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Parasite de Bong Joon-ho

De quoi rire, tout en abordant l’intime de la vie quotidienne en Corée du sud – ce qui est peu courant au cinéma. Comment, dans ce pays de compétition effrénée et d’inégalités sociales, une famille pauvre, sans diplômes mais débrouillarde, finit par s’inoculer dans la vie d’une famille riche mais plutôt naïve.

Tout commence par la situation de famille pauvre, vivant dans un sous-sol et survivant en pliant (mal) des boites à pizza. Ki-taek (Song Kang-ho), sa femme Chung-sook (Jang Hye-jin), leur fils Ki-woo (Choi Woo-shik) et leur fille Ki-jung (Park So-dam) sont chômeurs. Ils ont si peu de moyens qu’ils sont obligés de pirater le réseau Wi-Fi de leurs voisins. Ki-taek a fait faillite deux fois pour un commerce de pâtisserie, puis de rôtisserie. Ki-woo a passé quatre fois les concours pour entrer à l’université, mais a été chaque fois recalé parce qu’il manque d’énergie. La concurrence est rude, le niveau monte et il n’est jamais à la hauteur.

Min-hyuk (Park Seo-joon), un ami étudiant, qui part pour un an parfaire sa formation aux États-Unis, lui propose de le remplacer comme professeur de cours privés d’anglais à Da-hye, une jeune fille de famille riche en dernière année de lycée. Il en est amoureux et ne fait pas confiance aux autres étudiants, tous fils de famille et débauchés. Ki-woo est assez qualifié pour enseigner l’anglais, puisqu’il a passé des années à bûcher les concours. Sa sœur Ki-jung lui fabrique un faux diplôme de l’université Yonsei, et il va se présenter au domicile des parents, une vaste maison sécurisée, œuvre d’un architecte de renom, à la pelouse très verte car bien arrosée, deux enfants et trois clebs à promener régulièrement avec pour chacun sa pâtée de luxe (pour les enfants aussi). Les réserves dans la cave sont très bien garnies, de mêle que le dressing de Monsieur et de Madame qui est une vraie pièce.

Il fait bonne impression et est immédiatement accepté. Il séduit tout aussi rapidement la fille Da-hye (Jung Ziso) et met en confiance sa mère (Cho Yeo-jeong), femme au foyer jolie, mais craintive et un peu niaise. Elle ne sait pas faire la cuisine, ni user du lave-vaisselle, et voit des profondeurs insoupçonnées dans les gribouillages au feutre de son fils Da-song (Jung Hyeon-jun), très instable et traumatisé par la vue d’un « fantôme » sorti de la cave. Humour de situation : Ki-woo : « C’est un singe ? » – Madame Park : « non, c’est un autoportrait. » En fait, ce n’est ni l’un ni l’autre, mais « le fantôme ». Ki-woo lui propose sa sœur comme professeur de dessin, métamorphosée en Jessica, une art-thérapeute très recherchée formée en Illinois aux États-Unis. On note le prestige des États-Unis dans ce pays.

Ki-jung s’impose tout aussi facilement et apprivoise le gamin. Elle écoute aux portes et saisit les situations. Monsieur Park le maître de maison (Lee Sun-kyun), important cadre d’une société d’électronique, lorsqu’il rentre, la fait reconduire par son chauffeur (Park Geun-Rok), en Mercedes. On note le prestige des voitures allemandes dans ce pays. Le jeune homme la drague un peu, ce qui donne une idée à Ki-jung. Elle enlève sa culotte et la cache sous un siège ; elle a ainsi posé le piège qui fera renvoyer le chauffeur, son patron étant outré de constater qu’il baise sur le siège où s’assoit tous les jours. Ki-jung suggère qu’il est préférable d’engager un chauffeur plus âgé, moins tenté par la chose. Elle a connu jadis, dit-elle, l’une de ces perles rares.

Et elle fait engager son père, qui se forme illico sur Mercedes en allant visiter la concession et tester les modèles. Reste la mère. Qu’à cela ne tienne ! Un complot est organisé par le frère, la sœur et le père pour démontrer que la gouvernante (Lee Jung-eun), inamovible dans la maison depuis le précédent propriétaire, est tuberculeuse. Pour cela, ils utilisent son allergie à la peau de pêche, qui la fait tousser et l’envoie à l’hôpital pour un traitement. La famille pauvre a ainsi entièrement squatté la famille riche, parasite des parasites exploiteurs, et ils jouissent de leur situation acquise en profitant d’un week-end de camping pour l’anniversaire du gamin pour s’empiffrer et se saouler des alcools de la grande maison vide.

Las ! La pluie fait surgir l’ancienne gouvernante à la porte, qui sait que les patrons sont partis, et veut récupérer « quelque chose » à la cave. Elle accède au bunker souterrain secret, pour apporter de la nourriture à son mari Geun-sae (Park Myeong-hoon), hébergé depuis des années pour fuir des créanciers après sa faillite dans une affaire de pâtisserie. On note dans ce pays le bunker enterré profond à cause de la paranoïa envers le voisin du nord, et la « justice » expéditive des mafias pour récupérer les créances.

Première erreur : avoir ouvert à l’ex, au lieu d’attendre le retour des patrons. Deuxième erreur : ne pas avoir laissé la mère négocier, au lieu d’épier en bande et de glisser pieds nus sur l’escalier humide, et de révéler ainsi que tous les employés sont membres d’une même famille. Un moyen de chantage idéal que l’ex-gouvernante s’empresse de prendre en vidéo, menaçant de l’envoyer illico aux patrons. C’est le « bouton nucléaire » qui force Ki-taek et sa famille à obéir. Jusqu’à ce que la mère fonde sur le téléphone et engage une lutte qui aboutit à la défaite des deux, blessés et refoulés dans le bunker dont la porte est fermée. C’est à ce moment qu’un appel téléphonique informe que la famille sera à la maison dans 8 mn, selon le GPS, et que la gouvernante Chung-sook doit préparer des nouilles au bœuf Jjapaguri, selon le désir du petit prince. Il pleuvait trop, et le camping a été déserté. On note la pluie omniprésente dans ce pays, tout comme l’adulation du fils au détriment de sa sœur.

C’est le branle-bas de combat pour effacer les traces de la ripaille et de la bagarre dans le salon, et pour se cacher in extremis – sous la table de la pièce ou sous le lit de la chambre de la jeune fille, où Ki-woo a dû remettre en catastrophe le journal qu’il avait pris pour le lire, et constater qu’elle est amoureuse de lui. Patatras ! Après leur retour, le gamin veut quand même camper et emmène sur la pelouse sa tente d’indien « achetée aux Etats-Unis », (donc) étanche à la pluie d’orage violente qui tombe. Il veut dormir là, et ses parents le laissent faire car tout lui est permis : il est « le » fils, a été traumatisé par un fantôme, et c’est son anniversaire. Pour se rassurer, il dorment sur le canapé, face à la baie vitrée. Les Ki doivent endurer leur conversation où ils se plaignent de l’odeur « de torchon cuit » ou « de métro » de Ki-taek – une odeur de pauvre – et aux soupirs et ahanements du couple qui se caresse sexuellement.

Lorsqu’ils s’endorment enfin, les trois sous la table parviennent à s’échapper, le vieux toujours aussi nul pour faire vite et bien. Chung-sook vit à la maison, mais le reste de la famille doit regagner leur appartement, que la pluie diluvienne a inondé jusqu’aux deux-tiers du plafond, les égout refoulant par l’évier, la baignoire et les chiottes. Là, Ki-woo récupère bêtement la pierre « de chance » que lui a offert son ami étudiant, et l’emporte sur son ventre, croyant par superstition qu’elle s’est attachée à lui. On note les effets de la moussons, l’insalubrité des logements, l’animisme toujours présent dans le pays pourtant développé, les fantômes, la pierre, la chance.

Le lendemain, Madame Park décide de faire une fête d’anniversaire où elle invite tout le monde, ses amis et les employés. Ki-taek est sommé par Monsieur Park de se déguiser en indien comme lui, pour amuser son fils lors de la présentation du gâteau d’anniversaire – ce qui n’amuse pas Ki-taek, qui a l’impression de faire le singe. L’imbécile de Ki-woo croit bon d’aller voir dans le bunker, et sa pierre lui échappe. Au lieu de remonter, il persévère et se voit attaquer par Geun-sae, le mari de l’ex- gouvernante, dont la femme a été tuée, poussée dans l’escalier par Chung-sook. Il attaque Ki-woo et lui écrase la tête avec sa pierre. Il sort ensuite du bunker, saisit un couteau de cuisine, et poignarde Ki-jung à mort, blessant des invités avant d’être embroché par une brochette garnie par la mère, la seule qui ait un peu de cran dans cette famille.

Da-song, le fils Park, s’évanouit lorsqu’il reconnaît le « fantôme » qu’il avait vu – et qui était le mari caché de l’ex-gouvernante. Son père veut fuir pour l’emmener à l’hôpital, ignorant la blessure grave de Ki-jung. Il veut les clés de la Mercedes et Ki-taek lui lance, mais elles tombent à terre. Lorsqu’il s’approche pour les ramasser, il se bouche ostensiblement le nez. Ce geste de mépris enrage Ki-taek ; il saisit le couteau et poignarde son patron Monsieur Park, avant de disparaître.

Ki-woo n’est pas mort, malgré sa fracture du crâne. Il sort de l’hôpital un mois après, et n’est condamné avec sa mère qu’à une peine de prison avec sursis pour usage de faux. Il va régulièrement observer l’ancienne maison des Park depuis la colline. Ils ont déserté l’endroit du crime et l’ont mise en vante, mais personne ne s’empresse de l’acheter. Ki-woo aperçoit une lumière clignoter en morse, comme dans la formation de scout de Da-song. Le mari de la gouvernante utilisait une commande électrique depuis le sous-sol pour communiquer avec lui. Ki-woo comprend que son père s’est caché dans le bunker et jure de devenir riche pour racheter la maison. Un vœux pieux, vu qu’il rate à chaque fois le concours et que, une fois admis à l’université, il en aura encore pour des années.

C’est donc une dernière pirouette de ce film mordant qui ne manque pas d’humour.

Palme d’or Festival de Cannes 2019

4 Oscars 2020

DVD Parasite (기생충 Gisaengchung), Bong Joon-ho, 2019, avec Cho Yeo-jeong, Choi Woo-sik, Jung Ji-so, Lee Sun-kyun, Song Kang-Ho, IN-US 2020, coréen, français, 2h12, €23,42

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Cartes postales

Depuis que l’Etat-papa autorise ses enfants à sortir de la maison et, pour les plus grands, à aller vaguer au-delà de 100 km autour du domicile, un air de vacances a saisi les Français. Ce n’est pas encore l’étranger, mais presque : les frontières européennes sont plus ou moins ouvertes (avec quatorzaine pour entrer dans certains pays), pas encore le grand large.

C’est le moment de se replonger dans le passé pour voir comment les voyages ont été vécus. Pour cela, la collection familiale de cartes postales est un trésor inépuisable. Certaines datent de la fin du XIXe siècle déjà ! Mais oui, on écrivait en ce temps-là et la Poste fonctionnait.

C’était la grande époque du chemin de fer, pas très brillant ni confortable, pas vraiment rapide malgré les noms qui le laissaient espérer : « express », « rapide », « direct » … En réalité, ils s’arrêtaient moins mais n’allaient pas plus vite. En 1939, un oncle de mon père notait même qu’il pleuvait dans les wagons et que l’averse avait fait ralentir le train Paris-Lille à 30 km/h ! La culture de l’excuse SNCF ne date pas d’aujourd’hui. Je reste toujours étonné que le Canada, la Suède ou la Russie fassent rouler des trains par -30° centigrades alors que notre franchouille ferroviaire connait immédiatement des « retards » et des « encombrements » par -5°. « On ne l’avait pas prévu ! » Ah bon ? Pareil pour la chaleur, les trains roulent en Espagne par +45° mais pas en France où le fer a le rail qui s’dilate, la caténaire en galère et le chauffeur en touffeur. Je m’en foutisme ou fonctionnariat syndical adepte du perpétuel petit travail tranquille ?

Les vues envoyées, en sépia ou en noir et blanc sur cartoline assez forte, montraient presque exclusivement la France (quelquefois le nord de l’Italie), et principalement des villes de garnison (pour les jeunes envoyés au « service »), des villes d’eau (pour les bourgeoises adeptes de la « cure »), ou les provinces traditionnelles des vacances à l’hôtel : Normandie (car pas trop loin de Paris), Bretagne (plus exotique et surtout vivifiante), la Provence (pour le soleil, malgré l’ail et l’assent). Un déjeuner tout compris (service et boissons) revenait à 353 francs 1953, soit 3.53 francs 1958, soit 8.02 euros compte-tenu de l’inflation. Aujourd’hui, avec les taxes et charges sociales, en France t’as plus rien.

L’évolution des textes avec les années est révélatrice. Au début du précédent siècle, on parle surtout nourriture puis, après-guerre (la Première), climat : il fait beau, il pleut, il y a du vent – donc de la chance ou pas de chance. Sautons une guerre (la Deuxième) et surgissent le grand air, l’air pur, le calme ; le scoutisme est passé par là, et les maquis de la Résistance. Les gens sont plus nature, dégagés des soucis matériels (Sécurité sociale, emploi de reconstruction des Trente glorieuses, première automobile) et lassés de la ville ou de la villa banlieue.

Les années 1970 élargissent l’horizon. Les cartes sont de plus en plus envoyées de l’étranger comme si l’on avait presque honte de passer ses vacances en France (comme les vieux). Sauf les familles avec enfants petits qui adorent la plage comme on adore la Vierge Marie chez les cathos, quoiqu’avec la pointe de sensualité supplémentaire d’aller en habit de peau un mois durant. Les commentaires sont sur le bain, le garçon qui nage comme un poisson et ne porte jamais de vêtement, les copains de la plage qui font pareil « même sous la pluie ! », la fille qui ne veut pas porter de haut de bain à 12 ans comme les garçons ou qui s’obstine à faire de la balançoire sans avoir mis de culotte sous sa robe courte à cause de la chaleur, « vous vous rendez compte ! ». Mais c’est l’Espagne qui a la cote, pas trop loin, pas chère, avec des plages immenses et un exotisme quasi arabe dans le grand sud. L’Italie remporte les suffrages des adultes qui se cultivent en visitant Venise, Florence, Rome, Naples et Pompéi. La Grèce fait son apparition avant L’Egypte puis la Turquie.

Le Royaume-Uni est la destination des ados en séjour linguistique ; ils se disent en général contents (mais la bouffe et la conduite à gauche en vélo les désorientent). Ils sont aussi surpris que les Anglais fassent souvent coucher les garçons dans le même lit. La même carte précise que le mois d’août est très chaud et, surprise ! qu’il ne pleut pas tout le temps.

Je retrouve sur les cartes postales des anecdotes familiales très anciennes, datant des grands-parents, lorsqu’ils étaient jeunes et pas encore mariés et se traitaient de « mon chéri » en 1911. Durant la guerre de 14, ils montraient le souci de savoir qui de connu au village avait été blessé ou si l’on avait bien reçu le colis. Beaucoup de soldats ou de jeunes partis en ville annoncent leur venue par carte postale vite écrite bien longtemps à l’avance car, avec les trains, même une fois la guerre finie, on ne sait jamais.

Au début des années 1950, c’est le temps des stages pour les parents – loin des maisons familiales. Caen est en ruines et des bâtiments neufs surgissent de terre, comme à Brest ou au Havre. Cela fait « moderne » et nouveau monde… avant de devenir triste et entassé. Les fins de semaine (du samedi après-midi au dimanche soir) sont l’occasion de visiter les alentours et d’aller « manger une omelette de la mère Poulard » au Mont Saint-Michel ! Le voyage de noces se fait en car, moins cher et plus souple que le train, pour aller visiter la grande bleue en passant par toutes les villes intéressantes : Limoges, le barrage du Castillon, les gorges du Verdon, Avignon, Aix, Nîmes, Cannes, Menton – et même une incursion d’une journée à Gênes (sans passeport), quelle audace !

On apprend que le père n’avait jamais pris le bateau avant d’aller de Marseille à l’île d’Aix, ni ne savait nager avant de s’être plongé en Méditerranée. On apprend que la mère a voyagé seule en Algérie (alors département français) et qu’elle a pris l’avion, un Dakota Douglas DC3 non pressurisé de Marseille à Alger qui volait à 2300 m d’altitude ; qu’elle a vécu en camp de toiles puis en auberge de jeunesse avant d’aller visiter en car Philippeville où les femmes « arabes » étaient rares dans les rues – et voilées. On apprend que le jeune oncle à l’époque enchaînait les colos pour se faire de l’argent de poche durant les vacances tandis que l’autre, officier du génie, détournait les mineurs (en bouchant une entrée de mine mal stabilisée). Que les grands-pères emmenaient les grands-mères systématiquement en vacances dans la maison familiale de leurs propres père et grand-père, « retapée » en vue de la retraite. Dans leur nouvelle 4CV Renault dont le moteur faisait bzzt ! bzzt ! comme une abeille, ou en Dyna Panhard, véhicule que j’ai toujours trouvé fort laid avec un bruit de casserole. Curieusement, j’ai toujours eu le mal de la route en Panhard, rarement dans les autres véhicules.

Dans les années 2000, la famille décrit la pousse des petits, offre des nouvelles des vieux, s’informe des jeunes qui étudient ou commencent à travailler, dit qui envisage de se marier. Les liens se distendent, la correspondance fait moins recette que le téléphone, en attendant l’Internet. Le virtuel ne laisse que peu de traces, rares sont ceux qui enregistrent leurs communications Skype ou autres. L’aujourd’hui se méfie même des réseaux sociaux et ne dit plus rien d’intime ni de compromettant, ne publie plus de photos qui soient interprétables (par une ex, un patron, un juge, un ennemi). La Poste devient aussi en retard et peu fiable que le train, toujours par ce même je m’en foutisme de « service » public (qui « sert » surtout à être payé, être garanti d’emploi et de retraite). D’où l’invention de la « lettre suivie » pour ne pas qu’elle se perde ! Avec un tarif plus cher, comme de bien entendu.

L’envoi des cartes postales se raréfie depuis des années. Avec la télé et le net, à quoi cela sert-il de montrer des vues du pays ou du monde ? Avec le téléphone mobile et les courriels, à quoi cela sert-il de correspondre par carte ou lettre ? L’écrit se perd et la parole est d’or, mais surtout l’écrit reste et la parole s’envole. En notre époque de zapping et en notre pays de particulière méfiance envers les autres, mieux vaut écrire le moins possible et en dire peu.

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Manuel Vasquez Montalbán, La solitude du manager

Pepe est de retour avec la politesse du désespoir. Car l’Espagne post-franquiste se trouve vulnérable, en proie aux démons de la toute neuve démocratie qui a ouvert toutes grandes les vannes de la liberté, permettant aux prédateurs d’en user les premiers, aux dépends des autres. Lorsqu’il était encore instructeur pour la CIA, Pepe Carvalho le Galicien ayant élu domicile en Catalogne, a rencontré en avion pour Las Vegas un Espagnol et un Allemand, tous deux travaillant dans une multinationale.

Jauma est l’Espagnol, il a fondé la succursale à Barcelone. Rhomberg est l’Allemand, inspecteur pour la firme. Pepe ne les côtoie que trois jours, dînant de façon succulente avec eux avant de jouer vaguement sur les machines à sous. Puis les années passent…

Un jour, la police retrouve Jauma assassiné en Espagne, sans slip et une petite culotte de femme dans la poche. Sa veuve mandate Carvalho, devenu détective privé, pour en savoir plus sur les causes de la mort. La version officielle veut qu’un mac ait fait son affaire à l’homme d’affaires parce qu’il avait un peu trop abusé d’une fille. Mais la petite culotte est neuve et n’a jamais été portée – Carvalho conclut donc à un montage.

A qui le crime profite-t-il ? A la multinationale ? Pepe renoue avec ses anciens condisciples de fac, au temps où ils étaient de gauche avant de bourgeoisement se ranger. Un banquier l’aide à comprendre les ramifications de la firme et les Espagnols aux conseils d’administration des diverses filiales. Jauma, ayant gardé de solides habitudes de province, faisait contrôle sa comptabilité par un ami de son père ; il a découvert quelques trous dans les comptes, dont le dernier très élevé. Est-ce pour cela qu’il a été éliminé ?

La veuve, confortablement pensionnée par la firme et ayant quatre orphelins à charge, se rétracte et veut clore l’affaire, tout comme la police sur laquelle « on » fait pression – « d’en haut » ajoute un policier. De quoi allécher Carvalho qui n’aime pas le travail mal fini. Il n’aura de cesse de découvrir qui est derrière tout cela et pourquoi, n’hésitant pas à mettre en danger ses amis, sa pute favorite Charco dont on torture les seins et l’ex-taulard ancien de la division Azul Biscuter, rencontré en prison et à qui il a appris la bonne cuisine. Il livre d’ailleurs une recette sophistiquée de salmis de canard p.164 que chacun peut suivre, tout en allumant le feu avec Critique de la raison dialectique de Sartre p.76. Car il s’agit, comme tant de livres d’intellos, d’une fausse culture qui se glose mais ne se vit pas, « une orthopédie verbale ou écrite » p.247 –autrement dit un redressement de pensée dont chacun peut se passer s’il veut garder sa liberté.

Montalbán explique la politique à la faction cultivée qui lit ses livres à la fin des années soixante-dix : « Franco nous a donné une grande leçon. C’est à coup de pied au cul qu’on fait produire un pays. La démocratie ne peut pas employer de telles méthodes, mais elle a besoin d’une certaine terreur parallèle, sale, qui pousse les gens dans les bras des forces rééquilibrantes, propres » p.279. Le centre fait apparaître la violence des ultras comme un moindre mal ; la gauche s’en sert comme alibi car elle ne peut renverser les centristes sans que le vide du pouvoir ne soit occupé par les sauvages ; les ultras sont contents car ils peuvent casser et même tuer à l’occasion, ce qui maintient la gauche à distance et conforte les centristes. Au fond, cet équilibre machiavélien va à tout le monde sans qu’un quelconque « complot » soit utile. Il a été pratiqué dans l’Italie des années de plomb et renaît, de nos jours en France avec les black-bloc et les jaunes-gilets. En politique politicienne, rien ne change – et relire Montalbán permet de s’en rendre compte.

L’action est pimentée par ces considérations de stratégie civiques et par des observations sociologiques qui valent leur pesant de pâte humaine. Tel ce bar où « des cadres moyens de gauche puritains disposés à voir de près l’espace d’une nuit le spectacle décadent et sans doute scandaleux de la gauche noctambule » p.69. Ou la philosophie du bourgeois arrivé Argemi : « Lorsqu’on découvre qu’on ne vit qu’une fois, alors on a atteint la maturité. Et de deux choses l’une : soit on décide de vivre matériellement le mieux possible, soit on se drogue de transcendance et on devient mystique » p.141. Pas bête, si l’on y pense. Garder son idéal tout en vivant bien est cependant la balance précaire à laquelle se contraint Pepe Carvalho, ce pessimiste tendre.

Car il veut finir l’enquête par la vérité, pour l’avenir du fils encore enfant de Rhomberg qui a lui aussi été tué. Il y parviendra, renonçant à tout le fric qu’il pourrait se faire et à ce grand vin de France dont on lui propose un verre et qui finit sur le tapis.

Manuel Vasquez Montalbán, La solitude du manager (La Soledad del Manager), 1977, Points policier 2014, 320 pages, €7.50

Les pages indiquées dans le texte sont celles de l’édition 10-18 1996

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Barbecue

Lorsque les beaux jours sont établis et que les vacances se terminent, la vie sauvage de la plage se poursuit parfois au jardin. Dans les maisons de campagne ou autour des piscines des villas de banlieue. Les enfants veulent conserver un reste de liberté et les parents l’illusion du cocon familial.

piscine gang de gars

C’est alors que prend place chaque dimanche la cérémonie du barbecue.

Barbecue

Finie la corvée d’oursins ou la pêche mouvementée sur un canot qui tangue. Tous sont gavés de sel et retournent à la viande. Le père, comme il se doit, reprend son rôle de chasseur protecteur. Il s’occupe du feu et de la viande ; sa femme des salades de fruits et des enfants.

Certes, Monsieur ne va chasser le steak qu’au supermarché, l’agrémentant de saucisses et de côtelettes, mais il prend un air préhistorique pour allumer les braises qui attirent les garçonnets, et allumer les appétits de tous dès que se dégage l’odeur de grillé.

Malgré le féminisme d’ambiance, les épouses ou compagnes s’occupent des gosses. En général en troupe d’âge. Les plus petits sont à nourrir avant, sous peine de déboires ultérieurs. La sieste bienvenue laissera les adultes dans un calme relatif. En attendant, pas besoin de vêtements ! Le gamin s’en met partout et adore ça. Le toucher par les mains et la bouche, la matière sur la peau, est ce qui lui convient.

bebe nu s en met partout

Cet atavisme perdure fort longtemps en grandissant. Les petits garçons, au sortir de la voiture qui les a amenés chez les cousins, se mettent en mode vacance : tee-shirt enlevé, pieds nus et culotte déboutonnée. Ainsi à l’aise, ils ne tardent pas à s’asperger d’eau au pistolet ou – mieux ! – de s’enduire le torse et la tête de mousse à raser. Les fillettes se montrent moins, mais les plus jeunes ne portent rien dessous la robe ; pour les adolescentes, seule une culotte peut être devinée, rien en haut comme dans les films des années 70.

bataille torse nu mousse a raser

Quand ce n’est pas le retour à l’âge fécal de Freud, dès le début de l’adolescence. La moindre flaque de boue suffit à rendre les garçons gris d’exubérance. Ils adorent se rouler à poil dans la terre molle, se maculent avec enthousiasme la peau nue d’argile comme maman quand elle se met son masque pour être belle.

boue gamin nu

Mais pas question d’aller ainsi dans la piscine : passage au jet obligatoire. À leur grand bonheur d’ailleurs, tant l’eau et le gamin font bon ménage. Ce sont ensuite des défis, des comparaisons, des exercices.

abdos ado torse nu

Les préados examinent leurs abdos, les ados leurs pectos.

abdos preados

L’un d’eux enlève même le bas pour proposer une partie de ballon dans l’eau. La pudeur des voisins sera sauve tandis que la sensation sera exquise – et fera des émules, par défi. Tout ado est programmé pour tester les limites sociales, et éprouver la force des sensations brutes. Aux adultes de les poser, ces limites, et d’être indulgents pour les transgressions mineures.

ballon nu ado

Avant qu’un autre défi appelle la vigilance : l’alcool. Tout interdit est fait pour être transgressé, mais tout interdit pose les bornes à ne pas franchir. Braver, tester, voir jusqu’où on peut aller – sonder aussi combien les parents et les autres tiennent à eux – tel sont les rôles utiles de l’interdit. Il permet de venir soi, de mesurer sa force, sa résistance, mais aussi l’amour qu’on vous porte.

ado alcoolo

La vie sauvage à la maison résorbe ce que l’appel du large a pu offrir de libertés en tous genres. Le barbecue est cette cérémonie de passage entre la plage et l’école, un rituel de rentrée. De quoi rester nu encore un peu, nourri de gibier et de fruits comme aux temps immémoriaux, avant que les légumes-ragoûts ne reprennent leur place d’hiver.

 

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Marie Darrieussecq, Clèves

« L’école entière est obsédée par le sexe ». Nous sommes page 15 et en 1980. La môme Solange a dix ans et des copains de CM2 qui ne pensent qu’à « ça », des copines qui ne parlent que de « ça ». Elle a bien un amoureux, Christian, mais ils sont des enfants. Et il ne se passe rien avant qu’elle ait dans les quatorze ans. En revanche, dès le premier cap franchi, ça la démange et alors, quel déchaînement ! Tous ses orifices sont sollicités, la chatte par le Pompier, la bouche par Arnaud (un grand de Terminale), le cul par un autre, le vagin par Monsieur Bihotz, adulte de la trentaine censé la « garder » quand ses parents sont trop occupés.

La génération ado Mitterrand, entre 1981 et 1986, se déchaîne. L’auteur rejoue Clèves sans la princesse, Clèves qui sonne « entre clitoris et lèvres » dit la Solange car elle ne pense qu’à ça. Marie Darrieussecq avait commencé par une fièvre érotique avec un boucher qu’elle avait titrée ‘Truisme’. Elle recommence avec ces faux anges qui ne pensent à la chose, bien loin du roman étudié à l’école qu’un certain président pensait inutile aux concours d’employés publics. « Truisme n.m. (anglais truism, de true, vrai). Vérité banale, toute simple, sans portée. » La vérité des anges est qu’ils ne pensent qu’à baiser.

Était-ce une ambiance d’époque ? Les années 1980 voyaient éclore les bébés nés après mai 68, de parents qui avaient fait l’amour dans le pré après s’être sodomisés sur les barricades. Fleurissait alors toute une presse érotique dont Woody Allen, dans ‘Bananas’, montre la fascination honteuse : le tenancier demande à voix haute à son commis à quel prix se vend ‘Orgasm’… Canal+ érotisait la jeune classe après 22 h. Malgré sa friture cryptée, on entendait parfaitement les couinements du jouir tandis que des ombres pointillées se mouvaient en rythme sur l’écran. Solange n’en perd pas une miette. Père steward – pourquoi pas hôte de l’air ? il aime aussi avoir les fesses en l’air – mère féministe macrobiotique peu attentive à sa progéniture durement mise au monde. Tous deux égoïstes enfants gâtés des Trente glorieuses de la consommation-reine.

Reste qui ? Le gentil Monsieur qui la garde, mais qui a du chagrin et qu’elle prend plaisir à faire bander bien longtemps avant de s’enfourcher. Puis les copines qui racontent toutes leur « première fois » en oubliant qu’elles en ont raconté une autre un peu avant. Et les copains, mais plus Christian, qui est accusé par les autres d’être pédé parce qu’il est toujours avec les filles : « mais justement, j’aime les filles ! » réplique-t-il. Entre mecs, faut savoir…

Nous sommes en pleine chair où la culotte démange, où le skaï frais émoustille, où se faire défoncer sur un capot d’auto est un must, après avoir branlé, cramouillé, sucé, excité… Le matérialisme du lactique où « avaler » est le cadeau suprême, ou se faire prendre par l’autre trou un plaisir rare. Tout est étalé, muqueuses et « bites », ah il y en a des bites, presque à chaque page. Bien loin des cathos même époque qui punissaient leurs ados de quinze ans pour découper des femmes en soutien-gorge dans les pages de ‘La Redoute’. C’était le cas chez les Villiers, dont le père a bien fait de quitter la politique… Si ‘La Redoute’ est porno, alors Darrieussecq est sans conteste carré blanc. C’est truculent, rabelaisien, agité. Parfois cocasse comme cette fille surnommée Slurp (je laisse lecteur lectrice découvrir pourquoi). Ou comme cette scène à crouler de rire où Solange, le pénis d’Arnaud à pleine bouche, doit changer le disque qui vient de s’arrêter : acrobaties pour lever le saphir sans mordre…  Cru et juteux comme les années 80.

Pas Princesse de Clèves pour un sou, ce bled de Clèves du roman paumé entre ville et campagne, à quelques kilomètres de la mer où les néo-hippies surfent, blonds et musclés. S’il existe une ville de Clèves en Allemagne et aux États-Unis, je n’en ai pas trouvé trace au pays basque où Darrieussecq situe l’action. Il y a donc clair canevas entre le roman 1678 et le roman 2011. Bihotz rejoue Monsieur de Clèves tandis que le fringant Arnaud nous refait Monsieur de Nemours. Solange est cette « Madame » qui visait la fille du roi, Marguerite de Valois. L’adolescente garde à Bihotz cette affection raisonnable de sa devancière mais son plaisir va aux inventions d’Arnaud. Lui prend son plaisir direct, caressant, excitant mais volage comme tous les jeunes gars ; Bihotz est malheureux des coucheries de son ange, parce qu’il est adulte et plus mûr. La fin du roman marque l’aujourd’hui par rapport à hier : exit le tragique cornélien pour l’eau de boudin des gymnastiques hygiéniques.

Mais que faire d’autre qu’aguicher et baiser dans ce village qui veut se faire aussi gros qu’une ville, quand l’école ennuie, que les parents égocentrés s’absentent, que les copines se la jouent et qu’on est une adolescente des années 1980 ? Gainsbourg chante ‘Love On The Beat’ qui sonne ‘bite’ en français, Madonna joue la pucelle (‘Like a Virgin’) pour mieux faire la pute – les jeunes êtres se baignent dans cette ambiance, s’en imbibent, imitent…

Est-ce une impression ? Les ados Mitterrand ont bien vécu leur corps mais ils ont aujourd’hui la quarantaine. Pas sûr qu’ils laissent leurs enfants se défoncer ni se faire défoncer… N’a-t-on pas changé d’époque ?

Marie Darrieussecq, Clèves, août 2011, POL, 345 pages, €18.05

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