont des tyrans dangereux. « L’esprit historique et l’artiste veulent tous deux refaire le monde. Mais l’artiste, par une obligation de sa nature, connaît ses limites que l’esprit historique méconnaît. C’est pourquoi la fin de ce dernier est la tyrannie tandis que la passion du premier est la liberté. » Camus rejoint Nietzsche du côté des artistes, des créateurs de monde – à l’opposé de Marx héritier de Hegel et de sa pesante prophétie de l’Histoire, trop contente d’elle-même. « L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. »

Camus conclut – prophétique dès 1948 ! : « D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. »

Nous avons nous-même trop de respect des êtres pour suivre les inquisiteurs.

Albert Camus, Noces suivi de l’Eté, 1938, Folio €5.41

Albert Camus, Oeuvres complètes tome 3 Pléiade, 2009 

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John Connolly, L’empreinte des amants

Où l’on retrouve Charlie Parker. Non pas le jazzman bien connu mais le détective privé de Connolly, irlandais comme lui. Cette enquête très spéciale met en musique la vie même de Charlie. « On » lui en veut, il ne sait pourquoi ; « on » le protège aussi, mais il s’agit d’une autre entité indéfinie. Un journaliste veut écrire un livre sur ses enquêtes bien sanglantes, Charlie refuse, autant s’en charger soi-même quand le quotidien devient incompréhensible.

Tout remonte au suicide de son père, un policier du NYPD, après qu’il ait abattu deux adolescents. C’étaient un garçon et une fille presque du même âge que son fils. Charlie avait quinze ans et n’a jamais compris pourquoi le père avait tiré – c’était la première fois qu’il abattait un suspect – ni pourquoi il a mis fin à ses jours. Il va donc interroger les anciens collègues de son père et découvrir plusieurs choses. Un que tout est lié, deux que la violence qui le suit n’est pas due au hasard, trois qu’il y a plus de chose sur la terre et dans le ciel que ne peut en comprendre toute notre philosophie.

Ne dévoilons pas l’histoire. Disons qu’elle frise le fantastique et qu’elle fait appel aux mythes américains par excellence que sont le démonisme avant christianisme, la possession, la jeunesse dévoyée, l’éternelle lutte policière contre le mal. Surgit un rabbin, dont on peut se demander pourquoi il intervient dans ce milieu irlandais catholique.

C’est que le christianisme n’explique rien de l’avant raison humaine, rien de ces puissances créées dans le chaos primordial avant le Nouveau testament. Seule la Kabbale – selon l’idée reçue – le peut.

C’est ainsi que toutes les déviances, fussent-elles bénignes comme aujourd’hui l’homosexualité (celle d’un ancien flic nommé Jimmy), sont nécessaires à la société. « Nous présentons tous un visage au monde et en gardons un autre caché. Personne ne peut survivre autrement » p.230. Il faut y voir dans ce respect de la différence le ressort de la liberté américaine, ce qui distingue fortement ce pays de l’unanimisme citoyen et de convention sociale exigé par exemple en France. La jeunesse en Amérique peut se dévoyer mais ce n’est que provisoire… sauf si elle est possédée. La loi est alors impuissante mais il faut faire avec parce que l’on est humain, trop humain..

C’est ainsi qu’un ancien flic des flics (un bœuf-carottes dans le jargon français) expose son idée du jeu : « Parce qu’il y a une procédure à suivre. Il y a un système judiciaire. Il n’est pas parfait et ne marche pas toujours comme il devrait, mais c’est le meilleur que nous ayons. Et quiconque – quiconque – se met en-dehors de ce système pour s’ériger en juge, jury et bourreau est un ennemi de ce système. (…) On ne peut pas faire le mal au nom d’un plus grand bien, parce que le bien en pâtit. Il est corrompu et pollué par ce qui a été fait en son nom » p.207.

Parker le chasseur du mal n’est pas ainsi parce que sa vie fut violente (suicide de son père, mort de sa femme égorgée et de sa petite fille). La vengeance n’est qu’un but immédiat qui peut détruire un être. Charlie « ne se détournait pas facilement de la souffrance des autres (…) Il était tourmenté par l’empathie. Plus que cela, il était devenu un aimant pour le mal » p.287.

Privé de sa licence de détective au début de l’intrigue, la récupérant à la fin, Charlie Parker vit cette aventure comme une parenthèse sur les thrillers d’action qui ont précédés et qui suivront. Mais ce n’est pas pour cela qu’il ne se passe rien, au contraire ! L’action est prétexte d’entrer plus avant dans le personnage. Nous sentons sa profondeur. Est-ce un hasard si ce tome est le septième de la série écrite par l’auteur ? Comme Dieu, il s’est arrêté le septième jour pour contempler son œuvre. Et il vit que cela était bien…

John Connolly, L’empreinte des amants (The Lovers), 2009, Pocket avril 2011, 442 pages, €7.03

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Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band

Seuls les amoureux de Céline se pâmeront sur ce roman inachevé, touffu et délirant. Je l’ai trouvé plein de longueurs, d’invraisemblances grotesques, de verve archaïque vautrée dans le popu complaisant. Il y a de belles trouvailles (j’en ai relevé ci-après) mais engluées dans le trop-plein. Céline, qui connaît bien l’anglais, joue sur le mot ‘band’ pour signifier qu’il est emberlificoté dans son destin, parmi les autres, dans ce milieu qu’il aime et déteste à la fois. Band est le lien, la bande, la troupe, la fanfare, l’orchestre – mais aussi bander à la française. Il y a de tout ça dans ce machin de 676 pages Pléiade, sans les appendices inachevés ! Rendons hommage au travail d’édition d’Henri Godard, pas facile avec ses manuscrits dispersés, son argot vieilli et ses allusions perdues.

Nous sommes en 1916, Destouches continue de broder sur son histoire personnelle. Blessé en 1914, réformé à 80%, il a 20 ans et tente à Londres de commencer une existence jusqu’ici toujours contrainte par les parents, l’école ou l’armée. Mais il n’est bon à rien, pas même à la fidélité envers ceux qui l’aident. Il se laisse ballotter par tout ce qui survient, se monte des imaginations, va lui-même ouvrir la porte aux malotrus, se dit qu’il faudrait s’éjecter mais reste sur son cul à rien foutre. En bref le clampin puceau, incapable et impuissant. Dès lors, l’histoire manque ; la seule chose qui fait tenir ce roman est le style, toujours le même, ambiance délire, bouffées hallucinatoire,  divagations de trépané, les trois points à toutes les sauces et un vocabulaire d’arsouille. L’énormité remplace le talent. Certes, l’œuvre a été maintes fois reprise puis abandonnée, recommencée à divers stades de l’existence mouvementée de l’auteur, jamais élaguée sur le tome II, mais enfin… Quand Céline a un fil conducteur, sa verve passe bien ; quand il ne sait pas où va, ça tourne vite lancinant et lasse.

En gros, le roman veut traduire le désastre d’une existence personnelle prise dans le cataclysme d’une guerre suicide européenne. Pourquoi pas ? Mais le milieu des putes et boxons français à Londres, durant la Grande guerre, est-il bien choisi pour ce faire ? Londres est une ville où il fait bon vivre en 1916 car assez loin des champs de bataille, sauf quelques zeppelins bombardiers, et où l’on sait s’amuser. La société est restée très victorienne, l’apparence rigide masque le défoulement sans limites des passions. Ce ne sont que théâtres, bars, « musique nègre », pelotages et coups vite faits. Le War Office organise un concours du meilleur masque à gaz pour l’armée et voici Ferdinand embringué avec un faux chinois, bateleur français, pour jouer l’inventeur auprès d’un colonel à nièce.

La môme a dans les 12-13 ans, cuisses musclées sous jupette courte, beaux yeux bleu myosotis et boucles blondes. Rien de tel pour faire chavirer Céline, assez pédophile pour les petites anglaises. « Elle est trop agréable fleur ! oui fleur… je respire… bleuet !… oiseau j’ai dit… j’aime mieux oiseau… tant pis ! Je suis ensorcelé… bleuets ses yeux… une fillette… et ses jupes courtes !… » p.334. Il tente bien un vague équilibre romanesque avec la femme de son pote pseudo-chinois, Pépé, qui papouille et baisotte à bouche goulue un jeune laitier. « Et la grosse bise au petit garçon… Encore une autre ! une autre grosse bise ! dear little one !… Et que je te l’empoigne le petit bougre ! il est cajolé, trifouillé, pourléché, emmitouflé, en moins de deux ! dans les caresses ! là sur le paillasson ! là tout debout !… le poupon commissionnaire !… Ah le petit giron !… Il se tortille, il glousse de même !… ça doit pas être la première fois !… » p.302. Mais sa verve pour l’émoi adolescent, encore forte dans ‘Mort à crédit’, n’est plus là. Il l’avoue, le sexe n’a jamais été son fort : « moi surtout qui suis pas la braise, enfin du cul terriblement, je le dis tout de suite » p.570.

Il a trouvé son Alice et ses merveilles, mais sans rien de la sobriété mathématique du poète Lewis Carroll. L’ex-cavalier français, qui deviendra médecin en dispensaire, joue plutôt dans la grosse farce avec divagations enfiévrées. Pris un soir de course dans l’atmosphère effrénée d’un bar nègre avec la petite, il la voit se frotter sur les hommes, perdre sa culotte et sauter de genoux en genoux, « le cul en l’air qu’elle a tout nu » p.508. Elle est déchirée, défoncée par le rythme et les hommes, « c’est un défilé sur elle… un tzigane d’abord, puis un nègre, puis un barbu, puis un athlète (…) ils montent dessus partout à la ronde », elle est heureuse de jouir et d’en redemander, « enlacée, reniflée, pourléchée, haletante et câline, elle se tortille, elle se pâme au tapis… » p.510. Sitôt sorti dans la ruelle, il la viole illico sous la pluie à torrent, contre un mur, sa petite fée souillée. L’imagination l’enflamme, « comment elle se faisait caresser !… bourrer… farfouiller !… Ah ! pardon ! par la horde ! » p.513. Il l’agrippe, « je suis animal hop !… Y a personne !… Elle geint d’abord… puis elle miaule… je la fais sauter tellement je suis fort !… ‘Saute ! saute ! cabri !’ Je sais plus !… je la sens au bout… chaque coup elle grogne… C’est chaud au bout !… c’est chaud !… ‘Mon ange !…’ Je l’embrasse… elle me laisse… je secoue… je secoue !… » p.515. Étonnante page où l’on baise une mineure dans la littérature française. Rythme filmique, images saccadées jusqu’au spasme final, c’est prenant.

Au début de ‘Guignol’band’, Virginia a 12 ans, elle aura 16 ans dans le dernier tome dont seul le synopsis a été écrit. Effrayé par son audace provocatrice commencée durant les années folles, confronté à la chape d’ordre moral du vieux Pétain, Céline a tenté de raccrocher l’âge de 15 ans comme légal pour le mariage des filles… La voilà enceinte et lui « cloque monsieur », dit-il drôlement p.577. Il a de ces trouvailles quand il aime, Céline, parlant encore de « jardiner la nièce » p.643, ce qui est poétique.

Mais tout son bonheur ne parvient pas à coaguler. Dans ce Londres où il est poisson dans l’eau, tout ce qu’il aime lui échappe, bars, marmaille et bateaux. Les bars explosent sous les grenades de l’anarchiste juif Boro, la marmaille est pelotée, troussée et besognée – filles comme garçons -, les bateaux partent sans lui pour les Amériques… « C’était la faute de personne, chacun est fou de vivre tant qu’il peut, de tout ce qu’il possède et tout de suite, personne n’a une seconde à perdre, debout ou couché, c’est la loi du monde… » p.537.

Pourtant, comme il est beau Londres à vingt ans : « Je me souviens tout comme hier de leurs malices… de leurs espiègles farandoles le long de ces rues de détresse en ces jours de peine et de faim. Grâce soit de leur souvenir ! Frimousses mignonnes ! Lutins au fragile soleil ! Misère ! Vous vous élancerez toujours pour moi, gentiment à tourbillons, anges riants au miroir de l’âge, telles en vos ruelles autrefois dès que je fermerai les yeux… » p.106. Ou encore, bien des pages plus loin : « Mourir ainsi tout emporté de jeunesse, de joie, de marmaille ! tout le bonheur ! le bouquet de joie d’Angleterre ! si frais, si pimpant, divin ! pâquerettes et roses moustillantes ! Ah ! je m’exalte ! Ah ! je m’enivre ! » p.656. Joli, non ?

Marmaille, cuisses de nymphe, bateaux à voiles… tout ce qui danse émerveille Céline. « Il s’envolerait, c’est un oiseau, malgré les myrions de camelotes dans son ventre en bois, comble à en crever, le vent qui lui chante dans les hunes l’emporterait par la ramure, même ainsi tout sec, sans toile, il partirait, si les hommes s’acharnaient pas, le retenaient pas par cent mille cordes, souquées à rougir, il sortirait tout nu des docks, par les hauteurs, il irait se promener dans les nuages, il s’élèverait au plus haut du ciel, vive harpe aux océans d’azur, ça serait comme ça le coup d’essor, ça serait l’esprit du voyage, tout indécent, on aurait pu qu’à fermer les yeux, on serait emporté pour longtemps, on serait parti dans les espaces de la magie du sans-souci, passager des rêves du monde ! » p.672.

Ça serait… mais avec Céline le coup d’essor se ramène aux coups du sort. Jamais d’envol, sauf dans le délire. L’existence à ras de terre, toujours fourvoyée dans les ennuis, où il se met comme un niais. Le lira qui pourra, il y a tant de longueurs… Le lecteur étouffe souvent dans le galimatias, l’éructation, le flux délirant. Il aurait fallu trier, élaguer, construire. Pas eu le temps, Céline, ni le goût. Restent quelques perles – mais à dire plus qu’à lire !

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band 1 et 2 + synopsis du 3, 1944, Romans III Gallimard Pléiade, édition Henri Godard 1988, 1264 pages, €52.25

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band 1 et 2, Folio, 1989, €10.45

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Droite, gauche et guerres de religion

Article repris par Medium4You.

A chaque élection présidentielle française, la nation se déchire avec haine. Il y a ceux qui veulent tout bouleverser, batteurs d’estrades, histrions de télé ou agitateurs des mouvements sociaux. Il y a ceux qui veulent tout centraliser, technocrates avides de surveiller, politiques soucieux de contrôler, petits chefs affamés de punir. En bref les révolutionnaires et les conservateurs.

En général les révolutionnaires sont émancipateurs des individus : ils désirent libérer les hommes de leurs déterminismes sexuel, de naissance, de milieu, d’éducation, de pays – au nom de l’universel et de l’humanité.

Un peu partout les conservateurs sont ceux qui figent les individus dans des catégories, des groupes sociaux, des provinces traditionnelles – au nom du sang et du sol, de la continuité organique des générations sur une terre.

C’est ainsi que cela se passe dans le monde, y compris en Europe. Mais la France est compliquée :

  • souvent les conservateurs libèrent des attaches par libéralisme, trop souvent les révolutionnaires figent les individus dans leurs origines sociales ;
  • souvent les conservateurs sont fédéralistes, décentralisateurs, provinciaux, trop souvent les révolutionnaires sont jacobins, normalisateurs, parisiens.

Les communistes se retrouvent aux côtés des catholiques pour un régime autoritaire centralisé, où la morale est assénée et surveillée par des clercs jusqu’à l’intérieur des familles. La confession comme l’autocritique traque les déviances des consciences jusque sous les draps.

Certains socialistes, proudhoniens ou trotskistes, se retrouvent aux côtés de certains écologistes nostalgiques du local et des petites patries, et des sociaux-démocrates centristes de l’ex-UDF.

C’est que droite et gauche sont des notions historiques, qui ne sont pas dues au seul hasard de la répartition en 1789 des députés de part et d’autre du président d’Assemblée. Le schisme entre droite et gauche en France vient de plus loin. De la naissance de la modernité au XVIe siècle, plus précisément. Emmanuel Leroy Ladurie, né catholique social en province avant de devenir communiste à Normale Sup, puis socialiste sous Mitterrand, date la distinction sociologique entre droite et gauche en France du protestantisme.

Calvin, Picard émigré à Genève, bouleverse radicalement le culte chrétien en faisant de chaque individu l’interlocuteur direct de Dieu. Plus d’évêque ni de messe, encore moins de Pape infaillible, plus d’interprétation cléricale de la Bible, mais sa lecture par chacun et un culte communautaire à égalité entre les participants. Voilà qui conteste le dogme catholique romain et l’unanimisme fusionnel entre une foi, un roi, une loi !

C’est d’ailleurs Louis XIV, chantre de l’étacémoi, qui révoque l’édit de Nantes qui accordait la tolérance au culte protestant. Louis XIV, c’est la droite conservatrice, c’est aussi le régime communiste : chaque communauté est surveillée et les déviances traquées par des commissaires politiques zélés ou des jésuites inquisiteurs, une armée de trois cent mille dragons occupe les pays d’hérésie pour extirper la déviance sociale au cœur. Interdit de penser autrement qu’on vous dit. Le roi Louis sait la Vérité comme le tsar Staline, il l’impose à tous sans contestation. Les « malades » – ceux qui ne croient pas à cette Pravda (vérité en russe…) – émigrent comme jadis les dissidents ; certains sont emprisonnés pour être rééduqués ; d’autres sont fusillés brûlés.

C’est contre cet absolutisme clérical et politique que se soulève la Révolution. Contre les bastilles, qu’elles soient de pierres ou d’idées. La gauche est héritière de ce mouvement d’émancipation :

  • Il est né de la Renaissance avec la connaissance des Grecs et de leur liberté,
  • né des Lumières qui préfèrent la raison aux dogmes bibliques et le parlement à l’absolutisme royal,
  • né de la Révolution qui accordera, après un siècle de tergiversations, le suffrage universel à tous les citoyens majeurs,
  • prolongé par la Résistance aux nazis, après la faillite des élites bourgeoises avec droit de vote aux femmes et couverture sociale en 1945.

Le centre est héritier aussi de ce libéralisme politique, de l’autonomie des provinces, du fédéralisme européen exalté par Victor Hugo.

Mais ni le communisme, ni le socialisme jacobin, ni le bonapartisme gaullien ne sont de cette gauche là. Ils sont centralisateurs, technocrates, parisiens. Ils sont la droite. Le Mélenchon tribun qui veut tout changer est-il de gauche ? En apparence, dans le discours, quand il en appelle à la démocratie. Sauf que, si l’on creuse, sa démocratie est loin d’être « participative », elle est plutôt jacobine, mobilisation générale par le référendum, les citoyens en armes, l’éradication des déviances : comme au Tibet sous la république « populaire », comme en Bretagne pour les écoles Diwan. C’est lui qui l’a dit.

Guizot, Couve de Murville, Rocard, Jospin sont protestants. Henri IV aussi jusqu’à ce qu’il accepte le royaume pour une messe. Montaigne comprenait le protestantisme, proche du stoïcisme romain. Pascal était janséniste, un protestantisme catholique, comme lui augustinien. Au fond, les Français aiment bien ces modérés : des gens qui libèrent par le savoir, par l’exemple et par les libertés. Bien loin des hommes providentiels, des gourous de rue d’Ulm ou des tribuns de télé qui imposent leurs vues sans contrepartie, leur force sans contrepouvoir, leur politique unique comme Castro ou Chavez.

De gauche les Français ? En majorité probablement, mais pas de la gauche qu’on croit…

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Péguy et la mystique républicaine

Dans les années 80 j’ai trouvé en solde dans la collection « Velpeau » de Gallimard un court livre édité en 1933 et réédité depuis en Folio essais : ‘Notre jeunesse’. On ne lisait déjà plus Péguy et avec raison tant le style est lourd, redondant, circulaire. C’est un style de tribune fait pour être dit, pas pour être lu. La déclamation d’assemblée passe mal le silence de la page. ‘Notre jeunesse’ est peut-être la plus lisible des œuvres de Péguy. Le lecteur y découvre quelques idées restées neuves.

S’il est peu question de la jeunesse en général, et encore moins de celle de l’auteur malgré le titre, Charles Péguy développe certaines de ses conceptions politiques à leurs débuts. Elles sont marquées de façon indélébile par l’affaire Dreyfus. J’ai retrouvé certaines de mes interrogations adolescentes, notamment ce que Péguy nomme avec emphase la « mystique républicaine ». Un Mélenchon n’a pas peur de raviver l’idée aujourd’hui pour servir sa dissidence. Mais c’est une grande idée, simple comme toutes les grandeurs. Je crois qu’elle porte encore puisqu’elle est probablement le moteur des révolutions arabes.

Il s’agit d’une transcendance. La république comme substitut de religion. Le contraire même de la religion d’État ou de la religion de l’État. Louis XIV qui ne voulait voir qu’une tête (la sienne) et le jacobinisme botté intolérant d’une certaine gauche comme d’une certaine droite, apparaissent aussi insupportables en regard de la république. Celle-ci, « chose publique », signifie l’intérêt général.

  • Il n’est pas forcément celui du plus grand nombre : ce ne sont pas les sondages qui gouvernent.
  • Il n’est certainement pas celui d’un seul, omniprésident, guide, conducator ou secrétaire général.
  • Il est celui d’un groupe informel et pas d’un parti.
  • Il est soucieux du bien de la nation avant toute autre chose. Mitterrand a ainsi imposé l’abolition de la peine de mort à une opinion rétive… qui reconnaît son bien-fondé. De Gaulle avait de même imposé l’indépendance algérienne à son camp qui y était hostile, volontiers nationaliste.

Ces présidents-là avaient l’air de gouverner seuls. Ils incarnaient en fait la France, une certaine idée partagée de l’avenir commun. Leur solitude était légion.

La mystique signifie l’au-delà de la matière, la mise en veilleuse des petits intérêts cuits à petit feu dans leurs petits coins par les petits lobbies et les partis étroits. L’argent, les machines politiques, les alliances internationales, la mondialisation, conduisent du fait de leur complexité à réserver le champ du politique aux seuls spécialistes. Or la politique est la vie de la cité, elle concerne chaque citoyen, elle appelle tous ceux qui veulent le devenir, jeunes, exclus ou immigrés. Avec le recul, c’est bien la mystique républicaine qui a fait naître la Résistance comme la conquête du pouvoir par la gauche en 1981, ou encore la volonté de bouger enfin la France dans un monde qui accélérait, en 2007. C’est l’une des causes des révoltes arabes, et certainement ce qui pousse los indignados à revendiquer d’exister dans une société qui les ignore, les éduque par-dessus la jambe et les exclut du travail.

Que dit donc Péguy ? Pour lui, la modernité est « le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique » p.15. Cette mystique qu’il revendique est une foi, mais pas forcément religieuse. Elle est le sens des valeurs, la culture en acte. Incarnations : Jeanne d’Arc, Barra, Gavroche, de Gaulle au 18 juin, Jean Moulin, Albert Camus face à la haine des Sartre – pour n’évoquer aucun vivant.

« Ne parlez point si légèrement de la république, elle n’a pas toujours été un amas de politiciens, elle a derrière elle une mystique, elle a derrière elle tout un passé de gloire, tout un passé d’honneur, et ce qui est peut-être plus important encore, plus près de l’essence, tout un passé de race, d’héroïsme, peut-être de sainteté » p.17. Ne sautez pas au plafond au mot de ‘race’, c’est une clause du style d’époque pour dire l’honneur, d’essence aristocratique. La ‘race’ au sens de Péguy n’est pas la sélection génétique mais le tamis des valeurs inculquées par la culture et le milieu. « Car des hommes sont morts pour la liberté comme des hommes sont morts pour la foi » p.28.

Mais c’est une loi historique que toute foi s’use, que toute légitimité se voit remise en cause, que toute noblesse devienne routine. La tragédie se répète en comédie, la mystique se dégrade en politique, les pensées vivantes en idéologie fermée, la volonté en propositions réduites à l’acceptable, la culture en enseignement monotone et l’enseignement en pédagogisme… Ce qui était vivant, fruit d’un élan, s’intellectualise, se dessèche, se réduit, se bureaucratise. On ne construit plus, on nomme une commission ; on ne décide plus, on cherche le plus petit commun dénominateur pour ne fâcher personne. Les saints deviennent clercs, puis énarques ; les héros passent nobliaux fiers de leur naissance plus que de leurs actes, puis politiciens démagos fiers de leur beau quartier, de leur écoles huppées, des résidences réservées et des rallyes privilégiés pour marier leurs descendance ; les entrepreneurs deviennent gestionnaires puis administrateurs, l’esprit d’entreprise se dégrade pour se réduire ultimement au seul contrôle des coûts.

La grandeur, on ne la comprend plus, donc on la méprise. Le scepticisme intellectuel croît très fort dans le calme et la paix, engendrant une somnolence de la raison, plus sollicitée par les instincts ou les mouvements. Chaque catastrophe nous le révèle : l’Administration n’a jamais rien vu, les politiciens n’ont rien anticipé, les décideurs réagissent affolés à ce qui aurait dû être au moins envisagé. L’État n’est plus incarné, c’est personne. Voilà la politique du parapluie, le principe de précaution inscrit dans la Constitution, la somnolence Chirac élevée au rang des beaux arts… Auparavant, il y eût la faillite de mai 1940, la débâcle de toute une société petite-bourgeoise, provinciale, contente d’elle-même et confite en un « radicalisme » qui n’avait plus aucune radicalité autre que celle de conserver à tout prix ses zacquis.

Ce sont alors les obscurs, les sans-grades qui sauvent l’honneur, ceux qui avaient gardé en leur cœur quelques braises de cette mystique républicaine. Joseph Kessel a magnifiquement décrit ce premier mouvement dans ‘Pour l’honneur’, dédié aux résistants de la première heure face à la démission des élites française de la IIIe République en 1940, tout comme aux républicains espagnols catalans.

La mystique républicaine s’applique à tous les peuples. Mais la France a ses particularismes en Europe et dans le monde. Charles Péguy les énumère : « la vaillance claire, la rapidité, la bonne humeur, la constance, la fermeté, un courage opiniâtre, mais de bon ton, de belle tenue, de bonne tenue, fanatique à la fois et mesuré, forcené ensemble et pleinement sensé ; une tristesse gaie qui est le propre du Français ; un propos délibéré, une résolution chaude et froide ; une aisance, un renseignement constant ; une docilité et ensemble une révolte constante à l’événement ; une impossibilité organique à consentir l’injustice, à prendre son parti de rien. Un délié, une finesse de lame. Une acuité de pointe » p.130. Avec l’hédonisme post-68 et la contamination américaine, ces vertus seraient à revoir, mais ne boudons pas notre plaisir : la mystique républicaine reste.

La question est : qui l’incarne ? Il ne suffit pas de le clamer, comme Mélenchon. On sent chez lui que, très vite l’intérêt « général » risque de se réduire à celui de son clan, de sa vérité étroite. Comme Chavez ou Castro, il est universel avant de prendre le pouvoir, il risque d’être sectaire après. Il y avait de Gaulle, il y a eu Mitterrand. Quelques autres ont émergé sans accéder à la haute fonction. Qui  pour 2012 ?

Charles Péguy, Notre jeunesse, 1933, Folio essais 1993, 344 pages, €9.40

Joseph Kessel, Pour l’honneur, 1964, Livre de poche 1972, €1.80 occasion

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Dudouet et Grémont, Les grands patrons en France

L’intérêt de ce livre est qu’il se situe – volontairement – au carrefour de l’économie, de la sociologie et de l’histoire politique. C’est ce qui le rend précieux. Le patronat français est bien loin des 200 familles chères au Front populaire. Il est aujourd’hui principalement composé d’ex-fonctionnaires, issus des Grandes écoles de la République, surtout Polytechnique et l’ENA.

La relation incestueuse du pouvoir politique et économique, tellement française, s’est déplacée. Hier l’État était tout-puissant, faisait et défaisait les rois en entreprise. Aujourd’hui, alors que la mondialisation exige l’efficience, les matheux formatés Éducation nationale délaissent le « service » public pour le profit privé. Ce qui compte reste toujours le pouvoir : celui, social, d’imposer ses vues ; celui, égoïste, d’amasser le maximum d’argent. Pas le pouvoir d’œuvrer pour la société, pas même pour l’entreprise : les grandécolâtres ex-fonctionnaires sont des mercenaires, pas des entrepreneurs.

L’état des lieux, dressé par un chercheur au CNRS rattaché à l’université Paris-Dauphine et par un économiste président de l’Observatoire politico-économique des structures du capitalisme, est édifiant. Les élites, sélectionnées par le système puis autoproclamées par cooptation constante, suivent un mouvement qui les dépasse. Avant 1914 c’était le libéralisme où le moins d’État possible assurait la plus grand puissance des profits et de la notoriété. Il a fallu deux guerres mondiales pour immiscer l’État dans l’organisation de l’économie et engendrer cet autoritarisme industriel qui a fait le bonheur de ceux qui sont bien « nés ». Non de sang, mais de méritocratie scolaire appuyée d’un puissant réseau social. Fils de patrons et fils de profs, aiguillés dans les bons lycées des bons milieux, ont investi les allées du pouvoir politique, puisqu’il était l’antichambre du pouvoir de l’argent. L’âge d’or s’est situé entre 1945 et 1986, lorsque l’État possédait le principal par nationalisation et nominations.

Depuis, la « privatisation » a eu lieu. Mais croyez-vous qu’elle soit sociale ? Pas du tout : les ex-fonctionnaires ont pantouflé royalement dans les prébendes. Ce sont toujours les écoles des corps d’État qui assurent le principal des patrons 2008 (dernière année de l’étude). Sauf Normale sup, reléguée au fin fond pour ignorance économique. Un tiers des patrons du Cac40 sort non seulement des grandes écoles au recrutement malthusien, mais aussi des grands corps d’État. Cette relation incestueuse démontre l’intrication du politique et de l’économique plus qu’ailleurs dans la France d’aujourd’hui. C’est dire combien il est peu adapté à la globalisation de la production et des échanges… A-t-on jamais vu encore une grande entreprise internationale nous demander un énarque pour la présider ? A l’inverse, les écoles de commerce émergent peu à peu, notamment les plus prestigieuses comme HEC, ESSEC et ESC Paris. Mais pour la France, ajouter l’ENA et passer par l’inspection des Finances reste le must.

Car la France, société de cour, fonctionne en réseau hiérarchisé. Plus vous êtes proche du pouvoir, du sommet, de l’Élysée, plus vous avez de pouvoir symbolique. Or le pouvoir symbolique se traduit, chez nous, par du pouvoir réel. Jean-Marie Messier (dit J6M : Jean-Marie Moi-Même Maître du Monde), bien que polytechnicien et énarque, n’était pas proche du cœur de ce pouvoir symbolique, ce pourquoi il a été lâché par les « parrains » (au sens mafieux) du capitalisme français. Sa société, Vivendi, bien qu’endettée, n’a pas fait faillite. C’était le signe qu’elle restait viable malgré la course aux rachats externes. Mais son PDG marginal a été éjecté. La caste se défend.

Le tableau du réseau social des entreprises du Cac 40, patiemment élaboré par les auteurs, est éclairant. Au centre du pouvoir se situent les financiers détenteurs du levier crédit : BNP-Paribas et Axa. Autour d’eux gravitent, reliées soigneusement par des conseils d’administration croisés, les entreprises du cœur : Total, l’Oréal, Air France-KLM, Vivendi, Alcatel, Lafarge, Renault. Pour celles-là, pas touche ! Aucune offre publique d’achat ou rapprochement possible sans consentement des parrains.  Tout le gotha se dresserait contre car s’y trouvent des entreprises nationales stratégiques (Total, Renault, Air France, BNP, Axa, Alcatel) et des pompes à phynance pour le pouvoir politique (L’Oréal, Total, Vivendi). Les opéables sont celles qui n’ont guère de relations avec ce pouvoir social politique et économique : Michelin, Danone, Bouygues, PPR, Accor, Vallourec, Cap Gemini, LVMH, Pernod Ricard, Arcelor…

« Le virage libéral qu’a connu la France dans les années 1980-1990 relève qu’une dynamique historique commune à tous les pays occidentaux et ne peut donc se réduire à la stratégie des élites nationales, supposant une communauté de vue et d’intérêts que les compétitions internes nuancent fortement » (p.66). Mais l’élite a bien vu son intérêt et le « service » public est resté un paravent idéologique (où catholiques voisinent avec les positivistes). Rideau de fumée bien commode pour masquer le réel : appétit de pouvoir et avidité d’argent. Les privatisations ont assuré la pérennité de l’élite hier d’État, aujourd’hui du clan des grands groupes. Rares sont les héritiers de familles fondatrices et propriétaires de l’entreprise. La majeure partie des « patrons » est mercenaire, entendus comme les PDG et autres directeurs exécutifs des sociétés cotées au CAC 40. Formés matheux au lycée et formatés par les Grandes écoles, ils défendent leur groupe restreint fait de condisciples, d’intermariages, de cohabitation dans les quartiers huppés, de formations en lycées ou prépas d’excellence, et de relations au cœur de l’État. Très peu d’étrangers dans ce nid incestueux : 23 sur 136, dus surtout aux prises de participations européennes. Évidemment très peu de femmes : 3 sur 136.

Reste la question de toute élite : celle de sa légitimité. Autant les footeux et autres tennismen ou women peuvent, sans faire scandale, s’approprier une grosse portion des ressources produites, autant les grands patrons ont peu de légitimité à percevoir golden welcome, stock options, bonus et retraites chapeaux. « Il existe une forme d’enrichissement des grands patrons qui ne subit pas d’opprobre comparable : celle de la valorisation de leur capital économique » (p.141). Les patrons propriétaires qui développent leur entreprise, créent des emplois et augmentent la notoriété de leur marque nationale, sont légitimes quand ils en profitent eux-mêmes. Ceux qui font scandale sont les mercenaires, trop souvent ex-fonctionnaires : ils s’enrichissent sans cause, avec pour seul bagage le pouvoir de leurs relations.

Comme quoi l’État, lorsqu’il se mêle d’économie, n’a pas la légitimité qu’on veut bien lui prêter pour régler la société. Plus d’État qui régule est une revendication économique légitime, réclamée par le libéralisme (voir Fernand Braudel). Mais régulation ne signifie certainement pas plus de fonctionnaires aux commandes !

Un livre passionnant qui se lit facilement et vient compléter pour l’entreprise les analyses de la bourgeoisie par le couple Pinçon-Charlot.

François-Xavier Dudouet et Éric Grémont, Les grands patrons en France : du capitalisme d’État à la financiarisation, 2010, éditions Lignes de repères, 174 pages, 17.10€

Eric Grémont est directeur de l’OPESC

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Mélenchon entre Péguy et Doriot

Article repris par Medium4You.

Il suffit d’écouter Jean-Luc Mélenchon, comme dans l’émission Répliques du 7 mai sur France Culture pour se dire que la régression de crise touche aussi la politique. Il était confronté au catho-provincial Tillinac sous la férule du maître d’école Finkielkraut.  Homme neuf et idées nouvelles Mélenchon ? Hélas non : il recycle l’itinéraire et le tempérament début de siècle (dernier) de Charles Péguy et de Jacques Doriot. Le premier a fini catho, le second facho. On craint de voir finir Mélenchon. Il recycle déjà le vieux communisme…

Charles Péguy n’est plus guère connu, tant ses litanies lassent l’œil et l’esprit. Mais le bonhomme était de son temps, celui de la IIIe République – méritocratie populaire et hussards noirs (expression qui est de lui dans ‘L’Argent’ en 1913). Né en 1873 d’un menuisier et d’une rempailleuse de chaises, il est mort lieutenant en septembre 1914. Il a inspiré le gaullisme de gauche. Jacques Doriot, né d’un forgeron et d’une couturière, aurait été lui aussi précurseur du général de Gaulle s’il n’y avait eu la guerre et la collaboration. Jean-Luc Mélenchon leur ressemble ; il ressource les mêmes origines et les mêmes idées issues du même terreau dixneuviémiste. Né d’un receveur des postes et d’une institutrice, il est lui aussi le produit de la méritocratie républicaine.

  • Comme Péguy, mal à l’aise à Normale Sup, Mélenchon se contente d’un CAPES de lettres modernes après une licence de philo et, comme Doriot, fait plusieurs boulots d’ouvrier.
  • Comme Péguy devenu anticlérical sur le tard, Mélenchon a une imprégnation catholique qu’il recycle dans le socialisme, idéal rêvé d’amour et d’égalité entre les hommes. Il rejoint Péguy et Doriot dans l’adhésion à la IIIe Internationale.
  • Comme Péguy et Doriot, Mélenchon méprise l’argent, la quête effrénée des richesses matérielles, la non reconnaissance des humbles vertus du travailleur, artisan et paysan.
  • Comme Péguy, Mélenchon est un patriote tendance Valmy 1792, et coupeur de têtes canal 93, jacobin et robespierriste au service du Peuple tout entier (entité mythique) et non pas au service de quelques-uns.
  • Comme Doriot, fondateur du parti Populaire Français, Mélenchon fonde le PDG, parti d’extrême gauche rival du parti communiste.

Ces trois là se veulent des héritiers. La France est femme et ils veulent lui faire des enfants rouges. Pour Péguy le socialiste et pour Doriot, adepte de la révolution nationale d’Action française, elle prend la figure de Jeanne d’Arc contre les mots d’ordre venus d’ailleurs, Londres ou Moscou. Pour Mélenchon, celle de Marianne, belle et fragile, en butte aux vieux lions anglo-saxons ou aux aigles prussien ou russe. Mélenchon comme Doriot milite pour la république populaire, nationale et sociale, incarnée par la patrie des citoyens en armes. La religion Mélenchon est le socialisme utopique, obédience trotskiste lambertiste plus que léniniste. Il est orienté défense syndicale des travailleurs plus que professionnel de parti. Mélenchon, comme Doriot, prône cependant un parti de rassemblement national et populaire contre le parti socialiste dominant.

Antilibéral parce que le libéralisme est d’âme aristocratique, il se veut populiste, fils du peuple et fier de l’être, à la fois contre le modèle soviétique géré par un parti unique de professionnels détenteurs de la vérité, et contre la social-démocratie du reste de l’Europe qui « se contente » d’accompagner les réformes d’adaptation à la mondialisation. Bien que tribun généreux, Mélenchon se cache derrière un peuple mythique à la Michelet pour refuser le mouvement du monde. D’où le parallèle avec Péguy : son socialisme de progrès sent furieusement la résistance à la modernité, réactionnaire à cette globalisation qui ne fait plus de l’Europe (et encore moins de la France, même révolutionnaire) le phare du monde. Mais qui est un fait à prendre en compte plutôt qu’à nier.

Ce pourquoi il fonde le PDG, parti de Gauche pour une « autre » Europe démocratique et sociale, contre les traités européens actuels mais pour un bonapartisme européen que les autres pays ne veulent pas.

  1. Première contradiction : comment exister désormais dans le monde sans l’Europe ? Anticapitaliste, il est fatalement pour la « décroissance » chère à une fraction des écolos.
  2. Deuxième contradiction : on ne peut produire efficacement sans capitalisme, cette technique inventée à la Renaissance justement pour rationaliser l’usage du capital, du travail et des matières premières. Si l’on produit moins efficacement, au nom de la désaliénation marxiste qui redonne à l’homme sa maîtrise complète des processus de production, il faut désindustrialiser pour redorer l’artisanat où chacun est maître de lui et de ses processus. Donc partager la pénurie (aller aux 30h hebdomadaires pour partager le travail en moins, engager toujours plus de fonctionnaires, produire moins pour polluer moins, ne plus acheter de fraises en hiver ni de concombres espagnols, accepter de gagner moins et de participer plus…)
  3. Or l’écologie, qui est le souci de la planète et de la survie soutenable des hommes, ne conduit pas inévitablement à la décroissance : troisième contradiction.

Ne faudrait-il pas plutôt calculer la croissance autrement ? Pas la focaliser sur le toujours plus, mais intégrer des facteurs humains ? Une production plus efficace – produire le mieux avec le moins – est souvent le cas de travailleurs bien dans leur peau, dans leur entreprise et dans leur collectivité, plus que les processus fordistes de la rationalité maximum. Ils ont fait largement leur temps. Ce fut, dans les années 1980, Toyota contre Ford. Il faut améliorer et approfondir le processus. Mais pourquoi l’abandonner au nom d’idéologies fusionnelles d’essence régressive et religieuse ?

Car Mélenchon a écrit volontiers dans l’hebdomadaire chrétien d’information ‘La Voix Jurassienne’. S’il est anticlérical, il n’en est pas moins croyant, remplaçant le Dieu au-delà par une Humanité vague ici-bas. « Lui-même semblait un maître d’école extraordinaire, un grand pédagogue, un prédicant de l’ancienne France. Sa cervelle madrée, obstinée, baroque, avait reçu de naissance le génie de deux maîtres de la rue du Fouarre, des moines populaires et des gazetiers révolutionnaires… Il a, dans une brève carrière d’homme de lettres, trouvé moyen d’épanouir des forces de paysan qui agrandit ses champs, du boutiquier qui compte et recompte ses sous, du typo qui fait de la belle ouvrage, du curé qui prêche aux ouailles et d’officier de ligne entraînant ses hommes au devoir. » Cette citation ne lui va-t-elle pas comme un gant ? Sauf que ce portrait taillé sur mesure pour Mélenchon… a été écrit par Maurice Barrès pour Péguy il y a bien un siècle.

Charles Péguy, socialiste chrétien, abandonnera le pacifisme et parlera de « faire fusiller Jaurès » comme traître à la patrie en 1914. Jacques Doriot, fils du peuple, dérivera vers le fascisme et terminera mitraillé à Sigmaringen par un avion allemand. Les références mélenchonistes sont aujourd’hui tout aussi belliqueuses : Evo Morales et surtout Hugo Chavez. Ce dernier est l’auteur d’un référendum sur l’opportunité de former une nouvelle assemblée constituante et pour l’inscription du socialisme dans la constitution du Venezuela.

On se dit alors que « l’intérêt général » est le paravent idéologique facile pour masquer une ambition à la Fidel Castro : prendre le pouvoir au nom du peuple… puis le garder parce que le peuple est sans cesse tenté de revenir aux pratiques capitalistes. Cachez ce sein que je ne saurais voir ! Le peuple est ignorant, dit Lénine, attardé : il vote contre les Bolcheviks ? Abolissez le peuple – pour son bien. Il y a de ça chez Mélenchon. Sa position sur le Tibet, qui reprend les thèses maoïstes pour« libérer » de l’aliénation cléricale, sont édifiantes à cet égard. Mélenchon mélange tout. C’est le danger des tribuns : séduisants utopistes avant de prendre le pouvoir, vieillards atrabilaires et paranoïaques une fois pris, incapables de le lâcher.

Émission d’Alain Finkielkraut Répliques sur France Culture, samedi 7 mai 2011, Mélenchon-Tillinac sur le thème de la laïcité et identité française

Jean-Luc Mélenchon, Qu’ils s’en aillent tous, octobre 2010, Flammarion, 142 pages, €9.50

Intéressante analyse du livre par Arion chez Actu

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Politique sans DSK

Le héros socialiste, expert économique mondialiste et sauveur d’une France craintive à bout de souffle a masqué les courants souterrains de la prochaine présidentielle. Il a tant fait rêver en rose, ou se positionner en bleu, brun ou vert, que les enjeux en ont été occultés. Sa disparition subite, digne de l’acte manqué freudien, met en lumière tout ce qui demeurait caché : rejet massif de la droite de gouvernement, dédain des extrêmes, tentation du centre.

Le rejet de Nicolas Sarkozy est tel qu’il aurait fait voter Strauss-Kahn sans que l’électeur adhère vraiment à sa politique. Une enquête réalisée pour Canal+ par la méthode sérieuse du face-à-face, du 29 avril au 2 mai 2011 au domicile d’un échantillon représentatif de 1000 personnes, montre que seuls 17% des Français sur six jugent le bilan de Nicolas Sarkozy positif. Les 76% de jugements négatifs sont au-delà des précédents : 43% des Français jugeaient favorablement le bilan de Valéry Giscard d’Estaing en 1980, 56% celui de François Mitterrand en 1987 et 49% celui de Jacques Chirac en 2000. Même les électeurs Sarkozy du 1er tour 2007 sont partagés, 47% jugent le bilan positif contre 47% négatif.

En cause, la crise mais surtout une attitude. Nicolas Sarkozy n’apparaît pas légitime dans la fonction présidentielle. Même dans le domaine régalien, où il a le moins démérité, il apparaît grande gueule puis capitulard, hésitant à avancer quand les puissants froncent les sourcils. La reculade sur la régulation financière au G20, le désastre sur l’environnement à Copenhague, la négociation avec les Russes en Géorgie, l’absence de vision long terme en Libye ou en Afghanistan… Le bilan de Nicolas Sarkozy sur la place de la France dans le monde n’est estimé positif que pour 36% des sondés.

Mais le président du pouvoir d’achat cause plus qu’il n’agit : 89% des sondés jugent négative son action, 80% ne voient aucun bénéfice sur l’emploi, 76% trouvent ses réformes fiscales dans le mauvais sens. Le financement des retraites est mal jugé par 71%, la politique d’immigration mauvaise à 69%, la justice à 67%. La crise économique et financière a fait l’objet de discours musclés… qui ont accouchés de souris : 63% des sondés jugent sa gestion négative. De même la sécurité, mauvaise pour 61%, et l’environnement, mal géré pour 59%.

Sur tous ces sujets, Dominique Strauss-Kahn était crédité de pouvoir mieux faire. Lui hors jeu, pour qui voter ? Une enquête par téléphone des 20 et 21 mai 2011 pour Le Nouvel Observateur et i>Télé auprès d’un échantillon représentatif de 1013 personnes, montre que François Hollande est pour l’instant le favori. Il bénéficie du soutien des plus de 65 ans (28%) et des électeurs 2007 de François Bayrou en 2007 (29%).

La droite est dans les choux, responsable d’avoir peu fait pour contrer la crise, et pas pour le plus grand nombre. Nicolas Sarkozy obtiendrait moins de 25% des intentions de vote au premier tour. Il réalise ses meilleurs scores parmi les plus âgés (40% d’intentions de vote chez les 65 ans et plus face à Martine Aubry), les commerçants, artisans et chefs d’entreprises (33%) : toutes les catégories que guigne Marine Le Pen. On note une nette déperdition de l’électorat Sarkozy 2007 de premier tour : 38% n’ont plus l’intention de voter pour lui en 2012.

Marine Le Pen ne tire pas profit de l’affaire DSK, mais serait au second tour si Ségolène Royal, Bertrand Delanoë ou Laurent Fabius se présentaient. Elle est première chez les ouvriers (32%), les employés (25%) et les femmes au foyer (29%). Mélenchon ne décolle pas, non plus que l’extrême gauche.

Mais ce qui sort est le centre. Les Français sentent bien que la crise est profonde et touche tous les pays développés. De quoi remettre en cause le mode de vie confortable où l’énergie est peu chère, les salaires en hausse, les retraites décentes. Or l’incertitude est la norme dans l’histoire, pas la protection. Les pays émergents eux-mêmes ne sont pas à l’abri d’accidents économiques ou sociaux (l’inflation en Chine, les menées islamistes en Inde, la déstabilisation du Pakistan, les révoltes au Nigeria, le cartel de la drogue au Mexique…). Une position mesurée sur tous ces sujets, de l’union européenne à la mondialisation, de la transition nucléaire à la productivité est nécessaire. Les candidats non idéologiques, pragmatiques, à l’écoute non seulement des votants mais du monde, emportent les suffrages.

Ce pourquoi Strauss-Kahn faisait rêver, lui qui était loin du gauchisme. Ce pourquoi Martine Aubry, trop rigide et considérée à tort ou à raison comme d’esprit archaïque époque Mitterrand, est moins désirée que François Hollande, bien que femme. L’électorat Modem se reporterait à 70% sur Hollande contre 52% sur Aubry au second tour, selon le sondage. Nous ne sommes cependant qu’à un an des élections, tout peut se modifier d’ici là.

Chez les écolos, Nicolas Hulot (entre 8% et 12%) arriverait à regrouper davantage qu’Eva Joly (7%) et certainement plus que Cécile Dufflot si elle se présentait. Les centristes déclarés (François Bayrou, Jean-Louis Borloo, Dominique de Villepin) parviennent dans ce sondage autour de 15 à 20% s’ils s’additionnent. Jean-Louis Borloo est le mieux placé, entre 7 et 9.5% selon les hypothèses. Il devance à chaque fois François Bayrou, entre 5 à 8% des intentions de vote, usé par trop d’années de présence mi chèvre mi chou dans le paysage. Dominique de Villepin n’est pas désiré, à 3-4% seulement.

Rejet de la droite, désir du centre pour conduire la politique française, le parti Socialiste paraît bien placé s’il sait ouvrir le gouvernement aux centristes et aux écologistes non radicaux. Le fera-t-il ? Ce serait rejouer à gauche ce qu’a réussi Nicolas Sarkozy en 2007. Le léninisme de combat des apparatchiks, dont maints exemples sont donnés à qui sait le lire, me font penser qu’il s’agit là d’impensable. Seul DSK aurait pu, lui qui avait un pied en dehors du parti, jusqu’à chercher à se créer des inféodés dans la presse. Même Ségolène Royal n’a pas osé avec François Bayrou en 2007, ce qui est sa principale erreur politique. Je ne vois ni Martine Aubry, ni François Hollande, appeler un Jean-Louis Borloo ou un Français Bayrou dans un gouvernement de gauche… Il y a tant de « camarades méritants » à récompenser !

Le « centrisme » Hollande paraît donc bien une illusion. C’est en tout cas une tactique qu’il devrait développer pour rester dans le sens de l’opinion française.

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Albert Camus, L’Homme révolté

Comment légitimer la révolte de l’être humain contre son destin ? C’est dans cette entreprise que se lance Camus depuis les premiers jours de la guerre et qu’il approfondira durant la Résistance. Il écrit donc en 1951 un essai non dans l’abstrait, mais à partir de son expérience vécue. Autant Sisyphe symbolisait l’absurde de la condition humaine, autant Prométhée mène la révolte. Et pourtant : le titan ne se révolte que contre Zeus, pas contre la Création. Pareil pour le Caïn de la Bible qui tue son frère par jalousie de le voir préféré par le Père pour des raisons incompréhensibles. Il faut attendre le Dieu fait homme pour que la révolte métaphysique prenne un sens et que l’unité de l’homme se cherche dans la totalité. Mais tout détruire pour poser son désespoir n’est que nihilisme – mot qui hante Camus. Comment fonder une révolte qui, du mouvement négatif, crée un acte positif ?

Il va successivement en énoncer la volonté (métaphysique), puis l’histoire et enfin le sens (la pensée de midi). Mais le plan en 5 parties au lieu de 3 rend la structure peu lisible. Les ruptures de style font que, si l’auteur est captivant pour ce qu’il connaît bien (les Grecs, les nihilistes russes, Nietzsche, Marx), il est parfois sentencieux et pesant sur le reste. Le panorama philosophique, littéraire et historique vaut cependant toujours pour la synthèse organisée qu’il offre de cette propension à la révolte qui est en chacun des hommes.

L’absurde est un doute méthodique sur l’existence ; la révolte un non à une situation, en même temps qu’un oui à une valeur de liberté qui ne peut exister sans solidarité. La révolte n’est pas le ressentiment car le révolté n’envie pas ce qu’il n’est pas mais défend ce qu’il est. L’esclave se révolte contre le maître et reconnaît ce qu’il trouve en lui et chez ses frères exploités : la dignité humaine. Sa violence est « nécessaire et inexcusable » ; elle va donc se heurter aux limites, tout aussi nécessaires, de la dignité humaine. Qui ne l’a pas compris et vécu est un nihiliste, version collective du suicidaire.

Camus est anti-Hegel. La sagesse est la mesure du ‘non’ comme du ‘oui’ dans le même être, en cela Camus est grec – « méditerranéen », dit-il, opposé aux brumes maniaques de « l’idéologie allemande ». La démesure est de piétiner les limites de l’autre et de croire seule vraie sa propre liberté (individuelle comme Sade ou collective comme soviétique). Dieu est mort et tout est relatif, l’affirmation de vérité revient donc à imposer la loi du plus fort : ne rien croire signifie que tout est permis et que la fin justifie tous les moyens. Lénine comme Hitler l’ont bien compris : les vainqueurs imposent leur vision du monde et règnent en maîtres (baptisés « guides ») sur les troupeaux d’esclaves (les masses) forcés à travailler en camps.

Camus voit dans la révolte le fondement de la communauté humaine, « je me révolte, donc nous sommes », car toute liberté personnelle ne peut s’exercer que grâce à la liberté des autres. C’est pourquoi tout meurtre au nom du bien empêche le bien d’advenir. Il ne s’agit pas d’être paralysé par l’indécision ou d’accepter tout ce qui advient y compris le mouvement de l’Histoire (quiétisme). Il s’agit d’endosser une « culpabilité calculée », d’être un « meurtrier innocent » ou « délicat ». La fin ne justifie pas n’importe quel moyen ; ce sont au contraire les moyens qui changent la fin en libération (affirmation de dignité) ou en tyrannie (nouvel esclavage).

Le révolté n’est pas Dieu puisqu’il se heurte au pouvoir de révolte de tous les autres individus. Les adolescents russes de 1905 ont atteint pour Camus « le plus haut sommet de l’élan révolutionnaire », tuant les principes en la personne du tsar ou du grand-duc mais ayant scrupule à tuer avec eux les enfants qui peuvent les accompagner. Scrupule que n’auront ni Lénine ni les révolutionnaires professionnels après lui, ni évidemment les terroristes à la Ben Laden, ce qui déconsidère toute leur action et conduit à une exploitation pire que la précédente. Car la bonne conscience justifie n’importe quel crime au nom du bien ! Tkatchev, auquel Lénine a emprunté sa notion de socialisme militaire, ne proposait-il pas de supprimer tous les Russes au-dessus de 25 ans comme incapables d’accepter les idées nouvelles ?

Le nihiliste ne croit pas à ce qui est, le révolutionnaire croit à ce qu’on lui dit de l’avenir – tous sont hors du présent ici et maintenant. Camus cherche à retrouver une pensée « à hauteur d’homme » et à affirmer le ‘nous’, la « longue complicité des hommes aux prises avec leur destin ». Les tensions ne se résolvent jamais, telle est la condition humaine : entre violence et non-violence, justice et liberté, être et devenir – toujours il faut de la mesure, tester les limites. Sans jamais basculer vers l’un ou l’autre des extrêmes, au risque de quitter la dignité humaine. S’il y a une dialectique, il n’est point de synthèse définitive ni de fin de l’histoire. Sauf à détruire le monde et toute l’espèce humaine.

C’est le drame du marxisme, pensée vivante chez Marx, devenue mausolée avec ses disciples : « Le malheur est que la méthode critique qui, par définition, se serait adaptée à la réalité, s’est trouvée de plus en plus séparée des faits dans la mesure où elle a voulu rester fidèle à la prophétie. On a cru, et ceci est déjà une indication, qu’on enlèverait au messianisme ce qu’on concèderait à la vérité. Cette contradiction est perceptible du vivant de Marx. La doctrine du ‘Manifeste communiste’ n’est plus rigoureusement exacte, vingt ans après, lorsque paraît ‘Le Capital’ ». Marx était de son temps et son messianisme était donc bourgeois de son siècle : « Le progrès, l’avenir de la science, le culte de la technique et de la production sont des mythes bourgeois qui se sont constitués en dogmes au XIXè siècle. On notera que le ‘Manifeste communiste’ paraît la même année que ‘L’avenir de la science’ de Renan ».

A la parution de ‘L’Homme révolté’, le socialisme soviétique est au firmament, fort de la victoire acquise sur le nazisme grâce à l’armée rouge et à l’industrialisation russe à marche forcée sous Staline. Le marxisme-léninisme est la religion laïque des intellectuels. Qui dit ses doutes est vite excommunié, traité de fasciste avec la nuance qui fait toute la beauté maléfique de la gauche. Sartre : « tout anti-communiste est un chien, je ne sors pas de là ». La droite accueille bien le livre, donc les intellos de gauche lui trouvent des défauts dont le moindre n’est pas sa tentative de « sortir de l’histoire » (Francis Jeanson, compagnon de route), péché suprême pour les marxistes ! Puisque Camus n’est pas le rouage froid de la révolution, le militant professionnel indifférent aux vies humaines au nom des Fins, il n’a qu’une « morale de Croix-Rouge ». Sartre en rajoute en appelant à être dans l’histoire, ce qui fit à l’époque une grosse polémique « à la française », bien datée aujourd’hui. Son objet se résume en gros à la question : « y a-t-il autre chose que le marxisme ? » La réponse de Sartre était évidemment « non » puisqu’il savait, se science infuse, la Vérité. La réponse de l’histoire a été « oui »…

Camus : « Aussitôt que la révolte, oublieuse de ses généreuses origines, se laisse contaminer par le ressentiment, elle nie la vie, court à la destruction, et fait se lever la cohorte ricanante de ces petits rebelles, graine d’esclaves, qui finissent par s’offrir, aujourd’hui, sur tous les marchés d’Europe, à n’importe quelle servitude. » Nous ne sommes pas sortis de cette pose théâtrale si forte dans la France intello-médiatique, de cette attitude bien-pensante de la doxa de gôch, en bref de la comédie humaine !

Facétie de l’histoire : les Arabes, méprisés en tant qu’immigrés quémandeurs de prestations asociales auprès de l’ancien colonisateur jeté à la mer, les Arabes se révoltent. Sans ressentiment mais pour la dignité. Sans pose médiatique mais avec rassemblement de foule et morts inévitables. Une belle leçon à nos intellos médiatiques, théâtreux enflés de tribune, jamais sortis de leurs écoles confortables où ils ont l’emploi garanti à vie.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Gallimard Folio essais, 240 pages, €7.41

Albert Camus, Œuvres complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2008, édition Raymond Gay-Crosier, 1504 pages, €66.50

Camus et les révoltes arabes dans Rue89
Camus libertaire par Michel Onfray dans le Nouvel Observateur

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Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

Le second roman de Céline, paru en 1936, est un gros machin – un double. Il ne fait pas moins de 600 pages dans l’édition de la Pléiade. Trois parties : 1/ le prologue qui poursuit ‘Voyage’ avec le même personnage et une histoire héroïque de roi Krobold ; 2/ l’enfance à Paris au passage Choiseul (appelé passage des Bérésinas) dans une atmosphère étriquée de petits-commerçants menacés par l’industrie et le grand commerce ; 3/ l’adolescence à 16 ans auprès d’un inventeur charlatan, après un quasi meurtre du père. Les deux dernières parties auraient du donner deux romans mais Céline a mis quatre ans pour rédiger tout ça et il en a eu assez : que ça paraisse !

Nous avons donc un mélange de styles, passant de Rabelais à Flaubert avant d’anticiper San Antonio. Céline se cherche. Certains ont dit que ‘Mort à crédit’ était son meilleur roman, pour moi il est trop inégal, manteau d’arlequin de la littérature où l’écrivain raboute. Ses histoires sont intéressantes, il s’agit de sa vie reprise par l’imagination. Son style est original, rien dans le descriptif et tout dans la parole, le mot familier qui vient tout seul. La raison ne fait pas le poids face à l’émotion, la langue veut télescoper la grammaire pour courir en souterrain et se faire expressionniste. Ca passe ou ça casse, j’avoue ne pas y être toujours sensible. C’est « trop » : partant dans des listes à la Rabelais, des onomatopées où rien ne commence ni ne finit, un vocabulaire d’argot qui date très vite. Heureusement qu’un lexique est publié en fin de Pléiade… L’ensemble fait un peu baroque, « héneaurme » aurait dit Flaubert, dont l’auteur a la causticité tout en partant dans des « délires ». La partie adolescente est un inventaire d’encyclopédiste raté inspiré de Bouvard et Pécuchet.

L’enfance parisienne à la Belle époque (avant 1914) reste marquée par l’autoritarisme. La France, c’est le caporalisme botté, bardé de certitudes et de morale. Tout gamin se voit dresser par les adultes, en butte à ses paresses et à ses manques, jamais « comme il faut ». Il en chie de trouille, toujours pressé, stressé, pressuré. Son seul dérivatif est le sexe. Dès six ans, il « se touche » puis « se branle », se voyant offrir à 7 ans une motte nue par une grande bourgeoise cliente de sa mère (p.555), s’accointant à 10 ans avec un môme un peu plus grand qui se fait sucer (p.604), puis à 14 ans se faisant « dévorer » à son tour par un plus jeune qui aime ça (p.732), avant de se faire violer par la directrice du collège (p.769)… La névrose d’autorité, mal bien français, produit ces aberrations pédophiles, obsédées et cochonnes. Céline décrit le tout à loisir, comme en passant. Était-ce le « normal » des garçons dans ces années-là ?

Deux révolutions ont fait exploser cette société coincée et moralisatrice : 1940 et 1968. Ce pourquoi elle nous paraît la lune. Mais le milieu dans lequel a baigné Céline enfant est celui qui a donné le fascisme, celui des petit-bourgeois déclassés avides de méritocratie et d’ordre. Ils veulent se distinguer des ouvriers qui n’ont que leurs mains, eux qui ont de la tête, du goût et de l’instruction. Ils veulent survivre malgré l’industrie et les grands magasins, eux qui sont proches des artisans, maîtres d’eux-mêmes et de leur commerce. Mais la mode et les prix ne permettent pas ces extravagances. L’insécurité est permanente, engendrant des comportements étriqués, avares, jaloux, volontiers portés au complot. Ce seront les Juifs et les Francs-Maçons avant les Bourgeois, tous ces gens insoucieux de traditions, de devoirs et de sacrifices. En attendant, la France d’avant 14 c’est « le possédant économe, l’épargnant méticuleux, tapi derrière ses persiennes » p.964.

Le gamin, lui, est élevé entre torgnoles et branlettes. Ballotté entre la réalité du monde et l’idéologie des parents, il n’est bon à rien. D’où cette existence qui est une « mort à crédit », où l’on doit payer avant de disparaître. « Tu pourrais, c’était l’opinion à Gustin, raconter des choses agréables… de temps en temps… C’est pas toujours sale dans la vie… » Dans un sens, c’est assez exact. Y a de la manie dans mon cas, de la partialité » p.515. Mais ni les parents, ni les voisins, ni les patrons grigous où il est mis en apprentissage (gratuit) ne l’encouragent ni ne le reconnaissent. « Je faisais pourtant des efforts… Je me forçais à l’enthousiasme… J’arrivais au magasin des heures à l’avance… Pour être mieux noté… Je partais après tous les autres… Et quand même j’étais pas bien vu… Je faisais que des conneries… J’avais la panique… Je me trompais tout le temps… Il faut avoir passé par là pour bien renifler sa hantise… Qu’elle vous soye à travers les tripes, passée jusqu’au cœur… » p.643. Là transpire la véritable haine de classe de Céline. Il n’a pourtant pas eu l’existence misérable qu’il décrit en son enfance : plutôt aimé de ses parents, travaillant correctement à l’école, passant plus de six mois à chaque fois dans les maisons où il apprenti.

Mais Céline auteur amplifie et déforme, il imite son père qui fait une légende aux voisins de sa visite à l’Exposition 1900. Il délire ce réel qui ne lui semble pas assez riche pour exprimer son intérieur. Ce pourquoi il suivra l’inventeur aux cents manuels sur tout appelé Courtial des Pereires (qui n’est même pas son nom). Comme le Krobold inventé enfant, il lui faut tout magnifier, tout porter à l’épopée. Cela donnera les pamphlets antijuifs où le bagout se laisse aller tout seul jusqu’à l’hallucinatoire. Le court récit du premier bain de mer, à Dieppe à 11 ans (p.621) en est un exemple, tout comme le mal de mer lors de la traversée qui suit (p.623).

Céline s’identifie au populaire qui en rajoute pour compenser son sentiment d’infériorité. « Ils étaient pouilleux comme une gale, crasspets, déglingués, ils s’échangeaient les morpions… Avec ça ils exagéraient que c’étaient des vrais délires ! Ils arrêtaient pas d’installer, ils s’époumonaient en bluff, ils se sortaient la rate pour raconter leurs relations… Leurs victoires… leurs réussites… Tous les fantasmes de leurs destins… Y avait pas de limites à l’esbroufe… » p.795. Céline en est, de ces pouilleux vantards. Il ne pourra pas s’empêcher d’agonir les Juifs, poussant très loin le bouchon, sans raison au fond. Ce roman de 1936 fait à peine allusion aux Juifs, pas du tout dans le premier roman de 1932 : comme quoi l’antisémitisme de Céline est fabriqué, « littéraire », dantesque. Ce qui le perdra mais, avec le recul, on voit bien le carton-pâte.

C’est ce côté excessif qu’aiment en général ses lecteurs. Ils s’y défoulent par la logorrhée délirante. Pour ma part, je ne suis pas en connivence avec ces tempéraments. Rabelais m’amuse mais ne m’incite pas à le relire ; San Antonio, qui sera successeur de Céline par la langue, je n’ai jamais pu accrocher. Louis-Ferdinand, ça se laisse lire.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Pléiade Gallimard, 1981, 1578 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936, Folio 622 pages, €8.93

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Vers une démocratie écologique ?

Article repris par Medium4You.

L’écologie est à mon sens l’avenir de la pensée politique. Elle va remplacer un « socialisme » à bout de souffle faute d’avoir fait évoluer la doctrine XIXe dans un monde qui a fort changé. Il est donc intéressant de sonder les écrits qui tentent de « penser » la nouvelle politique qui tient compte de la globalisation du climat, des échanges et de la compétition pour les ressources. Dominique Bourg et Kerry Whiteside, respectivement géoscientifique suisse et politologue américain, ont cosigné ce livre paru au Seuil fin 2010. Touchant de près la politique, il a fait l’objet d’un colloque entre administratifs en octobre, auprès du ministre Nathalie Kosciusko-Morizet. La salle était trop étroite, j’y étais, pour accueillir tout ce monde avide de savoir à quelle sauce ils allaient être mangés…

Pour les auteurs, l’écologie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des politiciens. Car ce sont des mains faibles, tourmentées par le seul court-terme en vue de leur réélection dans leur petite circonscription. Ce pourquoi la dégradation globale de l’environnement et son aspect invisible et cumulatif ne sont pas vendeurs. Le contrat social érige un gouvernement représentatif qui protège les droits des individus en se chargeant de leurs intérêts communs, mais tout ce qui sort de la perception ici et maintenant du commun y échappe. Les auteurs proposent donc de changer de contrat.

Exit l’élection comme fin en soi, place aux experts. Préserver la biosphère devrait pour eux être inscrit dans la Constitution, une Académie du futur être créée pour éclairer les ignares. Mais surtout le Sénat serait nommé « par tirage au sort » sur une liste de « scientifiques internationalement reconnus dans leur spécialité », liste agréée par des ONG environnement. Cette haute assemblée nationale pourrait opposer son veto à une loi contraire au long terme de la planète et examinerait toutes les décisions qui en ressortent. Des « jurys citoyens » seraient mis en place pour diffuser la bonne parole et convaincre la base du bien-fondé de tout ça.

Nous sommes bien conscients des difficultés à envisager un modèle économique « de décroissance », qui ne fasse pas du « toujours plus » l’alpha et l’oméga du bien-être humain. Rien que le découplage entre pays développés et pays en développement transformerait en quelques années nos pays en déserts industriels, étroitement dépendants de la bonne volonté exportatrice des pays producteurs. L’Europe serait réduite à un parc d’attractions touristiques où le seul emploi serait le service à la personne. Ce que Houellebecq a parfaitement décrit dans les derniers chapitres de son dernier livre, ‘La carte et le territoire’.

Mais il nous semble que la proposition du Suisse et de l’Américain cumulent les travers des systèmes politiques de chacun de leurs pays d’origine. Il s’agit d’instaurer un fascisme de consensus (à la Suisse) où la bonne parole est délivrée d’en haut par ceux qui savent (à l’américaine). La conviction serait entonnée par la propagande des jurys communautaires où chacun n’ose pas penser autrement que la foule. Son application serait du ressort d’une assemblée de spécialistes nommés (et non plus élus) par des organisations autoproclamées.

La démocratie n’est certainement pas le meilleur des régimes, mais il l’est par exception de tous les autres. Faut-il en revenir au vote censitaire sous prétexte que « les gens » sont ignorants du long terme et de l’invisible climatique ?

Le débat démocratique, bien loin des cercles fermés entre spécialistes – met tout sur la table. Les électeurs n’ont pas forcément le culte du court terme ni de leur seul intérêt personnel. Avant de casser le thermomètre, peut-être faudrait-il l’affiner ? Compter autrement « la croissance » ? La commission Stiglitz a testé quelques pistes en France, tandis que le Genuine Progress Indicator (progrès authentique) a été élaboré par un institut californien. Pourquoi ne pas explorer ces pistes ?

Si l’écologie ne convainc pas, surtout en France, c’est surtout parce que le personnel politique des partis écologistes est d’une indigence rare. Comment confier le pouvoir de diriger un État à un histrion de télé, à une diplômée en géographie qui place le Japon dans l’hémisphère sud ou à une juge rigoriste ? Tous ces gens ont leurs qualités, mais dans leur domaine particulier. Ils n’intègrent en rien l’intérêt général puisqu’ils ne parlent guère d’économie ou d’emploi, sinon par de grandes fresques vagues où l’on rasera gratis au paradis retrouvé. Mais qu’en est-il concrètement des grèves des cheminots qui obligent à prendre sa voiture ? De la hausse du prix de l’essence et du gaz ? De la production d’électricité si elle n’est plus nucléaire (Hulot vient d’y réfléchir, il parait…) ? De la vie quotidienne des vraies gens ?

L’idée même d’un parti politique exclusivement consacré à la défense de l’environnement est un non-sens politique. Les électeurs le savent bien, moins bêtes qu’ils ne paraissent aux élites universitaires. La politique prime, qui est la vie complète de la cité ; l’environnement est une cause seconde qui doit être dans tous les partis. Ne choisir « que » l’environnement est une régression pétainiste (la terre seule ne ment pas) et aboutit au retour du moyen-âge (panier bio local, vélo et trains quand ils ne sont pas en grève, emplois de proximité exclusivement dans les services à la personne, maisons en terre et chaume chauffées par la seule orientation et la circulation d’air entre sol et plafond…).

L’échec du raout écolo-mondial de Copenhague a montré l’illusion des bobos nantis. Les pays riches croient délivrer la bonne parole en même temps qu’affirmer le bon sens en enrôlant des scientifiques pour dire « le vrai ». Mais les ONG environnement ne sont pas le gouvernement mondial, personne ne les a élues. Ni la Chine, ni l’Inde, ni le Brésil, ni les autres, ne se sont privés pour le dire ! L’arrogance des riches à mettre le couvercle sur le développement des pauvres, sous prétexte de religion pour la Terre mère a quelque chose d’indécent. Cela ne veut pas dire que la question des ressources rares, des pollutions et du climat ne se posent pas. Mais qu’on ne décide pas entre spécialistes, mis en scène de façon tapageuse par les orchestres médiatiques, mais par la politique internationale. Or la politique arbitre entre les intérêts, elle n’est pas qu’un spectacle. Les gens se laissent amuser quand le sujet leur est indifférent (les promesses qui n’engagent pas, les amours du président ou le mariage princier), mais ils se saisissent de la décision quand ils jugent que l’équilibre des intérêts est nettement en leur défaveur.

Le pire de la dégradation de la terre, disait le commandant Cousteau, est le nombre des hommes. Que disent les écolos sur la démographie ? Restreindre la natalité dans les pays pauvre, est-ce un tabou religieux ? Dès lors, qu’a donc de « scientifique » cet oubli volontaire dans la politique des ressources et du climat ?

La politique, justement, ne se réduit pas à l’application rationnelle du savoir scientifique. Tout cela sent par trop son saint-simonisme XIXe, récupéré par Marx et ses épigones activistes au nom d’une prétendue Loi de l’histoire. La politique est l’art de convaincre en vue d’un projet commun. Or tout ce qui consiste à « défendre » et à proposer aux gens du « moins » n’a rien d’un projet mais tout d’une contrainte. Aménager notre planète commune peut être un projet, mais les savoirs très spécialisés des domaines climatiques et biologiques ne font pas une politique. Faire avancer sa cause sans jouer le jeu des urnes, c’est se défiler devant la responsabilité. C’est bien universitaire… Tellement persuadé de « sa » vérité, proclamée « scientifique », que seule une avant-garde éclairée pourrait gouverner le monde et corriger malgré eux ces « enfants » ignares que sont les électeurs. Lénine l’a tenté avec les inconvénients qu’on sait. La proposition Bourg & Whiteside, reste dans ce droit fil du savant politique, qui n’a rien à voir avec la politique mais tout avec l’illusion de tout savoir.

Ce néo-socialisme a tout pour séduire nos élites technocrates qui se croient déjà supérieures pour avoir subies le tamis des « grandes écoles », et délivrées de tout souci matériel comme d’avenir pour être fonctionnaires à statut garanti. Mais le peuple, lui, qui aura sans doute son mot à dire, pourra n’être pas d’accord avec cette main basse sur la décision au nom du despotisme éclairé !

Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique, Seuil La République des idées, octobre 2010, 103 pages, €10.93

La présentation au Centre d’analyse stratégique sous le patronage de Nathalie Kosciusko-Morizet

A propos des auteurs

Dominique Bourg est membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot, professeur à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’université de Lausanne. Il a publié « Parer aux risques de demain. Le principe de précaution » (Seuil, 2001), « Le Nouvel Âge de l’écologie » (Descartes & Cie/ECLM, 2003) et « Le Développement durable. Maintenant ou jamais » (Gallimard, 2006).

Kerry Whiteside est professeur de sciences politiques au Franklin and Marshall College, en Pennsylvanie. Il a publié « Divided Natures: French Contributions to Political Ecology » (MIT Press, 2002) et « Precautionary Politics: Principle and Practice in Confronting Environmental Risk » (MIT Press, 2006).

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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« Ca a débuté comme ça » est la première phrase du roman. Elle vous dit tout sur le reste : le fil de l’eau qu’est la vie, « voyage dans l’hiver et dans la nuit », le destin qu’est le « ça » contre lequel on ne peut rien, le style populaire qui véhicule l’émotion avant la raison. « Ça a débuté comme ça », par la guerre, la grande, l’absurde – stupidement célébrée ces dernières années ; puis l’arrière et ses fumiers profiteurs et ses poules avides de sexe ; puis la colonie où l’on envoie les ratés, les vicieux, les petits maîtres ; puis l’Amérique, ce rêve de modernité où la machine va plus vite mais n’a pas plus de cœur ; enfin la banlieue, autour de Paris, la « zone » où survivent les pauvres, les petits, les sans grades, dans la boue, le voisinage haineux et la peur de manquer. Et toujours Robinson, le double caricatural de Céline, solitaire et démerde comme le naufragé de Defoe. « Ça a débuté comme ça » et ça finit par un remorqueur sur la Seine, qui emporte tout, « qu’on n’en parle plus ». C’est la dernière phrase du livre.

Mais entre temps, on en a parlé, sur 504 pages Pléiade. Avec crudité et fine observation, avec cynisme et moments d’émotion, avec amertume et rire. La vie, quoi. Le ‘Voyage’ est l’Odyssée moderne avec la guerre industrielle comme Iliade, qui dissout les héros dans la crasse et les puces. Céline n’est pas un voyeur misérabiliste qui jouit de l’indigence des autres en se croyant au-dessus. Céline n’est pas Zola. Il en est, lui, de ce peuple petit pauvre, issu d’un couple d’employé subalterne aux assurances et d’une boutiquière en mode du passage Choiseul. Céline s’est arrêté au certificat d’études, à 12 ans. Il n’a repris l’école qu’après la guerre, passant un bac oral – light – pour anciens combattants et parce qu’on manquait cruellement d’instruits après les millions de morts. Il a fait l’école de médecine, la voie de l’enseignement professionnel, avant de finir son diplôme en faculté. Il n’a jamais soigné que les pauvres, Céline, et quelques mois les ratés de Sigmaringen. Le peuple, il connaît : il en est. Peut-être est-ce justement parce qu’il n’est pas un intello bourgeois intégré au « milieu » littéraire avec plein de copains médiatiques qu’il a raté le prix Goncourt en 1932 pour ‘Voyage’. La mode l’a attribué à un écrivaillon dont on s’est empressé d’oublier jusqu’au nom, tant les prix récompensent rarement le talent mais plutôt la lèche. On lit encore ‘Voyage au bout de la nuit’, il y a belle lurette qu’on a oublié ‘Les loups’, prix Goncourt 1932 !

Le populo, Louis-Ferdinand Céline le sait par cœur. « Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinoche, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante, d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques » p.346.

Ils habitent loin du centre, où c’est pas cher et où on dépense rien pour eux. « Les ébauches des rues qu’il y a par là, des rues aux lampadaires pas encore peints, entre les longues façades suintantes, aux fenêtres bariolées des cent petits chiffons pendant, les chemises des pauvres, à entendre le bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses. Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boites à ordures » p.95. En métropole ou aux colonies, même combat : « La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants et encore moins de linge sale et moins de vin rouge autour » p.142.

Toute leur vie, leur énergie, leurs désirs, sont brimés par les maîtres et leur condition vile. « Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison » p.200. Ils sont dressés dès l’enfance, les pauvres. « Ils ne savent pas encore ces mignons que tout se paye. Ils croient que c’est par gentillesse que les grandes personnes derrière les comptoirs enluminés incitent les clients à s’offrir les merveilles qu’ils amassent et dominent et défendent avec des vociférants sourires. Ils ne connaissent pas la loi, les enfants. C’est à coup de gifles que les parents la leur apprennent la loi et les défendent contre les plaisirs » p.312. Alors ils se vengent dès qu’ils peuvent, les pauvres, sur les autres qu’ils jalousent, sur les plus faibles qu’eux surtout. Comme aux colonies.

La philosophie du pauvre est le destin, le renoncement. « Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demanderont le pourquoi les petits, de tout ce qu’ils supportent » p.151. Ceux qui ont les moyens, sur cette terre, sont des demi-dieux. « Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire et tout le monde est bien content. (…) Les femmes des riches bien nourries, bien menties, bien reposées elles, deviennent jolies. Ca c’est vrai. Après tout ça suffit peut-être. On ne sait pas. Ca serait au moins une raison pour exister » p.332.

D’où le divorce entre la cucuterie d’idéal pour les riches et la condition réelle du peuple : « Pour Lola, la France demeurait une sorte d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concerne l’enthousiasme » p.52. Quelle çonnerie, la guerre ! disait l’autre. Le peuple est réaliste, naturel, il ne se grise pas de mots. « L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps » p.272. Céline est matérialiste, pas idéaliste ! « L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal » p.52

La vérité est dans la matière et l’amour « vrai » veut toucher, peloter, baiser. Telle Sophie la Slovaque : « Élastique ! Nerveuse ! Étonnante au possible ! Elle n’était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. (…) L’ère de ces joies vivantes, des grandes harmonies indéniables, physiologiques, comparatives est encore à venir… (…) Permission d’abord de la Mort et des Mots… Que de chichis puants ! C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… » p.472. La nature est vigoureuse et saine, le naturel est beau et désirable. Les nègres musclés et leurs femmes aux seins nus sont « tout juste issus de la nature si vigoureuse et si proche » p.150. En Afrique, la nature a plus de force qu’ailleurs, racine de la fascination de Céline pour le biologisme nazi. « La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison » p.143 « L’infinie forêt, moutonnante de cimes jaunes et rouges et vertes, peuplant, pressurant monts et vallées, monstrueusement abondante comme le ciel et l’eau » p.163. Éternel retour pour ces « bestioles du bled qui se coursent pour s’enfiler ou se bouffer, j’en sais rien » p.164.

L’amour romantique est l’opium du pauvre, le film des pulsions, la guimauve commerciale. Les pauvres piquent ça aux bourgeois, selon la « civilisation des mœurs » du haut vers le bas, chère à Norbert Elias. « Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble, moi ? Ca ressemble à faire l’amour dans les chiottes ! » p.493. L’Hamour, disait Flaubert par dérision, « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » dit Céline p.8. Montherlant écrira ses ‘Jeunes filles’ pour dire pareil et Matzneff ses ‘Lèvres menteuses’.

Bien sûr, l’émotion existe sous les oripeaux idéalisés. Les mots ne disent pas le vrai. Le film n’est pas la réalité. La vacherie est première mais parfois l’être se révèle. « Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux s’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour » p.395. « Moi (…) un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres » p.496. Ce qu’ont Alcide le sergent colonial qui trafique pour payer la pension chez les sœurs d’une nièce de dix ans ; et Molly la pute américaine, qui entretient les amants auxquels elle tient.

Malgré le ton et le cynisme, il y a du rire chez Céline. Rien que les noms donnés aux bateaux ou lieux-dits des colonies valent leur pesant de sexe. Il est partout présent, depuis le bateau Amiral Bragueton (braguette) suivi du Papaoutah (empapaouter), de la compagnie Pordurière (amalgame de portuaire et ordurière), jusqu’à San Tapeta (tapette), lieu d’où il est embarqué sur la galère Infanta Combitta (con-bite)… Le boy noir est « lascif comme un chat » (p.143), les petits nègres aiment à se faire caresser sous la culotte (p.167) – tout comme Bébert, neveu de concierge du Raincy, sept ans, qui « se touche » : « C’est pas vrai, c’est le môme Gagat qui m’a proposé… » p.244. Gaga, bien sûr, c’est comme ça que ça rend, l’astiquage de tige. Céline appellera son chat Bébert, du nom du môme qu’est crevé d’une mauvaise typhoïde, en 1944. Il y a encore le curé Protiste, au nom d’unicellulaire ou le chercheur biologiste russe Parapine… Saint Antoine, alias San Antonio, le patron des cochons, s’en est inspiré. Lire encore la description en Amérique du dieu Dollar (p.193) auquel on va rendre ses dévotions à mi-voix devant un minuscule guichet, comme au confessionnal. Avant d’aller déféquer dans les cathédrales à merde, en sous-sol, où chacun attend son tour à la queue pour se déculotter.

C’est un moment d’humanité carabinée que ce Céline là.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

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Pour une économie politique

Tout ce qui arrive depuis le début de l’année montre que l’économie est une chose trop précieuse pour la laisser aux économistes. Il est temps d’ôter la direction des choses aux technocrates, les politiques doivent prendre enfin leurs responsabilités envers leur société.

Le débat politique sur les salaires en France rappelle que l’inflation est de retour. Non seulement les États endettés sont gourmands d’impôts, mais la rareté des matières premières et de l’énergie pour un monde qui se développe massivement fait grimper les prix. Les salaires chinois augmentent de 30% par an en raison de l’envol des prix alimentaires et du carburant. Tout cela nourrit l’inflation qui, dans un système mondialisé, s’importe dans tous les pays. Les États-Unis l’ont bien compris qui ne voient qu’une manière facile de s’en sortir : actionner la planche à billets. Le rachat par la Fed de créances d’État jusqu’en juin prochain est une façon de prêter à l’État sans passer ni par les marchés financiers, ni par les impôts.

Mais cet argent créé ex nihilo alimente lui aussi la hausse des prix. Il inquiète les prêteurs sur les marchés et fait monter les taux d’intérêt qui sont le prix du risque sur la durée. Il fait baisser le dollar, et si l’économie américaine peut exporter plus facilement, cela renchérit d’autant le prix du baril de pétrole, évalué en dollars dans le monde entier. Les pays producteurs, perdant au change, augmentent leur prix. Nous sommes donc aux limites de ce laxisme monétaire, à l’orée du cercle vicieux où toute création de dollar à partir de rien enclenche une cascade de hausses de prix pour compenser le manque à gagner, y compris revendications salariales et moindre consommation.

La redistribution des États-providence atteint elle aussi ses limites. Le nombre des droits sociaux ne dépend que de l’imagination des démagogues tandis que le prélèvement public reste mal accepté. Si les États-Unis et le Japon ont de la marge pour remonter les impôts, notamment la TVA, la France et la Suède ont déjà le taux de prélèvement sur la richesse nationale parmi les plus élevés au monde. Ils doivent obligatoirement réformer l’obésité inorganisée et incontrôlée des organismes d’État. D’autant que leur endettement par rapport à leur production atteint des sommets dangereux pour solliciter les marchés. L’avertissement de l’agence de notation Standard & Poors sur les perspectives négatives de la dette américaine sonne comme un avertissement. Nul ne s’y trompe, ni les gouvernements, ni les banques centrales, ni les marchés, ni les particuliers : les emprunts des États sont à fuir, sauf à exiger des rendements plus élevés pour le risque pris (autour de 14% l’an pour les emprunts grecs !).

Car l’Europe montre elle aussi ses limites. Loin de l’euphorie de sa construction, l’heure est au repli sur soi par crainte du monde, de l’étranger et des marchés. L’illusion des Trente glorieuses continue d’alimenter l’imaginaire des technocrates et des naïfs, tandis que le baby-boom s’est inversé, ne permettant plus de financer l’avenir à crédit. L’absence de volonté politique d’aller vers une coordination économique et fiscale des pays de la zone rend la gestion de la monnaie unique inopérante. Le grand écart est fait entre les pays qui souffrent d’une croissance anémique (France, Italie) qui auraient bien besoin de taux plus bas, et les pays cigales qui ont dépensé et se sont endettés sans compter (Grèce, Portugal, Irlande) et pour qui le taux unique de la Banque centrale européenne n’est pas assez fort pour les contraindre à changer de pratiques. Le risque croît que les peuples vertueux soient de plus en plus réticents à financer les peuples hédonistes, appelés selon les régions « pigs » ou « du Club Med ». Le parti des Vrais Finlandais vient de sonner l’alarme en refusant de voter la participation du pays au fonds de réserve européen. Mais  ce sont tous les électeurs qui sont vigilants, en cette période de restrictions, sur le partage des richesses produites : ils traquent le népotisme, les affaires, les privilèges indus des riches. Les révoltes arabes n’ont pas eu d’autres causes et, en France, L’UMP pourrait perdre les prochaines élections, tout comme le parti travailliste anglais et les sociaux-démocrates allemands.

La seule politique a consisté, depuis la crise de 2007, à durer le plus longtemps possible sans réformer grand chose, afin que le temps efface les pertes des banques et que le système reparte avec la croissance. Sur la seule Grèce, les banques françaises sont endettées à l’automne 2010 de 14 milliards d’euros, et les banques allemandes de 18 milliards d’euros. Si l’on devait y ajouter le défaut des dettes irlandaise, portugaise, voire espagnole, les banques ne se prêteraient plus entre elles, ayant bien du mal à éviter la faillite, tandis que les États ne pourraient plus les refinancer comme en 2008.

Le temps s’accélère :

  • Les soubresauts de pays pétroliers comme la Libye, Bahreïn ou l’Algérie pourraient affecter l’Arabie Saoudite. Ils réduisent déjà l’activité et engendrent chômage et émigration massive.
  • Les séismes, tsunami et choc nucléaire japonais affectent la production des composants électroniques et de l’automobile, tout en renchérissant le prix de l’électricité et suscitant des doutes sur la bonne énergie de transition entre le pétrole d’hier et le soutenable du futur.
  • Les entreprises naviguent à vue, les dirigeants n’ont pas de cap à donner à leurs troupes, sauf à réduire les coûts pour survivre dans la compétition mondiale avec une demande locale qui stagne en raison d’un chômage élevé. Le stress psychologique au travail est le fait de manageurs technocrates qui ne voient que le ratio de productivité du trimestre, sans envisager l’avenir.

Comme les politiciens, les patrons font le gros dos en attendant que tout revienne comme avant.

Or, rien ne sera jamais comme avant :

  • La Chine émerge à grands pas et, avec elle, l’Inde, le Brésil, le Nigéria et d’autres. Pétrole et matières premières sont massivement demandés pour leur développement et deviennent rares donc chers.
  • La redistribution d’État-providence assise sur une démographie en expansion est à bout de souffle parce qu’elle finance la distribution d’aujourd’hui par les cotisations de demain. Les jeunes générations grognent contre les privilégiés égoïstes qui ont « fait 68 » mais ne leur laissent que des dettes et du chômage.
  • Le travail est de moins en moins une valeur, incitant à des conduites d’évitement comme le troc, la restriction des dépenses, la traque des plus bas prix sur Internet. Puisqu’on ne gagne pas plus en travaillant plus, on perd moins à dépenser moins.
  • L’embellie du premier trimestre sur les résultats des entreprises, la confiance des dirigeants et le désir d’embauche des cadres n’est qu’un feu de paille que le ralentissement japonais, l’envol du pétrole et la faible croissance attendue devrait corriger très vite.

C’est ainsi que s’enclenche le cercle vicieux de la déflation.

Pour régler cela :

  • la concertation internationale est obligatoire, afin d’éviter le maintien de monnaies sous-évaluées et la tentation de faire éclater l’OMC pour rétablir des droits de douane.
  • le capitalisme est essentiel, car il est la meilleure technique d’efficacité économique trouvée dans l’histoire pour produire le plus avec le moins, dans un contexte où toute matière première et énergie devient rare et objet de bagarre géopolitique, et le meilleur incitatif à la liberté d’innovation et de création.
  • la politique est indispensable pour aménager les règles du jeu, en contrôler l’administration et décider des compromis entre intérêts divergents.

Ce pourquoi toute stratégie en bourse comme toute prévision économique doivent quitter l’univers abstrait et confortable des « modèles » pour se plonger dans l’histoire, la géopolitique, la sociologie et la cité. L’ère des technocrates est révolue si l’on veut régénérer l’économie et gagner sur les marchés. Place aux décideurs « politiques ».

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Les écologistes contre le néolithique

Comme il parle bien Jean Guilaine, ce professeur au Collège de France spécialiste du néolithique ! Il a l’accent rocailleux du sud-ouest et les mots savoureux pour décrire sa passion : cette époque reculée où la révolution advint. Celle qui a fait passer les sociétés humaines du stade de chasseur-cueilleur au stade d’éleveur-cultivateur. Il a fallu quitter le nomadisme pour se sédentariser. Cesser les comportements simplistes de prédation pour acquérir d’autres comportements d’attention et de soins. C’était déjà le ‘care’, cette couverture thermolactyl chère à Dame Martine. 

Mais à écouter Jean Guilaine, on se demande bien pourquoi la Première secrétaire socialiste s’acoquine avec les zécologistes. En effet, le fondement de l’écologie est que l’homme est un traître qui s’est retourné contre sa terre-mère, au néolithique justement. Auparavant, il vivait comme les bêtes, ni mieux ni pire. La nature était son ventre amical et il prenait ce qu’elle voulait bien lui donner. C’était au temps où les bêtes parlaient et où les chasseurs (qui passaient leur vie à ça) écoutaient les bruits ténus, repéraient les traces infimes et s’orientaient aux odeurs évanescentes pour comprendre le gibier. L’homme était un animal armé et baignait nu dans le naturel.

Las ! Son orgueil (dit la Bible), sa soif de connaître (dit le mythe grec de Prométhée), lui ont fait quitter le vert paradis des amours enfantines et la prédation naturelle qui régulait son espèce en fonction de celle des autres. Il a « joué à Dieu », quelle horreur ! (c’est le titre récent de l’hebdo catho ‘La Vie’ sur Fukushima). Comme lui, il a bâti un monde à sa mesure, fait naître des animaux à sa disposition et des plantes à sa convenance pour son alimentation, a maîtrisé le feu. Il n’était plus seul et nu, mais rassemblé en villages voire en villes bâtis de ses mains, avec enclos à bétail, réserves de foin et de bois pour l’hiver, et des vêtements tissés des tiges des céréales qu’il conservait en jarre pour sa nourriture quotidienne et les semences du printemps suivant.

Là c’en est trop pour les zécologistes. Je parle de la sous-espèce récente qui a sauté sur le prétexte scientifique pour en faire une nouvelle mystique. Pour eux, la civilisation c’est mal, la technique c’est le diable, sortir de la « vie naturelle » nomade et nue c’est la perdition. Il y a de ça chez certaines sectes chrétiennes du retour à la terre, chez les païens ex-hippies qui adorent Gaïa en fumant de l’herbe (bio), et même chez les islamistes qui ne rêvent que de retourner aux lois ancestrales des nomades bédouins, eux qui n’ont jamais pu cultiver la terre dans le désert faute d’eau. Tous ont le rêve d’oasis du Paradis biblique.

A écouter Jean Guilaine, à lire son livre passionnant (et pas uniquement pour les archéologues), je me dis que l’écolo-mystique est un pessimiste ignorant qui a peur de son ombre. Le scientifique – Jean Guilaine en est un – est forcément optimiste, même sur le lointain passé. Le néolithique a été une « révolution » qui a duré jusque dans les années 1950, lorsque la population a basculé de la terre à la ville, grâce aux progrès de la technique. Cette fameuse technique honnie des mystiques qui y voient un crime de lèse-nature, un comportement de jeune mâle de banlieue en rut qui va jusqu’à gifler sa mère (parce qu’elle n’est qu’une femme) avec la volonté maléfique de s’égaler au Créateur. Tout, dans la « religion » écolo venue tout droit de celles du Livre, s’oppose à ce que l’homme est devenu : un fils désobéissant, un ingrat orgueilleux, quelqu’un qui méprise maman et veut supplanter papa.

Mais, si l’on y regarde bien, ce dont rêvent les zécolos sans le savoir est l’anti-civilisation. La guerre de tous contre tous selon les lois naturelles. La grande régulation qui mettrait au rebut la technique (après une catastrophe nucléaire et une gigantesque panne informatique due au climat réchauffé). Ce qui ramènerait l’espèce humaine au Paradis, vous savez, cette époque bénie où l’homme était un loup pour l’homme, ne cultivait rien, n’élevait rien, mais se contentait de prendre ce que « la nature » ou Papa-dieu voulait bien lui laisser…

C’est drôle et inquiétant l’écologie politique, quand on creuse…

Jean Guilaine, Caïn – Abel – Ötzi : l’héritage néolithique, Gallimard février 2011, 284 pages, €24.70 

Émission le Salon noir du mercredi 6 avril 2011, Vincent Charpentier sur France Culture, écoutable ou podcastable

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Simone de Beauvoir il y a 25 ans

C’était au temps de l’ordre et des « vraies jeunes filles ». Simone naquit en 1908 et conte à l’âge de 50 ans son histoire. « Je suis née à 4 h du matin » le 9 janvier : début de siècle, début d’année, début de jour. Avec elle commence son existant : elle se crée. « On ne naît pas femme, on le devient », dira-t-elle plus tard en paraphrasant Érasme. L’existentialisme définit l’être humain par l’action. Simone doit s’extirper de son milieu – bourgeois – pour acquérir une liberté d’intellectuelle en pensant par elle-même, en même temps qu’une liberté économique en travaillant – un temps – comme professeur de philosophie.

« Mémoire d’une jeune fille rangée » a fait jaser. En ces années où la femme française dépendait de son mari – Napoléon l’avait voulu ainsi dans le Code Civil 1803, être célibataire, salariée, intellectuelle et amante libre avait tout du sulfureux ! Curieusement, c’est « Le deuxième sexe » qui rendra Simone célèbre, plus que le sillage de Sartre. Et, ruse de l’histoire, ce n’est pas pour ce pamphlet besogneux de féministe qu’on la lit encore. « Le deuxième sexe » est pesant, épais, et déjà furieusement daté. En revanche, tous les livres de mémoires restent de grand intérêt. L’auteur y apparaît vivante, intellectuelle mais plus accessible que Sartre, amoureuse mais ayant beaucoup les pieds sur terre.

Simone passe sa petite enfance entre une mère lointaine et un père souvent absent. Un peu plus grande, « une abondante famille me garantissait mon importance » p.14 A 3 ou 4 ans, elle a des crises de rage, courantes chez les petites filles. Mais, sur le retour, elle les surdétermine pour bâtir son personnage : « en partie par une vitalité fougueuse et par un extrémisme auquel je n’ai jamais tout à fait renoncé » p.18 Elle dit son père déclassé, persuadé d’être aristocrate mais ruiné par les emprunts russes. Simone n’est pas un garçon mais a réagi contre son père comme si elle en était un. Elle en prend systématiquement le contrepied : anti-frivole, vouée aux études, méprisant les « affaires » et le « paraître » social, ignorant la maternité et la famille. Elle méprise un peu sa mère, qu’elle dit être une pieuse bourgeoise élevée aux « Oiseaux » (fameux couvent parisien). Mais sa génitrice a laissé son austérité à sa fille : « Toute mon éducation m’assurait que la vertu et la culture comptent plus que la fortune » p.67 Simone a une sœur cadette, sur laquelle elle est heureuse d’« avoir une prise réelle » p.63 en jouant à la maîtresse. Névrose classique d’époque autoritaire : Simone se fantasme en sainte Blandine, se pâmant la tunique déchirée aux pieds du maître brute qui pardonne…

Heureusement, la lecture était là. « Les livres me rassuraient : ils parlaient et ne me dissimulaient rien ; en mon absence, ils se taisaient ; je les ouvrais, et alors ils disaient exactement ce qu’ils disaient » p.70 Phrase étonnante, phrase d’intellectuelle, phrase d’époque. Qui le comprend aujourd’hui ? Et pourtant… Les livres étaient la Raison, le contrepied de la campagne que Simone adorait avec sensualité : « le réveil des prairies », « les rumeurs de l’été », « le parfum des fleurs », « l’odeur du regain », « de la paille et du foin ». On ne parle pas du corps – pas convenable – mais évoquer les parfums est poétique et permis. Jusqu’à 16 ans, elle reste « une oie blanche » mais tombe amoureuse à 10 ans d’une Zaza de son âge, spontanée, audacieuse et naturelle – tout ce qu’elle voudrait être. Pied de nez à l’histoire, ce coup de foudre l’a révolutionné en octobre 1917 !

Un jour, elle ne croit plus en Dieu et se le dit « sans grand étonnement » p.190. Elle découvre sans angoisse la solitude « au milieu de l’éther aveugle » p.192 La littérature l’attire, afin d’être sa propre cause et sa propre fin, mais surtout la réflexion – donc la philosophie. Elle y rencontre Sartre par la bande en 1929 – année de la Grande Dépression. Herbaud, copain de Sartre lui trouve un surnom : Castor. Beauvoir est en effet ‘beaver’ en anglais, animaux qui « vont en bande et (qui) ont l’esprit constructeur ». Les Normaliens la fascinent : « ils dégonflaient impitoyablement tous les idéalismes, ils tournaient en dérision les belles âmes, les âmes nobles, toutes les âmes et les états d’âme, la vie intérieure, le merveilleux, le mystère, les élites ; en toute occasion » p.470 Avec Sartre, Simone se trouve. « C’était la première fois de ma vie que je me sentais intellectuellement dominée par quelqu’un »p.480 Et elle aime ça, on ne le dit pas assez… Elle en souffrira, ce qu’elle décrira dans « L’invitée » (1943) : jalouse, soucieuse de reconnaissance, souffrant des passions bien humaines.

C’est cette rectitude à se voir telle qu’elle est qui la rend sympathique. Simone n’a pas tout dit, mais assez pour apparaître « authentique ». Bourgeoise déclassée compensant par des études universitaires une fortune qu’elle n’héritait plus ; passionnément intellectuelle jusqu’à cautionner des paranoïas politiques comme le communisme après 1956 (l’écrasement par les chars soviétiques de la révolte de Budapest) ; mais sans cesse entraînée à penser, tirée par Sartre qui s’est beaucoup trompé – avec conviction – mais qui « s’intéressait à tout et ne prenait jamais rien pour accordé ». J’ai lu Simone bien après Sartre, mais la statue du Maître m’a lassé tandis que la vitalité de sa compagne continue d’irriguer mes pensées.

Simone de Beauvoir, née il y a 103 ans, morte il y a exactement 25 ans, mémoires :

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Que vaut le projet socialiste pour 2012 ?

Notons en premier lieu qu’il s’agit de « 30 propositions » et non d’un « projet » de gouvernement. Notons en second lieu que ces propositions sont réunies sous le titre de « Redresser la France et proposer un nouveau modèle de développement ». Rien que ça : il s’agit encore et toujours de changer le monde… Le capitalisme est le diable, la mondialisation l’enfer, et le PS veut créer un bénitier d’eau apaisante pour tous les brûlés de la France. Panser au lieu de penser. Pourquoi vouloir changer le monde alors qu’il faudrait commencer par se changer soi ? Par orgueil, certitude d’avoir raison, d’être investi d’une Mission.

Cela vient de loin, du catholicisme dont le socialisme a repris la cité de Dieu, du marxisme-léninisme dont son créateur Lénine a repris l’idée d’Église hiérarchique, de clergé investi d’une mission et de prêches propagandistes pour sauver les âmes… C’est un peu cela, le catalogue ordonné des propositions du PS : « Refaire de la France une nation qui compte » (comme si elle ne comptait plus, la 5ème puissance économique mondiale, la 2ème puissance démographique européenne), « changer de modèle pour vivre mieux » (pourquoi pas ? mais qu’a donc fait la gauche pour avancer dans cette direction depuis 1981 ? et notamment durant les 5 récentes années Jospin ?) ; « rendre la vie moins chère », priorité aux « services publics », « réformer la fiscalité ». Au fond, ce sont peut-être ces propositions franco-françaises sur l’école, la fiscalité et les priorités de service public (pas tout mais éducation, santé et sécurité) qui sont les plus réalistes. Notons quand même qu’il s’agit de préférence nationale… Tout ce qui sort des frontières est négligé ou vague. Où l’on voit que la mentalité FN irrigue aussi la gauche.

La mondialisation ? Elle n’est évoquée que pour une vague « taxe sur les transactions financières » impossible à mettre en œuvre tout seul sauf à voir fuir la finance partout ailleurs qu’en France. Ou par une taxe aux frontières sur les produits polluants ou immoraux « en matière sociale, sanitaire ou environnementale ». Ou encore par une loi d’orientation tous les trois ans sur l’accueil des migrants. Le monde s’arrête aux frontières de l’Hexagone, c’est bien connu depuis l’imbécile de Tchernobyl. Qui croirait qu’il y a un socialiste français à la tête du FMI et un autre à la tête de l’OMC ? Le parti n’en tient pas compte, ses intellos sont en majorité fonctionnaires hexagonaux.

L’Europe ? Elle n’est évoquée que pour « proposer » une communauté des énergies (qui en veut ?), des droits de douane sur l’immoralité déjà vue (les Allemands sont-ils pour ?), des emprunts Eurobonds pour investissement (les Allemands sont radicalement contre). Rien à dire sur les obligations de l’euro, les écarts de fiscalité, la ponction plus forte qu’ailleurs de l’État français sur la production nationale. Bien que le mot « compétitivité » figure en titre, elle se résume à encore plus d’État avec une « banque d’investissement » – comme si l’État (c’est bien connu) était le meilleur à créer l’innovation ! Se souvient-on à gauche du Plan calcul, du Concorde, des PC Thomson massivement financés pour les écoles et collèges, du succès planétaire du Minitel, de la centrale nucléaire de dernière génération beaucoup trop chère, du Rafale que personne n’achète, du TGV copié par les Chinois et les Coréens ?

Les vrais problèmes des Français ? Ils ne datent pas de 2007… mais des années 1980 : chômage, marge des PME, logement, immigration, insécurité des banlieues, financement des prestations sociales, déclassement, inadaptation persistante de l’école, empilement des lois et règlements, misère de la justice, montée du Front national. Tout cela est né sous Mitterrand et n’a fait que proliférer depuis. Il ne suffit pas de dire « Sarkozy dehors » pour que, par magie, tout devienne rose. Les Français savent bien qu’ils ne vont pas entrer chez Disney s’ils votent rose en 2012. Que « propose » donc le parti pour régler tout ça ? De surveiller et punir : le vieux travers caporaliste de la gauche morale. Les inégalités existent, peut-être moins qu’ailleurs en France, mais pires qu’avant à cause du chômage persistant depuis trente ans. Mais surveiller et punir ne suffit pas à régler les inégalités : les vrais riches iront s’installer ailleurs, les vrais pauvres seront réduits à l’assistanat d’État délivré par des fonctionnaires revêches, mal payés et qui ne feront jamais plus de 35 heures en répétant comme une litanie que c’est pas moi c’est l’autre, qu’il faut le bon papier, que le dossier est en cours, que le service est en sous-effectif, et autres prétextes habituels aux administrations.

  • Il y a un effort de modération pour rassembler les éléphants qui ont une fâcheuse tendance à se tirer dans les pattes.
  • Il y a un maquillage de communication qui vise l’attrape-tout pour les primaires ouvertes à toute la gauche.
  • Il y a un grave déficit d’idées sur l’avenir d’un pays moyen dans un monde désormais global.

Les propositions sont financées… mais en remettant en cause la fiscalité instaurées depuis 2007 par Sarkozy, avec les effets pervers de changer une fois encore les prévisions de risque de ceux qui investissent : les entreprises de la restauration (dont la TVA réduite serait supprimée), les entreprises à transmettre (qui seraient moins exonérées et dont les dirigeants s’exileront aux frontières pour ne payer ni plus-value ni l’ISF), les particuliers qui préparent leur retraite amaigrie par des investissements locatifs (leurs loyers seront bloqués). Certes il faut réformer la fiscalité, devenue complexe et difficilement lisible, mais n’avoir pour projet affiché que taxer encore et encore est d’une indigence rare.

Comment un État qui prélève déjà 43% des salaires et assure par la dépense publique 55% du PIB peut-il dire qu’il manque de moyens ? C’est plus que la plupart des États européens qui nous entourent. La démagogie consiste donc à dire qu’on ne touche surtout pas aux zacquis, malgré des classes de 35 alors que les effectifs de l’Éducation nationale comptent 1 prof pour 16 élèves, malgré le taux de flics par habitant plus élevé qu’ailleurs seraient engagés 10 000 de plus ? Tout comme les emplois-jeunes, ces impasses crées dans le secteur non-marchand qui vont servir à rester sous-payé et sous-formé en associations et collectivités, sans pouvoir valoriser son CV par une quelconque expérience et formation utile à l’économie. Ce genre d’emploi de proximité ou écolo pourrait être assuré aux seniors chômeurs, ils n’ont plus guère d’avenir en entreprise – mais les jeunes ! C’est les parquer dans l’assistanat à vie, avec vote PS obligatoire pour maintenir les zacquis.

La démagogie se poursuit avec les vieilles lunes qui datent du Programme commun : la Banque d’investissement, l’encadrement des loyers, le plafonnement des salaires des PDG d’entreprises publiques, la retraite à 60 ans (mais pas à taux plein, ce n’est pas dit n’est-ce pas ?…). L’idée profonde est que « le capitalisme » est immoral, illégitime, et que le but de la politique française est d’en débarrasser le monde. Ben voyons… Le pays est fatigué, vieillissant, le budget perclus de dettes, le chômage massif, la croissance très molle. Il faudrait réformer l’État-providence, devenu intenable en raison de la concurrence mondiale et de l’endettement accumulé dans un contexte de prélèvements maximum – ce qu’ont fait les pays scandinaves et le Canada. Réformer l’organisation réglementaire et diminuer le coût du travail pour donner de l’air aux emplois (un chômeur ne peut pas donner des cours à l’université par exemple, selon un décret de 1987 signé Chirac) – ce qu’a fait l’Allemagne dont le coût relatif diminue depuis les années 1990. Encourager les entreprises à faire comme les PME allemandes, qui exportent malgré l’euro fort et les délocalisations industrielles et créent -elles – de l’emploi. Et ne surtout pas accentuer le travers français de l’innovation d’État avec ses gros machins invendables, seulement négociables par les politiques (donc transférables et copiables à merci) comme le TGV, Airbus, les centrales nucléaires. La gauche comprend-elle le monde actuel ?

Que peut-on faire quand on ne peut pas changer le monde tout seul ? Faire semblant. Se replier sur le socialisme dans un seul pays (comme Staline). Le PS a accouché d’un pessaire, cet appareil qui maintient un organe en place. Quelle révolution !

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Pierre Péju, Le rire de l’ogre

Méfiez-vous des prix littéraires. Ils récompensent moins le talent que le narcissisme d’époque. Les jurés se mirent en leur miroir. Ils adulent ce qui va dans leur sens, l’opinion à la mode. Ce pourquoi la plupart des prix littéraires sont au fond des prix Staline. Il s’agit d’être « dans la ligne », de conforter ce qu’il est bon de penser. Qu’a donc fait Pierre Péju, philosophe et romancier, pour mériter le prix Fnac 2005 ? Il a parlé de Juifs et de Nazis, de la culpabilité des survivants. Et pour cela on le célèbre !

Car ce roman est fort décousu. La psychologie des personnages est sommaire. On dirait plus un scénario de film avec indication des rôles, flashbacks de rigueur et découpage en séquences qu’un « roman » qui déroule une histoire et enrichit le lecteur du contact avec l’humain. Le contraste avec ‘Bienvenue au club’, roman anglais de Jonathan Coe paru en 2001 et sur lequel je reviendrai, est à cet égard éclairant ! Même thème du retour sur son adolescence, même fonds troubles des familles, même découpage en séquences. Mais l’un est réussi, l’anglais, l’autre raté, le français – comme par hasard adulé par les libraires les plus vénaux de France.

Deux parties, deux personnages. Première partie adolescente, en Allemagne, séjour chez un correspondant, découverte d’une fille fantasque mal dans sa peau pour cause de nazisme parental. Seconde partie adulte, en France, d’un garçon qui se cherche, perdu par la mort d’un père résistant et pris d’une vocation artiste confuse pour exsuder sa violence. Le fil conducteur ? Une vieille légende germanique d’ogre qui dévore les enfants et qu’une femme – la Mort – ressuscite après qu’il ait étranglé un couple de petits en dormant. Et l’on passe d’une époque à l’autre dans des chapitres entrecoupés qui rendent l’ensemble ardu.

La fille est allemande mais d’une famille d’origine française. Son père est médecin voué à la vie mais a participé malgré lui au massacre de Juifs en Ukraine, notamment d’enfants qu’il voulait sauver. Sa mère est folle, ne communiquant que par la musique. La fille, Clara (pas vraiment claire), ne vit que par procuration, porteur d’un prénom d’une jeune juive que son père a conduit à la mort, voyeur au féminin des fins de vie où elle accompagne son médecin de campagne de père, jusqu’à à cette caméra qui ne la quitte jamais. Le meilleur ami du docteur, sergent de la Wehrmacht, a fusillé du juif et s’est tué après avoir étranglé ses deux enfants dans la forêt. Nous sommes dans la lourdeur de répétition : l’ogre tapi au fond de tout Allemand, surgi des profondeurs par la littérature romantique et dans les faits par le tout permis nazi.

Le garçon est français, orphelin de père à 12 ans, élevé par une mère qui veut oublier et se choisit un autre mari. Le père a pris le maquis lorsqu’on a voulu l’engager au STO, a été pris, s’est évadé de la prison de la Gestapo à Lyon, puis a été décoré. Pourtant, le frère de sa femme, collabo affairiste, n’y serait pas pour rien… Paul n’a rien d’un pôle, il erre faute de modèle viril. Il aime Clara, ou plutôt la sensualité qu’il a connue à 15 ans. Il se laisse aimer par une infirmière nature mais que lui donne-t-il en échange ? Tout est trouble dans son histoire familiale, tout ressurgit des profondeurs, comme si la boue faisait l’existence. C’est là que nous découvrons une reine Bathilde que nous ne connaissions pas, statufiée devant le Sénat. Elle n’est pas confondue avec Mathilde, duchesse de Normandie, statufiée à côté.

De ces deux déterminismes, l’auteur crée des personnages inconsistants. L’une veut se perdre dans la guerre en photographiant les visages des tireurs au cœur des combats. L’autre veut se perdre dans l’œuvre artiste, la sculpture lourdingue où il s’agit de taper comme un sourd parce que « la pierre parle ». Cette pierre brute et ce métal coulé disent la torture et l’horreur – c’était tellement à la mode dans les années 1995-2005 ! Mais cela ne va pas bien loin, on n’y croit pas. La figure du prof de philo qui séduit (intellectuellement) les élèves mâles et (physiquement) les élèves femelles est plus réussie. Est-ce un autoportrait de l’auteur en satyre ? L’artiste méconnu, paysan écolo du Vercors, est peu convaincant. Pas plus que les caricatures des autres personnages rencontrés ici ou là comme le trop parfait « salaud » portier d’hôtel de l’oncle. Le lecteur n’est pas en face d’êtres humains mais de « rôles » sociaux ou professionnels. Ce sont ces stéréotypes qui ont obtenu le prix Fnac-Staline.

La fin n’arrête pas de finir. Déjà beau que ce roman ait l’ambition de couvrir un siècle, 1937-2037. Encore faut-il que le dernier chapitre, intitulé « la dernière bataille », soit suivi d’un « épilogue » ! On en a marre, le romancier n’a plus rien à dire depuis des pages et il en rajoute.

Deux points positifs quand même. Le premier est le style, fluide, qui se lit facilement. Dommage que la découpe à la hache des chapitres pour faire « construit » gâche l’ouvrage. Le second est le déterminisme. Un moment le garçon, devenu père avec deux enfants comme l’ogre, suit le sentier dans la forêt comme le monstre et comme l’ex-nazi, tenant ses petits à la main. Va-t-il ?… Non ! L’auteur nous épargne le poncif de l’éternel retour du même, c’est déjà ça.

De grâce, fuyez les prix à la mode, vous lirez mieux et plus sain !

Pierre Péju, Le rire de l’ogre, 2005, prix du roman Fnac 2005, Folio 2007, 393 pages, €6.93

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Le Clézio, Le chercheur d’or

Jean Marie Gustave Le Clézio a écrit ici son ‘Île au Trésor’. Il y reprend ses thèmes de prédilection, l’opposition sensations/raison, mer/terre, nature/civilisation, indigènes/blancs, humbles/bourgeois, comptables/marins… L’enfant a ce sentiment océanique de la mère comme ouvrant les portes, toute liberté, infini marin ; le père est la contrainte, la canne qui s’abat sur les fesses au retour d’une fugue, le devoir, la comptabilité. Et pourtant, c’est le père qui rêve et trébuche, alors que la mère économise et raisonne. Sept parties, comme les sept marches du destin, rythment le roman. Alternent à chaque fois le paradis et la réalité, en chaque fois 4 ans, comme si l’on ne devenait adulte qu’après 30 ans.

1892, le petit Alexis L’Etang, fils de planteur, a 8 ans. « Enfant aux cheveux trop longs, au visage hâlé par le soleil, aux habits déchirés par les courses dans les broussailles et les champs de cannes. » p.62 Il est tout sensations et rêves, un vrai sauvage – nommé Ali par sa sœur – qui a pour ami Denis, un Noir de quelques années plus âgé qui l’initie à l’existence : courir pieds nus dans les champs de cannes, écouter la mer, observer la majesté des oiseaux, traverser les rivières, chercher les plantes qui guérissent, courir en pirogue avec les adultes, se baigner tout nu. La vraie vie est dans les champs, sensuelle, pénétrant par tous les pores : « Les femmes vont avec leurs houes. Elles sont vêtues de ‘gunny’, la tête enveloppée dans de vieux sacs de jute. Les hommes sont torse nu, ils ruissellent de sueur. On entend des cris, des appels, aouha ! la poussière rouge monte des chemins, entre les carrés de cannes. Il y a une odeur âcre dans l’air, l’odeur de la sève des cannes, de la poussière, de la sueur des hommes. Un peu ivres, nous marchons… » p.20 Les rêves naissent des mots, des illustrés lus au grenier, des histoires de la Bible racontées par sa mère. Un ouragan détruit ce paradis, en même temps que les rêves industriels de son père s’écroulent devant les réalités comptables.

A 12 ans, voilà le gamin précipité en civilisation, au collège. A 16 ans, son père mort, il doit travailler aux écritures dans une compagnie.

1910, l’adolescent a rencontré un bateau, la Zeta, et un marin, le capitaine Bradmer. Il doit partir, l’appel du large : « Tu dois aller au bout de ce que tu cherches, au bout du monde », lui dit sa sœur (p.124). Il embarque comme passager payant pour découvrir la mer et chercher un trésor, celui dont son père rêvait, le soir dans son bureau. La mer comme une totalité d’enfance, comme un désir sexuel. « Aussi loin que je puisse voir, il n’y a que cela : la mer, les vallées profondes entre les vagues, l’écume sur les crêtes. J’écoute le bruit de l’eau qui serre la coque du navire, le déchirement d’une lame contre l’étrave. Le vent, surtout, qui gonfle les voiles et fait crier les agrès. Je reconnais bien ce bruit, c’est celui du vent dans les branches des grands arbres, au Boucan, le bruit de la mer qui monte, qui se répand jusque dans les champs de cannes. » p.125 La mer, c’est l’anti-collège, la liberté hors de raison, elle « recouvre toutes les pensées » p.127 « Ici, au centre de la mer, il n’y a pas de limites à la nuit. Il n’y a rien entre moi et le ciel. » p.134 « La nuit est si belle, sur la mer comme au centre du monde, quand le navire glisse presque sans bruit sur le dos des vagues. Cela donne le sentiment de voler… » p.141 « Je crois que je ne me suis jamais senti aussi fort, aussi libre. Debout sur le pont brûlant, les orteils écartés pour mieux tenir, je sens le mouvement puissant de l’eau sur la coque, sur le gouvernail. Je sens les vibrations des vagues qui frappent la proue, les coups du vent dans les voiles. Je n’ai jamais rien connu de tel. Cela efface tout, efface la terre, le temps, je suis dans le pur avenir qui m’entoure. » p.146 Une véritable expérience zen, une traversée hors du temps, encore un paradis. Le timonier comorien devait devenir prêtre ; un jour, il a tout quitté pour devenir marin. Appel de la nature contre contrainte de civilisation, impossible métissage de l’atavisme non-blanc pour le monde des Blancs. Les marins n’ont pas le goût « de l’aventure ». « Ils n’appartiennent à personne, ils ne sont d’aucune terre, voilà tout. » p.160 L’écrivain n’est-il pas ce ‘marin’ de la civilisation ? « Quand je suis parti, c’était pour arrêter le rêve, pour que la vie commence. » p.172

Retour à la civilisation après cette parenthèse : « Le navire s’approche de la côte. Quelque chose s’achève, la liberté, le bonheur de la mer. Maintenant il va falloir chercher asile, parler, interroger, être au contact de la terre. » p.184 La civilisation, ce sont toutes ces contraintes. Alexis débarque à Rodrigues, où il calcule et prospecte, tout au savoir géométrique de la civilisation. L’Anse aux Anglais est une vallée qui se resserre et garde entre ses falaises le secret du Trésor ; on y lit la métaphore d’une femme et de sa vulve. Mais le Blanc raisonne abstraitement, il ne voit de la nature que ce qui se mesure et s’exploite ; pas sa beauté ni son amour. Alexis devient fou, ou presque, d’insolation. Il est sauvé par une jeune fille noire, Ouma, et un enfant simplet d’une beauté époustouflante, Sri. Ouma a été envoyée en France un temps, au couvent, pour y devenir « civilisée ». Mais elle est tombée malade et a voulu revenir sur sa terre. Alexis et elle ont eu une enfance inverse, lui Blanc ensauvagé, elle Noire civilisée – mais tous deux doivent boucler la boucle. Partie pivot, ombre et soleil, ambivalente – l’exact milieu du livre.

Pour Alexis, c’est à nouveau le paradis ; il découvre, comme avec Denis, comment courir pieds nus sur les rochers, pêcher le poisson au harpon, se sécher tout nu avec le sable – mais avec une fille, cette fois. « Maintenant je comprends ce que je suis venu chercher : c’est une force plus grande que la mienne, un souvenir qui a commencé avant ma naissance. » p.209 Le désir le saisit à la vue d’Ouma dans ses habits mouillés. Plus tard, ils nagent nus : « Tout d’un coup, je me souviens de ce que j’ai perdu depuis tant d’années, la mer à Tamarin quand avec Denis nous nagions nus à travers les vagues. C’est une impression de liberté, de bonheur. » p.229 Mais, autre thème favoris de Le Clézio, tout métissage est impossible, l’écart des civilisations est tel que l’existence est une impasse, être civilisé, c’est mentir, au contraire des gens simples pour qui tout est naturel. Chercher l’or – est-ce cela le trésor ? Ouma le pressent et le quitte. C’est un ouragan du cœur qui pousse Alexis à partir.

1914, la civilisation s’appelle la guerre. Ypres, ce sont les gaz, les canons, les mitrailleuses ; les êtres humains en matricules regroupés en divisions et corps numérotés. Toute la nature en est bouleversée et les chevaux morts hantent de leurs carcasses les champs devenus stériles.

1918, Alexis retourne à Rodrigues, apaisé, appréciant la vie naturelle. Ouma a disparu mais Fritz, préadolescent Noir qui l’aidait, est devenu beau jeune homme qui prend les choses comme elles viennent. Une cache, deux caches : le trésor du Corsaire se trouvait bien là, soigneusement balisé selon le plan par des entailles sur les roches. Sauf que les caches sont vides. Y en aurait-il une autre ? Avant de poursuivre cette quête vaine, c’est encore un ouragan qui vient dévaster l’île. Tout est emporté, Alexis n’a plus rien.

Il retourne près de sa mère qui se meurt et de sa sœur qui se fera bonne sœur. Impossibilité du métissage, là encore : être Blanc impose de vivre comme les Blancs parmi les Blancs ; si l’on ne peut pas, il faut partir ou bien se faire passeur, par exemple religieuse quêtant parmi sa caste pour aider les pauvres. Alexis, un temps sirdar (contremaître) de plantation, ne peut supporter de commander comme un Blanc à ces Noirs ou à ces Indiens qui en savent plus que lui sur la nature et sur les mystères de l’univers. Il quitte son poste sur une apparition : Ouma qu’il croit avoir retrouvé. Tel est bien le cas et le couple s’enfonce dans un ravin isolé pour vivre la vie des neg’ marrons, en robinsons sauvages. Jusqu’à ce que… Ouma, plus sage, constate que l’avenir ainsi n’est pas possible. Que deviendraient les enfants s’il y en a ? Une fois encore, le métissage est impossible, Alexis est Blanc et doit vivre sa vie de Blanc. Où aller ? « Je veux fuir les gens du ‘grand monde’, la méchanceté, l’hypocrisie. » p.315 Tout est rêve d’ailleurs. « Comment ai-je osé vivre sans prendre garde à ce qui m’entourait, ne cherchant ici que l’or, pour m’enfuir quand je l’aurais trouvé ? » p.332 Le plan du Corsaire n’est au fond que le plan claque de la voûte céleste ; il n’y a pas d’or matériel, déterré et peut-être dispersé dans les flots, mais l’accord entre l’être et le cosmos. Peut-être est-ce là cette leçon du pirate ? « Ainsi, dans le firmament où nulle erreur n’est possible, est inscrit depuis toujours le secret que je cherchais. » p.335 Retour à l’enfance qui savait déjà, depuis la branche de l’arbre chalta du bien et du mal où le frère et la sœur se juchaient pour contempler le monde – une roue qui roule sur elle-même, tel l’Enfant de Nietzsche dans Zarathoustra. Il s’agit d’une révolution, au sens de Copernic, un retour sur soi-même. L’ailleurs est en soi.

Toujours les femmes l’ont ancré à une réalité qu’il quitte volontiers : sa mère quand il fugue avec Denis ; sa sœur quand il ressent l’appel du large, Ouma quand il cherche le trésor. Le seul trésor qui compte est de se trouver soi, pas de déterrer l’or. « L’or ne vaut rien, il ne faut pas avoir peur de lui, il est comme les scorpions qui ne piquent que celui qui a peur. » p.269 La vraie richesse est intérieure, elle est l’accord de l’être avec la vie qu’il mène, de sa nature avec la nature. Tous les sages d’Occident l’ont dit depuis Aristote, les Indiens aussi, et Confucius, et les anciens Mexicains… Jean Marie Gustave Le Clézio le sait qui résume tous ses livres à cette découverte. ‘Le chercheur d’or’ est l’un d’entre eux, un grand livre.

Le Clézio, Le chercheur d’or, 1985, Folio, 375 pages, €7.41

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France Chine la question du modèle économique

Le monde change et la façon de voir l’économie aussi :

1. Les prix de l’énergie sont en hausse durable car l’énergie bon marché abondante n’existe pas encore et les réserves fossiles s’épuisent alors que de plus en plus de pays émergent à l’industrialisation.

2. Le mouvement social vers le progrès du niveau de vie prend son essor dans les pays émergents mais surtout en Chine, pays essentiel par sa masse de manœuvre salariée.

3. Les pays développés sont en panne de croissance et peinent à financer l’innovation pour cause de système financier qui a failli et d’endettement d’État en excès.

Ces trois éléments font que les « modèles » chinois et français deviennent inadaptés, ils doivent changer sans illusions.

La Chine a tout fondé sur l’investissement et l’exportation, ce n’est plus viable. Le pays doit désormais favoriser sa consommation intérieure pour continuer à croître et apaiser ses tensions sociales. Curieusement, la France aussi. Tous les pays développés doivent retrouver une croissance fondée sur autre chose que sur les exportations de technologie avancée, tant est rapide la copie moins chère de ces mêmes technologies. Il s’agit de relocaliser et de démondialiser pour retrouver une croissance locale durable.

Miser tout sur l’investissement est bel et bon en phase de rattrapage de croissance. Mais n’investir que pour exporter crée en Chine une nette pression inflationniste et détourne les ressources publiques des secteurs sociaux : santé, éducation, recherche, protection sociale. Il force l’épargne à accepter une rémunération négative tout en exerçant une pression fiscale excessive sur la classe moyenne. En Chine comme en France, les entreprises d’État et les grandes fortunes sont moins taxées que les ménages moyens. Ces derniers ont une part de salaire nette insuffisante pour assurer la consommation interne qui permette une croissance « normale » pour le pays. Elle est d’environ 30% du PIB en Chine contre près de 50% dans la plupart des pays émergents.

En France, le prélèvement à la source des cotisations patronales sur les salaires, avant même de taxer le salaire brut du salarié, puis de lui réclamer la CSG une fois l’an, en sus de son impôt sur le revenu, des taxes d’assurance, taxes carburant et TVA, entraîne un pouvoir d’achat faiblard. Plus que dans les pays européens voisins. Dans le même temps, l’énergie plus rare et l’immobilier qui reste la seule épargne attirante après la faillite des produits de placement (subprimes, hedge funds et autres inventions de la finance), génère une inflation qui accentue les inégalités entre ceux qui peuvent quand même se loger, se chauffer et voyager, et tous les autres. Certes, les services publics sont présents, pas comme en Chine. Mais leur incapacité congénitale à se réorganiser pour accepter ne serait-ce que l’informatique, ou un service mieux adaptés aux usagers (SNCF, école, guichets publics), fait que la qualité se dégrade tout en stressant les fonctionnaires sommés de paperasser toujours autant avec moins de monde pour le faire et des horaires réduits à 35 h.

En Chine, la TVA à 17% détourne la richesse de la classe moyenne vers l’État alors que les gros revenus, les spéculateurs et les entreprises publiques sont protégés. En France, n’importe quel petit paye en proportion autant de taxes salariales, TVA, taxe carburant et CSG qu’un gros – alors que 43% d’un salaire élevé (somme des taxes sur le bulletin de paie) n’équivaut pas à 43% d’un petit salaire. Les grandes entreprises privées échappent plus facilement à l’impôt que les petites. Les niches fiscales favorisent les gros revenus pour un bénéfice collectif qui reste à démontrer.

La démagogie gouvernementale, tant en France qu’en Chine, tend à « corriger » ces déséquilibres par du logement social ou une promesse d’encadrer les loyers. Ou par des « emplois jeunes » qui font de cette catégorie d’âge une sous-espèce de salariés, parquée jusqu’à ce qu’ils aient l’âge d’être considérés enfin comme des citoyens adultes. Ce ne sont que des pis-aller provisoires qui ne règlent en rien les causes. La France a une nette « préférence pour le chômage », comme le dit Denis Olivennes, favorisée par la rigidité des réglementations du travail, les taxes élevées sur les salaires et des syndicats peu représentatifs avides de surenchère. Or la classe moyenne en France comme en Chine veut tout simplement être traitée comme les autres : faire des études, obtenir un emploi, acquérir un logement.

A la différence de la France, coincée avec les vertueux dans l’euro, la Chine est maître de sa monnaie. Qu’elle maintient soigneusement hors des échanges, afin de ne pas la réévaluer et de poursuivre un petit peu plus son « modèle » d’exportations à bas prix. Mais ce déséquilibre persistant n’est pas tenable. Soit l’inflation explose en Chine, soit des mesures de rétorsion protectionnistes interviennent aux États-Unis et en Europe à courte échéance. Au G20, Pékin continue à refuser de réajuster sa monnaie et affirme (en termes plus diplomatiques) se moquer des conséquences négatives pour l’équilibre des finances mondiales de ses réserves colossales de change. Elle utilise cette masse pour créer de la monnaie interne pour éviter de l’apprécier. D’où l’opposition des États-Unis à la proposition française d’intégrer le yuan au « panier des monnaies » permettant de calculer les Droits de Tirage Spéciaux du FMI.

Faut-il pour cela, comme le propose le Front national et d’autres souverainistes, que la France sorte de l’euro ? Ce serait avouer crûment notre incapacité à vivre comme les autres, dans un monde interconnecté où tout s’échange, incapables de réorganiser nos façons de faire. Avouer que nous sommes fatigués de créer et d’innover, que nous n’avons plus rien à échanger avec le monde. Avouer donc que nous sommes en réel déclin.

Il est curieux de constater combien un pays totalitaire comme la Chine et un pays dit ouvert comme la France conservent des comportements soviétiques. Le tout État ne génère jamais rien de bon. Il est nécessaire de réguler et de surveiller, mais aussi de laisser agir et créer. Donc de laisser au salarié une part suffisante de ce qu’il gagne. La prédation d’État, fût-elle dégoulinante de bonnes intentions, est toujours soupçonnée de préférences partisanes et de clientélisme politique, sans parler de gabegie pour cet argent trop facilement collecté.

Le monde se réduit parce que la planète ne permet pas que tous les pays vivent sur le gaspillage américain. Chaque pays se replie un peu sur lui-même pour simplement survivre. Il s’agit donc de faire des économies en réorganisant l’économie, pas de « grands travaux » politiques, toujours démagogiques. C’est ainsi que la réforme de la fiscalité proposée par le Parti socialiste est intéressante, de même que l’idée de « démondialisation » d’Arnaud Montebourg. Mais que les « emplois jeunes » sont une vieille pipe dont on sait très bien, par expérience sous Jospin, qu’elle conduit directement au parking après une jouissance éphémère.

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Voltaire ou la philosophie d’un vrai laïc

François Marie Arouet était quelqu’un de positif. Il croyait au bon sens et raillait la bêtise. La France n’en a jamais manqué et le grand plaisir du maître était de pourfendre les ignares. Il s’agissait pour lui de ne pas être dupe, ni des charlatans, ni des mots, ni de soi-même. Nul, sinon Dieu, ne peut connaître la Loi du monde et bien présomptueux qui croit La détenir révélée à lui seul. L’être humain n’est doté que d’une intelligence toute relative qu’il met en œuvre par hypothèses et tâtonnements pour approcher la vérité. La connaissance de nos limites est la meilleure garantie contre la fatuité d’être « né » et l’orgueil d’être possesseur de la Vérité. « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? », demande-t-il dans un article philosophique ?

Fils de notaire élevé chez les Jésuites, pamphlétaire et embastillé en 1717 pour avoir moqué le Régent, puis une nouvelle fois en 1726 pour avoir moqué Rohan, chevalier, il s’exile en Angleterre de 1726 à 1730. Celui que l’absolutisme vol taire (‘veut faire taire’ en antique françoys), mourra « en détestant la superstition ». Il lui préfère l’utile. Ce qui conforte l’homme, son corps, ses sens et son esprit est meilleur, dans l’histoire, aux querelles des Grands, aux massacres des guerres d’honneur et aux petites phrases de Cour qui tiennent lieu de gouvernement. Les hommes feraient mieux de produire des biens et d’offrir aux autres des services, au lieu de s’exaspérer d’absolus mystiques et d’arbitraires vaniteux. C’est le mérite de l’Angleterre, où la religion est privée, le Roi limité et le commerce encouragé.

Toute la contestation d’Ancien Régime est là, dans cette révolte voltairienne contre les fats, les privilèges et les dévots. L’intérêt général n’est pas dans la querelle hérétique sur le sexe des anges mais dans la physique de Newton, la morale pratique des Quakers et les bienfaits des échanges. S’il parle ainsi de l’Angleterre, ce n’est pas pour que les Français adoptent sans procès la civilisation anglaise mais pour exercer leur jugement. Voyager, c’est se décentrer et voir les choses autrement tout en apprenant des coutumes différentes. Il revient à l’être de raison de faire preuve de discernement, ce que Voltaire appelle « le goût ».

Pour garder les pieds sur terre, rien de tel que les Lettres Anglaises. Elles prirent le nom de « Lettres philosophiques » après qu’une réédition y ait fait ajout « Sur les Pensées de Monsieur Pascal » qui clôt le mince volume (et ne présente guère d’intérêt). Je lui préfère quant à moi le titre initial dont le but était clair. Si clair que le livre fut aussitôt interdit par cette France de caste, congénitalement bornée, qui voit menace dans toute proposition hors du ghetto intellectuel dans lequel elle aime à se mirer toujours. Les interdictions n’ont guère changé de motif ; en 1734, ce fut pour « libertinage », « dangereux pour la religion et pour l’ordre de la société civile ». Nos contemporains n’ont rien inventé.

Voltaire est le héraut de cette éternelle révolte contre la caste, le dogmatisme et la bêtise. Il met en oeuvre l’anticléricalisme pratique. Réaliste, pragmatique et expérimentateur, il voue le clair esprit français à élaborer une pensée équilibrée et nuancée. Il s’agit d’éviter que les opinions dogmatiques et les croyances fanatiques ne dirigent la société civile. Toute idée qui se fige en doctrine, toute organisation qui se coagule en système, tout corps social qui se ferme en caste, introduisent le poison de la guerre civile où la raison se perd, source du malheur des humbles. Les intérêts partisans ne sont que particuliers lorsqu’ils ne parviennent pas à convaincre. Leur tentation est de s’imposer par la force, ce qui est contraire à la liberté. Et il faut voir la France dans le miroir de l’Angleterre lorsque Voltaire écrit dans la 5ème Lettre, avec un certain humour : « Le clergé anglican a retenu beaucoup des cérémonies catholiques, et surtout celle de recevoir les dîmes avec une attention très scrupuleuse. Ils ont aussi la pieuse ambition d’être les maîtres. De plus, ils fomentent autant qu’ils peuvent dans leurs ouailles un saint zèle contre les non-conformistes. »

La 6ème Lettre montre l’indigence française envers ce bien général et pratique que crée le commerce : « Entrez dans la Bourse de Londres, cette place plus respectable que bien des Cours ; vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l’utilité des hommes. Là, le Juif, le Mahométan et le Chrétien traitent l’un avec l’autre comme s’ils étaient de la même religion et ne donnent le nom d’infidèles qu’à ceux qui font banqueroute. » Il ajoute, en 10ème Lettre, « le commerce qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres et cette liberté a étendu le commerce à son tour ; de là s’est formée la grandeur de l’Etat. » Car Voltaire est un Libéral, de ce beau nom donné aux ardents défenseurs de la liberté contre les contraintes de la naissance et des conventions de classe. Il a contesté les dogmes religieux au nom de la libre pensée (bien qu’il crût à un Grand Horloger) ; il a contesté la suffisance des nobles et la sottise des courtisans prosternés devant le monarque absolu au nom de la raison humaine ; il a raillé ceux qui se croient au nom de ceux qui créent pour le bien commun. La France, c’est « la dissipation, le goût des riens, la passion pour l’intrigue » (20ème Lettre). Les Français de cour, c’est « la nécessité de parler, l’embarras de n’avoir rien à dire et l’envie d’avoir de l’esprit, trois choses capables de rendre ridicules même le plus grand homme » (24ème Lettre).

Les choses ont-elles changé, 277 ans plus tard ? « Je ne sais pourtant lequel est le plus utile à l’Etat, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le Roy se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d’esclave dans l’antichambre d’un ministre, ou d’un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue ainsi au bonheur du monde » (10ème Lettre).

Plutôt que de bavasser sans fin sur la religion des autres les petits marquis qui hantent la cour élyséenne pourraient commencer par dévoiler Voltaire, dans la cour du Louvre, ce scandale ! La soi-disant « laïcité » commence par l’exemple républicain. Où est-il donc dans la lâcheté ambiante ?

Quant à la Sainte-Opposition, toute occupée à fiscaliser en chambre pour ponctionner un peu plus les maigres salaires nets, elle ferait probablement mieux de mettre son inventivité à créer de la richesse. Elle profite à tout le monde et pas à quelques-uns.

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Antoine Piazza, Les ronces

D’origine italienne, instituteur, Antoine Piazza travaille désormais à Sète. Lorsqu’il a débuté, il rêvait du village, de la fonction hussard noir IIIème République où l’instituteur était un notable de campagne. Non pour entrer dans la hiérarchie sociale mais pour dégrossir les sauvageons des ruisseaux et des pacages, jouer le rôle de transmetteur du savoir moderne. Il est allé ainsi se terrer dans un village du sud-ouest dans les années 1980, où il a contribué à maintenir une école durant sept ans.

Malgré l’intitulé « roman », ce livre est une suite de portraits liés par son histoire personnelle. Il n’a pas d’intrigue, ni le fil même d’une existence. Il ressemble plutôt à une juxtaposition de « rédactions » où les portraits des hommes comptent pour beaucoup. C’est dire son style décalé, ce pourquoi l’auteur n’a pu se faire publier par les éditeurs nationaux. Il noircit des cahiers d’écoliers, comme il le raconte, mais ne sait pas captiver par une histoire. Il a peine à inventer. En revanche, il excelle dans la description des gens qui l’entourent.

Il y a le maire, fils et petit-fils de paysans du coin, qui veut garder jalousement sa fonction pour exister. Il y a le couple méritant qui a eu peine à bâtir sa maison et, croulant sous les remboursements de crédit, sombre dans la dépendance à la famille. Il y a ce vieux qui s’isole, cultivant des terres sans maîtres haut dans la montagne, vivant seul dans une cabane de rondins, le fusil à portée de la main contre tous les emmerdeurs, y compris le garde forestier. Il y a les hippies qui vivent de l’air du temps en se laissant manipuler par le plus retors d’entre eux et surtout leurs enfants « débraillés et superbes ». Ces gamins permettent à l’école de survivre et le maire comme l’académie ferment les yeux. Histoires de terre, de chasse, de chiens, de cerises. Histoires de sexe, de mariage, d’études, de retour au pays.

Il est étonnant de constater combien une certaine France des campagnes pouvait rester archaïque encore sous Mitterrand. Ce sud-ouest de hameaux d’altitude vivait comme avant 1914. Le plus haut niveau intellectuel était de réussir le certificat d’études. Drame lorsqu’il a été supprimé par les technocrates de Paris ! La réussite sociale se mesurait aux hectares de terre. Le seul emploi non paysan était de servir la commune comme sapeur pompier ou dans les services techniques à la merci du clientélisme du maire. Le seul loisir était de lire le journal régional – et la presse a perdu de nombreux lecteurs par une grève imbécile qui a fait s’éteindre l’habitude même de lire dans la campagne. La télé abrutissait, trop intello ou trop paillettes. Le curé était inexistant en ces terres païennes. L’instituteur était vu comme l’œil de l’État, dont on se méfiait un peu, qui ne serait jamais du village même si l’on avait vu naître et grandir sa mignonne petite fille.

Les ronces du titre sont celles de l’ignorance, des instincts et des superstitions, qui engluent les mentalités dans la tradition. D’où l’émergence politique de ce courant conservateur de ‘Chasse, pêche, nature et traditions’, né sous Mitterrand en même temps qu’a ressurgi le Front national. C’est toute une France rurale qui « résiste » à la modernité, au progrès, au monde. Il y a une certaine nostalgie de gauche chez l’auteur pour ce petit peuple paysan. Une certaine idée de sa mission laïque et républicaine aussi, dans la meilleure tradition des Lumières. C’était tout un univers, il y a trente ans seulement. Il a aujourd’hui disparu avec ses cultivateurs, ses hippies et ses instituteurs. On « n’institue » plus aucun savoir aujourd’hui : on « professe » la bonne parole dans les écoles.

Antoine Piazza, Les ronces, 2006, éditions du Rouergue repris en poche Babel en 2008, 213 pages, €7.12

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Coût du travail français comparé aux coûts européens

Article repris par Medium4You.

Le baratin politique noie souvent le poisson en prenant des références qui arrange ses arguments de combat. Ainsi, le coût du travail français serait-il équivalent au coût du travail allemand sur 20 ans, mais pas sur 10 ans. Encore faut-il savoir ce qu’on entend par « coût du travail ».

L’organisme officiel Eurostat a le mérite d’être au-dessus des politiciens nationaux et d’élaborer des statistiques identiques pour tous les pays européens. Le dernier EuroIndicator n°42/2011 du 16 mars 2011 (référence au bas de la note) montre que le coût du salaire horaire a monté de 1,6% dans la zone euro sur un an, de trimestre à trimestre, et de 2,0% dans l’Europe des 27. Hélas ! L’augmentation du coût du travail en France rejoint celle des pays ex-soviétiques !

Ce coût est décomposé entre coût salarial et coût patronal.

  • Le coût salarial est composé des rémunérations directes et indirectes telles que bonus, participation, paiement des jours fériés ou congés payés et avantages en nature.
  • Le coût patronal comprend les contributions sociales et les taxes patronales, subventions salariales déduites.

J’ai regroupé dans le tableau ci-dessous les colonnes du dernier trimestre 2010 par pays et par branche pour les 27. En France dans l’industrie, les salaires sur 1 an au Q4 (de trimestre à trimestre), les salaires ont augmenté de 3,7%, soit plus qu’en Allemagne (DE = 1 ,4%), au Royaume-Uni (UK = 2,7%), en Espagne (ES = 1,1%) ou même au Danemark (DK = 2,4%) dont les prestations sociales font rêver la gauche sociale-démocrate. L’augmentation des salaires français est moindre dans les services, sinistrés par la crise financière mais, avec 2,8%, proche du Danemark (3,1) et nettement supérieur à l’Allemagne (1,6) et à l’Espagne (0,8). Seul le Royaume-Uni a des coûts qui montent plus (4,2), mais ce sont les salaires versés aux salariés qui expliquent cette hausse (4,5% vs 2,4% pour les français).

On ne pourrait que se féliciter de voir le coût salarial français être dans la moyenne haute de l’Europe, si ce coût concernait les salaires dans la poche des salariés. Il n’en est rien… C’est bel et bien le coût hors salaires distribués qui augmente le plus ! Plus 4 ,4% de coût entreprise pour l’industrie contre SEULEMENT 3,4% pour les salaires, plus 4% pour la construction contre 2,6%, plus 3,5% pour les services contre 3,5%.

Cet état statistique ne montre que les évolutions, pas la base. Mais chacun sait depuis longtemps ce qu’il en est en France. Une infographie du Monde ou le dernier rapport de la Commission de la Sécurité sociale française le montrent : la France est l’un des pays européens qui charge le plus les salaires en cotisations sociales. Un salarié français touche environ 57% de ce qu’il coûte au total à l’entreprise (et sans la CSG qui est considéré comme un impôt et pas une cotisation sociale !) – contre 88% au Danemark, 77% au Royaume-Uni et 70% en Allemagne. Bien sûr, certaines assurances santé ou chômage ne sont pas comprises dans ces pays. Chacun cotise à l’organisme qu’il veut. Mais avec la moitié de son salaire versé en plus, où est le handicap ? Au contraire, la concurrence des assureurs existe, donc le choix de ce qui convient le mieux à votre situation. Alors que dans la France caporaliste du « tous pareils », est-on VRAIMENT sûr que cette ponction, engouffrée dans le tonneau sans fond des « contributions publiques » soit bien employée ? La comparaison France-Allemagne du tableau ci-dessous est édifiante.

Cela représente tout le poids d’un État gourmand incapable de se régenter et des organismes sociaux gérés suivant des habitudes antédiluviennes. Le salarié paye, sur son salaire brut ou sur son salaire caché via les cotisations patronales, mais il ne sait pas où va cet argent facile. Mal vérifié, réparti de façon opaque, il n’a ni la traçabilité, ni la surveillance, ni le contrôle. Pendant ce temps là, la consommation et l’épargne sont en berne. Les gens se débrouillent comme ils peuvent avec ce qui leur reste. Ils ne peuvent que sortir les sortants si le climat se dégrade. Et cela à chaque élection alors que, s’ils choisissaient eux-mêmes les assurances à prendre, ils décideraient à chaque fois.

Le tableau régulier de comparaison que publie Eurostat devrait éclairer le citoyen et l’inciter à interpeller toute la chaîne de gestion de cette dîme de ponctionnaires qui prélèvent au passage ses droits comme hier le clergé, pour justifier sa fonction. N’y aurait-il pas une ferme rationalisation à effectuer avant de demander aux salariés toujours plus de taxes sociales, contributions et autres jours de cotisation retraite ?

La France semble être gérée à la soviétique puisqu’elle n’est dépassée dans le tableau statistiques que par les ex-pays de l’est dans l’Europe à 27 (et le Portugal, depuis des décennies socialiste). Les économistes, souvent de gauche, qui déplorent que « les salaires » soient si mal lotis dans la répartition de la valeur ajoutée en France, qu’ont-ils à dire sur la répartition des coûts salariaux entre ce que paye l’entreprise pour son salarié et ce que touche effectivement celui-ci ?

Un gros État n’est-il pas un frein à la croissance lorsqu’il rend visqueux une part des salaires plus importante que d’autres États pour frais d’une administration au final très moyenne ? Ni la justice, ni l’école, ni l’armée, ni le Pole emploi ne justifient de si gros prélèvements sur les salaires et cotisations patronales au vu de leur efficacité comparée aux autres services publics européens. Et qu’on ne me dise pas qu’on « manque de moyens » ! Le poids des prélèvements sur les salaires rend cette assertion ridicule.

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Le Clézio, Printemps et autres saisons

Note citée par Wikipedia en anglais

Ces cinq nouvelles sont dédiées aux filles ; ‘Mondo’, autre recueil de nouvelles, sera dédié aux garçons. Là encore, tous les thèmes chers à Le Clézio se retrouvent. Avec pour privilège ce moment intense de l’existence qu’est la puberté. A cet âge, variable selon les tempéraments les lieux et les époques, tout est sensations, passion et vérité. Les êtres y sont (pour Le Clézio) « vrais ». Ce serait la civilisation, la modernité technique, bourgeoise et affairiste, qui détruirait cette lumière (Le Clézio suit Rousseau). Elle contraint les sens à s’affadir par convenances, elle manipule les passions au service des intérêts, elle rend impossible la vérité entre les êtres. Ce n’est pas faux, mais la civilisation « élève » ; Le Clézio préfère les êtres en leur sauvagerie native – question de goût.

Toutes les filles de Le Clézio viennent d’ailleurs, sans doute parce que « l’ailleurs » lui apparaît plus « vrai » que l’ici français. Saba est marocaine, une autre est bohémienne, Zoubida arabe, Zinna juive d’Afrique du Nord et Gaby est créole. La venue en France, portée par le rêve ou forcée par le destin, est définitivement un exil ; l’oiseau se voit couper les ailes. Ce qui lui reste de liberté et de lumière attire les autres, comme la lampe le phalène, ce pourquoi aucune de ces filles ne manquent d’amoureux. Mais ce sont des amours impossibles, comme tout métissage l’est, chez Le Clézio. L’oiseau n’a plus le goût de chanter, la fleur s’étiole, la bête sauvage se prostitue lorsqu’elle est mise en cage.

‘Printemps’ évoque Saba et son adolescence de fille nulle part chez elle, née Berbère au Maroc, de père parti et de mère trop jeune qui l’a « vendue » à un couple de Blancs qui s’exilent à Marseille au moment des indépendances. Plus de racines, pas d’avenir, personne ne l’aime – c’est la solitude absolue, typique de l’adolescence, que Le Clézio pousse à son paroxysme. Restent les hasards de rencontres, comme dans ce livre qu’elle préfère, ‘Sans Famille’ d’Hector Malot – encore une référence leclézienne à l’évasion enfant par la littérature. Saba essaye, pourtant, de « connaître » les autres (bibliquement, dirions-nous). Lucien, très jeune boulanger de son âge lui prête sa mobylette mais se révèle impuissant ; Green, journaliste free-lance mais marié et papa d’un petit garçon ; Morgane, femme mûre et solitaire en couple, s’intéresse à elle mais par sensualité. Les autres prennent, ils ne donnent pas à Saba ce qu’elle attend – tout comme son père qui prit sa mère et s’en fut. « Tout est possible. C’est ce que je voulais, je crois, faire tout ce qui est possible. En même temps, j’avais peur, j’étais au bord du vide, comme dans un rêve. Il y a l’étendue d’ombre, on peut tomber. On peut se perdre. » p.56 Émotions brutes et langage bâclé des 15 ans.

Les trois nouvelles qui suivent la principale sont vouées à un élément du désir : le regard pour ‘Fascination’, la peau pour ‘Le temps ne passe pas’, la voix pour ‘Zinna’.

‘Fascination’ rappelle brusquement à l’adulte le garçon de 13 ans qu’il était lorsqu’il a vu, devant un soupirail de cave au pied d’un grand immeuble bientôt démoli, une petite bohémienne et sa grand-mère. La fillette avait ce regard « brûlant, fiévreux dans son visage pâle, ce regard de détresse, d’interrogation aussi, cet appel, cette annonciation » p.137 Elle était passion et vérité, sa demande au garçon restait impossible par crainte « d’être dérobé, de devenir un autre, de changer mon destin » p.141 La appelle « joie sauvage »« le pur regard, un désir » ; mais la raison l’empêche – nous sommes en civilisation…

‘Le temps ne passe pas’ porte sur l’urgence du temps qui passe. Mais on ne le voit pas lorsqu’on a la vie devant soi. Les expériences adolescentes sont éternelles, gravées pour toujours dans la mémoire, sources de souvenirs doux-amers durant le reste de son existence. C’est ce qui arrive à David devant Zoubida, enivré de sa peau : « jamais je n’avais senti une telle odeur, piquante, violente, qui me gênait au début, puis que j’aimais, que je ne pouvais plus oublier. Une odeur qui voulait dire quelque chose de sauvage, un désir, et ça faisait battre mon cœur plus fort. J’avais 16 ans ce mois-là…» p.154 Zoubida disparaît sans qu’il s’en aperçoive, « Je n’ai pas su la retenir (…) J’avais le temps, rien n’était important. » p.161 Or il l’est, ce temps d’adolescence « où chaque jour était la même journée ».

‘Zinna’, juive maigre en manteau râpé, séduit par sa voix d’opéra. Tomi, jeune voleur orphelin de 14 ans, ne la quitte plus ; son professeur de chant, bien que marié, tombe sous le charme ; Maître Orsoni, margoulin affairiste, en fait sa maîtresse pour 5 ans. Il détruit en elle son talent en la poussant vers la drogue et la futilité. Seul Tomi, grandi, lui restera fidèle. Le Clézio met toute sa puissance de haine et de mépris dans ce rôle d’Orsoni : « son visage jaune, ses cheveux coupés en brosse, cet air de bonté apaisée que montrent parfois les fripouilles et les politiciens parvenus au sommet de leur carrière, et qui n’ont plus rien à désirer que le reflet d’honorabilité que leur font miroiter les journalistes. » p.187

‘La saison des pluies’ est une autre histoire d’exil, de liberté détruite par le monde civilisé. Gaby la créole est toute lumière et jeunesse, « pour elle la vie était une fête, une promesse » p.210. Elle quitte son île exotique où un Cafre, Ti Coco, est amoureux d’elle depuis l’âge de 12 ans, pour aller en France y séduire un fils d’industriel. Il lui fait un bébé mais disparaît dans la débâcle de 1940, la laissant seule, exilée de tout. Combien sont démunis ceux qui, comme Gaby « jugent de tout avec [leur] cœur » p.220. D’où sa perpétuelle « ivresse du mouvement », d’où « cette cruauté inconsciente des filles trop belles » qui suscite de la jalousie. La vérité fait toujours mal et la civilisation bourgeoise a horreur de la vérité, préférant l’artifice, le faux-semblant. Gaby est un exemple de plus de cette définitive incompatibilité des héros lecléziens avec cette civilisation là.

Le Clézio, un écrivain pour émois de Seconde ?

Jean Marie Gustave Le Clézio, Printemps et autres saisons , 1989, Folio, 249 pages

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Misère Althusser

En 1994, l’historien anglais Tony Judt, dont nous avons eu l’occasion de parler, recense les ‘Mémoires’ de Louis Althusser dans ‘The New Republic’. Comment se racheter d’un père banquier, d’une mère castratrice, d’avoir découvert la masturbation dans un camp de prisonniers de guerre en Allemagne et d’avoir étranglé sa femme ? Comment cet « ignorant de l’histoire récente » a-t-il pu séduire à ce point  la jeunesse française et les intellos médiatiques ?

D’une plume acérée d’observateur (il a assisté aux séminaires d’Althusser à Normale Sup) et d’analyste (il a étudié pour raisons professionnelles les rares œuvres du maître), Tony Judt liquide avec jubilation ce qu’il appelle les « élucubrations » de cet « imposteur fondamental » (ainsi que se qualifie Althusser lui-même dans sa bio).

Marxiste, Althusser ? Allons donc ! « Il finit par ressembler à quelque scolastique mineur du Moyen Âge, tâtonnant désespérément avec des catégories de nées de son imagination. » Allant l’écouter au cœur de l’élite enseignante, à l’École Normale Supérieure de la rue l’Ulm à la fin des années 60, « j’en restais ahuri ». Car le gourou reconstruisait Marx à sa ressemblance, sans se préoccuper du vrai. « Il hachait Marx en menus morceaux, choisissant les textes ou bribes de textes qui convenaient à l’interprétation du maître, puis entreprenait de construire la version de la philosophie marxiste la plus étonnamment abstruse, narcissique et anhistorique qui se pût imaginer. L’exercice n’avait aucun lien visible avec le marxisme, la philosophie ou la pédagogie. »

Adepte de la « lecture symptomatique », ce genre d’intello « lui prenaient ce dont ils avaient besoin et feignaient d’ignorer le reste. » Si Marx n’avait rien dit d’un sujet ce « silence » était en soi révélateur. « C’est cette chose là qu’ils appelaient science, et une science que Marx était censé avoir inventée et qui était applicable, telle une grille, à tous les phénomènes sociaux. »

A cette ahurissante vanité abstraite, l’historien voit plusieurs causes, théorique, conjoncturelle et personnelle :

Théorique – « Althusser, comme tant d’autres dans les années 60, essayait de sauver le marxisme des deux grandes menaces qui pesaient sur sa crédibilité : le macabre bilan du stalinisme et l’échec des prévisions révolutionnaires de Marx. La contribution d’Althusser fut d’arracher carrément le marxisme au champ de l’histoire, de la politique et de l’expérience, pour le rendre ainsi invulnérable à toute espèce de critique empirique. » Membre du Parti communiste, Althusser préserve sa prétention à l’omniscience révolutionnaire. Un certain Alain Badiou, qui sévit dans les mêmes milieux intellos fermés, ne fait pas autre chose.

Conjoncturelle – « Althusser occupa sans conteste une niche cruciale. Il dota les jeunes maoïstes d’un langage terriblement ampoulé pour s’affirmer comme des communistes ‘antihumanistes’ et rejeter la ‘voie du socialisme’ à l’italienne. » Les manuscrits du jeune Marx montrent les préoccupations morales du philosophe, tandis que ses ouvrages d’économie sont restés inachevés parce que l’auteur avait en sentiment d’une impasse. Rejeter en bloc comme ‘non scientifique’ tout le jeune Marx permet de sauver le ‘centralisme démocratique’ léniniste qui affirme que le Parti seul sait, avant-garde des forces impersonnelles de l’histoire. Et qu’il est donc inévitable d’en accepter l’autorité sans discuter – CQFD…

Personnelle – « C’est cette peur de ‘ne pas exister’ qui l’a animé sa vie durant. En élaborant une doctrine dans laquelle la volition et l’action des hommes ne comptait pour rien, où la pratique suprême était la spéculation théorique, Althusser pouvait compenser une vie lugubre d’inaction et d’introspection en affirmant et en légitimant son existence dans l’arène du texte. »

Althusser est oublié, n’ayant rien apporté, ses songeries n’ayant pas été soumises à la preuve. L’existence d’Althusser est un drame humain, mais Tony Judt pose au fond la question essentielle : « Que nous apprend de la vie universitaire moderne le fait qu’un tel personnage ait pu si longtemps piéger des étudiants et des professeurs dans la cage de ses fictions démentes et les piège encore ? »

Où l’on comprend pourquoi les lettres françaises sont devenues marginales, pourquoi l’université et son École Normale Supérieure sont désormais bien provinciales dans un monde qui sait comparer, triant ce qui sert l’universel et ce qui n’est que masturbation pour intello bourgeois parisiens en mal de reconnaissance.

Tony Judt, Retour sur le XXe siècle – une histoire de la pensée contemporaine (Reappraisals), 2008, édition Éloïse d’Ormesson, octobre 2010, 619 pages, €25.65

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Annie Ernaux, Les années

Article repris par Medium4You.

Une biographie impersonnelle est un étrange objet. L’auteur ne parle de lui qu’en creux, un Ça qui va, ballotté par le destin. Annie Ernaux se laisse vivre, ou plutôt on apprend qu’elle n’existe pas. Elle est dans le vent comme la poussière, feuille déjà morte en cours de voltige. Annie Ernaux n’est pas une femme mais une matrice, pas une mère mais une nourricière, pas une adulte inscrite dans l’histoire mais un objet posé là dans la mode du temps. Elle n’a rien à transmettre car elle n’existe pas. Relativiste bobo, de gauche – forcément de gauche – parce que c’est ce qui se fait, évidemment prof puisque c’est la pente confortable en État-providence. Donc écrit vaine.

Curieuse mémoire que celle qui n’a rien à dire. Son époque la traverse sans émouvoir quoi que ce soit en elle. Elle est neutre, elle ne juge rien, ne crée pas. Femme, elle intériorise la passivité matricielle qu’on croyait pourtant évacuée depuis la pilule et l’émancipation de 1945 (droit de vote) à 1974 (droit à l’avortement). Marxiste selon la doxa de son milieu intello, elle est faite par les causes, elle n’est pas elle-même en cause. Ce sont les conditions économiques qui lui permettent de faire des études et d’obtenir une position confortable dans la société. De vagues étapes sur papier glacé, celui des photos du temps, fixent des moments où, selon la vêture, « on » apparaît dans un rôle : fillette, collégienne, étudiante, amante, maman, professeur, mémère.

C’est le « on » intégral qui parle, pas une personne. Annie Ernaux incarne si bien la transparence qu’elle rend des mémoires vides. Elle n’est que temps qui passe. Tout l’indiffère ou presque. La France est un terrain de jeu, pas un pays dans le monde, ni une société où la politique façonne l’avenir. Même son métier, l’éducation, l’indiffère. Elle se met « hors classes » assez vite avant de jeter ses notes et cours la dernière année. Elle a voté Mitterrand avant de se dire entubée, comme tout le monde. Elle a voté Laguiller sans voir Le Pen en embuscade, a donc voté Chirac comme 80% des cons qui ont fait joujou avec le premier tour. Le mot est d’elle : « on avait pensé, les cons » p.272. On le sait depuis toujours : « on » est con – sagesse des nations. Ça confirme. Elle n’a pas voté Sarkozy mais n’aime pas la Royal, « sa façon molle et bien éduquée d’aligner des phrases creuses » p.240. Dommage car elle remet ça, la candidate. Dans ce monde des « choses » à la Georges Perec, le naming tient lieu d’histoire et les êtres se chosifient. « On » était là quand les biens matériels s’étalaient dans la société. « On » a participé à cette identification aux choses. « On » était de ce temps-là qui rêvait de libération avant de vieillir rencogné dans son petit cocon.

Cette non-présence écrase jusqu’à la petite musique qui charme. Car il reste un ton, anonyme, répétitif, indifférent, mais un ton. Peut-être ne faut-il lire de cet auteur que ce livre ? En 250 pages défilent soixante années du siècle. Chacun peut s’y reconnaître et c’est peut-être cela, le « roman moderne » : un texte caméléon où chacun met sa couleur, un supermarché de scènes où le lecteur pousse son caddy et pique ici ou là ce qu’il veut acheter. Nous savons, elle en a fait des romans, que son père petit-bourgeois a failli tuer sa mère quand elle était petite. Elle en a eu « honte » (titre d’un de ses livres), honte de ses origines, honte de sa classe sociale. Est-ce pour cela qu’Annie Ernaux se neutralise ? Elle ne s’évalue à rien, sortie de rien, n’allant vers rien. Elle embrasse l’époque comme la repentance blanche européenne tellement à la mode : coupable de tout, coupable d’être, no future. C’est un lent suicide qui passe de sa vie – ratée – à ce roman – qu’on n’a nulle envie de relire. Livre kleenex qui ne parle que des choses qui identifient, du temps qui passe et n’est que mode. Ni le siècle, ni l’auteur ne sont intéressants. Le lecteur n’a nulle envie d’aller aux autres œuvres, ces non-pensées de cette non-femme dans l’éternel présent. On se dit qu’elle ne marquera pas le siècle.

Mais il fallait ce roman de la durée (dont nous préférons les macarons) pour ravir la collection Folio : elle en a fait son numéro 5000…

Annie Ernaux, Les années, 2008, Folio, 254 pages, 6,27€

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Monsieur Descartes, la fable de la raison

Il y a 360 ans mourait René Descartes, philosophe. Françoise Hildesheimer, Conservateur général du Patrimoine, a signé là une excellente biographie. Tous les Français connaissent Descartes étudié au lycée (pour l’instant), et chacun se croit « cartésien ». Retracer l’histoire de l’homme dans son temps, retrouver le contexte de la modernité émergente, montre que Descartes n’était pas cartésien, pas plus que Marx n’était marxiste ni Jésus chrétien. Ces mythes a posteriori servent plus à justifier le théâtre médiatique ou à consolider une position sociale académique qu’à la vérité. C’est ainsi, par slogans et bons mots, que le glucksmanniaque Descartes, c’est la France sévit dans les têtes contemporaines.

Descartes est bien plus que cela : le point charnière de la conscience moderne, celle que nous sommes probablement en train de quitter pour autre chose. « Éprouver soi-même ce qu’on doit croire et ne plus se fier à l’argument d’autorité constitue la révolution cartésienne, le cadre ontologique de la modernité, qui met le soi individuel au centre du jeu » (p.432). Doute, cogito et raison sont les trois piliers par lesquels l’individu quitte la superstition et la croyance imposée pour devenir souverain. Il y a 864 fois les mots ‘je’, ‘moi’ et ‘me’ dans le Discours de la méthode, contre 119 ‘nous’, relève l’auteur… La raison devient audace critique. L’absolutisme louis-quatorzien d’un territoire, une foi, un roi, se trouve sapée sous son règne en Hollande par le cogito de Monsieur Descartes, seigneur du Perron.

Si ses exposés scientifiques ont bien vieilli, la philosophie des sciences de Descartes demeure : toute croyance a priori est rejetée au profit de l’observation, de l’expérience et du calcul. Une branche a conduit au mécanisme qui veut tout démonter pour se rendre maître et possesseur de la nature. Une autre branche est sa démarche globale de la philosophie naturelle, qui conduit à Einstein en réduisant le réel au géométrique. « Recherche sur la lumière et exigence de clarté ne pourraient-elles pas faire de notre Descartes essentiellement le philosophe de l’aspiration à la lumière de la connaissance ? » (p.424). Descartes se situerait ainsi sur les traces de Grecs.

René Descartes est né en 1596 entre Limousin et Touraine d’un Conseiller au Parlement de Bretagne et d’une mère qui meurt lorsqu’il a un an. Mère absente, père indifférent, vont marquer le gamin qui sera mis en pension après la nourrice au collège jésuite de La Flèche fondé par Henri IV. Il étudie ensuite le droit à Poitiers mais ne veut se fixer. Il part pour la guerre en Hollande à 23 ans, où la France contre les Habsbourg en soutenant la révolte de sept Provinces unies. Mais il n’est pas militaire, plutôt curieux des ingénieurs, de la géométrie des fortifications et des lunettes d’optique. Il visite la Bohême, l’Italie, dont il n’aime ni le climat trop chaud ni les habitants trop théâtraux. C’est le 10 novembre 1619, à 23 ans, qu’il a « dans le poêle » ses trois rêves qui vont fonder sa philosophie. Un poêle est une pièce chauffé d’un grand poêle en fonte et céramique, comme il en existe en Europe centrale pour faire cocon l’hiver venu. Descartes, angoissé d’abandon, s’y sent bien. Notons que le rationnel est né dans l’imaginaire, la raison de l’inconscient : le coup d’état intellectuel cartésien vient des profondeurs de la psyché : du songe.

On l’a dit espion des jésuites, frère Rose-Croix et occultiste. Selon sa biographe, aucune preuve réelle ne vient étayer ces rumeurs. L’époque est au décentrement de l’héliocentrisme et du fixisme d’Aristote établi en dogme par l’Église. Copernic et Galilée sont condamnés, Kepler en suspicion, Paracelse mêle science et occultisme. Descartes cherche la pierre philosophale mais elle est purement cérébrale : quel est le principe de connaissance unique qui enchaîne entre elles toutes les connaissances scientifiques.Il ne veut pas s’établir en se mariant ou achetant un office ; il vit de ses rentes qui lui viennent de l’héritage maternel. Lors de séjours à Paris, il rencontre les libertins, intellectuels critiques à l’égard de la religion et hédonistes. Ces hommes d’esprit réagissent à la réaction catholique de la Contre-réforme et à la dévotion bigote de Louis XIII. En 1623, Théophile de Viau sera condamné à mort et brûlé en effigie à Paris. Prudent, sociable, Descartes apprend à dissimuler. Il ne veut pas se fâcher avec sa seule mère, l’Église, ni avec ses seuls pères, les Jésuites. Il va donc passer par la science pratique pour faire avancer ses idées philosophiques. Il est ami de Guez de Balzac, du père Mersenne, il attire l’attention du cardinal de Bérulle en société en démontant la force d’opinion de la vraisemblance, qui n’est pas le vrai mais un artifice sophiste. Il échangera des lettres avec quatre-vingt correspondants. Car, pour être libre, il retourne en Hollande où il vivra vingt ans, changeant plusieurs fois de résidences, l’auteur en a dénombré trente deux. Il fait sienne cette maxime d’Ovide : « pour vivre heureux, vivons caché ». Il aura cependant une fille, Francine, avec une servante à Amsterdam. Il établira la mère et l’enfant près de lui mais la gamine mourra de scarlatine à l’âge de cinq ans.

Ce n’est qu’en 1637 (la même année que Le Cid) qu’il publie sur privilège du roi le Discours de la méthode, préface d’une œuvre scientifique mais qui expose sa philosophie de la nature. « C’est tout à la fois une autobiographie intellectuelle anonyme et un traité de philosophie et de science écrit en français, avec des mots simples et visant à l’universalité du bon sens et de la raison » (p.187). Il se compose de six parties comme les six jours de création du monde et se dote de quatre préceptes : reconnaître pour vraie l’évidence, diviser pour analyser, aller du simple au complexe pour mettre en ordre, et ne rien omettre. Il use pour cela d’une morale « provisoire » pour dissimuler le doute méthodique sous l’allégeance à l’existence de Dieu. La morale sociale est d’obéir aux lois et coutumes, tenir avec fermeté ses opinions et actions, s’appliquer à se vaincre soi-même plutôt que d’accuser le sort, enfin cultiver sa raison. Seuls les dévots accusent le Destin, le monde, le système, les autres, en bref tout ce qui est voulu par Dieu. Les humains de bon sens usent au contraire de leurs capacités et raison pour changer le sort en action. Se changer soi plutôt que changer le monde, voilà qui est révolutionnaire !

Ce n’est qu’en 1641 qu’il publie les Méditations métaphysiques, cette fois en latin pour ne toucher que les lettrés, évitant ainsi toutes ces polémiques indigentes et les injures naïves du tout-venant, que quiconque tient un blog connaît sans peine. Il les dédicace aux théologiens de Sorbonne pour contrer les jésuites qui critiquent sa Dioptrique et soupçonnent sa philosophie d’être en contradiction avec le dogme catholique de la transsubstantiation. Il y a toujours six Méditations, comme les six jours de Dieu. Sauf que la méditation est devenue moyen de connaissance et n’est plus un exercice spirituel d’adoration…

Les Principes de la philosophie, publiés en 1644, exposent la métaphysique et la physique en un tout complet, où la mécanique apparaît au cœur du système. Fidéiste mais adepte du doute, Descartes a « une indifférence totale au salut chrétien » (p.294). Il rencontre Pascal mais se montre cassant, ne supportant pas la critique métaphysique. Il entretient une correspondance suivie avec la princesse Élisabeth, âgée de 24 ans alors que lui en a 45. Elle est cousine de la reine Christine de Suède, avec qui il correspond aussi sur l’invite de l’ambassadeur de France en Suède, dès 1647. Il écrira pour elle un Traité des Passions de l’âme où le corps vivant est conçu comme une machine, que l’âme – pur esprit – investit durant l’existence. Elle aurait son siège dans la glande pinéale. Ce qui est intéressant est que Descartes croit que le conditionnement du corps peut influencer l’âme, ce qui explique la méthode Coué comme l’homéopathie et les miracles de Lourdes, par exemple.

Par touches successives, l’auteure brosse en érudite et d’une langue fluide le portrait d’un cérébral, indifférent aux biens matériels comme à la pensée des autres, qui demande à être compris avant de se livrer. L’abandon parental l’a rendu angoissé, dépressif, et il masque tous ses mouvements affectifs sous l’abstraction théorique. Sa mission sur cette terre est son œuvre, composer une philosophie naturelle totale pour remplacer Aristote. Il est bien montré le caractère imaginatif de ce héraut de la rationalité, dont le système a pris naissance dans le rêve de 1619. La froide analyse s’efface toujours devant l’intuition pour connaître la vérité. Les exemples concrets sont légion pour faire saisir l’essence de la pensée (morceau de cire chaude, malin génie, etc.), tandis que Descartes passe volontiers par la fiction pour se faire admettre par l’Église.

Ce penseur sérieux et pratique ne peut qu’être déçu par la France, pays de cour où le théâtre social compte plus que la profondeur de pensée. Il part en Suède en 1649 à l’invitation de la reine Christine et y mourra à 53 ans, le 11 février 1650, d’une pneumonie officiellement, mais peut-être empoisonné. L’auteure fait l’inventaire des symptômes et des hypothèses et, sans trancher, elle pointe l’étiologie d’un empoisonnement à l’arsenic, peut-être administré par des hosties du père Viogué, aumônier catholique de l’ambassade. Ce serait pour Raison d’Église : la conversion envisagée de la reine au catholicisme (qui aura d’ailleurs lieu quatre ans plus tard).

Ses restes seront rapatriés à Paris en 1667, dans l’église Sainte-Geneviève du Mont, avant d’être envisagés pour le Panthéon par décret d’octobre 1793 mais non suivi d’effet. Le philosophe sera inhumé à l’église Saint-Germain des Prés. L’adhésion à sa philosophie nouvelle est le fait de petits cercles libéraux, tandis que les Jésuites l’interdisent par deux fois en 1682 et 1696, et que Rome le met à l’Index – comme tout ce qu’elle ne comprend pas. L’abbé Baillet compose en 1691 une biographie pieuse tandis que Descartes rencontre enfin son temps avec La crise de la conscience européenne décelée par Paul Hazard entre 1680 et 1715. La raison se substitue aux dogmes et nous entrons dans un nouveau monde ; bientôt l’Ancien régime sera balayé et la technique prendra son essor. Victor Cousin fera de Descartes, en 1824, le génie national français. Husserl, Heidegger et Sartre y feront depuis référence.

Voilà un beau livre éclairant !

Françoise Hildesheimer, Monsieur Descartes – la fable de la raison, Flammarion, septembre 2010, €25.40, 511 pages avec carte, liste des résidences et des correspondants, chronologie, sources et bibliographie, index des noms et Préface de 1647 par Descartes de ses Principes de la philosophie.

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Montaigne, les Essais

Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, est né en 1533 en Périgord et est mort à 59 ans à Bordeaux en 1592. Je ne sais si un paysage est un état d’âme. Il se trouve que le Bordelais- Périgord est le reflet physique de l’âme de cet écrivain philosophe politicien que j’aime. Variété, rudesse et tempérance, Flaubert lui aussi goûtait cette façon d’aller à la plume.

Une vie bien remplie

Élevé au latin seul jusqu’à l’âge de six ans, Michel apprit le français avant six ans. Cette éducation toute en douceur et souplesse d’esprit lui rendit son père fort chéri et en fit un entregent fort habile durant les guerres de religion. Il aimait à lire les Anciens en langue d’origine et à les méditer en français de son temps. Il eut un ami, La Boétie, une épouse, Françoise, et six enfants dont seule une fille survécut. Il a été gentilhomme de la chambre de Charles VIII et Henri IV, a accueilli ce dernier chez lui et fut élu maire de Bordeaux. Sur le tard, Mademoiselle de Gournay fut comme sa fille, qui édita après sa mort son œuvre définitive.

Il se retire de la vie publique (provisoirement) à 38 ans pour étudier librement et avec sérénité les grandes œuvres du temps jadis dans sa ‘librairie’ du château. C’est là qu’il commence à rédiger des textes qu’il complètera et corrigera durant 22 ans, jusqu’à sa mort. Plutarque et ses hommes illustres, Sénèque et les sceptiques, César le politique et Bodin le juriste, les historiens Hérodote, Tite-Live et Tacite, les philosophes théologiens Aristote et Saint-Augustin. Il publie le premier et le second Livre des Essais en 1580, l’édition posthume dite ‘définitive’ en trois Livres date de 1595.

Croyant sans fanatisme ni défiance, curieux des coutumes étrangères et des gens, aimant la vie et le confort mais stoïque envers les maux qui lui viennent (la mort de son père, de son ami, de ses enfants, les guerres fratricides, le dogmatisme religieux, la pierre, la goutte et la gravelle), il multiplie les facettes d’une sagesse pleine de nuances. Il n’est détestable qu’aux yeux des intransigeants pour qui chacun ne peut avoir qu’une foi, une loi, un roi (on dira plus tard, mais c’est bien le même fanatisme : « Ein Völk, Ein Reich, Ein Führer ! »).

S’essayer à penser par soi-même

« C’est ici purement l’essai de mes facultés naturelles » (II 10), écrit Montaigne dans ces trois livres de 107 chapitres rassemblés sous le titre des « Essais ». Humble sur ses facultés, il pèse son savoir, son expérience et ses mots, d’où le titre de son recueil de pensées, qui vient du latin exagium ‘la pesée’. Il veut penser par lui-même et ne pas recopier les « bibles » que sont les Testaments, Évangiles et autres classiques Anciens. Tout n’est pas né tout armé des temps antiques, qu’il suffit de radoter pour faire le cuistre. « Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées… » (Au lecteur). Il reste tant de compilateurs, de nos jours encore, qui se contentent de cela pour briller ! « Ce sont mes gestes que j’écris, c’est moi, c’est mon essence. Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner » (II 6). C’est avec Montaigne qu’est né l’humanisme, cette quête d’épanouissement de l’homme ici-bas, dans la quête incertaine d’une vérité qui ne vient pas toute révélée mais se construit pas à pas.

Le snobisme d’époque s’appelait érudition ; Montaigne n’y souscrit pas. Les anciens Grecs ont été introduits en Italie par les savants ayant fui Byzance conquise par les Turcs en 1453, puis redécouverts à la Renaissance contre l’Église qui ne jurait que par Aristote et saint Thomas. S’il se nourrit des classiques, ce n’est pas pour les répéter mais pour y prendre exemple. « Que sais-je ? » se demande-t-il – et c’est pour penser par lui-même. Il anticipe Descartes. « Quand j’écris, je me passe bien de la compagnie et de la souvenance des livres, de peur qu’ils n’interrompent ma forme » (III 5). Autour de lui font rage les guerres de religion, protestants qui veulent aller aux sources et lire le texte par eux-mêmes et catholiques arc boutés sur le dogme, la hiérarchie et la révérence politique à Rome. Elles donnent l’image même de la relativité des choses. Ne s’étripe-t-on pas pour le même Dieu ? Être maître de soi ne vaut-il pas mieux que singer un rite plutôt qu’un autre ?

Écrire est une auto-connaissance, ancêtre égotiste de la psychanalyse qui – ayant ses grands prêtres – a repris l’idée catholique de la confession pour mieux « surveiller et punir ». « Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait… » (II 18). La dialectique de la main et de l’outil, chère aux préhistoriens pour rendre compte de l’évolution humaine, explique aussi Montaigne. S’analyser soi, la plume à la main, vous précise et vous change. Le texte est prétexte, ce miroir réflexion. L’être tout d’impulsions et de passions apprend à s’assagir en prenant le temps de poser et de soupeser en esprit les causes et les conséquences. « J’écoute à mes rêveries parce que j’ai à les enrôler », dit joliment Montaigne (II 18) dans cette langue vive et fraîche du 16ème siècle. Nous dirions plus lourdement aujourd’hui ‘je prête attention à mes idées volages parce que je dois les consigner sur un registre’. « Nous pelotions nos déclinaisons », dit-il encore de la poésie latine, érotique si l’on creuse.

Pourquoi donc publier ? Ne suffit-il pas du journal « intime » ? Mais « ce qui me sert peut aussi par accident servir à un autre, » croit Montaigne (II 6). Mes réflexions personnelles, ces « essais » de pensée, ont pour « dessein de publique instruction » (II 18). Elles visent moins à se faire valoir soi qu’à donner l’exemple du penser par soi-même. C’est bien utile en un siècle où les dogmes religieux servent d’arguments massues ! A-t-on changé ? A lire certaines « polémiques » à la française, ou certains « commentaires » sur les blogs ou les journaux dits « citoyens » du net, on peut en douter.

Parler franc en langue de chasse

« Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche. Un parler succulent et nerveux, court et serré, plutôt difficile qu’ennuyeux ; éloigné d’affectation et d’artifice, déréglé, décousu et hardi ; chaque lopin y fasse son corps [que chaque morceau y soit indépendant] ; non pédantesque, non fratresque [style sermon des moines], non plaideresque [style plaidoirie d’avocat], mais plutôt soldatesque… » (I 26) – nos précisions de langue moderne sont entre crochets [ ]. N’est-il pas imagé et direct, ce style « soldatesque » ?

Le soldat va de l’avant sans se préoccuper de la forme ; seul existe son but et les moyens les plus courts et les plus efficaces sont pour lui les meilleurs. Ainsi de l’écrivain. Montaigne trouve le style de « César et plus admirable et moins aisé à imiter. » (II 17) – mais tel est bien son idéal. « C’est la gaillardise de l’imagination qui élève et enfle les paroles… » (III 5). Gaillard est un mot gaulois qui signifie vigoureux et libre. Il a pris le sens de passion sexuée où l’on enlève le pucelage comme on enlève une forteresse, par assaut direct. La référence militaire sert une fois de plus à lier instincts, passions et raison vers le même but : la volonté de dire. Tout comme chez Descartes et Flaubert. Montaigne ne sépare pas l’étude de l’exercice : « Pour moi donc j’aime la vie et la cultive telle… » (III 13).

Les « Essais » de Montaigne sont un journal de méditation comme on remplit un tableau de chasse. « A même que mes rêveries se présentent, je les entasse : tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traînent à la file. Je veux qu’on voie mon pas naturel et ordinaire, ainsi détraqué qu’il est. » (II 10) « Détraqué » est terme de cheval, on le dit ainsi lorsque son allure perd le pas régulier. « J’aime l’allure poétique à sauts et gambades et vais au change [changement] indiscrètement et tumultuairement. » (III 9) « Aller au change » est un terme de fauconnerie, que Montaigne reprend, poursuivant ses métaphores soldatesques et chasseresses. Il écrit au débotté, plein d’ardeur et passion, mais se relit posément et se corrige soigneusement. Il vise le trait direct, mais aussi la précision.

Lisez donc Montaigne pour la santé !

En édition modernisée car il est inutile (sauf aux spécialistes et aux cuistres) de se fader le français vieux, propice aux contresens. Et puis allez, commentateurs, après Montaigne à vos claviers, penser par vous-même ! Mais je dis bien « penser ».

Méditez donc cette dernière parole de Montaigne : « Comme notre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et réglés, il ne se peut dire combien il perd et s’abâtardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs » (III 8). Flaubert disait de la lecture qu’elle devait être comme la diététique : manger non par boulimie mais des mets choisis pour se fortifier et se garder sain.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, 21.85€.  

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Éolien, le psychodrame à la française

Article repris par Medium4You.

Le Président de la République vint de lancer le programme d’éolien offshore ; France Inter vient de diffuser son magazine de la rédaction sur les éoliennes et les réactions qu’elles suscitent dans ‘Interception’ du 30 janvier, « Et pourtant elles tournent… ». Comme pour beaucoup de projets collectifs, l’éolien rejoue l’éternel psychodrame à la française : d’accord pour l’intérêt général mais pas de ça chez moi, on me consulte mais je n’écoute pas, de toutes façons c’est la faute du gouvernement. Il y a une « bêtise » à la française qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Dans ce reportage fort bien fait, les journalistes ont équilibré les citoyens passifs avec les militants actifs, les élus locaux et les industriels, les travailleurs touchés et les entreprises qui créent des emplois. Manquaient seulement les zécolos mais, ceux là, tout le monde a compris qu’aujourd’hui c’est le Mal et que le Bien est toujours ailleurs, jamais ici et maintenant, même un tout petit peu.

Quels sont donc les inconvénients de l’éolien ? Un paisible citoyen de la Drôme : ça fait un bruit constant, des ombres dans le soleil couchant, des flashes pour avions dans la nuit. Le maire de Grignan : voyez les crêtes (à plusieurs kilomètres), il y a ces machins comme des pics qui détruisent la poésie du paysage, les touristes vont fuir, ceux qui voulaient acheter aller voir ailleurs. Un pêcheur du Tréport : on va nous obliger à déserter des zones de bonne pêche, de quoi dépenser du gasoil en plus, déjà qu’il n’arrête pas d’augmenter.

Une critique plus rationnelle est de dire que l’éolien (comme le solaire) ne produit pas en continu – mais s’il y a du vent (ou du soleil). Qu’on doit donc entretenir tout un parc de centrales d’appoint, en général thermiques – ce qui annule tout le bénéfice écolo. Mais, vous l’aurez compris, ce n’est pas le rationnel qui compte dans la critique des éoliennes !

Les objections tournent surtout autour du « c’était mieux avant » et de « ça change mes habitudes » : autrement dit du vent. Le bruit (enregistré à 420 m puis à 50 m) est un vrombissement ténu, comme le vent dans les voiles. Beaucoup moins fort que le TGV « qui passe à 12 km » (mais pas en continu) ou que la départementale « à 500 m » (où il passe pas mal de circulation). Une sorte de manie obsessionnelle fait se focaliser exclusivement sur le bruit éolien, faute d’être occupé à autre chose : les gens qui sont si critiques travaillent-ils dans la journée ? Quant aux ombres qui battent dans le soleil couchant, il s’agit d’un cas TRÈS particulier auquel l’intérêt général ne devrait pas s’arrêter. Et la poésie du paysage, hein, pourquoi ne pas mettre à bas les réverbères et les lignes à haute tension, éradiquer les routes et le TGV tant qu’on y est ? Grignan et son château n’est plus depuis deux siècles et demi le paysage de la Sévigné, alors une dizaine d’éoliennes sur l’horizon, est-ce si grave pour l’équilibre de la vue ?

Probablement pas, mais c’est une occasion de « résister ». La résistance est un mot revenu à la mode grâce à la télé, mais c’est l’autre nom de « râler », manie bien française pour qui reste habituellement le cul sur sa chaise en attendant la pluie ou le soleil, c’est selon. On dit aujourd’hui « s’indigner », ça fait plus intello, surtout quand on a réussi à lire 30 pages écrites en gros à 3 euros. « Résister », c’est ne rien faire sinon appliquer son inertie à ce qui survient. Pas grand chose à voir avec ceux qui luttaient contre l’occupant dès 1943 (surtout pas avant de savoir où le vent allait tourner), ni même avec les petits Grecs en lutte contre la police, les Tunisiens contre leur gouvernement corrompu ou les Égyptiens contre leur pharaon momifié. Résister permet d’exister : c’est la faute aux autres, jamais à nous. « Le gouvernement », voire « Bruxelles » nous impose des normes standard, « les industriels » veulent faire de l’argent. Produire de l’énergie propre ? Ne plus dépendre du pétrole arabe ou de l’uranium musulman ? Créer des emplois non délocalisables pour alléger le chômage ? On s’en fout, hein… A ma porte ça me gêne, donc je « résiste ».

Pourtant, se dit le Français qui râle, « on m’a demandé mon avis. » Un promoteur d’éolien énumère les études techniques, les études d’impact et les enquêtes publiques longues et obligatoires qui précèdent toute installation d’un parc d’éoliennes en France… « Mais, dit le râleur, je n’ai pas donné mon avis parce que je m’en fous au fond, que ça ne changera rien aux pressions des lobbies et aux décisions des technocrates, et que je n’ai rien à dire faute de savoir penser.  » C’est qu’il faudrait se bouger, étudier les tendances du tourisme, les nuisances sanitaires, regarder ce qui se fait en Allemagne, en Scandinavie, ailleurs… Tout ça, bof, ça fatigue. Râler est plus facile, avec l’éminente bonne conscience d’être « résistant ». C’est bien français ça : ruminer en regardant les trains passer et, avec eux, le monde et la modernité. La mentalité de préretraité au travail (Bonjour paresse) et de fonctionnaire (Absolument dé-bor-dée !) prend la place traditionnelle du paysan. Les Français n’ont jamais accepté l’industrie, ni la technique. Ils n’ont jamais été modernes, sont restés champs et jardins, flemmards ancestraux qui attendent de la Nature, de Dieu ou de l’État que ça tombe tout cuit.

Nous voyons bien comment cet infantilisme est encouragé par l’histoire, la culture et les institutions en France. L’impuissance du citoyen est un mythe : il existe des élections, des partis et des associations, des réunions publiques et des médias, et tous savent se faire entendre quand c’est nécessaire.

Mais la culture française est celle de la raison pure : « tout le monde pareil c’est ça l’égalité, j’veux voir qu’une tête scrogneugneu, rien qui dépasse, l’État veille ! » Donc tout est centralisé à Paris, par une caste restreinte de hauts fonctionnaires passés par une seule Grande école, le cerveau sélectionné par le Mammouth sur la discipline des seules maths depuis le plus jeune âge. Tout ce qui ne se calcule pas n’existe pas. Tout ce qui a sélectionné a reconnu l’élite de la nation qui doit guider le peuple (seins nus dans la mythologie). Tout ce qui est fantaisie autour de la norme doit être impitoyablement ramené à la ligne droite. Ah mais ! Du boulevard Saint-Germain au fin fond de la Corrèze, les mêmes règles s’appliquent aux mêmes lois, surveillées et punies par les mêmes fonctionnaires formatés par le même logiciel dans le même moule après un concours cooptatoire.

Ce caporalisme napoléonien, issu de la Révolution française et de la préférence des Rousseau, Helvétius et autres Encyclopédistes pour Sparte et son égalité d’État plutôt que pour Athènes et son désordre social, les autres Européens n’en veulent pas. Ce pourquoi l’Europe-puissance (à la française) n’avance pas. Nous sommes le seul pays à avoir un Parlement aussi croupion. L’idéal européen est la fédération, la décentralisation, l’initiative locale chapeautée par des directives générales. Certainement pas la hiérarchie pyramidale autoritaire de ceux qui savent mieux que vous comment vous devez vivre. Ce pourquoi il y a des éoliennes.

La France, l’esprit français, les institutions françaises, sont aux antipodes de l’Europe. Le volontarisme d’État s’y heurte donc aux « résistances » locales. Ah, si « le courant était gratuit » pour les pêcheurs du Tréport empêchés de travailler ! Si les éoliennes partaient de besoins locaux qui susciteraient leur demande ! Si la région décidait pour elle-même, en pratiquant les taxes et les tarifs qui vont à son électorat et à ses besoins ! La politique en France reprendrait ses droits, chacun discuterait, s’opposerait, conviendrait de compromis, et tout se passerait comme il se doit entre adultes responsables. Comme partout ailleurs en Europe.

Mais ce serait remettre en cause le monopole d’EDF, le statut des ingénieurs électriciens, le pantouflage des hauts fonctionnaires à la tête du Machin, la filière nucléaire liée à l’armée, l’omnipotence d’un Président sans contrepouvoirs, et ainsi de suite. Autrement dit changer d’institutions, de sélection scolaire et de façon de voir le monde. Ce pourquoi on ne fait rien, on ne change rien, on laisse dire. Trop fatiguant pour un pays qui vieillit.

Et ça râle, au fond, parce que tous les Français sont contents des choses telles qu’elles sont !

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Lorant Deutsch, Métronome

Lorant Deutsch est plus connu comme comédien que comme historien. Pourtant, il se livre ici à une éblouissante cavalcade dans l’histoire de Paris, cœur de l’histoire de France. En interprète professionnel du spectacle, il déroule en 21 chapitres les XXI siècles qui firent la ville capitale. A chaque fois, il prend prétexte d’une station de métro pour faire surgir le passé. Parce que la ville n’est que mémoire, présente à chaque rue, à chaque place, à chaque vestige. Ils sont nombreux, ces restes repris ou englués dans l’aujourd’hui. Occasion pour notre auteur de brosser avec légèreté et d’une langue familière les siècles qui ont passés.

‘Métronome’ se décline en deux versions.

  • La première, littéraire, se lit agréablement. Elle ne comprend que des mots mais fait le lien, donne le fil d’événements et replace les vestiges dans le temps, depuis les Gaulois du Ier siècle jusqu’aux tours de verre du XXIe.
  • La seconde, venue plus tard d’une demande unanime des lecteurs, est illustrée. Les vestiges encore présents aujourd’hui, le plus souvent cachés aux yeux profanes, sont mis au jour et réévalués. Les cartes, plans et vues permettent de les retrouver aisément, pour une promenade brillante dans le passé.
  • Mon conseil ? Si vous êtes lecteurs (ils se font plus rares ces temps-ci), commencez par la fresque historique littéraire, lisez le premier en premier. C’est ensuite avec délices que vous réviserez le récit avec les images du second livre. On y apprend une foule de choses !

Notamment que la Lutèce gauloise était sise probablement à Nanterre, dans la boucle de la Seine où l’on a retrouvé de nombreux vestiges. La Lutèce romaine, appelée officiellement Civitas Parisianii sur les bornes miliaires, s’est installée sur la rive sud de l’île de la Cité, trop exigue pour l’architecture monumentale romaine. Au bord de l’eau, dans la boue et au ras des marais, était la cité basse, la populaire, la gauloise. Lutèce veut d’ailleurs dire cité de boue, ou de marais… Il est évocateur pour la mentalité de constater que l’essor de la ville a été tirée de la fiscalité. Ce sont en effet les droits des rares ponts sur la Seine qui ont permis la richesse, donc le pouvoir, attirant l’Eglise puis les chefs. Faut-il y voir un trait de mentalité qui a traversé les millénaires ?

La première cathédrale de Paris est la crypte Saint-Denis, aujourd’hui sous le parking de l’immeuble privé du 14bis rue Pierre Nicole. Denis fut décapité à Montmartre – dont le nom veut dire mont des martyrs – et a marché six kilomètres en portant sa tête, selon la légende dorée des curés. Il s’est arrêté à Saint-Denis Basilique, aujourd’hui station de métro fort connue et tombeau des rois de France. Bâtie en 1136, la basilique fut la première église gothique de France !

Quant à Saint-Martin, jeune soldat romain qui a partagé son manteau avec un pauvre, il est devenu évêque de Tour avant d’embrasser un lépreux à Paris, en 385. Le malade guérit et le métro donne sa station au saint dont le prénom est devenu le nom de famille le plus courant de France. Sauf que la station a été désaffectée en 1939 et, gérée de nos jours par l’Armée du Salut, sert aux SDF.

Ce sont les Francs qui assiègent Paris à la fin du Vème siècle qui bâtissent le premier Louvre. Le mot vient en effet du germanique loewer, fortin, qui a été élevé face à l’île de la Cité pour l’assiéger. Saint-Cloud est un petit-fils de Clovis qui a échappé au massacre de ses frères par ses oncles avides de prendre le pouvoir, et qui se fit ermite. Notre-Dame fut bâtie longuement, en 107 ans, d’où l’expression devenue proverbe. De même, si le bon roi Dagobert a « mis sa culotte à l’envers », c’est qu’il avait peut-être des amours inverties avec le bon saint Eloi, orfèvre hors pair, trésorier évêque et homme de confiance.

L’école enseigne le-sacre-de-Reims, alors que le premier sacre d’un roi de France s’est effectué à Soisson et qu’il a été double, en 751 par l’évêque, en 754 par le Pape. Pépin, dit le Bref parce qu’il n’était pas haut, venait de déposer le dernier Morovingien fainéant et avait mis au monde le prince Charles (qui deviendra grand, d’où Charlemagne).

En l’an 1200 Philippe Auguste, après avoir ceint Paris de murs épais dont il est passionnant de rechercher aujourd’hui les restes, crée l’université pour faire quitter le savoir au monopole d’Eglise. Il faut dire que celle-ci s’enferme dans le dogme et le repli frileux sur son « identité » : le Pape Honorius III n’a-t-il pas interdit en 1219 aux moines d’étudier la médecine ? Ce serait toucher de trop près au corps, cette pourriture terrestre !

Autre trait de mentalité qui a traversé les siècles : les manifs. Le populo à Paris adore ça. Au XVIème siècle, « la procession demeure, en effet, la plus haute expression de la fidélité religieuse » (p.296). Les religions laïques poursuivent aujourd’hui la foi catholique des ligues : ce ne sont que réaffirmations républicaines, défenses des dogmes sociaux et des prébendes zacquis.

En 1670, Louis XIV qui avait soupé de la Fronde, fit abattre le rempart de Charles V et laisse au sol des boulevards. Le mot vient du hollandais bolewerk, fortif, et de ces « boules vertes » que font les arbres dès le printemps. Les Parisiens aiment à jouer pour inventer des mots de la langue verte. Depuis Louis XIV d’ailleurs, le boulevard Saint-Antoine est le lieux où les artisans pauvres ont le droit de travailler librement, hors des corporations. C’est là que débuteront les émeutes de 1789, sur une baisse du salaire ouvrier prônée par le fabriquant de papiers peints Réveillon. Il y aura 1119 têtes tranchées par le rasoir républicain sur la place dite aujourd’hui de la Concorde.

Au XIXème siècle, si le boulevard du Temple est appelé boulevard du crime, ce n’est pas parce qu’il est un coupe-gorge, mais parce que de nombreux théâtres mettent en scène chaque soir assassinats, empoisonnements et autres petits meurtres entre amis pour le divertissement des bobos de l’époque. Sauf le Cirque d’Hiver et le théâtre de la Porte Saint-Martin, tout cela a disparu sous les coups de pelle du baron Haussmann, qui a aéré Paris de larges avenues anti-émeutes. En 1886, le cabaret du Chat Noir attire les badauds avec un théâtre d’ombres. Ce n’est ni la première, ni la dernière fois, que la mode fait les fortunes à Paris.

C’est le 11 novembre 1920 qu’un soldat inconnu mort au front, tiré au sort à Verdun, est inhumé sous l’Arc de triomphe. Les Champs-Elysées verront nombre de défilés, de la victoire à la marchandise. Sa perspective est prolongée au sicèle XXIème, le nôtre, par une horreur de « mauvais goût » selon l’auteur : « La Grande Arche immaculée, cadre d’un vide sidéral, qui impose son architecture prétentieuse » (p.375). Elle est la porte du quartier des affaires voulu par de Gaulle en 1958 pour faire de la France un pays moderne.

On en apprend des choses en s’amusant, au fil de ce livre !

Lorant Deutsch, Métronome – l’histoire de France au rythme du métro parisien, Michel Lafon, 2009, 380 pages, €17.01 

Lorant Deutsch, Greg Soussan, Cyrille Renouvin, Métronome illustré, Michel Lafon, octobre 2010, 239 pages, plus de 500 images, plans d’époque, €23.79 

 

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