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Michel Lhospice, Saint-Exupéry le paladin du ciel

Le 31 juillet 1944, disparaissait au large des côtes de Marseille, le commandant d’active de l’armée de l’Air Antoine, Jean-Baptiste, Marie, Roger, Pierre, comte de Saint-Exupéry, né le 29 juin 1900 à Lyon, Officier de la Légion d’honneur, Croix de guerre 1939-1945 avec palme de bronze, Prix Femina 1931, Grand prix du roman de l’Académie française 1939. Écrivain et aviateur, il avait 44 ans et pas d’enfant.

Fils gâté d’une grande famille de la noblesse, passant ses vacances dans les châteaux, élève des Jésuites au Mans, toujours indiscipliné et rêveur, il n’est bon qu’en rédaction. A 12 ans, il rêve d’avions, industrie en plein essor avant la guerre de 14, et connaît son premier baptême de l’air sur un Berthaud-Wroblewski W2-bis. Mais la mort guette cette fin de race. Déjà, le père est mort en 1904 à 41 ans d’une congestion cérébrale ; c’est ensuite le fils cadet François, chéri d’Antoine, qui meurt à 14 ans d’une péricardite ; Marie-Madeleine, sa sœur aînée, écrivain elle aussi, qui meurt à 29 ans en 1926 de la tuberculose. Tous ces fantômes inspireront, selon Michel Lhospice, le personnage imaginaire du Petit Prince, enfant jamais adulte, solitaire sur sa planète. Cela et un fantasme d’enfant de lui, engendré par une chanteuse de cabaret rencontrée à Perpignan, à Toulouse, à Buenos Aires, à Bastia : Yvette.

Une figure de roman, puisque cette biographie de Saint-Ex est romancée, l’auteur comblant les trous et les flous des faits. Passé le bac, Antoine échoue trois fois au concours de l’École navale, trop dilettante, trop distrait, peu motivé. Il flirte avec Louise de Vilmorin, aristo que sa mère qui verrait bien épouser ; mais la fille est « une grande sentimentale », comme on dit dans la haute, autrement dit une pute qui papillonne de mâle en mâle, tous de bonne fortune et de bon milieu. Le mariage ne se fera pas.

A 21 ans, le jeune Antoine effectue son service militaire de deux ans (après la guerre de 14-18) comme mécanicien au 2ème régiment d’aviation de Strasbourg ; il prend des cours de pilotage civil à ses frais (ou du moins à ceux de maman). Une fois pilote civil, il est affecté au 37ème régiment d’aviation à Casablanca, pour obtenir son brevet de pilote militaire en décembre 1921. Caporal, il passe le concours des Élèves officiers de réserve, vole à Villacoublay, est nommé sous-lieutenant puis breveté observateur d’aviation en décembre 1922. Affecté au 34ème régiment d’aviation au Bourget, en 1923, il connaît son premier accident d’avion à la suite d’une erreur d’évaluation, sur un appareil qu’il ne maîtrisait pas. La famille de sa fiancée Vilmorin exige qu’il ne vole plus, et il est employé d’usine ou représentant en camions. Mais tout cela l’ennuie.

Il rompt ses fiançailles et en revient aux avions, la seule façon qu’il connaisse de bien s’envoyer en l’air. Il fait alors la connaissance de l’Aéropostale en 1926, encore compagnie Latécoère. Il est engagé par Didier Daurat, le directeur, et part de l’aéroport de Toulouse-Montaudran pour transporter le courrier entre Toulouse et Dakar. Il y connaît Jean Mermoz et Henri Guillaumet. Il sera nommé en 1927 chef d’escale à Cap Juby, à l’extrême sud du Maroc (devenue Tarfaya). Il y fera la connaissance de la solitude du désert, de la soif et des Maures. Il en fait le récit dans Courrier sud, paru en 1929.

C’est l’année où il est nommé en Amérique du sud pour développer l’Aéropostale avec Guillaumet, jusqu’en Patagonie et d’Argentine au Chili. Ce sera le sujet de son second roman, Vol de nuit, paru en 1931. Il se marie la même année avec son « petit oiseau des îles », écrivaine salvadorienne déjà mariée deux fois, Consuelo Suncin Sandoval de Gómez. Elle est dépensière, fantasque, volage, mais il l’aime comme jamais. Elle lui survivra jusqu’en 1979, disputant âprement sa fortune et ses manuscrits à la famille de son mari décédé. Mais la politicaillerie française détruit tout ce que les industriels peuvent créer. Par ambition politique, il est décidé chez les fonctionnaires de créer une compagnie nationale, Air France, et l’Aéropostale lui fait de l’ombre. L’auteur n’a pas de mots assez durs pour les bureaucrates aux egos démesurés, qui massacrent une compagnie florissante et la livrent aux appétits étrangers pour satisfaire leur image – tout comme la Compagnie du canal de Panama jadis (et Alcatel ou Alstom ou Framatome sous les socialistes récemment).

Saint-Exupéry devient alors un temps pilote d’essai, pilote de raid en Afrique, journaliste, reporter durant la guerre d’Espagne, scénariste pour le cinéma. Il dépose une dizaine de brevets d’inventions techniques pour les avions. Lors d’un raid Paris-Saïgon à bord d’un Caudron-Renault Simoun acheté par l’écrivain pour battre le record d’André Japy qui les deux villes en 3 jours et 15 heures, le pilote se crashe dans le désert à 400 km du Caire, à cause d’une météo imprévue et d’un vent de face qui change les distances estimées. Pilote et mécanicien sont indemnes, mais vivent trois jours d’hallucinations, déshydratation, désespoir. Ils seront recueillis par des Bédouins qui leurs donnent de l’eau, histoire racontée dans Terre des hommes, publié en 1939 et Grand prix du roman de l’Académie française. En 1938, Antoine de Saint-Exupéry et son meccano André Prévot tentent le raid de New York à Punta Arenas en Argentine. Mais, au Guatemala, en raison d’une confusion entre les gallons US de 3,78 litres et britannique de 4,54 litres, ils surchargent leur nouveau Simoun F-ANXR et s’écrasent en bout de piste.

En 1939, bien que déjà d’un certain âge pour l’aviation, Saint-Ex sert comme capitaine dans le Groupe aérien de reconnaissance II/33 à Orconte, près de Saint-Dizier. Il s’agit de photographier le front et les lignes allemandes. Mais tout va très vite en 1940, les photos n’ont même pas le temps d’être développées qu’elles sont déjà obsolètes, et de toute façon personne ne les regarde. Impréparation politique, suffisance militaire, dispersion du matériel mal employé, c’est la Débâcle. En survolant Arras en flamme, cernée par une centaine de chars allemands, son avion moderne Bloch 174 de la Société des avions Marcel Bloch (qui a pris son nom de guerre, Marcel Dassault depuis) est criblé d’éclats de la Flak, mais Saint-Ex réussit à regagner sa base – et obtient la Croix de guerre avec palmes. Il en fera Pilote de guerre.

Démobilisé à Perpignan après l’armistice, son escadrille s’envole pour Alger le 20 juin 1940 alors qu’il va récupérer des pièces de rechange à Bordeaux dans un vieux Farman ; il charge accessoirement quelques passagers dont Suzanne Massu jusqu’à Oran. Il part à New York grâce à un passeport délivré par Vichy et un visa délivré par le consulat américain. Il n’est pas gaulliste, mais pas vraiment pétainiste, le vieux maréchal lui paraissant immobiliste. Son milieu l’ancre dans le conservatisme, le catholicisme, la terre, tandis que toute son éducation le tire vers les étoiles, l’industrie aéronautique, l’exploration. Comme il ne s’intéresse pas au petit cénacle renfermé des littéraires français autour de Saint-Germain-des-Prés, il est brocardé, accusé sans preuve, avec la même bêtise aveugle des egos sur les réseaux sociaux aujourd’hui. Il s’en moque, en aristocrate de l’âme. Il refuse aussi bien le ralliement « inconditionnel » au général de Gaulle que son enrôlement au Conseil national de Vichy (ou au Rassemblement pour la Révolution nationale), où il est nommé contre son gré et qu’il refuse par deux communiqués. Il veut faire entrer les États-Unis isolationnistes en guerre pour la civilisation et, dans son livre Pilote de guerre, il montre que les aviateurs français se sont bien battus et ne sont pas des chicken. On dit que ce livre, qui a du succès traduit en américain, a contribué à retourner l’opinion.

Par son traducteur, il rencontre la journaliste Silvia Hamilton, avec qui il a une liaison. Il écrit alors Le Petit Prince, qui paraît d’abord aux États-Unis en 1943 avant de paraître en France (dans les 150 millions d’exemplaires dans le monde à ce jour). Mais il se veut aviateur avant d’être écrivain. Seuls ceux qui participent peuvent témoigner, tels Malraux, Kessel, Monfreid. Saint-Ex veut alors rejoindre une escadrille de reconnaissance en Afrique du nord, mais il faut l’aval des Américains et ceux-ci disent No! À cause de leur bureaucratie rigide : pas plus de 30 ans, des capacités intactes, une formation au nouvel avion ultra-moderne Lightning P-38, réputé le plus rapide du monde (il sera dépassé en 1944 par les nouveaux Focke-Wulf Fw 190 « long nez »). A force de faire le siège des uns et des autres, il obtient par exception d’effectuer cinq missions comme pilote de Lightning. Une de trop : la dernière lui sera fatale ; il est descendu par un FW90 plus rapide. Elle l’a fait passer au-dessus de la vallée du Rhône pour une reconnaissance avant le débarquement de Provence et il est attaqué au retour, près de Marseille.

L’auteur, écrivant en 1994, ne connaissait pas les découvertes de 1998, 2000 et 2003, et signe plusieurs pages de conjectures aujourd’hui obsolètes. En septembre 1998, un patron pêcheur marseillais remonte au filet une gourmette en argent gravée du nom d’Antoine de Saint-Exupéry, du prénom de son épouse Consuelo et de l’adresse de sa maison d’édition à New York. En 2000, une jambe du train d’atterrissage gauche et des éléments de carlingue de son P-38 sont retrouvés par le plongeur professionnel marseillais Luc Vanrell près de l’île de Riou. En 2003, la Codex remonte les vestiges de l’avion, identifiés grâce à un numéro de série retrouvé sur le caisson du turbocompresseur gauche. En mars 2008, Horst Rippert, ancien pilote de la Luftwaffe et frère d’Ivan Rebroff (qui n’avait rien de russe), affirme avoir abattu un avion de type P-38 Lightning précisément le 31 juillet 1944, dans la zone où se trouvait Saint-Exupéry. Il en témoigne au journaliste Jacques Pradel et au plongeur Luc Vanrell qui en publient un livre, Saint-Exupéry, l’ultime secret.

Il confiera par testament ses écrits épars à « Lyne », son amie aristo qui a mis en forme les paperolles qui forment Citadelle, publication posthume.

L’auteur a été avocat et commissaire colonel de réserve dans l’Armée de l’Air, Officier de la Légion d’honneur. Il a été également directeur de la société des eaux minérales d’Évian, administrateur de la société Merial, membre du Conseil Économique et Social, attaché au cabinet du Président Giscard d’Estaing, conseiller technique au cabinet de Simone Veil, conseiller du commerce extérieur. Il a écrit plusieurs livres historiques et est décédé en 2022 à 91 ans. Sa biographie romancée de Saint-Exupéry se lit agréablement et sort du seul factuel pour s’efforcer d’entrer dans la psychologie du sujet.

Michel Lhospice, Saint-Exupéry le paladin du ciel, 1994, Éditions France-Empire, 401 pages, €11,08, e-book Kindle €9,49

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Épiclèse des dieux grecs

Ouh là ! Un mot grossier pour les ignares : épiclèse. C’est une invocation, en grec antique. Car chaque dieu ne peut s’appréhender dans la totalité de sa puissance. L’épiclèse décrit le fractionnement de chaque divinité, ce qui fait fonctionner le polythéisme. Notre monothéisme d’aujourd’hui ne comprend pas cet éparpillement du sacré.

Or le dieu grec se morcelle pour s’adresser à l’homme, et cela condense sa grandeur. Il s’adresse aux mortels en s’invitant chez eux, au sein même de son espace, pour s’approprier un lieu qui devient sanctuaire. Il y dévoile là un aspect de lui-même, l’une de ses multiples fonctions. Ainsi Artémis « Aux marais » à Sparte, et Héra « Des hauteurs » à Corinthe. Le nom peut indiquer la fonction d’une divinité sur un territoire particulier. Ainsi Déméter est dite « Pourvoyeuse de fruits » à Tégée, Aphrodite « De la navigation propice » à Cnide, Athéna Niké « Garante de la victoire » à Athènes. L’épithète accolée au dieu indique encore son action. Apollon est apotropaïque quand il protège et épicurios quand il vient en aide.

La piété humaine reconnaît que le dieu est toujours là, au-delà de ses dénominations. Les manifestations divines sont variables selon les circonstances ou les lieux, même s’il s’agit d’un être divin unique. Le mortel exprime l’inconscience immédiate qu’il a d’une multiplicité d’aspects en l’appelant la divinité sous divers noms. Un dieu s’occupe de tout. Zeus est à la fois « Des hauteurs » et « le Surveillant », « Des bornage » et « l’Aimable », ou « De la cité », ou encore Téléios, « de protection du mariage humain » quand il protège la reproduction. Le Zeus « des Hauteurs » est celui qui veille sur l’agora, mais aussi sur la maison.

Un Grec ne s’adresse pas à Athéna tout court, mais selon sa cité, ou selon le sanctuaire dans lequel il se trouve. Il honore telle ou telle manifestation particulière de la déesse : Athéna Polias « Protectrice de la cité », Athéna Ergané « l’industrieuse », Athéna Niké « garante de la victoire », Athéna Agoraia « bonne conseillère du peuple », Athéna Thémis « garante de la justice », Athéna Sôteria « protectrice des marins » au Pirée, Hippia « amie des chevaux » à Colone, et ainsi de suite. L’Athéna Zostoria est à la fois la déesse qui protège le guerrier qui boucle son ceinturon avant le combat, et la protectrice de la future mère qui dénoue sa ceinture pour accoucher. On dénombre plus de 200 épiclèses d’Athéna, au moins 340 pour Aphrodite et plus de 700 pour Artémis.

Le polythéisme signifie moins qu’il y a plusieurs dieux que la pluralité des aspects d’un même dieu. Le premier d’entre eux est l’ambivalence. Ainsi Apollon évoque la pureté et la lumière du soleil, mais en même temps la terreur et la panique. Phobos est à l’origine de notre « phobie », un effroi. Zeus est l’Aimable mais aussi le Zeus des trépassés. Car le sacré grec est fondamentalement redoutable et menaçant. Il est toujours ambivalent, ce qui en fait aussi un havre d’espérance.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Thomas Hardy, Jude l’obscur

Un faible, doublé d’un sot, telle est la tragédie de Jude, un obscur déterminé par sa classe et les instances d’En Haut. Fawley est un orphelin, élevé par sa tante à la campagne, déjà marqué par le malheur. Les gens de la famille ne savent pas vivre en mariage, dit la vieille tante. Le roman commence aux 12 ans de Jude, lorsque son instituteur, Mr Phillotson qu’il aimait bien, quitte la bourgade pour prendre une école à la ville. Il veut en effet étudier pour d’élever dans la société.

C’est le rêve du gamin, qui grimpe au sommet de la colline, à l’endroit de l’ancien gibet où l’un de ses ancêtres a été pendu, signe de son hérédité chargée, pour apercevoir au loin les lumières de Christminster (le monastère du Christ). C’est la ville aux nombreux collèges, où des érudits étudient le latin, le grec, et les anciens philosophes. Jude est renvoyé de son poste de gardien de vaches, puisqu’il lit tout le temps et ne les garde guère. Il se rend utile à sa tante, qui tient la boulangerie de Marygreen (la verte Marie), en livrant ses pains en carriole, avec un cheval éthique. Une fois adolescent, il apprend sur le tas le métier de tailleur de pierres afin de subvenir à ses besoins. Dans le même temps, il étudie des grammaires latines et grecques, et parvient à déchiffrer jusqu’à les apprendre quasi par cœur, les textes de Virgile et d’Homère. Mais s’il ‘sait’, il ne ‘comprend’ pas. Retenir n’est pas faire germer, seule preuve de culture. Toutes ses économies sont destinées à son voyage à la ville, où trouver à s’employer et, peut-être, intégrer des cours aux collèges, et, mieux encore, entrer dans les ordres et devenir, pourquoi pas, évêque.

Mais la Femme guette, et Jude le sot ne sait résister. Arabella, une paysanne qui cherche un mari pour se caser, lui met le grappin dessus. Flirt, baisers, baise, sa copine lui dit que le seul moyen d’exiger le mariage est qu’il lui fasse un gosse. Mais rien ne vient, alors la fille rusée déclare qu’elle est enceinte à un Jude niais qui la croit sur parole. Il n’a aucune volonté et se laisse faire. Ils se marient, ils s’installent dans une masure, lui travaille et elle reste à la maison, rêvant de colifichets pour dépenser. Évidemment, ils ne s’aiment pas, sortis des premiers émois sensuels. Jude est un mari honnête, assez beau, mais stupide à préférer les livres à sa femme. Ils se séparent, Arabella suit ses parents en Australie, où ils vont s’installer comme colons.

Jude quitte alors le village vert de Marie pour les collèges religieux du Christ. Il se plonge dans l’étude, mais est fasciné par le fait qu’il a une cousine, Sue, comme lui apprend sa tante, et qu’elle réside justement à Christminster. Une fois de plus, il se laisse entraîner par sa sensualité et laisse en plan sa volonté. Mais Suzanne, qui se diminue en Sue, est une émotive instable qui ne sait pas ce qu’elle veut. Elle aime Jude, mais moins que lui ne l’aime ; il fait ses quatre volontés, au lieu de s’imposer et d’établir des règles claires. Il veut le mariage, elle oui, puis non, résistant au dernier moment, tout en se répandant en excuses sans raison, juste parce qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut, baptisant ‘liberté’ cette incapacité foncière à décider de quoi que ce soit. Jude le découvre, mais laisse faire, toujours aussi faible et sot.

En caracolant avec Jude, alors qu’elle a été admise à l’école normale d’institutrices pour deux ans afin d’avoir son diplôme d’enseignante et pouvoir tenir une école, elle est renvoyée. Mr Phillotson, qui l’avait recommandée et en avait fait sa maîtresse-adjointe, est catastrophé. Il l’aime, et malgré les dix-huit ans de différence d‘âge, lui propose de l’épouser. Sue hésite, ne sait que décider, revient à Jude, se dit qu’il est toujours marié à Arabella devant l’Église, sinon devant Dieu. Justement, Arabella, revenue d’Australie où ils ne se sont pas plus (il fallait trop travailler), revient dans la région et songe, pourquoi pas, à ‘reprendre’ Jude. Mais elle voit qu’il est amoureux de Sue et se dit que son vulgaire aubergiste qui lui donne du travail de barmaid est tout aussi bon pour se recaser. Elle propose donc le divorce, et Jude accepte.

Le voilà libre. Mais Sue se tourmente toute seule devant sa conscience. Bien que ne croyant pas en Dieu et n’allant pas à la messe, elle se dit que le mariage est un lien sacré, supérieur aux lois des hommes. La voilà donc une fois de plus non seulement indécise, mais sentimentalement empêchée. Bien qu’elle ne l’aime pas et qu’il la dégoûte physiquement, elle décide de dire oui à la proposition de mariage de Mr Phillotson. Cela contentera la société, la réhabilitera comme enseignante, et apaisera ses scrupules de ne pas être comme les autres, faisant cesser les cancans. « Cela veut dire tout simplement que vous avez flirté outrageusement avec ce pauvre vieux, que vous vous en êtes repentie, et que vous l’avez épousé comme réparation, bien que vous en ayez été torturée à mort », analyse Jude assez justement, sans rien en faire.

Jude est effondré mais, par amour pour Sue, accepte, toujours aussi faible et sot. Mais le mariage avec le vieux maître d’école ne tient pas, elle ne peut ‘consommer’, et supplie son mari de la libérer pour qu’elle aille rejoindre Jude. Ils ont quelques années de bonheur, malgré un fils qu’Arabella a ramené d’Australie, et qui est (selon ses dires) le fils de Jude. Elle ne le lui a pas dit et n’en veut pas, un gosse est une charge pour une barmaid qui veut se remarier avec un gros aubergiste. Elle l’enfant colle dans un train, direction l’adresse de son père et de sa compagne. C’est un petit vieux triste, dépressif, jamais aimé, que le couple reçoit et adopte comme leur premier enfant. Il n’a pas vraiment de prénom, n’ayant pas été baptisé « pour économiser sur son enterrement au cas où il mourrait », lui disait Arabella. Il a seulement été affublé d’un surnom difficilement compréhensible : le Petit Père le Temps. Ils en auront trois autres au fil des années, sans qu’Arabella ne disparaisse vraiment de leur vie. Elle ne cessera d’empoisonner ce couple trop heureux, et elle regrette d’avoir lâché le grappin qu’elle avait croché sur Jude.

Évidemment suivent la maladie, la pauvreté, la mauvaise réputation de gens non mariés officiellement, la déchéance. Le fils petit vieux décide qu’il faut en finir, et pend ses frères avant de se pendre tout seul, dans la chambre minable où ils ont échoué à Christminster, après qu’Arabella soit une fois de plus venue les narguer. Désolée, Sue se repens et se tourne vers la religion ; elle revient auprès de son mari devant Dieu, le sieur Phillotson, trop heureux de ce retour. Pour expier sa faute, Sue consent aux relations sexuelles, malgré son dégoût. Elle veut consommer le mariage jusqu’à la lie. Jude laisse faire, toujours aussi faible et sot. Pire, Arabella lui remet le grappin dessus, et il la laisse se remarier avec lui. Il se laisse mourir de maladie tandis qu’elle le soigne plus ou moins, préférant quand même aller s’amuser avec les autres au moment où il est au plus mal.

Pire que pessimiste, ce roman est fataliste. L’hérédité, le milieu social, l’enfance malheureuse, les barrières de classe, les commandements de l’Église, l’opinion des autres – tout concourt à faire fléchir la volonté des hommes pour la soumettre à ‘ce qui se fait’. Les tendances profondes de sa nature ont empêché Jude de parvenir où il voulait, trop faible et trop sot pour cela. Il lutte, mais pas longtemps, plutôt bienheureux à se vautrer dans la résignation. Le principe vital, dont Nietzsche fera le moteur de la volonté, se réduit à l’instinct sexuel, que les femmes savent si bien manipuler, aguichant, feignant d’attendre un bébé, n’hésitant pas au chantage pour obtenir le mariage, puis la réputation à tenir vis-à-vis des autres membres de la communauté. Telle est Arabella, telle est aussi Sue. « Je n’ai pas exactement flirté avec vous ; mais j’avais ce besoin qui mine la moralité de certaines femmes plus encore qu’une passion déréglée – le besoin d’attirer, de captiver, sans souci du mal que l’on peut faire », dit-elle. La femme, selon Thomas Hardy, n’a aucune notion du bien et du mal, et se livre à son instinct sexuel sans freins, telle est sa ‘nature’.

La fatalité rend ce destin tragique, car Jude restera à jamais obscur. Sa volonté ne suffira jamais à atteindre ses buts élevés, parce qu’elle est trop faible ; son intelligence n’y suffira pas plus, parce qu’il est niais et sot, quoiqu’il puisse étudier comme livre. Il restera toujours le velléitaire qui rêve au lieu d’observer, qui se laisse faire au lieu de s’imposer. Une vraie purge que suivre l’histoire de ce raté. Nous sommes bien loin de Stendhal et de Julien Sorel.

Thomas Hardy, Jude l’obscur (Jude The Obscure), 1895 , Livre de poche 1997, 480 pages, €7,90, e-book Kindle €3,49

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Parasite de Bong Joon-ho

De quoi rire, tout en abordant l’intime de la vie quotidienne en Corée du sud – ce qui est peu courant au cinéma. Comment, dans ce pays de compétition effrénée et d’inégalités sociales, une famille pauvre, sans diplômes mais débrouillarde, finit par s’inoculer dans la vie d’une famille riche mais plutôt naïve.

Tout commence par la situation de famille pauvre, vivant dans un sous-sol et survivant en pliant (mal) des boites à pizza. Ki-taek (Song Kang-ho), sa femme Chung-sook (Jang Hye-jin), leur fils Ki-woo (Choi Woo-shik) et leur fille Ki-jung (Park So-dam) sont chômeurs. Ils ont si peu de moyens qu’ils sont obligés de pirater le réseau Wi-Fi de leurs voisins. Ki-taek a fait faillite deux fois pour un commerce de pâtisserie, puis de rôtisserie. Ki-woo a passé quatre fois les concours pour entrer à l’université, mais a été chaque fois recalé parce qu’il manque d’énergie. La concurrence est rude, le niveau monte et il n’est jamais à la hauteur.

Min-hyuk (Park Seo-joon), un ami étudiant, qui part pour un an parfaire sa formation aux États-Unis, lui propose de le remplacer comme professeur de cours privés d’anglais à Da-hye, une jeune fille de famille riche en dernière année de lycée. Il en est amoureux et ne fait pas confiance aux autres étudiants, tous fils de famille et débauchés. Ki-woo est assez qualifié pour enseigner l’anglais, puisqu’il a passé des années à bûcher les concours. Sa sœur Ki-jung lui fabrique un faux diplôme de l’université Yonsei, et il va se présenter au domicile des parents, une vaste maison sécurisée, œuvre d’un architecte de renom, à la pelouse très verte car bien arrosée, deux enfants et trois clebs à promener régulièrement avec pour chacun sa pâtée de luxe (pour les enfants aussi). Les réserves dans la cave sont très bien garnies, de mêle que le dressing de Monsieur et de Madame qui est une vraie pièce.

Il fait bonne impression et est immédiatement accepté. Il séduit tout aussi rapidement la fille Da-hye (Jung Ziso) et met en confiance sa mère (Cho Yeo-jeong), femme au foyer jolie, mais craintive et un peu niaise. Elle ne sait pas faire la cuisine, ni user du lave-vaisselle, et voit des profondeurs insoupçonnées dans les gribouillages au feutre de son fils Da-song (Jung Hyeon-jun), très instable et traumatisé par la vue d’un « fantôme » sorti de la cave. Humour de situation : Ki-woo : « C’est un singe ? » – Madame Park : « non, c’est un autoportrait. » En fait, ce n’est ni l’un ni l’autre, mais « le fantôme ». Ki-woo lui propose sa sœur comme professeur de dessin, métamorphosée en Jessica, une art-thérapeute très recherchée formée en Illinois aux États-Unis. On note le prestige des États-Unis dans ce pays.

Ki-jung s’impose tout aussi facilement et apprivoise le gamin. Elle écoute aux portes et saisit les situations. Monsieur Park le maître de maison (Lee Sun-kyun), important cadre d’une société d’électronique, lorsqu’il rentre, la fait reconduire par son chauffeur (Park Geun-Rok), en Mercedes. On note le prestige des voitures allemandes dans ce pays. Le jeune homme la drague un peu, ce qui donne une idée à Ki-jung. Elle enlève sa culotte et la cache sous un siège ; elle a ainsi posé le piège qui fera renvoyer le chauffeur, son patron étant outré de constater qu’il baise sur le siège où s’assoit tous les jours. Ki-jung suggère qu’il est préférable d’engager un chauffeur plus âgé, moins tenté par la chose. Elle a connu jadis, dit-elle, l’une de ces perles rares.

Et elle fait engager son père, qui se forme illico sur Mercedes en allant visiter la concession et tester les modèles. Reste la mère. Qu’à cela ne tienne ! Un complot est organisé par le frère, la sœur et le père pour démontrer que la gouvernante (Lee Jung-eun), inamovible dans la maison depuis le précédent propriétaire, est tuberculeuse. Pour cela, ils utilisent son allergie à la peau de pêche, qui la fait tousser et l’envoie à l’hôpital pour un traitement. La famille pauvre a ainsi entièrement squatté la famille riche, parasite des parasites exploiteurs, et ils jouissent de leur situation acquise en profitant d’un week-end de camping pour l’anniversaire du gamin pour s’empiffrer et se saouler des alcools de la grande maison vide.

Las ! La pluie fait surgir l’ancienne gouvernante à la porte, qui sait que les patrons sont partis, et veut récupérer « quelque chose » à la cave. Elle accède au bunker souterrain secret, pour apporter de la nourriture à son mari Geun-sae (Park Myeong-hoon), hébergé depuis des années pour fuir des créanciers après sa faillite dans une affaire de pâtisserie. On note dans ce pays le bunker enterré profond à cause de la paranoïa envers le voisin du nord, et la « justice » expéditive des mafias pour récupérer les créances.

Première erreur : avoir ouvert à l’ex, au lieu d’attendre le retour des patrons. Deuxième erreur : ne pas avoir laissé la mère négocier, au lieu d’épier en bande et de glisser pieds nus sur l’escalier humide, et de révéler ainsi que tous les employés sont membres d’une même famille. Un moyen de chantage idéal que l’ex-gouvernante s’empresse de prendre en vidéo, menaçant de l’envoyer illico aux patrons. C’est le « bouton nucléaire » qui force Ki-taek et sa famille à obéir. Jusqu’à ce que la mère fonde sur le téléphone et engage une lutte qui aboutit à la défaite des deux, blessés et refoulés dans le bunker dont la porte est fermée. C’est à ce moment qu’un appel téléphonique informe que la famille sera à la maison dans 8 mn, selon le GPS, et que la gouvernante Chung-sook doit préparer des nouilles au bœuf Jjapaguri, selon le désir du petit prince. Il pleuvait trop, et le camping a été déserté. On note la pluie omniprésente dans ce pays, tout comme l’adulation du fils au détriment de sa sœur.

C’est le branle-bas de combat pour effacer les traces de la ripaille et de la bagarre dans le salon, et pour se cacher in extremis – sous la table de la pièce ou sous le lit de la chambre de la jeune fille, où Ki-woo a dû remettre en catastrophe le journal qu’il avait pris pour le lire, et constater qu’elle est amoureuse de lui. Patatras ! Après leur retour, le gamin veut quand même camper et emmène sur la pelouse sa tente d’indien « achetée aux Etats-Unis », (donc) étanche à la pluie d’orage violente qui tombe. Il veut dormir là, et ses parents le laissent faire car tout lui est permis : il est « le » fils, a été traumatisé par un fantôme, et c’est son anniversaire. Pour se rassurer, il dorment sur le canapé, face à la baie vitrée. Les Ki doivent endurer leur conversation où ils se plaignent de l’odeur « de torchon cuit » ou « de métro » de Ki-taek – une odeur de pauvre – et aux soupirs et ahanements du couple qui se caresse sexuellement.

Lorsqu’ils s’endorment enfin, les trois sous la table parviennent à s’échapper, le vieux toujours aussi nul pour faire vite et bien. Chung-sook vit à la maison, mais le reste de la famille doit regagner leur appartement, que la pluie diluvienne a inondé jusqu’aux deux-tiers du plafond, les égout refoulant par l’évier, la baignoire et les chiottes. Là, Ki-woo récupère bêtement la pierre « de chance » que lui a offert son ami étudiant, et l’emporte sur son ventre, croyant par superstition qu’elle s’est attachée à lui. On note les effets de la moussons, l’insalubrité des logements, l’animisme toujours présent dans le pays pourtant développé, les fantômes, la pierre, la chance.

Le lendemain, Madame Park décide de faire une fête d’anniversaire où elle invite tout le monde, ses amis et les employés. Ki-taek est sommé par Monsieur Park de se déguiser en indien comme lui, pour amuser son fils lors de la présentation du gâteau d’anniversaire – ce qui n’amuse pas Ki-taek, qui a l’impression de faire le singe. L’imbécile de Ki-woo croit bon d’aller voir dans le bunker, et sa pierre lui échappe. Au lieu de remonter, il persévère et se voit attaquer par Geun-sae, le mari de l’ex- gouvernante, dont la femme a été tuée, poussée dans l’escalier par Chung-sook. Il attaque Ki-woo et lui écrase la tête avec sa pierre. Il sort ensuite du bunker, saisit un couteau de cuisine, et poignarde Ki-jung à mort, blessant des invités avant d’être embroché par une brochette garnie par la mère, la seule qui ait un peu de cran dans cette famille.

Da-song, le fils Park, s’évanouit lorsqu’il reconnaît le « fantôme » qu’il avait vu – et qui était le mari caché de l’ex-gouvernante. Son père veut fuir pour l’emmener à l’hôpital, ignorant la blessure grave de Ki-jung. Il veut les clés de la Mercedes et Ki-taek lui lance, mais elles tombent à terre. Lorsqu’il s’approche pour les ramasser, il se bouche ostensiblement le nez. Ce geste de mépris enrage Ki-taek ; il saisit le couteau et poignarde son patron Monsieur Park, avant de disparaître.

Ki-woo n’est pas mort, malgré sa fracture du crâne. Il sort de l’hôpital un mois après, et n’est condamné avec sa mère qu’à une peine de prison avec sursis pour usage de faux. Il va régulièrement observer l’ancienne maison des Park depuis la colline. Ils ont déserté l’endroit du crime et l’ont mise en vante, mais personne ne s’empresse de l’acheter. Ki-woo aperçoit une lumière clignoter en morse, comme dans la formation de scout de Da-song. Le mari de la gouvernante utilisait une commande électrique depuis le sous-sol pour communiquer avec lui. Ki-woo comprend que son père s’est caché dans le bunker et jure de devenir riche pour racheter la maison. Un vœux pieux, vu qu’il rate à chaque fois le concours et que, une fois admis à l’université, il en aura encore pour des années.

C’est donc une dernière pirouette de ce film mordant qui ne manque pas d’humour.

Palme d’or Festival de Cannes 2019

4 Oscars 2020

DVD Parasite (기생충 Gisaengchung), Bong Joon-ho, 2019, avec Cho Yeo-jeong, Choi Woo-sik, Jung Ji-so, Lee Sun-kyun, Song Kang-Ho, IN-US 2020, coréen, français, 2h12, €23,42

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Les Français ne savent pas ce qu’ils veulent

Dans la dernière vague de l’Enquête électorale française de septembre 2026, l’inquiétude domine, à 59% et l’incertitude à 51%. Pas d’espoir, sinon pour 17%. On attend une rupture à 71%, avec une radicalité qui monte à 48%. Si toutes les régions sont à peu près d’accord, les villes sont un peu plus écolos (elles utilisent moins la bagnole), et les diplômés bac+5 encore plus que les sans bac. Eux privilégient l’anti-immigration et les valeurs tradis. Les plus aisés sont aussi pessimistes que les pauvres, à plus de 70%.

Ce sont les partisans du RN 43% et de LFI 27% qui sont les plus radicaux, bien entendu. Le reste plafonne à 21%. Ce qui veut quand même dire que sur dix personnes dans un wagon de train ou un bureau, deux sont prêts à tout foutre par terre et à user de violence sans aucune vergogne. Pas de quoi se réjouir (voir Ravage de Barjavel ou Malevil). Les reconquérants et les rassemblés veulent « revenir à », contre l’immigration et pour l’identité.

Mais, curieux paradoxe au vu des casses et des pillages récents, « les 18-24 ans ne sont que 19% à souhaiter une transformation radicale de la société, contre 26% de l’ensemble des répondants« . Eux vont vivre le plus longtemps avec la société à venir, et veulent surtout s’y insérer avant de songer à la transformer. Ce pourquoi les gauchistes et leur idéologie trotskiste, s’ils se répandent sur les réseaux et dans les médias, sont au fond peu écoutés. Pas plus que dans les années post-68… Même 71% des écolos préfèrent un dirigeant prêt au compromis.

A gauche, deux futurs parallèles, l’un social (LFI, PS, PCF), l’autre écologique (écolos, Place publique). Mais comment la transition écologique peut-elle améliorer les conditions de vie et la protection sociale ? Ce sont deux dépenses incompatibles, fondées sur des « moyens » plus grands – donc une croissance économique meilleure, obérée par l’avalanche de normes écologiques et de charges sociales par rapport à nos voisins…

Au centre, c’est la Défense qui l’emporte, comme si les autres étaient naïvement croyants que rien ne peut arriver, ou prêts à préférer être « russes » que morts. La dette vient en second, ce qui ne préoccupe guère les autres partis. Pas de projet pour le futur, la simple gestion du présent ; pas de quoi enthousiasmer les foules.

Les Républicains sont, comme toujours, à mi-chemin entre centre et droite radicale. Aucun sujet original. Juste la conservation de ce qui est.

Les droites radicales divergent sur presque tout. Le RN cite l’identité à 59% (pas de quoi décréter l’unanimité, avec 41% qui n’en font pas une priorité…), et le social à 49% (mais avec quelques moyens ? – ils veulent un abaissement de l’âge de la retraite, une hausse des pensions et une baisse de la TVA !). « Chez Reconquête, l’identité atteint 83% et le social tombe à 20%« . Signe que ses partisans sont plus aisés et plus bobos que la moyenne ; ils ont un problème de couleurs de peau, pas de valeurs en dépôt. Manque de pot, ils ne sont pas représentatifs de la société française et sont donc condamnés, sauf bouleversement radical ou miracle divin, à plafonner au premier tour.

Quant à la manière de gouverner, le régime représentatif est rejeté par 89%. Ils ne marche pas, les politiciens bavassent mais ne font pas, 83% voudraient pouvoir les forcer, par exemple 63% par référendum. Pourtant, il suffirait que l’on en revienne à la pratique de la Ve République sous de Gaulle, avant les manipulations Jospin-Chirac, pour que tout revienne dans l’ordre : un Exécutif fort, qui entraîne un Législatif qui a des choses à proposer, et un Judiciaire qui ne mette pas des bâtons dans les roues par irénisme idéologique.

Le compromis négocié domine chez les écolos, Place publique, le PS et le centre. L’élection fixe une orientation et les décisions se conduisent par la négociation, avec une expertise technique. Macron, après Hollande, l’a tenté, cela n’a pas convaincu ; les résultats ne sont jamais immédiats et les décisions techniques paraissent déconnectées. Et souvent mal expliquées, par des technocrates abscons et confus. Il suffit de voir comment les lois sont rédigées, par des illettrés du système éducatif depuis plus de trente ans.

LFI veut un gouvernement direct par le peuple, on a vu ce que cela avait donné en 1792 avec la Convention nationale qui avait élu un Comité de salut public, qui adorait guillotiner tous ses opposants. Mais ils ne sont que 18% à réclamer un homme fort – ce qui est pourtant survenu avec Napoléon, au vu de l’anarchie induite. Sans parler des soviets d’ouvriers et de paysans, vite transformés en relais du Parti unique en URSS. C’est donc une façon naïve et béate de considérer la dynamique politique réelle, et surtout la « démocratie », bien que les éléfistes aient plein la bouche de ce mot grec dont ils ne comprennent manifestement pas les ressorts. Ils ignorent trop volontiers que la participation citoyenne et la liberté d’expression, certes sont valorisées, mais qu’existe aussi l’égalité devant la loi, et le respect de droits fondamentaux (dont celui d’aller et venir, de sécurité, et de propriété). Et que sa durée tient beaucoup l’équilibre des pouvoirs, qui empêche toute tentation dictatoriale. Quant au « peuple », il contient beaucoup de non-citoyens.

C’est l’inverse au RN et Reconquête où « l’homme » fort est approuvé à 56% et 69%. Marine étant virilisée, comme la reine, après la mort du roi, devenait « le » pharaon en Égypte antique. Aucun compromis pour 80% des reconquérants, et encore à 67% des rassembleurs nationaux. Pas de quoi leur faire une seule seconde confiance ! « Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire », a osé proférer le « socialiste » André Laignel en 1981. L’appel au peuple et le plébiscite justifient tout – avec la versatilité et les émotions populaires qui vont avec. Pour les autres, fermez vos gueules – vous êtes prévenus. Pas étonnant à ce que Reconquête soit le parti qui prise le moins le régime démocratique, envisageant même à 40 % que ce pourrait être le rôle de l’armée de gouverner.

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Henri Amouroux, Les beaux jours des collabos

Dans l’euphorie de la victoire contre l’Allemagne, le nazisme, la contre-révolution, les anti-Lumières, on a volontiers amalgamé tous ceux qui ont « collaboré » avec l’Occupant. L’historien nuance et détaille cette période post-sidération de la Défaite, et avant l’essor de la Résistance.

Il y a eu collaboration de fait, parce que la France a été vaincue et devait passer sous les fourches colonialistes du vainqueur. Il y a eu collaboration de conviction, parce que la « nouvelle Europe » ne pouvait passer que par une entente entre l’Allemagne et la France, et que l’Angleterre avait « trahi » à Mers-el-Kébir. Il y a eu collaboration horizontale, par désir sexuel et sentiments pour le bel aryen. Il y a eu collaboration idéologique de la part de ceux qui ont été convaincus par le nazisme, ou viscéralement hostiles au bolchevisme.

Deux chocs tout d’abord, avant l’engagement de collaborer : l’attaque de la flotte française à l’ancre à Mers-el-Kébir, par la crainte de Churchill de voir les puissantes unités modernes de la Marine française servir aux nazis. Par l’inertie de Pétain, pour qui il ne fallait surtout rien décider et attendre. Par la conception orgueilleuse et rigide de « l’honneur » qui fait que l’amiral français Gensoul a préférer laisser tuer ses hommes – 1297 morts – que de se soumettre à la contrainte. « Terrible coup de hache », écrira de Gaulle, « tragédie grecque », dira Churchill. Mais désormais, dans la presse et une partie de l’opinion, « l’ennemi » est l’Anglais, plus le Boche. Le deuxième choc est la poignée de main de Montoire, entre Pétain et Hitler, guet-apens organisé par Pierre Laval, président du Conseil (qui sera fusillé après procès à la Libération). Cette image a beaucoup fait pour l’acceptation de la défaite et le moindre mal de « collaborer ». Le maréchal utilise d’ailleurs ce mot, qui lui sera beaucoup reproché. Cela rappelle l’entrevue de Tilsit en 1807 entre Napoléon et Alexandre de Russie. Mais le vieux, « né moins de 50 ans après Tilsit », précise Amouroux, trouve convenable de « causer » pour gagner du temps. Pour le maréchal, c’était une collaboration de principe ; pour Laval, c’était une collaboration de fait.

Une conjuration se noue à Vichy contre Laval ; le maréchal hésite, procrastine comme d’habitude, puis limoge son président du Conseil et dauphin le 13 décembre 1941 au profit de Flandin. Pâle substitut qui ne plaît pas aux Allemand et qu’il doit changer pour l’amiral Darlan, avant de rappeler Laval… Qui déclare à Pétain : « vous n’êtes qu’une baudruche, une girouette ». Pas mal envoyé. Il nomme l’ambassadeur Fernand de Brinon, apôtre de la collaboration. Les Français restent désorientés. Que faut-il faire ? La plupart acceptent leur sort, de toute façon ils n’ont pas le choix. Certains intellos aiguisent leur plume.

Il y a ceux qui prennent leur mal en patience et ne « collaborent » que pour faire fonctionner l’édition, les théâtres, le cinéma et les journaux : ainsi Montherlant, Giraudoux, Sacha Guitry, Cocteau, Sartre. Il y a ceux qui se lancent dans la bataille idéologique et politique pour affirmer leur conviction nationale et socialiste : Drieu La Rochelle, Alphonse de Châteaubriant, Lucien Rebatet, Marc Augier alias Saint-Loup, Marcel Déat, Jacques Doriot. « C’est à Paris que le collaborationnisme s’exprime le mieux » parce que c’est la grande ville, le centre du pouvoir allemand, qu’on y mange bien en étant invité, que l’on peut rencontrer le plus de gens.

Si le conservatisme à la Pétain est majoritaire, travail-famille-patrie, le catholicisme, les mœurs patriarcales, le fascisme ou le nazisme ne saisissent qu’une faible part des gens. Surtout parmi les intellos, surtout chez les jeunes. Une initiative s’emploie même à les faire combattre aux côtés des Allemands, dès que Hitler envahit l’URSS, le 22 juin 1941 : la LVF, Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme. Jacques Doriot, le hercule communiste passé à la collaboration pour suivre cette « croyance collective, jeune ardente, irrésistible » du nazisme allemand, a fondé le Parti populaire français (PPF), et combattra en croisade quelques mois dans la LVF. Marc Augier fera l’histoire des Volontairessous le nom de Saint-Loup. L’évêque monsignore comte Jean Mayol de Luppé, aumônier de la LVF, en sortira décoré de la Légion d’honneur et de la Croix de fer. Le cardinal Baudrillart les bénit. Mais cette Légion n’a guère été nombreuse, ni efficace. Marcel Déat, à la tête du Rassemblement national (populaire) est l’autre politicien pro-nazi, qui n’aime pas Vichy, qui le lui rend bien. Déat est révolutionnaire (du verbe), Vichy surtout conservateur et attentiste. Deux façons de « collaborer » aux antipodes.

« Mais il n’y aurait pas eu collaborationnisme sans collaboration, ou tout au moins le mouvement n’aurait rassemblé que quelques hommes au service direct des Allemands, sans la poignée de main de Montoire, et si Philippe Pétain n’avait pas déclaré le 30 octobre 1940 qu’il entrait, et avec lui la France, « dans la voie de la collaboration ». Il n’y aurait pas eu de collaborationnisme si, même après le 13 décembre, la collaboration n’était pas demeurée la doctrine officielle de l’État français » p.198. La responsabilité du vieux maréchal de l’autre guerre, Pétain – 85 ans – est immense.

La presse, peu nombreuse, au papier rationné, soumise à la censure allemande, est fort lue parce qu’il n’existe rien d’autre pour informer – surtout en province. Les titres valent ce que valent leurs journalistes. Jean Luchaire, directeur des Nouveaux Temps, en profite fastueusement ; Hérold-Paquis se déchaîne à la radio ; Robert Brasillach, normalien, maurassien, dirige Je suis partout et se déclare fasciste, anti-maçon et antisémite (les trois seront fusillés à la Libération, car les mots tuent aussi sûrement que les balles et les intellos sont « des incitateurs », a dit de Gaulle).

Quant aux trafiquants avec l’Allemand, les Joanovici, les courtiers en alcools, en matériel, en tissu, les entreprises de BTP qui ont construit le Mur de l’Atlantique, ils seront épargnés par l’Épuration – les affaires avant tout.

Après l’élection de Marine Le Pen, si elle réussit, nul doute que des transfuges de la droite trouveront tous les bons prétextes pour « collaborer », et même aduler la Russie de Poutine – le pouvoir avant tout.

Henri Amouroux, Les beaux jours des collabos, juin 1941-juin 1942 – La grande histoire des Français sous l’Occupation, 1978, Robert Laffont, 559 pages, €12,80

Henri Amouroux, La Grande Histoire des Français sous l’Occupation, tome 2 : Juin 40 – juin 42, Bouquins Laffont 1998, 920 pages, €10,80

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Gojoe de Sogo Ishii

Un film japonais à l’atmosphère « étrange », qui lie l’action samouraï au mysticisme animiste. Cela se passe au XIIe siècle. Les Heike ont vaincu les Genji et ont pris le pouvoir. Mais ceux-ci résistent à l’est. Le pont de Gojoe à Kyoto est une frontière entre les deux armées. Quiconque tente de le franchir de nuit est décapité par des « fantômes ».

L’ancien guerrier samouraï Musashibo Benkei (Daisuke Ryu), converti a bouddhisme et s’étant fait moine, reçoit dans un rêve la révélation d’Acalanatha, une déesse guerrière du bouddhisme Vajrayana, qu’il doit tuer le démon pour sauver le peuple. Il pourra le faire avec le sabre sacré de la secte Yamabushi, qui vit en ermite dans les montagnes. Son maître Ajari (Saburo Teshigawara) le met en garde contre l’illusion, mais Kenkei passe outre : il n’a pas encore trouvé la Voie…

Sur le pont, de jour, Benkei rencontre Tetsukichi (Masatoshi Nagase), un ancien forgeur de sabres qui désormais collectionne les armes des soldats morts. Il le suit lorsque Benkei, en tant que moine, exorcise une femme en couche et sauve son bébé. La nuit suivante, Benkei assiste à la bataille des troupes Heike contre les démons du pont, et se rend compte que ce sont des humains masqués et habillés de noir, experts au sabre. Ce sont Shanao (Tadanobu Asano), un jeune mystique qui est Yoshitsune, l’héritier des Genji, et ses deux pages assistants, Gojin et Keshimaru. Ils vivent dans une grotte et son prêtre Shoshinbo presse Shanao de prendre le commandement de l’armée Genji de l’est pour se venger des Heike, maintenant qu’il a accompli son entraînement.

Benkei, accompagné de Tetsukichi, part à la recherche du refuge des Genji, mais est arrêté par une forêt dans laquelle règne un esprit malin qui l’empêche d’avancer. Il tente de l’exorciser, mais une force supérieure s’y oppose, celle de Shanao. Magie de la forêt japonaise, bien rendue dans son vert tendre et son aspect touffu, aux vieux troncs morts inquiétants. Pas étonnant que la vision abstraite du bouddhisme se compose en ce pays avec l’animisme des origines.

Benkei et son acolyte sont arrêtés par les soldats Heike, qui les conduisent à leur chef Taira no Tadanori (Ittoku Kishibe). Le général propose à Benkei de consolider la puissance des Heike, mais il refuse, ayant désormais consacré sa vie à Bouddha. Il ne veut plus tuer d’humains – seulement les démons, qui ne sont pas humains, sophistique filandreuse qui le met en contradiction, prouvant qu’il n’a pas trouvé la Voie. Puisque Benkei refuse, Tadanori le fait lier et le condamne à être décapité dans la forêt.

C’est alors que surgissent les trois combattants avec Shanao, qui déciment à grands coups de sabre les soldats Heike et en font un massacre. La manie des plans serrés du réalisateur empêche de suivre l’action, au profit d’une suite d’éclairs passés en accéléré, où les sabres font jaillir une pluie de sang comme autant de braises échappées d’un foyer. C’est assez éprouvant pour les yeux, et peu satisfaisant pour la compréhension. Tadanori est tué et Shanao défie Benkei, qui refuse le combat puisqu’il n’est pas un démon. Les deux sabres de Shanao cassent sans problème le sabre tueur de démons. Shanao convie Benkei à un duel entre eux sur le pont Gojoe – celui des démons.

Tetsukichi, qui a survécu à la bataille et collecté une dizaine de sabres pour sa collection, est sommé de reforger le sabre tueurs de démons bien qu’Ajari, reparu, prévienne Benkei que son rêve n’est qu’une illusion. D’autant que Shanao annonce qu’il répudie son alliance avec les Genji et combat désormais pour lui-même. L’orgueil de l’expert en art martial a submergé sa raison et, d’héritier combattant légitime, il devient progressivement un démon inhumain. Il va voir Ajari et lui annonce que le monde est devenu chaos, abandonné des dieux, et qu’il faut se battre chacun pour soi. Il quitte la voie de l’ordre cosmique pour emprunter celle, démoniaque, du désordre. Dans sa grotte, il tue son moine et sabre les statues sacrées du bouddhisme, marquant sa rupture avec le monde.

Le duel entre l’ordre et le chaos, le bouddhisme et le démoniaque, le bien et le mal, a lieu de nuit sur le pont Gojoe. Benkei affronte Shanao, qui lui brise encore son sabre tueur de démons. Mais Benkei use du jiu-jitsu pour parer les sabres de Shanao et, lorsqu’il est transpercé à la poitrine, l’attire à lui. Il brandit son tronçon de sabre vers le ciel tandis qu’un gigantesque orage fait rage. Il appelle la foudre divine. Un éclair jaillit, qui les grille tous les deux et met en feu le pont de bois, ce qui fait de jolies images. Le combat du bien et du mal sur un pont qui relie deux territoires est complété par le combat de l’eau du fleuve et du feu du ciel, dont Benkei est le condensateur grâce au fer, forgé par l’homme à partir de la matière. Un message mystique de synthèse pour Japonais.

L’histoire réelle reprend sa réalité lorsque le prêtre Shoshinbo rencontre les émissaires Genji et les convainc que l’adolescent Keshimaru (Takahito Hosoyamada), survivant de la bataille sur le pont, est Yoshitsune, le dernier Genji. Retour à l’humanité. Tetsukichi, devenu aveugle par l’éclair, récupère le bébé sous le cadavre de sa mère.

DVD Gojoe – Le pont vers l’enfer, Sogo Ishii, 2000, avec Tadanobu Asano, Daisuke Ryu, Jun Kunimura, Masakatsu Funaki, Masatoshi Nagase, Wild Side Vidéo 2005, japonais, sous-titré français, 2h18, €27,00

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