Articles tagués : aviation

Michel Lhospice, Saint-Exupéry le paladin du ciel

Le 31 juillet 1944, disparaissait au large des côtes de Marseille, le commandant d’active de l’armée de l’Air Antoine, Jean-Baptiste, Marie, Roger, Pierre, comte de Saint-Exupéry, né le 29 juin 1900 à Lyon, Officier de la Légion d’honneur, Croix de guerre 1939-1945 avec palme de bronze, Prix Femina 1931, Grand prix du roman de l’Académie française 1939. Écrivain et aviateur, il avait 44 ans et pas d’enfant.

Fils gâté d’une grande famille de la noblesse, passant ses vacances dans les châteaux, élève des Jésuites au Mans, toujours indiscipliné et rêveur, il n’est bon qu’en rédaction. A 12 ans, il rêve d’avions, industrie en plein essor avant la guerre de 14, et connaît son premier baptême de l’air sur un Berthaud-Wroblewski W2-bis. Mais la mort guette cette fin de race. Déjà, le père est mort en 1904 à 41 ans d’une congestion cérébrale ; c’est ensuite le fils cadet François, chéri d’Antoine, qui meurt à 14 ans d’une péricardite ; Marie-Madeleine, sa sœur aînée, écrivain elle aussi, qui meurt à 29 ans en 1926 de la tuberculose. Tous ces fantômes inspireront, selon Michel Lhospice, le personnage imaginaire du Petit Prince, enfant jamais adulte, solitaire sur sa planète. Cela et un fantasme d’enfant de lui, engendré par une chanteuse de cabaret rencontrée à Perpignan, à Toulouse, à Buenos Aires, à Bastia : Yvette.

Une figure de roman, puisque cette biographie de Saint-Ex est romancée, l’auteur comblant les trous et les flous des faits. Passé le bac, Antoine échoue trois fois au concours de l’École navale, trop dilettante, trop distrait, peu motivé. Il flirte avec Louise de Vilmorin, aristo que sa mère qui verrait bien épouser ; mais la fille est « une grande sentimentale », comme on dit dans la haute, autrement dit une pute qui papillonne de mâle en mâle, tous de bonne fortune et de bon milieu. Le mariage ne se fera pas.

A 21 ans, le jeune Antoine effectue son service militaire de deux ans (après la guerre de 14-18) comme mécanicien au 2ème régiment d’aviation de Strasbourg ; il prend des cours de pilotage civil à ses frais (ou du moins à ceux de maman). Une fois pilote civil, il est affecté au 37ème régiment d’aviation à Casablanca, pour obtenir son brevet de pilote militaire en décembre 1921. Caporal, il passe le concours des Élèves officiers de réserve, vole à Villacoublay, est nommé sous-lieutenant puis breveté observateur d’aviation en décembre 1922. Affecté au 34ème régiment d’aviation au Bourget, en 1923, il connaît son premier accident d’avion à la suite d’une erreur d’évaluation, sur un appareil qu’il ne maîtrisait pas. La famille de sa fiancée Vilmorin exige qu’il ne vole plus, et il est employé d’usine ou représentant en camions. Mais tout cela l’ennuie.

Il rompt ses fiançailles et en revient aux avions, la seule façon qu’il connaisse de bien s’envoyer en l’air. Il fait alors la connaissance de l’Aéropostale en 1926, encore compagnie Latécoère. Il est engagé par Didier Daurat, le directeur, et part de l’aéroport de Toulouse-Montaudran pour transporter le courrier entre Toulouse et Dakar. Il y connaît Jean Mermoz et Henri Guillaumet. Il sera nommé en 1927 chef d’escale à Cap Juby, à l’extrême sud du Maroc (devenue Tarfaya). Il y fera la connaissance de la solitude du désert, de la soif et des Maures. Il en fait le récit dans Courrier sud, paru en 1929.

C’est l’année où il est nommé en Amérique du sud pour développer l’Aéropostale avec Guillaumet, jusqu’en Patagonie et d’Argentine au Chili. Ce sera le sujet de son second roman, Vol de nuit, paru en 1931. Il se marie la même année avec son « petit oiseau des îles », écrivaine salvadorienne déjà mariée deux fois, Consuelo Suncin Sandoval de Gómez. Elle est dépensière, fantasque, volage, mais il l’aime comme jamais. Elle lui survivra jusqu’en 1979, disputant âprement sa fortune et ses manuscrits à la famille de son mari décédé. Mais la politicaillerie française détruit tout ce que les industriels peuvent créer. Par ambition politique, il est décidé chez les fonctionnaires de créer une compagnie nationale, Air France, et l’Aéropostale lui fait de l’ombre. L’auteur n’a pas de mots assez durs pour les bureaucrates aux egos démesurés, qui massacrent une compagnie florissante et la livrent aux appétits étrangers pour satisfaire leur image – tout comme la Compagnie du canal de Panama jadis (et Alcatel ou Alstom ou Framatome sous les socialistes récemment).

Saint-Exupéry devient alors un temps pilote d’essai, pilote de raid en Afrique, journaliste, reporter durant la guerre d’Espagne, scénariste pour le cinéma. Il dépose une dizaine de brevets d’inventions techniques pour les avions. Lors d’un raid Paris-Saïgon à bord d’un Caudron-Renault Simoun acheté par l’écrivain pour battre le record d’André Japy qui les deux villes en 3 jours et 15 heures, le pilote se crashe dans le désert à 400 km du Caire, à cause d’une météo imprévue et d’un vent de face qui change les distances estimées. Pilote et mécanicien sont indemnes, mais vivent trois jours d’hallucinations, déshydratation, désespoir. Ils seront recueillis par des Bédouins qui leurs donnent de l’eau, histoire racontée dans Terre des hommes, publié en 1939 et Grand prix du roman de l’Académie française. En 1938, Antoine de Saint-Exupéry et son meccano André Prévot tentent le raid de New York à Punta Arenas en Argentine. Mais, au Guatemala, en raison d’une confusion entre les gallons US de 3,78 litres et britannique de 4,54 litres, ils surchargent leur nouveau Simoun F-ANXR et s’écrasent en bout de piste.

En 1939, bien que déjà d’un certain âge pour l’aviation, Saint-Ex sert comme capitaine dans le Groupe aérien de reconnaissance II/33 à Orconte, près de Saint-Dizier. Il s’agit de photographier le front et les lignes allemandes. Mais tout va très vite en 1940, les photos n’ont même pas le temps d’être développées qu’elles sont déjà obsolètes, et de toute façon personne ne les regarde. Impréparation politique, suffisance militaire, dispersion du matériel mal employé, c’est la Débâcle. En survolant Arras en flamme, cernée par une centaine de chars allemands, son avion moderne Bloch 174 de la Société des avions Marcel Bloch (qui a pris son nom de guerre, Marcel Dassault depuis) est criblé d’éclats de la Flak, mais Saint-Ex réussit à regagner sa base – et obtient la Croix de guerre avec palmes. Il en fera Pilote de guerre.

Démobilisé à Perpignan après l’armistice, son escadrille s’envole pour Alger le 20 juin 1940 alors qu’il va récupérer des pièces de rechange à Bordeaux dans un vieux Farman ; il charge accessoirement quelques passagers dont Suzanne Massu jusqu’à Oran. Il part à New York grâce à un passeport délivré par Vichy et un visa délivré par le consulat américain. Il n’est pas gaulliste, mais pas vraiment pétainiste, le vieux maréchal lui paraissant immobiliste. Son milieu l’ancre dans le conservatisme, le catholicisme, la terre, tandis que toute son éducation le tire vers les étoiles, l’industrie aéronautique, l’exploration. Comme il ne s’intéresse pas au petit cénacle renfermé des littéraires français autour de Saint-Germain-des-Prés, il est brocardé, accusé sans preuve, avec la même bêtise aveugle des egos sur les réseaux sociaux aujourd’hui. Il s’en moque, en aristocrate de l’âme. Il refuse aussi bien le ralliement « inconditionnel » au général de Gaulle que son enrôlement au Conseil national de Vichy (ou au Rassemblement pour la Révolution nationale), où il est nommé contre son gré et qu’il refuse par deux communiqués. Il veut faire entrer les États-Unis isolationnistes en guerre pour la civilisation et, dans son livre Pilote de guerre, il montre que les aviateurs français se sont bien battus et ne sont pas des chicken. On dit que ce livre, qui a du succès traduit en américain, a contribué à retourner l’opinion.

Par son traducteur, il rencontre la journaliste Silvia Hamilton, avec qui il a une liaison. Il écrit alors Le Petit Prince, qui paraît d’abord aux États-Unis en 1943 avant de paraître en France (dans les 150 millions d’exemplaires dans le monde à ce jour). Mais il se veut aviateur avant d’être écrivain. Seuls ceux qui participent peuvent témoigner, tels Malraux, Kessel, Monfreid. Saint-Ex veut alors rejoindre une escadrille de reconnaissance en Afrique du nord, mais il faut l’aval des Américains et ceux-ci disent No! À cause de leur bureaucratie rigide : pas plus de 30 ans, des capacités intactes, une formation au nouvel avion ultra-moderne Lightning P-38, réputé le plus rapide du monde (il sera dépassé en 1944 par les nouveaux Focke-Wulf Fw 190 « long nez »). A force de faire le siège des uns et des autres, il obtient par exception d’effectuer cinq missions comme pilote de Lightning. Une de trop : la dernière lui sera fatale ; il est descendu par un FW90 plus rapide. Elle l’a fait passer au-dessus de la vallée du Rhône pour une reconnaissance avant le débarquement de Provence et il est attaqué au retour, près de Marseille.

L’auteur, écrivant en 1994, ne connaissait pas les découvertes de 1998, 2000 et 2003, et signe plusieurs pages de conjectures aujourd’hui obsolètes. En septembre 1998, un patron pêcheur marseillais remonte au filet une gourmette en argent gravée du nom d’Antoine de Saint-Exupéry, du prénom de son épouse Consuelo et de l’adresse de sa maison d’édition à New York. En 2000, une jambe du train d’atterrissage gauche et des éléments de carlingue de son P-38 sont retrouvés par le plongeur professionnel marseillais Luc Vanrell près de l’île de Riou. En 2003, la Codex remonte les vestiges de l’avion, identifiés grâce à un numéro de série retrouvé sur le caisson du turbocompresseur gauche. En mars 2008, Horst Rippert, ancien pilote de la Luftwaffe et frère d’Ivan Rebroff (qui n’avait rien de russe), affirme avoir abattu un avion de type P-38 Lightning précisément le 31 juillet 1944, dans la zone où se trouvait Saint-Exupéry. Il en témoigne au journaliste Jacques Pradel et au plongeur Luc Vanrell qui en publient un livre, Saint-Exupéry, l’ultime secret.

Il confiera par testament ses écrits épars à « Lyne », son amie aristo qui a mis en forme les paperolles qui forment Citadelle, publication posthume.

L’auteur a été avocat et commissaire colonel de réserve dans l’Armée de l’Air, Officier de la Légion d’honneur. Il a été également directeur de la société des eaux minérales d’Évian, administrateur de la société Merial, membre du Conseil Économique et Social, attaché au cabinet du Président Giscard d’Estaing, conseiller technique au cabinet de Simone Veil, conseiller du commerce extérieur. Il a écrit plusieurs livres historiques et est décédé en 2022 à 91 ans. Sa biographie romancée de Saint-Exupéry se lit agréablement et sort du seul factuel pour s’efforcer d’entrer dans la psychologie du sujet.

Michel Lhospice, Saint-Exupéry le paladin du ciel, 1994, Éditions France-Empire, 401 pages, €11,08, e-book Kindle €9,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Voir aussi sur ce blog :

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Dans les archives inédites des services secrets

Amateurs de sensations fortes, ce livre n’est pas pour vous. Il ne s’agit pas de récits d’espionnage mais d’un livre d’historiens collés aux archives. Les documents déclassifiés sont cités, commentés, et ils illustrent souvent l’ouvrage. Cette histoire s’arrête il y a trente ans, délai incompressible pour protéger les sources.

Trois parties dans ce gros livre qui se lit bien : La Belle époque, de la défaite de 1870 à la fin de la guerre de 14 ; l’Age d’acier, de l’entre-deux guerres à la fin de la Seconde guerre mondiale ; et le Front invisible de la guerre froide jusqu’à l’an 1989 et l’affaire Farewell, taupe soviétique au service des Français sous Mitterrand.

La première époque est du renseignement humain, surtout des ragots et des rapports policiers, les « services » étant balbutiants, bien que devenus indispensables après l’humiliante défaite de Badinguet face aux Prussiens. La Païva, Alfred Nobel soupçonné en France d’espionnage économique sur une poudrière, l’affaire Dreyfus, le poste télégraphique de la tour Eiffel, les télégrammes chiffrés de 14, mais aussi les pigeons voyageurs très utiles, la propagande pour démoraliser l’ennemi, la propagande radio au front. Des découvertes, rien de bien croustillant ;

La seconde époque entre dans le sérieux grâce à la technologie et à la pression des régimes totalitaires soviétique, fasciste, nazi. Jacques Sadoul, capitaine français avec les Bolcheviks ne sait plus trop s’il reste patriote ou devient communiste, ses rapports s’en ressentent bien qu’il n’ait jamais semble-t-il vraiment « trahi ».

Un certain Adolf Hitler est sous-estimé ; fiché par les Français dès 1924, il est prénommé Adolphe, Jacob et serait un brin « juif » selon les rumeurs (infondées en réalité). « Ne serait que l’instrument de puissances supérieures : n’est pas un imbécile mais est un très adroit démagogue. (…) Organise des Sturmgruppen genre fasciste ». On voit que le style n’est pas celui de Normale Sup mais du niveau certificat d’études primaires. Les Archives en 1924 ne voient rien, ne détectent rien, ne cherchent rien. Staline et Trotski sont mieux servis, j’en ai parlé par ailleurs sur ce blog.

Dès avant la guerre, Fernand de Brinon, le collabo français fusillé en 1947, fait l’objet de rapports détaillés. Journaliste germanophile convaincu, il collabore dès qu’il peut et trahit sans vergogne. Dès 1932, il rencontre pourtant de vrais nazis, Ribbentrop, Himmler, Hitler, et constate de visu ce qu’ils font.

Le Japon fait l’objet d’attentions car c’est devenu « une nation atteinte de mégalomanie », la société militarisée, les nazis faisant des Japonais des « Aryens d’honneur ». Le rapport de l’État-major sur le Japon en 1936 est édifiant. Les procès staliniens de Moscou en 1936 montre la société de terreur à l’œuvre

Tandis qu’à Madrid, une note du lieutenant-colonel Morel au ministère de la Guerre de 1937 montre combien les expériences nazies et italiennes de combiner l’artillerie, l’aviation et l’infanterie peuvent donner des leçons pour la guerre future. Même chose en ce qui concerne le salon de l’Auto de Berlin en 39, qui montre la puissance mécanique de l’industrie allemand et sa production civile qui peut être employée sans grande transformation pour les armées. Tous renseignements vitaux dont les vieilles badernes françaises se foutent comme de leur premier slip, on le verra nettement en 40. Comme quoi il ne suffit pas du bon renseignement, encore faut-il qu’on le croie, qu’on en tire des leçons et qu’on les applique !

On assiste à la naissance des services secrets français gaullistes à Londres avec le BCRA qui deviendra le SDECE avant de changer à nouveau de nom sous Mitterrand pour devenir la DGSE. Formé par les Anglais, entraînés par les commandos, le 11e Choc deviendra le premier régiment parachutiste à fournir des hommes au service Action.

Quelques détails digne de romans : l’espionne nazie qui veut retourner au Portugal Mendès-France en fuite pour Londres alors qu’il est juif ; le rapport du gendarme Maurice Godignon, prisonnier de guerre français envoyé par erreur au camp de concentration de Mauthausen avant que la Gestapo ne reconnaisse son erreur et le relâche, qui témoigne dès 1941 des conditions du camp ; le pillage de la France vers l’Allemagne par la firme Otto ; Joséphine Baker contre les nazis ; Jeanne Bohec, la plastiqueuse à bicyclette pour le Débarquement.

La dernière époque est la nôtre. Est dévoilé un « dossier Mitterrand » qui montre combien l’ex-Cagoulard avant-guerre, faux prisonnier évadé, décoré par Pétain de la francisque mais déjà en pourparler avec des réseaux de résistance pour avoir deux fers au feu, est machiavélique et retors. Le certificat d’appartenance aux FFI est de complaisance, signé de façon politique en 1952 seulement. « Mitterrand a résisté, c’est certain, mais à sa manière, florentine et solitaire… » Documents à l’appui, déclassifiés seulement en 2010.

Les États-Unis et la CIA, durant la guerre d’Indochine, ont joué longtemps double jeu, livrant des armes aux maquis du nord-Vietnam avant de proposer l’aide de l’aviation à Dien Bien Phu (ce que les badernes ont refusé avant de se raviser, mais trop tard). L’Oncle Sam a toujours été tiraillé entre sa position traditionnelle anticoloniale, comme colonie émancipée de la couronne anglaise, et son anticommunisme, en raison de ses valeurs libertariennes de pionniers self-made man.

Est contée aussi la chasse aux navires de livraison d’armes au FLN en Méditerranée, l’attentat au bazooka contre le général Salan en Algérie en 1957 effectué par Kovacs au nom d’un groupe d’extrême-droite à propos duquel Valéry Giscard d’Estaing a été cité (sans preuve) ainsi que Michel Debré.

Mais toujours les Soviétiques : la banque soviétique pour l’Europe du Nord sous surveillance étroite, la taupe à l’Otan Georges Pâques, l’orgueilleux naïf qui a cru qu’ l’on pouvait s’entendre avec l’URSS sur la paix (la même naïveté que les partisans de Poutine aujourd’hui…), les gendarmes sur les traces de OVNI, les dessous de l’intervention sur Kolwezi, après 9 Européens tués et 7 disparus – et l’affaire Farewell.

Vladimir Vetrov est né en 1932 à Moscou et est en 1965 officier du KGB à Paris, où il cherche à acquérir de la technologie électronique pour l’URSS. Aigri d’avoir été rapatrié puis oublié, végétant au grade de lieutenant-colonel car fils de petit ouvrier n’appartenant pas à la Nomenklatura, il décide de trahir en grand. Il contacte la DST à Paris, qui lui fournit un Minox, appareil photo miniature avec lequel il passe des milliers de documents qui révèlent l’état d’arriération de l’URSS. Mitterrand en parle à Reagan qui décide de lancer la « guerre des étoiles », une course à l’armement que la Russie ne peut pas suivre, et qui aboutira à sa chute en 1991. Les expulsions massives de diplomates soviétiques en France et en Europe le font repérer et Vetrov est exécuté dans son pays en 1985.

Un bon tour d’horizon documenté du siècle précédent.

Bruno Fuligni dir., Dans les archives inédites des services secrets – Un siècle d’espionnage français (1870-1989), 2011, Folio 2014, 672 pages, €10,20 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean-François Kochanski, Vents contraires

C’est un récit de guerre et de bâtardise que nous livre l’auteur, ancien des salles de marché trésorerie de la BNP et vivant désormais au Japon. Comment Kurusu Ryo, appelé Norman, fils de diplomate japonais et d’une Américaine, a vécu sa japonité au Japon durant les années de nationalisme exacerbé de la Seconde guerre mondiale. Né en 1919, Ryo-Norman a eu 18 ans en 1937 mais n’a vécu au Japon qu’à l’âge de 8 ans. Son apparence gaijin, nettement occidentale, détonnait parmi ses pairs et, étant enfant, sa façon de parler aussi. Il a dû se battre pour s’imposer. Plus grand et plus costaud que ses camarades élevés au riz et aux légumes, il n’a pas tardé à se faire respecter, puis à s’intégrer dans le groupe.

Car l’auteur, qui reconstitue sa courte vie à partir d’archives privées de sa famille, de témoignages de guerre et de livres publiés, s’ingénie à faire comprendre le Japon, premier pays développé non-occidental, et sa mentalité îlienne de forteresse assiégée, très conservatrice et méfiante envers tout étranger (même Coréens). Norman, prénom américain, fut bientôt réservé à l’intimité familiale, délaissé socialement au profit du seul Ryo, prénom japonais. Le garçon devenu jeune homme se destine à l’ingénierie aéronautique, en plein essor au Japon industriel ; il deviendra en même temps qu’élève-ingénieur un élève-officier, tant le totalitarisme impérial nippon des années 1930 et 40 enrôlait toute la population dans un nationalisme fusionnel, à la manière nazie.

Être le seul officier métis de l’armée de l’air japonaise, et qui plus est d’apparence physique occidentale et parlant parfaitement anglais, est une performance. Que les Japonais l’aient accepté, avec plus ou moins de réticence ou de retard, est une gageure. Ryo a dû être meilleur en tout, aux études comme aux sports, et il n’a dû le respect du clan que parce qu’il savait battre ses plus acharnés détracteurs au kendo, l’art martial du sabre qui est l’essence du Japon.

Cette histoire vraie reconstituée, romancée seulement pour faire liaison ou s’imprégner de l’ambiance, serait plus lisible si elle avait été relue par un éditeur véritable. Les mots mal orthographiés ou mis pour un autre (haut-vent pour auvent, hôtel pour autel, tache pour tâche…), les fautes d’accord, les constructions de phrases bancales et les virgules placées au petit bonheur font se demander si l’écriture n’a pas été finalisée par une IA, genre traducteur automatique de l’anglais au japonais puis en français… Comment comprendre, par exemple, cette phrase : « Une certaine dissonance s’exposant à tous, troublait sans le vouloir l’unisson pouvant les lier » p.51 ? Il y en a beaucoup d’autres de ce type.

Outre un récit de guerre, une vue du Japon conduit malgré lui vers la défaite, l’auteur s’intéresse avec raison à l’écartèlement des « races » – on dirait aujourd’hui les « cultures » sans que cela change quoi que ce soit. Le physique et la mentalité américaine sont très différents du physique et de la mentalité japonaise : que fait-on lorsqu’on est mixte ? Le garçon choisit papa, parce qu’il est estimable et qu’il l’aime, mais ce n’était pas gagné. Le père, diplomate ancien ambassadeur à Berlin puis en Belgique, au Pérou, a tenté l’ultime négociation de la dernière chance entre États-Unis et Japon, d’ailleurs condamnée d’avance à l’échec puisque l’attaque de Pearl Harbor était déjà programmée. Il s’est infligé le déchirement de ne pas garder son fils avec lui durant ses années d’apprentissage, au contraire de ses filles. Il a voulu pour le garçon une éducation entièrement japonaise et non internationale selon ses postes diplomatiques. D’un corps occidental il a voulu faire un vrai japonais. Il y a réussi. « Sans une identité, un avenir ne peut être construit », dira-t-il à son fils jeune adulte, « mon fils, ton sang et ton cœur sont japonais » p.163.

Tragédie des métis, écartelés entre deux cultures. Il faut en choisir une tout en gardant la force de l’autre, mais le vent doit souffler dans une seule direction sous peine d’être déboussolé, voire psychiquement malade (comme trop de Maghrébins le montrent à l’occasion d’un fait divers). Le capitaine d’aviation Ryo Kurusu fut « tué au combat » sur un aérodrome militaire japonais par une hélice qui lui a arraché la tête dans les derniers mois du conflit, un accident malheureux. Il a vécu tourmenté mais courageux, il a servi avec honneur un régime pourtant fourvoyé. Mais il était japonais, vraiment japonais, même s’il a rêvé de devenir plus universel.

Jean-François Kochanski, Vents contraires, 2022, AZ éditions Content Publishing, 201 pages, €18,00 e-book Kindle €9,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Joseph Kessel, L’équipage

La guerre de 14 reste pour moi la plus con. La lecture des Croix de bois de Dorgelès m’a conforté, très jeune, dans l’absurdité de cette horreur. Elle m’a initié à l’industrie du massacre, au non-sens absolu de se battre pour quelques arpents, bien loin des Trois mousquetaires ou de l’héroïsme de Roland à Roncevaux. Joseph Kessel a réhabilité pour moi la bataille en la portant dans les airs. Il y a un siècle, l’aviation était encore adolescente et attirait les très jeunes hommes. Ils se croyaient des anges sur leurs drôles de machines, vaniteux comme Icare de monter jusqu’au ciel ou orgueilleux tel Phaéton de conduire le char du soleil. J’avais 14 ans et j’ai lu L’équipage avec passion.

Le relisant aujourd’hui, j’y vois ce qui m’avait séduit : l’aventure, la fraternité des hommes, la morale des affiliations de combat. Je vois aussi ce que j’avais omis : la désorganisation sociale de la guerre, la défragmentation des valeurs qui se recomposent dans les groupes nouveaux induits par l’organisation armée, la frénésie névrotique des femmes à « garder » leurs mâles, fils, maris, pères. La guerre totale, sur le territoire même, efface les repères au profit du brut, de la bestialité combattante et du désir sexuel exacerbé. Pour les combattants, l’essentiel n’est pas la bravoure mais le confort hors du combat (p.69). Confusion, incertitude, soumission à la fatalité :  la période de guerre aliène et fabrique des esclaves.

Jean d’Herbillon, jeune parisien de 20 ans, s’engage dans l’aviation, tout comme Joseph Kessel lui-même à 19 ans et demi. Il rêve d’aventure et de chevalerie. Il découvre le prosaïsme du cantonnement, les pilotes à terre en vareuse et sabots au lieu du bel uniforme, les chambres spartiates sans eau chaude. Seul le mess est le lieu de rencontre et de fraternité autour de l’alcool et du jeu. Lorsqu’il vole comme observateur, il ne sent pas « la guerre », les obus qui visent l’avion ne sont pour lui que des bouquets de fumée, le combat aérien une suite de mouvements désordonnés de l’avion agrémenté du bruit des mitrailleuses qui tirent sans guère viser. Il reçoit une croix et ne comprend pas pourquoi : il n’a fait que son travail.

Après trois mois, il part en permission et y retrouve sa maîtresse Denise, femme mariée. Il la baise sans remords, « l’aimant » pour le sexe autant que pour son admiration pour la jeunesse héroïque qu’il incarne. Son pilote Maury lui a confié une lettre pour sa femme, qu’il aime d’un amour platonique plus que sensuel. Le dernier jour, il va la porter et découvre qu’Hélène, l’épouse de Maury… n’est autre que Denise, sa maitresse ! Il est dès lors déstabilisé. La honte de trahir son compagnon de combat, l’amitié fusionnelle de son aîné pilote qui fait figure de père, le déchirement à succomber aux sens alors que la morale est en jeu – tout cela pousse Herbillon au désespoir. Plus rien n’a de sens, il ne s’en remettra pas.

Pour Kessel, l’héroïsme est une résistance spirituelle incarnée par le capitaine Thélis, très croyant, et par l’aspirant Herbillon, bouillonnant de jeunesse. Chacun son support psychologique pour l’engagement moral et affectif. Thélis se bat contre la barbarie et pour les valeurs chrétiennes, Herbillon fait sacrifice de sa vie à la figure paternelle et à la fraternité fusionnelle. L’amour d’Herbillon pour Maury, reproduit celui de Joseph pour Lazare, son frère cadet de seize mois. Les deux se méfient de la femme, avide de sexe au prétexte « d’Hâmour » et trublion dans la relation gémellaire des frères d’armes.

Il y a un côté scout dans l’escadrille, l’amour physique est distinct de l’amour moral. Les femmes sont évacuées au loin, sur l’arrière lors des permissions, tandis que les cadets font l’objet d’attentions des plus âgés et de gestes de tendresse. Le capitaine de 24 ans caresse une fois les cheveux de l’aspirant de 20 ans ou pétrit les épaules d’un autre qui vient d’arriver ; le pilote grisonnant éprouve une affection filiale pour son observateur pas encore majeur (à l’époque 21 ans). L’épouse, au contraire, trompe son mari qu’elle n’aime que comme protecteur, se livrant au sexe avec la jeunesse lorsqu’il n’est plus là. Il y a du Radiguet en Kessel ; du même âge, il l’a d’ailleurs connu. Et il pose le dilemme : lequel des deux amours est le plus beau des deux ?

Le tragique est là, dans cet écartèlement des personnages : Maury compense son avidité d’amour sexuel par un détachement moral forcé car il l’avoue, il ne sait pas y faire avec les femmes ; Herbillon est un aventurier de belle prestance physique avec la gent féminine mais reste encore moralement enfant et d’un caractère presque veule ; quant à Hélène/Denise, elle dissimule une goule aveuglée par sa vulve et possédée par son désir du mâle, une « Vénus tout entière à sa proie attachée » lorsqu’elle agrippe le cou du jeune homme pour le baiser et l’empêcher de retourner au combat.

Maury le devine et bientôt le sait ; Herbillon élude et bientôt consent. Rien n’est dit, tout est gestes. Les deux dans le même avion ne font qu’un, lors de l’ultime combat. Le capitaine est déjà mort, rien ne les retient à l’escadrille, elle consomme vite les effectifs. Le jeune homme joint les mains, il accepte la mort qui vient par les balles ennemies, résolvant d’un coup tous ses dilemmes.

Ecrit avec sobriété, dans le style direct des journalistes, la psychologie est loin de se faire oublier. Plus qu’un récit de guerre, L’équipage est un récit sur la guerre et ses conséquences sur les hommes et les femmes, dans une époque qui n’est plus la nôtre. La mixité des escadrilles évite désormais une trop grande coupure entre les sexes, l’éclatement de l’amour entre les frères à l’avant et les femmes à l’arrière, le platonique et le sensuel, les valeurs enfiévrées de l’honneur et de la fidélité. Reste un beau roman pour adolescents qui garde pour moi son charme de première lecture.

Joseph Kessel, L’équipage, 1923, Flammarion 2018, 288 pages, €4.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

Catégories : Joseph Kessel, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Il y a un siècle, 1913

Il y a un siècle… Mes grand-pères avaient 19 et 16 ans. L’année est surtout connue pour précéder 1914, début de la Grande guerre. Mais elle était déjà grosse de ce qui allait venir. Leçon pour le futur ? Impossible de dire quel possible devient réalité, et pourtant…

Alors que Freud publie en juin Totem et Tabou, l’Allemagne prépare la guerre et les socialistes sont très contents d’eux. La loi de juillet 1913 renforce l’armée d’active de 621 000 à 820 000 hommes. Au congrès du parti social-démocrate allemand à Iéna en septembre, la grève générale en cas de guerre est condamnée et les députés socialistes sont approuvés pour avoir votés les crédits militaires. L’empereur Guillaume II annonce en octobre au roi Albert 1er de Belgique que la guerre contre la France est inévitable. Le 25 octobre, signe du temps, naît Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon pendant la Seconde Guerre mondiale. Pendant ce temps, Niels Bohr présente la mécanique quantique où les électrons ne peuvent se trouver que sur certaines orbitales définies – et Hans Geiger crée le compteur de radioactivité devenu célèbre. L’hiver 1913, la crise économique en Allemagne est due à l’argent cher (ce que nous venons d’éviter en 2010-2011) ; elle va précipiter la guerre.

ado allongeLa France n’est pas en reste, qui prépare la revanche. Elle vote le 19 juillet la loi des trois ans sur le service militaire (comme le feront les socialistes durant la guerre d’Algérie). Le 17 janvier, Raymond Poincaré est élu président de la République et remplace Armand Fallières. La gloire de la France, qu’elle ne développera longtemps que pour la beauté du geste, est l’aviation. Le 11 mars, Perreyon bat le record d’altitude en avion, 5 880 mètres sur un Blériot, le 9 septembre, Maurice Prévost porte le record du monde de vitesse en aéroplane à 204 km/h et le 23 septembre Roland Garros effectue la première traversée de la Méditerranée en avion. Côté industrie, Peugeot lance au 1er juillet la Bébé, voiturette dessinée par Ettore Bugatti ; 45 000 voitures seront produites en France en 1913. Maurice de Broglie détermine le spectre des rayons X.

Paraissent en littérature L’Argent de Charles Péguy (hostile au bénéfice), Alcools de Guillaume Apollinaire (qui mourra à la guerre), Jean Barois de Roger Martin du Gard (fresque humaniste qui sera ringardisée par la boucherie), La Colline inspirée de Maurice Barrès (nationalisme qui connaîtra un destin), Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier (qui deviendra le symbole pacifique du monde d’avant), La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars (qui poursuivra le surréalisme des voyages), et enfin Du côté de chez Swann de Marcel Proust (qui ne sera reconnu qu’après 14-18)… Lorsque l’on se remémore les prix de l’année 1913, on ne peut qu’être effaré de leur inanité : prix Goncourt Le Peuple de la mer de Marc Elder, prix Femina La Statue voilée de Camille Marbo. Qui diable s’en souvient encore ? La mode et le politiquement correct d’époque passe aussi vite que les rassis installés qui les délivrent. Pour préparer le siècle, naissent Albert Camus et Claude Simon, tous deux futurs prix Nobel de littérature, Paul Ricœur, philosophe, Jacqueline de Romilly, académicienne et helléniste, Mouloud Feraoun, écrivain algérien, Charles Trenet, chanteur et Jean Marais, acteur.

Les États-Unis ne sont pas encore la première puissance de la planète, rôle qu’ils n’acquerront qu’après la chute de la livre sterling dans les années 30 et surtout durant la Seconde guerre mondiale. Mais le 3 février, le XVIème amendement de la Constitution américaine crée l’impôt fédéral sur le revenu et le 23 décembre, le Federal Reserve Act instaure la Fed, banque centrale, chargée de contrôler le système bancaire et d’émettre la bonne quantité de monnaie. C’est aussi en 1913 qu’Henry Ford crée le 10 août la première chaîne de montage dans ses usines automobile. La productivité augmente de 400 % et Ford Motor Company vend 178 000 automobiles en 1913 avant 248 000 en 1914 (45 % de la production nationale). Le pays attire parce qu’il est pragmatique. Le psychologue américain John Broadus Watson développe sa théorie du behaviorisme et 376 776 Italiens débarquent aux États-Unis. C’est l’année où naissent Richard Nixon, futur président, et Robert Capa, photographe américain d’origine hongroise.

A son sud, si le canal de Panama était fini de percer le 10 octobre, le général Victoriano Huerta, chef de l’armée mexicaine fait assassiner le président Madero et prend le pouvoir. Pancho Villa, Álvaro Obregón, et Emiliano Zapata attirent les paysans désireux de récupérer leurs terres dans une révolte qui sera matée dans le sang.

La Russie était déjà ce pays gros de promesses et destiné à le rester. Le 13 mai a lieu le premier vol d’un quadrimoteur géant construit par le russe Igor Sikorsky, mais Joseph Staline est arrêté pour banditisme révolutionnaire et exilé en Sibérie. La Russie célèbre le tricentenaire de la maison Romanov sur le trône impérial ; le tsar Nicolas II se croit populaire comme Poutine. Maxime Gorki publie L’Enfance, misérabilisme sympathique mais qui empêche d’avancer.

Au Moyen-Orient, la Turquie décline, ce qui incite le 23 janvier les Jeunes-Turcs au coup d’État. Le traité de Londres du 30 mai qui met fin à la première guerre balkanique fait perdre à la Turquie, vaincue, la plus grande partie de ses territoires européens. Grecs, Bulgares et Serbes doivent se partager la Macédoine, d’où aussitôt ces querelles de chiffonniers qui engendrent la seconde guerre balkanique dès juillet. Le siècle n’a pas fini ces querelles de bac à sable, et l’arriération due au joug ottoman durant des siècles perdure toujours en Grèce. Mais le retrait turc permet à certains membres du Parti de la décentralisation administrative ottomane du Caire des contacts avec l’Organisation sioniste qui auraient pu aboutir avec le temps, si la Seconde guerre mondiale et l’horreur des camps d’extermination n’avaient conduits à imposer l’État d’Israël. En 1913, une immigration juive en Palestine était admise sous condition d’égalité de droits entre Arabes et Sionistes.

L’Asie était loin mais présente. En mars 1913, la Chine se dote d’une armée de l’air et passe commande de 12 appareils à la France. Les 8 janvier, le 13ème Dalaï-lama déclare publiquement l’indépendance du Tibet, déjà formulée en 1912 dans une lettre au Chinois Yuan Shikai. Le 6 octobre, une conférence réunit à Simla des représentants des autorités britanniques, chinoises et tibétaines qui aboutit à une convention provisoire harmonisant les relations mutuelles et les frontières (ligne Mac-Mahon). La convention prévoit l’autonomie du Tibet et la souveraineté chinoise sur le Tibet intérieur mais l’accord, signé en avril 1914, n’est jamais ratifié par la Chine. Et aujourd’hui le problème demeure…

C’est en Inde que le poète philosophe Rabindranath Tagore reçoit le prix Nobel de littérature.

Reste l’Afrique où le docteur Albert Schweitzer arrive à Lambaréné au Gabon pour installer un hôpital tandis que sont promulguées le 19 juin en Afrique du Sud les premières lois d’apartheid. Deux approches occidentales vis-à-vis des Noirs qui ne seront levées qu’à la toute fin du siècle. Un soulèvements antiportugais a lieu en Angola tandis qu’au Kenya naît le culte mumbo. Un grand serpent sorti du lac Victoria aurait adressé un message à un homme, lui enjoignant de prêcher contre le christianisme et les Européens, prédisant la fin prochaine de la domination des Blancs. Aujourd’hui, l’islam intégriste a pris la place mais le continent reste dans l’anarchie militaire, la corruption des pouvoirs et la croyance.

Freud profilLes équilibres d’alors sont-ils changés un siècle plus tard ? Pas vraiment… L’Allemagne domine toujours l’Europe, les États-Unis restent gérés par la monnaie, la Chine assoit sa puissance mondiale, l’Inde demeure discrètement un continent de longue culture, la Russie est toujours velléitaire et le reste du monde ballote entre coups d’État, prises de pouvoir populaire et tentatives d’essor économique. Hors l’informatique et les fusées, nous n’avons rien créé de vraiment neuf depuis l’automobile et les avions. Le Net lui-même n’est pour l’instant qu’une radio amplifiée, pas une révolution. Va-t-il le devenir ? Les tenant des cycles Kondratiev par grappes d’innovations le croient : c’est possible mais cela va-t-il devenir réel ?

Car l’humanité reste entre totem et tabou. Dans de nombreuses sociétés la figure du Père tout-puissant limite de plus en plus « l’accès aux femmes » (à la morale ou aux biens de consommation) : le Parti en Chine, Poutine en Russie, les ligues de vertu et les Big Brothers du net aux États-Unis, le Président et la coterie Saint-Germain des Prés en France, Kim en Corée, Chavez au Venezuela ou Castro à Cuba, les islamistes un peu partout… La horde primitive se contente de brailler, s’épuisant en rites obsessionnels destinés à écarter l’angoisse. Ces primitifs croient encore en la toute-puissance de leur pensée, la pensée magique : un Autre monde est possible, demain on rase gratis, il suffirait de remplacer Sarkozy ou Bush ou Moubarak. Il n’y a pas d’âge adulte culturel, seulement de la jouissance chez nos bobos intellos. Faudrait-il pour comprendre 2013 relire le Freud 1913 ? Trois générations seulement ont passé.

Merci à Wikipedia pour sa recension de l’année 1913.

Catégories : Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ziad Takieddine, L’ami encombrant

« Rétrocommissions » : tout le monde en a entendu parler avec les affaires Karachi sur la vente de sous-marins au Pakistan et l’affaire des frégates à l’Arabie Saoudite. Mais sans savoir ce que c’est ni si c’est bien légal. Eh bien non ! C’est complètement illégal, seules sont autorisées les FCE, les « frais commerciaux extérieurs ». Ils sont dans les contrats et, même confidentiels, les signatures engagent les deux parties en toute transparence. Mais Chirac et le clan Chirac, la légalité, ils s’assoient dessus. Souvenez-vous de l’aveu à propos du CPE, à la télévision, devant des millions de citoyens stupéfaits : « je promulgue la loi mais je demande qu’elle ne soit pas appliquée ». Le pire président de la Vème République révélait au grand jour sa conception de la loi. C’est tout simple : l’État c’est moi et les règles sont pour les autres…

Oh, certes, Takieddine règle ses comptes avec les petits marquis de la haute fonction d’État, cette noblesse de robe qui se croit sortie de la cuisse de Jupiter parce qu’elle a été admise sur cooptation à l’ENA. Mais le système incestueux de la mafia d’État a déjà été décrit par le Naïf sans aucun sens politique jeté en diable dans le bénitier Clearstream : Dominique de Villepin. Je l’ai déjà évoqué et Ziad Takieddine ne fait que confirmer ce que tout investigateur peut découvrir sans peine. Sauf que « les médias » sont plus préoccupés de se placer « à gauche » dans la concurrence féroce qui règne entre journalistes pour avoir l’oreille des nouveaux hommes de pouvoir. Le professionnalisme laisse la place à la bêtise de meute : hurler avec les loups pour faire tomber la droite, et peu importe que les allégations soient vraies ou pas, vérifiées ou pas. Peu importe surtout que le système de corruption politique entre industrie et énarques perdure ! Les Français ont la presse minable qu’ils méritent et les politiciens affairistes qu’ils ont trop longtemps élus.

Mais laissons la parole à Ziad Takieddine dans ses meilleures pages.

« L’un des maux qui ronge la République française, à savoir un système de corruption étendu, tissé à la fois dans la complaisance des copains et des coquins, sous la responsabilité des protagonistes qui s’abritent derrière le politique et l’État, manifestant une condescendance mâtinée de mépris envers les clients potentiels, mais aussi une avidité de plus en plus gargantuesque, de sorte qu’acheter français devient de plus en plus hors de prix » p.80. Compétitivité ? Encouragement à l’exportation ? Sauvegarde de l’emploi ? Tous ces politiciens s’en foutent, Chirac le premier, fonctionnaire à vie nanti de cinq retraites (au moins), énarque en chef cupide des pots de vin exigés à la pelle pour financer ses campagnes. La guerre Balladur-Chirac a fait des morts, la guerre Chirac-Sarkozy a laissé des plaies. Sarkozy, non énarque, avait au moins le respect de la parole donnée. Mais « depuis 1995, la France n’a pratiquement rien vendu aux pays arabes (…). Ni dans l’aviation, ni dans les transports, ni dans les centrales nucléaires, ni dans l’armement, ni dans les hélicoptères, ni dans la désalinisation de l’eau de mer. Rien » p.82.

« Au niveau des grands contrats, qu’ils soient d’État à État ou de grandes sociétés à conglomérats, il importe d’être constant. Quand vous allez voir un client potentiel, non seulement il faut prendre le temps de le connaître, d’examiner ses ressorts psychologiques, mentaux, ses références culturelles, son échelle de valeurs et sa hiérarchie des priorités, mais aussi de lui expliquer comment vous fonctionnez. (…) N’oublions jamais que votre acheteur potentiel a d’abord besoin d’être rassuré et qu’il ne doit pas être mis en situation de découvrir, en cours de tractations, une faille qui n’était pas prévue dans les pourparlers ni dans le contrat. Sinon s’effondre le plier le plus important de la relation vendeur-acheteur : la confiance » p.88. Nombreux exemples sont donnés au fil du livre… Mais que connaissent les énarques, jamais sortis du fonctionnariat, aux relations humaines ? Que savent-ils de la production et de la vente, eux qui ne produisent que de l’organisation hiérarchique ? Les serviteurs administratifs les plus zélés et les plus bénis oui-oui politiques sont-ils aptes à prendre des risques d’entreprise ? « J’ai vu trop souvent le cas de grands patrons [énarques, NDLR] qui allaient se plaindre dans les ministères, à Matignon, voire à l’Élysée, de n’avoir pas été bien reçus et encore moins compris par les nouveaux riches de ces foutus pays émergents » p.89.

Ce qu’il faut à la France, c’est une cure de MOINS d’ETAT. Moins de fonctionnaires imbus d’eux-mêmes et incompétents en industrie, services et relations humaines. Moins de pantouflage incestueux dans les sinécures des grandes sociétés. Moins de financements politiques au détriment des exportations et de l’emploi.

Pour cela, peut-être faut-il plus de déontologie et de « cahier des charges », comme le normal-socialisme le met en place. Mais il faut surtout plus de CONTREPOUVOIRS : des juges indépendants y compris de leur idéologie « de gauche » bien-pensante pour aller aux faits et pas aux préjugés (l’annexe 1 du livre est éclairante à cet égard !) ; une presse d’investigation – et pas d’opinion – qui ne se contente pas de délivrer ses leçons de morale assise le cul sur son fauteuil, mais qui se bouge pour aller enquêter sur le terrain. « De ce point de vue, il y aurait une enquête passionnante à effectuer (…) : examiner tous les contrats d’exportation des industries du CAC 40 qui n’ont pas abouti, et les raisons de leur échec » p.83.

Mais, comme disent justement les médias : « faut pas rêver », hein !

Ziad Takieddine, L’ami encombrant, mars 2012, éditions du Moment, 195 pages, €13.77 

Catégories : Economie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,