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Claude Simon, Triptyque

claude simon triptyque
Je ne vous dirai rien de La Bataille de Pharsale, publié en 1969, qui est à mes yeux illisible. Triptyque l’est un peu plus, mêlant trois histoires afin de « déconstruire » le concept même d’histoire, de récit cohérent avec un début et une fin. Cette affectation de rébellion, tellement à la mode chez les auteurs du « nouveau » roman des années 1960, est une impasse littéraire. J’aimerais être contredit, mais qui lit aujourd’hui Robbe-Grillet ou Claude Simon ? Chez ce dernier, certains lecteurs peuvent être envoûtés par certains textes. Pour ma part, Triptyque fait partie de ceux-là.

Car le lien entre ces histoires disparates est l’érotisme. Que resterait-il du roman sans cette fièvre érotique qui mène quasiment tous les personnages ? La scène commence par une gravure, qui deviendra puzzle à la fin, où deux garçons observent sur un pont les truites nageant dans le courant, dont le mouvement ondulant est analogue au membre viril dans la vulve de femme. Alentour, un paysage champêtre où un gamin aux cheveux filasse ramène ses vaches, une vieille paysanne qui écorche un lapin, dont l’agonie produit les mêmes soubresauts qu’un orgasme de femme.

Les deux garçons, qu’on imagine avoir 13 et 14 ans puisque l’un est « plus jeune », prennent prétexte de la pêche pour se baigner et aller nus observer une fille qui se déshabille. Ils frissonnent du bain récent autant que d’excitation, lorsqu’ils manquent d’être surpris par un gros en marcel et sa moitié de retour de pêche en un meilleur endroit. Fuite dans les maïs, pieds nus croulant les mottes, traversée de la rivière, de l’eau au ras des mamelons, rhabillage rapide sans slip, trop mouillé, enfin, l’air de rien, pêche là où rien ne vient. La nature dans ce roman engloutit l’humain dans un découpage cinématographique volontaire.

Passe une jeune domestique tenant à la main une fillette. Ils ont surpris auparavant son regard vers un beau motard viril, chasseur dont la chemise ouverte laisse entrevoir la poitrine velue. Lorsqu’elle leur demande de garder l’enfant pendant qu’elle s’éloigne un peu, ils comprennent : les deux vont baiser dans la grange. Ils laissent la gamine à trois petites filles qui passent le long des berges (laissée une fois de plus, il est à peine évoqué que la gamine va se noyer). Eux vont mater le couple effréné aux coïts multiples par un trou de la grange. Ils ne ratent rien de la vulve touffue comme un buisson ni du pénis dur comme un marteau. La chair même, chez Simon, est nature.

Une affiche sur la grange évoque un film, prétexte au second paysage, intercalé sans mise à la ligne ; les deux garçons sortent en effet de la poche poitrine de leur chemise des bouts de pellicule, images sur lesquelles ils se caressent sous la culotte : dans un palace méditerranéen, une mère s’efforce d’aider son fils impliqué dans un trafic de drogue, elle est femme nue sur un lit, un homme mûr assis qui regarde, un adolescent bouclé en blue-jean qui claque la porte, convulsé de fureur. Un troisième paysage s’intercale encore, prétexte à fantasmes : dans une banlieue industrielle où l’on boit le genièvre, une noce tourne mal et le beau jeune marié saute la serveuse à hauts talons dans une ruelle en face de l’estaminet. Des scènes de clown s’associent à tout cela en version grotesque. L’ensemble repose sur les descriptions maniaques des décors, des personnages et des choses – l’histoire n’est plaquée qu’ensuite, pour tenter de lier le tout bout à bout.

Peut-on en inférer, selon la sociologie de Marx, que Simon produit une littérature qui émane tout droit de la société bureaucratique des années 50 et 60 ? Littérature descriptive, moralement neutre, quasi comptable. Heureusement que le sperme sert de liant à ce procédé qui autrement serait chiant ! Les peintres Paul Delvaux, Jean Dubuffet et Francis Bacon ont servi de support pictural au montage cinéma des différents paysages.

Il n’y a que matière et mouvement, aucun jugement édifiant, c’est ce qui fait la modernité de l’œuvre – et sa lisibilité malgré les obstacles. Pas de bons sentiments, ni de leçon de morale, les faits bruts, décrits minutieusement comme un peintre, montés en kaléidoscope comme un cinéaste. Ce n’est pas réaliste mais est en même temps hyperréaliste : aucun enchaînement logique ou psychologique, mais des états successifs de fantasmes et de sensualité bien réels, supports libres à l’imaginaire de chacun.

Plus de phrases interminables ni d’incidentes entre parenthèses, le texte se lit facilement, même s’il saute du coq à l’âne sans arrêt. Un peu difficile à lire pour qui a perdu l’habitude des livres, mais un fabuleux efficace.

Claude Simon, Triptyque, 1973, éditions de Minuit 1973, 225 pages, €19.25
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
Les œuvres de Claude Simon chroniquées sur ce blog

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Volastra, Manarola, Riomaggiore

Nous nous arrêtons sur l’esplanade de Nostra Signora de la Salute dont le culte date du 16ème siècle, sur les hauteurs de Volastra, pour y prendre notre pique-nique. L’église était précédemment dédiée à San Lorenzo depuis le 13ème siècle. Volastra viendrait du latin vicus oleaster, qui signifie village des oliviers.

volastra nostra signora de la salute

L’intérieur du lieu saint est en pierres brutes, cette serpentine du pays très dure et un brin verte. Des anges nus tiennent malicieusement la table d’autel, mélange de sensualité et de piété à l’italienne.

volastra ange nu nostra signora de la salute

Cette fois Eva nous compose une salade caprese aux tomates, mozzarella, olives noires écrasées à l’huile d’olive. Cette préparation d’olives fait tout le goût du plat, ainsi que les tomates gorgées de soleil ; quiconque voudrait la reproduire dans des pays plus septentrionaux s’exposerait à une fadeur surprise. Un énorme saucisson de marque Felinese, 7 cm de diamètre pour 30 cm de long, fournit la portion protéines du repas, accompagné de pain cuit au feu de bois à Corniglia et de raisins de table du pays.

Nous allons pendre le café rituel au petit bar à l’orée du village, juste sous la fontaine, où je rencontre un couple de Français du Var. Ils sont retraités et possèdent un bateau à voile avec lequel ils sont venus jusqu’à Gênes. Les Cinque Terre étant un parc national protégé, la navigation est restreinte et les anneaux de port hors de prix. Ils m’apprennent que les Cinque Terre sont particulièrement à la mode cette année en raison d’un blog d’une voyageuse qui a publié des photos donnant envie, ainsi que du cimetière de Gênes que personne ne connait.

caprese

Le sentier descend raide jusqu’à Manarola, serré sur la mer. Les rues sont étroites, les maisons colorées, et un tunnel conduit à la gare ferroviaire construite en bord de mer. Sur l’esplanade qui domine la rue principale, des mosaïques représentent les poissons du cru, daurades, rougets et autres rascasses. Il fait une chaleur de four à pizza et j’aspire vivement à l’ombre de la rue ! Des baigneurs reviennent du port au bout de la rue, tandis que les pêcheurs locaux ont remonté leurs bateaux à rames jusque devant leur maison.

manarola baigneurs

La via dei Bambini fait le tour de la falaise abrupte de rocher noir pour aboutir à une anse bétonnée qui permet de se baigner. Les jeunes du coin (lesdits « bambini ») sont là, s’interpellant à voix forte pour affirmer leur territoire. Ils plongent et nagent avant de se dorer un au soleil, garçons et filles mêlés, ressemblant de plus en plus à des moricauds à mesure que la saison avance.

manarola port

Nous quittons ce petit port rafraîchissant, les muscles un peu cassés du bain en pleine journée, pour prendre le train – une station – jusqu’à Riomaggiore, fondé au 7ème siècle par les habitants qui craignaient moins les Sarrasins parce qu’entrés en 1239 dans la république de Gênes. La via Dell’Amore, sentier fondé en 1920 qui relie Manarola à Riomaggiore, s’est effondré avec les pluies de l’automne 2011 et n’a pas été réaménagé encore (!) : nous ne pouvons l’emprunter. Riomaggiore apparaît comme un port rocheux mais plus gros, spécialisé dans la plongée sous-marine.

riomaggiore port

Kids et ados en reviennent demi-nus, sirotant une boisson sucrée pour se remettre de l’effort. Ils ont le corps brun et luisant d’animaux marins durcis à l’eau salée.

riomaggiore kid

Une fois suivie la rue qui part du port pour monter un peu, apparaît l’église saint Jean-Baptiste. Elle a été fondée le 8 novembre 1340 sur la volonté de l’évêque de Luni Antonio Fieschi, selon un panneau explicatif du Parc national. Je n’avais jamais fait le rapprochement entre le prénom Jean et la jeunesse, mais la langue italienne est révélatrice : Giovanni, le jeune ou junior, est le disciple préféré du Christ en raison de son éphébie – Jésus était protecteur. L’église a été agrandie en 1870 après que la façade se fut écroulée. Elle est à trois nefs d’égales proportions et la façade, refaite en 1903, est bichrome, pierre noire et grès pour les décors, dont la fameuse rosace. À l’intérieur, je suis étonné de voir, en marbre sur la chaire, saint Martin partageant son manteau, pourtant originaire de Tour.

riomaggiore eglise st jean baptiste

Sur le promontoire au-dessus de la mer, qui sépare le rio Maggiore du rio Finale, s’élevait une fortification antique du 12ème siècle pour protéger l’approche de la marina. Le château qui reste est de forme quadrangulaire avec une tour circulaire et pouvait protéger toute la population du village en bas. Deux canons assuraient protection au 15ème siècle.

riomaggiore fortification 12eme

Au 18ème, l’ensemble devient un cimetière et n’est restauré que depuis quelques décennies.

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Sur les routes intérieures de Cuba

Ce matin au petit déjeuner les filles révisent leurs carnets de bal, évoquant leur « beau joueur de mombo » d’hier soir ou leur « danseur de salsa ». Elles ne peuvent écouter de la musique locale sans se faire inviter à danser par les locaux. Et c’est cela qu’elles aiment, plus que la musique même, ces attentions les émoustillent. Anne et Françoise sont en pointe dans ce jeu de séduction. À l’inverse, la Havraise s’ennuie, elle « tempère cet enthousiasme » et « trouve la musique d’hier monotone, le rhum infect et, pour la danse, il faut saisir » – j’ai pris note – « seuls les gens sont gentils, c’est vrai ». Le buffet offre du jus de corossol, une espèce d’anone de l’Amérique tropicale qui a le goût de fraise en un peu plus acidulé et moins parfumé, proche peut-être du goût de l’orgeat.

cuba instruments musique

Nous quittons Santiago. Le bus dépasse une bétaillère – un vieux GMC – qui sert de bus local. En sortent quelques adultes mais surtout une quarantaine d’adolescents en débardeurs trop grands et en shorts trop courts. Ce sont des écoliers mais ils ne sont pas en uniforme aujourd’hui. Sergio nous explique que, comme tous les écoliers de Cuba, ils « doivent » trois demi-journées par semaine de travail dans les plantations. Ordre du Grand Inspirateur, Roi Philosophe et Despote ; il imite les découvertes du Grand Timonier jaune. Zoé Valdès a écrit un curieux roman sur ce sujet, grandiose et sensuel, Rabelais à Cuba : « Cher premier amour » (1999, traduit chez Actes Sud).

escuela al campo cuba

Les macheteros des années soixante, après la révolution, avaient introduit le tracteur. Ils les achetaient aux pays socialistes. Mais, depuis la chute lamentable du soviétisme au début des années 90, que Sergio appelle pudiquement selon le politiquement correct local « la crise économique », les Cubains « en reviennent à la traction animale », principalement les chars à bœuf. Vive la révolution, vecteur du Progrès humain !

Le même plan de canne donne huit récoltes, à condition de laisser à chaque coupe un morceau de la tige pour qu’elle repousse. Dans les zones vallonnées, la coupe est humaine, à l’aide de la machette ; en plaine on utilise « des machines combinées ». Mais comme plus aucune pièce de rechange ne vient d’URSS (et que les Cubains n’ont même pas eu l’idée de fabriquer ces machines vitales pour l’industrie sous licence), une certaine Association des Innovateurs est chargée de pallier la bêtise bureaucratique du régime en imaginant l’usinage des pièces ou des solutions de remplacement.

tracteur de cuba

En 1986, à la mort du vieux Brejnev, 86% des échanges de Cuba se faisaient avec les pays de l’Est. Aucune prévision n’avait été faite en cas de chute du régime soviétique qui donnait pourtant des signes d’usure évidents, ne serait-ce que biologique ! Et pourtant, aujourd’hui encore, 43% des exportations sont le sucre et les dérivés de canne – mais aussi du pétrole « réexporté » du Venezuela en « aide économique » ! La Russie ne représente quasiment plus rien pour les exportations, le Canada arrivant en tête avec 16%, la Chine est montée à 15%, le Venezuela (« pays frère » en socialisme bureaucratique et despotique…) à 14% et l’Espagne reste à 8%. Les importations (le double des exportations) concernent surtout le pétrole, l’alimentaire (eh oui ! le socialisme reste incapable de nourrir correctement sa population), les machines et la chimie. Rien d’étonnant à ce qu’elles proviennent surtout du Venezuela pour 38%, de la Chine pour 12%, de l’Espagne pour 9%, du Brésil pour 5% et un peu du Canada  à 4%. La dette extérieure représente 25 milliards de dollars à fin 2014… Et la balance commerciale reste obstinément déficitaire de 1 milliard de dollars par an.

Nous croisons des HLM à la campagne, laides barres collectivistes en pleins champs. Ce sont des habitations qui regroupent les paysans des coopératives. D’autres sont logés dans des cabanes en béton, deux pièces en rez-de-chaussée perdues au milieu de nulle part, pour être près des plantations. Le travail prime sur tout, encore plus lorsque la bureaucratie n’a rien à faire de la productivité. Aux travailleurs, alors de trimer encore plus pour compenser l’incurie. C’est cela le progrès socialiste, toujours, la fausse « réconciliation de l’homme avec sa nature » dans la pauvreté. Les enfants qui ne sont pas à l’école jouent presque nus autour de ces baraques, n’ayant pour tous copains que leurs pairs alentour. Ils ont le corps vif et souple comme les cannes, la peau dorée comme le rhum vu dans le soleil. Je souhaite à ces petits une vie meilleure que celle que la castration castriste leur a pour l’instant préparée. Des magasins « de stimulation » permettent aux travailleurs « méritants » d’acheter en pesos des produits vendus habituellement dans les magasins en dollars. La caste partisane distribue ainsi des bons points comme chez nous les maîtres d’école du passé.

gamin foot cuba

Sur le bord de la route, des paysannes tentent d’arrêter notre bus pour qu’il les transporte un bout de chemin. Elles font cela avec le bras tendu. Mais « la responsabilité du transporteur officiel serait engagée », selon Sergio, et « ce n’est pas possible ». Le chauffeur fait alors un geste de refus de la main, paume vers le haut et doigts serrés, comme on signifie chez nous que l’on a « les boules ».

Nous passons Santa Rita et son marbre qui s’exporte partout en Europe et au Canada. Nous entrons dans la province de Granma, du nom du yacht à moteur de Fidel Castro, lorsqu’il a envahi son île depuis le Mexique. Passe un bus orange au gros museau marqué « écoliers » en français. C’est un don du Québec aux transports cubains. La révolution, quarante ans plus tard, vit encore de la charité du monde.

santa rita

Un troupeau de vaches traverse la route. Encore une information instructive de Sergio : à Cuba, on a voulu avoir le beurre et la viande en même temps (je traduis : faire du productivisme révolutionnaire – que la volonté soit et la nature suivra !). On a donc importé à grands frais des croisements de vaches Holstein. Las ! Ces bêtes merveilleuses nécessitent une nourriture adaptée que Cuba ne saurait posséder. Il faut donc importer des tourteaux spéciaux pour bétail d’Europe de l’Est. Quand « l’événement » est intervenu (restons dans l’hypocrisie « correcte) les Holstein n’avaient plus rien à ruminer ! Il a fallu abattre une partie du cheptel pour en revenir aux bonnes vieilles vaches adaptées au pays – donc rationner la viande pour le peuple : une demi-livre par personne et par mois, payable en pesos. Les privilégiés ont accès au bœuf en dollar, mais aux prix mondiaux, 6$ le kilo, un demi-mois de salaire moyen en équivalent pesos convertible. Les peines pour abattage clandestin ont augmenté dès 1996, toujours aux dires de Sergio, de 15 à 25 ans de prison aujourd’hui. Toujours la stupidité idéologique qui fait fi de la nature au profit de la « volonté », la conviction marxiste que « la technique permet de dominer la nature » (lettre de Che Guevara à ses enfants). Et toujours la volonté de contrôle politique sur toute économie, qui aboutit à l’inévitable incurie bureaucratique qui fabrique des usines à gaz clientélistes pour la production.

Et le peuple, en bout de chaîne, qui subit tout cela au nom des Principes !

paysan cuba

Il est vrai que, depuis 1959 au pouvoir, jamais une seule fois élu directement (mais par l’élite d’une assemblée à sa botte, à 100% communiste, où il toujours des suffrages à 100% !), Fidel Castro apparaît pire que Brejnev et Mao dans sa collection de pouvoirs : président de la République, président du Conseil d’État, président du Conseil des ministres, premier Secrétaire du Parti communiste et Commandant en chef des armées, il cumule tout. Il confond entre ses vastes pognes tous les pouvoirs législatifs, exécutifs, judiciaires et idéologiques ! Sans parler de son népotisme familial et de sa réputation de Macho en chef. Il se veut Père de la religion – laïque de gauche. Il est tourné vers l’Esprit Saint José Marti et a pour Fils Che Guevara, guérillero christique, assassiné par les Philistins. Tout cela transpirait du musée de la Moncada, où le conformisme pontifiant se doit d’édifier les foules. Depuis sa « maladie », il a laissé les rênes – mais à son frère Raul, à la fois Président, général et chef du gouvernement – lui aussi « élu » avec 100% des voix en 2013. Le fameux vote obligatoire cher à Bartolone montre à Cuba son vra visage socialiste : contrôler qui donne sa voix à qui.

fidel castro che guevara

Sur des panneaux le long de la voie est indiqué par endroit : « l’alcool tue » et le dessin figure une bouteille de rhum couchée, lâchant son bouchon comme une balle. La vitesse est officiellement limitée sur la route à 100 km/h et en ville à 50. Des guérites fixes de la police, le long de la route, contrôlent le trafic et le respect de la vitesse – sans doute à l’estime car les radars sont un luxe. Mais seules les voitures neuves, importées (donc réservées aux pontes du régime, privilégiés qui ne sauraient payer d’amendes) peuvent atteindre ces vitesses… L’interdiction est donc encore pour la seule façade « morale ».

Sergio nous raconte la vie quotidienne sous le socialisme. Depuis 1994, le marché a fait irruption à Cuba, tout comme un bigorneau perfore la coquille d’une huître pour la gober. Le bouleversement est déchirant. L’austérité révolutionnaire est remise en cause par les frottements permanents du tourisme, l’ouverture vers l’ailleurs, l’attrait du fric, l’apprentissage du service et du commerce. Il faut réinventer par exemple le taxi en tant que travailleur indépendant, faute de pièces pour entretenir à prix raisonnable la vieille flotte de bus hongrois. C’est pourquoi nous voyons tant de travailleurs faire du stop au bord de la route en agitant des billets pour appâter les chauffeurs.

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Arto Paasilinna, La douce empoisonneuse

arto paasilinna la douce empoisonneuse
L’écrivain finlandais loufoque poursuit ses contes cocasses sur la société finlandaise contemporaine. Nous sommes ici dans Orange mécanique version champêtre, trois affreux jojos qui refusent de travailler envahissent la fermette de la veuve colonelle Ravaska. L’un d’eux est Kauko, son neveu par alliance, mais ses copains et lui sont aussi bêtes que méchants. Ils ne pensent qu’à se soûler à la bière, hurler nus dans le jardin après le sauna, martyriser le chat et rafler tout l’argent possible après avoir piqué puis défoncé des bagnoles.

ado jean torse nu
Chaque mois, au terme de la pension de la veuve, son calvaire recommence. Après une séance particulièrement sauvage, et comme ils se mettent en tête de lui faire signer un testament, elle décide donc d’en finir. Elle a plus de 80 ans et pourquoi tiendrait-elle encore à la vie ? Réfugiée chez son ami le docteur Kivistö, plus de 70 ans, elle consulte les encyclopédies pour concocter un poison fatal qui lui donnera la liberté.

Mais la mort ne veut pas d’elle et une suite d’aventures rocambolesques fait se faire prendre au piège successivement les trois compères. Il y a un dieu pour les vieillardes. Happy end, non sans avoir déroulé les lâchetés, l’indifférence et la bêtise de la société contemporaine – où tout semble permis.

L’écriture est celle d’un conte plus que d’un roman policier, encore moins d’une prise de tête intello comme les auteurs français adorent en pondre. Vous vous amuserez, vous serez tenu en haleine, vous méditerez sur la stupidité des temps. Et vous passerez ma foi un bon moment.

Arto Paasilinna, La douce empoisonneuse, 1988, Folio 2013, 257 pages, €6.46

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Martin Amis, D’autres gens

martin amis d autres gens
Cet écrivain anglais se renouvelle comme nul autre ; il écrit ici un roman à la frontière du réel et de l’imaginaire – un roman d’amnésique. La fille qui émerge du premier chapitre n’a ni nom ni histoire ; elle redécouvre le monde comme si elle venait d’une autre planète. D’où cette remarque inepte de couverture de la part d’un critique de Quoi lire magazine (qui ne l’a manifestement pas lu jusqu’au bout) sur la « science-fiction »… Absolument rien de « scientifique », je vous l’assure, quant à la fiction, c’est le propre de tout roman qui invente la vie de gens imaginaires.

Marie Lagneau prend ce nom parce qu’elle vient d’entendre une chanson. Plus tard, un policier du nom de Prince, charmant mais policier, lui apprendra qu’elle s’appelle Amy Hide (cachée) et qu’elle est morte. Ou censée l’être depuis que son amant Tort a avoué. Mais il se trouve qu’elle est bien là et qu’il avoue (une fois de plus) avoir menti. Elle ne se souvient de rien et commence alors une autre vie, une vie neuve…

Ce qui permet au romancier de jouer au bon sauvage confronté aux us et coutumes de « la civilisation » : comment peut-on être persan ? Vraie salope dans sa vie antérieure, Marie-Amy est bonne dans sa vie nouvelle. Elle regarde le monde avec les yeux candides, lavés de toute éducation.

« Elle lut les Grandes tragédies de William Shakespeare. Il s’agissait de quatre hommes faits de pouvoir, d’hypocrisie et d’hystérie ; ils habitaient dans de vastes demeures vides qui les terrifiaient et les poussaient à discourir ; ils étaient tous astucieusement assassinés par des femmes qui utilisaient un oignon, une devinette, un mouchoir et un bouton » p.68. Comment mieux remettre à sa juste valeur le Grantécrivain des Anglais ?

« Toutes les filles ici, elles y ont toutes été. Elles l’ont toutes fait comme ça, et puis par derrière, et puis sur le côté avec une jambe en l’air, et puis pliées en trois avec les genoux accrochés sous les coudes. Pourquoi est-ce qu’elles le font ? Les femmes ne le font pas pour le sexe. Elles le faisaient parce que tout le monde le faisait et qu’elles ne voulaient rien rater. Maintenant elles vont toutes sur la trentaine et elles sont toutes terrifiées parce qu’elles veulent un mari et des gosses comme tout le monde. Elles veulent toutes une deuxième chance. Elles font toutes semblant de ne l’avoir jamais fait bien qu’elles continuent toujours à le faire. Elles se prennent toutes pour des vierges. Mais qui les veut maintenant, hein ? Qui veut de vieilles baiseuses ? » p.202 Comment mieux remettre à sa place, sans en avoir l’air, la société anglaise de son temps, 1989, tiraillée entre la « libération » 68 et la « respectabilité » éternelle ?

« Sa vie n’en demeurait pas moins une épopée douloureuse de victoires, défaites, stratégies, retraites, affronts, trahisons, campagnes et conspirations. Une vie sociale… » p.222. Comment mieux remettre à sa place les relations des gens entre eux dans la « bonne » société ?

L’intérêt de Marie est de voir que les gens sont nus, au-delà de tous les falbalas, uniformes et principes dont ils se drapent, comme ce Michael, journaliste d’investigation qui a l’air d’avoir douze ans malgré les balles, les fusils et les coups qu’il prend sous la caméra, dans les guerres et génocides de la planète. Comment mieux remettre à sa place les médias et leur tropisme jeuniste, voire pédophile ?

Marie renaît, avec d’autres gens, ayant quitté à jamais sa vie d’avant et la société pourrie qui l’a engendrée. La société soi-disant « libérée » des soixantuitards, effrayés de leur liberté toute neuve qui exige une responsabilité qu’ils sont incapables de prendre, et une maturité qu’ils sont inaptes à acquérir. Être neuf permet d’y voir plus clair, comme le bébé Carlos, un an, qui explore et se cogne partout, mais est ravi de ce qui survient.

Un bon livre dont il faut passer le premier chapitre, déroutant, avant d’être pris sous le charme.

Martin Amis, D’autres gens (Other People – A Mystery Story), 1989, 10-18 1996, 281 pages, €6.45
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