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Very bad trip de Todd Phillips

Un titre en anglais pour la « traduction » française… Miroir de la colonisation mentale des intellos par l’univers yankee. Il est vrai que le titre américain The Hangover (gueule de bois) ne dit pas grand-chose de l’histoire au public. En fait, des amis veulent enterrer la vie de garçon de l’un des leurs par une virée in extremis pour deux jours à Las Vegas, la ville de tous les vices. D’où le « très mauvais voyage » (ou très mauvais « trip ») en français.

Doug (Justin Bartha) le futur marié, se voit confier par son beau-père une Mercedes ancien modèle, rutilante et puissante. Il doit en prendre soin, une sorte d’initiation pour prendre soin de la fille. Les voilà donc partis sur l’autoroute, lui seul au volant, il l’a promis. Ses amis sont Phil Wenneck (Bradley Cooper), professeur en collège, Stu Price (Ed Helms), qui se dit constamment « médecin » alors qu’il n’est que dentiste, et qui veut se marier avec sa compagne autoritaire et inquisitoriale Melissa. Plus le futur beau-frère Alan (Zach Galifianakis), gros et maladroit. Tous choisissent de prendre une suite au Caesars Palace, juste pour une nuit.

Dès le premier soir, transgression : la montée (interdite sauf au personnel) sur le toit. Il s’agit de contempler la ville illuminée, d’avoir le monde à ses pieds. Alan, qui n’en rate jamais une, leur offre une liqueur allemande, la Jägermeister à base de plantes médicinales, afin de ne jamais oublier la nuit qu’ils vont passer. Il a mis subrepticement une drogue dans la liqueur, qu’il croit de l’ecstasy et qui se révélera du rohypnol qui inhibe la mémoire à court terme, aussi appelé la drogue du viol. Il vont donc tout oublier de cette fameuse nuit. Il paraît que c’est une histoire vraie, un producteur au matin qui s’éveille avec une note de bar à putes pharamineuse. Bof ! Pas une idée de génie.

Dans la suite en bordel le lendemain de cuite, tous sont nauséeux, ils ne se souviennent de rien : le trou noir, une nuit blanche – comme on dit d’une zone blanche qui ne capte rien. Le dentiste a perdu une dent, un vrai tigre rugit dans la salle de bain et Doug à disparu. En le cherchant, Alan trouve un bébé dans le placard. A qui est-il ? Ils ne peuvent l’abandonner tout seul mais, au lieu de le confier à l’hôtel, Alan s’en empare et le trimballe, mimant même une branlette avec le bras du bébé. Pas très fin… Phil s’aperçoit qu’il porte un bracelet d’hôpital et ils y vont pour en savoir plus sur leur nuit et la disparition de Doug, mais le voiturier leur amène une voiture de police. Gag à gros sabots.

Le médecin leur dit que Phil avait une « légère commotion cérébrale », qu’ils revenaient d’un mariage express, spécialité de Las Vegas où « tout est possible », dans une chapelle tout en rose – et payante : chez les Yankees, tout se paye. Stu s’y est marié volontiers avec Jade, une jeune pute des hôtels ; il lui a même donné l’alliance de sa grand-mère juive, rescapée de l’Holocauste. Dérision lourdingue. Il paye pour se démarier, mais doit retrouver la fille qui doit consentir. Survient alors un SUV noir d’un gang chinois qui veut les braquer. Fuite dans la voiture de police, direction l’adresse de la récente mariée. Toujours avec le bébé – qui est en fait le sien. Irruption des flics, qui arrêtent les trois amis. Méli-mélo de menottes, gag avec les écoliers qui testent sur eux le teaser, libération par intérêt mutuel. Les flics en gros cons, ça fait toujours rire, surtout s’il y a sur les deux un Blanc niais et une Noire énorme qui joue l’autorité (inversion des rôles).

Leur Mercedes est à la fourrière ; ils la récupèrent mais entendent des coups dans le coffre. C’est Doug ? Non, c’est un Chinois tout nu qui jaillit et les agresse avant de s’enfuir. Dans leur suite les attendent deux gros Noirs dont Mike Tyson, à qui appartient le tigre. Il descend – à la Tyson – d’un coup de poing Alan avant de discuter : les autres doivent rapporter la bête à la vaste propriété, sous peine de pire. Pas simple d’amadouer un tigre. Alan, réveillé, use des petites pilules pour en fourrer une entrecôte que le tigre avale en quelques coups de dents ; une fois endormi (pas très bien), il est transporté dans la Mercedes, mais se réveille avant l’arrivée et donne des coups de patte ; ils doivent pousser la bagnole et sont en retard. Un gag de cirque. Les caméras de surveillance montrent comment ils ont emmené le tigre en laisse, trop bourrés pour en avoir peur – le tigre donc en confiance, car il n’est agressif que devant quelqu’un qui a peur (du moins on le suppose).

Au retour, la belle Mercedes dont ils devaient prendre soin est enfoncée par le gros 4×4 noir du gang chinois, dont le tout nu jailli du coffre. Il leur apprend qu’il est Monsieur Chow et qu’il veut récupérer sa sacoche avec 80 000 $ gagné par lui lors d‘un jeu au casino la nuit précédente avec la bande des quatre. Doug était donc avec eux à ce moment-là. Mais ils n’ont pas le fric ; Chow leur donne 24 h pour leur rendre Doug contre les dollars (deal). Alan retrouve le livre qu’il a apporté et étudié pour gagner au black jack : c’est « simple », il faut compter les cartes. Il gagne les dollars, ils retrouvent Chow dans le désert de Mojave, il leur livre Doug sous cagoule… qui se révèle être un autre Doug, le dealer noir qui a vendu le rohypnol au lieu d’ecstasy. Rebondissement et retour à la case départ. Où est Doug ? Le vrai.

Phil, le moins con des trois qui restent, pense à un jeu d’ado qu’ils ont fait à Doug en colo : l’emmener endormi se réveiller sur la jetée du lac. Peut-être ont-ils agi de même cette nuit-là ? De fait, ils le retrouvent sur le toit de l’hôtel, incapable de descendre car la porte se referme automatiquement si elle n’est pas bloquée. Il a des coups de soleil, ayant dormi comme une brute en plein air, assommé par la drogue et l’alcool durant une partie de la matinée. Juste le temps de rentrer à Los Angeles pour le mariage, qui a lieu trois heures plus tard.

La Mercedes cabossée fonce, la bande commande par téléphone une livraison sur autoroute des costumes de pingouin nécessaires pour la cérémonie, qu’ils enfilent devant tout le monde au bord de la route, et ils arrivent à temps. Mariage de Doug, rupture de Stu avec son cerbère femelle, retrouvaille de son petit garçon par Phil. Alan, toujours lui, a trouvé un appareil photo numérique dans une poche. Il révèle les clichés de la nuit blanche. Une horreur sexuelle et alcoolisée, tous les péchés prohibés par le puritanisme yankee. « On les regarde une fois, et on efface tout » ! Comme une confession catholique (non pratiquée en pays protestant – gag pour intello).

Un film pour mecs, un humour américain de chambrée, lourdingue avec ses équivoques sexuels et ses stéréotypes racistes. Alan est pédé, slip ouvert sur l’arrière, demandant à Doug de ne jamais parler de ce qu’ils ont fait entre eux jeunes ados, interdit d’approcher une école ou un parc de jeux pour enfants à moins de 50 m, s’ébattant avec le mafieux chinois tout nu durant la nuit blanche. Stu est le dentiste juif de caricature, porté toujours à en faire trop, jusqu’à s’arracher soi-même une dent de devant, soumis à la Mère juive, ici sa compagne Melissa depuis trois ans qui le régente et le surveille. Le dealer est évidemment noir, tout comme l’excessivement riche et violent Mike Tyson (qui joue son propre rôle). Le mafieux ne peut être que chinois – cruel et tapette. Doug est le plus beau de la bande, donc le plus bizuté par ses copains depuis l’âge tendre. Il va entrer dans la norme (mariage et belle-famille), et ses copains en profitent une dernière fois. Phil, le prof de collège, est déjà marié et a un fils qu’il aime beaucoup ; il est le plus raisonnable, et le fil conducteur de l’histoire – équilibrant Alan le perturbateur. Des enfants gâtés se vautrant dans « le péché » au « paradis » de Las Vegas. Vraiment pas tentant !

A prendre au premier degré, filles s’abstenir tant elles sont quantités négligeables dans l’histoire, soit pute, soit avide d’être reine de la fête sociale et mondaine du « mariage », soit voulant tout régenter.

Gros succès, donc deux suites. Guère d’intérêt, sauf après une soirée foot alcoolisée entre potes. Mais il paraît que c’est couru…

DVD Very Bad Trip (The Hangover), ou Lendemain de veille, Todd Phillips, 2009, avec Bradley Cooper, Ed Helms, Zach Galifianakis, Justin Bartha, Heather Graham, Mike Tyson, Warner Bros. Entertainment France 2009, 1h36, €2,90

DVD Very Bad Trip – La Trilogie, Warner Bros. Entertainment France 2013, doublé Français, Espagnol, Italien, Anglais, Allemand, €33,40

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Les cadavres ne portent pas de costard de Carl Reiner

Un film expérimental et drôle, composé principalement de montages de scènes cultes des films noirs américains des années 40 et 50 ! Une parodie où l’on retrouve Lauren Bacall, Cary Grant, Humphrey Bogart, Ava Gardner, Burt Lancaster, Kirk Douglas et d’autres, qui se coule dans une nouvelle histoire. Juliette, une créature de rêve (Rachel Ward) charge le détective privé Rigby Reardon (Steve Martin) de retrouver comment et pourquoi son savant de père, fabricant de fromage a disparu. Son accident de voiture ai fait les gros titres du Los Angeles Times, mais…

Sa fille doute. S’agirait-il d’un meurtre ? Son père le savant avait trouvé une nouvelle moisissure dans son labo qui puait le fromage, établi dans un quartier périphérique où son odeur ne dérangeait pas. Mieux, elle a trouvé une liste de noms sur un fragment de billet de 1$, et voudrait savoir ce qu’elle signifie. Elle trouvera opportunément d’autres indices, clé, nouvelle liste, reste du dollar, qu’elle livrera au détective très mâle qui la subjugue, tout à fait dans le canon viriliste des années post-guerre. Deux listes, Friends of Carlotta (FOC) et Enemies of Carlotta (EOC), sont énigmatiques. Qui est Carlotta ? Une photo autographe de la chanteuse Kitty Collins, dont le nom figure sur l’une des listes, fournirait-elle des indices ?

Retrouvée, Kitty est réticente, mais convoque Rigby dans un restaurant où elle dîne avec des amis, et lâche sa broche papillon dans sa soupe. Le loufiat qui l’emporte est intercepté par le détective au prétexte sanitaire d’une plainte pour trop de bijoux dans les soupes – gag. Il trouve une liste dans le cœur de la broche. Tous les noms sont rayés – éliminés – sauf un, Swede Anderson, que Rigby retrouve, mais il est tué alors qu’il lui prépare un remède anti gueule de bois avec plus de café en poudre que d’eau et deux œufs avec leur coquille, le tout brassé – gag.

Les scènes raboutées des quelques 19 films noirs sont dans leur jus, le scénario du film de Reiner les raccorde immédiatement. Ainsi les dialogues se suivent, fluides, comme s’ils étaient vrais. Rigby appelle son mentor, Philip Marlowe, héros détective de Raymond Chandler, pour qu’il l’aide. Il y aura bagarre, autres gags, rebondissements, déguisement de Rigby en femme, inévitables nazis revanchards, prétexte fumeux de « nouvelle arme fatale ». Carl Reiner joue lui-même le rôle du maréchal Wilfried Von Kluck. Rigby appelle sa cliente Gueule d’ange (Angelface) et elle le suce lorsqu’il a pris une balle – toujours dans le bras gauche selon les conventions ; elle a appris cela au camp de jeunesse, sucer la plaie pour en extraire le venin, et elle ressort avec la balle entre les dents. Par trois fois, comique de répétition.

Quant au détective, il est amoureux mais ses principes l’empêchent de le déclarer à sa cliente. D’où gag lorsqu’il se tient devant elle avant de se laver les dents et presse le tube de dentifrice sans le vouloir, dans un jet spermatique évocateur de son désir… Mais sa faiblesse est surtout d’avoir perdu son père, parti lorsqu’il avait 7 ans avec la femme de ménage. Depuis, les mots même de « femme de ménage » le mettent dans une transe violente où il étrangle quiconque se trouve en face de lui.

DVD Les cadavres ne portent pas de costard (Dead Men Don’t Wear Plaid), Carl Reiner, 1982, avec‎ Steve Martin, Rachel Ward, Carl Reiner, Reni Santoni, Georges Gaynes, Elephant Films 2020, anglais, français, 1h25, €16,90, Blu-ray €14,88

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Thé à la menthe ou t’es citron d’Emmanuel Carriau

Cette pièce de théâtre comique de Patrick Haudecœur et Danielle Navarro-Haudecœur a été créée à Paris, au Café de la Gare, en juin 1991. Représentée plus de 200 fois, elle a été reprise au théâtre des Variétés en 1992, puis au théâtre Fontaine en 2011. C’est dire son succès jamais démenti.

Une captation a été faite par Emmanuel Carriau en 2017, parfois un peu faible sur le son, mal pris du côté droit de la scène, mais bien filmée. Ce DVD reste de niche, il n’est pas diffusé par les grands sites de vente en ligne.

La comédie réside dans le théâtre du théâtre. Les comédiens répètent une pièce, avant de la jouer en entier. Rien ne se passe aisément, au contraire tout va mal chez les branquignols. Les acteurs surjouent, caricaturant l’excès inhérent au théâtre. Ils portent leur voix à l’enflure, se gonflent d’importance, minaudent comme des perruches, prennent la pose – théâtrale. Nul n’est lui-même, chacun joue un rôle ; ils portent costume, se plaquent un masque de personnage. La bouffonnerie est justement dans ce décalage entre l’apparence et la réalité.

Les comédiens qui répètent ne sont pas encore dans leur rôle, ils restent eux-mêmes, avec leurs limites, leurs manques, leurs bêtises. Les techniciens ne sont pas oubliés, de l’éclairagiste qui balance les lumières et les sons à contretemps à la maquilleuse costumière qui prend un costume romantique pour une toge Rome antique, jusqu’au technicien de plateau qui change le tableau de place, pose un électrophone électrocutant, une armoire qui se coince et dont les panneaux finissent par tomber en plein spectacle, et un vase censé être pris pour assommer quelqu’un… qui ne peut se détacher de la cheminée sur laquelle il est posé. Quant à la « miteuse » en scène, elle a un accent genevois prononcé et déclare toujours devant un problème qu’on en parlera plus tard.

Cela commence gourde, puis prend son essor. On rit. L’histoire est celle, banale, du mari, de la femme et de l’amant, flanqué du domestique de maison. Ce dernier vient annoncer à Madame la comtesse Marie-Agnès qu’un certain Henri Dujardin vient voir Madame. Il entre, il est son amant et vient rapporter un porte-cigarettes en or. On minaude. La maîtresse commande du thé, ce qui lui fait dire que son mari est aux Indes. Chouette, Dujardin n’en veut qu’aux bijoux qu’il veut voler. Il déclare en aparté qu’il veut mettre son « pan au ploint », puis il renverse le thé sur la comtesse. Laquelle quitte son rôle de mijaurée à accent pour l’engueuler en popu, montrant combien la pièce est du théâtre sur le théâtre. C’est ainsi que tout se poursuit, les bijoux cherchés derrière un tableau, puis sous le bureau, puis dans l’armoire. Le mari qui revient plus tôt que prévu ; les quiproquos, les cachettes, les gags.

Quand arrive le soir de la Première, changement de costumes, changement de rôles. Cette fois, chacun est dans le sien. Sauf que… une fois les trois coups frappés, le technicien annonce que le domestique a eu un malaise et que la pièce va peut-être être annulée. Aparté chuchoté de la metteuse en scène, qui prend le rôle, le rideau se lève sur une comtesse en beaux atours, et de l’amant survenant tout fringuant. Mais que des maladresses : la comtesse tient un livre, mais à l’envers ; elle tente par petits gestes de le retourner, au lieu de le replacer puis de le reprendre à l’endroit. Sur le fauteuil qui accueille l’amant, un marteau a été oublié par le technicien. En se levant, il arrache la perruque de la vieille, laquelle en la replaçant décolle sa moustache postiche… Entendez-vous la pluie ? Le son envoyé est de la musique classique. Et ainsi de suite.

Désopilant. Un bon moment d’une heure et demie.

Molière de la Comédie 2011

DVD Thé à la menthe ou t’es citron ? pièce de théâtre comique de Patrick Haudecœur et Danielle Navarro-Haudecœur, 1991, nouvelle mise en scène 2011, tourné et réalisépar Emmanuel Carriau, Pascal Legros production & la Compagnie des Indes 2017, 1h28, pas de DVD connu sur les sites

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La grande course autour du monde de Blake Edwards

Dans le même style que Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines, sorti la même année, il s’agit cette fois-ci d’une course automobile. C’est un film un poil plus long, dans lequel s’enchaînent les anecdotes et où l’on ne s’ennuie jamais. Toujours le même thème : l’hubris de l’Amérique, le culte des records, la meilleure industrie du monde, en bref, le prouver. Un héros américain, technicien gentleman, est affronté par un « professeur » d’origine germanique, qui sait tout mieux que tout le monde et qui veut le descendre. Une fille, ici féministe, veut couvrir la course comme journaliste et vient semer la zizanie comme un chien dans un jeu de quilles. Tout cela se terminant bien-sûr par la victoire… de l’amour.

La course est inspirée par le New York-Paris 1908, dit The Great Race, une sorte de Tour du monde en 80 jours reformaté à l’américaine. Le Grand Leslie (Tony Curtis) – ainsi l’a surnommé la presse people, jamais en mal de superlatifs – s’élance dans sa Super Leslie, auto peaufinée avec le moteur Weber, pur produit de l’industrie des États-Unis – une authentique Thomas Flyer 35, voiture américaine qui remporta la vraie course New York-Paris en 1907. Il est défié par nombre de concurrents, dont le professeur Fate (Jack Lemmon) – dont le nom signifie Destin, autrement dit le diable contre le bon Dieu. Fate et son âme damnée Max (Peter Falk) sont inspirés de Laurel et Hardy, d’où les gags, et ont probablement inspiré la série de dessins animés américains des années 69-70 Satanas et Diabolo. Ils sont les trublions dans la voie du Progrès, le Mal en embuscade sur le chemin du Bien.

Cette vision biblique n’est pas sans fondement. En effet, c’est une femme qui va tenter le héros et le faire chuter. Maggie Dubois (Natalie Wood), au nom bien français pour dire combien elle ne saurait être yankee, se dit féministe et revendique haut et fort non seulement le droit de vote, mais aussi « l’égalité avec les hommes ». Elle veut donc être reporter dans la course. Comme le directeur du Sentinel (Arthur O’Connell),dont le nom Goodbody (Grosbonnet en français) dit tout le pouvoir du mâle, dit non. Elle se présente chez Leslie qui l’éconduit après champagne, et chez Fate qui la boute dehors à coups de pied dans le faux-cul de sa robe. Elle décide alors de participer en tant que concurrente. Évidemment, si elle a la volonté, elle est munie comme il se doit (selon les normes des années 60) d’une cervelle d’oiseau et choisit une guimbarde faite plus pour le week-end à la campagne que pour un raid de 20 000 km. Ce pourquoi elle échoue, moteur cassé, dans une pampa américaine. Leslie qui passait par là la recueille, prêt à la mener à la ville. Mais la femme est traîtresse, on le sait depuis Eve, et elle dit oui tout en n’en pensant pas moins. Elle va éliminer l’assistant de Leslie Hezekiah (Keenan Wynn) – au nom de prophète d’Ancien testament – pour prendre sa place.

Pendant ce temps le professeur Fate, jaloux aigri des succès sans cesse renouvelés du jeune américain sport, construit sa propre automobile, la Hannibal VIII – en souvenir du Carthaginois qui a fait trembler Rome. Max a saboté sur son ordre les voitures des cinq premiers concurrents, qui perdent successivement leur direction, leur boite de vitesse, leurs roues, leur moteur. Mais comme il est discipliné, donc bête (critique usuelle de la rectitude bornée prêtée aux Allemands), un ordre est un ordre, il a aussi saboté sa propre voiture, la numéro 5. Car le mal est dans le Mal, ainsi va le monde voulu par Dieu.

La course se poursuit avec les deux autos en tête, la Super Leslie et la Hannibal VIII dotée de gadgets techniques à la Mercedes comme s’élever sur ses roues, cracher un écran de fumée, tirer au canon par l’avant. Fate, arrivé en premier dans une ville du Texas au nom de Borracho (qui signifie bourré, aviné, schlass, en espagnol), veut rafler l’essence, mais le maire ne l’entend pas de cette oreille. Il y aura fête et essence seulement le lendemain. C’est alors le prétexte à french cancan avec girls levant les gambettes, goualante d’une fille de pionnier féministe avant l’heure (Dorothy Provine), féroce jalousie de son super macho de mari Texas Jack (Larry Storch) – et grosse bagarre comme dans les films. Une fois le saloon détruit, Fate en profite pour faire main basse sur le carburant et brûler ce qu’il ne peut emporter, laissant Leslie le gentleman qui avait bien gentiment accepté la fête, faire la course jusqu’à la ville voisine tiré par des chevaux.

La fille Maggie, toujours traîtresse, s’est cachée dans la voiture de Fate, abandonnant Leslie qui l’a pourtant recueillie sur la route. Mais Fate, contrairement à l’autre, ne se laisse pas faire, et il laisse la féministe se débrouiller comme un homme en la lâchant au bord de la route. Elle usera évidemment de sa séduction, si féminine mais fort peu féministe, pour se faire enlever à nouveau par Leslie jusqu’à la ville où est le train – et commander à l’avance grâce à ses pigeons voyageurs qui lui servent de téléphone pour ses articles, de l’essence pour la Super Leslie. C’est là qu’elle menottera Hezekiah dans le train pour New York et qu’elle prendra sa place auprès de son beau patron.

Suit une séquence en Alaska où les deux voitures se côtoient, les quatre passagers sous la même couverture en buvant du champagne, tandis qu’un ours blanc erre dans la Hannibal, le tout finissant sur un iceberg qui se détache de la côte et fond inéluctablement. Passage en Russie (alors URSS) dont on ne sait ni ne voit rien – d’où peut-être le prix d’argent au Festival international du film de Moscou 1965. Ils arrivent en Carpanie, une principauté des Carpates mythique, du genre Syldavie ou Bordurie à la Hergé. Là, il a bal et chœur d’enfants, un programme plus culturel qu’au Texas mais tout aussi conventionnel social.

Là, le prince est bête et bourré toute la journée, avec un rire benêt. Il doit être couronné le lendemain, mais le général commandant l’armée et le baron ministre fomentent un coup d’État pour prendre sa place. Ils tombent sur le professeur Fate et lui trouvent une ressemblance étonnante avec le prince. Il l’arrêtent donc pour qu’il prenne sa place au couronnement et abdique dans la foulée,comme dans Le prisonnier de Zenda, confiant le pouvoir au ministre nommé chancelier. Fate n’a pas le choix, c’est oui ou pan ! Il accepte de jouer le jeu et fait emprisonner Leslie, tandis que le baron enferme le Prince et Hezekiah. Mais Max, déguisé en moine, réussit à délivrer Leslie et à faire diversion avec sa voiture à fumée, laissant courir les soldats dans le brouillard. Leslie s’immerge dans les douves, franchit les remparts au grappin, et affronte torse nu le baron au sabre. Mais il est plus habile que lui et l’autre rompt, se jetant dans les douves en défonçant la barque qui l’attendait. Fate est juste couronné dans l’église quand Max, qui a réussi à se faufiler sous sa traîne, le pousse à fuir. Leur course atterit dans les cuisines du palais où se préparent toute une série de pâtisseries. Grosse bagarre de tartes à la crème où chacun en prend pour son grade (2357 tartes furent nécessaires), jusqu’à Leslie qui y avait échappé mais qui, en évitant une tarte lancée, s’étale dans la tarte que tenait Maggie, traître par omission.

La course reprend pour Paris, où la ligne d’arrivée les attend sous la tour Eiffel. Maggie est montée avec Leslie et Hezekiah. Fate est persuadé de gagner la course à cause de la femme qui va empêcher Leslie d’arriver. En effet, celle-ci multiplie les piques d’un féminisme de caricature, se poussant du col avec excès du genre qu’affectionnera Goebbels et que Staline reprendra : « tout ce qui est à moi est à moi et tout ce qui est à vous est négociable ». Elle veut faire tout comme les hommes, mais pas se baigner nue comme eux, ni embrasser qui lui plaît comme eux, ni s’habiller en costume et pantalon comme eux, ni se priver de maquillage et de parfum comme eux, ni… En bref, Leslie se prend une baffe. A cinquante centimètres du ruban d’arrivée, arrivé premier, il arrête sa voiture pour convaincre la fille qu’il en est amoureux et qu’il préfère perdre la course qu’elle.

Fate gagne donc, mais ce n’est pas une vraie victoire. Il en est humilié, ulcéré, il éructe. Et lance un nouveau défi, une course retour Paris-New York qui commence dès maintenant. Sauf qu’il ordonne à Max de « pousser le bouton » pour démarrer, mais ce n’est pas le bon. Le gadget canon sort et tire un obus… qui fait s’écrouler la tour Eiffel. Ce monument phallique symbole de la France a toujours irrité les Yankees dominateurs et sûrs d’eux-mêmes. Le film opère une vengeance populiste de fin, appelée à concourir au succès du spectacle.

Un bon divertissement, surtout pour les enfants. Les gags sont hilarants et les aventures qui suivent palpitantes. Quant à Nancy Wood, ses tenues sexy et affriolantes restent dans les convenances.

DVD La grande course autour du monde (The Great Race), Blake Edwards, 1965, avec Tony Curtis, Jack Lemmon, Natalie Wood, Peter Falk, Vivian Vance, Warner Bros 2008 vo anglais, doublé français, plus sous-titres, 2h26, €9,59 (attention, le Blu-ray associé, proposé par Amazon n’est qu’en espagnol)

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Mon nom est personne de Tonino Valerii

Sur « une idée de » Sergio Leone, son beau-frère en a écrit le scénario et son assistant a tourné le film. Ce western spaghetti italo-franco-allemand du début des années 1970 est culte. Plusieurs scènes d’anthologie y figurent, drôles, parodiant les westerns yankees qui se prennent trop au sérieux. Dès la première, trois gangsters bâillonnent et ligotent un barbier et son fils, petit blond des années soixante-dix, avant que l’un prenne la place pour raser celui qui vient. Il ne s’agit pas moins de Jack Beauregard (Henri Fonda), célèbre justicier de l’Ouest, qu’un de ses anciens complices veut faire descendre par peur qu’il se venge de la mort de son frère Nevada Kid. Suspense, coupe-chou dont la lame se prépare, s’approche de la gorge offerte, mais le revolver sur les couilles : il ne se passe rien. Puis une balle tirée par la vitre d’un complice dehors, qui a fait taire l’ado du barbier, dormeur dans le foin. Deux coups de feu rapides, deux morts, le dernier s’enfuit.

Jack reprend la route et croise celle d’un jeune admirateur dont le nom est, comme celui d’Ulysse donné à Polyphème, « Personne » (Terence Hill). L’homme a rêvé enfant aux exploits de Beauregard et s’en est fait une image de héros magnifique. Il rêve de le rencontrer, de le suivre, de l’égaler. Mais le justicier qui se fait vieux n’a qu’une idée en tête, quitter l’Ouest sauvage pour retourner finir ses jours au calme, en Europe. Loin du rêve américain, trop risqué l’âge venant et, avec lui, la myopie et la perte de réflexes. Personne s’amuse avec les gangsters car il tire plus vite que tous, selon le célèbre adage qui court l’Ouest, « plus vite que son ombre ». Une série de gags désopilants s’ensuivent, Personne mandaté pour porter un petit panier à Jack assis au bar (c’est une bombe) et le rejetant par la fenêtre en disant : « il n’en veut pas ». Le trio de gangsters qui lève les mains et soutient ainsi le toit de la paillote qui s’effondrait, soulageant le Mexicain qui en portait tout le poids. Personne au cimetière indien où sont enterrés les desperados, dont Nevada Kid mais aussi Sam Peckinpah (réalisateur de La Horde sauvage) – dont justement la horde surgit au galop dans la poussière et passe au bas du village, pistolets à la ceinture et fontes remplies de dynamite. Horde qui commande à Sullivan (Jean Martin), qui a racheté une mine stérile à bas prix pour y blanchir l’or volé en en faisant de la poudre soi-disant tirée du minerais. Duel de chapeaux entre Jack et Personne, chacun reprend sa route. Duel de verres cassés au tri dans un saloon, puis duel à qui tirera le plus vite entre Personne et un méchant tout en noir qui ne se pred pas pour rien mais se fait baffer à chaque fois.

Mais Personne ne lâche pas son héros. Il veut le voir finir en beauté pour assurer sa légende. Pour cela, rien de tel que d’affronter tout seul la horde sauvage. Il fera tout pour que cela survienne. Mais Jack Beauregard en a assez, il négocie avec Sullivan de ne pas le tuer pour venger son frère, « un beau salaud », mais de prendre sa part d’or. Il veut prendre le bateau pour l’Europe et rejoindre un train pour la côte. Mais Personne vole le train qui transporte des barres de dix kilos d’or, à la barbe des soldats disciplinés qui « gardent » mais ne regardent pas. Autre scène d’anthologie dans la pissotière où le chauffeur du train se fait souffler son train par un Personne aux yeux très bleus qui le regardent, le troublent et l’égarent. Lorsque Jack veut prendre le train, celui-ci, conduit par Personne, s’arrête. Il doit d’abord accomplir son exploit et affronter tout seul la Horde sauvage qui accourt au grand galop pour dérober l’or sur la musique rythmée des Walkyries d’Ennio Morricone. Jack prend la position du tireur couché, chausse ses besicles, règle la mire, et tire avec ses deux carabines sur les fontes des chevaux remplies de bâtons de dynamite. Les gangsters sautent et il en tue un bon nombre, pas les cent cinquante, mais assez pour satisfaire la légende. Personne actionne le train et tous deux partent tandis que la Horde ne parvient plus à les suivre.

L’exploit ultime accompli, comment sortir de l’histoire ? Par la mort tout simplement. Personne va tuer Jack devant les photographes et la presse, lors d’un duel de rapidité. Ce qui est fait. Sur la tombe que ce qui reste de la Horde vient contempler : « Jack Beauregard, 1848-1899. Personne était plus rapide que lui ». Jack est devenu Personne et Personne peut désormais se faire un nom. Car Jack n’est pas mort, le duel était truqué ; il s’embarque pour l’Europe et écrit une longue lettre à son jeune successeur. Ce siècle qui vient (le XXe) n’est plus le sien, il le lui laisse. Le temps mythique des justiciers est mort, un nouveau temps commence, celui des entrepreneurs et de l’ordre républicain. Mais il faut toujours se méfier : la scène du barbier recommence.

DVD Mon nom est personne (Il mio nome è Nessuno), Tonino Valerii, 1973, avec Terence Hill, Henry Fonda, StudioCanal 2007, 1h57, €9,99 blu-ray €14,99

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Top secret ! d’Abraham et frères Zucker

Avant la chute du Mur puis celle de l’URSS, les Soviétiques étaient déjà considérés comme des sortes de nazis avec répression des opinions (dissidentes), unanimisme de façade (élections à 99%), camps de travail (qui rend libre), surveillance généralisée et délation. Les auteurs d’Y a-t-il un pilote dans l’avion s’en donnent à cœur joie pour ridiculiser ces fossiles de l’Histoire qui sévissent en RDA. Ils n’imaginent pas moins qu’un complot militaire pour attaquer les forces de l’OTAN censées traverser le détroit de Gibraltar un samedi à 8 h du matin. Ils ont emprisonné pour ce faire un savant pour lui faire réaliser dans les temps une mine magnétique si puissante qu’elle attire les sous-marins. Toujours le gigantisme foutraque d’une armée à la soviétique, férue de technologie délirante mais incapable de contrôler ses hommes de troupe. On le voit avec Poutine et son fiasco ukrainien.

Le miroir entre nazis et soviétiques n’est pas nouveau, je ne l’ai pas inventé en évoquant Poutine. Il existait déjà à la fin des années 1930 sous la plume d’intellectuels russes, puis en 1945 sous celle du journaliste de guerre Vassili Grossman (Vie et destin). Il se ravive aujourd’hui avec le despote asiatique Poutine, convaincu sincèrement du bien-fondé de faire le bonheur du peuple malgré lui et de conforter l’État avant les individus. Ce film américain des années Mitterrand se moque de ces prétentions totalitaires en mettant en scène des résistants, en cheville avec les Occidentaux, qui veulent délivrer le professeur et empêcher la guerre.

La propagande de l’Est n’est jamais en reste et veut récupérer les vedettes internationales pour servir son image. Rien de nouveau sous le soleil rouge, du festival de la jeunesse de Khrouchtchev aux jeux olympiques de Sotchi de Poutine, les Soviétiques imitent les Nazis des JO de Berlin 1936. La République démocratique allemande invite donc officiellement Nick Rivers, un jeune rocker américain, à venir se produire dans un festival international de musique. Les vieux sbires du régime ne connaissent rien au rock’n roll mais la célébrité du chanteur leur suffit ; c’est un gage d’ouverture qui ne coûte rien et fait bien dans le monde.

Le gamin (Val Kilmer jeune, étonnamment frais avec une chevelure mi-longue qui lui va mieux que les cheveux courts) arrive donc en train à Berlin-est, flanqué de son impresario (Billy Mitchell). Il assiste à l’arrestation sur le quai d’un homme qui porte un paquet dans les bras et que les chiens policiers repèrent tout de suite. Molesté par les nervis en uniforme nazi, le double S des SS est remplacé par deux traits, le paquet tombe et les bergers allemands l’éventrent : il s’agit de biscuits pour chien ! L’homme est emmené pour avoir résisté et l’on entend un coup de feu. Les gags ne sont jamais loin des horreurs, ce qui fait le sel du film.

Le beau Nick se voit refuser l’entrée au restaurant de son hôtel de prestige car il porte une chemise au col largement ouvert ; on l’invite à aller se changer dans un salon annexe. Pendant ce temps Hillary, la fille du professeur en prison, membre de la résistance (Lucy Gutteridge), a rencontré un espion anglais (Omar Sharif) qu’une dénonciation a fait enfermer dans un taxi que le chauffeur a mené dans une casse où la voiture est happée et rétrécie en cube. L’espion n’est pas écrabouillé mais peut encore marcher, avec son uniforme d’acier autour de lui ; il confie les deux places d’opéra qui permettront à Hillary de prendre contact ; elles sont « dans la boite à gant ». Mais la jeune fille est traquée, la police politique à ses trousses ; elle se réfugie dans l’hôtel où Nick Rivers va dîner seul, son impresario ayant du travail. Voyant qu’elle va être refoulée, il l’invite. Le menu, traduit par elle, est révélateur des pénuries soviétiques, enjolivée dans un style de chef français : tripes de porc garnies d’intestin de cochon finement émincé entourant des roustons de porc flambés. Hilarant.

Le général comploteur, venu avec le chanteur classique d’opéra à ses côtés, demande au maître d’hôtel de le présenter pour qu’il donne aux convives un exemple de ses talents. Nick Rivers, en bon yankee égocentré, croit qu’il s’agit de lui et s’élance sur la scène avant que le vieux ne se soit seulement levé de sa chaise. Il distribue une partition aux musiciens et se lance dans un rock endiablé, qui ne tarde pas à enflammer la salle et l’orchestre, ravi. Le général, réactionnaire comme tous les Soviétiques, sort, outré. Il envoie la police armée mais Hillary entraîne Nick vers une sortie pour fuir. Lequel fouette tous les vélos qui hennissent comme des chevaux avant d’en enfourcher un.

Il est invité à l’opéra où l’on joue Casse-noisette. Dans une loge, il revoit Hillary, venue pour son contact, mais il s’avère que c’est un policier au masque en caoutchouc. Le voyant aux jumelles de théâtre sortir un pistolet, Nick se rue et entraîne Hillary. Le chanteur américain ne tarde pas à se retrouver dans les sous-sols de la prison pour avoir résisté aux policiers qui envahissaient sa chambre, Hillary fuyant par le balcon dans une parodie de James Bond. Son impresario vient lui rendre visite et lui apprendre que ni le gouvernement américain, ni l’ONU, ne peuvent rien pour lui, ce qui n’a guère changé depuis car l’URSS-Russie a droit de veto au Conseil de sécurité et des bombes nucléaires. Nick lui offre un godemiché électrique made in RDA, en vente dans la prison, pour sa femme. Il apprendra plus tard qu’il en a usé pour lui-même et est mort électrocuté – piètre qualité soviétique !

Le jeune homme va être fusillé si le sergent qu’il a laissé tomber du balcon en s’esquivant meurt – ce qui est le cas, le général attend la nouvelle au téléphone bien que les huit étages soient de fait mortels. Nick est d’abord torturé, battu aux poings par un demeuré puis fouetté « comme à l’école », ce qui semble le faire jouir. Mais sa chemise reste soigneusement repassée et sans une toile d’araignée quand il s’enfile dans les conduits d’aération pour s’évader. Il se retrouve avec le professeur Flammond (Michael Gough) dans son laboratoire-prison. En touchant l’engin de mort presque prêt, il déclenche l’attraction magnétique et… un sous-marin défonce les murs, attiré irrésistiblement. Les policiers casqués soviéto-nazis entrent et mettent en joue tout le monde, capitaine du sous-marin compris.

Nick est conduit au poteau d’exécution mais le politburo de RDA déclare qu’il ferait mauvais effet qu’il ne se produise pas sur scène avant, comme prévu. Il est donc évadé officiellement et reconduit à son hôtel pour sa prestation. Il joue et les groupies se pâment comme devant Elvis. Sa guitare, montée par une corde, redescend au final et Hillary, d’en haut des coulisses, lui fait signe de grimper. Il serait arrêté sinon et fusillé.

Dans une librairie scandinave, les deux jeunes trouvent un refuge pour la huit et Hillary raconte à Nick son histoire, naufragée enfant sur une île déserte avec un garçon de son âge, Ange (Christopher Villiers). Très Lagon bleu, elle a connu avec lui ses premiers émois et le sexe avant qu’un jour il disparaisse à la pêche, sans doute noyé. Sauvée par un bateau qui passait par là, elle a vu son père réprimé puis mis en prison afin qu’il réalise l’engin de guerre qu’il ne voulait pas construire. La science est abâtardie par le soviétisme pour ne servir que le mal et pas le bien de l’humanité. Rien de changé avec Poutine, notez-le. C’est le cas de tous les nationalistes, étroitement réduits à leur petit territoire et à leur population génétiquement pure. Nick avoue avoir été perdu à 6 ans par sa mère dans un grand magasin, élevé par une vendeuse, puis repéré pour avoir amélioré un jingle publicitaire pour le magasin quand il était jeune ado. Des gags d’histoires familiales merveilleuses. D’ailleurs, ils tombent amoureux.

Le libraire les fait évader dans une charrette de foin conduite par un cheval qui braie l’opéra, façon de décrire une Allemagne restée dans son jus du siècle précédent. La ferme où ils arrivent abrite la résistance, un commando d’une dizaine de déjantés portant tous des surnoms loufoques qui les décrivent : Déjà-vu, De quoi, Mousse au chocolat (car il est noir) et ainsi de suite. Leur chef, la Torche, n’est autre qu’Ange qu’Hillary croyait perdu et qui se révèle dans sa beauté des îles, en pagne, un collier de longues coquilles ornant sa musculature nue. Hillary est partagée entre son amour d’enfance et son amour adulte. Mais la ferme ne tarde pas à être attaquée, le général prévenu par pigeon voyageur casqué. Un traître est parmi eux !

Qu’importe, Nick Rivers apporte des informations sur le professeur et l’endroit où il se trouve. Il s’agit de le faire évader de la forteresse et c’est tout un plan qui est élaboré par Ange, les autres se contentant d’opiner et de suivre, habitués à obéir à la discipline nazie puis soviétique. Deux se déguisent en vache pour se mêler au troupeau rentré chaque soir par les soldats qui gardent la prison ; une vache avec des bottes, mais une vache est une vache et les sbires soviétiques n’ont pas à prendre l’initiative d’observer ni de penser. La vache va couper le courant dans une cabane située à l’écart des murs (ce qui est peu stratégique) tandis que les autres lancent des grappins pour prendre d’assaut les remparts et neutraliser les gardiens, parodie du film Les Douze salopards. Mais le traître sévit et sabote l’opération en faisant remettre le courant, ce qui déclenche l’alarme. La vache entraîne des allusions sexuelles très en vogue au début des années 1980, un veau vient téter les pis et suce Ange, qui est à l’arrière-train ; ensuite le taureau entreprend de le monter, ce qui occasionne du plaisir dans la douleur. Mais Ange à l’habitude, violé et séduit par tout l’équipage du bateau soviétique qui l’a recueilli en mer lorsqu’il était jeune et ingénu, vite convaincu par les caresses des bienfaits du régime (parodie des Cinq de Cambridge).

Le professeur évadé ne veut pas partir sans sa fille, or celle-ci est prise en otage dans la camion Mercedes qui devait les emporter par le traître qui la braque. Nick n’écoute que son courage et enfourche une moto tel un cheval fougueux pour rejouer une scène de La Grande évasion en sautant par-dessus les barbelés. Il rattrape le camion, délivre la belle, et les autres le rejoignent après avoir arrosé une Kubelwagen remplie de soldats mais fonctionne encore après avoir juste touché une Ford Pinto, ce qui la fait exploser – qualité germanique ! Ce modèle de Ford, pire des quatorze voitures de tous les temps, avait le réservoir d’essence très peu sûr à l’époque : une voiture modèle cercueil.

Le finale est grandiose dans le sirupeux style Magicien d’Oz de rigueur, le savant, sa fille et Nick partent en avion, un vieux Dakota de la Seconde guerre mondiale pour rallier l’Angleterre tandis que le commando de résistants reste pour résister. Mais l’OTAN est sauvée, leurs sous-marins pourront passer Gibraltar sans se faire attaquer.

Bien servi par un Val Kilmer épatant, bien qu’il ne change jamais ses doigts sur le manche de sa guitare lorsqu’il sort des arpèges, la suite de gags dans la lignée d’Y a-t-il un pilote dans l’avion 1 et 2 ne relâche jamais le rire. Un très bon moment.

DVD Top secret !, Jim Abraham, David et Jerry Zucker, 1984, avec Val Kilmer, Lucy Gutteridge, Billy J. Mitchell, Christopher Villiers, Michael Gough, Parmount Home Entertainment 2002, 1h30, €7,91 blu-ray 14,99

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Y a-t-il un pilote dans l’avion de Jim Abrahams et des frères Zucker

Un film catastrophe, qui sera doublé d’un petit frère deux ans plus tard. Il est traité au plus haut comique, voilà ce qui a détonné dans le panorama ciné 1980 aux Etats-Unis. Que le pilote, le copilote et le navigateur aient été intoxiqués par le même plat de poisson au point de tomber dans le coma, ce n’est guère rassurant. Mais les passagers sont chacun dans leur bulle d’égoïsme et ne voient midi qu’à leur porte. Quand l’hôtesse leur annonce d’une voix suave que l’avion est sans pilote et qu’ils en recherchent un parmi les passagers, pas de réaction ; qu’il a perdu un réacteur par surchauffe, pas de réaction ; mais quand elle leur dit qu’il n’y a plus de café, c’est la révolution !

Chaque personnage est soigneusement caractérisé et le drame se double d’une romance qui s’achève entre une hôtesse et un ancien pilote de guerre traumatisé par sa dernière mission. Ted (Robert Hays) et sa femme Elaine (Julie Hagerty) sont tirés tout droit du film A l’heure zéro de 1957 . Elle veut le quitter et il la suit, cherchant à la convaincre de lui donner une autre chance, au point d’abandonner son taxi sur le trottoir – avec un passager dedans – et d’acheter un billet pour Chicago afin de monter dans l’avion. Pendant ce temps le passager attend et le compteur tourne. Le pilote du Boeing Clarence Oveur (Peter Graves) – « over » signifie « à vous » à la radio – s’avère pédophile, caressant le jeune Joey qui vient admirer le cockpit tout en lui demandant s’il aime les films de gladiateurs ou s’il a déjà vu un homme tout nu (on pouvait tourner en dérision ces troubles désirs, en 1980).

Le copilote Roger (Kareem Abdul-Jabbar) qui répond à chaque fois que l’on dit « roger » à la radio (il signifie « reçu ») s‘avère un joueur de basketball connu des Lakers de Los Angeles mais qui a des faiblesses de jeu, comme le révèle le gamin. L’hôtesse Elaine se révèle une blonde évaporée qui aime la fête et l’amour mais n’a pas grand-chose dans le ciboulot, sinon d’adorer les héros. Le rescapé de guerre Ted stresse post-traumatiquement depuis des années en ressassant « la décision » qu’il a dû prendre pour son escadrille et qui a conduit à sa perte. Il ne se réveille que lorsqu’il est valorisé… et sauve le Boeing 767 de Los Angeles à Chicago en plein brouillard en le faisant atterrir sans savoir le piloter.

Mais c’est l’ensemble des gags qui ne cessent de surgir dans le scénario qui font le succès du film, certains en arrière-plan. Le gamin lit un magazine sur les nonnes tandis que la nonne lit un magazine sur les garçons, inversion comique de ce qui devrait être. Le post-traumatisé raconte interminablement son histoire aux passagers assis successivement à ses côtés qui finissent par se pendre, se faire hara-kiri ou se flinguer. La scène de rencontre entre lui et sa femme devenue hôtesse de l’air, dans un bar de guerre, montre une bagarre de jeux… entre deux femmes qui se boxent et se font des prises de catch. Une petite fille dans l’avion, très collet monté, accepte qu’un garçon de son âge du même genre Moral Majority lui offre un café mais affirme qu’elle le prend noir, « comme les hommes »… à 12 ans ! L’épouse du pilote pédo, prévenue du drame en pleine nuit, réveille son amant qui se trouve être un étalon – au sens littéral – et demande au cheval de sortir par derrière. Une femme hystérique (scie habituelle des films yankees depuis des décennies) se voit secouée et baffée par une suite de femmes et d’hommes qui se succèdent pour « la calmer ».

L’hôtesse qui voit le pilote automatique se dégonfler – au sens strict car c’est un ballon gonflable – le regonfle par un tuyau à sa ceinture mais le docteur Rumack (Leslie Nielsen) qui entre dans le poste de pilotage pour lui donner des nouvelles des passagers malades la croit en train de tailler une pipe et se détourne discrètement. Une fillette, transportée à Chicago pour une transplantation cardiaque urgente, est distraite par une hôtesse qui emprunte la guitare de la nonne pour lui chanter une chanson entraînante ; ce faisant, elle détache la perfusion et la petite fille agonise sans que personne ne s’en rende compte… La position d’atterrissage d’urgence est la tête entre les genoux – mais pas ceux de sa voisine, « n’est-ce pas révérend ? ». Je ne me souviens pas de tout tant il y en a, mais tout est comme ça !

Le clone tourné deux ans plus tard par Ken Finkleman, Y a-t-il enfin un pilote dans l’avion en français, reprend les personnages et les acteurs, à l’exception de quelques-uns, et rejoue les gags pas toujours dans le même sens – et en plus lourd. Il est moins réussi.

Cette fois la catastrophe se passe dans la navette spatiale qui décolle pour la lune. Un ordinateur HAL 9000 à la 2001 Odyssée de l’espace devient fou parce que la navette a été lancée pour motifs financiers sans avoir été vraiment homologuée (le vol inaugural de la navette spatiale américaine remonte au 12 avril 1981, différents incidents ayant repoussé son lancement). L’ex-pilote de guerre, réhabilité après son sauvetage du Boeing, a été chargé de la tester mais il s’est crashé avec en déclarant que les circuits avaient faillis. Il a été viré et le procès intenté par les bailleurs de fonds l’a condamné à un séjour en hôpital psychiatrique, l’hôpital Ronald Reagan qui « soigne à l’ancienne ».

On se souvient que Reagan s’est fait élire fin 1979 sur un « c’était mieux avant » et le retour à la morale traditionnelle. L’Amérique se demande d’ailleurs à l’époque, si, avec cet ancien acteur, il y a un pilote dans l’avion gouvernemental. Les soins à l’ancienne sont une suite de coups de matraque et d’électrochocs. Ted Striker (Crochet en VF) peint une toile de fleurs tandis que son modèle est… une fille à poil. En arrière-plan, une infirmière vérifie le niveau d’huile d’un patient avec la tige habituelle aux automobiles et rajoute de l’huile de moteur dans la perfusion au-dessus du lit. La petite fille qui n’a jamais baisé mais voudrait le faire avant de mourir dans le crash programmé de la navette est plus âgée (de deux ans ?) et invite tous les passagers mâles à la monter, y compris un étalon (un cheval, évidemment). Le gamin visiteur du cockpit est brun et cravaté, au lieu du blond col ouvert du premier opus, mais ouvre sa chemise à mesure que la température grimpe car la navette est dirigée par l’ordi fou droit vers le soleil.

C’est en bref un festival de rire !

Coffret 2 DVD, avec Kareem Abdul-Jabbar, Lloyd Bridges, Peter Graves, Julie Hagerty, Robert Hays, Paramount Pictures 2021, €13,39

Y a-t-il un pilote dans l’avion ? (Airplane), Jim Abrahams et les frères Zucker, 1980, 1h20,

Y a-t-il enfin un pilote dans l’avion ? (Airplane 2 – The Sequel), Kim Finkleman, 1982, 1h16

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Victor Victoria de Blake Edwards

Un film drôle qui est une réflexion sur la condition des femmes au début des années Mitterrand, décentré en 1934 pour éviter les polémiques – une reprise du film allemand Viktor und Viktoria de Reinhold Schünzel, sorti en 1933 à l’avènement d’Hitler. Victoria la chanteuse n’a aucun succès, Victor le chanteur en aura (Julie Andrews pour les deux) – ce que c’est que le genre… L’homosexualité commençait à être reconnue et le film en rit, la suite de gags qui ponctuent l’histoire servant à mettre dans de bonnes dispositions le public envers les mœurs qualifiées jusque-là par toutes les religions d’inversion.

D’autant qu’il s’agit ici d’une double inversion, un renversement des codes des « pédés » habituels (ainsi disait-on dans les années 1930 jusqu’aux années 2000). Victoria devient Victor pour percer (sans jeu de mots) mais elle se déguise en femme, le « compte Grazinsky » s’exhibant en travesti. Ce rôle n’a rien d’ambigu, sauf pour les apparences. Et ce sont justement ces apparences qui sont sur la sellette.

Une femme se doit d’être pomponnée comme une Pompadour, maquillée comme un clown, savamment moulée et dénudée là où il faut comme une putain pour exciter le désir mâle. Sans parler de leur constante parlotte, caricaturée ici par la Norma (Lesley Ann Warren) entre hystérie et logorrhée, émotion à fleur de peau passant sans aucune raison de l’hostilité à Victoria la vedette à l’adulation pour Victor lorsqu’iel ôte sa perruque pour paraître coiffée en homme.

Un homme se doit d’être viril, autrement dit agressif, dans sa vie comme en affaires, sans cesse dans la cour de récré pour s’imposer et dominer. King Marchand (James Garner), un producteur de spectacles américain fricotant avec la mafia qui est tombé raide dingue de Victoria, « ne sait plus où il en est » lorsque se dévoile Victor, le faux garçon. Est-il atteint de cette contamination de l’abomination réprouvée par Dieu, la Bible, l’église et toute la société ? N’est-il qu’un être humain comme les autres, ni ci ni ça mais toujours entre deux, tenté un jour par une femme et un autre jour par un jeune homme ? Il va tenter de se laver du « péché » de désir homoérotique en se soumettant à l’épreuve de la violence pour prouver sa virilité, la bagarre étant destinée à le rassurer sur son appartenance au genre mâle. Son garde du corps même (Alex Karras), meilleur de l’école au rugby durant l’enfance lui avoue : il « en est ». Tous les repères vacillent.

Le contraste des rôles sociaux est présenté par les spectacles ou Victor et King vont ensemble : le dancing pour homme, très sage, avant pour lui le bar ouvrier où déclencher une bonne baston entre mâles ; la boxe pour lui où les corps demi nus, en sueur, prennent des coups sourdement sexuels à faire gicler le sang, et l’opéra pour elle, la plus grande émotion de sa journée. Incompréhension réciproque, écartèlement culturel construit pour séparer les genres. Seul le chanteur de charme d’âge déjà mûr Toddy (Robert Preston) comprend Victor et Victoria dans le même corps, tout comme King est à la fois mafieux et amoureux. Il est l’intermédiaire généreux, affable, attentif, le meilleur rôle du film.

Une histoire longue qui se complaît aux revues de cabaret du Gai Paris, ici plutôt « gay ». L’illusion est reine, le factice, le faux-semblant, ce qui peut rappeler le cabaret Michou à ceux qui connaissent. La Belle de Paris est convoitée par l’hidalgo parmi un bataillon de danseurs–danseuses. L’irruption de fêtards de la haute société, sans gêne et arrogants comme il se doit, déclenche des bagarres générales, faisant fermer le cabaret – où d’ailleurs Victoria a échoué à être embauchée lorsqu’elle était dans la dèche en femme, et où Toddy le chanteur de charme sur le retour, s’est fait virer pour avoir sciemment insulté son ex-jeune amant bourgeois devant le patron ignare en spectacle.

Le souvenir retient les moments de pur plaisir, une anthologie de drôlerie comme le dit mi bémol qui casse les verres, le garçon de café sartrien, le cafard dans la salade, le vieux gras qui bouffe un gâteau à la crème en vitrine, le client de l’hôtel qui n’ose pas laisser ses chaussures à la porte, le ballet des portes de placards où se planquent les espions de Victor–Victoria, les aléas de l’enquêteur (foudre sur parapluie, doigts dans la porte, gelée sur le balcon refermé), les hystéries de la putasse blondasse réexpédiée aussi sec à Chicago, les « vérifications » pour savoir si Victoria est un homme.

Le spectateur ne s’ennuie jamais et le message 1982 passe alors que l’homosexualité est dépénalisée sous Mitterrand : il est des hommes différents et des femmes qui peuvent être plus libres dans les rôles d’hommes. Ce qui n’empêche pas l’amour entre un homme moins viril et une femme moins féminine, sans parler du reste.

DVD Victor Victoria, Blake Edwards, 1982, avec Julie Andrews, James Garner, Robert Preston, Lesley Ann Warren, Alex Karras, Warner Bros 2002, 2h09, €10.49 blu-ray €28.85

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Un Monde Fou, Fou, Fou, Fou de Stanley Kramer

Sur une route sinueuse de Californie, une puissante automobile style péniche des années 50 double tous les véhicules en crissant des pneus dans les virages. Soudain, un vol plané et l’auto s’écrase en contrebas. Les doublés s’arrêtent et vont voir, ils sont cinq, laissant les femmes sur la route. Le conducteur éjecté est encore vivant (Jimmy Durante). C’est un évadé de tôle qui leur révèle, puisqu’il va mourir, qu’il a caché un magot de 350 000 $ « sous le W » d’un parc d’attraction près de la frontière mexicaine. Puis il expire, laissant perplexes les quidams venus à son secours.

Justement la police arrive – bien vite semble-t-il. Faut-il tout leur dire ? Les flics en civil et chapeau de feutre insistent pour savoir s’il a dit quelque chose, prononcé une dernière parole. Motus et bouche cousue des quidams qui se méfient. A juste titre, car le truand à peine libéré était filé par le shérif pour récupérer le magot volé dans une usine une décennie auparavant.

Mais le sel du film réside dans la convoitise. L’argent fait saliver tous les protagonistes, flic compris, même ceux qui sont bien payés comme le dentiste et sa jeune épouse. La suite de gags va donc se dérouler par le contraste entre les quidams, l’intervention des bonnes femmes qui poussent à la roue, et des flics qui surveillent maladroitement. Ce n’est qu’une suite de quiproquos, du refus de partager équitablement au chacun pour soi tellement yankee, des erreurs égoïstes qui retombent sur leurs auteurs – et « le matriarcat » des femelles permanentées qui donnent des ordres. La belle-mère Marcus (Ethel Merman) est un phénomène croquignolet et parfaitement haïssable qui mérite des baffes et dont le destin se vengera dans un grand rire à la fin…

Pour le reste, c’est la course. Les véhicules se doublent à la truand, prennent des raccourcis qui se révèlent plus longs, crèvent ou s’emboutissent. Les uns se font prendre en stop, les autres louent un avion, certains volent des voitures. Pour aller plus vite, les stoppeurs se sentent obligés de mettre dans la confidence leurs chauffeurs dont un colonel anglais à l’accent caractéristique (Terry-Thomas) tandis que d’autres se font mener en bateau (jusqu’à couler) par un gamin joli et facétieux comme un cupidon (l’éternel thème de la tentation qui conduit à sa perte). Le dentiste et sa femme, pour obtenir une pelle et une pioche, se font enfermer dans la quincaillerie car l’heure de la fermeture a sonné et ils mettent autant d’ingéniosité que de bêtise à chercher à en sortir.

Comme nous sommes à Hollywood, ce ne sont que crash, explosions, destructions en tout genre, tel ce garage sur la route du désert qui s’écroule comme un château de cartes sous les coups de colère du déménageur qui a planté son camion et s’est fait berner par un faux docteur en psychiatrie. Ou cet avion piloté par des Laurel et Hardy aussi niais que drôles (Buddy Hackett et Mickey Rooney). Quant à la belle-mère acariâtre, elle téléphone à son fils play-boy Sylvester (Dick Shawn) pour qu’il aille subito creuser pour elle. Mais le jeune qui s’éclate alors en slip avec une copine sur une musique de nègre ne veut rien écouter et se lance en auto pour retrouver môman. Il est aussi caporaliste et aussi obstiné que sa génitrice et exhibe sa poitrine velue comme le veut la mode de sa génération années 60.

S’enclenchent alors une suite de gags ultimes qui voient les quidams se douter de quelque chose, leurs taxis poursuivre la voiture de flic, la coincer dans une impasse, escalader un bâtiment voué à la démolition puis prendre un escalier de secours qui s’écroule, s’agripper à une échelle de pompier pas prévue pour autant de monde – et éjecter chacun ici ou là. Ils se retrouvent tous plâtrés à l’hôpital – dans la prison.

Ce long film où l’on ne s’ennuie jamais est malencontreusement coupé par un Intermission (interlude) de plusieurs minutes, un écran noir à la musique sirupeuse du plus mauvais effet, que l’on aurait pu couper sans dommage dans la version DVD. La pléiade d’acteurs connus de ces années-là en a fait un film culte ; on y voit Buster Keaton et même Jerry Lewis en conducteur facétieux qui roule sur le chapeau de Culpepper, jeté par la fenêtre pour avoir raté la patère qui se trouvait à côté.

DVD Un Monde Fou, Fou, Fou, Fou (It’s a Mad, Mad, Mad, Mad World), Stanley Kramer, 1963, avec     Spencer Tracy, Edie Adams, Milton Berle, Sid Caesar, Buddy Hackett, Ethel Merman, Dorothy Provine, Mickey Rooney, Dick Shawn, Phil Silvers, Terry-Thomas, Jonathan Winters, MGM United Artists 2002, 2h34, version française en occasion €34.33

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Les Valeurs de la Famille Addams de Barry Sonnenfeld

La famille loufoque aux valeurs inversées refait surface après un premier opus très réussi. Morticia (Anjelica Huston) et Gomez (Raúl Juliá) ont un troisième enfant, un garçon prénommé Puberté (Kaitlyn et Kristen Hooper). La sœur aînée et le frère, Mercredi qui ne rit jamais (Christina Ricci – 12 ans) et Pugsley en lourdaud (Jimmy Workman – 12 ans), en sont naturellement jaloux, croyant que l’arrivée d’un nouvel enfant fera mourir l’un d’eux. Ils cherchent donc à le tuer, dans la meilleure tradition des aînés : ils le jettent du haut du toit, lui mettent le cou sous la guillotine, tentent de l’écraser d’une enclume. Mais rien ne fonctionne, le bébé déjoue tous les pièges en souriant sous sa (déjà) petite moustache.

Les parents veulent détourner leur attention en engageant une gouvernante mais les enfants les épuisent l’une après l’autre, jusqu’au jour où paraît Debbie (Joan Cusack), blonde cruelle et poitrine pigeonnante qui ne se laisse pas marcher sur ses hauts talons. Elle est connue dans le pays sous le nom de Veuve noire car elle a épuisé sous elle plusieurs maris, comme par hasard riches : un chirurgien, un sénateur… Sans jamais se faire prendre. Debbie n’est pas débile et, si elle reste dans le manoir lugubre avec ces gosses d’enfer, elle vise la fortune de l’oncle, prénommé Fétide (Christopher Lloyd) tant il est repoussant. Mais il a le coffre empli de titres, d’actions et d’obligations – et même une mine d’or.

Debbie veut convoler en justes noces avec le richard et, pour cela, se débarrasser des mômes qui la surveillent et percent son jeu. Elle intrigue auprès des parents pour leur faire croire que leurs rejetons veulent prendre un peu l’air, et les Addams mettent les deux préados dans un camp d’été pour gosses de riches. C’est l’enfer sous les bonnes intentions. Le film est tout entier dans l’inversion des valeurs : ce qui est « bien » s’avère très mal et ce qui paraît « mal » est nettement meilleur malgré les apparences. C’est ainsi que l’individualisme est honni dans le camp où toutes les petites filles entraînent tous les petits garçons (réputés moins avancés) à se soumettre aux règles de la camaraderie et du partage. On chante, on danse, on niaise. La seule activité sérieuse est le canoë, encore le canoë. Les deux animateurs sont des caricatures du politiquement correct et de l’optimisme de rigueur aux Yankees et le camp est perçu comme un camp de rééducation, voire de redressement. La « maison du bonheur » est le cachot, joli comme chez Disney, où les enfants punis sont isolés et nourris de films à l’eau de rose pour les faire réfléchir.

Ce qu’on ne peut empêcher, on le contourne. C’est ainsi que la tête pensante des rebelles, Mercredi, s’efforce de jouer le jeu pour mieux le subvertir. Elle accepte de jouer Pocahontas dans la scénette qu’a inventé le stupide animateur pour la fête du camp devant les parents. La chipie de service jouera naturellement la colon venue (en force) « partager » la dinde de Noël (piquée aux Indiens sur leur propre territoire). Mercredi à la tête de sa bande de nazes, tous les non WASP – blancs, anglo-saxons, protestants – déguisés en sauvages avec plumes sur la tête et torse nu sous le plastron, commence par réciter le texte puis déclame le sien : les gentils colons sont de méchants envahisseurs, le partage n’est que de la prédation déguisée, et ainsi de suite. Les « natifs » renversent la table, attachent la gentille colon au poteau et boutent le feu aux cabanes. Un grand moment d’anthologie.

Mercredi en profite pour séduire sans le vouloir un garçon juif qui préfère lire et que ses parents ont forcés à venir au camp s’initier à la sociabilité. Il sera invité au mariage de Fétide et Debbie, puis aux retrouvailles après que Debbie ait tenté de tuer par trois fois sans succès son encombrant mari très amoureux. A la question de savoir si une épouse peut aimer son époux, Mercredi avoue qu’elle chercherait à le tuer – mais sans se faire prendre. Tout est sens-dessous et c’est le ressort principal des gags. Un gentil divertissement.

DVD Les Valeurs de la Famille Addams (Addams Family Values), Barry Sonnenfeld, 1993, avec Anjelica Huston, Raul Julia, Christopher Lloyd, Joan Cusack, Christina Ricci, Paramount Pictures 2001, 1h30,  €9.99

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Un Indien dans la ville d’Hervé Palud

Ce film est une comédie sérieuse qui laisse un peu de nostalgie. Sont évoqués des problèmes graves de notre temps mais d’un ton léger : le couple et la paternité, la vie de famille ou les risques des métiers, l’arrivisme social, la ville où la nature, l’infantilisation ou la responsabilité des enfants… L’histoire me touche par les clins d’œil qu’elle me lance sur la bourse, les relations père-fils, l’Amazonie. Le père, Thierry Lhermitte, est un acteur français de ma génération préféré dans ses rôles énergiques, humains, de bon sens. Ici, il est un gnome de Wall Street, troquant en bourse des options sur matières premières. Le gamin, Ludwig Briand, a le corps fluet et très souple de ses 13 ans, des dents blanches, un nez mutin et de longs cheveux drus.

Le père et le fils ne se connaissent pas, la mère (Miou-Miou) étant en partie en Amazonie enceinte de lui parce qu’elle ne supportait plus d’être quantité négligeable dans la vie trépidante de son trader de mari. Lui fait du troc, comme les Indiens, mais pourquoi ? Quand le fils, à 13 ans, offre une casserole à une fille de son âge, c’est pour lui faire l’amour – mais son père, à Paris ? Il a de l’argent mais n’est finalement pas heureux. Sa « femelle » comme disent les Indiens, (Arielle Dombasle) est une illuminée dont les « chakras se referment » à la moindre contrariété et qui refuse de se marier l’année du porc. Rien de très naturel comme existence ! Lorsque le boursier se rend en Amazonie pour faire signer à sa femme l’acte de divorce afin de pouvoir se remarier, il découvre qu’il a un fils de 13 ans élevé en sauvage et appelé de façon cucul Mimi-Siku (nom qui signifie pisse de chat et que s’est choisi l’acteur infantile lui-même !).

L’adolescent, élevé à l’indienne au naturel, sait ce qu’est la vie : chasser, pêcher, allumer un feu, apprivoiser les animaux, connaître les dangers de la forêt et les beautés de l’affection comme de la nature. Dans la jungle de Guyane, son père se fait appeler Baboon (babouin) parce qu’il est différent des Indiens : il a du poil sur la poitrine. À Paris, lorsqu’il ramène son fils qui voulait voir la tour Eiffel, l’associé et le concierge traitent l’enfant de « singe » : il aime se balader en pagne et torse nu avec des peintures sur le nez. On est toujours le sauvage de quelqu’un. Mais que vaut-il mieux ? Savoir assurer sa survie dans la nature dans la lignée des primates, ou se créer des problèmes insolubles dans le stress social de la soi-disant civilisation ?

Le petit bonhomme de la jungle décille les yeux de son père lorsqu’il fait irruption brutalement dans l’existence artificielle de la ville. La Tour Eiffel « pique le cul du ciel » et le chat doit « manger bon » parce qu’après, « le chat sera bon à manger ». Le golden boy pendu au téléphone, qui se délasse avec une allumée, s’aperçoit que tout ce qu’il fait avec sérieux est vain – d’autant que son associé (Patrick Timsit) l’a embringué dans une sale affaire avec la mafia russe. Son fils, enfant sauvage mais considéré comme un homme par les Indiens après son initiation, apparaît plus adulte que lui – d’autant qu’il tombe en amour avec Sophie (Pauline Pinsolle) – dont le prénom signifie la sagesse – la fille de son âge qu’a cet associé colérique qui n’a jamais le temps de s’occuper de ses propres enfants. Baboon finit par choisir de se ressourcer en compagnie de son singe de fiston et d’abandonner le rôle artificiel inutile qu’il a tenu jusque-là dans la finance.

L’histoire est un peu naïve mais remplie de fraîcheur. Le film distille une tendresse pudique et montre bien quelle est la base des relations humaines véritables : elles sont moins sociales que personnelles. Il importe moins de jouer un rôle que d’être vrai.

Cette histoire de bon sauvage remplie de gags apparaît au milieu de la décennie 1990 comme un conte philosophique du temps. Depuis, évidemment, se balader torse nu sur les Champs-Elysées et baiser sa copine à 13 ans est devenu très mal vu de la société, retombée dans ses travers ; et les chakras redeviennent mode.

DVD Un Indien dans la ville, Hervé Palud, 1996, avec Thierry Lhermitte, Patrick Timsit, Ludwig Briand, Miou-Miou, Arielle Dombasle, Pauline Pinsolle, TF1 vidéo 2007, 1h37, €9.99

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Boule et Bill

boule_et_billJean Roba, dessinateur belge de Spirou et inventeur en 1959 de la série « Boule et Bill » est parti à 76 ans au paradis des dessinateurs. Enfant, il n’aimait pas l’école, était nul en maths, mais dessinait déjà des bateaux à l’envers quand il avait 3 ans. Il entre donc dans la pub dès 16 ans, puis gagne à 27 ans le journal catholique pour enfants Spirou.

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Durant mes jeunes années, je n’étais pas particulièrement un lecteur de Spirou ; je lui préférais Tintin et surtout Pilote dès l’âge de 12 ans. Il faut dire que c’était la grande époque, toutes les futures stars de la BD étaient réunies dans Pilote, toutes les histoires qui allaient devenir célèbres après 68 : Astérix, Lucky Luke, le Grand Duduche, Achille Talon, les Chevaliers du ciel… Mais j’ai lu Boule et Bill à l’adolescence avec mes frères puis mes cousines plus jeunes, puis avec les petits dont je me suis occupé.

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J’ai retrouvé le garçonnet à tignasse et bretelles flanqué du cocker aux longues oreilles et truffe cirée une fois adulte, lors d’un voyage en Irlande. Dans le groupe de randonnée qui arpentait les chemins creux et pataugeait dans la tourbe des prés, Bernadette, chirurgienne de Belgique, a réussi à me surprendre au détour d’une conversation.

Elle a été dans les années 1950 à l’école primaire avec Bill, le petit garçon de la BD de Roba. Ils étaient voisins, habitant des pavillons mitoyens dans la banlieue maraîchère de Bruxelles. Le père dessinait son petit garçon et son cocker, qu’il avait adopté en 1955. Les deux jeunes innocents ont inventé nombre des gags désormais publiés. Les autres sont issus de la pure imagination adulte, bien sûr.

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Le quotidien de Boule et de Bill consiste, dans les dessins comme dans la vie, à faire des bêtises dans le jardin, à jouer puis encore à s’amuser, à rentrer et à faire d’autres bêtises dans le salon. L’existence est familiale, tranquille, cantonnée à la maison et à ses alentours. Nul n’est jamais malade, ni ne meurt, la gentillesse règne malgré parfois les colères. L’école n’est évoquée qu’en négatif, aucun instituteur ni maîtresse ne sont jamais croqués…

C’est probablement cette bulle préservée qui fait le pétillant des bulles dessinées. Nous ne sommes pas dans la vraie vie ou, du moins pas dans toute la palette variée de la vraie vie. Il s’agit d’un rêve de parents pour leurs petits : une vie entourée, protégée, indulgente pour les essais et erreurs des gamins. Un compagnon fidèle, un terrain d’aventure autour du cocon familial, qu’y a-t-il de mieux pour un début d’existence ?

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La BD Boule et Bill rejoint les contes de fée : tout n’est pas au mieux dans le meilleur des mondes possible – mais tout s’arrange à la fin. Une vie rêvée pour petit garçon ; une vie de chien aussi.

Roba, Boule et Bill, 34 tomes, Dargaud, €10.07 l’album

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