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Allons-nous penser Internet ?

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) se développent rapidement ; en moins de 20 ans, elles ont bouleversé les mœurs apparentes : ordinateur portable, téléphone mobile, liaisons Internet, réseaux sociaux, smartphone, montre connectée, objets intelligents… Mais vivons-nous une « révolution » ? Ne s’agit-il pas plutôt d’outils nouveaux utilisés par les populations traditionnelles, dont les façons de vivre et de penser ont une lente inertie ?

Certes, des changements dans les comportements ont lieu : les natifs digitaux lisent moins à cause des écrans multiples qui sollicitent en permanence l’attention et empêchent de se concentrer, écrivent plus mal en raison des textos et des twit qui exigent une extrême concision, réagissent plus aux images animées émotionnelles qu’aux mots trop rationnels, ont des réflexes mieux aiguisés grâce aux jeux vidéo, ont un réseau de relations plus étendu par Facebook, Twitter, Tumblr et autres Skype. On a parlé de « génération Y » (à cause des fils d’écouteurs toujours sur la gorge – photo ci-dessous) et de « pensée PowerPoint » – mais ne s’agit-il pas de mode plus que d’une nouvelle façon de voir le monde ?

ado generation y

Croire que les innovations techniques ne peuvent qu’améliorer l’existence de chacun et la vie collective parce qu’elles émiettent les comportements en segments captables et calculables n’est-il pas un mythe ? Additionner les données sur chacun dans de gigantesques bases dont on croit pouvoir tirer des conduites prévisibles (en termes de santé, de commerce ou de risques) est-ce rationnel ? Est-ce un progrès social ? Les situations sociales complexes se réduiraient-elles vraiment à de simples problèmes dont on peut calculer les solutions, ou à des processus dont on peut optimiser la formule ? Je l’aime, elle me quitte, je crois que je vais tout foutre en l’air – est-ce soluble par algorithme ?

Pour cette croyance – typiquement américaine – efficacité, communication et transparence sont les maîtres mots. Pensée d’ingénieur orientée vers la solution pratique, raisonnable, politiquement correcte, sans aucun souci des sentiments, des traditions ou de la politique. Dans cette mentalité scientiste, l’Internet serait une révolution sociale, un modèle missionnaire pour repenser l’ensemble de la vie collective selon la morale « évidente », naturelle (en fait socialement consensuelle). Vérité, décentralisation, ouverture, innovation constante, seraient des vertus applicables partout, à la science comme à la culture, aux comportements individuels comme à la morale sociale, à l’église comme à la politique.

engrenage technique

Est-ce que l’imprimerie ou le télégraphe ont engendré des révolutions ? Platon se lamentait déjà sur la perte de l’éloquence, plus efficace que l’écrit froid, croyait-il, pour faire passer la pensée. Or la pensée s’est multipliée pour chacun avec le document imprimé, puis avec le télégraphe et la radio. Ces révolutions techniques n’ont été au fond que des outils pour penser plus vite, avec plus d’espace, et pour communiquer mieux. Internet et le mobile ne font que prolonger la même tendance. Ce n’est pas la technologie qui façonne la société mais tout un ensemble de civilisation, dont la technique permet des outils parmi d’autres. Aucune technologie n’est fixe, anhistorique, elle ne cesse d’évoluer avec les gens et les mentalités. Chacun sait bien que c’est l’ouvrier qui fait l’efficacité du marteau et pas le marteau qui façonne la façon de penser de l’ouvrier.

Les vertus prêtées à la technique de l’Internet sont-elles propres à l’outil ou à la société dominante, américaine ?

La transparence est utile mais elle n’a (hélas ! comme toute vertu sur cette terre) pas que des bons côtés : elle favorise le cynisme, la caricature, le zapping, la mise sur le même plan de toutes les opinions, la dépolitisation. En démocratie, la transparence publique est nécessaire, mais la transparence privée prépare plutôt une société totalitaire.

Les collectifs horizontaux sont utiles, mais à leur place : ce ne sont pas eux qui peuvent trancher pour tous lorsqu’il s’agit de choisir, de prendre une décision pour la cité. L’intelligence collective ne s’applique pas en politique : oui pour préparer, non pour décider. Car l’ordre politique est différent de l’ordre scientifique, la collecte du calculable diffère de l’intuition pour accomplir. Savoir et agir ne mettent pas en question les mêmes vertus, la volonté ne peut être remplacée par le processus…

Les solutions technologiques ou technocratiques (soi-disant neutres) permettent surtout de noyer le poisson et d’éviter les débats proprement politiques. Remplacer la parole par un process à la manière des techniciens est un vieux mythe scientiste qui n’a jamais eu la moindre efficacité en science sociale. Les gens ont besoin d’exprimer leurs émotions, de se battre pour leurs passions, d’échanger des arguments rationnels – de changer d’avis. La raison seule ne suffit pas à la société, le mythe est nécessaire à toute politique : il s’agit de faire rêver. Les divergences d’opinions ne sont pas uniquement « des asymétries d’accès à l’information ».

Certains croient qu’accumuler les données sur tous permettra de mieux « gérer » chacun, de sa naissance à son décès, en passant par sa santé et son éducation, et ses éventuelles dérives nuisibles pour la société. Et pourquoi pas ses idées ? Si tout le monde sait tout sur tout le monde, le monde en est-il meilleur ? Savoir qui a couché avec qui, qui a trompé qui avec qui, est-ce une façon d’améliorer les relations humaines ? Les expériences des communautés hippies, entre autres, montrent qu’il n’en est rien… Lorsque la morale et le devoir civique sont remplacés par une contrainte technologique, où est le « progrès » humain pour l’individu, où est la volonté de vivre ensemble ? Lorsque tout est calculé à tout moment, que deviennent l’imagination et la créativité ?

C’est réduire la pensée à la seule logique, la raison au raisonnement et le possible au calculable. Est-ce bien raisonnable ? Ne retrouve-t-on pas dans la pensée Internet cet homo oeconomicus des économistes desséchés, que l’on voue par ailleurs (dans les mêmes milieux geeks libertaires), aux gémonies ?

cerveau generation Y

La pensée Internet est bien une pensée américaine, sans histoire ni pâte humaine, obsédée d’efficacité programmable et de consensus social « cool », tout entière au présent. Ni collectif, ni psychologie, ni histoire… La page blanche d’un continent neuf, où réaliser l’éternelle Cité de Dieu, comme le voulaient les pèlerins du Mayflower, puritains hantés par le fantasme de pureté ici-bas et tourmentés d’obéissance religieuse. La technique apparaît neutre car le calcul est le même pour tous ; obéir à la machine revient à obéir aux lois immuables, donc à Dieu, suivre la conformité du Dessein intelligent qui nous dépasse tous. Ce n’est pas par hasard que cette théorie archaïque du Dessein intelligent revient aussi fort aux États-Unis… Comme hier les marxistes croyaient aux lois de l’Histoire et en son progrès mécanique. Comme aujourd’hui l’Éducation nationale ne croit qu’aux notes chiffrées et sélectionne par les maths, moins socialement « connotées », croit-elle.

Ne pas confondre efficacité du système avec capacité de réflexion, ni mesurable avec « vérité ».

Le déterminisme technologique est un moyen d’évacuer tout débat citoyen et de sortir de l’histoire. Or l’histoire existe même si l’on ne veut pas d’elle, le 11-septembre le prouve à l’envi aux Américains qui se croyaient immunisés, le 7-Janvier le prouve à l’envi à la gauche française tout entière dans le déni que l’islam puisse aussi générer du mauvais… Les fantasmes technocratiques d’apporter « scientifiquement » la démocratie en Irak et en Afghanistan, les fantasmes philosophiques des « belles âmes » de forcer la Libye à la démocratie, ont échoué.

La pensée Internet apparaît comme un nouveau mythe, un réductionnisme de la pensée, pour mieux faire passer le contrôle social et commercial, voire militaire… américain. Un nouvel impérialisme intellectuel ?

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Verkhovina dans les Carpates

Entre les collines des pré-Carpates coulent des rivières, tentantes par la température estivale. Nous croisons des gamins revenant du bain. L’hiver, tout est blanc ici, les routes verglacées sont impraticables sauf aux 4×4 et aux chevaux. On vient parfois depuis Kiev y faire du ski de fond avec ses amis. Nous passons le col Vorodkha à 1013 m ; ce n’est pas si haut mais le climat est continental. Après le col, la route sinueuse nous conduit à un petit village. Cette fois-ci, plus un Russe : nous sommes dans l’Ukraine profonde. Sur la route, insouciant, le tee-shirt rouge relevé derrière le cou, la poitrine offerte au soleil de fin d’après-midi, une plaque de métal doré lui battant le col au bout d’une chaîne, un gamin d’une dizaine d’année conduit sa vache vers l’étable. Elle s’est gavée d’herbe toute la journée, et lui de soleil ; peut-être a-t-il pris un bain dans un ruisseau, au plus fort du jour ?

montagne de verkhovina ukraine

Nous voici donc à Verkhovina, plus grand qu’il a l’air au fond puisqu’il contient un hôpital, un sanatorium – et quand même 5400 habitants. Mais les habitants sont dispersés en hameaux un peu partout dans la montagne. Le paysage est vert, riant, gras comme celui des Alpes suisses. Nous logeons en deux maisons particulières qui louent des chambres en gîte. La mienne est un chalet en bois très neuf et décoré de rideaux à froufrous et de lustres kitsch dans le style ‘nouveau riche’ des pays qui ont manqué. Je suis accueilli par un 14 ans en short vert et par un 7 ans vif en débardeur, les fils du propriétaire. Ils m’indiquent la douche dans la maison familiale, le gîte nouveau n’en étant pas équipé. Les petits de la maison voisine sont excités de nous voir attablés, ayant appris que nous sommes étrangers. Les plus de dix ans remontent encore de la rivière, s’y étant plongé une partie de l’après-midi. L’un d’eux a son pantalon coupé mouillé jusqu’en haut des cuisses. Il porte sur l’épaule cinq ou six poissons gluants attachés par la gueule qui lui battent parfois la peau.

maison neuve verkhovina ukraine

Le crépuscule monte déjà et, avec le soleil qui se cache, la fraîcheur. Nous sommes dans le pays Goutsoul, ethnie très connue au Canada où une importante émigration a fait souche depuis 1917. A la table du dîner, servie dehors face aux montagnes que nous allons arpenter dès demain, quatre musiciens viennent nous jouer des airs traditionnels. L’un d’eux, le chef d’orchestre, joue lui-même avec virtuosité de pas moins de quinze instruments : plusieurs flûtes, tambours, crécelle, xylophone et harpe plate appelée « tsimbala ». Le plat typique goutsoul est la « banoche » accompagné de son fromage « brinza ». C’est une simple polenta nageant dans le beurre assaisonnée d’une sorte de parmesan – le tout, fait pour les travaux des champs, colmate rudement. Le musicien en chef termine le récital par un biniou goutsoul fait de la peau d’une chèvre entière. L’instrument dit « hein ! » d’une voix de nez à chaque fois que le musicien reprend son souffle. Une pastèque apaise le palais avant d’aller dormir.

pre carpathes goutsoul ukraine

Le minibus nous emmène sur l’autre versant de la montagne. Le chemin empierré est vite barré par un madrier et il nous commençons la randonnée. Notre guide local se prénomme Vassili. C’est un grand mâle chauve au coffre impressionnant et un peu brut. Il nous fait aussitôt « un discours », à la manière fleuve qui plaisait tant aux soviétiques de la génération d’avant. Il nous déballe (en Ukrainien traduit par Natacha) toute une série de poncifs et de préjugés sur les Occidentaux – qu’il dit avoir très peu eu l’occasion de fréquenter. Il est « guide de montagne et secouriste, bien que pas d’ethnie goutsoul. » Il en « parle un peu la langue et ressemble à un Goutsoul », nous répète-t-il. Ces faits ont l’air important dans cette région reculée. S’il est « habitué aux groupes de randonneurs et de montagnards russes et ukrainiens, très rares sont les groupes occidentaux qu’il a guidés », ici ou ailleurs. Lui-même n’est jamais sorti d’Ukraine. C’est dire s’il nous voit selon la caricature en vigueur à l’ère soviétique. Il nous le dit : « vous, Occidentaux, êtes égoïstes et très individualistes ; vous n’attendez jamais les autres mais cherchez à être toujours devant, les premiers partout, pour gagner. Chez nous, ce n’est pas comme cela que ça marche ; nous sommes plus collectifs, le groupe attend les autres. » Belle envolée qui fait sourire, même les Américains de caricature ne sont pas ainsi, sauf certains adolescents peut-être, et surtout dans les films.

ferme goutsoul ukraine

Nous partons dans un paysage alpestre, très arrosé et très vert, mollement ondulé, qui rappelle la Suisse. De petites fermes en bois s’élèvent proprement au milieu des prés. Les plus traditionnelles ont un toit de planches ; les plus belles, récemment refaites par des fils partis à la ville, arborent un toit de zinc, décoré au repoussé, du plus bel effet au soleil. Des vaches broutent tranquillement, nous regardant de leurs bons yeux. Des cochons, parqués près d’une ferme, grognent avec appétit, croyant que nous leur apportons leur pitance. Un matou roux et blanc, campé sur ses pattes de devant bien alignées, comme au garde à vous, nous jette un regard dur. En montagne, on ne rigole pas.

ivan 4 ans ukrainien

Trois enfants blonds nous accueillent alors que nous passons près de leur fermette. Ivan est le garçon, blond blanc, 4 ans peut-être, en slip et pieds nus, un tee-shirt déchiré sous les bras l’abritant plus du soleil que d’une éventuelle fraîcheur. Sa mère l’a surtout protégé d’une icône en plastique de la Vierge, pendue autour du cou par un long lacet.

galina 7 ans ukrainienne

Galina est sa grande sœur, déjà jolie malgré ses 7 ans maigrelets. Elle court se changer pour passer une robe rouge à pois blancs, volants et bavette blanche ; elle veut se faire belle, comme toutes les filles d’Ukraine à l’ère postsoviétique. Elle porte déjà de petites boucles d’oreille. Elle est « krassiva », ce qui signifie belle et rouge à la fois. Est beau en langue russe tout ce qui émet de la lumière, une conception toute médiévale des couleurs (comme l’a noté Pastoureau). La toute petite dernière, qui marche à peine, se prénomme Malika. Nous passons un quart d’heure avec eux et avec la famille venue nous voir. Le garçon s’est assis sur un amas de rondins, très petit mâle déjà. Son oncle, vieux garçon de sans doute pas 30 ans, n’a guère dû quitter la ferme dans son existence. Il porte deux pantalons l’un sur l’autre, plusieurs chemises et sent très fort. L’eau ne doit pas être sa copine.

ivan et sa mere ferme ukraine

Nous poursuivons le chemin, entrons dans la forêt sur les pentes, pour accéder au plateau vers 1100 m. Les pins ont le tronc droit des forêts d’Allemagne ; entre ces piliers, je m’attends à voir surgir Siegfried sur son destrier, comme dans le film de Fritz Lang. La lumière découpe les aiguilles des conifères tels des cristaux de glace d’un vert doré. D’en haut, nous avons un panorama étendu sur les alpages. Au fond s’élève la chaîne des Montagnes Noires. Le Goverla est le sommet le plus élevé d’Ukraine ; le Hora Hoverla culmine en face de nous, au loin, à 2061 m. Un autre sommet porte à son pic un petit bâtiment. Il s’agit du Pipevan, second sommet le plus élevé du pays. Il est surmonté d’une bâtisse, construite après la première guerre mondiale par les Français et les Polonais, pour servir d’observatoire astronomique. Les Français avaient même importé du liège d’Afrique du nord pour l’isoler du froid, nous instruit Vassili. Toute cette région ouest de l’Ukraine était polonaise jusqu’en 1945. Détruit durant la seconde guerre mondiale, le bâtiment sert aujourd’hui de refuge aux touristes montagnards.

foret sapins des carpates

Sauf la pente raide en forêt, mais qui ne dure qu’une demi-heure, le chemin est moins dur qu’annoncé ce matin par l’inénarrable Vassili. Une fois le plateau des bergers atteints, nous nous contentons de suivre le chemin de crête en bord de forêt parmi la montagne dite « Dzembronia ». Nous n’y croisons que des vaches, des chèvres et des chevaux. L’Ukraine était connue depuis Hérodote pour ses troupeaux de chevaux sauvages, les tarpans. Ils vivaient en petits groupes composés de juments accompagnées des poulains et de quelques étalons. Au printemps, le plus fort des étalons chassait les autres et restait propriétaire du harem. Trop chassé, le cheval tarpan disparut vers la fin du 19ème siècle. N’en subsistent que quelques ossements dans une collection ex-soviétique.

Vassili, « à la russe », nous commande de nous arrêter sur le bord du chemin pour prendre le pique-nique. Nous contestons, « à l’occidentale » : l’endroit n’est guère attrayant, semé de cailloux. Plus bas, sous les arbres, ce serait sans doute meilleur. Étonné, mais prêt à essayer, Vassili trouve un endroit très en contrebas, loin du chemin, sous les arbres pour l’ombre et sur l’herbe pour le confort. Cela ne serait pas venu à son esprit, mais il apprend.

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Social-individualisme

Article repris par Medium4You.

Terminé le national-socialisme, vive le social-individualisme ! Tel semble le message de notre époque, qui a remplacé les élans collectifs (pour le meilleur comme pour le pire – voir l’Iran) par des élans narcissiques, centrés sur l’individu. Le mouvement démocratique libère la personne des appartenances biologiques, claniques, sociales et même physiques. L’hérédité ne fait plus l’identité. Celle-ci devient multiple, construite tout au long de la vie, bariolée. Mais cela ne va pas sans risques.

Le premier risque est celui de la peur. La liberté fait peur car nombreux sont ceux qui ne savent qu’en faire, effrayés de devoir décider par eux-mêmes après avoir réfléchi. D’où cette régression réactionnaire vers un âge d’or, un Dieu qui commande, une religion qui prescrit en détail comment se comporter, un parti qui décide de la morale, des syndicats qui défendent obstinément les zacquis, un chef qui montre le chemin… Merah se croyait missionné d’Allah pour tuer de sang froid de jeunes enfants élevés dans une autre religion (sans même qu’on leur ait laissé le choix).

Le second risque, inverse, est celui de la démesure : tout est permis. La liberté devient la licence, l’émancipation le droit de faire ce qu’on veut, au gré des désirs les plus fous. On se marie entre gais, on baise avec n’importe quel « cochon », on tue sans assumer les suites (dans la série Poubelle la vie), on refuse l’Europe-contrainte, on nie les simples lois de l’économie, on refuse toute entrave au désir du tout tout de suite. Ainsi, l’éthylotest en voiture devient-il une contrainte insupportable, incitant un gouvernement de gauche à agir comme Chirac, président de droite : « je promulgue la loi mais je demande qu’on ne l’applique pas ». Pourquoi rendre légalement « obligatoire » l’éthylotest si ne pas en avoir n’emporte aucune conséquence ? Autant supprimer l’obligation pour n’en faire qu’un conseil de la Prévention routière. Mais non : jamais un gouvernement jacobin n’acceptera de laisser le choix à la société civile, il lui faut toujours énoncer le Bien.

Peur de la liberté, démesure de la licence, ces deux pôles semblent les tentations de la politique. La droite veut conserver, voire revenir sur les excès de libertés ou de réglementation. La gauche veut aller toujours plus de l’avant, faisant du « progressisme » un objectif en soi, sans but, sans définir un progrès vers quoi. La droite veut immobiliser le changement trop rapide de la société, la gauche veut chevaucher le mouvement social. Rien n’a changé en apparence, nous serions dans le clivage classique.

Mais ce serait trop simple, car en économie, c’est l’inverse. En France, la droite est pour s’adapter au monde qui bouge, la gauche frileuse pour résister des quatre fers à tout ce qui change. La gauche d’immobilisme et la droite de mouvement, c’est nouveau… mais rappelle les années 30, où le « progressisme » sort du collectif à gauche pour s’incarner dans l’individualisme, tandis que la droite l’investit massivement !

Cela en théorie, car droite et gauche se rejoignent au gouvernement. Hollande fait concrètement du Sarkozy, il n’y a que le style qui soit différent. Le résultat des élections est tiède, déplaisant à tous ceux de droite comme à tous ceux de gauche. Restent les raisonnables, de moins en moins nombreux, les européens de conviction, les centristes et les sociaux-(qui voudraient bien être)-démocrates – mais sans syndicats puissants.

La tentation de la politique sera donc de refaire du clivage entre droite et gauche. Comment ?fefe Lucile Butel

Depuis des décennies, la droite ne dit rien de l’avenir. De Gaulle montrait le chemin de l’indépendance et de la grandeur nationale, jusqu’à Giscard avec les réformes de mœurs devenues indispensables pour adapter le pays aux mœurs (divorce, avortement, égalité dans le couple, majorité à 18 ans). Mais Chirac n’a rien foutu, roi fainéant conservateur, médiatique anesthésiant. Sarkozy changeait d’avis de mois en mois, reniant ce qu’il affirmait d’abord, refusant d’abolir ce qu’il aurait dû, par exemple ISF et 35 heures, surfant en avant des médias pour faire tout seul l’actualité. Ni le somnifère ni le prozac ne sont de bons moyens de gouverner : la droite n’aurait-elle rien à proposer de plus équilibré ? Ni Chirac, ni Sarkozy, où sera le nouveau projet de société ? Bruno Le Maire, François Fillon, NKM ? Comme nul ne voit rien venir, certains ont la nostalgie du retour de Sarkozy.

Depuis des années, la gauche est restée hors du gouvernement. Elle n’assume donc qu’avec réticences et couacs répétés les « ajustements » nécessaires des promesses au réalisable, de l’idéal « de gauche » au quotidien concret. Promettant l’emploi pour tous dans quelques mois, elle ne réussit que le chômage pour tous par ses insultes aux créateurs d’entreprise, par sa pression fiscale sur les sociétés et sur « les riches » (de la classe moyenne), par sa posture anti-finance (malgré une réforme bancaire avortée) et son théâtre anti-repreneurs s’ils sont étrangers (Mittal, Taylor…). Après avoir accusé la TVA d’être « de droite », voici que la gauche va l’augmenter, après avoir accusé Sarkozy de « brader » les acquis de retraite, voici que la gauche va les remettre en cause, après avoir vilipendé la semaine de 4 jours, voilà que les syndicats d’enseignants vilipendent l’abolition de la semaine de 4 jours, après avoir juré que « jamais » il ne signerait le pacte de stabilité européen, voilà que le gouvernement de gauche le signe selon la version Sarkozy et les désirs allemands. C’est que la réalité des choses rattrape les grands discours abstraits – dans le même temps que l’individualisme narcissique se fiche du collectif comme de son premier slip. Le « Moi, président de la République, je serai irréprochable » nomme ses copains plutôt que des compétents (Jack Lang, Olivier Schrameck, Ségolène Royal…). Les rodomontades du Montambour (merci Alain Ternier pour cet heureux surnom) sonnent creux devant les nécessités industrielles de Florange, Pétroplus, Goodyear et du journal la Provence. Toujours, c’est le « moi je » qui règne et pas le collectif, plus de salaire au détriment de l’intérêt des élèves, plus de copains confort qui ne feront pas de vagues, plus de célébrité auprès de syndicats et de la gauche radicale.

La gauche délaisse alors l’économie où elle ne peut rien – que surveiller et punir (ce qui aggrave la crise) pour faire diversion dans le libéralisme… sociétal. Il répond au narcissisme moi-je d’époque et devrait faire dévier la ligne raisonnable de François Hollande en radicalisme anarchiste à la Beppe Grillo. C’est la vraie tentation de la gauche que de reconstituer du clivage en ce sens. En manipulant le politiquement correct, mariage gai, mères porteuses, droit de vote aux étrangers, toutes les revendications minoritaires deviennent des « droits » pour répondre au prurit d’égalité sans limites. Même les casseurs et autres agresseurs condamnés par la justice deviennent légitimes… s’ils sont syndicalistes ! Le gouvernement de gauche leur reconnaît une égalité supérieure aux citoyens ordinaires : ils peuvent impunément tabasser, casser, séquestrer, sans être condamnés pour autant. Il s’agit de « luttes sociales », donc permises. Un conseil aux maris jaloux ou autres vengeurs : prenez votre carte de la CGT, entraînez votre ennemi dans une manif et foutez lui sur la gueule : vous resterez impunis.

Mais les ouvriers déclinent, mondialisation et productivité obligent. Ceux qui restent délaissent la gauche, surtout le parti socialiste, au profit des fronts, d’ailleurs plus le national que le « de gauche ». Le socialisme perd alors son prétexte social pour changer de clients. Vive l’immigré et le bobo urbain ! Donnons le droit de vote aux étrangers, abolissons les genres, permettons toutes les provocations individualistes-narcissiques. Là est l’avenir puisque là serait « le progrès », induit par le mouvement social qui va sans but.

couple erotique

Le pire vient probablement d’avoir lieu avec le roman Iacub où culture s’abrège en cul tout court. Nous avons là le meilleur exemple de l’amoralité bobo de gauche : l’individualisme absolu, le narcissisme du désir exacerbé, l’aboutissement du libertaire revendiqué depuis Fourier en passant par mai 68. Entre adultes consentants, tout est permis s’il n’y a ni torture ni meurtre ; le désir violent d’être violée peut même se concevoir dans une démarche de jouissance jusqu’au bout (et très vit). On peut même rire de cette lutte pour la domination entre bourgeois cosmopolites mâle et femelle. Mais où serait l’information si le naming répété dans les médias ne constituait les ragots croustillants ? Où serait la « littérature » s’il ne s’agissait de la marque déposée DSK, « ex-Directeur du FMI, ex-candidat à la présidence de la République, ex-figure de la gauche socialiste » ? Le niveau s’abaisse au caniveau. Nul ne peut croire qu’on cherche la « sainteté » en devenant pute à « cochon ». A moins qu’il ne s’agisse de victimiser le prédateur pour renverser l’opinion ? Les victimes apitoient toujours… alors qu’un procès en prostitution a bientôt lieu à Lille.

Voilà de quoi renforcer à la fois le Front national et les islamistes ou cathos intégristes. Voilà de quoi séparer un peu plus le peuple et les élites, la classe moyenne familiale laborieuse et l’hyper-classe supérieure individualiste et riche. Comme à Athènes au IVème siècle : comme quoi le « progrès du mouvement social » est une idéologie qui n’a aucune consistance historique…

D’où mon pronostic (pas mon souhait) :

  • Les classes moyenne et populaire vont volontiers voter de plus en plus à droite (comme chez les Républicains américains) – tant mieux si la droite sait récupérer le raisonnable, l’Etat protecteur sans entraver l’initiative, le moindre gaspillage des deniers publics. Sinon ce sera le Front national qui va grossir.
  • La classe des élites mondialisée et des petits intellos « révolutionnaires » va voter de plus en plus à gauche, surfant sur l’individualisme narcissique – en cherchant à racoler les antisystème, immigrés, étrangers, gais-bi-trans-lesbiens, artistes, écolos, fonctionnaires et autres clients captifs de l’État-prébendes. Tant mieux si le hollandisme ne déçoit pas trop. Sinon les troupes pourraient bien conforter le PDG de Mélenchon, qui se verrait volontiers en Saint-Just appelant aux armes contre les riches et aux frontières contre Bruxelles.

La France pourrait connaître une évolution à l’américaine, avec une droite de plus en plus à droite mais refuge du collectif national, et une gauche de plus en plus anarchiste-bobo, exaspérée de tout est permis. Ce qui promet de prochaines élections intéressantes…

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