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Au service secret de Sa Majesté de Peter Hunt

Bond à part, c’est le seul film où James, le héros zéro (07), est incarné par un Australien de 29 ans inculte, mais musclé taille mannequin (George Lazenby). Le plus jeune des Bond, mais pas le meilleur, bien que le film soit bon. Il s’agit en effet, pour cette réalisation qui reprend le onzième roman de Ian Fleming, de sauver une fois encore le monde du SPECTRE, en la personne d’un immonde Blofeld qui le menace d’une guerre biologique. Son « virus Omega » stériliserait les plantes et les animaux, peut-être plus tard les humains si « l’ONU » (c’était encore la mode du « Machin ») ne cédait pas.

Ernst Stavro Blofeld (Telly Savalas), au nom levantin et au faciès louche, se veut « comte » de Bleuchamp, ce qui fait mieux en société que celui que la naissance lui a donné. Il sollicite pour cela le Centre héraldique de Londres, qu’il soudoie largement, afin de se faire confirmer son titre, (faux) documents à l’appui. Le MI6 traque le SPECTRE depuis plusieurs films, et Bond a été chargé de le retrouver mais il n’y arrive pas au bout de deux ans. Il faut dire qu’il a la belle vie, suites de luxe, champagne millésimé Krug 1957, Aston Martin DBS et jeu au casino.

Sur une route au sud du Portugal, il est doublé par une Mercury Cougar XR-7, péniche américaine sport conduite par une jeune et belle fille nommée Tracy (Diana Rigg). Elle fonce jusqu’au bord de la mer et s’élance toute habillée dans les vagues en vue clairement de mourir. Bond, qui aime les belles et jeunes filles, la sauve de la noyade. Il est vite entrepris par deux sbires obtus, dont un gros Noir qui cogne fort, et fait de son mieux pour s’en sortir. La belle reprends ses esprits et fuit dans son auto. Le soir, au casino du grand hôtel, Bond la rencontre au casino, où elle joue seins au balcon sans avoir les moyens de payer sa perte, et lui sauve une nouvelle fois la mise. Il apprend qu’elle est en fait comtesse Di Vicenzo et fille unique du parrain corse, alors la plus grosse mafia du continent. Les sbires de l’après-midi l’attendent dans sa chambre, mais Bond s’en débarrasse. Il va ensuite dans celle de la fille, qui lui a donné rendez-vous, et ils font l’amour. Au matin, elle n’est plus dans le lit.

En quittant l’hôtel après avoir réglé sa note, James Bond est menacé d’un pistolet pour suivre les sbires, qui ne le lâchent pas. Ils l’emmènent au père, Marc-Ange Draco (Gabriele Ferzetti), qui lui propose d’épouser sa fille, dépressive et indomptable. « Il lui faut un mâle », dit-il avec un superbe machisme d’époque. En ado rebelle, Tracy refuse le cadeau de son père ; quant à Bond, malgré le chèque promis de 1 million de £, il préfère sa « liberté » d’homme d’action, avec à nouveau un superbe machisme d’époque. Le plus drôle est qu’ils vont se marier à la fin, se promettre de faire ensemble « trois garçons et trois filles », avant que le drame inévitable (pour la suite des romans comme des films) ne se produise.

Bond propose plutôt à Draco de lui fournir des renseignements sur l’endroit où se terre Blofeld, et le mafieux accepte ; Tracy se fera à Bond, elle est déjà attirée par son côté plus fonceur qu’intello. Lors de son anniversaire – 50 ans – organisé lors d’une fête des taureaux au Portugal, où les jeunes lestes défient les taurillons dans une arène, Draco est sommé par Tracy de donner les renseignements sans aucune condition de mariage. Draco livre alors à Bond le nom d’un avocat de Berne, avec qui Blofeld a eu des relations. James Bond, avec l’aide de l’agent Campbell (Bernard Horsfall), va cambrioler en pleine journée le coffre de l’avocat et photocopie les documents concernant Blofeld. Dont une lettre sollicitant le Centre héraldique.

M du MI6 (Bernard Lee) s’entend avec sir Hilary Bray (George Baker), auquel le Bond du film ressemble un peu, en moins sportif. C’est auprès de lui que James Bond apprend la devise de sa famille comtale : « le monde ne suffit pas ». Il prend le rôle de sir Hilary pour aller rencontrer Blofeld et examiner les documents à l’appui de sa demande. Il est conduit à plus de 2900 m d’altitude au Piz Gloria, piton perché privatisé et gardé par une milice armée, dès sa descente du train de Berne. C’est Irma Bunt (Ilse Steppat), une Suissesse allemande à l’accent à couper au couteau, qui commande l’opération, en Mercedes noire comme les nazis. Blofeld est un « scientifique » censé mettre au point un traitement des allergies par hypnose. Il en profite pour concocter ses virus dangereux, tout comme aujourd’hui un vulgaire labo chinois.

Bond/Hilary est bien accueilli et logé dans une suite où il doit appuyer sur un bouton pour faire ouvrir la porte ; il n’a aucune liberté d’aller et venir. Il est convié à l’apéritif dans une volière de jeunes filles de toutes nationalités, douze comme les apôtres, chargées de porter la Bonne parole à travers le monde, venues là pour se désensibiliser de leurs allergies. L’Anglaise Ruby (Angela Scoular) en a une contre les poulets, ses parents possédant un élevage qui, depuis l’enfance, lui sort par les yeux. Grâce à la suggestion hypnotique, et quelques médicaments, le professeur Blofeld réussit à lui faire remanger du poulet, aimer l’odeur des poulets, désirer caresser les poulets… En attendant, elle entreprend Bond, déguisé en Écossais avec kilt, en lui écrivant au bâton de rouge à lèvres son numéro de chambre sur la cuisse nue. Ce qui lui « donne des raideurs », comme il l’avoue à la kapo Bunt. Plus tard, dans la chambre de la fille qui l’a invité à la baiser, on découvre, alors qu’il l’enlève, que « c’est vrai ce qu’on dit sur les kilts ». Bond a trouvé comment court-circuiter le mécanisme électrique de la porte avec un coupe-papier, et peut entrer et sortir à son gré. Il se fera une seconde jeune fille très demandeuse, mais trouvera Bunt à la place.

Blofeld, alias Balthazar Comte de Bleuchamp, a découvert que le faux Hilary n’était pas insensible aux jeunes filles, comme tout Anglais bien né devrait l’être – dont le vrai Hilary – et qu’il a mal situé les pierres tombales des Bleuchamp en Suisse. Enquête faite, favorisée par la capture et la torture de l’agent du MI6 qui a escaladé la paroi pour prendre contact avec Bond, le faux sir H est maîtrisé et emprisonné dans le local technique du téléphérique. Blofeld lui a révélé ses plans, menacer le monde d’une vaste épidémie, dont les donzelles seront en toute innocence, les vecteurs grâce à un spray cosmétique, contenu dans leur « cadeau » de Noël avant de les relâcher dans la nature. Un message transmis par radio leur intimera l’ordre de le diffuser, après leur conditionnement hypnotique.

Bond utilise les câbles du téléphérique pour sortir de son local, puis emprunte des skis et une tenue pour descendre tout schuss vers le bas. Hélas, il a été vu par les gardes et est poursuivi par une horde armée. Il en élimine quelques-uns dans les arbres, puis dans le précipice, avant de rejoindre le village où une fête de Noël rassemble une foule joyeuse et avinée. Il est poursuivi par la Bunt et ses sbires en vestes orange, mais rencontre Tracy, venue se griser en Mercury. Elle l’emmène dans une folle course pour échapper à la Mercedes noire bourrée de méchants, et s’immisce sur une piste de stock-cars sur glace, qu’elle perturbe suffisamment pour pouvoir s’échapper. Tout se termine à la nuit dans une grange, sous une tempête de neige. La comtesse accepte d’épouser Bond. Au matin, tout recommence, descente à ski des sbires, menés cette fois par Blofeld. Il déclenche par un tir de fusée une avalanche qui ensevelit une bonne part de ses hommes, mais aussi Bond et la fille. Celle-ci est récupérée inconsciente tandis que Bond est réputé mort.

Fausse joie, Bond est vivant, et décidé à reprendre Tracy. Le MI6 « a des ordres », il ne fera rien. Bond décide alors de privatiser sa croisade. A l’aide de Draco, qui veut récupérer sa fille unique, il affrète trois hélicoptères bourrés d’hommes armés pour prendre d’assaut la base d’altitude de Blofeld et la faire sauter. Tracy a été reprise saine et sauve par son père en hélico. Le chef s’enfuit en bobsleigh et Bond le suit, tandis que le Piz explose. Blofeld est arrêté net par une branche d’arbre en pleine gorge, et laissé pour mort.

Fausse joie, on le voit à la fin au Portugal conduire une grosse Mercedes 600 à moteur V8 qui dépasse l’Aston Martin de Bond, après son mariage avec Tracy. La Bunt tire. Ugly end. Une tension efficace de fin, comme tout le long du film, qui préfère cette fois l’action aux gadgets.

DVD Au service secret de Sa Majesté (On Her Majesty’s Secret Service), Peter Hunt, 1969, avec George Lazenby, Diana Rigg, Geoffrey Cheshire, Virginia North, Yuri Borienko, MGM Ultimate édition 2008 avec DVD de bonus, doublé anglais, français, 2h16, €10,15, Blu-ray €16,96

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Comte Ivan Matzneff, Un voyage dans les airs de Paris à Spa

En 1851, un aristocrate russe en France qui a combattu avec le futur tsar Alexandre II dans le Caucase, s’aventure en ballon avec quelques amis, Madame la comtesse de Solms (née Marie Laeticia Bonaparte) et le comte Alexis de Pomereu. Le ballon du nom de L’Aigle s’est élevé de Paris le 5 juin 1851 à 5h17 de l’après-midi. « Nous étions d’une gaieté radieuse en quittant la terre » p.29.

L’avion n’existait pas et la terre vue du ciel était un plaisir rare. Non sans une sensation quasi sexuelle, tout comme les balançoires le font aux petites filles. Car Monsieur le comte aime « les actrices » de Paris et est vu souvent en galante compagnie. L’époque savait vivre et donner du plaisir sans la froide exploitation comptable du bourgeois calculateur. La comtesse née Bonaparte fait bien quelques fantaisies pour balancer la nacelle et se pencher au-dessus du vide, par exubérance irrationnelle comme on le dit des ados en état d’ébriété hormonale et comme le dira un banquier central célèbre de l’autre côté de l’Atlantique pour qualifier le marché boursier de son époque. Mais elle quitte le ballon à la fin de la première étape.

En effet, la technique n’est pas au point et les coutures de toile de l’enveloppe se distendent et laissent fuser du gaz. La portance est moindre et le poids doit être allégé pour repartir. Ivan Matzneff reste donc seul avec les deux frères aérostiers Godard.

Ce qui est drôle est que, lors des atterrissages, les paysans accourent et admirent – tout au contraire des moujiks russes filmés par Tarkovski dans Andrei Roublev : eux savent lire, ils ont lâché la superstition pour la science, ils rêvent de bâtir la modernité. Cette époque optimiste du XIXe siècle s’est un peu perdue aujourd’hui, sauf peut-être dans le secret des chambres d’adulescents rivés à leurs gadgets et chattant en forcenés sur smartphones, tablettes et ordinateurs de jeux. Une corde longue de 150 mètres est lancée du ballon et retenue par les paysans accourus, jusqu’à ce que la nacelle rencontre le sol et puisse être amarrée.

Souvent les gens veulent faire entrer l’engin dans leur ville, pour le spectacle, et le ballon est ancré sur la place principale, faisant l’objet d’attraction en ces temps où la télé n’est pas encore inventée. « J’entrais dans un corps de garde ; les soldats ne furent pas médiocrement étonnés de la demande que je leur fis de remiser notre ballon. (…) Je m’emparais de la corde qui flottait sur le devant de notre machine et le ballon captif entra triomphalement dans Soissons en passant par-dessus les fortifications » p.34. C’était la première étape, effectuée en six heures depuis Paris : bien mieux que le train, encore poussif à l’époque !

La seconde étape sera à Montcornet dans l’Aisne, près du château du comte Jules de Chabrillant. Mais le vent s’est levé et amarrer le ballon n’est plus possible à cause des arbres. Il faut repartir de suite, « aller jusqu’à Bruxelles » selon les conseils de M. Godard, l’aérostier. Ce qui est fait derechef. « Quoique le temps fut magnifique, l’intensité du vent devait grandir avec l’élévation du soleil au-dessus de l’horizon, et M. Godard ne doutait pas que nous n’eussions de grandes difficultés à vaincre pour notre descente ; mais nous étions encore sous l’empire de l’enthousiasme, et la fièvre de l’extraordinaire nous dévorait » p.47. Le ballon montera cette fois à 6310 m d’altitude ; c’était le 6 juin 1851 à 9h15 environ du matin. Surdité, difficultés à respirer, fatigue, sont les maux d’altitude bien connus des alpinistes mais ignorés alors.

L’atterrissage définitif du ballon est mouvementé, le vent empêchant son ancre de crocher et les laboureurs de le maintenir. « L’échevin de la commune de Basse-Bodeux » en Belgique intervient et le ballon finit par toucher terre pour être dégonflé et rapporté à Paris par le train depuis Bruxelles. C’est dans cette capitale que « le surlendemain, je gagnais Paris en chemin de fer dans un wagon spécial où Mme la princesse régnante de Valachie, venant de Bucharest, voulut bien m’offrir une place » p.58.

Comme tous ses amis veulent savoir, le harcèlent et lui écrivent, le comte Ivan décide de publier son récit dans la Revue des Deux-Mondes ; il paraît le 1er juillet 1851, soit à peine un mois après l’exploit. Son descendant Gabriel, écrivain contrairement à sa sœur Alexandra et à ses frères André et Nicolas, décide de raviver le souvenir de cet ancêtre fantasque et merveilleux, personnage à la Jules Verne ou à la Hergé, dès qu’il en lu la mention chez Barbey d’Aurevilly, l’un des amis du comte. Il profite dans les seize premières pages de parler moins de l’ancêtre que de lui-même…

Gabriel Matzneff, Monsieur le comte monte en ballon – Comte Ivan Matzneff, Un voyage dans les airs de Paris à Spa en trois étapes, 1851, éditions Léo Scheer 2012, 71 pages, €14.50 e-book Kindle €14.49

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Jean d’Ormesson, Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée

« Au confluent imprévu de l’essai et du roman », comme il dit p.110 (Pléiade), ce livre brillant et égotiste, souvent un brin agaçant et pas toujours bien écrit (« un peu trop peu »), est composé en mosaïque. Les chapitres d’anecdotes et souvenirs personnels alternent avec des chapitres d’évasion dans l’imaginaire ou de réflexion sur l’époque. Ainsi la pièce d’eau où l’auteur tournait jeune avec son père dans le parc du château de Saint-Fargeau est-elle assimilée à l’été tandis que la bibliothèque qui a ouvert la voie aux évasions dans l’irréel est accolée à la mère.

Disons que la première moitié du livre est proustienne avec en plus un ineffable goût de vivre, primesaut et amoureux. Le père libéral et la mère conservatrice, les ancêtres prestigieux qui obligent, l’éducation attentive et soignée, le fameux « salon » où tout se joue, le passé et le futur dans l’art de la conversation comme les liens du « milieu » par les anecdotes entre-soi, sont un délice de lecture. Même si l’auteur prend cette façon très catholique de s’affirmer avec orgueil pour tout aussitôt exprimer la plus vile soumission devant cet audacieux péché – bien que ce qui est affirmé le reste. Cette propension à « l’honneur » forme ce caractère de vanité trop souvent attaché au Français : toujours exagérer pour aussitôt relativiser, déconstruire et dénigrer – bien loin de l’assurance tranquille et tempérée des Anglo-Saxons ou des Germaniques par exemple.

La seconde moitié est à mon avis ratée, l’auteur se prenant au jeu de briller plus que de raison et d’inventer carrément une ascendance depuis Symmaque, Romain du IVe siècle, et Viracocha, dieu blanc barbu des Incas, fils du soleil et créateur portant hache. Cela après avoir disserté interminablement sur Dieu (mais qu’est-ce que « Dieu » ?) et le temps (mais n’est-ce pas le vivant qui impose la durée ?), ses phrases emplies de tirets et ses paragraphes d’incidences. Ce livre n’est pas l’un des meilleurs de l’auteur, loin de là. La logique associative de Proust n’est pas à portée de toutes les imaginations, quelque talent qu’on ait. Notamment celui de ciseler sa première phrase en alexandrins sur le modèle de la première phrase d’A la Recherche du temps perdu.

Le titre est tiré par coquetterie d’un propos de Mao Tsé-toung au journaliste américain Edgar Snow, mais l’expression est à prendre au sens figuré du « je n’ai ni foi ni loi », tirée jusqu’à signifier « je suis un homme libre » – ni Dieu ni maître. Un pied de nez à sa race et à son milieu pour Jean Bruno Wladimir François-de-Paule Le Fèvre d’Ormesson, comte de vieille noblesse devenu directeur du Figaro durant trois ans mais immortel à l’Académie française.

Comment se faire prendre pour ce qu’on croit être ? Il dit de son père : « il détestait le snobisme comme il détestait le fascisme » p.13. Et lui ? « Femmes, honneurs famille, fortune, j’ai presque tout connu des succès de cette vie (…). Je dis seulement merci » p.26. Comme s’il suffisait de naître pour jouir sans entraves – défaut d’époque. De pirouettes en sauts et gambades, d’étourdissantes cabrioles en galops échevelés, Jean d’Ormesson à 53 ans voit déjà sa vie derrière lui alors qu’il n’en a accompli qu’à peine la moitié. Il écrit un testament littéraire avant d’avoir écrit son œuvre et livre un témoignage social timide empli d’excuses pour sa situation.

Ce livre apparaît fort marqué par les circonstances car la fin des années 1970 étaient en France au marxisme et à la psychanalyse, et la gauche piaffait de parvenir enfin au pouvoir pour démolir les traditions et soumettre les Français au carcan d’expériences utopiques (dont on mesure quarante ans plus tard ce qu’elles ont produit de chaos et de délitement social…). « Un socialisme qui me paraissait surtout tristounet et vaguement ennuyeux, plein de paperasses assommantes et de bons sentiments, appuyés bien sûr sur une police solide et autrement redoutable que nos principes de jadis » p.120. Vu la prolifération des lois pour chaque circonstance depuis 1981, ce n’est pas si mal observé…

Jean s’affirme « chrétien » avec la figure du Christ tout amour en phare pour tout comprendre, jusqu’à la force invisible qui lie les particules de matière et les êtres sexués, avec les mathématiques en forme du dessein global. Sans pour autant s’oublier : « Le recul devant le monde est une des formes du talent », dit-il ingénument p.119.

Mais « l’universel ne prend son sens que par les diversités qu’il recouvre » p.141. Le grand métissage du tous frères et le bain tiédasse du tous pareils et d’être d’accord dans la République universelle n’a aucun sens ni intérêt. Marx et Mao soulignaient après Aristote que la vie n’avance que par contradictions dialectiques, ce que semblent oublier les béats de gauche aujourd’hui : « l’anticonformisme a été élevé à la hauteur d’un impératif catégorique et d’une suprême institution. Et, par la force des moyens de communication de masse qui ont marqué notre âge, il a fini par se résoudre en un conformisme sans précédent » p.161. Certes : ce pourquoi ce livre reste bien actuel.

Jean d’Ormesson, Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée, 1978, Folio 1981, 320 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Venise vue par le commissaire Brunetti

Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ?

J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine. Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative. Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise.

Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français. Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France.

Venise, la ville et l’Etat italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255)

Il faut dire que, lorsque l’Etat est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’Etat faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie.

Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169). Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va.

Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207). Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît.

Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.

Donna Leon site officiel en français

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