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Laird Koenig, Le disciple

Ce roman du début des années 80 a pour thème l’une des particularité de l’Amérique : la place de la religion et les activités des prêcheurs. De cette banalité, l’auteur fait un drame.

Marc-Anthony est un garçon de 9 ans assez solitaire puisque habitant la campagne, dans un été étouffant de grandes vacances. Il vit dans un manoir un peu prétentieux, maison à la façade aux quatre colonnes pour imiter la Blanche. Elle était la demeure du Maître, du temps de l’usine de cuir, mais la fabrique a fermée et son père, l’athlétique Dar, ne fait plus que jouer tout seul au basket dans le grand hall désaffecté. Pour survivre, car la famille est devenue pauvre, il loue son terrain en bord de rivière comme camping, les Willows (les Saules). Des caravanes sont venues, du populo braillard, mais surtout des motards plus jeunes et anarchistes, qui font du bruit, se baignent tout nu, et choquent les autres.

L’endroit contient aussi le cimetière familial, les ancêtres, mais aussi la jumelle de Marc-Anthony, Marcy, morte trois ans plus tôt lorsque ses vêtements ont pris feu lors d’une fête, et que sa mère n’a rien pu faire. Celle-ci s’est réfugiée dans la solitude elle aussi, s’astreignant sans talent à peindre et repeindre sans cesse des portraits de Marcy d’après les photographies. Dar, lassé de cette névrose, a été planter sa queue ailleurs, dans le corps plus jeune et plantureux de Loïs, qui dirige l’agence immobilière. Il s’y rend religieusement tous les mercredis et le couple adultère y trouve beaucoup de satisfaction réciproque.

C’est alors que Marc-Anthony brise cet ordre précaire. Malgré la promesse à son père de ne jamais aller aux Willows, il désobéit. Il veut rendre visite à sa sœur, et personne ne veut l’accompagner. Il chausse alors son short et ses espadrilles, enfile son « maillot à bretelles » (autrement dit son débardeur) parce qu’il a un bras dans le plâtre pour être tombé en skate. Il fait si chaud qu’il voit les motards musclés se baigner nus, leurs nénettes agiter leurs nénés. Ce qui rend un vieux tradi irascible, au point d’en avoir une syncope.

Un étrange jeune homme en costume gris et chemise blanche, le corps fin et le regard clair, venu en moto Kawasaki au camping, assiste à la scène. Il intervient pour calmer les esprits, prend dans ses bras le vieil homme qui ne respire plus, l’invite à rester avec nous, incite les autres à prier avec ferveur à haute voix pour qu’il reste avec nous, et… oh miracle !… le vieux ressuscite. La foule est en extase. Le gamin a vu, il croit en ce jeune homme qui se fait appeler Donald Leaf (Feuille) ; il lui a parlé, l’a consolé devant la tombe de Marcy. Il porte la feuille de saule à son maillot, comme lui, il devient son disciple, fidèle, attentionné et obéissant. Un peu jaloux aussi.

Il a transgressé la loi du père, mais il entraîne sa mère Lenore dans son enthousiasme. Elle reçoit Frère Leaf ; il lui guide la main pour rendre ressemblant un portrait de Marcy qu’elle est en train de peindre. C’est cela ! Elle revit ! Un autre miracle… Il couche avec elle et elle en sort resplendissante, après trois ans de sécheresse. Seuls Dar et sa fille aînée, Jody, 17 ans, restent sceptiques. Le premier parce qu’il est sur sa propriété et qu’il se méfie des charlatans qui vous manipulent et vous arnaquent. La seconde parce qu’elle ne croit que son corps et se voue à son petit ami Roger, qu’elle fait languir pour lui ravir sa virginité. Énervée parce que « ça » la travaille, elle ne cesse de fumer. Frère Leaf va les convertir tous les deux.

Il s’efface derrière le Saint-Esprit, ce n’est pas lui Donald qui parle et qui agit, mais l’Esprit saint à travers lui. Il ne réclame aucun argent pour ses bienfaits, il lit la Bible simplement. Pour lui, Dieu est simple et parle au cœur de chacun. Il suffit de l’écouter pour trouver la voie droite. En revanche, comme l’a fait dire Matthieu au Christ, « qui n’est pas avec moi est contre moi » (30.12). C’est le mantra de tous les fanatismes. Ceux qui croient sont persuadés d’être les seuls détenteurs de la Vérité absolue, et tous les autres sont des ennemis, des possédés de Satan, des nuisibles à écraser. Donald Leaf ne pense pas autrement, sous son dehors libéral.

Et c’est bien ce qui va se produire, sous les yeux curieux et innocents du petit garçon. Il convertit Jody en la sommant d’arrêter de fumer, ce qu’elle fait par défi ado ; puis en incitant Marc-Anthony à lui montrer sa cabane secrète afin d’inviter sa sœur à « prier » seule avec lui. Ce qu’elle fait, se retrouvant vite toute nue et lui dessus, connaissant ainsi sa première extase. Déviergée, « elle croit ». Surtout en lui, qui la fait jouir ; surtout en son corps, instrument du plaisir. Oui, Dieu l’ha(bite) ! Dar lui-même va se mettre à croire lorsque toute la famille, incitée par Marc-Anthony, l’innocent par qui tout arrive, va se rendre au cimetière des Willows. Frère Leaf a fait nettoyer les tombes, poser une grille, tout est net. Chacun prie et Marc-Anthony, soudain, pousse un cri et se met à chanter comme chantait sa jumelle Marcy, sa chanson préférée. Puis il se réveille, comme d’un songe. Miracle !… Les parents ont entendu la voix de leur fille décédée, et Dar croit. Il se fera dès lors lui aussi fervent disciple du prêcheur.

Il quitte sa maîtresse Loïs, qui en est fort marrie et engage un détective privé pour montrer que Leaf est un imposteur. Il revient vers sa femme et lui fait l’amour, comme avant. Il pardonne à son fils de lui avoir désobéi, puisque c’est pour lui avoir fait retrouver la lumière. Il invite Frère Leaf à rester, dans une chambre d’ami, et à bâtir son « tabernacle » dans l’usine désaffectée, où il aura la place de prêcher lorsqu’il pleut. Lenore vend ses bijoux pour financer les travaux, la chaire surélevée, le micro, les projecteurs.

Roger, orphelin élevé par sa grand-mère impotente, se repens d’avoir troublé ordre du prêche avec ses copains ; il va à Canossa sous la pression de la vieille. Elle aussi, pourquoi pas, veut bénéficier d’un miracle, si miracle il y a. Elle a tout tenté, les médecins, les rebouteux, le pèlerinage à Lourdes en avion privé, rien n’y a fait ; elle reste en chaise roulante. Alors, essayer Frère Leaf ne coûte rien. Ce dernier hésite, puis se rend à la convocation, poussé par son personnage. Il fait ce qu’il sait faire : prier, invoquer le Saint-Esprit, encourager la foule à encourager la vieille, lui faire croire qu’elle peut se lever, faire trois pas et marcher. Prise par l’ambiance, c’est ce qu’elle fait. Miracle !… Jusqu’à ce qu’elle vacille et que Roger veuille la rattraper, ce qui la fait tomber sur sa chaise roulante qui, en bonne mécanique, se met à rouler et bascule dans l’escalier, tuant net la grand-mère. Ce n’est pas la faute de Roger, ou peut-être que si ? Il ne croyait pas assez – le fanatisme rend toujours responsables ceux qui le contestent.

Tout ce remue-ménage fait désordre dans la petite ville, et nombreux sont ceux qui s’opposent au prêcheur. Ils ont déjà un pasteur, ils n’en ont pas besoin d’un autre ; et les motards font peur. Donald Leaf, qui a accompagné Jody à la concession Datsun pour rendre la voiture offerte par Roger comme cadeau pour avoir arrêté de fumer durant « une semaine », se fait molester par les copains et suiveurs du riche Roger. Ils lui arrachent ses vêtements et le crucifient nu avec des cordes sur le capot d’une voiture jaune (couleur de Judas, le traître au Christ). Il s’en sort avec des blessures superficielles mais ne porte pas plainte. Il sait, depuis l’âge de 7 ans où son oncle Leaf l’avait placé sur la chaire et laissé prêcher, qu’il a le « don » ; il se sent Christ, il y croit, il subit sa Passion avec le masochisme qui convient. Le comité de la ville enjoint au shérif (élu) de fermer le camping et de chasser les campeurs. Ceux-ci se révoltent et saccagent le tabernacle en travaux. Qu’à cela ne tienne, Frère Leaf se pose en martyr et veut poursuivre ses prêches.

Tout s’emballe et Marc-Anthony assiste, impuissant, à la destruction de sa famille. Dar, blessé par le saccage de son œuvre, part avec sa faux vers le camping pour faire un massacre. Il est tué d’une balle par un motard, après avoir fauché Loïs, venue les prévenir, puis quelques campeurs. Jody, baisée par le prêcheur et surprise nue en train de le sucer par son petit frère, s’enfuit de cette famille de tarés en Datsun ; elle a un accident, sachant à peine conduire. Elle reste quelques heures dans le coma, mais les médecins annoncent qu’elle va s’en sortir. Frère Leaf veut utiliser cette information, connue seulement de la famille, pour susciter un nouveau « miracle » devant la foule assemblée. Déjà Frère Leaf avait demandé à Marc-Anthony de jouer l’inspiré sur la tombe de sa sœur. C’en est trop pour lui, qui voit les mensonges s’accumuler de la part de son gourou, lequel le délaisse de plus en plus, ne se préoccupant de lui que pour servir ses intérêts. Alors que Donald Leaf est sur la passerelle métallique, en train d’installer les projecteurs laissés sur place en trifouillant les fils, le garçon rebranche le courant, ce qui fait disjoncter le Saint-Esprit et le rabaisse à sa condition de mortel fait de chair grésillante.

Il promettait le paradis, il a créé l’enfer. Comme quoi il est bien pavé de bonnes intentions. Nul ne peut se prendre pour Dieu sans conséquences ; Icare avait déjà testé en s’approchant trop du soleil.

Il faut, certes, s’immerger dans la mentalité yankee faite de superstition, de communautarisme, d’effet de foule, mais la montée en tension rend ce thriller addictif. Surtout que tout passe par les yeux innocents d’un petit garçon plein de bonne volonté. Il ne demande qu’à croire, à obéir, à vivre dans la béatitude des gens réconciliés sous la houlette du Saint-Esprit. Las ! Les adultes avec leur sexualité, leur ego, leur brutalité, mettent à bas ce beau rêve au profit de la vraie vie : la manipulation, l’hypocrisie, le viol. Jody ne croit qu’en son corps ; Lenore qu’en son cœur ; Dar qu’en sa raison. Tous vont vaciller, dans un désordre qui va créer l’horreur. Marc-Anthony est le seul à avoir gardé cet équilibre de l’enfance entre corps (épaules et jambes nues), cœur (amour de ses parents, de sa sœur, et celui qu’il offre à Donald), et raison (il a le regard aigu de la curiosité et l’analyse des contradictions des adultes). Il est innocent, donc véridique.

Laird Koenig, Le disciple (The Disciple), 1983, J’ai lu 1986, 252 pages, occasion €3,25

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William Diehl, Régner en enfer

Un très bon thriller de l’avant-Internet, donc bien écrit, bien construit, bien documenté. Cette fois-ci, pas un psychopathe individualiste (encore que) mais une plongée dans l’inconscient sociologique de l’Amérique : les tarés de la Bible, les prophètes d’Armageddon, les chrétiens intégristes. Ceux qui ont soutenu et voté Trump récemment, au bord de la guerre civile si leur dieu à mèche peroxydée ne l’avait pas emporté. Or, voici trente ans, on en parlait déjà, de ces fanatiques. Ils existaient à bas bruit, mais se préparaient en secret. Le FBI les avaient à l’œil, mais ils n’étaient pas populaires ; leurs outrances ne passaient pas. Et puis, après les attentats islamiques de Ben Laden, les immigrés musulmans devenus fous au volant de leur SUV, le virus chinois, la numérisation de tout et l’IA en espionnage généralisé, la montée des périls dans le monde, les tarés ont fait des émules ; ils sont devenus légion. Comme le Diable (« Mon nom est légion, car nous sommes beaucoup » Évangile de Marc). D’où l’intérêt de lire ou relire ce thriller haletant, bien au fait des groupes apocalyptiques et de leur psychologie.

L’efficacité du Sanctuaire allie le professionnalisme d’un général, ancien des opérations spéciales inavouables, et l’exaltation charismatique d’un prêcheur faux-aveugle, amateur de très jeunes filles (13-14 ans). Le second galvanise les foules et fait des adeptes prêts à se sacrifier pour la Cause de Dieu ; le premier organise les milices des églises et sélectionne les meilleurs éléments qu’il entraîne aux armes dans les conditions les plus rudes dès l’âge de 14 ans.

Le président des États-Unis est un ex-général issu de la haute société, que le général des opérations spéciales, parti de l’armée fédérale comme simple colonel avant de gagner ses étoiles dans la garde nationale du Montana, hait de toutes ses fibres. Haine sociale, haine personnelle, jalousie féroce. Il décide alors de déclencher l’Armageddon. Une nuit, un convoi transportant des explosifs militaires et des armes, est bloqué sur un col enneigé du Montana, l’escorte tuée (pas moins de douze citoyens américains), et le semi-remorque avec ses quatre tonnes d’explosif C4 dérobé. Le tout n’a duré que six minutes. Deux explosions ont enseveli des indices, seuls les corps des soldats tués ont été alignés dans des sacs militaires, comme un hommage dérisoire de combattants à combattants.

Le crime est signé ; le président y voit une déclaration de guerre, son attorney général (procureur général des États-Unis) un acte terroriste. C’est une femme, et on l’appelle général – non pour son grade, mais en raccourci de son titre. Elle est chargée de veiller au respect des lois et de la Constitution, et de conseiller le président. L’équipe de crise décide alors de constituer un « dossier RICO » – Racketeer Influenced and Corrupt Organizations (RICO) Act ou, en français, loi sur les organisations motivées par le racket et la corruption. Cette loi fédérale de 1970 prévoit des sanctions pénales étendues et une cause d’action civile pour les délits commis dans le cadre des activités d’une organisation criminelle. Dirigée initialement contre la Mafia, elle s’étend aux délits d’initiés en bourse, à la corruption organisée comme celle de la FIFA, et aux actes terroristes. Un procureur spécial est nommé, chargé d’enquêter et de monter le dossier juridique justifiant les poursuites fédérales.

L’attorney général Margaret Castaigne, portoricaine qui a gravi les échelons du droit jusqu’au sommet, propose le jeune procureur Martin Vail comme attorney général adjoint, chargé de monter un dossier RICO contre le Sanctuaire. Son équipe se met vite au travail, aidée par toute la machinerie policière et du renseignement intérieur, FBI, NSA, ATF (service fédéral chargé de la loi sur les armes, les explosifs, le tabac et l’alcool, créé en 1972). Au vu des indices concordants, un juge fédéral autorise la mise sur écoute, la surveillance publique et l’accès aux comptes bancaires de l’organisation et de ses filiales.

Martin Vail va interroger deux anciens militaires, ex-partisans du Sanctuaire et compagnons de son général, pour connaître un peu mieux les rouages. Mais le plus jeune, 27 ans, témoin protégé fédéral, est descendu dans sa ferme peu après sa visite. Un tueur mandaté avait suivi l’avion officiel, puis la voiture de location du procureur, et en avait déduit sur la carte l’endroit où devait se cacher le témoin. Il l’a descendu de deux balles tirées à 1200 m par un fusil à lunette, avant de filer par un itinéraire de repli jusqu’à son avion privé. Il était loin de la scène de crime au bout d’une heure, et n’avait laissé qu’un seul indice – volontaire – une suite de chiffres : 2-3-13. Une allusion nette à la Bible, lue littéralement.

L’enquête est bien menée et avance assez vite ; l’action est palpitante et bien décrite, les personnages puissants. La fin est du grand guignol, mais nous sommes aux États-Unis, et le spectacle est obligatoire. Sans explosions ni massacres, rien ne passe la rampe. Toujours est-il que le Diable est vaincu, lui qui se prenait pour Dieu, fanatisé plus par sa haine que par sa compréhension du texte religieux. Une citation de Pascal vient à propos : « Les hommes ne s’adonnent jamais au mal avec tant de joie et de démesure que lorsqu’ils y sont poussés par leurs convictions religieuses » (incipit du Livre III, p.235). Ce qui s’applique à l’islam djihadiste s’applique aussi au judaïsme extrémiste à Gaza et au christianisme dévoyé américain. Les fous de Dieu sont partout…

William Diehl, Régner en enfer (Reign in Hell), 1997, Livre de poche 2001, 511 pages, occasion €1,90

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Daniel Easterman, La nuit de l’apocalypse

daniel easterman la nuit de l apocalypse
Nous sommes en Irlande, avant les accords de paix. Catholiques et protestants en chrétienté sont aussi haineux que sunnites et chiites en islam. L’auteur, Irlandais malgré son pseudo à consonance juive, professe l’histoire musulmane à l’université de Newcastle ; il connait bien les diverses sectes du Livre. Il part du banal quotidien – un attentat en Ulster, une conférence de religieux musulmans – pour bâtir un scénario poussé à l’extrême.

La caractéristique du livre est un meurtre toutes les deux pages, plus d’une centaine au total, par balle, bombe, grenade, au couteau, au fil à étrangler, dans un incendie… L’auteur croit que l’attrait du thriller est la tuerie implacable, la volonté en marche qui ne tolère aucun obstacle autre que la force en face de soi. C’est un peu outré, mais efficace. Aucune guerre ne doit faire de sentiment. Or le terrorisme, qu’il soit chrétien ou islamiste, est une guerre. Ce pourquoi on ne peut user des moyens de la paix pour cantonner ses effets : la police reste et restera impuissante, elle n’est pas faite pour autre chose que le maintien de l’ordre. La guerre totale, à motifs religieux, lui échappe.

C’est donc le rôle des services secrets, plus ou moins parallèles, emberlificotés dans les alliances OTAN, UE ou Commonwealth. Dans le roman, tous s’en mêlent et se marchent sur les pieds, la Garda irlandaise, le MI5 anglais, la CIA américaine. Sans parler des manipulateurs qui complotent pour embraser les sociétés afin d’accomplir la « fin du monde » que laissent croire imminente les textes interprétés de façon littérale. Déjà, la CIA était pointée du doigt, force secrète avide de mener le monde en mettant la force américaine au service de la mission religieuse des pionniers.

Dublin, petit nouveau européen qui veut agir comme un grand et damer le pion aux Anglais exécrés, organise une conférence de chefs religieux musulmans du Moyen-Orient. En 1995, c’était encore possible ; ce serait impossible aujourd’hui où chacun s’est radicalisé et regarde comment les autres admirent son intransigeance. Plus proche de moi qu’Allah, tu meurs ! L’auteur porte un regard indulgent et respectueux sur les représentants lettrés de l’islam, comme sur les radicaux qui ne voient que les armes à opposer à la force au Liban, en Irak, en Syrie. Un chef religieux se proposera même en sacrifice à la place d’une femme athée – ce qui apparaît aujourd’hui comme utopique, d’une générosité quasi divine. Mais ce n’est pas de l’islam, même extrémiste, que viennent dans ce livre les malheurs.

Declan Carberry, chef de la lutte antiterroriste de la République d’Irlande, est chargé de sécuriser la réunion. Las ! Ses hommes, même entrainés, se font tirer comme des pigeons. La sentinelle a toujours un handicap par rapport à l’agresseur : elle reste visible, donc vulnérable ; elle ne peut user de la meilleure défense qui est l’attaque, étant obligée de tenir un point. Les dignitaires sont enlevés, les politiciens incapables qui minimisaient les risques osent le déni : tout va bien, ils travaillent, il ne s’est rien passé.

Or il se passe régulièrement quelque chose. Les ravisseurs sont des chrétiens fondamentalistes, que révéleront les années 2000 aux États-Unis, jusqu’au Tea party. La raison pour laquelle George W. Bush a attaqué l’Irak était peut-être plus rationnelle, mais ces forces obscures qui travaillent l’Amérique ont poussé au choc des civilisations, l’islam étant considéré comme la dernière œuvre de Satan avant l’Apocalypse annoncée par Jean. Juifs orthodoxes et chrétiens intégristes se rejoignent sur ce constat – et l’auteur, dès 1995, l’avait pointé sous l’habillage du thriller. Ce pourquoi il ne faut jamais négliger les thrillers, ils révèlent beaucoup des tendances à l’œuvre dans notre monde, sous leur aspect divertissant.

Un prêcheur est à la tête du commando ravisseur, échappé d’un assaut donné à la secte qu’il dirigeait au Texas (vous aurez une surprise en apprenant son nom). Des bureaucrates du renseignement malintentionnés l’ont chargé de faire le sale boulot à leur place : répondre au terrorisme arabe par un terrorisme blanc, couper les mains et les têtes comme là-bas, au prétexte de revendiquer le droit de faire circuler la Bible en Arabie saoudite et de prêcher les Évangiles en terre d’islam.

Je ne vous raconte pas comment tout cela se termine, mais l’action est efficacement menée, les chapitres haletants, même si le nombre de tués augmente sans cesse, jusqu’à deux gosses qui s’amusaient dans une voiture. Dans les guerres de religion, nul n’est innocent. Ce pourquoi ce genre de roman d’action est salutaire pour contrer la naïveté rose bonbon des bobos béats. Pas de conclusions hâtives sur des faits qui se répètent ? Certes, mais il faut bien, un moment conclure : la lucidité exige autre chose que le déni pour que survive la société.

Daniel Easterman, La nuit de l’apocalypse (Night of the Apocalypse), 1995, Pocket 1998, 415 pages, €3.87

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Pierre de l’Estoile, A Paris pendant les guerres de religion

On ne trouve plus ce livre que chez les bouquinistes, tant les Français préfèrent l’illusion du roman ou le prêt-à-penser histrion aux faits observés. Ce livre ne date pourtant que de 2007, l’année où Sarkozy devint Président. Il était d’actualité à l’époque, tant le gauchisme mystique répandait ses libelles contre le Hongrois comme hier la Ligue catholique contre le Béarnais. Cette époque pourrait bien ressurgir, d’où l’intérêt d’aller regarder l’histoire d’il y a quatre siècles.

Car, au fond, les Parisiens n’ont pas changé. Toujours badauds, naïfs, prêts à croire n’importe quel prêcheur armé de la logique cléricale, amoureux des processions et autres manifs fusionnelles où l’on se sent fort dans sa bêtise, ce qui compense de sa médiocrité, volontiers poussés à piller du moment qu’il s’agit de faire rendre gorge à ceux qui ont réussi mieux qu’eux, voire à violer si c’est en bande et en toute impunité.

Pierre de l’Estoile était audiencier au Parlement de Paris, de petite noblesse de robe, mais de robe longue qui décide, pas un mercenaire de robe courte qui exécute. Ces distinctions avaient alors autant d’importance qu’aujourd’hui la thèse ou le diplôme de grande école. Il a durant des années de désordre, collecté les libelles et graffitis qui couvraient les murs de Paris contre le roi Henri III et ses mignons, puis contre le roi potentiel Henri IV, hérétique. Il en a fait un recueil où il intervient peu, disant les faits tels qu’ils lui sont rapportés ou qu’il a observés. Même les plus absurdes, par exemple : « Le samedi 5 de ce mois [décembre 1592] fut brûlé, place de Grève à Paris, un jeune garçon âgé de dix-sept ans qui avait engrossé une vache, de laquelle était sorti un monstre moitié homme moitié veau. Le contenu de cette accusation fut modifiée, pour l’énormité du fait » p.94.

Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage et la déferlante stalinienne de gauche n’a pas montré plus d’intelligence civilisée que les gueux de la Ligue, quatre siècles avant eux. Autre exemple : les mignons. Tout le monde croit qu’il s’agit de pédés que le roi fêtard et insoucieux de religion mettait chaque soir dans son lit. En réalité, les mignons étaient les favoris, ses meilleurs amis en qui le roi avait confiance. Aujourd’hui on appelle son « péché mignon » la chose qu’on préfère. Le mot n’avait donc pas le sens perverti qu’il a pris durant ces années d’intégrisme catholique. Les serviteurs zélés du roi ne pouvaient être pris parmi la grande noblesse, qui soutenait la Ligue pour mieux être roi. C’est donc dans la noblesse seconde que le roi régnant choisissait cette élite. Leur raffinement était réel, mais pour se distinguer de la brute épaisse qu’était trop souvent le noble de province, sale, ignorant et crotté, et qui s’en faisait gloire comme voué au culte des armes par fonction héréditaire. Les mignons sont donc les hauts fonctionnaires de l’époque, dont la modernité s’inspirait de la Renaissance italienne plutôt que de la glèbe terreuse.

C’est que les intellos d’époque à Paris n’étaient ni des plus savants ni des plus ouverts, on dirait aujourd’hui « scientifiques ». « En ce même temps, la Sorbonne et la faculté de théologie, comme porte-enseignes et trompettes de la sédition, déclarèrent et publièrent, à Paris, que tout le peuple et tous les sujets de ce royaume étaient absous du serment de fidélité et d’obéissance qu’ils avaient juré à Henri de Valois, naguère leur roi. (…) Ils firent entendre à ce furieux peuple qu’en saine conscience il pouvait s’unir, s’armer et contribuer en deniers, afin de lui faire la guerre ainsi qu’à un tyran exécrable qui avait violé la foi publique, au notoire préjudice et au mépris de leur sainte foi catholique et romaine et de l’assemblée des états de ce royaume » p.244. Ce procès en hérésie ressemble fort aux appels à la « résistance » de toute une frange de gauche – souvent universitaire – qui ne jure que par la doxa marxiste, accusant le Président élu d’être hérétique de violer la Charte de 1945 ou de saper l’État-providence.

A chaque mouvement social, le peuple adore défiler en troupe, en ligue, en procession, de 1589 à aujourd’hui. « Entre autres, il s’en fit une d’environ six cents écoliers, pris de tous les collèges et endroits de l’Université, la plupart n’ayant atteint l’âge de dix ou douze ans au plus. Ils marchèrent nus, en chemise et les pieds nus, portant dans leurs mains des cierges ardents de cire blanche et chantant bien dévotement et mélodieusement (mais quelquefois de manière bien discordante), tant par les rues que par les églises… » p.246.

C’est que la conception du monde est quelque chose de sérieux. Le rire est diabolique et les grands personnages se doivent d’arborer cette tronche sévère, sourcils froncés, qui disent tout le sérieux qu’ils prennent en la foi. Hier catholique, aujourd’hui socialiste, rien de change. François Hollande a vu sa cote de popularité remonter début 2010 parce qu’il avait cessé de sourire, calquant Martine Aubry et autres Moscovici qui font toujours la gueule. « A Paris, il était alors dangereux de rire, à quelque occasion que ce fut, car ceux qui portaient seulement le visage un peu gai étaient tenus pour Politiques ou Royaux. Comme tels ils couraient la fortune parce que les curés et les prédicateurs avertissaient d’y prendre garde et criaient qu’il fallait se saisir de tous ceux qu’on verrait rire et se réjouir » p.272. Le rire, c’est la liberté ; l’inquisition de toute religion, catholique, islamique ou marxiste, voit dans la liberté le Mal parce qu’elle délivre de la foi obligatoire, de la vérité révélée et donc du pouvoir de ses clercs. Albert Camus fustigeait déjà « la France haineuse » des normalesupiens et autres sartreux staliniens.

Les métaphores elles-mêmes n’ont pas changé en quatre siècles ! La gauche nous fait souvent le coup du renard libre dans le poulailler libre, image qui ne veut rien dire car si les poules sont libres elles ne vivent certes pas en poulailler ! Pierre de l’Estoile cite les ligueux contre le roi hérétique : « Badauds que vous êtes, qui ne savez pas que ce vieux loup fait le renard uniquement pour entrer et manger les poules ! » p.416. La mauvaise foi fait feu de tout bois sans honte de violer la logique et plus c’est gros, plus ça passe (disait Goebbels, repris avec avidité par Staline).

Comme quoi la badauderie parisienne retombe toujours dans ses vieilles ornières qui s’appellent crédulité, respect envers les gueulards, dévotion envers les clercs de quelque religion qu’ils représentent, préférence pour la foule qui permet tout et dont l’aspect fusionnel est confondu volontiers par les Français avec « la démocratie ». Gageons que la campagne qui commence verra autant d’outrances et de stupidités avant qu’Henri IV ne mette tout le monde d’accord en collant carrément la poule de la métaphore dans les pots de tous.

Pierre de l’Estoile, A Paris pendant les guerres de religion, 1611, présenté, annoté et mis en français moderne par Philippe Papin, Arléa, 2007, 559 pages, €5.00

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