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Anne Brontë, La locataire de Wildfell Hall

Le plus long, le plus délirant et – disons-le – le plus « chiant » des romans victoriens des sœurs Brontë. Entre une histoire de femme sous emprise (mais qui a du caractère), l’« amour » idéalisé (comme s‘il existait en soi), le moralisme bondieusard des pasteurs anglicans – et « la nature » réduite à la campagne anglaise cultivée en champs et prés, cet énorme pavé est tout en longueurs, exaltation, diarrhées verbales. Non sans un certain talent d’observation et de contrastes.

Une jeune femme qui se dit veuve vient loger avec son fils de 5 ans dans un manoir de la campagne anglaise. Elle suscite la curiosité de ses voisins car elle ne se lie pas, reste recluse. Même le pasteur lui reproche de ne pas venir à l’église, ni de socialiser en chrétienne. Elle fait juste les efforts qu’il faut, mais est en proie aux cancans de cette société rurale de gentilshommes fermiers qui n’ont guère autre chose à faire qu’à médire de leurs prochains, ou à séduire leurs prochaines. Gilbert, fils aîné d’un domaine, tombe amoureux de la belle veuve et sympathise avec l’enfant qu’il initie au cheval. La mère craint la mauvaise influence des hommes sur le petit et cela intrigue. Que lui est-il donc arrivé ?

Helen refuse l’amour, elle en vécu un terrible, qui l’a laissée sans vie. Jeune fille idéaliste, assez stupide comme à 15 ans, elle n’a pas vu les défauts de celui qu’elle a choisi malgré tout pour mari, en dépit des mises en garde des adultes, notamment de sa tante très sensée. Dans la bêtise adolescente, « l’amour » peut tout, d’ailleurs n’est-ce pas ce que répète le pasteur à propos de Dieu ? D’où la méprise et l’emprise. La femme, en ce temps impérial victorien, n’est qu’une génisse à enfanter et une servante pour le repos du guerrier. Mr Huntingdon est un séducteur qui sait parler aux vierges, avant de les rejeter une fois dans son lit. C’est un viveur, soulard, débauché – on ne connaît d’ailleurs aucun détail sur ses frasques, que des allusions moralistes sans intérêt. Bref, une fois marié, la lune de miel dure peu, juste de temps de lui enfourner un héritier, et en avant la belle vie. Sa fortune lui permet de retomber dans sa vie de jeune homme, de faire la foire et de commander des orgies (du moins on l’imagine) avec ses « amis ».

La pauvre Helen se sent flouée, elle qui n’avait écouté que son exaltation d’âme, son cœur gros comme ça et son vagin qui la démangeait (inconsciemment). Elle tente de ramener le mari dans le droit chemin, mais c’est lui qui a tous les droits. Elle songe à s’enfuir, mais il en a vent par une servante et lui confisque bijoux et numéraire. Elle est sa propriété, elle doit lui obéir. Pire, il débauche son tout jeune fils avec ses amis, lui faisant boire du vin, l’incitant à dire des mots grossiers, à se moquer des autres et de sa mère. Il le veut à son image, et nul doute qu’à 12 ans il lui aurait commandé une femelle pour le dépuceler, activant son mépris des femmes. Car à la gent féminine la chevelure, le feu du foyer, le dessin ; à la gent masculine la robustesse physique, les chevaux et les fusils, la chasse. Chacun son domaine. Même si, au chapitre III, Gilbert Markham rétorque à Helen Huntingdon : « Vous, les femmes, voulez toujours avoir le dernier mot » p.814 Pléiade. Le véritable amour, égalitaire entre homme et femme, est-il possible ? Peut-être en idéalisme, si l’on en croit le chapitre 53 : « Les plus grandes différences sociales, les plus grands écarts de rang, de naissance et de fortune ne pèsent d’aucun poids comparés à une profonde communion de pensées et de sentiments entre des âmes et des coeurs aimants, vibrant à l’unisson » p.1219.

Anne Brontë résiste à cette ambiance impérialiste, celle de la colonisation du monde, de la domination en affaires, de la toute-puissance mâle dans la famille. Elle a voulu en faire trop et elle n’a pas eu le temps de faire court – 53 chapitres, 466 pages en Pléiade ! D’où cette enflure des pages, du propos, des gens. Aucun n’est raisonnable, sauf peut-être la vieille tante et le tout jeune gamin. Tous sont exaltés, abêtis par leurs aveuglements, bel et bien « sous emprise » de leur idéalisme et de leur moralisme étroit, de leur sentimentalité, de leurs pulsions. Toute la palette de la niaiserie, du ressentiment, de la colère, de l’Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en gausser) chatoie en ces trop longues pages. Aucun personnage, sauf l’enfant avec son amitié pour les chiens et ses longues boucles tombant sur son cou ivoire, n’est vraiment sympathique. C’est dommage, resserré d’un bon tiers, le roman aurait pu faire mouche.

Anne Brontë, La recluse de Wildfell Hall, 1848, Libretto 2016, 560 pages, €13,90, e-book Kindle €7,99

Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Martin Amis, London Fields

martin amis london fields
Dès les premières pages, l’auteur nous annonce un assassinat et désigne l’assassin. Plus de 700 pages plus tard, l’événement survient. Entre temps, une peinture de la société londonienne qu’il projette à la fin du millénaire, mais une peinture à la truelle, pas au pinceau. Le roman tient plus du pensum que du léger. Il y a un bon tiers de longueurs, des pages carrément chiantes (l’auteur use de cette vulgarité de vocabulaire pour faire « vrai ») – et ce n’est pas de la faute de la traductrice, puisque d’autres pages sont incisives et sèches selon le talent habituel de l’écrivain.

Martin Amis n’aime pas l’allure que prend son siècle ; il le dit et l’amplifie, situant sa fiction dix ans plus tard. Il considère que, malgré l’émancipation des années 60 et 70, le Royaume-Uni reste un pays où les classes sociales restent plus marquées qu’ailleurs et continuent de façonner la société. Il tente (donc ?) de passer outre en peignant (laborieusement) un personnage lower class, amateur de bière, de meufs et de fléchettes, cambrioleur raté détestant tout travail et inapte à la paternité. Pour le contraste, il l’oppose à un banquier de la City, époux papa, chic et littéraire. Entre eux deux, Nicola la pute qui allume le banquier Guy avec le malfrat Keith, tout en offrant à la vulgarité de Keith les fantasmes de la classe de Guy. Vous avez compris ? Pas vraiment, l’auteur non plus.

Il apparaît au fil des pages que l’intrigue est un prétexte à écrire dans l’écriture, à inoculer l’auteur dans ses personnages. London Fields n’a rien de la fraîcheur ni de la décision d’Orange mécanique ; il semble pourtant en être inspiré. Mais Amis se met en scène imaginant des caractères ; ceux-ci prennent leur autonomie et infléchissent la fin prévue, « tuant » l’auteur qui est lui-même assassin. Vous suivez ? Toujours pas ? L’auteur pas vraiment non plus, ce qui fait désordre. Quand il se perd, il s’étend et bavasse, tire des mots pour disserter à mesure qu’ils apparaissent dans l’histoire, en « une tentative d’épuisement » – certes expérimentale comme c’est la mode des milieux zartistiques – mais particulièrement indigeste à suivre : une impasse tout comme souvent l’art contemporain et la musique atonale. Ainsi passent sous le microscope littéraire la pluie, le baiser, les toilettes, les céréales du petit-déjeuner, les culottes, les baby-sitters, la glycérine (si, si !)…

Certains personnages sont réussis, comme le bambin Marmaduke, tyranneau de la première adolescence (2 ans), qui n’hésite pas à mordre au sang, à planter ses doigts dans les yeux et à hurler tant et plus en déchirant ou détruisant tout ce qui passe entre ses mains – le vrai fantasme du bébé garçon pour un mâle anglais. L’auteur avait à cette époque un fils, Louis, qui avait un peu plus d’un an : s’en est-il inspiré ? Tout autre est le bébé fille Kim, battue et brûlée à la cigarette par sa mère, femme du malfrat Keith ; l’auteur en tombe amoureux et la protège. Il avait, dans la vraie vie, une fille inconnue qu’il n’a découverte qu’en fin d’adolescence ; peut-être introduit-il ici sa nostalgie de paternité frustrée ? Réussis aussi sont les types de Noirs chaloupant des milieux interlopes, terrés dans les pubs enfumés à frimer et jouer au billard le jour avant d’aller braquer un appart ou casser une vitre pour l’autoradio le soir, passant le reste de la nuit à taper sur des blondes (pas leur femme, Noire, à qui ils font maints gosses dont ils ne s’occupent jamais).

Mais lorsque l’on a épuisé l’attrait de ces quelques portraits, ne reste au final que le charme trop rare, dans ce roman pour moi raté, des quelques phrases acérées comme la plume Amis sait en tracer. Elles auraient dû constituer le cœur du livre ; elles ne font que surnager sur la bouillie passablement indigeste des 747 pages :

« A mon retour, deux ouvriers à moitié nus, qui mangeaient leurs œufs dures et buvaient de la bière (…) L’un avait seize ou dix-sept ans, mince et bronzé et tout à fait ravi des promesses de sa puissance ; l’autre, le plus âgé, le souffle court, trente ans, les cheveux longs et édenté, était bien détruit comme s’il vieillissait d’un an tous les deux mois » p.123.

« Vierge ! Ah ! ouais. Nicola n’avait encore jamais dit ces mots, même quand elle aurait pu : vingt ans plus tôt [à 13 ans], dans le petit intervalle entre le moment où elle avait découvert ce que cela signifiait et celui où elle avait cessé de l’être » p.312.

« Le triomphalisme revêche de Paris, la fureur et le désespoir de New York, l’audace, style chat et souris, de Rome, le meurtre en haillons du Caire, la longévité de bateau-théâtre de Los Angeles, la captivité industrielle de Bombay ou Delhi… » p.519.

« Ils pénétrèrent dans le pub et son univers bruyant de désirs primitifs, de désirs avoués, chaudement poursuivis et régulièrement gratifiés. (…) Les desiderata comprenaient des biens et des services, du sexe et de la bagarre, de l’argent et davantage de télé, et surtout, en une fatidique synergie, l’alcool et les fléchettes » p.591.

Pour ce genre de phrases, Martin Amis renouvelle La Rochefoucauld ; dommage qu’il fasse moins court.

Martin Amis, London Fields, 1989, Folio 2009, 747 pages, €10.07

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Pierre Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe

Écrit entre deux suicides, l’un raté d’août 1944 et le dernier réussi de mars 1945, ces Mémoires de peintre sont le testament littéraire de Drieu. Comme toujours, Dirk Raspe est lui (Drieu la Rochelle) et un autre (l’anagramme de DisParaître). Nous avons en ce dernier roman une vigoureuse création littéraire, charnelle, écrite, introspective – mais comme toujours avec des redondances et des longueurs. Il n’a heureusement pas eu le temps de rallonger la sauce avec deux parties supplémentaires, mais malheureusement aussi pas eu le temps de corriger ce qu’il avait écrit.

Pierre Drieu La Rochelle Memoires de dirk raspe pleiade

Drieu fin 1944 se cache des vainqueurs puisqu’il a collaboré de façon… suicidaire, jusqu’au bout avec les nazis, alors qu’il n’y croyait plus. Tourmenté, il se psychanalyse dans l’écriture. Il aurait préféré être anglais, peut-être pour ressembler à l’« un de ces beaux jeunes hommes ambigus dont on ne sait s’ils sont des animaux ou des dieux, qui paissent sur l’herbe verte » d’Oxford (p.1351). Au moins, ces pragmatiques ne sont pas tourmentés par les questions, « aussi bien tentés par le rêve que par l’action ». Lui-même les a connus à 15 ans, en 1908 à Shrewsbury. Il part de ce fragment autobiographique pour explorer en quatre parties son propre itinéraire spirituel : la politique (le fils ainé du pasteur), la société (vendeur de tableaux bourgeois), la religion (prêcheur parmi les mineurs pauvres), enfin l’art. Il en a une vision mystique, christique. Son modèle est le peintre Van Gogh, dont il reprend le portrait (p.1485), mais aussi Nietzsche et Dostoïevski. Car la religion ne le retient pas : « Je crains toujours que la religion ne soit un renoncement facile et paresseux à l’effort, au risque de penser. C’est terrible, mais c’est beau de lutter seul contre le monde » p.1454.

Il transmute sa crise spirituelle personnelle, voyant l’écroulement en 1945 de tout ce à quoi il a pu croire, en une crise de civilisation. « J’aurais voulu confondre mon âme avec celle des autres hommes » p.1460. Toujours fusionnel, Drieu, en amour, en politique comme en mystique. Le Crépuscule des dieux voulu par l’avorton Hitler voit la chute des traditions millénaires et l’avènement de la brutale modernité que Drieu haïssait (l’industrie, l’argent, le confort bourgeois, l’étroitesse d’esprit, la médiocrité de masse, le mode de vie capitaliste américain). Le nihilisme triomphe et seule la rédemption personnelle de quelques élus parviendra à sauver l’humanité. Nietzsche, Dostoïevski et Van Gogh sont devenus fous de s’être brûlé les ailes. Dirk Raspe sonne un peu comme Icare, ce jeune homme aux ailes attachées par la cire qui a voulu voler trop près du soleil. Nul n’approche la sagesse sans côtoyer la folie, c’est aussi une leçon des cultures orientales que Drieu lit assidûment cette année là. Manière de remettre en question le rationalisme en vogue avec la technique, cette croyance – bête selon Drieu – que la science peut tout expliquer et tout maîtriser.

Apocalypse de l’âme, la peinture vue par Drieu est une ascèse christique où il faut s’humilier jusqu’au point d’atteindre l’illumination, n’être plus « rien » pour devenir un artiste, un « moine mendiant » (pp.1466 et 1507) en quête d’absolu. Il adopte une pute, « la fille Tristesse », il croque des corps déformés, peint un coin de marais sordide dans les gris, verts, bruns (couleur Wehrmacht ?). Il se complaît dans le spectacle de la misère, il s’y vautre. C’est du Zola revu par Léon Bloy, sans espoir puisque l’artiste est selon lui prédestiné où ne reste qu’artisan sans postérité. La grâce touche qui elle veut, c’est dit dans l’Évangile de Jean (cité p.1471). Enfanter des œuvres qui, à leur tour, font des petits dans l’âme des hommes, est l’espoir secret de Drieu. Il n’est pas sûr lui-même d’y être parvenu par ses romans, lui qui n’a pas laissé d’enfant. Il voit d’ailleurs « la maternité dans ce qu’il a de certain : la multiplication de la viande » p.1346. En revanche, « je pressentais ce que depuis j’ai compris, senti si bien, si atrocement, si délicieusement, qu’au sein de la vie éternelle, il y a un noyau qui n’est plus la vie, qui n’est plus l’être, qui est autre chose. Peut-être à jamais inatteignable par nous : l’indéterminé, l’ineffable » p.1479.

Ce roman est donc un cri. Très différent des précédents.

Pierre Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe, 1945, Gallimard collection Blanche 1966, 248 pages, €21.75

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Les numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

Tous les romans de Drieu La Rochelle chroniqués sur ce blog.

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Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band

Seuls les amoureux de Céline se pâmeront sur ce roman inachevé, touffu et délirant. Je l’ai trouvé plein de longueurs, d’invraisemblances grotesques, de verve archaïque vautrée dans le popu complaisant. Il y a de belles trouvailles (j’en ai relevé ci-après) mais engluées dans le trop-plein. Céline, qui connaît bien l’anglais, joue sur le mot ‘band’ pour signifier qu’il est emberlificoté dans son destin, parmi les autres, dans ce milieu qu’il aime et déteste à la fois. Band est le lien, la bande, la troupe, la fanfare, l’orchestre – mais aussi bander à la française. Il y a de tout ça dans ce machin de 676 pages Pléiade, sans les appendices inachevés ! Rendons hommage au travail d’édition d’Henri Godard, pas facile avec ses manuscrits dispersés, son argot vieilli et ses allusions perdues.

Nous sommes en 1916, Destouches continue de broder sur son histoire personnelle. Blessé en 1914, réformé à 80%, il a 20 ans et tente à Londres de commencer une existence jusqu’ici toujours contrainte par les parents, l’école ou l’armée. Mais il n’est bon à rien, pas même à la fidélité envers ceux qui l’aident. Il se laisse ballotter par tout ce qui survient, se monte des imaginations, va lui-même ouvrir la porte aux malotrus, se dit qu’il faudrait s’éjecter mais reste sur son cul à rien foutre. En bref le clampin puceau, incapable et impuissant. Dès lors, l’histoire manque ; la seule chose qui fait tenir ce roman est le style, toujours le même, ambiance délire, bouffées hallucinatoire,  divagations de trépané, les trois points à toutes les sauces et un vocabulaire d’arsouille. L’énormité remplace le talent. Certes, l’œuvre a été maintes fois reprise puis abandonnée, recommencée à divers stades de l’existence mouvementée de l’auteur, jamais élaguée sur le tome II, mais enfin… Quand Céline a un fil conducteur, sa verve passe bien ; quand il ne sait pas où va, ça tourne vite lancinant et lasse.

En gros, le roman veut traduire le désastre d’une existence personnelle prise dans le cataclysme d’une guerre suicide européenne. Pourquoi pas ? Mais le milieu des putes et boxons français à Londres, durant la Grande guerre, est-il bien choisi pour ce faire ? Londres est une ville où il fait bon vivre en 1916 car assez loin des champs de bataille, sauf quelques zeppelins bombardiers, et où l’on sait s’amuser. La société est restée très victorienne, l’apparence rigide masque le défoulement sans limites des passions. Ce ne sont que théâtres, bars, « musique nègre », pelotages et coups vite faits. Le War Office organise un concours du meilleur masque à gaz pour l’armée et voici Ferdinand embringué avec un faux chinois, bateleur français, pour jouer l’inventeur auprès d’un colonel à nièce.

La môme a dans les 12-13 ans, cuisses musclées sous jupette courte, beaux yeux bleu myosotis et boucles blondes. Rien de tel pour faire chavirer Céline, assez pédophile pour les petites anglaises. « Elle est trop agréable fleur ! oui fleur… je respire… bleuet !… oiseau j’ai dit… j’aime mieux oiseau… tant pis ! Je suis ensorcelé… bleuets ses yeux… une fillette… et ses jupes courtes !… » p.334. Il tente bien un vague équilibre romanesque avec la femme de son pote pseudo-chinois, Pépé, qui papouille et baisotte à bouche goulue un jeune laitier. « Et la grosse bise au petit garçon… Encore une autre ! une autre grosse bise ! dear little one !… Et que je te l’empoigne le petit bougre ! il est cajolé, trifouillé, pourléché, emmitouflé, en moins de deux ! dans les caresses ! là sur le paillasson ! là tout debout !… le poupon commissionnaire !… Ah le petit giron !… Il se tortille, il glousse de même !… ça doit pas être la première fois !… » p.302. Mais sa verve pour l’émoi adolescent, encore forte dans ‘Mort à crédit’, n’est plus là. Il l’avoue, le sexe n’a jamais été son fort : « moi surtout qui suis pas la braise, enfin du cul terriblement, je le dis tout de suite » p.570.

Il a trouvé son Alice et ses merveilles, mais sans rien de la sobriété mathématique du poète Lewis Carroll. L’ex-cavalier français, qui deviendra médecin en dispensaire, joue plutôt dans la grosse farce avec divagations enfiévrées. Pris un soir de course dans l’atmosphère effrénée d’un bar nègre avec la petite, il la voit se frotter sur les hommes, perdre sa culotte et sauter de genoux en genoux, « le cul en l’air qu’elle a tout nu » p.508. Elle est déchirée, défoncée par le rythme et les hommes, « c’est un défilé sur elle… un tzigane d’abord, puis un nègre, puis un barbu, puis un athlète (…) ils montent dessus partout à la ronde », elle est heureuse de jouir et d’en redemander, « enlacée, reniflée, pourléchée, haletante et câline, elle se tortille, elle se pâme au tapis… » p.510. Sitôt sorti dans la ruelle, il la viole illico sous la pluie à torrent, contre un mur, sa petite fée souillée. L’imagination l’enflamme, « comment elle se faisait caresser !… bourrer… farfouiller !… Ah ! pardon ! par la horde ! » p.513. Il l’agrippe, « je suis animal hop !… Y a personne !… Elle geint d’abord… puis elle miaule… je la fais sauter tellement je suis fort !… ‘Saute ! saute ! cabri !’ Je sais plus !… je la sens au bout… chaque coup elle grogne… C’est chaud au bout !… c’est chaud !… ‘Mon ange !…’ Je l’embrasse… elle me laisse… je secoue… je secoue !… » p.515. Étonnante page où l’on baise une mineure dans la littérature française. Rythme filmique, images saccadées jusqu’au spasme final, c’est prenant.

Au début de ‘Guignol’band’, Virginia a 12 ans, elle aura 16 ans dans le dernier tome dont seul le synopsis a été écrit. Effrayé par son audace provocatrice commencée durant les années folles, confronté à la chape d’ordre moral du vieux Pétain, Céline a tenté de raccrocher l’âge de 15 ans comme légal pour le mariage des filles… La voilà enceinte et lui « cloque monsieur », dit-il drôlement p.577. Il a de ces trouvailles quand il aime, Céline, parlant encore de « jardiner la nièce » p.643, ce qui est poétique.

Mais tout son bonheur ne parvient pas à coaguler. Dans ce Londres où il est poisson dans l’eau, tout ce qu’il aime lui échappe, bars, marmaille et bateaux. Les bars explosent sous les grenades de l’anarchiste juif Boro, la marmaille est pelotée, troussée et besognée – filles comme garçons -, les bateaux partent sans lui pour les Amériques… « C’était la faute de personne, chacun est fou de vivre tant qu’il peut, de tout ce qu’il possède et tout de suite, personne n’a une seconde à perdre, debout ou couché, c’est la loi du monde… » p.537.

Pourtant, comme il est beau Londres à vingt ans : « Je me souviens tout comme hier de leurs malices… de leurs espiègles farandoles le long de ces rues de détresse en ces jours de peine et de faim. Grâce soit de leur souvenir ! Frimousses mignonnes ! Lutins au fragile soleil ! Misère ! Vous vous élancerez toujours pour moi, gentiment à tourbillons, anges riants au miroir de l’âge, telles en vos ruelles autrefois dès que je fermerai les yeux… » p.106. Ou encore, bien des pages plus loin : « Mourir ainsi tout emporté de jeunesse, de joie, de marmaille ! tout le bonheur ! le bouquet de joie d’Angleterre ! si frais, si pimpant, divin ! pâquerettes et roses moustillantes ! Ah ! je m’exalte ! Ah ! je m’enivre ! » p.656. Joli, non ?

Marmaille, cuisses de nymphe, bateaux à voiles… tout ce qui danse émerveille Céline. « Il s’envolerait, c’est un oiseau, malgré les myrions de camelotes dans son ventre en bois, comble à en crever, le vent qui lui chante dans les hunes l’emporterait par la ramure, même ainsi tout sec, sans toile, il partirait, si les hommes s’acharnaient pas, le retenaient pas par cent mille cordes, souquées à rougir, il sortirait tout nu des docks, par les hauteurs, il irait se promener dans les nuages, il s’élèverait au plus haut du ciel, vive harpe aux océans d’azur, ça serait comme ça le coup d’essor, ça serait l’esprit du voyage, tout indécent, on aurait pu qu’à fermer les yeux, on serait emporté pour longtemps, on serait parti dans les espaces de la magie du sans-souci, passager des rêves du monde ! » p.672.

Ça serait… mais avec Céline le coup d’essor se ramène aux coups du sort. Jamais d’envol, sauf dans le délire. L’existence à ras de terre, toujours fourvoyée dans les ennuis, où il se met comme un niais. Le lira qui pourra, il y a tant de longueurs… Le lecteur étouffe souvent dans le galimatias, l’éructation, le flux délirant. Il aurait fallu trier, élaguer, construire. Pas eu le temps, Céline, ni le goût. Restent quelques perles – mais à dire plus qu’à lire !

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band 1 et 2 + synopsis du 3, 1944, Romans III Gallimard Pléiade, édition Henri Godard 1988, 1264 pages, €52.25

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band 1 et 2, Folio, 1989, €10.45

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