Géopolitique

L’homme et la technique

Oswald Spengler fut célèbre en son temps. Notamment parce qu’il a publié une vaste fresque du destin humain intitulée ‘Le déclin de l’Occident’ en 1918. Presqu’un siècle plus tard, il reste d’actualité ! En 2018 (dans 7 ans), la Chine sera le premier exportateur mondial, le premier prédateur mondial de matières premières, le premier néocolonialiste économique mondial. Elle défendra aussi âprement ses intérêts que l’Angleterre de la reine Victoria ou les États-Unis de George W. Bush. Car, analyse Oswald Spengler, ce sont l’essor de la technique et de la population qui ont bouleversé le monde.

‘L’homme et la technique’ est un opuscule qui devrait ravir les écolos et les économistes de la décroissance ; il devrait stimuler les souverainistes et les partisans d’une Europe puissance ; il décrit parfaitement le mental américain face aux défis chinois. Paru en 1931, après la crise financière de 1929 et avant les cataclysmes nationalistes, racistes et guerriers des années 1940, il en a le vocabulaire daté. Mais Spengler livre une intuition, pas un système dogmatique. Il ne prône aucune révolution qui passerait une quelconque catégorie sociale ou raciale par les armes, il analyse la longue histoire. Il dit une manière d’être, la nôtre, ce qu’il appelle « la culture faustienne ».

Pour Oswald Spengler, la culture est le devenir, le mouvement ; la civilisation est le devenu, l’aboutissement historique. Or, dit-il, notre culture faustienne, alimentée par le désir et l’incessante exploration curieuse des choses, se meurt. Elle est désormais ‘civilisation’ : matérielle, matérialiste, comptable. La vie quotidienne, la famille, la morale, les croyances, les espoirs – tout est façonné par la technique, dit Oswald Spengler (y compris la procréation). Qui lui donnerait tort ?

Or la technique est la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. Elle est tactique pour survivre dans la nature. Le singe nu a utilisé ses mains, libérées par la station debout, pour prendre les armes et se défendre ou faire levier. La première dialectique de la main et de l’outil a fait de l’homme un animal de proie pour son environnement qui le libère de ses déterminants génétiques. L’être humain n’est pas une fourmi, il devient intelligent. Tout ce qu’il crée est « artificiel », non naturel. Première tragédie : la nature sera toujours la plus forte, elle a les millions d’années pour elle, mais l’homme ne sait pas faire autrement que l’artifice. Jusqu’à lever la main contre sa mère, en rebelle, et peut-être détruire le climat, la faune ou la planète…

Vient la seconde dialectique entre le langage et l’entreprise. Car l’être humain n’est pas seul : il vit en famille, en horde, en clan, plus tard en village, en ville, en société. Animal politique, l’homme s’entend par le langage pour un projet commun : projet de la cité pour organiser les hommes, projet de l’entreprise pour utiliser la matière et produire des biens. Le langage ne sert pas à comprendre le monde, écrit Spengler, mais à la conversation pour agir. Seconde tragédie : toute organisation prend sur la liberté humaine. L’entreprise oblige à commander ou à exécuter, à laisser une part de son travail pour le bénéfice et l’investissement, en bref à être plus ou moins exploité ; la cité elle-même contraint par ses lois, sa morale, ses obligations physiques comme le service militaire. L’homme s’aliène en s’organisant en groupes humains.

L’Occident – ce qui est à la fois sa grandeur et sa tragédie – incarne au plus haut point l’insatiable curiosité de savoir, l’exploration ultime des secrets de la nature, la volonté de maîtrise et de création. De la culture technique est née la civilisation matérielle que nous connaissons. Cet « ensemble de modes de vie artificiels, personnels, autogènes, se transforme en une cage aux barreaux serrés pour les âmes rebelles à tout frein » (p.124). L’accroissement de la population, grâce à la technique (alimentation, confort, hygiène, médecine), noie l’individu et lui fait perdre toute importance. Les nations, organisées en États (« L’État est l’ordre intérieur d’un peuple en vue de ses objectifs extérieurs » p.120), instaurent des frontières pour se préserver (accès aux ressources, emplois, style de vie, croyances) et entrent en rivalité entre elles. « La frontière, de quelque nature qu’elle soit, ne serait-ce qu’intellectuelle, est l’ennemi mortel de la volonté de puissance », écrit l’auteur dans un cri libertaire.

Car Oswald Spengler est analyste, pas politicien ni philosophe. Il dit que l’Occident court à sa perte mais qu’il n’y peut rien. Toute civilisation est mortelle. Il prédit dès 1931 les rébellions : hippie contre la vie bourgeoise, révolutionnaire contre l’accaparement de la rente pétrolière, écologiste contre le mode de vie consumériste industriel. « Il n’est pas vrai que la technique humaine économise du travail », écrit Spengler. « Chaque découverte contient la virtualité et la nécessité de découvertes nouvelles, tout désir satisfait en éveille des milliers d’autres, chaque triomphe sur la nature en appelle d’autres encore » (p.125).

D’où « le dernier acte » qui fait l’objet du chapitre 5 : l’avènement et la dissolution de la culture machiniste.

  • Par le mouvement social : La technique appelle la société pour organiser son règne. Toute société crée des classes sociales pour la division nécessaire du travail. « Avec la croissance des agglomérations urbaines, la technique prit un caractère bourgeois » (p.148). Naît le luxe, « la culture dans sa forme la plus poussée » (p.134), donc l’envie sociale et la contestation.
  • Par le divorce de la vérité et des faits : Se séparent le prêtre, le savant et le philosophe qui vivent dans le monde des vérités – et le noble, le guerrier et l’aventurier (l’entrepreneur), qui vivent dans le monde des faits. « Le successeur de ces moines gothiques fut l’inventeur laïque cultivé, le prêtre-expert de la machine. Enfin, avec l’avènement du rationalisme, la croyance à la technique tend presque à devenir une religion matérialiste » (p.148). Éternelle, immortelle, elle apporte le salut à l’humanité. La découverte est jouissance pour soi, sans aucun souci des conséquences, parfois immenses pour le genre humain. Les découvertes se multiplient mais la peine de l’homme n’est pas réduite, il faut toujours plus de mains pour alimenter la machine. Pour quel but ?
  • Par la lutte des États : Seul l’État a un but qui est d’accroître sa puissance politique en accroissant sa richesse, donc son industrie. D’où les guerres pour l’accès aux ressources, qui exploitent ou achètent les pays miniers ou pétroliers dans une sorte de néocolonialisme, la guerre des monnaies qui déstabilise l’épargne, l’emploi et la redistribution sociale. Malgré la tendance européenne à se vouloir hors de l’histoire, jouissant bourgeoisement de ses richesses acquises, Spengler nous rappelle que vivre est lutter. La Chine nous le montre à l’envi, mais aussi le Brésil (qui va choisir le F18 plutôt que le Rafale) ou la Turquie (qui négocie avec l’Iran contre l’Occident) ou le Mexique (qui se fout des intellos médiatiques français). Or « au lieu de garder jalousement pour eux-mêmes le savoir technique qui constituait leur meilleur atout, les peuples ‘blancs’ l’offrirent avec complaisance au tout-venant dans le monde entier » (p.174). Ceux qui « grâce au bas niveau des salaires, vont nous mettre en face d’une concurrence mortelle » (p.175). C’est exactement ce qui se passe : notre fameux TGV est copié par les Chinois, ils préparent leur Airbus pour 2014, les Coréens ont des centrales nucléaires moins sophistiquées que nous (et moins chères) à exporter, les Iraniens usent d’un logiciel allemand Siemens pour leurs centrifugeuses destinées à la bombe nucléaire.
  • Par les menaces sur le climat et la planète : « La mécanisation du monde est entrée dans une phase d’hypertension périlleuse à l’extrême. La face même de la terre, avec ses plantes, ses animaux et ses hommes, n’est plus la même. (…) Un monde artificiel pénètre le monde naturel et l’empoisonne. La civilisation est elle-même devenue une machine faisant ou essayant de tout faire mécaniquement » (p161).
  • Par la perte de sens : L’âme se dilue dans le calcul, la computation et la mathématisation froide du monde : « notre propre culture faustienne représente pour sa part le triomphe de la pensée technique pure sur les grands problèmes » (p.135). On l’a vu avec le krach de la raison pure dans la finance, les échecs humains de la rationalisation du personnel chez France Télécom. A trop rationaliser l’humain perd son âme. « La culture faustienne, celle de l’ouest européen, n’est probablement pas la dernière mais elle est certainement la plus puissante, la plus véhémente et, conséquence du conflit intérieur entre son intellectualité compréhensive et son manque d’harmonie spirituelle, de toutes la plus tragique » (p.136). « Être donc soi-même Dieu, c’est bien cela le rêve du chercheur faustien » (p.146) – mais être Dieu, en ce monde-ci, est-ce possible ou même raisonnable ? « La pensée faustienne commence à ressentir la nausée des machines. Une lassitude se propage, une sorte de pacifisme dans la lutte contre la nature » (p.167).

Ce qui nous fait être, notre culture faustienne, est attaqué de toute part. Or, si les autres cultures usent de la technique comme d’un outil, nous seuls en faisons un but spirituel, la quête incessante pour savoir et pour explorer la nature. D’où notre condamnation à terme, de l’intérieur par l’écologie, de l’extérieur par l’émergence des pays tiers. Entre Montaigne et Nietzsche, un petit livre à méditer ! Il a inspiré Heidegger.

Oswald Spengler, l’Homme et la technique, 1931, Gallimard Idées, 1969, 181 pages. Difficile à trouver, mais occasion possible.

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Les risques boursiers de mars

Quels sont les risques boursiers en ce mois de mars 2011 ? Il y en a deux principaux et deux secondaires. Les principaux sont le pétrole et le système financier, les secondaires les dettes souveraines d’Europe et les tensions sociales chinoises.

Le pétrole est le sang de l’économie mondiale. Qu’il vienne à manquer en partie ou que les routes d’acheminement soient menacées et le prix du baril flambe, remettant en cause la fragile reprise économique de ces derniers mois. La Tunisie et l’Égypte, passe encore, le Yémen, pourquoi pas, mais déjà la Lybie inquiète, 1.8% de la production mondiale. Rien d’insurmontable, mais si l’Algérie et surtout l’Arabie Saoudite sont touchés, là les choses se compliquent ! L’Algérie a déjà connu deux guerres civiles en deux générations et la société civile n’existe quasiment pas contre les militaires, on ne voit donc guère la rue agir comme en Tunisie, mais si c’était prévisible, cela se saurait…

L’Arabie Saoudite est plus compliquée, le monarque est âgé, sa succession mal assurée et une minorité chiite (autour de 10% de la population d’origine) est activée par l’Iran juste en face du Golfe persique. C’est une menace sérieuse, d’autant que le principal des champs pétrolifères est sur les frontières Irak/Koweït et que près de 40% des ouvriers pétroliers sont chiites ! Au sud le Yémen, à l’ouest le Soudan, au nord-ouest l’Égypte, au nord la Jordanie et l’Irak, à l’est l’Iran… Le royaume est entouré de pays en effervescence. La « révolution » va-t-elle le gagner ? Pays archaïque et rigoriste, où la famille royale entretient une autorité clanique, les prébendes du pétrole permettent de distribuer de l’argent, ce qui peut permettre d’éviter les « errements » démocratiques des classes moyennes modernistes voisines. Mais qui sait ?

Si l’Arabie Saoudite devait être déstabilisée, c’est le principal de la production mondiale de pétrole qui serait touchée. Le baril flamberait à 200, 300$ ! Les économies européennes, américaines et japonaise retomberaient en récession tandis que l’économie chinoise subirait une forte contraction qui pourrait remettre en cause le rôle d’autorité du parti communiste. Où l’on retrouve, conséquence actualisée d’une crise principale, l’une des crises secondaires possibles.

Le système financier américain et international n’est guère assaini. La réglementation a peu changé, les pratiques douteuses restent aussi mal contrôlées et les réserves exigées par Bâle III ne sont pas attendues avant 2019 ! Les produits toxiques sont toujours dans les bilans des banques, la différence avec fin 2007 est qu’en mars 2008 ces dernières ont « le droit » de ne plus les évaluer au bilan à leur prix de marché (qui ne vaut rien), mais par modèle d’actualisation jusqu’à l’échéance (ainsi les banques les comptabilisent comme elles veulent). Résultat : les ratios de Bâle sont en apparence respectés, le crédit circule entre banque et tout va comme avant.

Sauf que la solution ne réside QUE dans le provisionnement sur des années de ces produits dont les derniers ont été émis en 2007, avant la crise. Compte tenu de leur échéance, en général entre 4 et 10 ans, ce n’est pas avant quelques années que l’on saura quelles banques auront résisté ou non. Les grands argentiers font le pari d’une reprise progressive qui permettrait de lisser les provisions bancaires, donc d’éviter la faillite. Pari précaire : et si les révoltes arabes venaient à faire flamber le pétrole ?

Ces éléments concernent surtout les banques anglo-saxonnes, principalement américaines mais aussi anglaises, irlandaises, islandaises et néerlandaises. Mais croyez-vous que les banques d’Europe continentale soient à l’abri ? Si elles ont moins de produits toxiques au bilan, leur fragilité réside dans leur détention de dettes souveraines. Or les États sont menacés, notamment la Grèce, l’Irlande, l’Espagne, le Portugal. L’agence Moody’s ne croit manifestement pas à la capacité politique de la Grèce à imposer une fiscalité « normale » – elle vient de dégrader sa note de trois crans. Si le pétrole devait flamber, il précipiterait la récession d’économies fragiles et repousserait le remboursement de la dette à plus tard, voir la mise en défaut d’états. Où l’on trouve l’actualisation du second risque secondaire dont nous avons parlé.

En conclusion, tout dépend du pétrole, et surtout de la stabilité de l’Arabie Saoudite. Si elle devait vaciller, seul l’or, la terre et l’immobilier pas trop cher pourraient sauver les investisseurs… Ce qui vient d’arriver au Japon accentue les risques pour ce pays : moins d’énergie disponible, renforcement de l’influence du pétrole, désorganisation des flux tendus des entreprises.

Pourquoi donc les marchés restent-ils si hauts ?

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Quelle démocratie arabe ?

Article repris par Medium4You.

A propos des révoltes arabes, que personne n’avait vu venir, encore moins ceux qui se placent aujourd’hui symboliquement à leur tête, les médias ne parlent que de « démocratie ». Comme si le mot était la chose et qu’il suffisait de qualifier pour que cela advienne. L’Occident coupable, forcément coupable, a la naïveté de l’ignorance. J’aurais tendance à y voir plutôt un néocolonialisme caché. Ils sont tellement contents d’eux-mêmes, ces bobos français qui, du haut de leurs ergots, donnent des leçons au monde entier. Ces Tunisiens, ces Égyptiens, ces Libyens, ces Yéménites, seraient-ils sur le point d’accomplir ce que la France a accompli voici deux siècles ? Une bonne vieille révolution pour renverser les oligarchies d’ancien régime ? Aussitôt, nos intellos-médiatiques de surenchérir comme s’ils l’avaient toujours prévu, regardant d’un œil attendri les premiers pas balbutiants des « petits »…

« La démocratie » en soi n’existe pas

Croyez-vous que les pays arabes bavent d’envie devant notre démocratie parlementaire ? A-t-on naïvement oublié que ce fut d’abord pour eux le régime du colonisateur ? La ruée vers le socialisme, dit « réel » pour le différencier du monde rose des Bizounours du PS, a été la revanche des colonisés sur les impérialistes. Ce fut, dans les pays arabes comme en Russie, en Chine, à Cuba et ailleurs, la mainmise d’une caste sur « le peuple », au nom de la « démocratie populaire ». Les promesses n’engagent que ceux qui les croient, disait à peu près Jacques Chirac.

Il se trouve que le monde a changé, que le Mur est tombé, que le socialisme réel a fait faillite. La globalisation a non seulement ouvert le monde aux capitaux, mais aussi aux biens, aux hommes et aux idées. Internet et les réseaux sociaux ont rapproché les émigrés en Occident des résidents restés dans les pays autoritaires. L’exemple d’un seul suffit à se répandre comme une traînée de poudre. Oh, il fut bien un temps – entre 2008 et 2010 disons – où la Chine autocratique était quelque chose comme le nouveau modèle du développement : parti unique et économie de marché. Sauf que, Marx avait raison, le développement engendre ses propres tensions qui se traduisent toujours en termes politiques un jour ou l’autre. Les pays arabes faisaient exception dans un monde qui se démocratisait rapidement depuis le début des années 1990.

La majorité de la population n’est plus composée de fellahs illettrés confits en traditions et religion, qu’une oligarchie de fonctionnaires cooptés suffisait à mener. La caste militaire a remplacé à la décolonisation les grandes familles aristocratiques ou commerçantes. La classe moyenne éduquée d’avocats, médecins, professeurs, chefs d’entreprise, a désormais envie de prendre son destin en main. Elle s’appuie, comme dans toutes les révolutions, sur un peuple aigri et appauvri qui rêve de dignité. La crise économique due à la crise financière a précipité la crise politique. Le renchérissement du prix du pain, de l’huile, du sucre, de l’essence, et le chômage élevé d’une jeunesse nombreuse a fait le reste. Ceux qui disposaient du monopole de la force et de la fraude, les Méprisants, sont remis en cause par la rue.

A-t-on oublié que ce sont les citoyens aptes à porter les armes qui ont fait la démocratie grecque ? Les bourgeois des villes franches de l’Italie médiévale qui ont créé les cité-états ? La petite noblesse qui a arraché au roi d’Angleterre la Charte parlementaire? La bourgeoisie avec son savoir-faire culturel et technique qui a enclenché 1789 ? Le petit peuple des artisans parisiens qui a fait 1848 ? La démocratie est le pouvoir – non « du peuple » en soi – mais de ceux qui tiennent les leviers d’une société. Le pouvoir démocratique n’est que la façon civilisée de gérer la guerre civile, celle des intérêts divergents. Ce peut être le plus grand nombre lorsqu’une classe moyenne s’est établie et qu’il s’agit de lever des impôts pour établir un budget. Mais c’est le plus souvent l’oligarchie de ceux qui savent ou qui tiennent le fusil dans les pays de rente.

La liberté d’expression, l’évidente légitimité de la partie adverse, des fonctionnaires neutres non corrompus (donc assez payés) sont les conséquences du pouvoir des classes moyennes qui ont besoin de règles claires pour exercer leur activité et veiller à ce que tout le monde contribue au budget commun. Mais cela ne vaut que pour les pays où la diversité économique exige l’initiative pour produire et pour vendre. Pas pour les pays où règne la rente pétrolière, gazière, touristique, ou qui sont sous perfusion de l’aide militaire internationale.

Les rentiers et les autres

Les Hollandais les premiers ont parlé de la malédiction de la rente lorsqu’ils ont découvert des gisements de gaz chez eux dans les années 1960. La rente du sous-sol, des monuments ou de l’aide est de l’argent facile : il n’y a qu’à se baisser pour le ramasser. Pas besoin d’efforts politiques, tout tombe tout cuit, il suffit d’arroser les bonnes castes.

L’Égypte dépend pour une part de l’aide militaire venue des États-Unis. Elle a un tourisme florissant en raison de son histoire et de ses pyramides. Le canal de Suez offre sa rente de péage pour les bateaux qui le franchissent. A quoi sert donc le peuple? Ce n’est que lorsque le pouvoir réclame des impôts qu’il doit composer avec les producteurs et respecter le parlement qui les représente. Pas besoin de représentation politique lorsque la rente existe, il suffit de payer les oligarques. Même chose en Lybie, à Bahreïn, en Arabie Saoudite, dans les Émirats. Pour l’Égypte, comme pour l’Algérie, l’élite au pouvoir est l’armée. Depuis Méhémet-Ali, l’armée a symbolisé le nationalisme égyptien contre l’empire ottoman puis contre le mandat britannique, enfin contre la monarchie en 1952. Sous Nasser tous les centres politiques, administratifs et économiques sont tenus par les militaires. Sadate a désarmé le pouvoir politique mais les militaires ont investi l’économie (agriculture, transport, armement).

La Lybie est encore plus caricaturale. Le pays ne vit que du pétrole et du gaz exporté. Majoritairement désert, il est composé de tribus qui ont peu de liens en commun, sinon la dictature et la rente. Kadhafi en 1969 a fait prédominer les tribus de l’est, en Cyrénaïque, au détriment de celles de l’ouest et de l’intérieur non-arabe. Les al-Kadhafa, al-Magariha et al-Warfalla ont été privilégiées. Les autres se révoltent, aidés par une jeunesse majoritairement au chômage, contre un clan familial prédateur et un « grand leader » de plus en plus paranoïaque et imprévisible après 42 ans de pouvoir absolu.

La Tunisie échappe à ce schéma parce qu’elle exporte autre chose que du pétrole : du textile, des produits agricoles. Elle est aussi sous-traitante pour Airbus et pour l’automobile (45 000 ouvriers) et connaît un fort courant de tourisme. Une vaste diaspora émigrée en France, en Italie et ailleurs incite au progrès politique. La prédation du clan Ben Ali (et surtout de sa femme) était devenue d’autant plus insupportable que l’économie a ralenti.

Quelle démocratie pour quel pays arabe ?

« La démocratie » en soi n’existe pas. Il ne se réalise que des incarnations ici et maintenant, dans chaque pays, selon les coutumes locales. Si la France s’est inspirée d’Athènes et de Rome, les pays arabes observent plutôt la Turquie ou l’ancien Califat. Chaque pays devra inventer son système.

La Lybie sera-t-elle capable de retrouver un modèle fédéral où chaque tribu serait représentée pour partager la rente pétrolière ? La Constitution de 1951, abolie par Kadhafi, offre un modèle. Ce n’est qu’à ce prix que les tribus de l’est, attirées par l’Égypte et l’Arabie Saoudite, celles du centre non-arabes des Berbères, Touaregs et Toubous attirés par le Sahel, et celles de l’ouest attirées par la Tunisie et le Maghreb, pourront s’entendre. Mais la faiblesse de l’armée comme la tentation de garder à son exclusif profit l’or noir, peuvent conduire à la guerre civile des seigneurs locaux… La « démocratie » serait donc une oligarchie des plus forts. Après tout Kadhafi n’est-il pas une sorte de Mélenchon qui a mal tourné ?

L’Égypte est, comme l’Algérie, subordonnée et encadrée par le pouvoir militaire. La transition démocratique risque donc de prendre plus de temps, sur le modèle turc. L’empire économique de l’armée induit un patronage social qui stabilise la politique par le clientélisme. Mais la crise économique et à court terme la fuite des touristes sont des menaces sur les finances. Si les peuples sont capables de contester le modèle chinois de croissance sans démocratie, il n’est pas sûr que la pression économique ne les précipite pas dans la démagogie religieuse ou le populisme d’un nouveau leader. Car le peuple demande la dignité, pas forcément la démocratie. Celle-ci est une demande de classe moyenne éduquée. La dignité peut être conférée par un pouvoir autoritaire comme sous les fascismes, les socialismes « réels » et les nationalismes. Et la philosophie des classes populaires (qui n’ont pas fait d’études) est avant tout façonnée par la religion, sa loi est la Charia. N’oublions pas que l’opposition égyptienne, disparate et regroupée sous le terme de Kefaya, réclame moins « la démocratie » qu’elle ne rejette avant tout le sionisme et l’inféodation à la politique américaine.

C’est donc en Tunisie où l’administration est solide, la négociation une culture, où existe grâce à l’émigration et à l’éducation une aspiration démocratique, qu’une chance existe de voir émerger la première expérience du Maghreb. L’histoire russe, chinoise, irakienne, montrent que la suppression brutale des structures de l’ancien pouvoir engendre le chaos. L’exemple de la transition espagnole prouve que, pour réussir, il faut une société mûre capable de résister au populisme et au ressentiment.

Quelle sera donc « la démocratie » arabe ? Chaque pays devra l’inventer et elle ne sera probablement pas celle dont rêvent en rose nos intellos-médiatiques…

Voir aussi

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La crainte chinoise des révoltes arabes

Article repris par Medium4You.

La démocratie progresse dans le monde, si l’on entend par ce mot l’exercice effectif du pouvoir souverain par le plus grand nombre. Il est plaisant de constater que la démocratie s’est renforcée de la chute des socialismes et qu’aujourd’hui, seuls les pays qui se disent encore « socialistes » (à l’exception de la Birmanie) sont des autocraties familiales claniques : la Corée du nord, Cuba, la Lybie du (jamais général) Kadhafi et la Chine. Toutes sont des « républiques socialistes »…

Les images de la place Tahrir noire de peuple et entourée de chars a rappelé à la nomenklatura communiste les « événements » de la Place Tian An Men. Chine, Tunisie, Égypte et Lybie ont des pouvoirs autocratiques. Leurs bases politiques sont étroites, donc fragiles. Leur angoisse est de perdre le pouvoir, ce pourquoi ils répugnent à l’ouverture politique. Or Internet, Facebook et Twitter répandent l’information comme une traînée de poudre : on ne peut plus rien cacher. L’indignation monte aussi vite que dans une foule, aussi irrationnelle,. La rumeur joue le rôle électronique du téléphone arabe hier.

Reconnaissons que la Chine n’est pas le Maghreb. Sa démographie est déclinante, son économie en rapide essor, la fierté nationale de compter comme un « grand » du monde est intense. Il n’y a pas de no future en Chine. Niveau de vie et urbanisation ont amélioré le sort de presque tous depuis l’ouverture capitaliste en 1978.

D’où la position officielle du Parti : il se dit capable d’accompagner sans heurts le développement de la société. La maoïste révolution « culturelle » (encensée par nos intellos médiatiques) a engendré une crainte viscérale des désordres, aussi forte que celle de l’inflation des années 30 pour les Allemands. Il faut dire que « la démocratie » encensée par l’Occident ne fait pas jouir les Chinois. Le Quotidien du Peuple fin janvier déclarait justement que les États-Unis jouent avec le feu : ils ont encouragé les dictateurs arabes à éluder les réformes politiques et veulent aujourd’hui encourager les forces extrémistes radicales. Ce n’est pas faux et l’Occident devrait le plus souvent se taire. A chaque peuple de choisir le régime qui lui convient, nous n’avons pas de leçons à donner au nom d’une Morale dont nous serions le bastion « avancé ».

Reste que le PC chinois se méfie de l’exemple contagieux des pays arabes, poussés par les intellos médiatiques occidentaux. Les rassemblements du 20 février dans treize villes a tourné court. Il avait été appelés par le site chinois Boxun localisé aux États-Unis, à l’image des révoltes arabes, . Le site a été bloqué, le Parti a investi les forums sur Internet pour manipuler les discussions en ligne. Partout la police a contenu les embryons de manifestation : le pouvoir sait gérer l’expression politique. Il anticipe par ses indicateurs et sa veille sur Internet. Il applique ce qu’il appelle « les quatre célérités » : 1/ information rapide, 2/ compte-rendu diligent, 3/ contrôle immédiat et 4/ résolution ferme. Le département de la propagande a censuré les micro-blogs, les Twitter et Facebook chinois. Il a ordonné aux médias officiels de ne citer que les informations diffusées par l’agence officielle Xinhua.

Mettre le couvercle n’empêche pas la pression ; le tout est de fournir une soupape qui dure en attendant la croissance pour tous : les trois Chine de la carte ci-dessus. Or une grande part de la population en a assez des injustices entre villes et campagne, des passe-droits des inféodés au parti, des inégalités entre le tout venant et les copains ou coquins, des évictions de terres pour affairisme, de la corruption et du népotisme des « ponctionnaires ». Les campagnes se révoltent périodiquement, la banlieue des grandes villes côtières est sensible à tout ralentissement de la croissance et des exportations. Le chômage est dramatique pour les salariés qui n’ont aucune couverture sociale. Les désordres sociaux se développent en général quand les réformes politiques sont trop lentes pour accompagner le développement économique. Or la croissance a créé une nouvelle classe moyenne, active et dynamique, qui aimerait prendre un peu mieux en main son destin. L’absence de contrôle public encourage une classe de fonctionnaires à être irresponsables, occupés uniquement aux mots d’ordre politiques et à leurs intérêts mafieux.

Le problème chinois est donc l’économie, avant la politique. Le parti communiste tiendra tant que la croissance tiendra. Or celle-ci est menacée. L’augmentation du prix des fruits, des œufs, des céréales et de plusieurs autres denrées de première nécessité se situe entre 15 et 30% en 2010. L’État a mis sur le marché des réserves de viande de porc et de sucre pour tenter d’endiguer les prix. L’inflation structurelle se renforce, due à la dépendance aux importations d’énergie et de matières premières, au vieillissement de la population avec une pénurie de main d’œuvre qui se profile. Les tensions sociales exigent des augmentations de salaires, particulièrement fortes en 2010. Les coûts de production agricole augmentent en raison de la hausse des engrais, semences et machines agricoles (importées), du rétrécissement des terres cultivables, de l’exode rural attiré par les salaires des villes, à la spéculation des cadres locaux du parti sur les terres et à la spéculation boursière sur les produits alimentaires ! La croissance chinoise est due aux investissements publics et aux exportations : comment le contrôle de la masse monétaire pourrait-il être efficaces puisque le gouvernement ne peut contrôler ni l’un (pour raisons politiques), ni l’autre (qui dépend de la consommation américaine) ?

Michel Aglietta est optimiste dans Le Monde du 30 novembre 2010 – mais c’était avant les révoltes arabes… Pour lui, le plan de relance a permis de surmonter la crise. Il a aussi accéléré la remise en cause du modèle de croissance, conséquence des évolutions structurelles en cours. Les entreprises de Chine sont en train de conquérir leur propre marché, comme en témoignent la baisse des importations chinoises. Les salaires montent, ce qui permet à la consommation de regagner des parts dans le revenu national. La baisse de la population active prévue dès 2015 conduit à engager une course à la qualification. Mais il note : conflits du travail, hausse prix alimentaires et souci de main d’œuvre conduisent à une syndicalisation de rapports de force,. Cette irruption de la société civile dans les rapports de pouvoir jusqu’ici exclusivement politiques est ce qui pose problème.

Pour les membres autoritaires du parti, Ben Ali et Moubarak n’ont pas réagi assez vite et assez fort pour conserver leur pouvoir. L’exemple de Kadhafi, diligent et extrême dans la répression, ne leur donne pas raison. Est-ce pour cela que la Chine bloque la mise en cause du colonel auprès de la Cour pénale internationale ? Pour les membres du parti plus ouverts, c’est au contraire la fermeture politique qui pousse le peuple à la révolte. Si Zhou Yongkang veut resserrer le contrôle de la société pour tuer dans l’œuf toute velléité de désordres., le Président Hu Jintao voit l’urgence de réduire les inégalités et les injustices. Le consensus du parti communiste chinois reste cependant que la démocratisation viendra  quand la société y sera prête. Vouloir la précipiter comporte un risque et mieux vaut le compromis que la révolution.

Autrement dit, un salaud vaut mieux que le chaos, telle est la leçon de la République populaire socialiste de Chine.

Étude économique 2010 de l’OCDE

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Facebook ou le monde bisounours

Article repris par Medium4You.

Énorme succès de Facebook, et pas seulement pour son côté fesses, même si le site a été créé au départ par l’infantile Zuckerberg pour classer les thons et les sexy de Harvard. Sait-on que le pays qui utilise le plus ce réseau social planétaire est l’Indonésie, juste après les États-Unis ? D’ailleurs un couple égyptien vient de prénommer sa petite fille Facebook… Dans un étonnant article de la revue ‘Le Débat’ (n°163, janvier-février 2011), Jérôme Batout propose une analyse du phénomène Facebook.

Vous me direz : ‘encore ‘Le Débat’ ? Qu’y puis-je si cette revue me fait penser ? Ce n’est ni dans la presse papier indigente, ni dans la télé poubelle, ni dans l’Internet du n’importe quoi que l’on trouve de quoi « penser ». Les médias se délectent de « petites phrases » et de pipoleries bien racoleuses parce qu’ils ne savent plus vendre de la réflexion. Peut-être le public n’en veut-il plus, de cette réflexion ? Ce serait se remettre en cause, introduire du conflit dans l’irénisme des jours – pas « cool », ça.

Le réseau social s’est développé clairement sur les antagonismes : « conflit sentimental entre Mark et sa copine Erika ; conflit d’affaires entre Mark et les jumeaux Winklevoss qui l’attaquent en justice pour avoir volé ce qu’ils considèrent comme leur idée. Conflit entre Mark et son « ami » Eduardo, qui attaque Mark en justice pour l’avoir évincé de la société qu’ils avaient fondés ensemble. »

Or Facebook n’est fondé que sur la notion « d’amis ». Ce sont les seuls liens permis. Ceux qui vous gonflent sont tout simplement « supprimés », voire « bloqués ». « Toute manifestation conflictuelle y est méthodiquement stérilisée, neutralisée : les utilisateurs sont encouragés à « signaler » tout contenu qu’ils trouveraient inapproprié (textes, photos, etc.) ». Facebook apparaît donc moins comme un réseau social que comme une utopie sociale où le conflit ne saurait exister. Un monde bisounours, comme aiment à dire Hubert Védrine et François Hollande. Tout conflit est évité et, lorsqu’il devient trop grand, on se sépare radicalement.

C’est probablement un trait culturel propre aux États-Unis de gommer ainsi les conflits entre les gens. Pays optimiste où tout est possible, dit-on, il s’est fondé sur le massacre des Indiens et sur la domination du Nord anglo-saxon contre le Sud latin par la guerre civile dite chez nous « de Sécession ». Mais cachez ce sein que je ne saurais voir ! Le monde américain est celui du sourire publicitaire, de l’amitié obligée (overfriend), de l’univers rose à la Disney où les ours sont des peluches et les loups d’aimables compagnons. Terre promise réalisée, nous sommes le paradis sur la terre, veulent croire les Américains, we are the world ! Utopie mondiale tant les conflits locaux, tribaux, ethniques, religieux, géopolitiques sont une gangrène qui renaît ici ou là. Utopie promise par toutes les grandes religions et toutes les grandes utopies politiques (comme le communisme) que d’être « tous frères » dans un Éden sans conflit ni contradictions.

Lorsque la démocratie est avancée, tout conflit paraît une offense. Les sondages le constatent, celui qui dit non est aujourd’hui le trublion ; les blogueurs le constatent, la grande affaire des commentateurs est « d’être d’accord » avec celui qui écrit la note. Faire penser, bousculer les idées reçues, provoquer la réflexion, tout cela répugne : il faut faire un effort, un compromis, alors qu’il est tellement plus facile d’éviter. Quiconque engage le débat est perçu comme un fâcheux qui « prend la tête ». Alors qu’il est plus simple de ne rien dire pour paraître « cool ».

Je considère pour ma part que le conflit est inévitable entre les êtres parce que chacun est unique, donc « inégal » par un quelconque trait aux autres. Ces disparités de fait n’empêchent nullement l’égale dignité en respect et en droit, mais engendrent inévitablement des désaccords. Autant en parler, les mettre à plat, négocier les divergences pour les accepter en partie. Ainsi fonctionne le couple, les relations en entreprise, les équipes de sport, la politique. La démocratie s’est fondée sur le débat à l’agora. Éviter le conflit fait monter la pression jusqu’à la rupture. Ne pas dire encourage le non-dit qui débouche sur la paranoïa et le Complot.

Neutraliser le conflit n’est pas le résoudre, c’est le laisser pourrir, souvent au profit de solutions radicales ou de politiques totalitaires. Est-ce qu’on « supprime » un pays de la carte parce qu’il n’est pas d’accord avec nous ? C’est pourtant ce que chaque fessu-bouc opère pour son propre compte avec ses liens abusivement qualifiés « d’amis ». C’est ce que Staline a opéré à grande échelle contre tous ceux qui n’étaient pas conformes. Et Mao par sa révolution dite « culturelle » (où les intellos allaient cultiver les champs…). Et Pol Pot qui a massivement vidé les villes avant de sélectionner les moins rééducables (parfois à 12 ans) pour les éliminer. Pourtant, dit l’auteur, « la divergence de vues est une richesse qui, loin de déboucher dans la guerre, est (…) le ressort de toute réalisation à l’intérieur du sujet comme au sein de la société. »

Il dit aussi : « Facebook est le site d’une génération, et possiblement d’un monde, pour lequel la dimension de la contradiction, de l’adversité, du conflit, est tenue dans une sorte de refoulement, d’évitement et de déni. » On peut se demander quel sera l’avenir d’un tel monde. Ne pas désirer connaître, ne pas voir, s’isoler ? La distinction nette entre « amis » et « supprimés » tend à former des communautés fermées, exclusives, où l’on reste entre soi. Des ghettos de riches ou de handicapés de la vie, qui recherchent le cocon des semblables pour être bien au chaud, unanimes, tous « d’accord ».

Cela conduit inévitablement à la loi du plus fort, du plus impitoyable, celui qui ne prévient pas et qui attaque pour éliminer. L’exemple du colonel Kadhafi, au pouvoir depuis 1969 (42 ans !) montre comment l’unanimisme « révolutionnaire » qui se dit « socialiste » fait de chaque communautariste celui qui « supprime » de son book tous ceux qui lui déplaisent.

Né après le 11-Septembre, Facebook amplifie peut-être un trait de l’Amérique, dont on se moquait encore dans les années 1980 : « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». D’où le syndrome de forteresse assiégée des États-Unis depuis, obsédés de contrôles et de technologies militaires à la pointe pour protéger le paradis des bisounours contre les méchants du monde extérieur. Que devient la démocratie dans tout ça ? Et surtout l’avenir ? Celui de Hobbes ?

Jérôme Batout, Le monde selon Facebook, in ‘Le Débat’ (n°163, janvier-février 2011), pp.4-15

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G20 et monnaies aujourd’hui

Le dialogue des vingt pays conviés au sommet annuel sous la présidence de Nicolas Sarkozy n’est pas une régulation du monde. Les États ont chacun leurs intérêts qu’il est vain d’ignorer au nom d’une utopie du « si tous les gars du monde… ». L’expression de la puissance aujourd’hui est la monnaie. De quoi parle-t-on ? Comment ça marche ? Quels sont les risques ?

1/ Les grandes monnaies mondiales

Elles sont moins de 10 :

  • 4 grandes : dollar, euro, yen (et yuan)
  • 2 moyennes : livre sterling et franc suisse
  • 3 indexées sur les matières premières : rand sud-africain, dollar canadien, dollar australien.

La puissance d’une monnaie est déterminée par trois faits :

1.La confiance qu’on a en elle, donc en son État émetteur qui doit être puissant, stable et assis sur une vaste population industrieuse, apte à rembourser ses dettes par réactivité économique et innovation technologique.

2.La stabilité qu’elle assure aux placements (banque centrale indépendante, système financier solide, marché liquide) et aux investissements (droits de propriété, fiscalité prévisible, secteurs diversifiés, personnel financier compétent).

3.La liquidité qu’elle offre dans le monde entier.

L’ordre des principales monnaies est conditionné par ces déterminants.

Le dollar est la monnaie de référence mondiale parce que les États-Unis sont une ‘économie-monde’ bien établie (malgré les fissures du système financiers, malgré la dette publique). L’ensemble des matières premières, pétrole compris, se traite en dollars partout dans le monde. La Chine, principale puissance émergente, a plus de 60% de ses réserves de change en dollar. Le dollar des États-Unis sert de substitut à l’or comme valeur refuge en cas de crise (guerre du Golfe, 11-Septembre, révoltes arabes).

L’euro est la monnaie qui rivalise en partie avec le dollar parce que ni le yen (assis sur un pays trop petit et sans matières premières), ni le yuan( pour l’instant non convertible), ne peuvent jouer ce rôle. Mais l’euro est de création récente (2002 dans les porte-monnaie) et il est géré par une banque centrale qui doit faire le grand écart entre des États aux politiques économiques et fiscales différentes. Si l’euro veut exister, il accentuer son fédéralisme économique entre les pays de la zone. La crise de la dette montre les fragilités d’une construction avant tout juridique, sans convergence économique ni volonté politique. Si le dollar est une monnaie-puissance, l’euro n’est encore qu’une unité de compte.

Le yuan deviendra probablement la monnaie rivalisant avec le dollar lorsque la Chine aura pris sa place naturelle dans l’économie mondiale, due à son poids démographique et à son développement. Mais ce n’est pas pour tout de suite. Le pouvoir central à Pékin a peur d’être déstabilisé par des capitaux entrant et sortant sans contrôle, ce pourquoi le yuan n’est pas convertible librement. Le développement engendre des tensions sociales localement politiques qui justifient l’autoritarisme du parti unique. Mais la question est posée de l’inflation (puisque les Chinois ne peuvent épargner avec des taux attractifs) et des bulles d’actifs (l’immobilier à Shanghai, les actions de la bourse chinoise) en raison d’une politique de crédit laxiste pour raisons politiques. Une monnaie de référence mondiale doit donner confiance. Or les tensions sont trop grandes dans ce pays, la banque de Chine n’est pas indépendante du parti communiste, la propriété privée n’est reconnue que du bout des lèvres et les brevets ou le copyright sont inexistants.

2/ L’orientation des flux de capitaux

Une fois le décor planté, comment tout cela fonctionne-t-il ? Les capitaux libres s’orientent selon la loi d’offre et de demande, en faisant attention à la rentabilité des investissements et à leurs risques. Nul pays n’est sans risque, le choix d’une devise se fait en relatif.

Malgré la crise financière et les subprimes, il reste peu risqué et plutôt rentable d’investir aux États-Unis, pays de 300 millions d’habitants qui consomment à crédit (même si moins qu’avant), avec un marché des capitaux vaste et liquide et des opportunités de capital-risque dans les innovations technologiques comme nulle part ailleurs. Gouvernement comme banque centrale (la Fed) font tout pour que reprenne la croissance : taux bas, fiscalité faible, technologie et exportations encouragées. Si l’émission de papier monnaie par le rachat d’emprunts d’État par la Fed (quantitative easing) fait baisser le dollar contre les autres monnaies, une reprise de la croissance offrira un effet de levier sur les investissements qui compense largement.

Il est à la fois très rentable à court terme et très risqué à moyen terme d’investir en Chine populaire. Le marché potentiel est énorme, le développement accéléré – mais les surcapacités dans beaucoup de secteurs existent, qui dépendent des exportations. De plus, les partenaires chinois (obligatoires pour fonder une entreprise en Chine) pompent sans vergogne technologies et savoir-faire pour créer des clones indépendants (Danone s’en est aperçu, tout comme General Electric, ou Alstom avec son TGV et bientôt Airbus avec son avion moyen courrier). Le retour sur investissement doit donc être rapide car la concurrence chinoise sur vos propres produits ruinera bientôt votre entreprise. L’investissement le plus rentable est donc, en Chine, financier : il peut se retirer très vite.

L’Europe attire peu les capitaux. Il faut, pour investir, avoir pour ambition de vendre dans les pays euro. Le coût du travail et la paperasserie sont les critères déterminants, avant la position géographique et les infrastructures. La France attire des capitaux étrangers, mais surtout pour les services (peu capitalistiques) ; l’Irlande attire plutôt l’industrie d’assemblage ; l’Allemagne attire pour le label ‘made in Germany’ réexportable.

La crise a exacerbé la compétition pour exporter. On appelle « guerre des monnaies » les dévaluations compétitives qui dopent les ventes à l’étranger et rendent plus cher les produits importés. La France était championne des dévaluations avant l’euro, ce qui permettait au patronat de peu investir pour garder des coûts raisonnables. Les États-Unis prolongent leur politique de relance en favorisant la baisse du dollar par la planche à billets. Mais l’exemple de l’Allemagne montre que la compétition d’une économie n’est pas due à sa devise. L’euro fort ne gêne aucunement les exportations allemandes. Elles sont fondées plutôt sur la qualité, le service après vente, le sérieux de la formation alternée entreprise-écoles et la suppression de l’impôt sur la fortune qui encourage le patrimoine.

3/ Les risques du système mondial

La domination du dollar fait grincer des dents, son « privilège exorbitant » permettant à l’économie américaine de vivre à crédit du monde entier. Mais quelle alternative ?

Le retour à l’étalon-or est une nostalgie mal placée (1944, Bretton Woods) : il n’y a pas assez de métal dans le monde pour gager la masse monétaire en circulation. De plus, attacher les prix à une ancre que les banques centrales ne peuvent bouger risque de provoquer la déflation comme dans les années 30, faute de crédit (baisse cumulée de la production, de la consommation, de la dépense publique, donc repli frileux sur soi et régression du niveau de vie).

L’usage international des Droits de tirage spéciaux (DTS, unité de compte du FMI créée en 1969) est souhaité par la Chine et la France. Leur valeur est déterminée chaque jour par un panier de grandes monnaies de réserve (dollar, euro, yen et livre – auquel on ajouterait le yuan). Mais ces DTS ne sont pas liquides et restent évalués selon les monnaies des États. Le FMI n’est pas une banque centrale mondiale chargée de gérer la liquidité, faute de monde unifié. Il s’agit donc d’un simple effet d’annonce.

Le serpent monétaire (sur l’exemple européen de 1972) est une formule qui institue des changes quasi-fixes entre grandes monnaies, avec des marges de variation dans un tunnel. Mais il résulte d’accords bilatéraux et il n’y a aucune volonté politique des États tant qu’il n’y a pas d’intérêts communs mondiaux.

Reste la coopération monétaire (exemple les accords du Plazza en 1985 à Paris). Ils résultent de rapports de forces provisoires entre États et pointent les déséquilibres des balances commerciales. Chacun est invité à corriger ce qu’il peut, sans contrainte autre que médiatique. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec la création de zones monétaires (zone dollar, euro, yuan) et avec les accords bilatéraux entre États pour utiliser leurs devises propres sans passer par le dollar pour leurs échanges (Pékin et Brasilia, la Chine et les pays de l’ASEAN).

Dans ce contexte de jungle, le plus fort l’emporte. D’où l’intérêt pour chacun des États de rester fort, unis dans une zone monétaire forte. Ce pourquoi je ne crois pas que l’euro puisse éclater : personne n’y a intérêt, sauf certains politiciens démagogues.

Je ne crois pas non plus que le dollar s’écroule à brève échéance. Malgré la dette publique massive, les déficits jumeaux du budget et du commerce extérieur, l’émission massive de dollars par la Fed et les difficultés politiques de remonter les impôts comme de réduire les dépenses, les États-Unis gardent une monnaie qui reste incontournable pour les transactions mondiales. Elle est la plus liquide, assise sur l’État le plus puissant et le plus stable de la planète – sans substitut crédible.

La zone dollar englobe toute l’Asie sauf le Japon, tout le Moyen-Orient pétrolier et les économies dollarisées du Canada, de l’Australie, du Mexique et des pays de l’arc andin. Des entreprises américaines produisent et vendent en dollars hors des États-Unis et si l’on mesure le déficit américain de l’ensemble de la zone dollar, il diminue de moitié par rapport à celui qui court les médias.

Politiquement, la Chine continue de faire confiance au dollar en mettant plus de la moitié de ses réserves en bons du Trésor américain. La relation géopolitique de protecteur militaire à fournisseur de pétrole continue de régir les relations avec les pays arabes. L’innovation technologique et la facilité de créer une start up en trouvant des financements est incomparable aux États-Unis par rapport au reste du monde. La politique économique et monétaire est plus souple qu’en Europe, au Japon ou en Chine (la Fed se préoccupe de la croissance, la BCE n’a d’yeux que sur l’inflation, la Chine fait constamment du politicien). L’immigration annuelle (1 immigrant toutes les 31 secondes) prouve l’attractivité du modèle social des États-Unis malgré ses défauts.

Quand la Chine sera éveillée (et qu’elle aura avancé dans la dialectique des libertés publiques et du développement économique), quand l’Europe sera mieux coordonnée (en sachant qui va décider à 17 sans veto allemand), alors peut-être le roi dollar sera-t-il obligé de composer. Pas aujourd’hui. C’est un fait qu’il est bon de garder à l’esprit, malgré les incantations rituelles.

Vous avez lu jusqu’ici ? – Vous venez d’assister à une conférence de Mastère spécialisé finance à Science Po Paris, celle que j’aie tenue devant les étudiants avant le G20.

Pour une application pratique, voir Gestion de fortune (2009)

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Penser l’avenir avec Tony Judt

Enseignant d’histoire européenne à Cambridge, Oxford, Berkeley et autres lieux, Tony Judt est mort de la maladie de Charcot en août 2010. Son dernier recueil d’articles sur l’histoire contemporaine est en quelque sorte son testament. Il y évoque le terrible XXe siècle dont il a connu la fin, étant né en 1948. Le mal, les intellectuels, l’État, la mémoire, le demi-siècle américain sont les principales têtes de chapitres. Il sollicite entre autres Arthur Koestler, Hannah Arendt, Albert Camus, Louis Althusser et Jean-Paul II, la défaite de 40 et la guerre des Six Jours, Kennedy, Kissinger et la guerre froide. Ses quelques trente pages d’introduction sont un condensé de méthode. Pour lui, nul ne peut penser l’avenir en restant dans le présent perpétuel. Le passé est indispensable pour la profondeur qu’il donne aux événements et pour le contraste rationnel qu’il apporte aux ombres émotionnelles.

La décennie américaine, de la chute du Mur en 1989 et de l’URSS en 1991 jusqu’à la guerre d’Irak en 2003, est une suite « d’occasions manquées et d’incompétence politique de part et d’autre de l’Atlantique ». Les « demi-vérités intéressées » nous donnent des œillères et nous empêche de voir le monde tel qu’il va. Ces illusions sont « le triomphe de l’Occident, la fin de l’Histoire, le moment américain unipolaire et la marche inéluctable de la mondialisation et du marché. » Rien de tout cela n’est faux, rien n’est entièrement vrai. Le passé ne nous intéresse plus alors qu’il le devrait. C’était « avant », mais cela ne veut pas dire que tout va bien et que les horreurs ne peuvent renaître. Justement, les voici ces temps derniers qui rentrent par la fenêtre…

L’amnésie, sous la forme du « devoir de mémoire » fige le passé en mausolées qui n’ont plus rien à dire :

  • ou c’est la nostalgie (ah ! ces Trente glorieuses ! ce de Gaulle !)
  • ou c’est le triomphalisme (ah ! la Grrrraannddde Victoire de 1945 ! la colonisation, enfin terminée !)
  • ou c’est l’Horreur absolue pédagogique à laquelle rien – jamais – ne pourra être comparé (l’Holocauste, plus jamais ça !).

Mais pour l’avenir, on fait quoi ? Le martyre des Juifs a déjà masqué le génocide rwandais comme l’éradication ethnique par les Serbes. De Gaulle sert d’alibi à tous les politicards qui veulent se faire un nom, à droite comme à gauche, voire aux extrêmes (eh oui, « Colombey-les-deux-mosquées » est un mot de de Gaulle à Alain Peyrefitte). Quant à l’État-providence, yaka conserver les zacquis, entend-t-on mâchonner à gauche. Comme si c’était évidemment possible sans rien changer dans un monde qui n’est plus le même, sans rien remettre en question alors qu’on a décolonisé justement pour permettre l’émergence de pays peuplés…

La mémoire sert d’alibi à tous ceux qui se sentent victimes de quelque chose – cela les dispense de se bouger, ils attendent des autres des hommages au détriment de la destinée commune. Il est de bon ton aujourd’hui de dénigrer l’histoire Épinal, simpliste mais qui soudait la nation. Elle fournissait au moins des exemples passés pour agir au présent. Aujourd’hui, c’est l’inverse, le présent manipule le passé pour exister ! L’expansion de la communication aboutit à la fragmentation de l’information ; plus personne pour faire la synthèse (regardez par exemple l’état lamentable du journalisme « citoyen », réduit aux invectives et dénonciations complotistes sur AgoraVox). Chacun reste dans la bulle revendicatrice de sa minorité communautaire, en braillant contre les autres pour se faire mousser…

Alors qu’il faudrait penser la guerre, l’État, la démocratie et la pensée, le mal et la peur :

  • « Nous avons oublié le sens de la guerre (les Américains tout au moins) », guerre continentale, coloniale, civile. Les États-Unis n’ont jamais été occupés au XXe siècle, ils n’ont jamais souffert des conséquences d’une défaite. Pour eux la guerre est « bonne », elle sert leurs intérêts et l’armée est glorifiée. Ce qui explique leur façon différente de la nôtre de concevoir les affaires internationales.
  • Essor des États-nations au début du siècle puis leur dissolution dans les traités, les multinationales, les organisations internationales, le libre marché des hommes, des capitaux et des marchandises. Démantèlement de l’État-providence qui veille aux besoins et minimise les risques. Peut-être faudrait-il réhabiliter l’État en partie, alors que la stabilité et le bien-être tenu pour acquis depuis 1945 peut être brutalement remis en cause par la dette, les délocalisations, le chômage de masse, la montée de ressentiment des déclassés, l’échec scolaire et la panne de l’ascenseur social ? Sans État, Haïti part à la dérive…
  • La démocratie se dilue dans l’économie quand tout va bien. Mais tout va-t-il si bien ? Il n’y a plus de grands récits de la Nation, de l’Histoire ni du Progrès, mais qu’y a-t-il donc à la place ? Les intellos ont disparu. Nés avec l’affaire Dreyfus pour dresser la justice face à la raison d’État, ils ont sombré avec le mirage communiste qui les a conduits à justifier la contrainte au nom de la liberté et la normalisation de la pensée au nom de prétendues lois de l’histoire (qu’ils étaient les seuls à pouvoir interpréter). Est-ce pour cela qu’il ne faut plus d’intellectuels ? Pourtant à l’Est, au Sud, ceux qui subsistent montrent leur utilité. Le prix Nobel chinois, la démocrate birmane, le journaliste cubain ou le cinéaste iranien disent l’enfermement de leur société.
  • A l’inverse, le terrorisme est amalgamé dans un seul sac. Abstraire la méthode pour en faire une menace globale ne nous permet pas de comprendre. Il y a là, comme hier avec le fascisme, « rétrécissement idéologique de notre champ visuel ». Il n’existe pas une Internationale terroriste mais de multiples groupes aux objectifs sans liens. De même le capitalisme n’est pas une Hydre monomaniaque mais se décline selon les cultures – et il a une histoire.
  • La peur ressurgit. Comment y faire face sinon en examinant « comment nos prédécesseurs du XXe siècle ont réagi à ces dilemmes, par bien des côtés, comparables » ? La peur est le mal du siècle : « La peur du terrorisme, bien entendu ; mais aussi, et peut-être plus insidieusement, la peur d’un changement rapide au point d’en être incontrôlable, la peur de perdre son emploi, la peur de céder du terrain à d’autres dans une distribution toujours plus inégale des ressources, la peur de perdre le contrôle des circonstances et routines de la vie quotidienne. Et peut-être surtout, la peur que nous soyons incapables d’infléchir le cours de notre vie, mais aussi que les détenteurs de l’autorité aient perdu la main au profit de forces qui leur échappent. »

Pas mal vu pour ce que nous vivons aujourd’hui !

  • Peut-être les leçons du siècle montrent-elles que seule la politique a le pouvoir de donner confiance à une société ?
  • Qu’elle est la contrainte collective débattue et assumée pour assurer certains filets de sécurité sociaux par une relative restriction des inégalités de revenus et de richesses ?
  • Que l’État est donc nécessaire, pas en tout, mais tout à sa place ?

« Dans un monde de plus en plus polarisé entre des individus isolés et exposés, et des forces mondiales échappant à toute régulation, l’autorité légitime de l’État démocratique pourrait bien être la meilleure espèce d’institution intermédiaire que nous puissions imaginer. » Après tout Beveridge, l’inventeur après 1945 de l’État-providence, était un libéral. Tout comme le père du libéralisme, Adam Smith, avait écrit un « Traité des sentiments moraux ». Nul n’envisage l’économie libérale sans politique régulatrice. Fernand Braudel n’a admirablement montré dans l’histoire : les capitalismes puissants sont ceux qui prospèrent à l’abri de sociétés où l’initiative est servie par un État affirmé. Que fait d’autre la Chine aujourd’hui ? Et les États-Unis ? La France est devenue trop petite face aux mastodontes mondiaux, mais que fait l’Europe ?

L’alternative, car il y en a une selon l’auteur, est inquiétante : « Notre culte contemporain de la liberté économique, associé à un sentiment accru de peur et d’insécurité, pourrait se solder par un recul des services sociaux et une régulation économique minimale, mais s’accompagner d’une large surveillance gouvernementale des communications, des déplacements et de opinions. » Une sorte de fascisme doux.

Il donne largement à penser, Tony Judt, non ?

Tony Judt, Retour sur le XXe siècle – une histoire de la pensée contemporaine (Reappraisals), 2008, édition Éloïse d’Ormesson, octobre 2010, 619 pages, €25.65

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2011 année terrible

Article repris par Medium4You.

L’an 2010 a vu la nette bascule d’un Occident sûr de lui-même et dominateur vers les grands pays émergents, Chine et Brésil notamment (la Russie et l’Inde restent dans l’entre-soi pour des raisons différentes). La Turquie, le Brésil, l’Iran le Venezuela s’entendent entre eux sans plus se préoccuper des Occidentaux ou du Machin (l’ONU selon de Gaulle). « La » civilisation n’existe plus comme idéal platonicien vers lequel chacun devrait tendre, mais comme processus historique d’ajustement très lent de coutumes et d’aspirations communes. Il y a « des » civilisations, tout comme « la » mondialisation est un leurre qui masque des luttes nationales : des religions, des économies et des monnaies. 2011, en ce sens, devrait être l’année terrible où la carapace rassurante n’est plus tandis que le homard nouveau est vulnérable.

A cette fragilité, deux réponses selon deux tempéraments.

  • La première est le repli sur soi et l’austérité avec surcroît d’inflation pour cause de fiscalité et de prix d’énergie et d’aliments.
  • La seconde est l’énergie et le cap sur la croissance toute, tant pis si le bulldozer écrase quelques idées reçues sur les prix et sur les dettes.

Vous l’aurez compris, l’austérité est en Europe et la défonce aux Etats-Unis. Le chômage dans les deux zones est équivalent, autour de 10% officiellement, de 17 à 20% réellement si l’on méprise tous les artifices statistiques pour dissimuler le fait de ne pas gagner un salaire minimum sur une année. Il y a en France 4 618 600 chômeurs, dont certains sont malades ou en stage ou n’ont travaillé que quelques heures par mois seulement… Sur 28 200 000 actifs, faites la règle de trois (qu’on n’apprend plus à l’école, ce qui permet d’infantiliser le citoyen) : elle donne 16,38% de chômeurs déclarés. Sans compter tous ceux qui ont renoncé à parler à Pol (Emploi) ou ceux qui pourraient travailler mais qui ne se lancent pas faute de poste (les femmes au foyer par exemple).

Que va-t-il se passer en 2011 ? Une divergence de plus en plus grande :

  • entre les pays développés qui vont stagner et les pays émergents qui vont continuer à croître,
  • entre l’Europe austère et les Etats-Unis fonceurs,
  • entre les grandes sociétés dont les profits vont augmenter grâce aux ventes dans les pays émergents et le travailleur moyen qui verra son niveau de vie stagner, voire régresser. Les salaires vont rester bas, mis en concurrence par le chômage élevé. Chômage qui va rester élevé longtemps, la longue durée tendant à devenir la norme. L’immobilier ne confortera pas le pouvoir d’achat et le système bancaire va rester fragile, ses profits assis sur la spéculation et les dettes toxiques à provisionner ou rembourser, y compris les emprunts des Etats.

En Europe, l’immobilier va mieux, surtout en France où les taux très bas incitent à investir avant que les loyers ne montent et où les riches fuient les banques qui risquent beaucoup si l’euro éclate. L’immobilier, comme l’or et la terre, fait partie de ces actifs réels qui protègent de l’inflation, des dévaluations et de la faillite du système bancaire si cela devait se produire. Il ne protège pas de la fiscalité, sauf pour les très riches qui se dissimulent derrière des sociétés ou des fondations offshore, mais c’est un moindre mal. L’immobilier en France est-il surévalué ?

  • Oui si l’on prend sa rentabilité locative,
  • Non si l’on considère que les taux ne vont pas aller plus bas et que tout placement alternatif à l’immobilier bien placé au cœur des villes ne peut qu’être plus risqué.

Le crédit risque de rester agité en 2011, tant celui des entreprises que celui des Etats. Car le chômage dur ne va pas arranger les bénéfices des sociétés qui ne vendent pas dans les pays émergents et qui auront du mal à rembourser leur dette. L’endettement des ménages américains ne va pas arranger le risque crédit immobilier et l’endettement des Etats va empêcher tout plan de relance européen (et probablement américain après échéance du deal entre Obama et les Républicains). La dette va obliger à augmenter la fiscalité et à réduire la dépense publique. Les marchés mettront la pression sur les gouvernements pour qu’ils mettent enfin un terme au déséquilibre des budgets d’Etat depuis une génération. La hausse de primes des risques souverains retentit sur le secteur bancaire car les banques ont des emprunts d’Etats dans leur portefeuille.

Aux Etats-Unis, le chômage ne va pas baisser immédiatement, même si la croissance revient. Il faut 2,5% au moins pour que l’économie américaine commence à créer de l’emploi. Si elle passe au-dessus, les embauches ne croissent que peu au début, les entreprises méfiantes jouant sur les heures supplémentaires et l’intérim. Si la croissance s’installe durablement, là l’investissement reprend, puis les embauches. Mais cela prend du temps, il faut que la croissance reste durablement établie. Aux Etats-Unis, on estime qu’il faut 2% de croissance (au-dessus des 2,5% minimum) pour que le chômage régresse de 1%…

  1. Crise de l’emploi, crise de la consommation, crise de la dette – voilà pour l’économie en 2011.
  2. Fuite des obligations, fuite des actions, fuite des gestions – voilà pour l’investissement en 2011.
  3. Sans parler de la crispation identitaire, du sentiment de déclassement des citoyens et de la montée de l’extrémisme populiste. Arrive le règne du chacun pour soi avant le sauve qui peut.

C’est dire si tout cela est complexe et déstabilisant. Les financiers font semblant d’y croire ; mais ils ne voient pas qu’ils jouent dans un théâtre où la plupart des spectateurs sont partis. Les traders personnels s’en donnent à cœur joie sans les banques, les épargnants pères de famille ne jurent que par l’immobilier et (sur le tard) l’assurance vie. Ils sont vieux et n’ont plus le temps d’éponger encore une ou deux crises. Quant aux jeunes, ils cherchent toujours du boulot à 30 ans, alors l’épargne, hein !…

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Crise ou pire encore ?

Article repris par Medium4You.

La crise financière 2007 a dégénéré en crise économique, comme chacun sait. Elle va plus loin, remettant en cause non seulement le doux pouvoir des États-providence, désormais à bout de souffle, la domination de l’hyperpuissance américaine sur le monde, mais aussi et surtout de la mentalité occidentale chrétienne blanche sur les continents… Déclin des Lumières, recul de la méthode expérimentale, de l’universalisme relativiste, de l’individualisme hédoniste. Déjà pointent à notre horizon proche le retour des passions, l’intolérance aux autres, les théories du complot, la pensée magique, tout ce qui fait le lit de la xénophobie et du nationalisme. Nous entrons avec la crise dans une ère de repli où chacun est sommé de dire qui il est et à quoi il fait allégeance.

Le dernier numéro de la revue ‘Le Débat’ (162, novembre-décembre 2010) offre une interprétation originale de Pierre Pascallon (professeur d’économie à l’université de Clermont-Ferrand), soumise aux feux critiques de Jean-Luc Domenach (spécialiste de la Chine), d’Hervé Juvin (consultant économiste) et d’Emmanuel Todd (démographe sociologue). L’intérêt du débat n’est pas de ridiculiser les autres ni de dénigrer leurs idées (ça, c’est bon chez les politicards). Il est de dégager des idées nouvelles pour penser l’avenir.

Que dit donc Pierre Pascallon ? Que nous sommes entrés dans la phase descendante du grand cycle Kondratiev, après les années 1980-2008 du cycle ascendant. Que cette phase est dangereuse parce qu’elle remet en question la domination d’un capitalisme d’État sur les autres. Que des crises ouvertes sont donc possibles avec l’émergence de la nouvelle superpuissance chinoise : peut-être une guerre avec les États-Unis ?

Jean-Luc Domenach n’y croit guère. La Chine dépend encore trop des exportations vers les pays développés pour exister sans elles. Tout ralentissement de croissance est potentiellement dangereux pour elle-même, tant la corruption et l’absurdité d’un système politique archaïque peut faire exploser les masses d’une province ou l’autre. La population vise au progrès et manque de toute habitude ou institution du compromis, ce qui la rend de plus en plus difficile à diriger. D’autant qu’elle vieillit à vitesse accélérée et que la croissance ne peut attendre. La Chine rêve de devenir les États-Unis et ses dirigeants y ont planqué leurs fortunes tandis que l’État garde la majeure partie de ses réserves de devises en bons du Trésor américain. La guerre paraît improbable – sauf entre pays d’Asie où les frustrations, les contentieux historiques et la puissance chinoise commencent à agacer ses voisins.

Hervé Juvin observe avec effarement les peuples occidentaux repus et naïf aller à la dérive avec une élite qui ne comprend rien, ou qui fait semblant. « Ils nous placent dans une bulle d’assurance, de compassion et de complaisance là où c’est de risque, d’exigence et de rigueur qu’il faudrait parler, et vite, avant l’explosion ! » Tout fout le camp, à commencer par qui nous sommes et ce que nous voulons ; les États se délitent, perclus de dettes et liés par traités.

Emmanuel Todd ne voit pas l’époque aussi noire. Il rappelle que la guerre de 1914 a émergé d’idéologies hystériques bien plus que d’intérêts économiques et que le projet collectif de la ‘revanche’ qui, en 14, touchait aussi bien les élites que le peuple, n’est pas là. Les classes privilégiées sont indécises, sans projet collectif, elles autodétruisent leurs industries par la délocalisation et la braderie des technologies. Il suffirait d’un peu de protectionnisme…

Ajoutons notre touche à ce débat passionnant. Nous sommes bien d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de vraie politique aujourd’hui. La gauche sombre dans la démagogie du « pas touche à mes zacquis », n’offrant que le ‘care’ et les futurs emplois écologiques comme seul projet. La droite qui voulait réformer et redonner le goût du travail se vautre dans la protection, les économies, la sécurité et l’État-papa… Le monde ancien part à la dérive et rien ne pointe susceptible de le remplacer à horizon d’une génération. Mais nous sommes bien en train de changer de monde, je l’ai assez dit sur les blogs.

En revanche, je conteste l’interprétation théorique de Pierre Pascallon sur le cycle Kondratiev. Le cycle précédent s’est effondré dès 1929 par une crise financière, nécessaire à liquider la montagne de dettes accumulée par les ménages, les entreprises et les États. Ce préalable est indispensable pour susciter les investissements nouveaux dans les technologies révolutionnaires, de même que des marchés neufs s’ouvrent au commerce. Fin de la suprématie de la Livre sterling, passage du témoin de l’Angleterre aux États-Unis avec la guerre européenne 1939-45. Des innovations sont nées de la guerre (radar, pénicilline, avions à long rayon d’action, fusées, grosse informatique, énergie nucléaire) qui ont permis l’essor du cycle suivant, augmenté par la reconstruction d’après-guerre dans les pays développés (Europe et Japon).

Cette première phase haussière du cycle est morte en 1973, après l’abandon en 1971 de l’étalon-or par les États-Unis et avec la crise du pétrole. La seconde phase – baissière – est probablement en train de s’achever car nous sommes allés de crise en crise depuis 1973… La dernière étant financière, comme les autres fins de cycle. Nous sommes probablement en phase de transition vers un nouveau cycle de productivité menées par l’innovation (Internet, mobiles, nanotechnologies) et l’ouverture mondiale des marchés avec l’émergence de l’Asie, de l’Amérique du sud et de l’Afrique.

Si telle est la bonne hypothèse, les risques de guerre généralisée sont faibles. Les États-Unis vont résister jusqu’à ce que la Chine prenne le relais, ou l’Inde. Mais ce n’est pas pour tout de suite car la Chine dépend trop des capitaux étrangers et des délocalisations des pays développés : elle n’a ni la consommation intérieure, ni le système social suffisant, ni la monnaie convertible qui convient, pour devenir économie-monde. Quant à l’Inde, il s’agit d’un pays-continent plutôt fermé sur lui-même.

La crise financière 2007 est le dernier soubresaut d’une époque pure-occidentale, marquée par le primat du tout calculable et le délire de la raison égoïste. Mais le propre de l’Occident est de relativiser sa culture, ce qui lui donne une grande souplesse pour rebondir. Certes, le passage de témoin se fait, mais il n’est pas ce que la peur fait croire : ni la Chine, ni l’Inde, ni n’importe quel autre pays ne peut jouer le rôle des États-Unis après 1929.

Revue Le Débat, n°162, novembre-décembre 2010, pages 177-191, €17,50

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Un État peut-il quitter l’euro ?

Fraude grecque, faillite bancaire irlandaise, laxisme budgétaire portugais, bulle immobilière espagnole, évasion fiscale italienne, addiction française au déficit public… La zone euro peut-elle résister aux tensions qui la parcourent ? C’était la thèse des économistes américains à la naissance de l’euro, un peu jaloux de voir se créer une monnaie concurrente du dollar. Une monnaie, disaient-ils avec raison, ne peut être commune que si un certain nombre de questions sont communes. Ils citaient la libre circulation des travailleurs, une fiscalité proche (sans être identique), des budgets homogènes. En bref une atténuation des écarts de concurrence plus un mécanisme de compensation entre États et régions dans la zone.

Ils n’ont pas tort, mais pas tout à fait raison. La centralisation est un vieux rêve révolutionnaire, éminemment français mais repris avec enthousiasme depuis les origines par le fédéralisme américain. Cela donne un État efficace, mais qui doit être doté de vrais contrepouvoirs pour laisser de l’initiative. Or Government Sachs n’est pas plus vertueux que la cacophonie à la tête de l’Union européenne.

[Depuis la parution de cet article, ont rejoint la zone euro : l’Estonie en 2011, la Croatie en 2013, la Lettonie en 2014 et la Lituanie le 1er janvier 2015. Voir le site Toute l’Europe]

carte zone euro 2015

carte zone euro 2015 afp

Dans les faits, l’Europe se cherche et les élargissements successifs, trop rapides, n’ont pas contribué à lui donner une assise solide. Qu’est-ce que ce « gouvernement » à 28 où le Luxembourg a autant de pouvoir ou presque que l’Allemagne ? Qu’est-ce que cette anarchie entre les 19 pays de l’euro et les 28 pays de l’Union hors euro [chiffres 2015] ? Où l’UE freine une harmonisation fiscale exigée par l’eurozone ? Heureusement, existe une Banque centrale indépendante. Mais cela ne suffit pas. Les visées électoralistes à très court terme en Allemagne ballottent la gestion de la crise et renchérissent les coûts d’intervention. On se souviendra longtemps des palinodies de Madame Angela Merkel à propos de la Grèce : l’Allemagne a fini par payer, comme les autres, mais après quatre mois qui ont coûté fort cher ! Sur l’Irlande, mêmes palinodies, mais en plus resserré.

C’est que l’Union européenne n’a pas vraiment le choix. Soit elle éclate, et nous nous retrouvons comme dans les années trente avec récession drastique, inflation brutale et tensions politiques dans la plupart des pays. Soit elle s’approfondit, ce qu’elle fait dans la tergiversation et la douleur, et elle réussit (dans dix ans ?) à émerger à peu près de la crise.

Un État peut-il quitter la zone euro ? En théorie oui, mais qui y a intérêt ? Ni les Grecs, ni les Allemands, les autres pays étant en situation intermédiaire…

• Les Grecs, les Irlandais et tous les endettés du budget ne vont pas voir leur dette s’effacer s’ils quittent la monnaie unique, au contraire ! Leur dette est et demeure en euros. S’ils recréent une monnaie nationale, la dévaluation inévitable et massive de leur monnaie va les plomber pour des décennies. De même tous leurs nouveaux emprunts pour financer le courant (10% des salaires des fonctionnaires et des retraités en France) se feront à taux élevés : déjà 6,7% pour le Portugal sur dix ans, contre 2,7% pour l’Allemagne. Que serait le taux d’emprunt d’un Portugal hors euro : 12% ? 15% ?

• Les Allemands, les Hollandais et tous les vertueux du budget exportent principalement dans la zone euro, qui est leur chasse gardée commerciale. En cas de sortie des pays les plus faibles, qui va acheter leurs machines, leurs voitures, leur produits alimentaires ? Puisqu’ils seraient payables en devise forte, inévitable serait la réorientation des échanges des pays sortis de l’euro vers les produits plus accessibles, du Brésil, de la Nouvelle-Zélande, de la Chine et de l’Inde. Quant aux banques allemandes, n’ont-elles pas de grosses dettes en emprunts des pays fragiles ? Un défaut de paiement ou un rééchelonnement sera inévitable : comment absorberaient-elles sans danger ce coup dur ? L’Allemagne a-t-elle intérêt à scier la branche sur laquelle elle reste assise ?

Quitter la zone euro ferait naître plus d’incertitudes qu’elle ne permettrait de régler les problèmes. Selon Nouriel Roubini, économiste américain médiatique qui exploite son créneau de catastrophe annoncée, ce sera inévitable dans les années à venir. Je ne le crois pas (d’ailleurs, nous sommes en 2015 et ce n’est pas arrivé… / note 1er janvier 2015). Parce que l’Europe, si elle reste mal gérée et peu unie, a quand même des marges de manœuvre.

• La locomotive allemande – mais pas seulement – exporte hors zone et crée ainsi de la richesse brute dans les échanges entre zone euro et zone dollar ou yuan.

• La dévaluation de l’euro existe. Si chacun des États ne peut la faire pour son propre compte, ce sont les marchés qui s’en chargent pour la zone en entier : l’euro a baissé contre dollar de 1,44 à 1,32 en quelques mois. Dans la guerre des monnaies, l’euro ne s’en tire pas si mal.

• La restructuration de la dette des États trop fragiles n’est pas encore d’actualité mais peut le devenir. Certains craignent la boite de Pandore qui contaminerait l’ensemble de la zone, les taux de marchés grimperaient pour tous, même les plus vertueux, puisque l’on oserait toucher au contrat d’emprunt initial. Mais rééchelonner la dette permet aussi de la rembourser intégralement, ce qui pourra faire réfléchir. Il n’y a pas que des traders à la journée sur le marché !

• La solidarité européenne n’est pas manifeste dans cette période de repli sur soi et de démagogie politicienne, mais elle existe. La Banque centrale européenne la pratique déjà au quotidien et elle peut décider d’un Quantitative Easing (qui consiste à prendre en pension des titres de dette privée ou même publique européenne). En termes budgétaire, donc politique, la solidarité devient forcée puisque chacun a intérêt à rester dans la zone euro… Donc les Allemands paient, même s’ils rechignent ; donc les Français font des économies, même s’ils râlent ; donc les Grecs et les Italiens rationalisent leur collecte fiscale, même si ce n’est pas dans leurs mœurs.

Il y a un milieu juste à tenir entre l’austérité brutale des budgets publics et la nécessaire rationalisation de la dépense publique. Il s’agit de ne pas laisser tomber l’économie dans la déflation, où une restriction du pouvoir d’achat handicape les entreprises en Europe, qui cessent donc d’investir et licencient, aggravant la chute des la demande, donc des prix et des rentrées fiscales…

Sauf volonté politique, il n’y aura pas d’État qui sortiront de la zone monétaire euro. Parce qu’ils n’y ont pas intérêt, tout simplement. Pas plus que leurs créanciers.

[note révisée au 1er janvier 2015]

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La société multiculturelle est une utopie

La chancelière allemande Angela Merkel avoue publiquement que le multikulti ne marche pas, le sociologue de gauche Hugues Lagrange stigmatise dans ‘Le déni des cultures’ l’aveuglement idéologique des politiciens sur les descendants d’immigrés, les élections à mi-mandat aux États-Unis voient surgir des Tea parties populistes qui remettent en cause le melting pot au profit de la salad bowl (la soupe mixée au profit de la salade où chaque ingrédient est bien identifié). Tout cela est le signe que, dans les pays blancs développés, les changements du monde remettent en cause les idées. Les mentalités évoluent, poussées par la base. Pour une fois, les élites sont à la remorque du populaire.

Ce qui était hier tabou pour cause d’universalisme républicain et de repentance coloniale devient sujet autorisé. L’identité nationale n’est plus réservé au Front national, ni même au ministre de l’Immigration du Président Sarkozy. Voici que le très sérieux Centre d’analyse stratégique auprès du Premier Ministre mandate le CERI, le CEPII et Science Po, avec l’aide du quotidien ‘Les Échos’, pour le 20ème Rendez-vous de la mondialisation mercredi 17 novembre. Il est consacré au multiculturalisme. En France, on ne veut pas le savoir. Les principes sont républicains, tous pareils et j’veux voir qu’une tête. La juriste Dominique Schnapper évoque même l’hypocrisie positive des mots qui euphémisent (comme dire ‘issus de la diversité’ plutôt qu’issus d’immigrés’, ‘technicien de surface’ plutôt que ‘balayeur’). Bien peu des intervenants se déclarent d’accord avec cette vision passée et, disons-le, carrément ringarde de la question. Éviter la réalité, ne pas poser les mots précis sur elle, c’est plus que de l’hypocrisie sociale : il s’agit du tabou. Comme si la démocratie est une porcelaine fragile qui se brise au moindre souffle.

Le coût social de cette évasion de vocabulaire est qu’on ne peut pas mettre en place une politique pragmatique, dit Daniel Sabbagh, directeur de recherche au CERI. Il prend l’exemple des États-Unis pour définir les divers degrés de discrimination positive en œuvre. Le multiculturel est une idéologie qui valorise les différences. La discrimination positive est au contraire le concret des droits, à répartir selon les communautés. Elle émerge quand explosent des émeutes raciales : sous Nixon aux États-Unis. Ces discriminations positives peuvent être soft (actions orientées sans viser une population particulière), indirectes (politique de la ville) ou directes (préférences pour une minorité). Il ne s’agit donc pas de multiculture mais de politique sociale. L’arrêt Bakke 1978 de la Cour suprême a considéré les quotas comme inconstitutionnels mais les actions informelles comme légales – si elles ont pour objectif de promouvoir « la diversité des expériences, des perspectives et des idées. » Rien d’ethnique, dans cette diversité, mais la concurrence positive des visions du monde.

Pour Yudhishthir Raj Isar, professeur à l’Université américaine de Paris, l’enjeu est la double appartenance : communauté et société. Le multiculturalisme est un fantasme : il réduit les individus à leur essence d’origine, sans mesurer leur histoire ni envisager leurs désirs. Le régionalisme (on peut être Breton et Français), l’indigénat (les Indiens d’Amérique ou les Afro-Américains, les Beurs, etc.) et les diasporas (juive, arménienne, italienne, chinoise, etc.), montrent dans l’histoire comment le multiculturalisme s’est traduit et adapté aux nations et aux empires. Il faut considérer trois étages : 1/ le fait social qui est le mélange dans la vie courante ; 2/ l’articulation sociale des différences entre cultures via les associations culturelles, les églises, les fêtes ; 3/ le programme politique normatif pour promouvoir la diversité et la juxtaposition ou l’assimilation. Aujourd’hui, seuls le Canada (à causes des Français du Québec) et l’Australie (en raison de l’immigration choisie asiatique), ont mis en place une politique multiculturelle. Aux États-Unis, il s’agit plus de politique sociale que de multiculture, on raisonne droit des genres et des préférences sexuelles, celui des minorités ethniques est sur le même plan. En Inde, Indonésie ou Afrique du sud, les États-nations sont réellement composés de peuples différents avec des langues différentes mais les règles du jeu national sont clairement établies avec un fédéralisme de régions. Il s’agit de définir un socle de valeurs politiques plus que culturelles pour faire cohabiter des peuples différents qui gardent chacun leurs traditions.

Philippe d’Iribarne – basque français européen – directeur de recherches au CNRS, mesure la rigidité du modèle français républicain. Tout paraît cartésien : l’espace public est neutre, les communautés font partie de l’espace privé. Mais quand le privé se mêle concrètement au public dans la rue, les crèches associatives, les écoles, les cités, les quartiers, au travail, à la cantine, à l’hôpital ?… Comment règle-t-on, dans la vie courante et pas dans l’éther des principes, les écarts culturels ? Là, les grandes idées montrent leurs limites abstraites et littéraires. Pierre Bourdieu lui-même, sociologue de gauche, montre page 21 de ‘La misère du monde’, combien le bruit et les odeurs des Maghrébins et Africains d’un grand ensemble peuvent incommoder un vieux couple de militants communistes, pourtant plongés tout petits dans l’internationalisme prolétarien. C’est que l’épiderme est profond ! Le sentiment de ne plus se sentir chez soi, dernier refuge contre les vents du monde, déstabilise. Le projet révolutionnaire français a toujours été de formater les citoyens par la Raison. Mais les individus résistent, tout comme les familles et les communautés. D’où le bricolage social qui remet les grands principes à leur place : en Alsace règne le Concordat, les règlements d’urbanisme tiennent compte du style régional, etc. La société prend sa revanche sur toutes les différences en exigeant savoir-être, connivence et respect de la hiérarchie existante contre les particularismes, mais il s’agit plus du vivre ensemble que d’essence ethnique. Ne pas crier au racisme donc quand on juge incompatible le langage banlieue et un poste de commercial… Qui fait allégeance au groupe est accepté, qu’il soit Noir ou Blanc, diplômé ou non. Les sociétés égalitaires (Chine, Japon, Europe du nord), sont très peu multiculturelles ; les sociétés multiculturelles sont inégalitaires et pratiquent volontiers la ségrégation (empire ottoman, Liban, Inde, États-Unis)…

D’où la remarque de l’anthropologue Jean-Pierre Wargnier, spécialiste des sociétés du nord-Cameroun où coexistent 150 royaumes et 50 langues sur un territoire grand comme la Belgique. La clôture ethnique est un fantasme, le commerce et les échanges ont toujours existé. Mais selon des codes établis. Le multiculturel est né bien avant l’époque moderne, dans la tragédie grecque ‘Les suppliantes’, des femmes africaines demandent à devenir citoyens. Il y a donc deux ordres humains :

  • l’horizontal, fait d’échanges, de communication, de mariage, de commerce et de dons ;
  • le vertical, qui est la filiation, le patrimoine, la transmission de l’identité.

L’idéologie universaliste tend à nier la filiation pour niveler tout le monde sur le même plan. D’où la désorientation mentale, la préférence pour le présent, le zapping et le commerce de tout – puisque rien n’est inaliénable. Quand les différences culturelles et sociales sont niées, ne restent que les différences irréductibles : elles sont biologiques et aboutissent aux génocides du XXe siècle. Il faut s’opposer à l’hypocrisie sociale de Dominique Schapper et promouvoir un universalisme de transmission plutôt qu’un universalisme de communication. Ce qui veut dire réhabiliter l’histoire, les traditions, leur évolution. La résolution de la crise actuelle est à ce prix.

S’il est mon égal en démocratie, l’autre ne saurait être mon semblable, et c’est bien ainsi. Je peux ainsi le reconnaître pour ce qu’il est, l’apprécier, sans qu’il vienne m’imposer ses coutumes ou que je l’oblige aux miennes. Pas d’ouverture aux autres sans identité de soi.

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Avenir

Ma génération, née à la fin des années 1950, a connu un changement de monde. Ce n’était ni le premier et ce ne sera pas le dernier : avis aux jeunesses ! D’abord Staline est mort, puis nous sommes allés dans l’espace, les techniques de l’information et de la communication ont explosé avant que la finance ne fasse de même, enfin émergent au développement les deux tiers de l’humanité. Ce n’est pas rien, cela change tout.

L’utopie communiste reste, mais sa traduction institutionnelle est jetée aux poubelles de l’histoire. Seuls Cuba et la Corée du nord s’accrochent au pouvoir comme de vulgaires juntes militaristes guère plus recommandables que celle des Birmans. La dictature de quelques-uns au nom d’un mythe est crevée. Le Prolétariat – déclaré « scientifique » pour le sanctuariser – est une blague historique. Si les classes sociales sont un fait, le moteur de l’histoire est une idéologie : un levier politique pour assurer le pouvoir à quelques-uns. Le progrès de ces vingt dernières années est qu’on s’est enfin aperçu (surtout en France !) que le bonheur des gens ne se fait pas malgré eux. La liberté est une valeur plus grande que l’aisance matérialiste, une fois sorti de la faim et du froid. Zola fait pleurer les chaumières mais il faut être resté toute sa vie au chaud dans les écoles pour ne pas voir qu’il n’y a plus d’enfants dans les mines, ni que les chauffeurs de locomotives ne prennent plus les escarbilles dans les yeux ni le poussier dans les poumons. La centralisation d’un parti qui organise et planifie tout est très efficace pour sortir de la pénurie ; une fois le développement enclenché, d’autres aspirations moins matérielles se font jour : aller et venir, s’exprimer et créer, tisser du lien sans la contrainte sourcilleuse de la censure politique. On le voit nettement en Chine et la transition est son problème majeur. Quant à Cuba, gageons qu’une fois les Castro partis rejoindre leurs ancêtres, l’américanisation se fera d’un coup, pour le meilleur et pour le pire.

Je ne regrette donc sûrement pas le communisme ni la politique des blocs avec son goulag mental et son grand jeu entre espions. Mais il y avait dans l’utopie communiste une révérence pour la science, pour le savoir humain d’ici bas, qui semble disparaître avec elle. Là, c’est dommage. La science est d’ailleurs ce qui a fait exploser le système. Tenir blocus de l’information est illusoire dès que l’informatique est née. Pire : l’informatique a vite fonctionné en réseau, puisque telle est sa structure. La société est façonnée par la technique et le lien devenait une exigence. Comment une société autoritaire et hiérarchique, qui voulait tout cloisonner en cellules et tout centraliser au Politburo, pouvait-elle s’en sortir ? C’est un peu le problème de la France, restée catholique et romaine jusqu’à la Cour élyséenne et son aréopage de technocrates parisiens qui centralisent tout, contrôlent tout, autorisent ou interdisent à leur gré. Le Mammouth, de sinistre réputation, montre l’ankylose d’une telle organisation dès que les comparaisons sont possibles avec les voisins !

D’autant que les profs se sentent seuls et déconsidérés. Ils ont raison, le système ne les aide pas et bloque plutôt leurs initiatives. Les élèves dérivent vers la technologie dont le brillant et le divertissement attirent plus que le cours magistral. L’éducation nationale n’est pas formée pour intégrer ces nouveautés ; elle révère toujours l’agrégation et la thèse, comme s’il s’agissait pour les profs de ne former que de nouveaux profs. D’où la baisse du niveau – non pas des connaissances, elles deviennent autres et tout aussi nombreuses – mais de la transmission de la culture. Notamment de la culture scientifique. Tous ceux que les maths rebutent (ou qui ne voient pas leur intérêt) veulent tous être « artistes », passer à la télé ; à défaut être fonctionnaires, là on n’a pas à se bouger. La France forme trente mille ingénieurs où il en faudrait quarante mille, et ils sont moins payés que le moindre commercial, financier ou histrion de télé. Seuls 2% des élèves du secondaire font une prépa mathématique. Encore moins se destinent à la recherche scientifique. Ceux qui le font se trouvent vite bloqués par les inerties et le mandarinat de pénurie de l’université française. Ils vont poursuivre leur doctorat ailleurs, souvent aux États-Unis, mais ce pourra être en Chine ou en Inde prochainement ; souvent ils s’y marient et ne reviennent pas.

Car les deux tiers du monde émergent. Ceux des blocs non « libres » des années 1950 (ce qui voulait dire développés) : le bloc de l’Est et le dit « tiers » monde. Déjà la Chine a formé plus d’ingénieurs qu’il n’en existe aux États-Unis, déjà les informaticiens indiens sont plus nombreux et tout aussi qualifiés que ceux d’Europe et d’Amérique. Le poids du nombre, lorsqu’il est organisé par un État qui impulse la politique et laisse faire la société civile, qui dit le droit et oriente les capitaux pour le bien de la nation, est irrésistible. Contrairement aux idées reçues des journaleux nuls en économie, c’est cela même le libéralisme : un État qui donne règles et cap politique, un État qui laisse l’initiative aux entreprises, écoles et autres associations,  un État qui offre le choix aux individus de réaliser leurs propres goûts ou passions. La Chine l’a bien compris pour l’instant, l’Inde et le Brésil suivent chacun leur voie. Ils valorisent la science, la technique, le savoir concret sur ce monde, loin des spéculations fumeuses dont ils ont assez soupés. Dans le même temps, nos universités sont encore pleines de ces « marxistes » scolastiques qui passent leur temps à disséquer non le concret comme le fit Marx, mais la société idéale et la justice hors classe. Chez nous la science recule : l’appétit pour la recherche diminue, la méthode expérimentale déserte les têtes, l’observation patiente et rigoureuse du réel disparaît dans le zapping. Recherche, méthode et rigueur sont trois mots inconnus au dictionnaire des jeunes d’aujourd’hui :

1.    Patient ? vous n’y pensez pas, vite ! vite ! le monde, les autres, la compétition, n’attendent pas ! Trop long est de lire, vive l’image, réfléchir ça prend du temps et la tronche, vive la passion, la sensation, l’immédiat ; être en bande sur fesses-bouc, fusionnel dans les manifs pour rien, ou les teufs où l’on se défonce, puis se retirer dans son autisme du baladeur, voilà qui est vivre.
2.    Rigueur ? kèskçèkça ? Une névrose de cul coincé ? de psychorigide d’ancien temps ? Juste un survol, ça suffit, on va pas se prendre la tête, dans les jeux vidéo tout est aux réflexes, on a vu on tire, point à la ligne ; pas besoin d’étudier l’ennemi avant de le tirer (pareil pour les meufs d’ailleurs). On twitte à tout va en 140 signes et le n’importe quoi est d’usage, le spontané, le rigolo – au détriment des conséquences quand le patron s’en aperçoit ou qu’untel se trouve diffamé ou harcelé…
3.    Réel ? Allons donc, il y a l’iceberg avec sa face émergée et tout le reste : nous voyons revenir comme en 1899 le règne des Complots, de la magie, des forces cachées, de l’irrationnel. Internet, qui démocratise tout cela en le rendant instantané et de même valeur, est plein de ces folies.

Elles atteignent même le cœur du système : la finance. Les dérives de la raison ne sont telles que parce que l’époque – et l’univers scolaire ! – n’ont pas su faire connaître la méthode scientifique aux élèves. C’était réservé à une élite étroite, gavée de maths, à qui on a laissé croire que tout était calculable, que le monde et les gens n’étaient que rouages dont les arcanes sont maitrisables par les intégrales et le gaussien. Le risque résiduel est « négligeable » parce que probabiliste. La queue de distribution d’une courbe n’est que de 2%, soit deux années de risque sur un siècle. Autant « négliger » dans les calculs ce risque infinitésimal, n’est-ce pas ? Sauf que lorsque vous vous trouvez par hasard vivre dans ces deux années-là, vous être dedans à 100% ! C’est exactement ce qui est arrivé en 2007 et 2008 aux financiers.

Nous sommes donc, un demi-siècle après, dans un pays content de lui qui répugne à tout changement ; avec une jeunesse formée au divertissement et que tout effort de la tête rend malade, appelant à l’aide psychologique pour n’importe quoi ; où l’inculture gagne chaque jour du terrain, préférant la déraison, le coup médiatique et la magie à l’analyse du concret avec méthode ; aux lisières de pays énormes qui émergent et vont – très vite ! – imposer aux nains indigents que nous devenons leur masse, leurs circuits économiques et financiers, leur façon de penser. Eux vont de plus en plus dans l’espace, nous, nous renonçons : pourquoi faire ? à quoi bon ? combien ça coûte ?

Quand on commence à se poser ce genre de question, l’avenir est bouché, la vieillesse guette. Place aux jeunes ! Sauf qu’ils ne sont plus guère chez nous, et que les meilleurs ne rêvent que de s’en aller là où ça se passe.

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