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Ça déménage à Tahiti !

C’est fait, j’ai encore déménagé ! Pas trop loin, la brouette suffit, ce n’est qu’à deux cents mètres mais il y a un raidillon. Excellent pour maigrir mais le genou n’est pas vraiment d’accord. Tant pis !

Je vous avais abandonnés quelques semaines pour aller visiter le « Pays du long nuage blanc » (cherchez, cherchez, vous trouverez…). Paysages très variés et très beaux, températures un peu fraiches malgré l’été pour des gens qui habitent Tahiti. Récit et photos dans quelques temps sur ce bon blog.

Souvenez-vous de l’accident qui a failli faire perdre la vue à L : le rau fati. Si l’œil est toujours rouge, la vue toujours trouble, la convalescence suit son cours. Les consultations chez le spécialiste au Taone sont rassurantes et même l’ophtalmologiste américaine a confirmé les dires de la Française ! C’est dire si la foi se renforce.

La mère des sept poulets est revenue. Elle avait quitté ses sept poussins pour suivre un coq au plumage magnifique. Elle nous est revenue avec six autres poussins, a repris ses habitudes, surveille nos faits et gestes. Les sept assistés précédents sont très intimes avec nous, sautent sur nos épaules, accourent dès qu’ils nous aperçoivent dans le jardin. Mais la reine, c’est la poule. Pas question de partager le riz ou le pain avec les aînés… elle a six autres rejetons à nourrir et fait preuve d’autorité envers ceux qui oseraient braver ses interdits. Grands poulets et poules, même les coqs se font petits et préfèrent s’éloigner. La queue déployée en éventail, plumes gonflées, elle mène la vie dure à ceux qui oseraient s’approcher. Attention, les coups de bec pleuvent. Dernière nouvelle, deux des sept poussins ont succombé à une maladie ou à un mauvais traitement des autres membres de la basse-cour suivis par trois des six derniers poussins. Moins de bouches à nourrir – Darwin est passé par ici.

Pluies torrentielles, arcs en ciel, orages nocturnes violents, fort vent et pluie, pluie, pluie, comme le désire le ciel. C’est la saison des pluies ! Il faut jongler pour tailler les haies, tondre le gazon, nourrir la volaille, soigner la chatte. Dur labeur pour des retraitées !

Ici toujours les faits divers : un père tue sa fille de 45 ans d’une balle dans la tête… elle aurait eu un amant ! Les collégiens de S. habitués à la violence, miment la scène alors qu’ils n’ont rien vu, étant au collège, ils trouvent ce meurtre « normal ».

Élections municipales à Mahina, au pays du shérif qui est (depuis une condamnation récente) en prison mais présente quand même sa candidature à sa réélection. Il avait du reste été élu maire de sa commune alors qu’il était déjà en prison ! C’est, aux dires des tabloïds, le seul maire de la république à avoir été élu prisonnier. Ses administrés l’aiment beaucoup car il fait beaucoup de social et il ne serait pas improbable qu’à nouveau il récupère son fauteuil de maire ! C’est ça, la Polynésie !

Note peu courte, certes, mais toutefois avec autant de plaisir.

Hiata de Tahiti

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Thorgal 5 Au-delà des ombres

Après avoir été délivré de sa brute avinée de beau-père par une rousse flamboyante dans le tome 1 (La magicienne trahie), Thorgal finit par se marier avec Aaricia, non sans l’avoir délivrée d’un enlèvement par deux aigles. Il apprend dans ce tome 2 (L’île des mers gelées) qu’il est fils des étoiles, dernier enfant sauvé d’une expédition extraterrestre partie jadis probablement d’Atlantide sur une autre planète lors du grand cataclysme, avant de tenter de revenir. N’étant point viking, il part vers le sud avec sa femme. Mais son errance, presque génétique, l’empêche de trouver la paix. Il ne peut s’empêcher de suivre un nabot qui le convie à une fête… qui est une épreuve pour lui piquer sa femme et en faire la reine du pays d’Aran. Thorgal doit déployer ses talents de vigueur et de ruse, gagner même la clé de l’entremonde,  pour la sauver des griffes de ces vieillards de mille ans, qui exploitent la population alentour (Les trois vieillards du pays d’Aran). Tel Ulysse, il croit se reposer dans un village du sud où les foins rentrent, quand l’Aventure se représente à lui sous les traits d’une très jeune fille, 15 ans, qui veut s’enfuir avec lui (La galère noire).

N’écoutant que son cul et le chant des hormones, la jeune Shaniah va semer le désordre tout comme Hélène à Troie. Thorgal ne veut pas d’elle, gamine ; il aime Aaricia qui attend son premier fils. Shaniah, exclusive et jalouse, croyant au Grrrrand Hââmmoûûrrr fusionnel éternel, va tout détruire. Aaricia disparaît.

C’est ainsi que nous retrouvons un Thorgal brisé, dans le tome 5 (Au-delà des ombres). Indifférent à tout, Thorgal se laisse aller, ballotté par les événements, insulté à merci. Shaniah, qui a mûri, s’occupe de lui. Elle ne peut espérer qu’il l’aime mais fait comme si, n’ayant plus que lui, vouée à son culte. C’est dans une taverne louche qu’un envoyé va retrouver Thorgal et le sauver. Aaricia est vivante, lui apprend-t-il, mais se laisse dépérir. Elle est condamnée, sauf si Thorgal la retrouve. L’épreuve consiste à retourner dans l’entremonde pour plaider sa cause auprès de la Mort en personne.

Chiche ! Thorgal revit, il a un but. Il reprend son errance pour retrouver sa Pénélope à lui. Shaniah le suit comme une petite chienne, à peine vêtue. Mais Thorgal n’a aucun désir pour cette chair fraîche qui s’offre, plantureuse. Il lui en veut d’avoir précipité son peuple et tout le village dans le désastre par égoïsme de bas-ventre.

Comme c’est une ado et qu’elle tente de se racheter depuis une année entière, il lui pardonne un peu mais ne lui laisse que les miettes de l’amour qu’il porte en lui. Tout est pour Aaricia, même l’illusion. Shaniah expie, indifférente aux tentations de l’entremonde.

Ce tome 5 est des plus beaux, le tragique à portée des adolescents. Ces émotions exclusives, ils les ressentent ; ces tentations de la chair, ils les ont en eux ; cette grandeur d’âme, ils la veulent comme modèle.

Comme dans tous les Thorgal, le scénario dérape dans le fantastique des légendes germaniques, d’Asgard le monde des dieux à la terre, monde des hommes. Les deux ne sont pas étanches, séparés par l’entremonde où il faut être appelé par faveur spéciale.

Thorgal est un passeur : venu des étoiles, il n’est pas de ce monde ; mais issu des hommes, il y reste attaché. Son Énak provisoire s’appelle Shaniah, juvénile et qui trébuche comme le compagnon d’Alix, appelant à être sauvée et aimée. Mais le destin veille. Celui de Thorgal n’est pas de s’encombrer d’une gamine goule, mais de faire couple pour avoir la paix.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 5, Au-delà des ombres, 1983, éditions du Lombard, 48 pages

Les albums Thorgal chroniqués sur ce blog

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Arni Thorarinsson, Le dresseur d’insectes

L’Islande contemporaine n’aura plus de secrets pour vous après avoir lu Arni (les Islandais s’appellent toujours par leur prénom, les noms de famille n’existent pas ; Thorarinsson indique seulement qu’il est fils de son père). Le héros d’Arni est journaliste – comme lui – et travaille dans le bled. Localement, cela veut dire loin de la capitale Reykjavik, où réside plus de la moitié de l’Islande.

Dans ces terres du nord au bord de l’océan glacial arctique, il n’y a pas grand chose à faire. Tout le monde se connaît depuis l’enfance, tout le pays est vaguement cousin depuis le IXème siècle et le travail dans la décennie 1997-2007 consiste à s’enrichir. C’est toujours mieux que le poisson qu’il fallait arracher à l’océan glacial plusieurs mois par an dès l’âge de seize ans.

Dès qu’il y a une fête officielle quelque part, la foule afflue. Chacun sait comment cela va se dérouler : saoulerie, drogue, abus sexuels, bagarres… Il y aura des viols, des gens abimés, des ados défoncés qui baisent dans les jardins dès la puberté, des pavés dans les fenêtres des bons bourgeois – en bref, rien que du courant. La petite ville d’Akureyri au nord-est de l’île organise sa ‘tout-en-une’, sa fête annuelle ouverte à tous de 7 à 77 ans. Ses cinq policiers en tout et pour tout n’auront qu’à contrôler les statistiques de toutes les lois et jeunesses des deux sexes violées ici ou là.

Sauf qu’il y a meurtre. Une jeune fille est retrouvée nue dans la baignoire désaffectée d’une maison hantée, vide depuis longtemps. Le commissaire Olafur et le journaliste Einar enquêtent. Ils sont secondés par Agust, neveu du commissaire et lycéen venu faire un stage rémunéré au journal pendant les vacances, et Gunnsa, la fille d’Einar accompagnée de son petit copain noir Raggi, seize ans chacun. Tout ce petit monde s’amuse, ce qui veut dire picoler et baiser, voire tâter de la drogue, mais…

Justement, une équipe de la télévision américaine doit tourner une série love dans la ville et vient de louer la maison hantée. L’Islande est réputée pour ses mœurs libres et pour con goût de la romance télévisée. Ce qui fait bien les affaires des puritains américains et « spoliateurs capitalistes », comme le dit Agust. Il fréquente assidûment les sites qui évoquent Karl Marx et voit dans la frénésie de sexe et de fric le début de la chute en civilisation. Il n’a pas vraiment tort… et ce roman prémonitoire sur les déboires qui allaient bientôt s’abattre sur l’Islande en témoigne.

Comme à chaque fois (lire ‘Le temps de la sorcière’), Arni Thorarinsson nous livre une peinture sociologique humoristique de son île, avec un goût pour l’humain attachant. L’intrigue policière est le sel qui permet de mettre en valeur les mœurs et les personnalités. Si vous connaissez déjà l’Islande, vous verrez que c’est criant de vérité et vous découvrirez l’envers du décor ; si vous ne la connaissez pas, cela vous donnera envie d’y aller. Il n’y a pas que des péquenauds dans le nord.

En témoigne ce réalisme ironique de l’histoire locale :

« L’homme demanda à Dieu : pourquoi as-tu créé la femme aussi belle ?

Dieu lui répondit : afin que tu puisses l’aimer.

Mais, mon Dieu, pourquoi l’as-tu créée si bête ?

Afin qu’elle puisse t’aimer, répondit Dieu.

Margrét promène son regard sur nous avec un air de contredisez-moi si vous l’osez.

– C’est une histoire vraie, ajoute-t-elle. » (p.281)

Arni Thorarinsson, Le dresseur d’insectes, 2007, Points policier, Seuil 2009, 443 pages, €7.41

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François Bourgeon érotique

Lorsque François Bourgeon dessinait ‘Les passagers du vent’ en 1980, ses filles étaient érotiques. Tout le monde les désirait. Les consœurs du couvent, les copains du frère aîné, les matelots de pont, les aspirants… Et les lecteurs mâles, bien sûr ! La France était un pays jeune, en pleine explosion mature des enfants du baby-boom, heureuse d’être elle-même. Elle ne se posait ni la question de son identité, ni celle de son régime politique, elle aspirait à la modernité de toute sa chair, de tout son cœur et de toute son âme.

Mai 68 avait jeté les frocs, les slips et les soutanes aux orties. Les filles étaient nues sous les robes et la vie était belle. Les topless fleurissaient les plages tandis que les marins de vacances hissaient la voile tout nus. C’était avant même que les gilets de sauvages deviennent obligatoires, dont les boudins râpaient les seins et les sangles sciaient les épaules et les cuisses.

Avec la sécurité, il a fallu aller se rhabiller. Avec le SIDA aussi, bien que le Pape, qui ne savait pas comment ça marchait, eût préconisé de mettre la capote à l’index. Avec la crise, c’est aujourd’hui toute la France frileuse qui se met à couvert, soupçonnant tout et tout le monde.

Loin des pudeurs catholiques et bourgeoises imposées aux fanzines de jeunesse qui prohibaient le nu, les seins et surtout les filles jusqu’en 1968, la bande dessinée adulte explosait. Les talents étaient inégaux mais foisonnants. François Bourgeon, jeune alors, était l’un des grands. Il distillait l’amour libre d’une plume fluide et d’une écriture pudique. Sa mise en scène des passions était filmique : a-t-on mieux raccourci les amours de chacun dans ces trois cases où l’on voit Isa et son Hoël s’embrasser, le cuistot et sa chatte se caresser, et le matelot la Garcette bichonner le fil de son arme ? Chacun connaît les amours qu’il peut ou qu’il mérite, vénaux, partagés ou excités.

Seins libres sous les chemises transparentes, les filles ne s’offrent pas à tout le monde mais à qui leur plaît. Nul ne les prend sans qu’elles l’acceptent et la main au sein appelle le genou dans les couilles – aussi sec.

Lorsqu’il y a viol, parce que certains hommes bestiaux profitent de leur force, Bourgeon le suggère par le chat et la souris. Et Mary la violée préfère oublier, donnant une leçon de pardon et d’amour au mousse ado qui a assisté à la scène. Tel est l’amour adulte, qui ne se confond pas avec la baise.

Reste que le désir est cru et qu’il se manifeste. Cela n’est pas immoral mais naturel. Ne pas le maîtriser, ne pas solliciter l’accord du partenaire, voilà qui n’est pas acceptable. Le cœur n’a pas toujours sa place dans l’érotisme, le plaisir parfois suffit, que les vieux pécores traitent d’impudeur.

Mais la culture est là toujours, pour dire que les hommes sont au-dessus des bêtes. Et le nègre face aux chemises qui ne voilent aucune anatomie est plus digne que certains blancs imbus de leur peau et de leurs lourds atours.

François Bourgeon, Les passagers du vent, tomes 1 à 5, 1980-1984, Casterman

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Le Clézio, Désert

Nul doute qu’il ne faille aller au désert pour apprécier ce long roman. J’en avais gardé un souvenir ému, notamment du petit berger muet Hartani, un personnage pourtant secondaire. A la relecture, 20 ans après, je n’ai pas retrouvé la fraîcheur du moment. Il faut dire que les années 1970 s’éloignent et que le style Le Clézio est furieusement daté.

On retrouve, ici comme ailleurs, l’opposition caricaturale entre passé mythique et présent trivial, vie traditionnelle en accord avec la nature et civilisation exploiteuse mortifère, enfants et adultes. Tout ce qui sonnait haut et fort dans les années qui ont suivi Mai 68 et qui, aujourd’hui, sonne quelque peu outré et immature. Le parti pris binaire de l’auteur a vieilli, sa culpabilité d’homme blanc hérisse, sa légende d’un âge d’or nomade des Touaregs brisé par l’arrivée des Chrétiens pour raisons financières ne résiste pas à l’analyse historique. Pourquoi n’évoque-t-il pas les maladies du désert, ces vieux et ces enfants qu’on laissait mourir, ces razzias sur les agriculteurs pauvres mais sédentaires, l’esclavage des Noirs harratines ? Il ne s’agit pas de défendre « la colonisation », mais de ne pas tomber dans la culpabilité automatique, ni dans la mythification d’un passé « littéraire ».

Donc je suis partagé sur ce roman, ne le préférant pas à tous les autres dans l’œuvre de Le Clézio. « Le chercheur d’or », à mon sens, sonne plus authentique. La quarantaine dans les années 70, moment de l’écriture de ‘Désert’, Jean Marie Gustave n’était manifestement « pas fini ». Son enfance errante et sans père l’a marqué plus qu’on ne le croit. Avez-vous noté que les ‘pères’ disparaissent très vite de ses histoires, y compris dans ‘Désert’ ? Le père du petit Nour, pourtant pieux et guide de caravane, l’abandonne à son destin à l’issue de la marche du cheick ; le père de Lalla disparaît tôt de sa vie ; celui de son enfant, le berger muet Hartani, s’est perdu dans les sables du désert… Les jeunes sont livrés à eux-mêmes, vivent entre eux et découvrent tout seul un « autre monde » que celui des adultes. Un monde non conventionnel, pas forcément meilleur. Telle était bien la Quête immature des années 70.

Le roman fait s’entrelacer les histoires de Nour, jeune Touareg 1910, et de Lalla, sa jeune descendante 1970. Le passé bien sûr, chez Le Clézio, est beau et tragique, le présent ne peut être que sordide et dramatique. Le Clézio ne peut développer sa veine littéraire que dans l’ailleurs. Hier les Blancs ont envahi le désert pour éradiquer les bandes de rezzous irréductibles, aujourd’hui les Blancs exploitent les Nordaf’ sur les chantiers de métropole ou dans des hôtels borgnes. A croire que la vie d’avant était ‘bien’ et la vie d’aujourd’hui ‘mal’ – position réactionnaire s’il en est… Même si elle paraît pré-écologiste, avec le recul des années. Le désert ? « Mais c’était le seul, le dernier pays libre peut-être, le pays où les lois des hommes n’avaient plus d’importance » p.14. Cette mer terrestre a séduit l’auteur, exilé permanent, comme les vagues le séduisent par leur perpétuel mouvement. « Dès la première minute de leur vie, les hommes appartenaient à l’étendue sans limites, au sable, aux chardons, aux serpents, aux rats, au vent surtout, car c’était leur véritable famille » p.25. Le désert dépouille, il rend vrai, réduit à l’authentique : « Les petites filles (…) apprenaient les gestes sans fin de la vie. (…) Les garçons apprenaient à marcher, à parler, à chasser et à combattre, simplement pour apprendre à mourir sur le sable » p.25. On le voit, nous sommes loin du ‘lire, écrire, compter’ de la civilisation défendue par les profs laïcs !

Nour, gamin non pubère, suit la longue marche de sa tribu de Smara à Tiznit pour échapper aux soldats chrétiens comme aux nomades qui ont fait allégeance et fantasment sur des terres où s’établir. Le cheikh Ma El Aïnine qui la mène, un saint homme qui guérit par imposition des mains et avec l’aide d’Allah, est peu à peu abandonné de ses fils et de ses fidèles ; il ne peut rien contre la marche de l’histoire. Nour échoue sur la côte, au débouché du fleuve Souss, proche d’Agadir. C’est là sans doute qu’il fonde une famille avant de s’en retourner peut-être au désert, le roman se contente de le suggérer. C’est à cet endroit, devenu bidonville et appelé « la Cité », que Lalla, sa probable petite-fille, connaît les premiers émois de la puberté avec El Hartani, jeune berger muet abandonné un jour par un Homme Bleu à la fontaine. Le gamin connaît les secrets des rochers et des bêtes. Il lui fera un petit, lors d’une tentative de fuite alors que Lalla allait être mariée de force à 15 ans, selon la coutume arabe. Ils filent tous deux au désert, ce grand vortex qui attire et ne rend plus. Lalla sera sauvée (ellipse de l’auteur qui ne nous en dit rien). Confiée à « la Croix Rouge internationale » (pleine de bonnes intentions « civilisatrices »), elle sera débarquée à Marseille (haut lieu de civilisation comme chacun sait). Enceinte du berger à peine adolescent, Lalla voudra travailler pour être indépendante. Elle évitera la facilité de la prostitution pour nettoyer un hôtel borgne. A 17 ans, elle fera des rencontres dérisoires, des pauvres comme elle, tele Radicz, le gitan vierge de 14 ans.

Ces dizaines de pages misérabilistes étaient bien dans le paysage sentimental de la lutte des classes années 70 ; elles se sont beaucoup usées. Un photographe qui aime sa beauté sauvage fera de Lalla une cover-girl presque célèbre. Cela ne lui tourne en rien la tête, elle n’est définitivement pas de « la » civilisation. Mais elle gagne ainsi de quoi retourner « au pays » pour mettre au monde son enfant toute seule, un jour à l’aube, entre la mer et le désert. L’auteur ne nous dit pas s’il est fille ou garçon – exprès.

Malgré le sacrifice aux modes de son temps, ce roman est un hymne au désert, cette grande solitude où chacun se retrouve face à lui-même. « Là, dans le pays du grand désert, le ciel est immense, l’horizon n’a pas de fin, car il n’y a rien qui arrête la vue. Le désert est comme la mer, avec les vagues du vent sur le sable dur, avec l’écume des broussailles roulantes, avec les pierres plates, les taches de lichen et les plaques de sel, et l’ombre noire qui creuse ses trous quand le soleil approche de la terre » p.180. L’entrelacement du passé et du présent est une technique efficace qui rend sa fierté mythique à ce qui pourrait paraître pauvre dans le contemporain. Les histoires particulières de Nour, de Lalla, d’El Hartani et de Radicz apparaissent comme un destin dans le grand Tout. Reste enfin que Le Clézio a une capacité d’empathie particulière, qui lui permet de se mettre dans la peau de ses personnages, fussent-ils les plus éloignés de sa propre culture. Et que c’est peut-être pour cela qu’il continue de séduire, malgré ses états d’âme trop datés.

Mais si vous voulez en savourer l’essence, lisez-le au désert, quand il n’y a rien autour de vous, rien que le ciel et le sable, et le vent qui passe. Là, l’humain prend toute son importance et le sentimentalisme vieilli passe mieux.

Le Clézio, Désert, 1980 Folio, 439 pages 7.31€

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