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L’échec du socialisme réel

Staline est mort en le 5 mars 1953, il y a 60 ans, dans les larmes du journal communiste français. On veut surtout s’en souvenir comme l’un des vainqueurs de la Seconde guerre mondiale. Mais il n’a pas été pour rien dans l’échec du « socialisme réel » (ainsi les régimes communistes nommaient-ils leur pratique gouvernementale). Lequel socialisme devait n’être qu’une étape provisoire du communisme – toujours resté une utopie.

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Le messianisme historique vient clairement de Marx. Il provient de sa croyance absolue d’avoir raison, d’avoir découvert les Lois de l’Histoire et le processus de transformation des sociétés humaines. Une telle certitude “scientifique” pousse les disciples au fanatisme. Le système sera porté à éliminer les importuns, par le massacre, la famine, le goulag ou l’exil.

Le cynisme socialiste vient de Lénine. Le léninisme se veut la science marxiste appliquée. Vladimir Ilitch a toujours su adapter la stratégie aux possibilités du moment, et reculer pour mieux avancer par la suite. Mis en minorité, il nie la signification du vote et sort de l’Iskra peu après le Congrès de Bruxelles. Puisque les Bolcheviks y sont minoritaires, le journal ne représente plus la majorité “réelle”, et Lénine transporte le centre du parti ailleurs. Il fera de même lors de la prise du pouvoir, en dissolvant l’Assemblée constituante.

La ‘politique du possible’ a été mise en pratique par Staline. Il n’a fait que prolonger le cynisme léniniste de façon systématique et avec absence de scrupules. Il a appliqué ce que Zinoviev nomme le “principe le l’Impératif” : « s’étendre dans toutes les directions possibles; pénétrer partout, dans toutes les organisations, les pays, les continents; avoir des hommes à soi partout; jeter le trouble, brouiller les cartes, semer la zizanie; faire exécuter les “sales” besognes par autrui; travailler à créer sa supériorité; intimidation; chantage ; promesses; mensonges; accepter, tout en continuant à agir comme on l’entend ; impliquer tout le monde dans son jeu; renforcer la “cinquième colonne” par tous les moyens ; voler les découvertes et les inventions; monter des spectacles grandioses, dans le but de tromper et de mystifier. Staline a fait de Lénine “l’homme devenu mausolée” et de “sa pensée un bunker théorique dans lequel on peut se retrancher à tout moment. »

La dictature partisane soviétique est née de cette réduction de la croyance en philosophie, de la philosophie théorique en pratique politique, de la politique en obstination et paranoïa d’un groupe restreint tremblant devant le Secrétaire général Staline.

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La politique de puissance vient des conditions historiques : du refus des peuples à se laisser “libérer”, telle la Pologne en août 1920. Pillage des peuples, frontières rectifiées, finlandisation et intervention militaire sont les procédés gradués et concentriques de la consolidation de l’ego stalinien. Alexandre Zinoviev dit du système soviétique qu’il a une tendance générale à l’expansion, qu’il « est comme l’eau dès qu’il y a une fissure ».

L’échec économique est dû à la négation de toute réalité économique pour motifs idéologiques. La politique a toujours raison et Marx a « scientifiquement » découvert les Lois de l’Histoire. La nature comme les hommes doivent s’y plier. Lénine espère en 1917 le miracle de la Révolution mondiale en trois semaines. Staline attend des miracles de la collectivisation des terres et de l’industrialisation forcée. Khrouchtchev croit au miracle économique de l’exploitation des terres vierges. Brejnev croit aux miracles engendrés “scientifiquement” par l’introduction de la chimie dans l’agriculture. Gorbatchev dira que les dirigeants ont craint de faire confiance aux hommes pour réaliser le socialisme – mais il n’était pas question que les masses, “ignorantes” et “secrétant du capitalisme à chaque minute”, prennent en main leur destin : c’était le rôle de leur “avant-garde éclairée“, le Parti.

La réalité ne colle jamais avec l’idée. Les prophéties ne se réalisant pas, il fallait sauver avant tout la doctrine et le système. Le responsable, c’est l’ennemi, bouc émissaire commode qu’il faut dénoncer et détruire – sans cesse. La coercition commence avec Lénine, qui a écrit de sa main l’essentiel des articles du premier Code pénal soviétique. Aidé de Trotski qui crée la Tcheka, ancêtre du KGB, et organise l’Armée rouge, impitoyable en 1919 aux insurgés de Makhno et en 1921 aux marins de Cronstadt. Staline développera les camps et un système policier universel fondé sur les complots permanents. Khrouchtchev puis Brejnev qualifiera les dissidents de malades ; ils les enverront « soigner » leur mécréance envers le Parti omniscient en hôpitaux psychiatriques.

Il faut donc « mobiliser » tout le monde et tout le temps. Le socialisme est une guerre de tous les instants contre tous et tout. L’utopie doit vaincre le réel puisqu’elle est crue « scientifique ». Pour Vladimir Boukovsky, l’URSS « n’est même pas un État dans le sens habituel du mot, mais une base militaire et un centre de subversion universel. Toutes les structures sont organisées en fonction de cet objectif, et le système ne peut exister qu’en état de guerre permanente ».

Les gloses pour partager les responsabilités et chercher à quel moment le socialisme a “dérapé”, n’ont pas de sens : la foi est totalitaire parce que les affidés sont certains d’avoir raison. Le parti n’a pu survivre que parce qu’il s’est montré impitoyable aux errements et aux compromis. L’idéologie n’a pu s’adapter que parce que le marxisme est aussi une théorie pour l’action. L’idéologie est un sentiment d’appartenance à « une cohorte cooptée de privilégiés à haut risque », selon l’expression d’Annie Kriegel.

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On perçoit ce regret “de gauche” que l’utopie n’ait pas été mieux servie. Charger Staline de l’échec du socialisme « réel » permet de conserver une image pure des origines de la Révolution et de la « pensée Lénine », voire de la philosophie historico-économique de Marx. Les ressources de la dialectique remplacent l’élan. L’évolution historique étant un processus qui avance en surmontant les contradictions, il est toujours aisé de faire du présent un moment charnière d’”intensification” des contradictions qui oblige à une vigilance accrue. L’entreprise prométhéenne du Progrès, bien ancrée parmi les militants du parti tient au volontarisme léniniste. Les Bolcheviks considèrent que la conscience peut agir sur l’histoire (d’où leur confiance dans les vertus d’un parti hautement centralisé). Cette vision des choses n’était pas contenue dans Marx, puisque Plekhanov et les Mencheviks considéraient la révolution comme le fruit d’un développement historique naturel. Jacques Attali l’attribue à la mauvaise influence des bismarckiens sur le parti communiste allemand.

Toute la littérature populaire des années 1920 met en scène le conflit entre les forces du Progrès (la Science, la Culture, les jeunes athées, les paysans pauvres et les ouvriers agricoles alliés du prolétariat urbain), et les forces réactionnaires (la religion, le paysan riche, le commerçant, le pope, l’étranger). François Hollande et son gouvernement anti-riches et pro-recherche aujourd’hui obéit à la même ligne mythique. Dans cette vision manichéenne l’illettré, aidé du militant du parti, accède aux Lumières. Au concret, il faut commencer par transformer la nature. C’est la manie obsessionnelle de Staline après la Deuxième Guerre mondiale avec le Plan de 1949, les théories de Mitchourine sur les caractères acquis et celles de Lyssenko sur l’agrobiologie. Il s’agit de pousser à l’extrême la quête occidentale résumée par Descartes de se rendre « maîtres et possesseurs de la nature. » Le poète Vladimir Maïakovski traduisait ainsi cet élan prométhéen du socialisme enfant :

     « Nos pieds, c’est la fuite foudroyante des trains ;
     Nos mains, ce sont les vents qui soulèvent la poussière du monde,
     Nos signatures, ce sont les navires – nos ailes, les avions. »

Il y avait de la grandeur là-dedans ; mais aussi du mépris pour l’humain. Trois générations, 60 ans après la mort de Staline et presqu’un siècle après la révolution d’Octobre, on voit ce qu’il en fut : une caste de vieillards chassés par la biologie, des catastrophes écologiques sans nom (Tchernobylmer d’Aral), une économie en ruines, une fuite massive des citoyens de l’Est dès que le Mur est tombé. Et une aspiration des peuples ex-socialistes à suivre le capitalisme le plus pur, le modèle américain des mafias, affairistes et cow-boys sous Poutine

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Tom Rob Smith, Enfant 44

Malgré le titre, il ne s’agit pas du énième livre sur la Seconde guerre mondiale et la déportation. Le chiffre 44 ne fait pas allusion à l’année 1944 mais à un numéro : la 44ème victime d’un tueur en série, on ne l’apprend que page 330. Il y en aura bien plus, dans la négation idéologique du paradis des Travailleurs, pays de l’Avenir radieux et du Socialisme réalisé : l’URSS des années 1950.

Car le roman porte autant sur des personnages pris dans une intrigue, la traque d’un tueur d’enfants et d’adolescents, que sur un système politico-idéologique, la théocratie marxiste dont le pape fut Lénine et le grand inquisiteur Staline. Il ne faut jamais oublier, lorsqu’on parle de socialisme, ces dérives bureaucratique, paranoïaques et totalitaires réalisées au siècle dernier et qui subsistent encore, plus ou moins abâtardies, en Corée du nord et à Cuba, voire en Chine populaire et au Vietnam. Ou dans certaines têtes de la gauche bobo.

Ce thriller montre comment la certitude de détenir la Vérité fait obéir au parti qui en est l’interprète et le clergé. Comment cette « avant-garde » se veut garde chiourme de la ligne juste, ânonnée dans les écoles, braillée les manifestations et exposée dans les livres obligatoires. Comment cette mobilisation « citoyenne » de tous les instants fait surveiller chacun par tous, instillant la méfiance dans toutes les relations humaines. Comment ce climat crée la paranoïa, le sentiment d’être une citadelle assiégée par les Méchants : ceux qui refusent la bible marxiste selon laquelle tout le Mal vient de la propriété privée et du capitalisme. Comment cet aveuglement psychotique d’un peuple par un État soumis à un parti unique fait « ignorer » la réalité des choses : notamment le fait que tuer peut être un plaisir pervers, au-delà des besoins matériels et des jalousies dues à la propriété privée…

Les meurtres se succèdent le long d’une ligne de chemin de fer reliant entre elles deux usines mécaniques de fabrication de voitures et de tracteurs. La célèbre Volga GAZ 21, née en 1953, est fabriquée par des ouvriers logés en clapiers et surveillés par des gardes du MGB (ancêtre du KGB) et par des médecins : on ne tire pas au flan dans le pays du socialisme réel, tout malade doit tomber au travail, ce n’est qu’à ce moment qu’on l’autorisera à se « réparer » à l’hôpital ou chez lui. Car « le peuple » n’est qu’une masse de manœuvre pour les dirigeants au pouvoir. L’idéologie marxiste est une religion où le seul moyen d’arriver est de devenir clerc ou exécutant. Puisque la Vérité est révélée, l’État est une machinerie chargée de réaliser la survenue « scientifique » de la société sans classe – où le crime ne saurait exister. Mais puisqu’il reste des « déchets » dans la fabrication de l’Homme nouveau, la police politique est là pour les traquer et les éradiquer. On ne s’embarrasse pas de sentiments : l’État exige des fonctionnaires qui se contentent de fonctionner. « Vivre en accord avec sa conscience était un luxe impossible pour la majorité de la population » p.211.

Léo, lieutenant du MGB, est l’un de ces exécutants sans conscience. Il obéit à l’État puisqu’il croit en l’avenir radieux promis par Staline. Il traque donc avec obstination tous les déviants possibles, les arrêtant, emprisonnant, faisant torturer comme s’il s’agissait d’animaux de laboratoires. Il s’agit d’obtenir des « aveux », vieux reste chrétien de la mentalité russe où la confession tient lieu de jugement de Dieu. D’ailleurs, note l’auteur, on ne défère aux tribunaux que ceux dont les dossiers sont en béton, déjà réglés par la milice ; les autres sont exécutés sans jugement, par « suicides » ou « tentatives de fuite ». L’un de ses subordonnés, Fiodor, a son enfant de quatre ans Arkady tué, retrouvé tout nu près de la voie de chemin de fer, éviscéré. La ligne officielle est qu’il a été retrouvé habillé et qu’il a heurté un train. Un crime au pays de l’avenir radieux ? Vous n’y pensez pas ! Il s’agit là d’une grave accusation contre l’État, le Parti et la Vérité marxiste, d’une trahison par défaitisme, préparant l’affaiblissement du pays en faveur des ennemis capitalistes qui n’attendent qu’un fléchissement pour envahir l’Union soviétique ! Aucun témoin ne veut témoigner, même cette femme qui a vu s’éloigner le petit garçon avec un homme portant une sacoche, car ce serait aller contre « ceux qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous » – donc finir au Goulag, ostracisée, avec toute sa famille.

Mais un jour, son chef demande à Léo de surveiller sa propre femme, Raïssa : elle pourrait être une espionne. Leo s’exécute, il devine que sa femme ne l’a jamais aimé mais a simplement voulu s’assurer une position sociale confortable dans le système. Il ne découvre rien, il devient donc suspect et Vassili, son adjoint qui le hait, s’empresse de les faire arrêter. Va-t-on les envoyer au Goulag ? Coup de théâtre, Staline vient de mourir, nous sommes à l’hiver 1953. Dans l’incertitude de la nouvelle ligne du parti, ses supérieurs se contentent d’exiler Léo dans une poste de milicien au bas de l’échelle dans une ville nouvelle consacrée à la bagnole.

C’est là qu’un nouveau meurtre se produit, qui ressemble étrangement à celui que Léo a refusé d’analyser plus avant, fidèle à la vérité officielle. Remis en cause par son propre parcours, le doute s’installe dans l’esprit de Léo : il doit sa disgrâce au soupçon infondé de trahison et à la jalousie de son adjoint. Bien que simple milicien, il bénéficie toujours de son aura d’ex-MGB et son chef se méfie : serait-il un « espion » de Moscou venu le surveiller ici, dans l’Oural ? Lorsque Léo découvre un nouveau cadavre, un adolescent de 13 ans nu, tué de la même façon, une ficelle à la patte, de l’écorce plein la bouche et le ventre lacéré, il convainc de chercher si des meurtres similaires n’ont pas eu lieu ailleurs. Aucun des enfants, fille ou garçon, n’a été violé – mais le tueur a découpé le torse pour en extraire l’estomac.

Cette « originalité » fait découvrir… une bonne cinquantaine de cas similaires, dont le petit Arkady est le 44ème. Évidemment, les miliciens de chaque ville se vantent d’avoir toujours attrapé « le coupable », en général un marginal, un antisocial, un homosexuel ou un demeuré. Comme le jeune Vadim de 17 ans dont le seul crime a été de couper une mèche de cheveux blonds d’une victime déjà morte. Il a été exécuté d’une balle dans la nuque à l’aube, après un procès expéditif : on avait toutes les « preuves socialistes », n’est-ce pas ? Refuser d’être « normal » au pays de la Vérité en marche est déjà une trahison du peuple. Il le dit dans ses Remerciements à la fin, l’auteur s’est inspiré d’Andreï Chikatilo, tueur en série d’URSS exécuté en 1994 après 55 meurtres d’enfants et adolescents des deux sexes.

Va alors commencer une longue traque qui passera par la nouvelle disgrâce de Léo et de son épouse, tous deux envoyés au goulag. Ils parviendront à s’évader, à convaincre des villageois de les aider, à retrouver le meurtrier à l’autre bout de la voie de chemin de fer au long de laquelle les enfants sont tous morts. Bien que le roman commence lentement et décousu, il devient vite haletant, bien mené, montrant hommes, femmes et enfants pris dans l’engrenage de la survie au détriment de leur conscience morale (résidu « petit-bourgeois » dit la vérité officielle – Pravda). Même si la fin est plus hollywoodienne que soviétique (peut-il exister une « rédemption » dans la patrie du socialisme ?), Tom Rob Smith sait montrer la peur omniprésente, la voie facile de la lâcheté humaine, le mensonge d’État. Question inévitable : comment construire un désir d’avenir dans le dégoût de soi ?

Oui la racaille existe et ce ne sont pas les « conditions matérielles » qui la causent toujours, mais parfois des perversions mentales. Le reconnaître, c’est faire avec le réel, pas l’ignorer au profit de la naïveté idéologique. C’est assurer le bonheur du peuple que de prendre en compte sa sécurité quotidienne, il ne vit pas seulement de pain. La gauche actuelle française garde de sa formation marxiste des naïvetés de ce genre sur la délinquance, les banlieues, les prisons. C’est un mérite de ce roman que de remettre les pendules à l’heure.

Tom Rob Smith, Enfant 44 (Child 44), 2008, Pocket 2010, 523 pages, €7.69 

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Nicolas Bouvier par François Laut

Nicolas Bouvier était Genevois, né en 1929. Il est mort en 1998 à 69 ans, laissant deux fils, des photos et quelques livres. Il était voyageur, lui qui se voyait voyant. Étouffant dans la ville calviniste enserrée entre lac et montagnes, sous le couvercle six mois l’an des nuages qui stagnent sur le Léman, il s’est voulu nomade, poète et voyeur-écrivain. Ses références étaient Arthur Rimbaud pour la vision, Henri Michaux pour l’acuité des mots et Louis-Ferdinand Céline pour le style.

Mais il était lui-même. Il a été élevé dans le milieu aisé des intellectuels suisses, préservé de la guerre et aimé au collège d’un plus grand de 13 ans depuis qu’il en avait 11. Cet ami particulier lui est resté pour la vie. Thierry Vernet est devenu peintre et Nicolas Bouvier écrivain. Tous deux se sont mariés et ont accompli leur œuvre. Frères siamois, ils sont morts tous deux d’un cancer, à cinq ans d’intervalle. Mais ils avaient accomplis « le voyage », cette initiation à la vie que tout être doit avoir. C’était en 1953, durant seize mois de Genève à Ceylan, dans une minuscule mécanique Fiat Topolino. Bouvier en tirera ‘L’usage du monde’, des années plus tard, qui fera sa réputation.

Lorsque Thierry s’arrête pour épouser la femme de sa vie, Nicolas poursuit en 1955 jusqu’au Japon. Il en ramènera ‘Chroniques japonaises’ qui me l’ont fait connaître. C’était il y a des années, à la fin de cette décennie 1980 où « le voyage » commençait en France à prendre des couleurs. Le tourisme vivait son essor démocratique pour le meilleur et pour le pire. Il entraînait avec lui l’exigence d’un périple plus vrai. Jacques Lacarrière l’avait prévu ‘Chemin faisant’, puis Barret & Gurgand en pérégrinant tout seuls à pied de Vézelay à Compostelle. Nicolas Bouvier commençait à peine d’être reconnu. Refusé par Gallimard, comme jadis Proust et Céline, car comme eux trop décalé de l’air du temps, il s’éditera à compte d’auteur avant qu’une maison suisse le publie. Gallimard ne se rattrapera qu’en 2004 avec la publication des ‘Œuvres’ en collection Quarto.

Nicolas distillait simplement ce sentiment du monde qui emplit du bonheur d’exister. Une émotion océanique, immédiate comme un satori. Le vrai voyageur sort de lui-même, il est voyeur et voyant. Il pratique l’usage fraternel du monde, une vie émue qu’il aspire à transmettre. Écrire, ce n’est pas se raconter soi en voyage, mais dire ce qu’on voit des autres et les choses comme elles sont. Effacer son moi pour garder l’œil ouvert à ce qui survient, cœur sensible et intelligence en éveil, pour trouver ces moments d’harmonie absolue avec le monde où tout n’est qu’au présent. Tel est le zen, ce pourquoi Nicolas Bouvier a tant aimé le Japon.

Je suis de la génération de ses fils et je reconnais en lui un art du voyage tel qu’il me convient, à la Montaigne, son philosophe de prédilection. Se transporter dans le monde sorti du sentiment de supériorité du Blanc, de la croyance au Progrès venu d’Europe, de la naïveté d’être les professeurs du monde en marche. Sauf que Nicolas Bouvier voulait s’y perdre, dans le voyage. Il était volontiers dépressif, sombrant dans l’alcool une fois l’âge venu. Il était trop sensible, ayant besoin à demeure d’un compagnon ou d’une compagne, longtemps castré enfant par une mère régentant tout.

Mais que serait l’œuvre sans la souffrance qui fait chanter ? Sur ses propres enfants qu’il observe, Thomas et Manuel, il écrit. 1974, ils ont 10 et 12 ans, un maître d’hôtel en Roumanie prépare sa phrase en français pour lui dire qu’il a deux garçons ravissants. « Ils entrent sur la pointe des pieds dans ce que notre vie a de grave, de douloureux aussi. » 1979, ils sont adolescents, 14 et 16 ans : « Ils sont exquis de fraîcheur, d’égoïsme, de confiance. J’essaie de leur rendre ce qu’ils me donnent. Je crois qu’ils sont heureux » p.247. Cette densité d’écriture fait son charme d’éternel voyageur qui ne s’étale ni sur lui-même ni sur l’exotisme. Ce qui compte est la curiosité qu’on a – et le besoin de ce qu’on voit. Nicolas Bouvier a aimé la vie, son copain Thierry, sa femme Éliane, ses fils Thomas et Manuel ; il a aimé le monde et les gens qui s’y trouvent plus que les paysages, l’accord entre humains et nature étant le meilleur.

Vivre, regarder et sentir, écrire ces instants brefs et complets qui donnent l’accord avec le cosmos et les autres. Nicolas Bouvier est ainsi décrit par un voyageur qu’il accompagne en groupe : « un homme ouvert, au savoir naturel et sans ostentation, dépourvu de tout sens hiérarchique, avec une âme d’enfant souvent loufoque, sans cesse rebelle, joueuse : toujours prêt à contourner le discours officiel… » p.264. Nicolas, ou le portrait d’un frère.

Cela n’est possible que dans un monde ouvert car il note, en 1974, dans le pays des Ceausescu : « Fatigue et grand coup de cafard totalitaire. Sentiment typique des démocraties populaires que la vie est une grande école mal foutue » p.238. Les progressistes parlent volontiers de l’aliénation capitaliste mais ne disent jamais rien de l’aliénation socialiste, cette école perpétuelle où le parti vous corrige toujours en maître, vous faisant la morale sur ce qu’il faut faire pour votre bien collectif.

Nicolas Bouvier n’est plus et j’aime bien cette biographie honnête où François Laut, agrégé d’histoire né en 1953 et romancier ayant vécu un temps au Japon, reste au plus prêt des faits sur ce voyant marginal qu’il a rencontré plusieurs fois. A la mort de sa grand-mère, « Nicolas Bouvier explique à sa mère que la mort ne change pas le cours des affections ; que ceux que nous avons violemment aimés nous habitent et nous parlent ; que la mort les éloigne sans les détruire ; qu’il faut seulement faire un effort pour les rejoindre » p.36. François Laut a composé son tombeau, à lire en apéritif aux œuvres éblouissantes du maître.

François Laut, Nicolas Bouvier l’œil qui écrit, 2008, Petite bibliothèque Payot, 2010, 350 pages, €8.55

Nicolas Bouvier, Œuvres, 2004, Gallimard Quarto, €32.30

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Petite bibliothèque Payot, 2001, 418 pages, €9.97

Nicolas Bouvier, Chroniques japonaises, Petite bibliothèque Payot, 2001, 227 pages, €8.55

Sur François Laut

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