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Kevin Escoda, De la finance décentralisée à la DeFi institutionnelle

Dès la page 16, l’auteur se lâche : «Nous avons construit des choses que mon moi maximaliste aurait refusé de croire : le premier écosystème italien d’émission de security tokens, puis des projets de fonds tokenisés au sein de la sandbox réglementaire du gouvernement, et enfin le projet dont je suis le plus fier, le premier Automated Market Maker de niveau institutionnel pour titres numériques en Europe, un marché secondaire opérationnel où banques, gérants et dépositaires échangeaient des actifs tokenisés contre une bonding curve, en simulation, sous les yeux de l’autorité. » Vous n’avez rien compris ? Rassurez-vous, moi non plus initialement. Mais tel est le nouveau langage technanglais de la monnaie, que tout le livre explique largement. Et l’auteur livre un lexique à la fin.

Il décrit en cinq chapitres les étapes de la monnaie telle qu’elle se transforme avec les techniques. Et beaucoup plus vite depuis moins de dix ans parce que la technique s’est accélérée rapidement (la taille des puces, la sophistication des algorithmes, l’explosion de l’IA). Stratège en technologies, à la frontière où les institutions les rencontrent, Kevin Escoda expérimenté les innovations technologiques dans la finance en IA et Blockchain. Il est aujourd’hui conseiller indépendant d’entreprises et banques au travers de sa société diShine.

La monnaie est désormais « au point de rencontre de la monnaie programmable, de l’intelligence artificielle et de l’énergie, où s’écrit le système d’exploitation de la prochaine économie. » Il faut donc nous y faire. La monnaie, d’immatérielle, est devenue matérielle, dépendante de l’IA, donc des puces, des logiciels, des centres serveurs – et en ressort ultime de l’énergie. Ce pourquoi les impérialismes s’empressent de capter l’énergie matérielle disponible dans le monde, d’en faire leur chasse gardée : le pétrole du Venezuela, la route d’Ormuz et les terres rares du Groenland ou d’Ukraine pour Trump, le pétrole et le gaz russe et le quasi monopole du raffinage des terres rares pour Xi Jinping. Seule l’Europe contemple bouchée bée cette lutte démesurée en restant impuissante, faute surtout de volonté, hésitant encore par naïveté idéo-écologique, entre énergie solaire, éolienne, nucléaire, les plus réactionnaires rêvant d’en revenir au gaz et au pétrole russe. Quant à Poutine, il fait la guerre pour la guerre, pas pour l’avenir.

Jadis, la monnaie était certains disques de pierre sur une île perdue du Pacifique, trop lourds pour être déplacés ; les habitants les utilisaient comme monnaie d’échange parce que leur propriété ne résidait pas dans la pierre mais dans la mémoire partagée du village, dans un accord tacite sur qui possédait quoi. Les cauris, les lingots de cuivre ou d’étain, puis de fer, l’or en barre, les lingots d’argent, les tommes de Parmesan, sont ce genre de monnaie matérielle que les pièces et les billets ont dématérialisée en partie pour la fluidité des échanges. Tout d’abord en pièces d’or et d’argent, dont la valeur résidait dans leur poids, puis dans le système d’État où les billets papier sont tirés sur la banque centrale, exigeant la confiance dans le système. Avec une garantie or, jusqu’à ce que les États-Unis ne la suppriment en 1971 pour laisser aller la planche à dollars, monnaie impériale que tout le monde voulait. Au prix d’une inflation qui a fait baisser la valeur de la monnaie américaine de 90 % depuis 1971. Jusqu’à la crise financière de 2008 qui a « rappelé au monde entier, d’un coup, que le pouvoir d’achat de la monnaie fiat [émise par une autorité publique]est un résultat de politique publique, posé sur le jugement de comités, et que les comités peuvent se tromper. » L’inflation est un impôt, l’euthanasie des rentiers, disait-on jadis. En 2008, « les positions vivaient dans des registres cloisonnés, réconciliés lentement, enveloppés dans des dérivés qui remballaient douze fois la même hypothèque, et les régulateurs les plus sophistiqués du monde découvrirent qu’ils ne pouvaient pas cartographier le système qu’ils surveillaient. » Les réserves ne sont pas une propriété, mais une permission : on peut geler les avoirs, les confisquer, dévaluer sa monnaie, la fiscaliser, contrôler le change, traquer les fonds. D’où l’attrait de l’or physique pour qui se méfie des banques, du système financier et surtout des États-Unis. Ou pour qui veut blanchir de l’argent ou dissimuler ses transactions.

Tout se numérise, et depuis des décennies les titres physiques sont dématérialisés. La transformation numérique (ou digitale) permet de repenser le métier autour de ce que la technologie rend désormais possible. « Alipay et WeChat Pay rendirent le paiement par QR code si universel en Chine que le liquide disparut presque du commerce urbain, et les deux plateformes enflèrent en écosystèmes financiers complets (paiements, fonds monétaires, credit scoring, assurance) ». La Chine est bien plus en avance que les États-Unis ne ce domaine, malgré Apple Pay ou Google Pay.

« En 2008, au milieu de la pire crise financière de l’ère moderne, un anonyme [Satoshi Nakamoto] proposa une monnaie dont l’offre ne pourrait être altérée par aucun comité sous aucune pression » : le Bitcoin. C’est un argent électronique uniquement pair à pair, par un réseau informatique décentralisé basé sur une blockchain (chaîne de blocs) et chiffré selon un protocole informatique, sans tiers de confiance comme une banque. Les acteurs du réseau possèdent, stockent et vérifient leurs propres versions de la chaîne, depuis le tout premier bloc et une blockchain est jugée « valide » lorsqu’il est possible de la vérifier totalement en partant du bloc genèse. En contrepartie, la perte du portefeuille par la perte ou le vol d’une clé USB ou d’un ordinateur fait perdre le capital en crypto-actif, de même que le décès du propriétaire sans tiers de confiance pour maintenir le code. « Bitcoin est étonnamment simple à énoncer : c’est un registre, une liste publique de qui possède quoi, étendue toutes les dix minutes par une nouvelle page de transactions, chaque page enchaînée cryptographiquement à la précédente de sorte que l’histoire, une fois écrite, ne puisse être réécrite en douce. » Quand un bloc est créé et validé, chaque participant à sa création se voit attribuer un montant de cryptomonnaie selon l’effort qu’il a fourni : le minage. Pour Bitcoin, la preuve de travail exige du participant de résoudre un problème cryptographique complexe prouvant un effort de calcul important de sa part. Cette génération de blocs, de plus en plus ralentie au fil du temps pour éviter de créer de la monnaie à l’infini, consomme de plus en plus d’énergie, ce qui coûte, donc sécurise le système.

Bitcoin est de la monnaie parce qu’il consomme de l’énergie. On disait autrefois que la monnaie était du travail rendu fongible, une énergie que l’on pouvait conserver. Mais les frais bancaires, les dévaluations et l’inflation pouvaient modifier la valeur de la monnaie. Pas avec le Bitcoin où la relation est directe, transparente et infalsifiable, convertible au taux du marché en monnaie classique. « Le 22 mai 2010, un programmeur de Floride nommé Laszlo Hanyecz publia une offre sur le forum Bitcoin : dix mille bitcoins à quiconque lui ferait livrer deux pizzas à domicile. Un jeune homme de dix-neuf ans du forum accepta l’affaire, téléphona à un Papa John’s de Jacksonville avec sa carte de crédit, et le premier achat connu d’un bien physique en cryptomonnaie fut consommé en pepperoni. »

Une autre cryptomonnaie, Ethereum, a réécrit le blockchain en faisant chuter de 99,95 % la consommation d’énergie. Il a remplacé la preuve de travail par la preuve d’enjeu, la mise sous séquestre d’une partie de son capital. Les usagers sont récompensés de l’indisponibilité temporaire de leurs Ethereum en recevant la monnaie créée simultanément avec le nouveau bloc. « Entre 2018 et 2021 (…) monnaie dure, ordinateur mondial, smart contracts, legos, s’auto-organisèrent en quelque chose de sans précédent : un système financier complet, bourses, marchés monétaires, stablecoins, dérivés, assurance, gestion d’actifs, tournant comme du logiciel ouvert sur une infrastructure publique, possédé par personne, fermé à personne, ouvert chaque heure de chaque année. » C’est la finance décentralisée : DeFi.

Depuis, elle se développe rapidement. « En mars 2024 BlackRock, le plus grand gérant de l’histoire, lança BUIDL, un fonds de bons du Trésor tokenisé sur Ethereum public, qui collecta des milliards et, en quelques mois, était accepté comme collatéral de trading par les bourses crypto : un fonds monétaire du gouvernement américain se comportant, opérationnellement, comme un stablecoin. » Les cryptomonnaies stables (stablecoins) répliquent la valeur d’un actif tel que le dollar, l’or, l’euro ou un panier de devises, contrairement aux autres cryptomonnaies qui sont soumises à une forte volatilité. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle finance que l’auteur décrit très bien. Mais problème juridique : « quand une fonction régulée est exercée par du code sans opérateur, qui, exactement, est le destinataire de la loi ? »

L’essentiel de cette nouvelle finance, dit Kevin Escoda, est que « l’ancien système cache tout et demande au public de croire les auditeurs ; le nouveau révèle tout et demande aux institutions de se blinder délibérément. » Car les failles existent : « Ronin, 625 millions de dollars, perdus par cinq clés de validateurs compromises, les attaquants identifiés plus tard par les enquêteurs américains comme le Lazarus Group nord-coréen, dont les milliards cumulés de vols crypto, finançant, selon les rapports de l’ONU, un vrai programme d’armement ». Mais la marche en avant est inéluctable, cheminant avec la technologie. Ce n’est pas une hypothèse, dit l’auteur, c’est un calendrier. « Le remplacement du travail cognitif et physique humain par les machines n’est pas une question de si mais de quand et dans quel ordre ». Et encore : « L’économie numérique que ce livre a décrite, monnaie programmable, actifs en tokens, marchés en protocoles ouverts, identité en accréditation, n’est pas une alternative spéculative à l’économie réelle. C’est la seule architecture économique conçue à ce jour que machines et humains puissent habiter ensemble ». La transformation d’actifs tels que l’immobilier, les fonds d’investissement et le private equity en tokens (jetons) basés sur la blockchain, rend ces actifs non liquides plus accessibles aux investisseurs, car échangeables comme une monnaie. Sauf que, juridiquement, ce n’est qu’un « droit » sur un actif, pas une part de l’actif. Un « crypto-actif » est un bien meuble incorporel dans la loi française, donc imposable à l’impôt sur le revenu. A noter que la Chine populaire, comme la plupart des pays totalitaires (Algérie, Bolivie, Égypte, Irak, Maroc, Népal, Nigeria, Ouzbékistan, Pakistan, Qatar, Émirats arabes unis, Vietnam) a interdit depuis 2021 toute transaction en crypto-actif, pour mieux contrôler les échanges ; elle propose une devise numérique d’État en contrepartie

« Ce qui se passe maintenant, c’est que nous apprenons à convertir l’énergie directement dans les deux produits les plus précieux imaginables, la vérité et l’intelligence, du calcul qui ne peut pas mentir et du calcul qui sait penser, et la courbe de demande pour ces produits est, pour la première fois de l’histoire, effectivement sans borne. » La distribution de ce travail perdu a comme réponse la propriété. Celle, infiniment fractionnable du token pour n’importe quel actif. « Les mêmes rails qui permettent à une machine de payer une machine permettent à un réseau de verser à sept milliards de micropropriétaires leur part de ce que les machines produisent, en continu, en transparence, à coût marginal nul. »

Suivront deux notes sur deux autres livres du même auteur et qui se complètent :

Géopolitech

De la machine qui calcule à la machine qui pense

Kevin Escoda, De la finance décentralisée à la DeFi institutionnelle – L’aube d’une nouvelle finance, 2026, édition indépendante, 218 pages, €13,70, e-book Kindle €6,99

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Aujourd’hui sous le regard de Michelet

Je suis en train de lire l’Histoire de la Révolution française de Jules Michelet, né en 1798. Célèbre histoire, en deux volumes de plus de 1500 pages chacun dans la Pléiade. Certes, les historiens ont nuancé et précisé son ouvrage depuis, avec les documents nouveaux. Mais le souffle d’écriture reste inégalable. Il nous fait vivre les grands moments, il nous montre les forces, il nous fait rencontrer les gens.

Chaque Français sait que la Révolution est la matrice de notre système politique, aujourd’hui encore. L’élection présidentielle essaie de rejouer, en comédie, ce qui fut une tragédie il y a deux siècles : le conservatisme et les émigrés d’un côté, les jacobins coupeurs de têtes de l’autre. Avec les excès « clivants » de rigueur dans le théâtre des histrions médiatiques nés avec la télévision.

Le mot « cliver » est du jargon à la mode, qui n’a pas de sens concernant les affaires humaines. Il désigne l’action mécanique de fendre un corps minéral suivant la direction de ses couches. Comme si la nation était une chose rocheuse, une éternité géologique, qu’il suffisait à un homme politique de travailler avec l’outil adéquat pour la faire se fracturer dans le « bon » sens. Ceux qui utilisent ce genre de vocabulaire méprisent le genre humain. Ils réduisent les idées à des strates chosifiées, immanentes, sans même penser que l’électeur puisse avoir sensibilité et une histoire. Surtout qu’à droite comme à gauche, les politiciens ont tout fait pour se partager le fromage et ne jamais remettre en cause l’endettement clientéliste !

Ce n’est malheureusement pas nouveau en France, pays des guerres de religion et des haines sociales, pays de l’envie et de la délation où n’importe quelle égalité apparaît préférable à toute liberté. Ce pourquoi le roi a toujours été mieux vu que les nobles (contrairement à l’Angleterre), et que l’État apparaît plus légitime que les entreprises, les associations ou les syndicats (contrairement à l’Allemagne et aux pays nordiques).

Dès la parution de son premier tome, en 1847 déjà, Michelet dénonçait le « moyen-âge » de la pensée dans l’assimilation de la Révolution à 1793. Comment, s’écrie Michelet, « née, grandie, dans l’indignation légitime qu’inspirait la Terreur de l’Inquisition, elle triomphe enfin, elle éclate, révèle son libre génie, et son génie ne serait autre que la Terreur de 93 et l’inquisition jacobine ? » (1-295). L’interprétation marxiste, reprise avec enthousiasme par les fonctionnaires intellectuels d’État qui ont vu dans le communisme façon Staline la « libération » du genre humain, a fait de la Révolution cette caricature. Celle que reprend Mélenchon aujourd’hui, où raser gratis signifie reconstruire la Bastille pour y fourrer les futurs guillotinés, tous ceux qui ne pensent pas comme lui. « Si cette théorie est bonne, le moyen-âge a vaincu », conclut Michelet. Mélenchon est un réactionnaire de gauche, la fraction autoritaire et sectaire de la mouvance qui comprend aussi – fort heureusement – une fraction libertaire positive comme le dit si bien Michel Onfray.

« Voltaire contre Rousseau »… pensait Michelet. « Les Jacobins semblent se porter pour héritiers directs des prêtres. Ils en imitent l’irritante intolérance, par laquelle le clergé a suscité tant d’hérésies. Ils suivent hardiment le vieux dogme : « hors de nous, point de salut » (1-537). François Hollande a raison de prêcher la modération ; mais tort lorsqu’il dérape en tribun, singeant Mélenchon qui imite Le Pen, et forçant sa voix jusqu’à l’hystérie. Nicolas Sarkozy a raison de pointer les incohérences socialistes ; mais tort lorsqu’il attaque au panzer, hors de tout bon sens, singeant Le Pen et ses outrances frileuses de repli. Les vocifération des années 30 submergent la raison : est-ce le signe que les candidats d’aujourd’hui n’ont rien de rationnel à dire ? Va-t-on tout droit vers les mêmes effets qu’en 1933-1939 ?

Ils ont voilé Voltaire jusqu’aux pieds comme une fatma sous burqa, les politiciens honteux de Paris, au musée du Louvre… (photo ci-dessus prise par moi en janvier 2012). Depuis combien d’années déjà ? Fin 2005 ! Une vidéo publiée par moi en février 2006 en témoigne : Voltaire a été voilé sous Nicolas Sarkozy ministre de l’Intérieur. Il le reste en 2012, sous Nicolas Sarkozy président. Mais tout le monde s’en fout : y aurait-il des « civilisations » plus égales que d’autres pour les bobos branchés ? En avril 2005, Voltaire n’était pas encore voilé… (photo ci-dessous prise par moi en avril 2005). Pourquoi le reste-t-il aujourd’hui ? Pourquoi les « socialistes-anti-racistes » Delanoë/Hollande ne disent-ils rien sur le sujet ? Pourquoi Mélenchon-le-laïc passe-t-il sous silence ce fait sous nos yeux ?

Or, déclare Michelet : « Grande leçon pour les politiques, et qui doit les faire songer ! Qu’ils prennent garde à Voltaire ! Cet homme-là ressuscite quand on y pense le moins. Robespierre s’en est mal trouvé. Chaque fois qu’on s’appuie sur Tartufe, ou qu’on veut s’y appuyer, Voltaire est là qui vous regarde » (1-302). Que les intolérants théoriciens du parti socialiste, ou les sectaires écolos en appendice, prennent garde à « ces trois vainqueurs de Tartufe » qui forment la pensée intime du peuple français. « Rabelais-Molière-Voltaire, est sous la variété infinie de ses formes vives et légères, le fond même de ce peuple. Comment ? Par sa haine du faux, des vaines subtilités, des abstractions dangereuses, des scolastiques meurtrières ; et puis par son amour du vrai, du positif et du réel, par son sincère attachement à la plus certaine des réalités, la vie, par sa touchante religion pour la pauvre vie humaine, si précieuse et si prodiguées… Par son bon cœur et son bon sens, il est profondément le peuple. »

Si le début de la phrase ne s’applique que trop à la gauche intello-intégriste d’aujourd’hui, la seconde s’adresse directement à Nicolas Sarkozy (on n’ose dire l’UMP tant ce parti godillot se veut uni derrière un « chef » qui le tire à sa gloire plus qu’il ne le représente…).

Les Français ont du bon sens : ils ne croient ni les écolos qui veulent arrêter toutes les centrales nucléaires en quelques années, ni l’impôt inquisitoire à 75% (+ CSG, + ISF, + impôt sur les successions) de ceux qui gagnent. Ce sont moins « les riches » qui les préoccupent que le symbole politique qui consiste à confisquer le succès dès qu’il atteint un montant arbitrairement fixé par des fonctionnaires qui n’ont jamais entrepris quoi que ce soit par eux-mêmes. Si, encore, cela ne touchait que les gains de finance, issus de prises de risque d’une fortune héritée : mais non ! N’importe quel créateur d’entreprise réfléchira à deux fois avant d’entreprendre désormais en France. Les footeux eux-mêmes s’en émeuvent; les écrivains à succès votent avec leurs pieds. Assurer le pain au peuple, certes il est content, mais qu’on le prive de jeux et c’est la révolution qui gronde !

Les Français ont aussi bon cœur ; ils croient en la vie, en tout ce qui est positif. Ce pourquoi ils font tant d’enfants en privé alors qu’ils disent leur déprime en public aux sondeurs. Qu’un candidat de droite les prive du positif, ils s’empresseront de voter ailleurs. Conserver est utile, si cela doit servir la vie, l’avenir : oui au durable, au bio, à l’économie d’énergie et de matières. Mais conserver est nuisible quand il s’agit de « principes » : non aux privations, aux restrictions, à la discipline haineuse de ces nouveaux curés prêcheurs de croisade anti-industrie. Oui à l’éducation, à la formation professionnelle, aux aides pour retrouver un emploi ; non à la profitation privilégiée des trois mois et demi de vacances, à l’élitisme matheux méprisant qui laisse une grosse part de jeunes sans aucun diplôme, non aux petits arrangement entre syndicats à la comptabilité opaque pour se partager la manne des taxes en formation permanente et la gestion des caisses de SS ou d’Unedic, non aux filiales ingérées de l’État où le gaspillage et le népotisme syndical sont la règle (EDF, SNCF, RATP, SNCM…). Que propose Sarkozy pour l’industrie ? Que propose Hollande pour l’école ? Que proposent-ils pour réformer l’État, à part encore et toujours augmenter les impôts ? « Amour du vrai, du positif et du réel », « sincère attachement à la vie » : où est-ce donc dans la posture de droite ?

Pan sur la droite et pan sur la gauche d’aujourd’hui ! Données par Michelet, ces baffes sont salutaires dans cette campagne qui invective pour mieux cacher sous le tapis les poussières qui gênent : « Si nous voulons fermer la porte à l’avenir, étouffer les forces inventives, écoutons les endormeurs politiques ou religieux ; les uns qui cherchent la vie aux catacombes de Rome – les autres qui proposent pour modèle à la liberté la tyrannie de la Terreur » (1-609). Ni Le Pen, ni Mélenchon, ni leurs pâles épigones Sarkozy ou Hollande quand ils n’ont rien à dire sur leur programme… Il faut relire l’historien Michelet plutôt que les tracts électoraux des histrions.

Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, 1847, Gallimard Pléiade tome 1, 2005, 1530 pages, €52.25

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Indigente campagne

Politique spectacle, positionnement théâtral, appel à la Morale… Les candidats sont comme des ados qui se prennent en photo devant le miroir, gonflant les muscles, prenant des poses. Le message n’émet pas d’idée mais des images ; il ne vise pas l’électeur mais le journaliste. L’histrionisme médiatique est à son comble, en circuit fermé. Rares sont les sujets vraiment abordés, comme la confrontation des deux discours sur l’école, plutôt fouillés. Mais les Français dans tout ça ?

Mi-octobre, après de longues primaires qui ont suivi les interminables péripéties sur Strauss-Kahn et ses putes, François Hollande a été adoubé contre Martine Aubry. Pour la gauche « ça y était », ils se voyaient déjà élus, au pouvoir. Fin février, Nicolas Sarkozy est entré en campagne comme « candidat hors système ». Toujours du changement : agitation ou cynisme ?

A L’Express le 23 mars 2007, le président alors premier candidat déclarait : « Et ma rupture, ce sera celle des promesses tenues, des engagements pris, de la confiance retrouvée entre le peuple et la parole publique. Ma vie, ma passion, c’est l’action. » Le président de la République ? « C’est un leader qui assume ses responsabilités. Il dit ce qu’il pense, fait ce qu’il dit, s’engage sur des résultats, par exemple le plein-emploi. Le président, ce n’est pas un arbitre, c’est un responsable. Il doit aussi rassembler le pays et non le diviser, au service d’un projet. » L’Europe ? (c’était avant la crise) : « Il faut aller à Bruxelles pour demander trois choses : un gouvernement économique de la zone euro ; une réflexion sur la moralisation du capitalisme dans la zone euro pour récompenser la création de richesse et pénaliser la spéculation (…) ; comment utiliser l’euro comme les Américains le font avec le dollar, les Chinois avec le yuan et les Japonais avec le yen. » Les idées, on le voit, n’ont pas changé : c’est l’action qui a fait quelque peu défaut. Confiance dans la parole publique ? Au plus bas. Engagement sur les résultats, notamment l’emploi ? Échec – évidemment il y a la crise, mais les blocages réglementaires et technocratiques sont toujours là. L’Europe ? Bon, on n’est pas tout seul, mais Angela Merkel est plus populaire que Nicolas Sarkozy dans tous les pays de l’Union, il y a donc déficit d’efficacité. Rassembler ? Là on rigole franchement…

Comment faire pour apparaître neuf quand on est usé par dix ans de pouvoir, ministre puis président ? Tout le monde prend pour cible le sortant, d’où son positionnement décalé. Il veut éviter d’être acculé à son bilan, donc en appelle directement au peuple par le référendum, prônant le rationnement des parlementaires. Il se présente « contre le système » – le mot vient des Le Pen ; contre les « corps intermédiaires » – mot bonapartiste. Autrement dit la Ve République ne permet pas de gouverner et les contrepouvoirs d’une véritable démocratie bloquent la décision. Est-ce la dictature qu’il nous propose ? Ou n’est-ce que tactique : récupérer l’extrême-droite ? Pour gagner, dans l’état actuel des opinions, Nicolas Sarkozy a besoin de 60% des électeurs Front national et de 45% des centristes.

Or le centre fuit : comment oser l’appeler à se rassembler lorsqu’il y aura second tour ? L’analyse politique est que la France est à droite ; que les valeurs de la « majorité silencieuse » s’extrémisent comme dans le reste de l’Europe ; que les médias comprennent des journalistes des mêmes milieux, formés dans les mêmes écoles, aux deux-tiers branchés, dans le vent, donc « de gauche ». Qu’il y a donc un pays réel opposé au pays légal – thématique habituelle d’ancien régime.

Récupérer les électeurs tentés par Marine signifie aller chasser sur ses terres : non au mariage homo, à l’adoption gai, à la recherche sur les cellules souches, à cette nébuleuse vague qu’on fourre sous le nom d’assistanat, à « l’immigration » (sans distinguer l’obligatoire due aux mariages et regroupement familial, de celle de travail due aux patrons et des étudiants attirés par notre aura intellectuelle…). Trop « d’étrangers » signifie trop de musulmans, qu’ils soient noirs ou arabes, la polémique sur la viande halal le prouve. Si ce n’est pas de la démagogie, tout ça… Et c’est en plus nauséabond. Les valeurs de la République sont autres, les Français n’évoluent pas forcément dans le sens intuitif : le vote des étrangers aux élections locales est mieux accepté qu’il y a 5 ans, la diversité au gouvernement aussi. Le staff des communicants sarkoziens le comprend-t-il ?

François Hollande, quant à lui, ne rassemble guère plus. Il veut rallier son camp, tournant le dos au reste de la France. C’est ainsi qu’il s’oppose à « l’ennemi sans visage » (la finance, les marchés, l’oligarchie, les riches, le mot race…). Il rejoue « la patrie en danger » comme en 1792 sous Robespierre, avec les accapareurs (banquiers) et les émigrés (fiscaux). Sauf que les glissements sémantiques l’emportent lui aussi vers le FN. En oubliant que le mot n’est pas la chose : que comprend le mot « système » ? comment définit-on en acte le mot « race » ? Si « La France est la solution » (comme ailleurs l’islamisme, parallèle douteux…), pourquoi le parti socialiste a-t-il si peu de diversité ethnique dans ses instances ? Pourquoi les gouvernements de gauche ont-il eu aussi peu de représentants colorés? Faire du symbolique, c’est agiter du vent, agir c’est mieux. Reconnaissons que Sarkozy, tout en stigmatisant l’immigration hors contrôle (ce que Hollande ne promet que du bout des lèvres), a mieux réussi l’intégration visible avec Rachida Dati, Rama Yade, le préfet beur.

La colère des électeurs est réelle envers ceux qui ont causé la crise et qui en profitent pour s’augmenter alors qu’ils restreignent les salaires. Mais taxer à 75% les revenus au-dessus d’un million d’euros est populiste. Cela touche quelques milliers de personnes, pas des plus malheureuses et loin de moi l’idée de les plaindre, mais le symbole est ambigu. Taxer le succès est-il encourageant ? Taxer l’héritage, pourquoi pas, mais le travail ? Confisquer est un mauvais réflexe de gauche, comme si les technocrates d’État étaient plus légitimes à dépenser que les salariés à hauts revenus. Outre que cela apparaît constitutionnellement difficile, le résultat réel serait qu’aucun revenu ne serait plus au-delà du million d’euros. Il y aura donc du caché : des dessous de table, du noir, de l’expatriation, des comptes étrangers… ou bien des passe-droits, des « niches fiscales » clientélistes. Cette réponse autoritaire aux provocations de Sarkozy encourage l’inquisition fiscale, la délation, dans la grande tradition jacobine. De quoi diviser un peu plus les Français. Est-ce cela la « bonne » politique ? Alors que l’organisation d’État n’est pas remise en cause, qui ne fout rien aux conseils d’administration des entreprises où le public est au capital, qui laisse faire les syndicats ripoux, qui ne fout rien sur les retraites chapeaux, les stock-options, les bonus, qui blanchit les mafieux du bon parti, les Haberer, les Tapie, les Dumas. Plutôt agiter une pancarte qu’agir contre les copains…

Taxer, est-ce cela la réponse au chômage ? Hollande flatte l’envie populaire et la jalousie égalitaire, cela plaît au populo, comme le montre BVA. Les CSP- (72%) sont plus nombreuses à approuver la mesure que les CSP+ (62%). Mais il ne règle rien à l’emprise de la finance… due à l’impéritie des politiciens (y compris de gauche) qui ont endetté la France depuis des décennies. Avoir moins de riches est-il préférable à avoir moins de pauvres ? Peut-on croire une seconde aux vases communicants du transfert de la richesse des uns aux autres, de la part de fonctionnaires nés dans le giron de l’État et qui n’ont jamais gagné un sou par leur propre talent d’entreprendre ? Les footeux, en général issus des milieux populaires… vont se voir taxer à quasi 100% avec la CSG et l’ISF, sur ce qui dépasse le million d’euros par an. Cela alors que leur carrière est forcément courte, puisque due à leur jeunesse.

Toute cette agitation d’évitement n’aborde pas le fond du problème : la place de la France dans la mondialisation, la place de la démocratie en Europe, la place de l’emploi dans les politiques économiques. Chacun rassemble sa bande pour la faire hurler à l’unisson, criant au populisme de l’autre camp. Désigner les riches en général comme des ennemis sans cibler la délinquance en col blanc ni distinguer le mérite personnel de l’héritage, c’est de la part de François Hollande stigmatiser les « quartiers », même s’ils ne sont pas les mêmes que ceux de Sarkozy. Désigner les étrangers, les élus et les élites multiculturelles de gauche comme responsables de l’état de la France, sans cibler l’empilement des niveaux administratifs, des réglementations touffues, des incohérences fiscales – et de ses voltefaces depuis 5 ans – est, de la part de Nicolas Sarkozy, populiste.

Valeurs républicaines contre identité nationale ? La gauche tombe dans le piège classique de la provocation droitière. Pointer la viande halal ? Ce serait raciste… alors qu’il s’agit de traçabilité pour le consommateur, ce qui devrait être consensuel. Évidemment les socialistes se rétractent sur leurs tabous et le peuple gronde. Sarkozy provoque Hollande à se radicaliser pour mieux le battre. Mais il apparaît comme jouant son va-tout. Que vont penser les centristes qu’il appellera au second tour ?

Second tour qu’il est idiot d’anticiper aujourd’hui car le premier sera un événement politique. Il changera les votes en fonction de qui sera arrivé en tête et du laminage des extrêmes. Il ne suffit pas d’additionner les voix car les deux électorats de Bayrou et Le Pen sont très fluctuants, n’étant ni à droite (conservatrice) ni à gauche (marxisante). « Probablement trop axée sur les attaques de personnes, la campagne n’est jugée intéressante que par 34% des Français, contre 65% qui ne la trouvent pas intéressante. Les Français semblent déçus par les thèmes abordés. Ils attendent qu’on parle davantage des domaines qui les préoccupent personnellement : le pouvoir d’achat (63% estiment qu’on n’en parle pas assez), les retraites (73%) et le logement (73%) ; plus que des domaines « macro » tels que la crise (43% trouvent qu’on en parle trop) et les déficits publics (34%) » (IPSOS).

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