Géopolitique

Paul Kennedy, Le grand tournant

Un livre d’histoire remarquable, absolument passionnant, qui offre un autre regard sur un thème connu avec une écriture d’homme d’action. Sans jargon mais avec quantité de notes et de références, il est tout simplement captivant. Les historiens français sont parfois grands, mais ils n’ont pas cette capacité à s’affranchir des normes universitaires, de sortir ainsi des sentiers battus et rebattus. Il faut dire que Paul Kennedy enseigne à Yale et l’histoire des relations internationales à la London School of Economics, endroit où le pratique l’emporte sur le théorique. Imagine-t-on l’École économique de Toulouse ou de Paris offrir un poste à un « historien » ?

Paul Kennedy Le grand tournant

Le propos du livre est d’analyser la Seconde guerre mondiale selon les innovations techniques induites par la conduite de la guerre. Il réhabilite pour cela les « hommes intermédiaires », ni les soldats au feu ni les chefs archiconnus mais ces sans-grades dont l’Histoire ne connait pas le nom – pourtant sans lesquels rien n’aurait eu lieu. César avait un cuisinier… De même les ingénieurs, inventeurs, organisateurs des armées en conflit ont contribué plus qu’un peu à la victoire finale. Car nous sommes au siècle industriel qui rend les sociétés complexes. Les empires « centraux » allemand et japonais ont été vaincus car ils ont voulu trop embrasser, l’hyperextension de leurs lignes les ont rendus vulnérables. Mais c’est moins leur organisation qui a failli que leurs idéologies rigides, raciste chez les Nazis, nationaliste chez les Japonais, qui leur ont fait commettre de graves bourdes stratégiques et les ont empêchés de s’adapter.

Les questions logistiques de la guerre sont pour l’auteur cinq : comment faire traverser l’Atlantique aux convois sans que les U-boote les déciment ; comment gagner la maîtrise des airs ; comment enrayer la Blitzkrieg ; comment débarquer sur un rivage tenu par l’ennemi ; comment abolir la tyrannie de la distance dans le Pacifique. Ces objectifs posent chacun des problèmes opérationnels qu’il faut résoudre en tâtonnant. C’est en 1943 que les Alliés parviennent à les dominer, avec des techniques connues depuis la fin des années 1930 mais pas ou mal mises en œuvre. On ne peut imputer la victoire à une technologie en particulier : « La bataille de l’Atlantique n’a pas été tout particulièrement gagnée grâce à Enigma ou au hérisson, aux torpilles acoustiques ou au radar miniature, pas plus que par les avions à long rayon d’action [P51-Mustang à moteur Rolls-Royce] et les porte-avions d’escorte, les groupes d’escorteurs, les projecteurs Leigh ou le bombardement des chantiers navals et des bases de sous-marins. C’est la conjugaison de tous ces facteurs qui, au milieu de l’année 1943, change la donne. (…) De la même manière, la Grande Guerre patriotique n’est pas gagnée pour l’essentiel, par les services de renseignement de l’Armée rouge, par une suprématie aérienne croissante ou par les T34/85, pas plus que par les pièces antichars, les mines et les bataillons de pontonniers, par un meilleur soutien logistique ou un meilleur moral des combattants. Pour l’emporter, il fallait disposer de tous ces éléments, mais également les organiser » p.234.

Le débarquement de Normandie est probablement « l’apothéose de la guerre combinée » terre-air-mer, une nouveauté absolue à l’époque. Mais pas sans ces défaites préalables dont « l’utilité perverse » a été de faire réfléchir les Alliés : 7 800 000 tonnes coulées par les U-boote en 1942, 20% de pertes dans un raid de bombardement au-dessus de l’Allemagne en 1943, la défaite américaine face aux Allemands dans la passe de Kassérine en Tunisie… Réflexions que n’ont pas eues les puissances de l’Axe, trop sûres d’elles-mêmes et confites en fanatisme idéologique. Pourquoi Hitler a-t-il attaqué simultanément Saint-Pétersbourg, Moscou et Stalingrad ? Pourquoi n’a-t-il jamais cru aux porte-avions ? Pourquoi le Japon n’a-t-il pas profité du choc de Pearl Harbour pour envahir et occuper Hawaï ? Pourquoi ont-ils mal utilisé leur sous-marins, pourtant très au point ?

La guerre du Pacifique est entièrement nouvelle elle aussi : il s’agit de mener une reconquête des îles sur des distances inouïes. L’occupation américaine des bases de Micronésie par les régiments spéciaux recréés de Marines, les porte-avions repensés de classe Essex contenant chacun une centaine d’avions nouveaux F6 Hellcats, le B29 à long rayon d’action sans équivalent en altitude, vitesse et emport, les régiments du génie Seabees de Ben Moreel, ont été des inventions absolues, abouties en 1943 et dues aux nécessités de la guerre. Sauf que le B29 est encore mal motorisé (il ne le sera de façon efficace qu’après 1945) et que celui qui emporte la bombe atomique Enola Gay a failli se crasher au décollage… Mais une fois en l’air, il vole trop haut pour les chasseurs (40 000 pieds) grâce à la pressurisation. Ben Moreel, Américain formé aux Ponts & Chaussées à Paris, a été bien plus efficace que le tonitruant et médiatique général MacArthur : il a construit des bases, des aérodromes, des ateliers de réparation, des hôpitaux, des barges de débarquement, des techniques de franchissements et de démolition…

La synthèse magistrale de Paul Kennedy est ce qu’il appelle « la culture de l’engagement ». « Pourquoi certains (…) systèmes politico-militaires s’en sortent-ils mieux que d’autres ? Une bonne partie de la réponse tient au fait que les systèmes les plus efficaces le sont parce qu’ils disposent de boucles de retours d’informations entre le sommet, le milieu et la base, qu’ils stimulent les initiatives, l’innovation, l’ingéniosité et encouragent les chercheurs à résoudre des problèmes immenses et souvent d’apparence insolubles » p.394. L’historien ajoute : « Bien sûr, les ‘hommes au sommet’ font la différence. Certains chefs ou certains gouvernements sont capables de s’adapter ». Comme Churchill ou Roosevelt.D’autres pas comme les Japonais, dirigés par un dieu vivant et gouvernés par des rigidités de caste ; ou comme Hitler et Staline, paranoïaques obsédés du contrôle – mais « avec une différence immense : Staline commence à desserrer sa poigne de fer dès qu’il comprend qu’il dispose d’une équipe d’excellents généraux [alors qu’]Hitler (…) laisse de moins en moins de marge de manœuvre opérationnelle à ses subordonnés » p.395.

Cette leçon d’histoire ne serait qu’un exercice de style si elle n’était pas transposable aujourd’hui. Dans la nouvelle « guerre mondiale » qui oppose les économies pour la course à l’innovation, à la productivité et aux matières premières, les pays qui ont cette « culture de l’engagement » sont bien mieux partis que les autres. Ce n’est pas avec une culture de bureaucrate que l’on organise efficacement les moyens d’un pays ; ce n’est pas avec l’agitation démagogique de l’envie et du ressentiment envers ceux qui réussissent que l’on encourage la création ni l’entreprise. « Rien ne peut être fait par les seuls chefs, quel que soient leur génie et quelle que soit leur énergie. Il faut qu’il existe un système de soutien, une culture de l’encouragement, des boucles de retour efficaces, une capacité à apprendre de ses revers, une capacité à faire les choses. Et tout cela doit être mieux conçu que le camp d’en face » p.400. La dégradation continue de la France depuis 15 ans n’a pas d’autres causes : la majorité des jeunes rêvent d’être fonctionnaires, la plupart des cinquantenaires d’être en retraite anticipée, les doctorants prometteurs partent aux États-Unis et les commerciaux ambitieux en Chine, les politiciens agitent les bas instincts de la jalousie et du bouc émissaire pour masquer leur incapacité foncière…

A quoi servirait-il d’étudier l’histoire si ce n’est pas pour en appliquer les leçons ? Paul Kennedy nous en donne la magistrale démonstration dans un ouvrage qui se lit d’un trait.

Paul Kennedy, Le grand tournant – Pourquoi les Alliés ont gagné la guerre 1943-1945, 2010, Perrin 2012, 456 pages, €23.75

Curieusement, les éditions Perrin n’indiquent ni le titre anglais, ni l’éditeur original – comme s’ils n’avaient jamais édité le moindre livre d’histoire scientifique… Est-on sûr que la traduction soit même intégrale ?

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Nietzsche pour l’Europe

Frédéric Nietzsche était européen bien plus qu’allemand ; il exécrait tous ces braillards nationalistes ou antisémites, trop peu sûr d’eux-mêmes pour être forts. Le bouc émissaire est toujours le choix des faibles, de ceux dont « le système digestif » est fragile. Mais ce qu’il constate dans Par-delà le bien et le mal (1886) est ambivalent : une humanité positive qui dépasse les étroites nations – mais une humanité trop flexible, démocratique et bavarde, qui pourra aspirer à un tyran. Et il n’avait pas encore entrevu mai 68…

Nietzsche Par dela le bien et le mal

« Les Européens commencent à se ressembler tous ; ils se détachent graduellement des conditions qui font naître des races liées au climat et aux classe sociales ; ils s’affranchissent de plus en plus de tout milieu défini qui pourrait, au cours des siècles, imprimer aux âmes et aux corps des besoins identiques. Ce qui s’accomplit, c’est donc le lent avènement d’une humanité essentiellement supranationale et nomade, qui physiologiquement présente comme trait distinctif un maximum de don et de puissance d’adaptation. (…)

 » Et d’autre part, dans l’ensemble, ces Européens de l’avenir se présenteront sans doute comme des travailleurs bons à tout, bavards, de volonté débile et extrêmement adaptables, qui auront besoin d’un maître, d’un chef, autant que de leur pain quotidien : la démocratisation de l’Europe tendra donc à produire un type d’hommes préparés le plus subtilement du monde à l’esclavage, mais dans des cas isolés et exceptionnels le type de l’homme fort ne pourra que devenir plus fort, plus prospère et plus riche qu’il ne l’a jamais été, grâce à son éducation libre de préjugés, grâce à la prodigieuse diversité de ses activités, de ses talents et de ses masques. Ce que je veux dire, c’est que la démocratisation de l’Europe est aussi l’une des causes qui concourent involontairement à former des tyrans, le mot pris dans toutes ses acceptions, même dans la plus spirituelle. » §242 Aristote n’avait pas écrit autre chose en disant que la démocratie glisse volontiers à la démagogie, quand des politiciens agitateurs cyniques manipulent des citoyens ignorants mal éduqués. Et que la démagogie aboutissant à l’anarchie, le retour du bâton arrive très vite avec la tyrannie.

Nietzsche a eu, un demi-siècle avant, la prescience de Mussolini, d’Hitler et de Staline : « Ce siècle est le siècle des masses ; elles sont à plat ventre devant tout ce qui est ‘massif’. Qu’un homme d’État leur construise une nouvelle tour de Babel, un monstrueux empire à la monstrueuse puissance, ils l’appelleront ‘grand’. Qu’importe que nous, plus prudents et plus réservés, nous n’ayons pas encore renoncé à notre vieille croyance que seule la grande pensée fait le grand acte ou la grande cause ! » §241. Nietzsche n’aurait certainement pas adhéré au parti nazi ! Il l’aurait trouvé trop plébéien, trop ‘massif’, sans aucune ‘grande pensée’.

Mais il sentait en Allemagne les prémices d’un désir de dominer. « Parmi les peuples de génie, on distingue ceux auxquels est élu le lot féminin de la gestation et la tâche secrète de modeler, de mûrir, de parachever ; les Grecs étaient un peuple de cette espèce, pareillement les Français ; les autres qui se sentent appelés à engendrer, et à implanter dans la vie un ordre nouveau ; tels les Juifs, les Romains et, je pose la question en toute modestie, peut-être les Allemands » §248.

tuileries Paris

Pourquoi les Allemands ? Parce que trop récents comme nation, trop peu sûr d’eux-mêmes, trop peu de Kultur, au fond. « Peuple fait du plus prodigieux mélange et d’une macédoine de races, peut-être même avec une prépondérance d’éléments pré-aryens, ‘peuple du milieu’ dans toutes les acceptions du terme, les Allemands sont de ce fait plus inconcevables, plus amples, plus contradictoires, plus inconnus, plus déconcertants et même plus effrayants que d’autres peuples ne s’imaginent l’être. »

Il voyait les Russes comme plus ‘barbares’, ce qui est chez lui un compliment : doués d’une plus forte volonté de puissance. Cette endurance primitive a d’ailleurs fait l’essentiel de la victoire contre les armées allemandes pendant et après Stalingrad.

Nietzsche admirait les Juifs, contre la majorité de ses compatriotes… « Ce que l’Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de bien, beaucoup de mal, et surtout ceci, qui relève du meilleur et du pire, le grand style en morale, la majesté redoutable des exigences infinies, des symboles infinis, le romantisme sublime des problèmes moraux, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus séduisant, de plus capiteux, de plus exquis dans ces jeux de couleurs et ces séductions dont le reflet embrase aujourd’hui le ciel et notre civilisation européenne (…) Nous qui parmi les spectateurs sommes des artistes et des philosophes, nous éprouvons à l’égard des Juifs – de la reconnaissance. » §250

Ce qu’il détestait le plus, comme culture en Europe, était l’anglaise. Moins les individus que l’ambiance, la façon d’être. « L’Anglais, plus sombre, plus sensuel, plus énergique et plus brutal que l’Allemand, le plus vulgaire des deux, est pour cette raison plus pieux que l’Allemand ; c’est pour cela que le christianisme lui est encore plus nécessaire. Pour des narines tant soit peu délicates, ce christianisme anglais conserve un relent bien britannique de spleen et d’ivrognerie, maux contre lequel il est employé comme remède, non sans de bonnes raisons. » Non sans ironie, il ajoute : « Mais ce qui nous offusque chez l’Anglais, même le plus humain, c’est son manque de musique, au propre et au figuré ; il n’y a dans les mouvements de son corps et de son âme ni rythme ni danse, ni même aucun besoin de rythme ou de danse, de ‘musique’. Écoutez-le parler, regardez marcher les plus belles Anglaises (aucun pays n’a de plus belles colombes ni de plus beaux cygnes) – enfin, écoutez-les chanter ! Mais c’est sans doute trop demander… » §252

Dommage, selon lui, que le modèle anglais ait contaminé la France vers le milieu du XVIIIe siècle… « Toute la noblesse de l’Europe, celle du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse dans tous les sens élevés du mot, est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des ‘idées modernes’ est l’œuvre de l’Angleterre. 

Nietzsche plaque a Nice

Nietzsche aimait bien l’Italie mais préférait par-dessus tout la France en Europe.

Pour lui, la civilisation française tenait du nord et du midi, dans un bel équilibre : de la passion latine et de la profondeur germanique, de la clarté romaine et de la sensibilité celte, l’âme et la raison, Apollon et Dionysos peut-être… Sauf qu’au siècle des révolutions, le XIXe, la civilisation française connaissait une éclipse plébéienne. « Aujourd’hui encore, la France est le siège de la civilisation la plus spirituelle et la plus raffinée de l’Europe, et l’école du goût supérieur ; mais cette ‘France du goût’, il faut savoir la découvrir. Ses représentants se tiennent bien cachés ; elle semble ne s’incarner que chez un petit nombre d’individus [par exemple Stendhal, Flaubert, Balzac] (…) Un trait leur est commun à tous ; ils se bouchent les oreilles devant la sottise déchaînée et les criailleries bruyantes des bourgeois démocrates. Ce qui s’agite au premier plan, en effet, c’est la France déchue dans la bêtise et la vulgarité ; récemment encore, aux obsèques de Victor Hugo, elle s’est livrée à une véritable orgie de mauvais goût et de béate satisfaction de soi. » §254

Et encore plus récemment encore, avec les Royal, Strauss-Kahn, Mélenchon, Trierweiler, Copé et autres footeux ou Hartistes ?…

Frédéric Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886, traduction Colli & Montinari, Folio 1987, 288 pages, €7.13

Nos citations viennent de la traduction de Geneviève Bianquis, publiée chez 10-18 en 1972.

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Nietzsche et le futur XXème siècle

Frédéric Nietzsche est mort en 1900 mais il a eu l’intuition du XXème siècle bien mieux que Karl Marx. Il critique la victoire des esclaves sur les maîtres depuis le christianisme. Le socialisme, la rébellion des masses dominées qui appellent ‘liberté’ leur propre domination, l’égalitarisme forcené induit par l’utopie démocratique, tout cela lui répugne profondément. Nietzsche est un aristocrate de l’esprit ; il voit dans la discipline et dans l’effort la seule voie pour forger des valeurs. Pour lui, vivre n’est pas passivement exister mais créer, agir, procréer. Tout ce qui vit veut être plus et mieux ; il appelle cet instinct devenu passion et accepté par l’esprit : « volonté de puissance ». Dire ‘oui’ à la vie, c’est vouloir ce qui arrive ici et maintenant – le contraire du ressentiment qui en appelle à l’au-delà ou à l’avenir radieux. Dire ‘oui’, c’est donc être libre, enfant, créateur de valeurs.

Son siècle scientiste et socialiste ne lui semblait pas la meilleure voie pour parvenir à cette acmé de civilisation tel qu’Homère l’avait connu. Loin de la mesure grecque, la démesure du XIXème siècle l’effrayait. Démesure bien présente dans la philosophie totalisante d’un Hegel et d’un Marx qui allait susciter Lénine et Mao, dans l’essor industriel qui déracinait les paysans pour en faire des prolétaires urbains, chez les savants fous de la chimie qui allaient inventer les gaz de la Première guerre mondiale puis le traitement bureaucratique de la question juive, la tuerie mécanique dès la guerre de Sécession amplifiée en 1914 puis atteignant son apogée à Hiroshima et Nagasaki. Démesure niée par la nonchalance « humaniste » des sceptiques.

Pour Nietzsche, toutes les idées sont naturelles, elles ne viennent pas d’un ailleurs moral, du « ciel des idées » de Platon, mais d’un tempérament. Dans Par-delà le bien et le mal, il écrit : « Le scepticisme, en effet, est l’expression la plus intellectuelle d’une disposition physique assez fréquente vulgairement appelée neurasthénie et débilité nerveuse ; il apparaît chaque fois que se produit entre des races ou des classes longtemps séparées les unes des autres un croisement décisif et soudain. Dans la génération nouvelle qui reçoit en quelque sorte par héritage dans son sang des normes et des valeurs diverses, tout est désordre, trouble, velléité ; les facultés supérieures deviennent une entrave, les vertus elles-mêmes s’empêchent mutuellement de croître et de s’affermir. Le corps et l’âme manquent d’équilibre, de centre de gravité, d’aplomb. Mais ce qui chez ces métis s’altère et dégénère le plus profondément, c’est le vouloir ; ils ignorent l’indépendance dans la décision, le plaisir hardi de vouloir ; jusque dans leurs rêves, ils doutent du ‘libre-arbitre’. » Ne hurlez pas au politiquement correct en lisant les termes « race » et « sang » : c’était la façon d’époque de traduire ce qu’on euphémise en « culture » et « éducation ». Lisez plutôt cette vérité que tout mélange induit le doute. Dans les époques de brassage multiculturel, qui reste sûr de soi, sinon les primaires ? Ceux qui se piquent de penser, au contraire, relativisent.

Et c’est bien ce qui nous arrive. La mondialisation induit le politiquement correct. Qui ose encore penser que les Chinois, les Arabes ou les Brésiliens sont différents, donc inassimilables à notre façon de voir les choses ? On parle de respect des cultures avec ce chuchotement hier de mise à l’église. Cela paraît moral. Et ça l’est s’il y a considération de l’un pour l’autre et non pas assimilation dans un melting-pot vaseux. Ce pourquoi il reste encore des États et pas un gouvernement mondial unique. Mais ça ne l’est pas quand l’immigré qui veut vivre en nos pays est tellement mis sur piédestal par l’élite craintive de manquer de « respect » qu’il en vient à imposer ses mœurs sans que la majorité des natifs n’ait plus le droit à la parole. Le scepticisme, cet autre nom du relativisme, est un abandon. Surtout pas de vagues ! Composons, transigeons, ne soyons plus nous-mêmes mais mi-figue mi-raisin…

« Il y a pour cette maladie les plus beaux atours mensongers, et par exemple la plus grande part de ce qu’on étale en vitrine sous le nom d’objectivité, d’esprit scientifique, d’art pour l’art, de connaissance pure et désintéressée ; tout cela n’est que paralysie du vouloir et scepticisme généralisé. C’est là, je l’affirme, mon diagnostic de la maladie européenne. » Sauf que l’objectivité ne sert qu’à l’analyse, pas à la décision. Que l’esprit scientifique permet de disséquer les arguments et de calculer les coûts et les bénéfices, pas à faire une politique. Que l’art est éminemment individuel et que la littérature ne dit rien sur comment gouverner des citoyens concrets. Énoncer dans l’abstrait que toutes les cultures se valent est juste ; mais dans le concret, ici et maintenant, toutes les cultures ne se valent pas pour les citoyens français. Ceux-ci préfèrent la leur, née de l’histoire et acceptée par éducation et habitude. Non qu’ils ne soient pas ouverts à la pizza, au couscous, au big mac ou aux rouleaux de printemps – mais de temps en temps, pas par obligation. Il y a même un « patrimoine de l’immigration » comme l’affirme un récent colloque mais les citoyens français ne veulent pas élire des Grands électeurs comme aux États-Unis, ni être régis par un parti unique comme en Chine, ou par un roi comme en Arabie Saoudite. La mystique républicaine, ça existe – et pas ailleurs !

Or les coutumes différentes auraient tendance à devenir des « droits » : ne pas se baigner en slip, ne pas marcher en ville torse nu, se voiler le visage quand on est femme, ne pas manger de porc à la cantine, ne plus boire d’alcool, etc. Pourquoi ? Parce que la majorité est sceptique, ennuyée des tracas et laisse faire les dirigeants démagogues qui cherchent des voix chez les nouveaux immigrés. Nietzsche l’avait vu : « Plus grave et plus fréquente dans les pays de vieille civilisation, elle disparaît [la volonté] dans la mesure où, sous le vêtement flottant de culture occidentale, le ‘barbare’ revendique encore (ou de nouveau) ses droits. » Ledit barbare n’est pas forcément extra-européen, qu’on en juge :

« C’est donc dans la France d’aujourd’hui, [1886] (…) que le vouloir est le plus faible ». Il est plus fort en Allemagne surtout du nord, plus fort encore « en Angleterre, en Espagne et en Corse ». Mais c’est en Russie « que cette force a été depuis longtemps accumulée et mise en réserve ; c’est là que la volonté, force d’affirmation ou de négation, on ne sait, attend menaçante l’heure de se ‘libérer’. »

Pas mal vu pour un philosophe très peu économiste ! La montée de la Prusse qui allait aboutir aux deux guerres mondiales, la faiblesse de la France qui n’a pu vaincre mais seulement résister en 14 – avec l’aide des Anglais, des Russes et des Américains – en attendant que l’Allemagne se mine, la préservation de l’île Corse dans sa culture jusqu’à nos jours, enfin l’essor formidable de la Russie – tout cela était bien vu ! Et, paradoxalement, c’est bien la Résistance française entre 1941 et 1945, puis le surgissement du général de Gaulle, qui ont régénéré la France bien mal en point. Devenu Président en 1958, de Gaulle a décidé contre les sceptiques, les relativistes, les hésitants : indépendance de l’Algérie, force de frappe, redressement économique. Finie la neurasthénie ! D’ailleurs, depuis lors, la démographie se porte bien en France. Beaucoup moins en Allemagne et en Italie, ces deux vaincus de la guerre.

Et l’URSS a fait l’Europe. L’union n’a pu se créer que parce que le danger de l’Est était menaçant. Nietzsche le souhaitait déjà en 1886, pas nationaliste allemand pour un sou : « Je souhaiterais plutôt (…) une aggravation telle du danger russe que l’Europe eût à se résoudre à devenir elle aussi menaçante, c’est-à-dire à se forger par l’organe d’une nouvelle caste dominante européenne une volonté unique, un long et redoutable vouloir qui pût se fixer des fins à échéance de plusieurs millénaires ; ainsi prendrait fin la comédie qui n’a que trop duré, la division de l’Europe en petits États (…) Le temps de la petite politique est révolu, le prochain siècle déjà amènera la lutte pour la domination universelle, l’obligation de faire une ‘grande politique’ » §208. Ajoutons que l’Union européenne trouve un second souffle, surtout dans la zone euro, avec la crise financière. Depuis 2007, l’Eurozone avance.

C’est toujours le danger qui force les décideurs à prendre enfin des décisions. Même si c’est avec réticence et en traînant les pieds par scrupules de sceptiques !

Frédéric Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886, traduction Colli & Montinari, Folio 1987, 288 pages, €7.13

Nos citations viennent de la traduction de Geneviève Bianquis, publiée chez 10-18 en 1972.

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Conséquences géopolitiques de la crise que nous vivons

L’explosion du trend de la finance américaine à l’été 2007, avec ses conséquences en cascade sur l’économie, l’endettement des États et l’emploi, remet tout simplement en cause la domination américaine sur le monde. Les États-Unis ne le savent pas, mais leur puissance est en net déclin – et la nôtre avec.

Fallait-il libéraliser la finance à la fin des années 1970 ? Oui, sans aucun doute, car le monde s’était ouvert avec l’effondrement de l’URSS en 1991 et l’ouverture à l’entreprise du PC chinois dès 1978. La dérégulation a facilité le crédit aux pays en développement et a permis dans les pays développés l’essor des start-up d’innovation telles qu’Apple, Google, Amazon. Un crédit trop contrôlé est un crédit rare – donc cher et frileux. Les États-qui-pouvaient-tout (ainsi pensait-on depuis Roosevelt), se sont trouvés fort dépourvus quand la crise fut venue… d’Iran déjà. L’ayatollah Khomeiny a fait tripler les prix du pétrole d’un claquement de sandales en 1979 et toute l’industrie des pays développés s’est quasi effondrée. Ce furent la sidérurgie, Renault aux voitures-tanks qui rouillaient, la bureaucratie IBM ou celle des compagnies aériennes américaines qui ne pouvaient suivre.

Fallait-il libéraliser sans plus rien contrôler ? Non, sans aucun doute, mais le balancier était allé trop loin dans l’étatisme, le vent de liberté a grisé les acteurs et a permis – ne l’oublions pas, les années 1990 « rugissantes » (titre américain d’un ouvrage de Stiglitz, traduit démagogiquement en français sous le titre ‘Le capitalisme perd la tête’). Les transactions financières représentent aujourd’hui quelques 70 fois la production mondiale (contre 25 fois en 1995), les opérations de change sont 50 fois les échanges réels de biens. Tout va très vite, se complexifie, se multiplie – et personne ne comprend plus grand-chose (même les créateurs de subprimes).

Réguler s’avère donc nécessaire car les risques sont majeurs :

  • La rentabilité financière fonctionne hors sol, de plus en plus déconnectée des résultats de l’économie réelle.
  • Les États sont plus vulnérables qu’avant au risque de crise globale du système financier, toutes les banques sont atteintes par les flux qui circulent à la vitesse de la lumière dans le monde entier.
  • Les paradis fiscaux, entretenus par les gros États pour leurs propres intérêts politiques et géostratégiques, engloutissent des capitaux flottants – légaux ou illégaux – dans un trou noir sans aucune transparence, qui menace tout le système financier mondial.
  • Les banques centrales n’ont plus guère de moyens, sinon de racheter à guichet ouvert les emprunts créés par les États pour soutenir leurs banques et financer leur fonctionnement. L’accélération des pratiques due aux perfectionnements techniques des communications rend toute « politique » hasardeuse. Le marché global fonctionne dans l’extrême immédiat (25 000 opérations par seconde), avec pour objectif un gain à très court terme fondé sur de faibles écarts, sans plus de référence à une quelconque tendance.
  • La multiplication des emprunts d’État et autres Bons du Trésor rend dépendants les pays qui les émettent envers ceux qui les rachètent (la Grèce de la BCE, les États-Unis du gouvernement chinois…)

L’année 2007 a donc été une vraie rupture, tout comme 1929 puis 1945 et 1991. Les pays occidentaux sont entrés en déclin accéléré, les pays émergents en essor accéléré. Tout va plus vite – mais pas dans le même sens, à l’inverse d’auparavant. Les courbes devraient se croiser avant 20 ans…

Les États-Unis ne sont plus les maîtres du monde car l’économie stagne ; ils entraînent l’Europe à leur suite, en récession pour des années ; seul le Japon surnage, notamment parce qu’il commerce de plus en plus avec la Chine. Car, même si la croissance des émergents a ralenti en raison des moindres importations occidentales, le rythme de croissance se maintient bien au-dessus de celle des pays développés.

Le modèle économique néolibéral anglo-saxon a montré ses limites, le consensus de Washington est bien terminé. La régulation par le seul jeu du marché ne suffit pas et la politique reprend ses droits. Les États interviennent, certes, mais surtout les organismes supranationaux, et plus qu’avant. Car – François Hollande vient de s’en apercevoir – l’État national ne peut pas tout ! Sauf à fermer les frontières et à entrer en régression économique et sociale style Corée du nord. Le modèle économique du capitalisme d’État chinois ou coréen du sud (ou même japonais), semble avoir le vent en poupe, tant les « idées » s’affirment lorsque la puissance matérielle croit (Marx l’avait dit…).

Mais le risque systémique est mondial, tout comme la limitation des ressources et les dangers de la pollution. Les grands déséquilibres d’excédents massifs (Chine, Allemagne) et de déficits massifs (États-Unis, sud de l’Europe), ne peuvent se régler que par des négociations multilatérales sous une égide globale : le FMI et la Banque mondiale s’imposent plus que les États-nation, car nous avons changé de monde. Le système monétaire mondial passera par le yuan et le dollar, puisque l’euro n’est pas soutenu par une entité politique. Le dollar pourrait perdre son statut de monnaie de règlement international. Ce qui aurait pour conséquence une dégradation de la note de crédit du pays, donc le renchérissement des emprunts et une diminution de leur potentiel de croissance…

Faute d’État fédéral européen, ou même de consensus économique, social et fiscal, nous restons liés aux États-Unis pour toute régulation mondiale. Ce qu’ils font, nous le suivons ; ce qu’ils retardent, nous retardons. Nous, Européens, ne sommes pas indépendants faute de nous entendre. Les Mélenchon-Le Pen surgissent un peu partout dans les élections nationales des États de l’UE. Ils croient qu’à jouer leurs petits intérêts démagogique ou xénophobes, ils vont sauver leur peuple. Mais non : pour exister, il faut faire bloc pour jouer de notre puissance à l’égal des États-Unis et de la Chine. Faute de quoi, nous ne saurions être à l’abri des remous qui surgiront inévitablement du déclin américain et des problèmes intérieurs chinois.

L’auteur de cette analyse ci-dessus a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune’ (2009).

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Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai

Cette spécialiste de la Chine depuis les années 1950, professeur désormais émérite des universités, a beaucoup écrit sur la sociologie du plus gros pays émergent. Elle a choisi une ville emblème, Shanghai, pour raconter l’histoire de l’essor économique, poussé ou rembarré par la politique selon les époques. Shanghai n’est pas Pékin et tout développement de la périphérie commerçante ouverte sur l’international fait de l’ombre aux mandarins impériaux ou rouges de la capitale. Ils veulent garder le pouvoir, or le premier pouvoir est celui des moyens. D’où le stop and go du développement des ports côtiers, jusqu’à la libération post-Mao de Deng Xiaoping : « qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir, l’important est qu’il capture des souris ».

La Chine, orgueilleuse et nationaliste, utilise l’étranger pour son intérêt dès l’ouverture forcée fin XIXème. « Lorsque les barbares disposent de la supériorité militaire, il faut les apaiser par des concessions ponctuelles, les amadouer par de bons traitements et les neutraliser en les dressant les uns contre les autres, ou bien en les cooptant et en les intégrant aux structures administratives de l’Empire » p.27. Cette stratégie est toujours d’actualité…

Dès l’origine, « le principal moteur de la croissance, c’est l’entreprise privée » p.33. Avis aux socialismes qui croient que taxer et punir permet le développement. La bureaucratie impériale a recueilli les bénéfices fiscaux de l’expansion économique de la ville, mais en accompagnant l’évolution, pas en l’entravant. Marie-Claire Bergère fait bon marché de la thèse marxiste selon laquelle la Chine aurait été mise en coupe réglée par des exploiteurs capitalistes étrangers. Elle montre fort bien la symbiose qui s’est construite dès le début entre le pragmatisme des commerçants et artisans chinois et le système légal de propriété établi dans la concession étrangère en 1862. « Le nouveau dispositif juridique attire de nombreux investisseurs chinois qui, tout autant que les étrangers, se sentent rassurés par les garanties qu’il offre. Il facilite donc la réorientation, à des fins productives, de fortunes marchandes traditionnellement utilisées pour l’acquisition de titres officiels [aujourd’hui on parlerait d’emprunts d’État et de livrets A], le financement d’œuvres philanthropiques ou encore l’achat de faveurs bureaucratiques » p.85.

La révolution nationaliste de 1911 est née à Shanghai en voie de la modernisation et de démocratie, mais le pays ne va pas suivre. Le mouvement de boycott des produits japonais ou américains pour arracher des concessions aux étrangers est né là aussi dans les années 1920, mais les insurrections communistes en 1927 échouent. Il faudra Mao et la Seconde guerre mondiale pour que le fascisme du Guomindang laisse la place à la bureaucratie totalitaire rouge. Ce n’était pas l’idéal de la ville, plus portée à un bon gouvernement et une harmonie sociale par la porosité entre politique et économie, entre pouvoir et société.

« Le Haipai, ou ‘style de Shanghai’, est l’expression de la culture commerciale et cosmopolite de la Chine moderne » p.255. Elle s’oppose au Jingpai, style de Pékin, marqué par la répulsion des mandarins lettrés pour tout ce qui touche à l’argent et au pragmatisme. Masse contre élite, commerçants qui créent de la richesse contre fonctionnaires imbus de leur caste et du pouvoir. Toute l’histoire récente de la Chine – et pas seulement en Chine – se résume à cette rivalité entre Pékin et les ports côtiers tels Shanghai. L’échec du Grand bond en avant est suivi de la répression anarchique de la Révolution culturelle. C’est de Shanghai que partent les premières attaques de presse contre Mao Zedong, qui conduit par mégalomanie le pays à la misère. Bien que la Bande des Quatre (avec la veuve Mao) soit implantée à Shanghai, Jiang Zemin devient maire de la ville en 1985 ; avec son adjoint Zhu Ronji, il va négocier avec la capitale pour que son développement ne bouleverse pas trop les habitudes. Pékin désire en effet que la réforme économique soit graduelle, et mise en forme à la périphérie d’abord, pour ne pas menacer le pouvoir du centre. La revendication étudiante de la place Tian’anmen en 1989 donnera raison à Deng, mais ne remettra pas en cause la réforme. Au contraire, Shanghai en profite enfin, pour accélérer le développement économique et apaiser les tensions politiques. L’avenir chinois est aujourd’hui à Shanghai, Canton et Shenzhen-Hongkong plus qu’à Pékin.

C’est donc l’histoire contemporaine de l’essor chinois que Marie-Claire Bergère expose par l’histoire de Shanghai. Un livre utile pour comprendre les tendances longues de l’émergence et les imbrications croisées de l’économie et de la politique, du nationalisme et de l’ouverture. Utile aussi pour saisir ce qu’il ne faut pas faire en politique si l’on veut de la croissance : contraindre et punir par la multiplication des règlementations et des taxes.

Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai, 2002, Fayard, 520 pages, €26.03 ou €18.99 format Kindle 

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Alex Scarrow, La théorie des dominos

Avis aux âmes faibles et aux béquillards psychologiques ! Si vous entamez ce livre, vous ne pourrez plus le quitter et vous ferez des cauchemars la nuit. Construit comme un jeu vidéo, découpé comme une série TV, passionnant comme un thriller… ce livre parle d’un futur possible. Proche, très proche.

Imaginez, comme l’éditeur vous convie à le faire en quatrième de couverture :

  1. Lundi : série d’attentats sur les réserves pétrolières.
  2. Mardi : effondrement des marchés. Mise en quarantaine des transports.
  3. Mercredi : restriction de l’approvisionnement en vivres et en énergie.
  4. Jeudi : coupure de l’électricité, magasins pris d’assaut.
  5. Vendredi : La panique et le chaos s’emparent de la rue.
  6. Samedi… just imagine.

En une semaine, tout notre monde s’est écroulé, notre civilisation effondrée, notre culture a régressé aux âges farouches. Le chacun pour soi gagne, la débrouille supplante les diplômes et la capacité à cultiver des patates vaut mieux que l’étude approfondie du marketing. Nous sommes dans l’apocalypse, le complot, le chaos. Est-ce invraisemblable ?

Notre dépendance au pétrole est évidente. Notre civilisation le sait et gère la transition du pic pétrolier avec le temps : mais si le temps nous est compté ? Plus de transports, plus d’importations, plus d’alimentation, plus d’électricité ni d’eau potable dans les foyers. Police impossible, armée débordée, gouvernements impuissants. Il faut choisir qui préserver, instaurer la dictature, protéger des zones restreintes. Pour le reste, c’est la loi de la jungle, les bandes de jeunes qui bastonnent et violent, les racailles qui pillent, se saoulent et tuent. Avec ce plaisir primaire de l’espèce, ce fond de sado-masochisme à jouir de souffrir et faire souffrir.

Andy est un spécialiste de géostratégie. Juste avant la fin du siècle dernier, en 1999, un groupe mystérieux lui a commandé un rapport unique et confidentiel : que faudrait-il pour que la route du pétrole stoppe ? De fait, pas grand-chose : quelques nœuds de production et de transport immobilisés par explosions. La suite s’engendre d’elle-même, l’arrêt progressif de toutes les activités industrielles et technologiques, l’abandon social, la lutte pour la vie. De quoi imposer un régime fort rêvé par certains pour dominer à nouveau une planète régénérée…

Le scénario se déroule comme prévu : bombes à la Mecque, la Kaaba saute en tuant des centaines de pèlerins. Explosion des musulmans fanatiques partout dans le monde – voilà le principal. Faire sauter un tanker dans le golfe persique immobilise tous les pétroliers en attente. Faire sauter une raffinerie dans le Caucase, une au Nigeria et une au Venezuela empêche toute alternative au pétrole arabe. Et c’est plié : toute la société occidentale, très dépendante de l’énergie et de la chimie du pétrole, s’effondre. Scénario peu vraisemblable dans son enchaînement, mais puissant.

Andy est en mission d’études en Irak lorsque tout arrive. Mais il n’est pas seul. Sa femme veut divorcer et fait juste au mauvais moment un petit voyage en train à l’autre bout de l’Angleterre pour son entretien d’embauche. Lorsqu’elle veut repartir, plus de trains ni de bus, les autoroutes fermées ! Sa fille étudie dans une université près de Londres, les téléphones mobiles fonctionnent encore, à elle d’aller chercher le petit frère Jacob, 8 ans, dans son école privée pas trop loin de la maison. Mais un homme la traque : elle a vu il y a huit ans ce qu’elle n’aurait pas dû voir, le visage de trois des commanditaires mystérieux du rapport de son père. Elle ne doit ni passer dans sa chambre universitaire, ni rentrer à la maison, mais entraîner son petit copain parce qu’il a un véhicule…

Cet aspect familial très concret ajoute du piquant humain à ce scénario technique. Andy va-t-il rentrer auprès de sa famille ? La mère réussira-t-elle à rejoindre Londres ? La fille parviendra-t-elle à chercher son petit frère et à échapper au tueur ? Qu’arrivera-t-il ensuite ? Car le chaos ne s’arrête jamais du jour au lendemain.

L’auteur, né au Nigeria, vit au Royaume-Uni et écrit des livres de fiction et des scénarios de jeux informatiques. Son second roman, publié ici « à l’ancienne » est un livre (cékoi pianotent déjà les 15 ans sur leur fesses-book ?). Mais c’est aussi un bon support de jeu de stratégie. Après le film, voici que le monde du jeu s’introduit dans la littérature, que les frontières des genres s’effacent. Si vous êtes comme moi, préférez lire le livre, votre imagination travaillera bien plus que si l’écran vous livre ses images de synthèse ou que si vos doigts sont occupés aux manettes.

L’écologie, la vraie, loin des luttes technocratiques d’appareil, devrait vous inciter à réfléchir sur votre existence, sur vos savoirs utiles. Faire du vélo, savoir se défendre, cultiver son jardin… Bien loin des Duflot et autres histrions de l’apocalypse bobo.

Alex Scarrow, La théorie des dominos (Last Light), 2007, Livre de poche 2011, 572 pages, €7.22

DVD La théorie des dominos de Stanley Kramer avec Gene Hackman et Candice Bergen, Elephan films 2015, €17.59

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Les atouts délaissés de Clipperton

Article repris par Medium4You.

Tahiti Pacifique publie un très intéressant article signé Éric Chevreuil intitulé : « Clipperton, île bâtarde de la République ou comment la France oublie une partie de son patrimoine ».

Je vous en cite plusieurs extraits. On y apprend entre autre « qu’une simple recherche Internet en anglais et espagnol montre qu’il y a au moins trois bateaux de pêche et deux bateaux dédiés à la plongée par saison (octobre à mai). Ces vaisseaux emportent entre 15 et 35 passagers et proposent accessoirement une journée à terre. Entre 100 et 150 personnes payent donc entre 50 000 et 150 000 dollars au total pour aller ouvertement tous les ans sur cette terre de France, sans visa ni autorisations, permis ni contrôles. »

De même, « Lance Milbrand, de National Geographic, a passé 41 jours en solitaire sur l’île et y a noté en moyenne un bateau tous les trois jours ». Et que « les visites médiatisées de la Marine nationale, en grande fanfare au départ des navires de leurs ports d’attache, n’ont que peu ou pas d’effet d’intimidation car prévisibles et de courtes durée. » Mais que, « fin 2004 et début 2005, l’expédition de Jean-Louis Étienne a été capable de débarquer 10 tonnes de matériel et 45 personnes sur l’atoll ravitaillé une fois par semaine par un voilier qui faisait des navettes à partir d’Acapulco ».

Enfin que « la France signait en mars 2007 un traité avec le Mexique lui donnant l’autorisation de pêcher pour dix ans dans la ZEE de Clipperton, sans quota ni conditions, même dans les 12 milles de ses eaux territoriales, sous réserve d’obtenir des licences de pêche auprès du haut-commissariat à Tahiti. Dix ans sans quota de pêche légale en plus de la pêche incontrôlée : coup de maître diplomatique forçant le Mexique à reconnaître notre souveraineté sur l’atoll au prix « temporaire » de sa population de thonidés ? Le futur nous le dira, mais officiellement, discorde et désaccord transpirent de Paris ».

« Clipperton est littéralement devenu le nouvel Eldorado de la pêche aux thons, le dernier endroit de cette région du globe où un pêcheur peut ramener des trophées de 150 à 200 kilos. » « La zone Clarion-Clipperton est aussi appelée la « ceinture de manganèse » ou la « ceinture de cobalt ». C’est une zone riche en nodules polymétalliques connue de tous et ces dernières années, de nombreuses expéditions ont été menées pour en évaluer les vraies richesses. En 2001, il fut entre autre découvert que 90% des nodules de la région de Clipperton se trouveraient par 4 000 m de fond dans les eaux françaises alors que le fonds de ces eaux internationales était pratiquement vide ».

Il semblerait que Russes et Chinois… Euh, c’était juste pour vous mettre en appétit !

Hiata de Tahiti

Le Sénat a publié un rapport intitulé ‘La France et les îles subantarctiques’ le  16 décembre 2011 : Rapport du Sénat n°208 (2011-2012) par MM. Bruno SIDO, sénateur et Claude BIRRAUX, député, fait au nom de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques [Argoul].

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Quelle Europe pour demain ?

Un intéressant article de Franck Lirzin et Philippe Condé, géopoliticiens économistes, est paru en mars sur le site Diploweb. Pour les auteurs, « face à la crise de l’euro, il existe deux grandes grilles de lecture. La première en tire argument pour prôner l’éclatement de la zone euro. La deuxième considère qu’il faut pour la dépasser mettre en œuvre de manière démocratique une Europe plus fédérale afin d’engager une convergence économique et sociale tournée vers la croissance. »

Mais comment faire lorsque les trois principaux pays européens ont des cultures contraires et que leur action politique est guidée par des visions différentes ?

  • Pour les Allemands, l’enjeu est moral : il s’agit de responsabilité des États (et des peuples) sur les conséquences de leurs actes. Chaque pays doit se soumettre aux règles de la collectivité (efforts, rigueur, transparence) pour garantir l’unité et la confiance.
  • Pour les Anglais, l’enjeu est pragmatique : il s’agit d’encourager la mobilité des travailleurs et la redistribution des taxes pour fluidifier l’économie de la zone. Ce qui signifie recul de la souveraineté des États par intégration budgétaire.
  • Pour les Français, l’enjeu est politique : il s’agit d’installer une coordination des politiques budgétaires qui n’existe pas, une centralisation des pouvoirs économiques au niveau communautaire via un ministre des Finances euro et l’achat d’obligations des États par la Banque centrale européenne.

Comment agir dans ce grand écart ? Par alliances. Pour le moment, « la solution retenue est d’inspiration allemande : instauration de règles de vie en commun, pénalisation des pays ‘délinquants’, responsabilisation des gouvernements. L’approche française n’aura survécu que dans l’idée de coordination des politiques budgétaires. Quant aux Britanniques, ils ont quitté la partie. » La raison en est que les Anglais sont très mal en point et doivent se sauver tout seul avant de revenir négocier ; que les Allemands sont en bonne santé et qu’ils affichent légitimement leur vertu, tout en reconnaissant qu’ils ne seraient pas si heureux sans l’Europe ; les Français restent velléitaires et ‘arrogants’ – comme d’habitude – incapables de mettre de l’ordre dans leur État obèse et inefficace, mais plein d’idées pour avancer en commun dont ils ne conçoivent pas qu’elles ne soient pas la ‘raison’.

Morale, pragmatisme, politique… Nous serions tentés d’observer que le dernier terme l’emporte : il s’agit de savoir quel est le projet d’Europe que nous voulons.

  • Le projet anglais reste le splendide isolement îlien, avec un grand marché de libre-échange à sa porte – et le parapluie militaire américain pour le solde.
  • Le projet allemand reste l’hédonisme d’une population repue et vieillissante qui préfère s’occuper de ses petites affaires que d’exister dans le monde (ils ont déjà donné…).
  • Le projet français reste au pire celui de Charlemagne et de Napoléon, au mieux la mission civilisatrice des Lumières (prolongée un temps par le marxisme), notre fameux « modèle français » trop centralisateur et autoritaire pour qu’aucun de ses partenaires n’en veuille… vu son échec.

Reste que la France, si elle laisse de côté son jacobinisme botté (à droite) sûr de lui-même et dominateur (à gauche), peut tenir une voie juste qui n’est pas une voie moyenne. Dire aux Allemands que notre destin est commun et que les économies se complètent (85% des exportations allemandes se font en UE) ; dire aux Anglais que l’intégration est nécessaire mais pas sur tout les détails, en fonction de la subsidiarité, et qu’il faut avancer les débats démocratiques.

La voie historique sur l’exemple du Zollverein (1828), un temps favorite de la France, n’est pas d’actualité : personne n’en veut. Il s’agissait moins de créer la prospérité allemande que de forger une entité politique panallemande pour accéder au rang de première puissance industrielle. La voie Hollande, qui consiste à prôner des « cercles » concentriques entre pays unis, pays de droit commun et pays de libre-échange n’est pas incompatible avec cette vision. Mais elle nécessite de s’entendre a minima avec les Allemands… ce qui est mal parti lorsque seul le SPD y est favorable.

Les auteurs prônent une autre voie, assez séduisante. « Demander à des pays de suivre des règles de vie communes n’a de sens que si l’on esquisse également une solidarité par laquelle les pays s’entraident pour parvenir à des niveaux technologiques équivalents, pour nouer des partenariats commerciaux et pour faciliter la mobilité des citoyens européens. Le pacte de discipline budgétaire ne fonctionnera qu’adossé à une volonté de faire de la zone euro un espace politique, sous la forme d’une fédération. »

Ce qui signifie volonté des élites et offre de démocratie plus réelle au peuple. Les auteurs ne vont pas plus loin, moi si. Ce serait par exemple élire des députés européens hors nations, sur la base de partis européens. Ils seraient réunis dans un Parlement élu le même jour dans tous les pays de l’Union, dans les mêmes conditions. Ce Parlement aurait alors un pouvoir de lever ses propres impôts pour établir un budget global, orienté vers les investissements directs dans la zone. Cela ne supprimerait pas les États, ni les régions, mais donnerait une tête et un bras à ce concept flou d’Union européenne. Il faudrait évidemment que l’élargissement sans fin s’arrête, et qu’on dise une bonne fois que cette politique supranationale est désormais « entre nous ». Car comment faire accepter l’impôt, si on ne sait pas où il va ?

http://www.diploweb.com/Vers-une-Federation-europeenne.html Mars 2012-Condé-Lirzin/Diploweb.com

Patrick Artus, La relation Allemagne/reste de la zone euro semblable à la relation Chine/Etats-Unis, mars 2012

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Après le printemps arabe, quel été ?

Après Marx, avril, avaient coutume de dire les Groucho. Et après Kadhafi, Muhammad ? Oui, mais pas comme le croit la vulgate journalistique française. C’est ce que montre finement Mathieu Guidère, professeur agrégé d’arabe qui enseigne l’islamologie à l’université Toulouse II. Il publie un article dans la revue Le Débat (janvier-février 2012) et le développe dans un livre, Le choc des révolutions arabes, paru mi-2011.

Pour Mathieu Guidère, le terme même de « printemps arabe » ou autre « révolution » « exhale un léger parfum d’ethnocentrisme » occidental… Nous y voyons pour notre part ce tropisme « moral » des intellos hérités des clercs du moyen âge qui se croient investis de la Mission de guider les peuples enfants à trouver la lumière (divine, puis marxiste, enfin démocratique). Pour le professeur, cela « agit comme un écran de fumée empêchant de voir une réalité complexe ». Pire : cela « indique plus le contour flou de nos espérances au présent que la réalité effective de ce qui se passe sur le terrain ».

Dans les pays de culture arabe, révolution = division (fitna). La communauté des croyants préfère le réveil (nahda). Puisque notre civilisation n’est pas « supérieure », peut-être pourrions-nous en prendre de la graine pour réveiller nos Lumières ? « Malgré la diversité des situations locales, une majorité des manifestants se réclamaient d’une révolution de la ‘dignité’ (karama), autrement dit d’une symbolique de l’existence qui a atteint un paroxysme d’indignation au-delà de laquelle la peur de la mort cède la place à une dynamique de la ‘libération’ (tahrir). » Justice sociale et fin de la corruption ne sont pas revendication de « démocratie » comme nous l’entendons.

Certes, Facebook et autres Twitter ont été utiles, mais « on oublie souvent que l’infrastructure informatique et communicationnelle est archaïque dans beaucoup de pays arabe, quand elle n’est pas soumise au strict contrôle de l’État »… Seuls les habitués ont pu user de ces outils avec habileté : les mouvements islamistes. Car « il n’existe pas de penseur ni de philosophe des révolutions arabes. Le peuple apprend la liberté en marchant et les médias accompagnent ses pas hésitants ». Aucune idéologie puisque le socialisme arabe a fait faillite comme ailleurs, le libéralisme ultra vient d’exploser et que le nationalisme a sombré dans le népotisme et la corruption. « Cette absence d’idéologie a profité prioritairement à la seule mouvance radicalement opposée à l’ancien régime : l’islamisme ». Foi forte, programme simple, projet politique inédit : par défaut, pourquoi ne pas essayer. C’est un peu ce que sentent les lepénistes ou les mélanchoniens en France.

Mais, en pays arabes, « les structures anciennes sont toujours là : la famille reste un repère et le clan un refuge, les valeurs tribales n’ont jamais été aussi prégnantes. La révolution culturelle n’a pas eu lieu. Or, il semblerait que ‘toute révolution qui n’est pas accomplie dans les mœurs et dans les idées échoue’ (Chateaubriand). » Aujourd’hui, le mot démocratie ne signifie rien, « pur calque occidental qui se résume souvent à des élections pour désigner un vainqueur et un vaincu ». Il s’agit d’allégeance de type féodal, pas de citoyens libérés des appartenances qui voteraient pour un projet politique commun. « L’allégeance (wala) signifie concrètement qu’à un moment donné l’individu ou le groupe accepte de se soumettre à l’autorité d’un chef par-delà ses autres appartenances et réseaux d’intérêt. » Donc pas de société civile faute d’un État de droit qui permette l’expression libre hors des appartenances.

Chaque pays arabe a ses réseaux propres, issus de son histoire, mais tous combinent les trois appartenances fondamentales : la tribu, l’armée, la mosquée.

  • « La tribu (est) l’extension maximale de la famille, fondée sur des liens du sang réels ou imaginairement vécus comme tels. C’est la plus ancienne des structures anthropologiques dans les sociétés arabes ». C’est le cas surtout au Yémen et en Libye.
  • « Il y a ensuite l’armée, sorte de tribu militarisée, dans laquelle les liens sont fondés sur les codes de l’honneur et de la virilité, c’est-à-dire sur la parole donnée entre hommes qui se craignent et se respectent. C’est la plus solide des institutions étatiques dans les pays arabes. » C’est le cas des armées de conscrits qui ont refusé de tirer sur la foule en Égypte et en Tunisie. Mais aussi des armées professionnelles de Syrie et de Mauritanie, où la caste est fière et jalouse de ses privilèges. Et encore les armées tribales de Libye, Yémen ou Jordanie. L’Algérie est un cas à part, proche du système turc, où l’armée a fondé le régime politique.
  • « C’est par la prière collective – qui n’est pas une obligation individuelle en islam – et par d’autres activités communautaires à connotation religieuse, que la mosquée en tant qu’institution tisse des liens de fraternité et d’allégeance forts entre les membres de la communauté des croyants, qu’elle soit réduite (Jamaa) ou étendue (Oumma). »

L’alliance qui suit le « printemps » arabe voit forces militaires et forces islamistes appeler un « parti de l’ordre » pour sauvegarder l’unité du pays et la concorde de la société musulmane. Rappelons simplement que l’islam est une religion et que l’islamisme est une idéologie à visée politique. « Il n’existe pas un seul mais plusieurs islamismes, en fonction des fins et des moyens employés au nom de l’islam ». Mathieu Guidère en distingue trois grands types :

  1. « Un islamisme populaire qui gère la sphère privée et qui est sensible aux symboles de l’islam (ce qu’on dit d’Allah, du prophète Mahomet, de ses Compagnons, etc.). Il est focalisé sur la réformation du comportement individuel (habits, paroles, attitudes, relations) ». Inspiration : l’Iran de Khomeiny.
  2. « Un islamisme politique qui gère la sphère publique et qui est sensible à la gouvernance et à la forme du gouvernement (participation au pouvoir, consultation, choura, etc.). Dans ses arguments, il est focalisé sur les questions de justice sociale (partage, solidarité, anticorruption), avec un souci de réforme sociétale et d’amélioration du cadre juridique dans un sens plus islamique (charia). » Inspiration : Turquie du parti AKP.
  3. « Un islamisme jihadiste qui gère le domaine international et qui est sensible aux rapports de force sur la scène internationale (dénonciation du colonialisme, de l’impérialisme, victimisation des musulmans, etc.). (…) [avec] le dessein de regagner la puissance d’antan du monde musulman (califat, panislamisme, hégémonie). » Inspiration : âge d’or salafiste et éphémère califat d’Afghanistan (1996-2001).

L’islam est donc au fondement de tous les États arabes. Mais ces trois islamismes y sont dans des proportions variables. Une République islamique est une théocratie dirigée par les religieux (ayatollahs, mollahs, imams, etc.) et sa politique est messianique. Une Démocratie musulmane est un État dirigé par des laïcs mais se réclamant des valeurs de l’islam dans la conduite des affaires.

Les limites à la modernité telle que nous la concevons sautent immédiatement aux yeux. Mathieu Guidère : « Malgré le rôle moteur joué par la jeunesse, il n’y a eu aucun mouvement de libération sexuelle ni de revendication libertine ou libertarienne, alors même que la question sexuelle est centrale dans les sociétés et dans l’imaginaire arabe. » Cela relève-t-il de l’impensable, car touchant à trop de liens et de valeurs dans la culture arabe (clan, virilité, morale dans le regard des autres) ?

Après le « printemps » arabe, que serait donc un « été » ? Pas une théocratie à l’iranienne, autocratique et répressive. Pas vraiment le modèle turc, autocratique, imposé d’en haut et contrôlé par l’armée. « Pour des raisons historiques et sociopolitiques, le monde arabe s’oriente plutôt vers une forme de démocratie musulmane, à l’instar de ce qui s’est passé en Europe à la fin du XIXe siècle avec la démocratie chrétienne. » En bref une société pluraliste avec mise en jeu du pouvoir par des élections, mais sous le regard de la morale religieuse. Car « il faudra du temps et une révolution des mentalités pour que se développent dans les sociétés arabes l’esprit et les pratiques propres au fonctionnement démocratique. Cela a pris quelques siècles en Occident et il serait naïf de croire que la ‘transition démocratique’ dans les pays arabes se fera du jour au lendemain, comme par enchantement. »

Nous devons donc « accompagner patiemment cette transition » et – évidemment – ne jamais transiger avec les principes que nous considérons universels sur la dignité et des droits de l’être humain. Pas plus à l’international qu’à l’intérieur de notre société.

Revue Le Débat, n°168, janvier-février 2012, Gallimard, 192 pages, €17.10, deux ensembles d’articles sur les spécificités allemandes en « modèle » (58 pages) et un point très instructif sur les révolutions arabes (63 pages).

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L’Europe de Jacques Delors

Dans une Europe à la diversité culturelle sans équivalent sur un même périmètre, aux méfiances réciproques, aux intérêts divergents, Jacques Delors a su forcer le respect des Allemands comme de Margaret Thatcher par sa probité et par son goût du compromis. Il a fait avancer l’Europe dans sa construction, en évitant « l’arrogance française », en étudiant ses dossiers avec sérieux, en échangeant beaucoup d’idées lors de réunions de travail ou dans des ambiances détendues. Il savait « partager le pain », comme il le dit avec componction. Il était l’homme des « petits pas », adaptant le souhaitable au possible immédiat. Cette forme de leadership est très efficace dans une telle diversité d’États en processus d’union.

Tout à fait le contraire de ce que proposent de faire les socialistes demain… et Sarkozy aux abois !

Jacques Delors croit en l’osmose entre le politique, l’économique et le social ; à l’utilité sociale du financier et du monétaire. Il croit en l’équilibre institutionnel du Parlement, du Conseil et de la Commission. Mais à la condition que chacun remplisse pleinement son rôle et qu’aucun domaine, aucune institution ne prenne le pas sur les autres. Car les récriminations sont dues, en général, à ce que l’une des institutions se défausse : le Parlement en hésitant à légiférer, le Conseil en ne parvenant pas à dégager une politique commune, la Commission en se mêlant de petits détails qui fâchent.

Tout le contraire de ce que propose le parti socialiste, héritier de Jacques Delors, demain.

Delors croit en l’éducation tout au long de la vie pour éviter les échecs, empêcher la marginalisation et brasser le monde des décideurs à tous niveaux. Il croit que la porte n’est jamais fermée à qui a une volonté. Il croit à la négociation en continu et pas à la « re »-négociation de ce qui a été décidé en commun. En bref, il croit en l’homme et en ses possibilités. Appliqués à la construction européenne, ces principes issus du syndicalisme des origines, ont fait merveille sous sa direction.

Les socialistes de parti français vont-ils accepter cette éducation réciproque à l’Europe par les autres Européens ? Ou tenter d’imposer « leur » volonté étatiste sur l’ensemble de l’Union ? Négocier à nouveau est une chose, Sarkozy le propose sur Schengen (hum) et sur Buy European (les États-Unis le font bien, la gauche serait même d’accord en sous-main). Mais « renégocier » le traité déjà signé, n’est-ce pas mépriser tous ces Européens qui ont passé des mois à réaliser leur compromis provisoire ? N’est-ce pas les assimiler à des « Sarkozy » ? Des espèces de sales libéraux « de droite » (mention réflexe à ajouter à tout ce qu’on n’aime pas) ? François Hollande ne sera peut-être pas ce que son parti le force à être en campagne. N’empêche : il est mal entouré.

Jacques Delors était d’une autre trempe ! Pour ces réflexions de sagesse d’un homme pragmatique, ces Mémoires se relisent avec bonheur. Dommage que la gauche française n’ait pas, à notre connaissance, de Jacques Delors bis. Et qu’elle ait surtout la mémoire courte et la revanche longue.

Même si ce livre de souvenirs politiques ne restera pas comme une œuvre littéraire, fait de questions et réponses à un journaliste ; même si l’homme politique Delors est hanté par cette « conscience coupable » qui, selon Mauriac, habite tout chrétien ; le vrai Delors n’est pas dans ce personnage conventionnel et emprunté. Il est dans sa nature humaine.

Jacques Delors aime les êtres, il a pour eux de la compréhension, de la compassion, de l’empathie. Il aime s’y frotter, discuter avec eux, négocier, faire avancer les choses, ensemble. Et là, pas de fausse modestie, Delors est très fort. C’est l’un des mérites de François Mitterrand d’avoir su s’entourer de tels hommes pour les utiliser. La force politique du président de gauche a été de savoir les manipuler, certes, mais pour ce qu’ils savaient faire le mieux. C’est là le meilleur de la politique, la vraie. Pas sûr que la copie du père François soit aussi forte que l’original…

Jacques Delors, Mémoires, 2004, Pocket, 632 pages, €9.00 en occasion

 

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François Hollande et le modèle chinois

Récemment, nous lisions ceci sur le schéma de développement :

« 1) Poursuivre et compléter la transition vers une économie de marché ;

2) Augmenter les efforts d’innovation ;

3) Privilégier les énergies vertes pour transformer le stress environnemental en opportunité de croissance et de développement ;

4) Élargir à tous l’accès à la santé publique à l’éducation et au travail ;

5) Moderniser et consolider le système fiscal ;

6) Intégrer les réformes structurelles aux modifications de l’économie globale afin de développer des relations positives avec le monde. »

C’est à peu près le programme de François Hollande à l’exception, curieusement, des points 1 et 6.

Photo l’Est Républicain

Car pour les socialistes,

  • il s’agit de RÉDUIRE l’économie de marché et pas de la développer ;
  • il s’agit d’ÉVITER les réformes structurelles qui adapteraient la France au monde…

C’est tout le contraste entre le dynamisme d’un pays jeune qui en veut et notre mentalité d’ayant-droits fonctionnarisés où il s’agit de conserver un Etat-providence datant d’il y a un demi-siècle sans rien y toucher. Car nous sommes en Chine communiste… et ce programme cité plus haut est extrait du tout dernier document du 27 février 2012 : ‘Chine 2030. Construire une société moderne à hauts revenus, harmonieuse et créative’. Ce rapport est signé par le Directeur du Centre de Recherche du Conseil des Affaires d’État, Li Wei avec la Banque mondiale. La Chine communiste assume la mondialisation et son rôle de puissance – pas la France frileuse de François Hollande. Pourquoi ?

Une fois de plus, référons-nous au rapport chinois. Il y est écrit textuellement que : « Le groupe qui résistera le plus aux réformes sera, sans conteste, celui des intérêts corporatistes, tels que les entreprises en situation de monopole sur leur marché, les groupes, institutions ou personnes qui bénéficient de privilèges particuliers ou de traitements préférentiels rendus possibles par l’actuel fonctionnement du pouvoir et des institutions ». C’est le cas en Chine, c’est évidemment le cas en France.

Mais qui sont ces « groupes, institutions ou personnes » ? Ceux « qui profitent de rentes de situations découlant de leurs relations privilégiées avec les décideurs politiques, protègeront résolument leurs intérêts grâce à leur pouvoir, leurs ressources et leurs connexions. Pour surmonter ces obstacles, le gouvernement devra, à son plus haut niveau, faire preuve de courage, de détermination, de clarté dans l’exposé de ses objectifs et d’un grand charisme politique ». En France, ce sont à droite le MEDEF et les grandes entreprises, à gauche tous les syndicats de la fonction publique, les élus des collectivités locales, les représentants aux conseils paritaires des organismes sociaux… Hollande est coincé. Tous ces fromages de la République emplis de copains socialistes coûtent cher, sont opaques, et servent à récompenser les amis politiques. Comme en Chine.

Sauf que la Chine communiste a le « courage » de pointer du doigt ces profiteurs, tandis que notre pauvre Cour des comptes a beau s’époumoner, la caste fonctionnariale et corporatiste s’en fout !

Mais il n’y a pas que les fromages, il y a aussi les populistes. En Chine aussi. Bo Xilai a été limogé début mars du gouvernement de Chongqing. Très démagogique chef du courant conservateur au sein du PC, il avait le populisme maoïste. Ce Mélenchon chinois a été viré sans état d’âme par le courant central qui promeut les réformes organisées.

François Hollande ne devrait-il pas s’interroger sur cette façon de faire ? Cette crise du système politique chinois, peut-être la plus forte de l’appareil depuis l’ère Mao, ne devrait-elle pas être celle du salut pour le parti socialiste français qui a peine à se renouveler ? Manque en effet au programme Hollande

  • une grande ambition : replacer la France dans le monde…
  • et un courage : celui de faire fondre les fromages.

Pourquoi ne se mettrait-il pas à l’école asiatique, qui marche tellement mieux que la sienne ?

François Danjou, L’ANP 2012, testament politique de Wen Jiabao, QuestionChine.net 

De la médiocrité de l’offre politique 

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Mohammed, notre Breivic national

« Anders n’est pas fou, seulement paranoïaque. Sa logique glacée vient du sentiment d’être cerné, personnellement sans amour, socialement noyé, culturellement métissé. C’est un activiste du choc des civilisations à la Huntington, proche en pensée de la droite israélienne et des Nachis de Poutine. Behring n’est pas fasciste, il ne croit pas aux mouvements de masse ni aux partis autoritaires bottés sous le charme d’un gourou charismatique. Il est hyperindividualiste, ne croyant qu’en lui-même et aux actes personnels, proche en cela des ultraconservateurs américains, libertariens adeptes des milices armées civiles. Ce pourquoi les bobos intellos du Nouveau Snob se trompent, trop bardés de tabous politiquement corrects pour comprendre la différence entre extrême droite et anarchisme. »

Ainsi écrivis-je en juillet 2011 sur « le monstre » de Norvège. Il me suffit de répéter ce texte pour l’appliquer tel quel à Mohammed Merah. Islamisme et anarchisme hyperindividualiste se confondent lorsqu’il s’agit de passer à l’acte pour éradiquer « tous les aliens ». Et les bonobos de gauche (bourgeois NouvelObs bohêmes) qui accusaient déjà l’extrême-droite s’en mordent les doigts. C’est que le politiquement correct pavlovien n’explique rien, il dissimule. On ne veut pas voir…

Oui, l’islam, comme toutes les religions (y compris la communiste), suscite son propre intégrisme.

Mais il ne faut pas confondre l’islam avec l’islamisme, ni la politique d’Israël à Gaza avec le judaïsme, ni le christianisme avec l’Inquisition, ni la philosophie de Marx avec la Tcheka créée par Trotski, les camps par Lénine et les massacres de masse par Staline, Mao et Pol Pot. Mohammed a assassiné une fillette de sept ans en l’attrapant par les cheveux avant de lui loger une balle dans la tête. Le prophète Mohammed ? Non pas, mais d’un croyant qui porte ce beau nom pour en salir la mémoire. On peut très bien analyser, juger et condamner les massacreurs sans manquer de « respect » à une religion, quelle qu’elle soit. Et la gauche à la mode ne se trouve pas grandie des commentaires vains qu’elle a sur ces événements.

  • Sarkozy a été dans son rôle de président, il a réendossé la fonction, ce qui lui manquait souvent durant son quinquennat. La droite peut se féliciter de l’efficacité de la police, que la polémique inepte sur les lacunes du « renseignement » ne saurait diminuer. Faudrait-il emprisonner, fliquer, déchoir de leur nationalité, expulser… tous les jeunes tentés par un séjour dans un camp islamiste ou autre ? Allons donc ! Nous devons rester un État de droit.
  • Hollande a été digne et discret, faisant ce qu’il fallait faire, sans récupération ni accusations.
  • Bayrou a été nul : retombant dans ses travers de moraliste catho-pétainiste, il ne peut pas s’en empêcher.
  • Le Pen fille a été mauvaise, dans tous les sens du mot, appelant à la retenue lorsque la piste de l’extrême-droite a été évoquée, tirant à boulets rouges quand l’information a révélé l’islamisme de petit délinquant de banlieue (tout ce qu’elle « aime »).
  • Mélenchon a eu raison de dire que la vie continue malgré tout, mais déconsidéré de refuser de participer à ce qu’il voit comme un cirque alors qu’il s’agit d’un rare moment de réunion nationale ; son affirmation très légère selon laquelle « l’immigration n’est pas un problème » en sort ridiculisée : ce n’est certes pas le flux en soi des gens qui est problème, mais leur intégration s’ils veulent rester et leur volonté d’être comme les autres Français s’ils sont fils ou petit-fils d’immigrés…
  • Quant aux écolos, la Duflot a montré son inanité une fois de plus en accusant Sarkozy d’effrayer les enfants ! Caroline Eliacheff a très bien remise à sa place sur France-Culture l’égérie verte à tête de linotte en déclarant que les enfants savent bien que les adultes sont bouleversés, que ce n’est donc pas les « protéger » que de nier cette réalité là, que dire que cela aurait pu arriver à n’importe qui, dans n’importe quelle école, donc à eux aussi, c’est renforcer le sentiment d’appartenance, de solidarité, c’est ne pas distinguer une école confessionnelle (juive) des autres écoles de France…

Car de quoi cette affaire est-elle le nom ?

Du tabou : de la croyance de gauche en ces opprimés palestiniens ou afghans (bien réels) comme néo-prolétaires de la mondialisation (ce qui reste à démontrer), donc vecteurs du progrès de l’Histoire (n’ayons jamais peur des grands mots). Donc tout ce qui est connoté islamisme, anti-israélien, anti-impérialiste est « bon » ; tout ce qui vient de là ne peut qu’être « dans le sens » de l’histoire. Les mauvais sont les fascistes, les extrêmes de la droite – jamais de la gauche. Ce sont ces lunettes roses qui valent de ne pas comprendre.

Car de qui s’agit-il ?

D’un Français, né à Toulouse, dans une banlieue modeste mais pas misérable. D’un petit délinquant mal scolarisé, sans père, enfermé dans un ghetto de « potes ». D’un être de ressentiment, qui en veut à la France de ne pas avoir réussi à l’intégrer, ni à l’école, ni dans l’armée, ni dans la société.

Il s’agit donc (à ce stade des informations) d’un de nos « fils », de nos « frères », qui a dérapé dans la croyance – ni plus, ni moins que les activistes trotskistes ou maoïstes d’Action directe, ou les « nationalistes » basques de sa propre région. Il ne s’agit ni d’un fou (terme commode par lequel on évacue toute analyse), ni d’un révolutionnaire (d’un quelconque projet politique), ni d’un « étranger », allogène, d’origine, mouton noir dans un troupeau blanc. Il s’agit d’un Français né en France, élevé en France, qui a été mal intégré par sa propre société. Il a donc cherché ailleurs, dans une secte violente, un idéal pour exister. Son rattachement islamiste est reconstruit, il ne lui est ni congénital, ni familial, ni algérien.

La question est donc celle d’un échec de notre « modèle social français ».

Modèle qui fait eau de toutes parts, de la faute des élites comme des politiciens (pour éviter le terme « hommes » politiques qui déplaît tellement aux femmes féministes politiquement correctes). A croire l’Arabe néo-prolétaire à « sauver » dans l’histoire, à taper sur « l’identité nationale » en l’accusant de tous les rejets et de tous les colonialismes, en promouvant la repentance pour le n’importe quoi (la loi contre la « négation » des crimes contre les Arméniens étant la dernière invention), en ne proposant RIEN de positif autre que cette soupe tiède du « multiculturel » où personne ne se reconnaît (sauf les futiles bobos assez riches pour aller dissiper leur vie à s’amuser entre New-York, Marrakech ou les Bahamas) – la France 2012 a permis un Mohammed Merah.

Parce que l’identité n’est pas le rejet, que le melting-pot des cohabitations à l’américaine n’est pas un modèle enviable, ni qui correspond à notre histoire de France. Parce que les Lumières libèrent, elles n’assignent pas les gens à leur essence. La liberté des diverses religions et croyances n’est permise que par la laïcité. L’égalité devant la loi donne à chacun le droit de faire, de croire et de dire tout ce qui ne pas contre la vie de la cité. Ce vivre ensemble, en bonne entente, est la fraternité. Avec Mohammed, la France d’aujourd’hui connaît donc un triple échec, fait de nos démissions :

  1. Démission sur la laïcité qui seule permet la liberté, en feignant de croire qu’il serait des religions ou des « communautés » plus respectables que d’autres ; que la viande halal peut être imposée à tous en catimini, sans traçabilité ; qu’on pourrait se voiler le visage sans conséquences sur les relations sociales ; qu’il faut voiler Voltaire sur les façades du Louvre…

2. Démission sur l’égalité en exigeant d’interdire par la loi toutes les déviances d’analyse et de discours sur l’esclavage arabe, l’histoire juive, le génocide arménien, la place des femmes, des gais, des handicapés… En laissant les « appartenances » fleurir dans le joyeux festif du multiculturel où le tag est équivalent à la Joconde ou l’éructation ado sur trois accords égal aux Beatles. En refusant d’accomplir la culture des Lumières, qui vise à « libérer » les individus de ces appartenances automatiques que sont la biologie, la famille, le clan, la bande, la mode, l’idéologie, la croyance.

3. Démission sur la fraternité en faisant de Mohammed Merah un faux français, tout de suite qualifié « d’origine », algérienne, musulmane, alors que ni l’école, ni les associations, ni la société, ne lui ont offert un destin.

Les tueries de Toulouse sont donc un symptôme de notre société française.

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Fin d’Arménie

Quelques filles et moi poursuivons seuls la promenade en ville, malgré la canicule. Des sculpteurs sur bois officient en plein air, leur atelier ouvert sur la rue, comme autrefois. c’est un peu incongru devant les immeubles modernes, mais donne de la vie au quartier. Ils tournent des panneaux pour l’ornement d’un restaurant qui veut se donner un air traditionnel.

Destination la Mosquée bleue, chiite, financée par l’Iran, sise en face du marché couvert. Elle s’élève dans un jardin ombré autour duquel se tiennent des salles de réunion et de prières. La mosquée elle-même est ornée de mosaïques d’un bleu azur et vert très chargées. Il n’y a presque personne. Les versets du Coran gravés sur les tesselles font face au ciel vide.

Le marché couvert en face est peu passant aussi mais nous sommes en pleine après-midi, les marchands ont vendu leurs légumes le matin. Des étals de fruits confits attirent les becs sucrés tandis que je fais des photos d’épices, de fruits, et d’un gamin venu avec sa mère pour vendre des légumes. Il rit, sa mère est heureuse, nous le sommes aussi. Il n’ya que deux stands de fromages mais plusieurs d’herbes séchées en botte pour les tisanes ou leurs vertus médicinales.

Nous revenons lentement vers la place centrale. Ce faisant, nous passons devant l’hôtel Shirak… Dans un bassin, des gamins presque nus se baignent. Il règne une chaleur lourde sur la ville.

Comme les filles n’ont qu’une envie, faire les boutiques, je les laisse à leurs affaires pour m’installer à la terrasse du café probablement le plus cher de la ville, celui du Marriott sur la place de la République. En dégustant lentement mon demi-litre de bière fraîche à la terrasse, je peux observer les passants, fort nombreux en ce vendredi. La table d’à côté héberge trois frères et un cousin (il ne leur ressemble pas et sert de larbin), plus deux putes. Elles sont très maquillées, décolletées, portent des hauts talons extravagants et sont nettement plus jeunes que leurs partenaires masculins. Les quatre hommes d’affaires jonglent avec les téléphones portables, l’un d’eux répond même à deux à la fois. Je ne sais de quelles affaires ils traitent mais tout semble remonter à leur décision. Ils repartent en Mercedes noire, le cousin sert de chauffeur.

Le soleil décline vers 19 h et les rues se vident en une dizaine de minutes. Les voitures garées en double et même en triple file devant le Marriott ne laissent plus qu’une seule file. C’est l’heure du dîner ici, les gens ressortiront après 20 h, quand il fera plus frais, pour une promenade de badauds en famille.

Notre dernier dîner a lieu dans le restaurant Ararat sous la tour. Des musiciens nous joueront le doudouk et vendront quelques CD. Je suis dubitatif sur la musique sortie de son contexte. Écouter à l’automne dans un appartement parisien ces sons plaintifs et modulés faits pour les collines d’altitude n’a plus rien d’arménien mais inciterait plutôt à se flinguer. Je remarque à une table une jolie femme, mère d’une petite fille. Celle-ci, trois ans, a peur de la musique trop forte et pleure. L’un des musiciens, entre deux morceaux, vient la réconforter. Peut-être est-il de la famille ?

Je prends dans le hall de l’hôtel un magazine à disposition nommé Noyan Tapan. C’est un hebdomadaire en anglais et en français à destination de la diaspora et des touristes, qui donne des informations sur l’actualité arménienne. On peut le retrouver sur Internet, http://www.nt.am En première page la photo du chef de l’opposition Levon Ter-Petrossian, ancien président de la République et qui voudrait bien se représenter. En bas de première page, les leçons de la guerre de cinq jours en Géorgie, données par le président russe Medvedev à l’Arménie pour ce qui concerne son différend avec l’Azerbaïdjan. Il déclare qu’il vaut mieux négocier sans fin sur l’opportunité d’un référendum et d’un futur traité de paix que de faire ne serait-ce que cinq jours de guerre.

L’ensemble des ces nouvelles portant sur la géopolitique montre la sensibilité à vif de ce petit pays de 3.3 millions d’habitants face aux mastodontes russe, turc et azéri. L’économie est reléguée à la place seconde, notant seulement que le chômage et un salaire insuffisant sont les deux principales causes de l’émigration du pays. Un très long article de fond sur quatre pleines pages relate cependant le miracle économique indien. Un modèle pour l’Arménie ?

– FIN du voyage en Arménie –

Retrouvez toutes les notes du voyage en Arménie sur ce blog 

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Thérèse Delpech, L’Ensauvagement

Article repris par Medium4You.

Thérèse Delpech est décédée le 18 janvier à Paris, à l’âge de 63 ans d’une « longue maladie » sur laquelle elle est restée très discrète jusqu’au bout. Pour parler du « retour de la barbarie au 21ème siècle », le sous-titre, voici un livre bien écrit. Ce n’est pas par hasard, l’auteur est agrégé de philosophie et chercheur au CERI (Centre d’Etudes et de Recherches Internationales) dépendant de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, et à l’Institut international d’études stratégiques de Londres. En hommage, je reprends ma chronique d’un de ses meilleurs livres. Elle a été membre du cabinet d’Alain Savary (1981-84), ministre de gauche, puis de celui d’Alain Juppé au Quai d’Orsay (1993-95), ministre de droite. Son livre sort donc des étiquettes étroitement partisanes (donc bornées) pour aborder le monde et son tragique. Prix Fémina, L’Ensauvagement a été choisi pour l’épreuve orael du concours 2011 de l’École de Guerre…

Cet ensauvagement est une façon à la Chevènement d’évoquer ce que les historiens ont appelé « la brutalisation ». C’est un autre nom pour l’habitude de la violence, de l’inhumanité qui ne fait plus réagir, de l’autoritarisme pratiqué, exigé, légitimé, après un conflit majeur où toutes les valeurs basculent.

Tolstoï, repris par Balzac, fait remonter l’ensauvagement des Européens à la Révolution française et à ses suites napoléoniennes, mais c’est bien la Grande Guerre de 14-18 qui a créé cette barbarie qui hante encore la troisième génération dont nous sommes. Avec la modernité en prime, celle de la mondialisation de toutes les relations – politiques et culturelles autant qu’économiques – et les pouvoirs énormes des industries et des nouvelles technologies. La terreur et la barbarie pénètrent chaque jour au cœur des foyers tandis que les rituels de torture et de mort des égorgements, tueries, massacres, déportations, viols, tortures, emprisonnements, prises d’otages, répressions, crimes en série et crimes d’État, deviennent une nouvelles « norme » qui règne dans le monde. Il est donc illusoire pour les Européens de se croire à l’abri dans leur société policée au niveau de vie confortable. Les jeunes soldats américains se battant en Irak ont souvent l’illusion de « killer » des « aliens », ils le disent – et ils trouvent ça « cool » (Evan Wright, Generation Kill, 2004, Putnam).

Il est hypocrite d’encourager les dictatures ailleurs dans le monde alors que l’on pérore ici sur les « droitsdelhomme » et autres ronflantes libertés commémorisées chaque année un peu plus. C’est faire trop confiance à « l’homme rationnel » comme à « l’homo oeconomicus » dont a vu, pourtant, le tout aussi rationnel délire entre 1914 et 1918 à l’ouest, entre 1917 et 1989 à l’est, entre 1933 et 1945 à l’ouest à nouveau, et autour de 1984 dans les Balkans – pour se limiter à l’Europe. Thérèse Delpech : « La politique ne pourra pas être réhabilitée sans une réflexion éthique. Sans elle, de surcroît, nous n’aurons ni la force de prévenir les épreuves que le siècle nous prépare, ni surtout d’y faire face si par malheur nous ne savons pas les éviter. Tel est le sujet de ce livre » p.30.

La passion égalitaire et démocratique, lancée par les révolutions française et américaine, est devenue universelle, même si les régimes ne le sont guère. « Cette universalisation est porteuse de mouvements révolutionnaires d’un nouveau type, dont le terrorisme n’est qu’une manifestation » p.50. Les printemps arabes ont montré ce que cette hypothèse avait de vraie.

Le ressentiment historique (Chine, Iran, Pakistan, Palestine) est un autre ressort de déstabilisation de régions entières du monde.

L’envie et l’imaginaire du Complot malfaisant visent en troisième lieu l’Occident, sans distinction aucune entre Américains et Européens. « La réalité historique contemporaine, plus instable qu’elle ne l’a été depuis des décennies, et porteuse de grands changements, est si profondément décalée par rapport à la volonté de repos des sociétés développées, que la prise de celles-ci sur les événements deviendra de plus en plus précaire » p.75. Avis aux retraités de l’esprit qui se croient « non concernés » ou « au-dessus de tout ça » : l’épicentre des affaires stratégiques du 21ème siècle sera l’Asie.

Que la plupart des Européens ne l’envisagent même pas montre combien l’Europe est devenue provinciale. Thérèse Delpech ne mâche pas ses mots : « Le mépris de la vie humaine, le refus de distinguer les civils des combattants, l’assassinat présenté comme un devoir, sont des provocations directes aux valeurs que nos sociétés sont censées défendre. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour le faire ? A voir la réaction de l’Union Européenne au massacre de Beslan en Ossétie du sud en septembre 2004, on en conclut que ce prix ne doit pas être très élevé » p.120. Nous pourrions ajouter, dans un moindre registre, les palinodies autour du « gaz russe » livré à l’Europe qui vaut bien plus, semble-t-il, que la démocratie récemment confortée des Ukrainiens. Que la gauche « morale » ne vienne pas faire la leçon, elle qui n’a pas valorisée la révolte des syndicalistes polonais en 1982 sous Pierre Mauroy…

Le confort ne se bat jamais pour la morale, il faut le reconnaître, surtout à gauche où le moralisme donne cette bonne conscience qui suffit à dispenser de faire quoi que ce soit. La droite est plus préoccupée de ses intérêts, chacun le sait, économie d’abord, la morale ne sert qu’à la stratégie de puissance ; elle est moins menteuse en ne disant pas une chose tout en faisant son contraire.

Quatre chapitres rythment le propos,

  1. « le télescope », présentation de la méthode d’appréhension des choses,
  2. « 1905 », l’analyse de cette année pré-1914 cruciale pour le 20ème siècle,
  3. « le monde en 2025 », qui braque la lunette sur l’avenir possible, enfin
  4. « retour à 2005 » pour traquer dans l’aujourd’hui les prémisses des possibles.

Thérèse Delpech fait « trois paris sur l’avenir » en 2025 :

  1. Le terrorisme international continuera d’être un problème grave car les terroristes savent être patients, reconstituer leurs réseaux rapidement, s’adapter aux interdits et surtout gagner la bataille des idées ;
  2. Les armes de destruction massive vont proliférer, la Corée du Nord, l’Iran, plusieurs états du Moyen-Orient, devraient acquérir l’arme nucléaire ;
  3. La Chine représente la menace majeure par sa masse, son orgueil revanchard sur l’humiliation infligée durant des siècles par l’Occident et son obsession de « récupérer » un Taiwan qui a goûté à la démocratie et que des traités lient au Japon et aux États-Unis. Car la Seconde guerre mondiale, bien terminée en Europe, ne l’est pas en Asie lorsque l’on observe les « excuses » régulièrement proposées mais jamais suffisantes du Japon aux Indonésiens et aux Chinois pour les avoir colonisés, la Corée toujours non réunifiée (ni la Corée du sud, ni le Japon, ni la Chine n’y ont intérêt), ou les mensonges sur le rôle de Mao durant la guerre sino-japonaise (craignant en 1939 un pacte entre Allemagne et Japon, Mao a collaboré avec les services secrets japonais pour affaiblir Chiang Kai-chek et obtenir le soutien de Staline).

Trois chapitres pointent les problèmes futurs en germe dans l’actualité.

  1. Le premier, sur la Russie, montre l’archaïsme d’un pays replié sur lui-même et empressé d’en revenir aux recettes soviétiques, tandis que les Occidentaux, toujours fascinés par la puissance, retrouvent les vieux réflexes de soutenir les dirigeants plutôt que les peuples. « Le pays est devenu imprévisible, tenu par une étroite camarilla qui a du monde et de la Russie une vision fausse. Elle a démontré son incompétence en 2004 et 2005 avec la tragédie de Beslan, les erreurs grossières d’appréciation en Ukraine et la surprise qui a suivi le renversement du président Akaïev au Kirghizistan » p.256. Incompétence des forces spéciales privilégiées par le régime, corruption généralisée, mépris de la vie humaine, ensauvagement de tout soldat envoyé en Tchétchénie qui en revient enclin à l’intimidation, au gangstérisme et au meurtre, le pays est, selon Mme Delpech, infantilisé, en pleine phase de régression et susceptible de n’importe quelle agressivité revancharde.
  2. Le second, sur les deux Chine, fait de Taiwan une Alsace-Lorraine du 21ème siècle (propos de Chou En-laï en 1960 déjà). Or, rien de légitime dans cette revendication soi-disant « historique » : « depuis quatre siècles, Taïwan est peuplé de Chinois qui fuient l’arbitraire de l’empire. Il n’a été gouverné depuis la Chine continentale qu’entre 1945 et 1949 » p.280. Plus la Chine aura le sentiment qu’elle peut attaquer l’île en toute impunité, plus elle aura la tentation de le faire. Que les Chinois croient que les Etats-Unis n’interviendraient pas serait une erreur, la même que celle de Saddam Hussein et de Milosevic après celle de Hitler. Que fait l’Europe ? Pas grand-chose, et notamment la France, vouée au bon vouloir monarchique du « domaine réservé » présidentiel. Jacques Chirac préférait manifestement vendre des armes et livrer de la technologie pour affirmer son existence, plutôt que de penser à long terme. Depuis la rédaction du livre, Nicolas Sarkozy a été plus dynamique en Afghanistan, en Côte d’Ivoire, en Libye, mais la France a-t-elle encore les moyens de déployer des forces dans six ou sept endroits à la fois ? On ne sait pas ce que pense « la gauche » sur ces sujets, Hubert Védrine, conscient des enjeux, semble parler dans le désert…
  3. Le troisième chapitre porte sur « le chantage nord-coréen ». « Le jeu devient dangereux, précisément, quand Pyongyang a les moyens balistiques et nucléaires de jouer dans la cour des grands. Une des leçons principales de la crise des missiles de Cuba est que le péril essentiel est venu non de Moscou mais de Fidel Castro, qui était prêt à vitrifier la planète plutôt que d’accepter un compromis » p.308. Diffuser les documents disponibles sur les camps de travail, inhumains de la Corée du nord, devrait être la préoccupation première des médias occidentaux, plutôt que le chantage de Pyongyang sur ses armes supposées.

Sur tous ces sujets, « l’incompréhension de l’Europe est totale » or, « si l’on prend au sérieux la mondialisation, il faut accepter ses effets dans le domaine de la sécurité » p.328. Les Européens se verraient bien en retraités de l’histoire. Adam Smith, le père de l’économie libérale, avait annoncé les périls qui guettent les nations où priment les seuls intérêts économiques : « les intelligences se rétrécissent, l’élévation d’esprit devient impossible », (cité p.358). Penser devient plus urgent encore lorsque « la violence et l’appel au meurtre se logent dans le vide béant qui se trouve au cœur de la modernité et qui peut accueillir de nouvelles utopies » p.363.

Loin des descriptions ou des conditionnels journalistiques, L’Ensauvagement reste un livre de réflexion rare pour aborder la vraie mondialisation, celle des relations historiques au présent entre les peuples, celles qui conditionnent, qu’on le veuille ou non, toutes les autres. Merci, Thérèse Delpech, de nous avoir écrit ce livre.

Thérèse Delpech, L’Ensauvagement, Grasset 2005, 370 pages, €18.05 

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Winston Churchill, Mémoires de guerre 1919-1945

La version française récente est traduite de la version abrégée par Denis Kelly en 2002 des six volumes des Mémoires de Churchill. Ils forment déjà un plat consistant pour le lecteur, plus d’un demi-siècle après les faits. D’autant que Winston est un écrivain, il aime écrire, il aime les effets littéraires, il aime se mettre en scène dans l’Histoire. Une sorte de général De Gaulle anglais, auteur-interprète, sauf qu’il n’appartient pas à une nation vaincue mais à celle qui a résisté la première aux avances nazies, l’une des trois nations à avoir gagné la Seconde guerre mondiale.

Comme De Gaulle, c’est en étant chassé du pouvoir fin 1945 par la démocratie qu’il avait maintenue malgré vents et marées, qu’il a eu le loisir d’écrire la chronique des événements tout en sculptant sa statue. Sauf que De Gaulle travaille seul alors que Churchill aime s’entourer de collaborateurs qui lui fournissent la documentation, lui rafraîchissent la mémoire, à qui il dicte debout en marchant, parfois à peine sorti du bain !

Il est curieux que les éditions Gallimard n’aient pas cru bon jusqu’à aujourd’hui de faire une place à Winston Churchill dans leur monument de la Pléiade. Ils y ont bien mis des auteurs mineurs comme Marguerite Duras. Mais il est vrai que Simone de Beauvoir, bien plus talentueuse, n’a pas eu cet honneur, et qu’il a fallu bien des décennies avant que Charles de Gaulle y parvienne… Rappelons-nous aussi que l’attitude de l’éditeur a été ambigüe pendant l’Occupation et que des restes d’anglophobie ringarde peuvent expliquer que le Prix Nobel de littérature 1953 « pour sa maîtrise de la description historique et biographique » et « pour la défense des valeurs humaines » soit volontairement ignoré.

Dommage pour Gallimard… Winston Churchill se lit bien, élevé aux classiques, lyrique latin quand il le faut et pragmatique précis lorsque cela est utile. Il passe nombre de faits sous silence, évoque longuement Hiroshima et ne dit rien du bombardement de Dresde. Mais le style est éblouissant, cadencé comme Gibbon sur la chute de l’empire romain, humoristique à de nombreuses reprises et tragique comme Shakespeare. Car Winston Churchill est un acteur de la grande histoire. Seul à maintenir l’honneur démocratique en 1940, il a été appelé par les Soviétiques The British Bulldog car il n’a jamais lâché sa proie.

Cela ne va pas sans défauts : un certain dilettantisme à négliger les rapports préparatoires aux conférences puis à se lancer dans des improvisations catastrophiques, l’ignorance de la mentalité américaine portée au juridisme, une incompréhension de Staline jusqu’aux derniers mois de la guerre – ce qui est de la dernière naïveté face au dictateur sans scrupules.

Mais cela ne va pas aussi sans qualités : l’intuition militaire que la guerre sous-marine est vitale, que tout débarquement exige des péniches adaptées qu’il faut concevoir et construire bien avant, que la maîtrise de l’espace aérien permet tout, que la guerre classique n’est pas efficace sans forces spéciales. Il lance le Special Operations Executive (SOE) pour opérer des sabotages en territoires occupés, des Commandos qui deviennent un modèle dans toutes les armées jusqu’à aujourd’hui.

Le premier tome est sans conteste le plus vivant car la guerre est principalement européenne et Winston Churchill la supporte seul jusqu’à l’entrée en guerre des États-Unis. Le second tome brasse le monde et est cousu d’informations de seconde main car Churchill n’a ni tout vu ni participé à tout, bien qu’il voyageât beaucoup. Les États-Unis avaient conçu un superbe hydravion à long rayon d’action, le Skymaster, dont Churchill a supplié d’avoir un exemplaire. C’était plus sûr que les croiseurs pour échapper aux sous-marins et beaucoup plus rapide pour sauter jusqu’au Caire, à Washington, à Moscou, à Téhéran ou à Yalta…

Un lecteur français cherche ce que le vieux lion a dit de son pays. Il y lit la futilité française, le déni des gouvernants devant le danger, les petites luttes politiques et l’abandon de tout honneur pour quelques vanités (Darlan), ou par fatigue biologique sous la bannière usagée du vieillard Pétain. En chaque crise ne rejoue-t-on pas le même théâtre ? Celle de l’euro ne met-elle pas en scène les mêmes minables postures ? Si rares sont et ont été les De Gaulle… Le chapitre 8 du tome 1 est même intitulé « l’agonie de la France ». Churchill constate l’éclipse de la patrie de Napoléon durant quatre ans, après son effondrement de 1939, alors qu’elle se croyait « première puissance militaire du continent ». Se croire éternel triple A serait-il le vice caché des Français ?

Le pays ne resurgit du néant que vers 1944 avec l’armée de Leclerc et la Résistance, mais dans un état de faiblesse avancé. Il y eut bien sûr le général de Gaulle dès juin 1940, accueilli et soutenu en Angleterre par Churchill et que ce dernier surnomme « le connétable de France » (I p.343). Mais combien de divisions ? La flotte française, de loin la plus importante pour continuer la guerre, n’est pas entre ses mains. Pour le reste du personnel politique en 1940, c’est une assemblée de veules notaires de province à l’esprit étroit et défaitiste, caractérisés avant tout par « la surprise et la méfiance » (I p.344). L’aigri Laval, le vaniteux Darlan, le cacochyme Pétain – quelle brochette ! Si la France a fini par obtenir des trois Grands une zone d’occupation en Allemagne et un siège au Conseil de sécurité avec droit de veto à l’ONU, c’est bien sur l’insistance obstinée de Churchill, peut soucieux de partager la cage avec l’ours après le départ d’Europe des troupes américaines. C’est plus la géopolitique fondée sur les forces démographiques en présence que la reconnaissance de qualités françaises qui ont prévalues…

Prophétique – mais en décembre 1944 seulement – la mauvaise foi « politique » de la gauche communiste sous la guerre froide. Churchill fustige à la Chambre des Communes « cette escroquerie à la démocratie, cette démocratie qui se donne un tel nom uniquement parce qu’elle est de gauche. (…) Je ne permets pas à un parti ou à un organisme de se qualifier de démocrate parce qu’il tend vers les formes les plus extrêmes de la révolution » II p.534. Avis à Mélenchon, qui reprend volontiers le ton Saint-Just et les pratiques Chavez. Tout en copiant Staline, dont la tactique consistait à lancer des accusations brutales pour déstabiliser l’interlocuteur (II p.575). Avis aussi aux bobos naïvement creux, qui croient à la démocratie « islamiste modérée » – comme si l’islamisme, qui n’est pas la religion mais son application littérale à la politique, pouvait jamais être modéré : la Vérité de Dieu, comme celle du nazisme ou du communisme, n’est-elle pas unique ? A-t-on jamais vu lapider l’adultère de façon « modérée » ? A-t-on jamais pendu le jeune homo iranien, décapité la sorcière saoudienne ou coupé la main du voleur taliban avec « modération » ?

La leçon de Churchill, par-delà son époque, est justement qu’on ne transige pas avec la Bête. La liberté n’est pas compatible avec la foi, qu’elle soit pureté raciale, communisme laïc ou une quelconque religion révélée. L’égalité n’est pas compatible avec les règles d’un Livre, qu’il soit Bible, Coran, Manifeste du parti, Mon combat ou autres Petits livres rouge ou vert. La fraternité ne saurait surgir que dans le respect des différences, qui se conjuguent pour un même idéal de vie commune pacifique. Ce pourquoi Churchill, vieux royaliste britannique, a tout fait pour vaincre le nazisme qui était aux antipodes de ces valeurs-là. Et qu’il nous faut continuer avec les millénarismes d’aujourd’hui, qui sans cesse renaissent.

Le traducteur, François Kersaudy, est historien, enseignant à Oxford et à Paris 1, et l’auteur entre autres d’une biographie de Churchill (Le pouvoir de l’imagination) d’un De Gaulle et Churchill (La mésentente cordiale) et d’un recueil de citations du Premier britannique (Sentences, confidences, prophéties et réparties) . Il parsème de notes utiles à la lecture les affirmations du grand homme, les ramenant à leur juste et historique proportion.

Winston Churchill, Mémoires de guerre, 1948-1954, version abrégée avec épilogue 1959, traduit de l’anglais par François Kersaudy, Tallandier

tome 1 : 1919-1941, 2009, 446 pages, €27.55

tome 2 : 1941-1945, 2010, 636 pages, €28.40

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Régis Debray, Un candide en Terre sainte

Discours du Pape à Noël, « tous frères », « haine absurde » et blabla. C’est gentillet et complètement hors du temps. Que se passe-t-il vraiment entre religions du même Livre ? L’exclusion réciproque, le chacun chez soi, le Dieu avec moi tout seul. Pour ne pas être dupe du baratin idéaliste, lisez le voyage en pays réel d’un intello français honnête – il en reste.

Cet essai, dédié à Jacques Chirac et à François Maspero, est issu d’une rencontre intellectuelle avec le second et d’une mission confiée par le premier sur les coexistences ethno-religieuses au Proche-Orient. Régis Debray part nez au vent, le mettre dans cet orient « compliqué », sans même des idées simples. Son itinéraire est celui du Christ, s’il est possible. Après tout, la Bible, les Évangiles et le Coran, par ordre d’apparition à l’image, restent aujourd’hui la carte des territoires et des revendications des peuples du lieu. Sauf qu’il faut désormais passeport et visas sans nombre, tant le monothéisme a généré de petites chapelles étroitement nationalistes. Debray n’est jamais meilleur que dans le reportage, loin des exégèses de bibliothèque qu’il affectionne trop souvent.

Qu’a-t-il « vu » en Terre sainte des trois monothéismes ? « Toutes les parties trouvent intérêt au maintien des faux-semblants et trompe-l’œil internationaux : les Israéliens, parce que l’histoire avance masquée. Les Palestiniens, parce qu’on ne pense pas dire la vérité à un peuple occupé, et qui espère, sans l’inciter à s’autodétruire ; et que notables, élus, fonctionnaires, tirent de ce qu’il est devenu un vœu pieux gagne-pain, titulature, dignité et raison d’être. Les Européens, parce qu’ils ont choisi de s’acheter une conduite moyennant une aide financière et humanitaire importante, qui les exonère de leur passivité politique et de leur cécité volontaire. Et les Américains, moralement plus redevables à l’Ancien Testament qu’au Nouveau, parce que leur lien existentiel avec Israël est de type filial et donc acritique. L’illusion autoprotectrice et partagée résulte ainsi d’intérêts opposés – là est l’ironie de l’histoire » p.368.

Est-ce tenable sur le long terme ? « Il est permis d’en douter ». L’obsession sécuritaire secrète son insécurité même, dans les tendances lourdes de la région, notamment démographiques et morales. Régis Debray rappelle finement ce qu’est l’Ancien Testament (le Talmud des Juifs) : « avec ses carnages, son érotisme, ses monstres sacrés, ses rois truculents, ses prophètes déjantés, son Iahvé interventionniste, incorrect en diable (et qui passerait aujourd’hui en correctionnelle pour incitation à la haine raciale et apologie de crimes de guerre) » p.28. Fonder une politique là-dessus au XXe siècle est probablement se condamner à l’échec.

D’où les accommodements avec le siècle. L’auteur évoque le père Émile Choufani, formé en France, qui dirige l’école secondaire privée Saint-Joseph à Nazareth : « Je suis arabe, de culture musulmane, de religion chrétienne, de mémoire byzantine, et dans un milieu juif. Je suis tout cela à la fois. Je suis l’histoire de cette région depuis trois mille ans. Je n’aime pas les identités. Je n’ai que des appartenances. Est-ce que j’ai l’air d’un homme déchiré ? » p.46. Comment donc « comprendre » d’Europe ce genre de personnage, très courant au Proche-Orient ? Comment avoir des idées simples dans ces complications ? Côté palestinien, culture de l’assistance côtoie culture de la violence. A Gaza, « les crimes d’honneur ont repris de plus belle. Les femmes sont à la merci du clan et dans le clan, tout est permis, viol, meurtre, kidnapping. L’ultime fédérateur de ce puzzle éclaté, c’est le Coran » p.76. Ailleurs, les fouilles archéologiques sont mal vues. « La curiosité envers l’autre et envers le passé – ce double exotisme propre à notre culture – constitue presque un trouble de la personnalité pour un musulman pieux. Fort d’une révélation qui clôt l’histoire et arrête par avance le canevas du futur, l’islam sunnite (plus fermé que le chiite) a tout loisir de camper dans un perpétuel et tranquille présent » p.91. D’où la stupidité de tenter d’appliquer nos schémas bobos naïfs à cette configuration inédite.

La concurrence entre religions ressort plus du bac à sable que des savants exégètes : « L’islam a trois lieux saints, comme le Dieu chrétien a trois personnes. Les cinq prières quotidiennes dont l’horaire est affiché en fluo rouge sur un tableau électronique à l’entrée de la mosquée reprennent les cinq offices monastiques (…) L’émulation peut aussi jouer en contre : l’interdit sur le vin, simple hadith, qui n’est pas dans le Coran, n’était-il pas destiné à rendre impossible la célébration de l’eucharistie ? » p.152. Islam « modéré », qu’est-ce que cela veut dire ? « Ces islamistes, je m’en aperçois vite, ne font pas la conversation. Ils admonestent. (…) Vous vous dites démocrates, et vous soutenez au Pakistan un dictateur arrivé au pouvoir sur un char pendant que vous mettez en quarantaine nos amis du Hamas, élus au suffrage universel. (…) Israël s’est créé sur une base religieuse, qui le lui reproche ? Un État juif vous semble normal, mais pas un État islamique » p.201. Pas faux. Les moralistes occidentaux feraient bien de regarder la poutre dans leur œil que la paille dans celui du voisin… Est-ce que le Net demain, comme l’imprimerie jadis, cassera le monopole du clergé en incitant chacun à lire par lui-même et à se faire son idée du sacré ? Debray y croit ; nous sommes plus sceptiques – le Net est un formidable outil pour libérer, mais aussi reconstituer des sectes, par-delà frontières et distances.

Nos petites cases rationnelles servent-elles à quelque chose au Proche-Orient ? Pas vraiment, exemple le Hezbollah : « congrégation pieuse, parti politique, ONG (le parti a ses hôpitaux et ses écoles ouverts à tous), groupe de communication (télé, journaux, radios, éditions), fraction parlementaire, armée populaire, centre d’études sociopolitiques, entreprise de travaux publics, mutuelle d’assurance, société secrète » p.241. Ce parti attrape-tout ressemble fort à ce que fut le fascisme, le communisme et le nazisme hier : totalitaire. Qui le pense comme tel ? Qui en voit le danger ou la force nationale, en Occident ? Car tout se recoupe : « l’âge d’or, le complot et l’honneur. La trilogie de toujours, où tout se tient. La première fabule sur une Cité idéale perdue – la Médine du prophète – et se défoule dans l’exaltation d’un passé improbable. (…) Si tout est complot, il suffit de gémir en éternelles victimes des méchants Occidentaux (…) La troisième maladie chronique, l’honneur du groupe, par nature attaqué – on est toujours offensé chez les tiens – interdit de parler à la première personne, de se penser soi-même comme un sujet, autonome et distinct de sa tribu, évidemment bafouée » p.271.

Israël fait l’objet d’un panégyrique admiratif et critique à la fois, pages 301 à 306. « La plus dense concentration d’individualités attachantes au kilomètre carré », « un taux incomparable de Justes par milliers d’habitants », « une proportion plus élevée qu’ailleurs de caractères (choses plus rares et plus intéressantes que les intelligences) », « la lecture encore à l’honneur », « le beau sexe dans le champ, malgré l’esthétique ambiante de la force ». Mais un milieu arabo-juif irrémédiablement gâché par de vieux Livres : « Morgue, arrogance, brutalité, mépris d’un côté. Insensibilité, fermeture, tricherie, brutalité de l’autre, où l’on fait la manche en permanence. Deux ennemis qui s’entretuent depuis trop longtemps finissent par se ressembler : mêmes mots, mêmes rites » p.326.

Nous avons bien compris, au terme de cet essai tout en nuances : Israël-Palestine – laissons-les se dépatouiller de leurs éternelles querelles. « Nous » ne pouvons rien faire que couper les vivres aux Palestiniens ou forcer les Américains à couper leur aide à Israël. Est-ce possible ? Non ? Alors il n’y a rien que nous puissions faire. « Chaque communauté, chaque secte, chaque sous-faction a son trousseau à la ceinture qu’elle ne partagera pour rien au monde avec sa voisine. Le Dieu unique n’est pas un passe-partout » p.389. Laissons Dieu défaire ce qu’il a pris un malin plaisir à faire, là où il y a un élu, il y a un exclu. Que pouvons-nous, pauvres humains ?

Avec érudition, non sans humour, Régis Debray décline sa pérégrination. Chaque phrase est ciselée comme un aphorisme, martelée comme définitive. Ce style particulier est marque d’auteur. Il faut un certain temps pour s’y habituer mais l’esprit en ressort avec des formules en tête. A lire donc avant de proférer n’importe quoi sur le conflit israélo-palestinien.

Régis Debray, Un candide en Terre sainte, 2008, Gallimard, folio 2009, 446 pages, €8.45

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Géopolitique de l’Arménie

Nous traversons aujourd’hui l’Arménie d’ouest en est, d’Erevan à Tatev. Il faut dire que le pays n’est pas très grand, 28 900 km², et que moins de 300 km séparent la frontière ouest de celle de l’est. La carte de l’Arménie dessine une femme de profil, dit-on ici, de quoi personnaliser sa patrie.

Le mont Ararat se dresse dans la brume de chaleur, grand sommet à plus de 5160 m et petit sommet appelé Artashat à 3962 m. Séparés de 12 km, ces deux monts permettent de distinguer si la photo est prise depuis l’Arménie ou depuis la Turquie. Un célèbre film d’espionnage, du temps de la guerre froide, en avait fait l’indice majeur de la trahison d’un espion. Nationalisme oblige, l’Ararat serait « le plus haut sommet du monde »… si l’on prend comme critère la montée la plus forte par rapport à la base. La vallée est vers 800 m, ce qui fait un écart de 4350 m. L’idée des records est aussi l’une des fiertés du petit-bourgeois incertain de sa position et donc nationaliste. Bien avant la légende de Noé, dont on dit qu’il aurait échoué là son arche après le Déluge.

Les 5160 m couronnés de neiges éternelles du mont Ararat font joli sur le blason de l’Arménie. Las ! en 1920 Lénine, qui se fout des nations et a d’autres préoccupations à Moscou, laisse l’Arménie occidentale à la Turquie de Mustapha Kemal, plaçant de facto le mont Ararat en Turquie actuelle. Plaie toujours ouverte comme une Alsace-Lorraine au cœur des Arméniens. Encore plus amers après le génocide de 1915 engendré par le nationalisme panturc et avec le souvenir que l’Arménie historique a toujours été partagée entre Turcs et Persans. La position des historiens est moins caricaturale que ce qu’on nous dit ici, mais la diplomatie turque manifeste ce mépris du fort (72 millions d’habitants) pour le faible (3 millions), avec ce supplément de l’islam contre les chrétiens. J’ai évoqué, dans une autre note, la position officielle du musée d’Erevan (et très récemment la honte du politiquement correct qu’une député ignare et pleine de bonne volonté sirupeuse voudrait imposer aux Français).

Si Lénine considérait que revendiquer des territoires était une idée petite-bourgeoise, la terre matérielle avec ses richesses agricoles est bel et bien passée en d’autres mains qu’arméniennes. Entre monde chrétien et monde musulman, OTAN et Russie, poussée turcophone vers l’est et immigration persane vers le nord, soumise à la pression russe sur ses anciennes républiques d’Azerbaïdjan et de Géorgie, le pays doit louvoyer.

Le génocide des Arméniens de Turquie aurait fait 1.5 million de morts selon la version officielle que livre notre guide arménienne. Surtout des intellectuels, pour décapiter la culture et pour que l’ethnie ne pèse plus dans les revendications territoriales. Staline a fait de même avec les officiers polonais à Katyn. L’indifférence de la réaction internationale, plus occupée de la guerre de 14, a permis ultérieurement à Hitler d’opérer sans barguigner le génocide des Juifs. Il aurait dit à son entourage : voyez comme le génocide arménien est vite oublié, ce sera pareil pour les Juifs. Leçon : tout laisser faire est un encouragement à recommencer en pire. De là à ne pas laisser les historiens travailler, c’est toute la différence entre le totalitarisme mou gluant de bêtise du politiquement correct et la démarche scientifique qui va avec le débat démocratique !

Quant à la langue, longtemps considérée comme sémitique, elle serait un rameau isolé des langues indo-européennes. Synthétique, elle comprend sept déclinaisons, pas de genre et l’accent tonique à la fin du mot. Nous n’apprendrons guère que bonjour, qui se dit « barév » avec un r mouillé – pas roulé mais mouillé, entre r et l. Déjà au revoir se dit « tsétésoutsioun » et merci « chuor sakaloutioun », hôtel « hyouranots »… Trop long, trop compliqué à retenir pour quelques jours et pour une langue parlée seulement ici. D’autant que l’arménien est parlé différemment entre les Arméniens d’Arménie, ceux de Turquie et ceux des États-Unis. Encore une génération ou deux et ils ne se comprendront plus ! Il y a près de 6 millions d’Arméniens dans la diaspora contre 3.3 millions en Arménie même.

Le drapeau arménien est à trois bandes horizontales rouge, bleu et j’aune d’or du haut en bas. Il a été inventé en 1918 lors de la première république, puis repris en 1991 à l’indépendance. Rouge signifierait le sang, bleu le ciel et j’aune d’or le travail. La Turquie a contesté ces armoiries puisqu’y figure le mont Ararat. Mais c’était aux temps soviétiques et le puissant commissaire aux affaires étrangères Tchitcherine a répliqué que la Turquie arbore bien un croissant de lune sur son drapeau : est-ce que la lune lui appartiendrait, par hasard ? Depuis, silence total sur le sujet côté turc.

La frontière avec la Turquie est fermée de par la volonté turque. Le pays met deux conditions à la réouverture : 1/ oublier le génocide et cesser la propagande sur le mot, 2/ abandonner le Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan, à qui Lénine l’avait donné. Mais l’Arménie n’est pas d’accord. Le Haut-Karabagh est peuplé à 80% d’Arménien et constitue une région historiquement chrétienne, bien loin de l’islam ouzbek.

La population du Haut-Karabagh a revendiqué – déjà sous Brejnev – le rattachement à la république soviétique d’Arménie, la situation ne date donc pas d’hier. Dès 1988 des incidents éclatent au Karabagh. A la fin de l’URSS, en 1991, la guerre est ouverte avec l’Azerbaïdjan. Mais les Arméniens résistent dans leurs montagnes, aidés par la république d’Arménie et par la diaspora, notamment les Arméniens du Liban rompus à la guerre de villages. Les combattants, qui n’avaient aucun char, réussissent à en piquer 90 aux Ouzbek ! En 1994, devant l’échec de la reprise en mains, un cessez le feu est proclamé et nait la République autonome du Karabagh. Elle n’est reconnue par aucun État sauf par l’Arménie. Ses habitants ont tous un passeport arménien, seul sésame permettant de voyager à l’étranger.

Le groupe de Minsk (États-Unis, Russie et France) cherche une négociation globale, mais le problème n’est pas simple : l’Azerbaïdjan a une partie de territoire à l’ouest de l’Arménie. L’idée serait que celle-ci cède une bande de terrain au sud pour assurer la continuité territoriale de l’Azerbaïdjan, en contrepartie du Haut-Karabagh. Sauf que les Arméniens tiennent à conserver leur frontière avec l’Iran, très utile en cas de blocus des pays turcophones (Turquie, Azerbaïdjan) et de blocage de la Géorgie ! Pour l’instant, l’armée russe surveille les frontières, conjointement avec l’armée arménienne. La géopolitique commande : le grand frère chrétien (ex-communiste) protège des visées de l’islam, qu’il soit sunnite (Turquie, Azerbaïdjan) ou chiite (Iran).

Il existe un traité d’assistance et des bases russes en Arménie. La frontière passant sous le mont Ararat montre deux drapeau flottant sur les miradors : l’arménien et le russe. Les Turcs peuvent cependant entrer en Arménie via la Géorgie et les Arméniens entrer en Turquie par le même chemin.

La république d’Arménie est un régime présidentiel sur le modèle français, avec une seule Assemblée. Le président est élu pour 5 ans au suffrage universel, il ne peut effectuer plus de deux mandats consécutifs (mais peut revenir ensuite, à la Poutine, s’il est assez jeune). Pour être président, il faut avoir 35 ans, être de nationalité arménienne et avoir résidé les dix dernières années dans le pays. Cela pour éviter une OPA par un quelconque groupe issu de la diaspora.

La question de la nationalité n’est pas simple, nous explique notre guide arménienne. Ce n’est pas comme en France où il suffit d’en exprimer la volonté pour devenir français. Pas non plus comme en Israël où il faut une mère juive pour l’être de droit. C’est un régime entre les deux, soucieux de liens de tradition ou de famille, mais ouvert à ceux qui aimeraient vraiment. La double nationalité est permise mais il y a contrôle : « l’identité nationale » n’est pas un prétexte conservateur mais un élément vital de l’État. N’importe quelle minorité sans aucun lien avec l’Arménie historique pourrait, en raison de la faible population, faire basculer le pays dans l’orbite d’un autre État voisin. Si quatre millions de Russes demandaient à devenir Arméniens, la république serait absorbée dans la Russie ; même chose si les Turcs avaient envie d’éradiquer par la colonisation la question arménienne ; ou encore si les Azéris désiraient ne plus poser le problème du Haut-Karabagh. Et si d’aventure une fraction infime de la population chinoise décidait de coloniser les terres fertiles d’Arménie, que deviendraient « les Arméniens » ?

Notre guide arménienne nous fait mieux comprendre la question de l’identité nationale, mal posée par Sarkozy et rejetée par préjugé pavlovien à gauche. Cela mérite un vrai débat et pas ce déni intello-parisien sous prétexte de multiculturalisme universaliste, extrémité dont personne ne veut d’ailleurs dans le reste du monde. Des minorités existent en Arménie. Si les Juifs sont partis à 90% en Israël, subsistent des Kurdes yézides ou zoroastriens qui sont des Iraniens d’origine sur place depuis toujours, des Russes Vieux-croyants ou molokans enfuis depuis Pierre le Grand, les Assyro-Chaldéens chrétiens qui parlent l’araméen, enfin les Grecs pontiques (à peine un millier).

La doxa du groupe, exprimée volontiers par les femmes, trouve très bien notre guide arménienne, sa façon d’expliquer, son organisation qui renvoie les questions au jour où le thème sera traité, sa diplomatie qui expose des arguments sans imposer ses vues. Le guide a saisi l’esprit français, volontiers anarchiste mais soucieux qu’on le recadre de façon un peu caporaliste avec des consignes claires et précises. C’est ainsi qu’on se fait respecter d’un  groupe de Français !

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Tahar Ben Jelloun, Moha le fou Moha le sage

J’ai retrouvé dans un recoin ce livre daté, témoin des années 1970. Le relire aujourd’hui est édifiant : l’auteur, marocain, quitte son pays pour cause d’arabisation de l’enseignement (déjà !) ; il critique la misère sociale créée par l’affairisme autour du Palais (déjà !) ; il se plonge dans l’univers traditionnel où la femme est esclave et l’enfant garçon livré à lui-même (déjà !). Je suis stupéfait de constater que tout ce qui était DÉJÀ visible dans les années 1970 n’ait ni été vu ni même soupçonné : les intellos-médiatiques font semblant de le découvrir aujourd’hui, 40 ans plus tard. Il y avait vraiment des œillères dans les « années de gauche » qui ont suivi mai 68.

‘Moha le fou, Moha le sage’ a été prix des Bibliothécaires de France 1978 et prix Radio-Monte-Carlo 1979 – c’est dire s’il était populaire, reconnu par les média et encensé du grand public. Mais ni les intellos ni le grand public n’ont rien vu : ils ont joui d’être à la mode, ensemble, dans la fusion communautaire, enfermés dans leur ego occidental à bonne conscience de gauche. En 1978, j’y ai travaillé, au Maroc, j’ai pu ressentir ce que l’auteur disait de sa langue de poète, bien loin du voile d’illusion des idéalistes qui préfèrent toujours leur image narcissique à toute réalité de leur temps.

Si vous lisez aujourd’hui ce livre, il ne vous sera pas d’une grande révélation. Il joue sur le personnage du bouffon du roi, du « fou », toujours celui qui dit ce que tout le monde pense tout bas mais n’ose pas dire, dans les sociétés traditionnelles. L’enfant du conte d’Andersen était le seul à dire que le roi était nu, tous les bons bourgeois de cour faisaient semblant de ne pas le voir et s’auto-persuadaient que le roi était paré. Pareil dans les années 1970 :

  • l’islam ? – un archaïsme qui allait disparaître avec la modernité
  • la condition de la femme ? – rien qu’une bonne série de lois imminentes ne puisse contrer
  • l’affairisme ? – il suffit de le dénoncer, il s’écroulera de honte lui-même

Qu’il y avait donc de « bêtise » dans ces a priori idéalistes ! La franchouille moderniste, sûre d’être de gauche et progressiste, ne voulait pas VOIR ce qui était sous ses yeux. Cachez ce sexe féminin que je ne saurais voir, violé à répétition par le maître de maison macho et paternaliste. Cachez ce sexe de garçon pubère que je ne saurais voir, montré à tous les autres dans les terrains vagues, ou prostitué aux adultes pour se défrustrer. Cachez cette modernité que je ne saurais voir (puisque plus avancé), agressive et affairiste, mal partagée, mal expliquée, allant trop vite, dans un pays traditionnel resté féodal.

Tahar Ben Jelloun a obtenu un doctorat de 3° cycle en psychiatrie sociale dans l’université française, il sait de quoi il parle. ‘La Nuit sacrée’ est devenu le roman prix Goncourt 1987. Nicolas Sarkozy, président de la République française, lui remet en 2008 la Croix de Grand Officier de la Légion d’honneur. Dernier avatar du maître, il reçoit le Prix de la paix Erich-Maria Remarque pour son essai ‘L’étincelle dans les pays arabes’ le 21 juin 2011. C’est dire si Tahar Ben Jelloun, français d’origine marocaine est reconnu, « intégré », écrivain à part entière. Et pourtant, ceux qui l’ont lu n’ont rien vu, rien assimilé, rien compris…

C’est qu’il manie le conte, absorbe les rites maghrébins et traditionnels dans une symbiose avec le quotidien. Il replace dans ‘Moha’ la société marocaine entre la mémoire et la modernité en devenir. Il évoque les sujets tabous et les exclus de la parole. Les gamins, les putes, les fous, les déviants, les errants, sont dans ‘Moha le fou Moha le sage’. Engagé, Tahar Ben Jelloun ? L’époque adorait l’engagement, à la suite du Sartre sur son tonneau devant les ouvriers goguenards de Billancourt. Un divorce entre populo et intello, déjà…

Justement, le romancier ne reproduit pas les schémas idéologiques aisément étiquetés par les médias et les intello-progressistes. Il est poète, écrivant comme Brassens pour faire surgir en chacun cette petite étincelle d’universel humain. Ses personnages sont imaginaires, issus de la mémoire et reconstitués à la Proust. Aïcha qui fait le ménage dès 12 ans, Dada l’esclave soudanaise des plaisirs sexuels du patriarche, l’enfant « né adulte comme d’autres naissent infirmes » livré à lui-même et hanté de sexe et d’amour, Moché le vieux juif marocain lui aussi sage à sa manière, l’imam « jeune génération qui a fait des études dans les pays d’islam (…) fonctionnaire du ministère. D’après lui, l’islam a tout prévu », Milliard le banquier qui lui explique sa vie, le psychiatre au discours rigide – lacanien – aliéné par sa théorie, l’arbre refuge qui ne dit rien mais transmet la nature. Voix plurielle, mémoire au présent, poète « fou » qui dit la vérité, Moha périra sous la torture des sbires du Palais, semble-t-il. Il était d’époque de dénoncer la torture des puissants et de leur police.

Moha peut être l’abréviation de Mohammed, nom du Prophète et prénom répandu au Maroc pour dire le personnage lambda ; Moha en français, puisque l’auteur est le francophone le plus traduit au monde, sonne aussi comme ‘moi’, cet ego franco-marocain écartelé entre tradition et modernité, ancrage dans le patriarcat musulman et le contrat social.

Un message qui n’a pas été lu…

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La tentation du renoncement

Article repris par Medium4You.

La crise financière, la faillite de l’État-providence, les interventions « morales » un peu partout dans le monde (Irak, Afghanistan, Libye, Côte d’Ivoire…), la difficile construction de l’Europe dans l’ambiance d’une guerre des monnaies, surveillée par les Chinois – tout cela montre l’interdépendance du monde et de tous les acteurs. Les polémistes résument cet état de fait sous le terme passe-partout de « mondialisation ».

  • Elle serait bien sûr d’origine américaine – comme si les Chinois, les Indiens, les Brésiliens et d’autres ne s’étaient pas invités au banquet !
  • Elle viserait à « imposer » le capitalisme financier à toute la planète pour conforter les ultra-riches de Wall Street – comme si « le capitalisme » n’était pas une technique d’efficacité économique utilisée autant par les communistes chinois que par les féodaux arabes, les oligarques russes, les sociaux-démocrates suédois ou allemands, l’individualisme américain et l’étatisme français !

Cette indigence de vue ne permet pas de penser ce qui arrive, même si elle est très répandue dans les média et tout ce que la gauche compte de petits intellos littéraires. Pire, elle laisse croire que désigner un bouc émissaire suffit : yaka mettre au pas le capitalisme, régenter Wall Street et (pourquoi pas ?) interdire les États-Unis. Le paradis alors s’installerait sur la terre, le monde purgé des « méchants » de western serait un paradis Peace and Love où coulerait le lait et le miel. Ce serait plutôt la coke, tant le chômage exploserait, mais n’allons pas chipoter.

Altermondialisme et démondialisation sont des mirages utopique ou réactionnaire qui visent à changer le monde, comme s’il suffisait d’évoquer un génie pour qu’il sorte de sa bouteille. Un monde d’ailleurs, un monde d’avant – alors que nous sommes inscrits dans « ce » monde du présent. Il devient global parce que le climat est dangereux pour tout le monde et que les ressources sont limitées alors que les besoins sont considérables. Allons-nous dire aux peuples pauvres qu’ils ne doivent pas devenir riches comme nous pour cause de pollution ? Disons-leur plutôt que nous allons les aider à être moins prédateurs en achetant leurs produits en contrepartie de la vente de technologies.

Est-ce un choix ou une fatalité ? Ni l’un ni l’autre : c’est le mouvement du monde, qui découle des générations. Il ne fallait pas être colonisateur si l’on ne voulait pas des contrecoups de la colonisation ; pas voyager partout si l’on ne voulait pas des étrangers chez nous ; pas obsédés d’exporter si l’on ne veut plus rien acheter ailleurs. Le monde actuel est un destin que nous pouvons changer mais à la marge, pas tout seul, et surtout pas en jouant le splendide isolement.

Telle est pourtant « la solution » revendiquée par les Mélenchon et Le Pen : reprenons notre souveraineté pleine et entière et disons halte là ! Halte à quoi ? Aux délires de l’époque, férue de technologie plus que d’humanité, de gadgets marketing plus que d’industries de base, de zapping permanent plus que de profondeur historique ? On ne peut qu’être d’accord avec ça :

  • Oui, la libre finance délire lorsqu’elle n’est plus contrôlée par ces « autorités » pourtant désignées politiquement pour le faire (AMF, SEC, Banques centrales, ministères des Finances, directions des Finances, Association des banques…).
  • Oui, l’État-providence délire lorsqu’il accumule les prélèvements obligatoires pour financer de plus en plus de dépenses publiques sans mesurer ni leur intérêt d’avenir ni leur efficacité. La France, après la Grèce, a un État obèse et mal géré, éparpillé entre une multiplicité de petits chefs qui chacun mettent leur honneur à avoir le budget le plus gros, sans regarder à quoi il sert (sinon au clientélisme politicien).
  • Oui, la culture occidentale délire quand elle fait du multiculturel cosmopolite une « valeur » universelle où tout égale tout, la Joconde comme le dernier tag, le Parthénon comme le gourbi, Mozart comme le rap. Or les cultures résistent… Ce n’est pas par hasard si les pays du Maghreb « libérés » se jettent aussitôt entre les bras de la religion : elle est une composante de leur identité, plus que cette démocratie abstraite venue de l’ancien colonisateur.

Mais ces délires ne sont pas la raison du monde, seulement ses excès. Est-ce pour cela que le refus du mouvement est la solution ? Non, pour nous le refus du monde est un renoncement. La tyrannie « populaire » de Jean-Luc nous fait peur parce qu’elle ouvre la porte à tous les ressentiments et à toutes les dérives politiques. Le faux bon sens anti-élites de Marine Le Pen fait peur parce qu’elle agite les angoisses pour engendrer la haine, sans proposer de positif autre chose que de revenir à « l’avant ». Pourquoi pas au moyen-âge tant qu’à faire, comme le rêvent certains écolos ?

Le refus est un abandon. Il est beaucoup plus courageux – et plus intelligent – de se colleter au monde que d’y renoncer. Se mettre hors du monde ? Il y a des monastères pour cela. On n’abolit pas les autres par décret parce qu’ils ne vous conviennent pas : on fait avec et, si l’on barricade la porte, on risque de les voir surgir par la fenêtre lorsque l’on s’y attend le moins. Justement, les Chinois et les Indiens aiguisent leurs fonds souverains pour rafler la mise dans nos États cigales, incapables de maigrir, de se muscler et de laisse enfin vivre la société civile.

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La visée hégémonique de la Chine

La mention que la Chine pourrait participer au Fonds européen de stabilité financière incite à se pencher sur cette nouvelle puissance mondiale. Première puissance démographique, deuxième puissance économique, puissance militaire régionale en expansion, la République populaire de Chine dispose des premières réserves en devises du monde. Pour quoi faire ?

Pour l’expliquer, Antoine Brunet, que j’ai connu lorsqu’il était économiste au CCF, premier au classement Greenwich des économistes de marché parisiens de 2003 à 2006 et créateur de la société d’analyse AB Marchés, s’est joint à Jean-Paul Guichard professeur de relations internationales à l’Université de Nice Sophia-Antipolis et titulaire d’une chaire Jean Monnet de l’Union européenne. Dans un livre lumineux mais engagé, publié en début de cette année, ils accusent la Chine d’avoir une volonté impérialiste et de profiter de l’outil d’efficacité incomparable du capitalisme pour ancrer un nationalisme résolu.

Leur arme ? Le taux de change. Associé aux coûts bas de main d’œuvre, au vivier de travailleurs des campagnes sans droits en ville, à la production à prix imbattables, le taux de change administré favorise la désindustrialisation occidentale, le chômage, la dette et les troubles sociaux. La Chine a été admise à l’OMC sous Clinton, bête noire des Républicains américains. Mais l’OMC ne traite que des protectionnismes douaniers et personne ne contrôle plus les changes depuis la disparition de l’ancrage à l’or par… les États-Unis en 1973. Est-ce la faute des Chinois ? Le FMI jouait jadis ce rôle mais il ne peut guère y revenir, malgré les demandes chinoises pour réévaluer les DTS (droits de tirage spéciaux).

Tirant les leçons de la confrontation avec l’URSS puis avec le Japon, la Chine a appris que la puissance économique tenait la puissance militaire et que le contrôle des changes tenait la croissance économique. Le taux du yuan chinois est piloté politiquement pour coller au dollar américain. Il est non convertible et tout investissement étranger est contrôlé par la Banque de Chine, accueillant les firmes étrangères pour les fixer par un intérêt mutuel. Cette politique a permis des surplus énormes et a été la cause de l’endettement public, selon les auteurs, encouragé pour soutenir la croissance en déclin dans les pays occidentaux du fait de la pression des prix chinois.

C’est oublier cependant :

  • que le maintien de taux d’intérêt très bas par la Fed a engendré une série de bulles financières bien plus que la dépense publique (tellement honnie des Républicains) ;
  • que les inégalités croissantes de salaires entre dirigeants, traders et spécialistes aux bonus indécents – et le tout venant des salariés – a incité ces derniers à recourir au crédit revolving pour maintenir leur pouvoir d’achat ;
  • que les lobbies de Wall Street ont empêché toute règlementation et tout contrôle efficace des tutelles publiques sur les produits financiers à levier (dont les fameux subprimes) ;
  • que le maintien obstiné des paradis fiscaux (dont celui de l’État de Delaware à l’intérieur des États-Unis même) permet toujours d’échapper au fisc, aux enregistrements de risque et à la transparence sur les fonds propres exigés des banques…

Ces éléments ne sont pas pris en compte dans l’accusation directe contre la Chine. Les auteurs penchent nettement pour la vision un tantinet paranoïaque des néoconservateurs américains dont le journaliste du Washington Times Bill Gertz est depuis  plus d’une décennie l’éminent porte-parole. Il est notamment l’auteur en 2000 de la célèbre enquête d’investigation ‘The China Threat: How the People’s Republic Targets America’ recommandée par les sénateurs républicains que j’ai pu rencontrer à Washington fin 2002.

Nationaliste, la Chine ? Certes ! Par revanche sur un passé colonial d’humiliations et par désir de prendre enfin toute sa puissance naturelle dans un monde qui émerge au développement. Mais de là à évoquer le « capitalisme totalitaire » dont l’Italie mussolinienne, l’Allemagne nazie et le Japon impérial étaient les exemples, il y a un pas que je ne franchirai pas. La République populaire de Chine ne pratique-t-elle pas plutôt ce « capitalisme monopoliste d’État » qui était la revendication de la gauche communiste dans les années 1980 en France, et qui reste le régime indépassé de tous les souverainistes de gauche radicale comme de droite non gouvernementale aujourd’hui ?

Selon Sun Tzu, traduit par Valérie Niquet qui fut l’une de mes condisciples de science politique à l’université, les grands stratèges sont ceux qui obtiennent la victoire sans faire la guerre. Mais quelle victoire ? L’hégémonie totale sur la planète comme ce ‘règne de mille ans’ que prophétisait Hitler ? En témoigneraient la course à l’espace des Chinois, leur volonté de construire un porte-avions dès 2014, l’activisme de leurs hackers et espions industriels, la menace de leur marine sur les îles contestées avec le Japon et le Vietnam. Mais n’est-ce pas la simple volonté de prendre toute sa place dans le monde qui vient en rabaissant les États-Unis à leur niveau, qui reste important mais qui ne saurait rester seule puissance mondiale ? Peut-être est-ce ainsi qu’il faut considérer la volonté chinoise de faire perdre au dollar son statut de monnaie de référence mondiale. Un monde multipolaire ne serait-il pas plus apaisé et mutuellement bénéfique ?

Reste que le capitalisme anglo-saxon, focalisé sur la seule finance, est un échec manifeste. Il s’agit moins de revenir au capitalisme rhénan, fondé sur la technique et la vertu cogestionnaire que d’inventer le capitalisme du futur, qui doit prendre en compte les hommes : le service du client, la motivation des salariés pour qu’ils innovent et aiment se former, l’entreprise dans la société pour intégrer le réseau des flux d’énergie ou matières premières et de retraitement des déchets. Ce qui est appelé dans ‘Gestion de fortune’ le « capitalisme asiatique » tant il correspond à la mentalité japonaise, coréenne et chinoise de ne pas considérer les individus comme autant de bulles errantes mais insérés dans tout un réseau interactif de relations humaines.

L’intérêt du livre de MM. Brunet et Guichard n’en reste pas moins de rappeler qu’on ne saurait vivre au-dessus de ses moyens sans devenir dépendants. De faire prendre conscience aux citoyens que la dette de leur État les met sous tutelle, aujourd’hui de l’Union européenne, demain du FMI, après-demain de la Chine – première banque de réserve du monde. Ils appellent donc à redevenir mercantiliste et à exiger la réciprocité, projets sur lesquels nous les suivons.

« La stratégie mercantiliste qui réussit durablement à renouveler des excédents commerciaux, est la stratégie incontournable que se doivent d’adopter les pays capitalistes les plus ambitieux, ceux qui recherchent l’hégémonie. Cette stratégie a permis à l’Angleterre d’établir sa suprématie pendant 130 ans et aux États-Unis la leur depuis 70 ans. […Comme le] Japon pendant les années où il menaçait sérieusement l’hégémonie américaine » p.60. La France, le Royaume-Uni, les États-Unis, devraient prendre exemple sur l’Allemagne, le Japon et la Chine : pour être puissants, générer des excédents commerciaux plutôt que de dépenser plus qu’ils ne produisent. En contrepartie, une certaine protection anti-dumping est justifiée si elle porte sur le travail des enfants, l’épuisement des ressources, la teneur en CO² et la non-convertibilité de la monnaie. Mais est-ce la faute de la Chine si ni les États-Unis, ni les pays européens, divisés comme sac de pommes de terre, n’arrivent pas à s’entendre ? Les bons vieux intérêts commerciaux des Wall Mart, Apple ou Airbus, entre autres, n’inhibent-ils pas les politiciens pour agir ?

Plutôt que d’accuser la Chine avec points d’exclamations et innombrables redites, les auteurs pourraient inciter les nations occidentales à prendre leurs responsabilités vis-à-vis de leurs peuples et de leur sécurité nationale. Or que proposent-ils ? Que l’ensemble des pays occidentaux quittent l’OMC pour créent une OMC-bis qui interdise tout dumping monétaire – évidemment sous l’égide des États-Unis… L’impérialisme américain est-il préférable au monde multipolaire chinois ? Faut-il évoquer, dans un envol messianique qui rappelle trop celui des néoconservateurs yankees opposés à Bill Clinton, la mise en danger rien moins que nos démocraties, nos libertés et notre civilisation ?

Un livre fort documenté et au raisonnement clair, mais dont les conclusions partiales doivent être lues au second degré.

Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard, La visée hégémonique de la Chine – L’impérialisme économique, 2011, éditions L’Harmattan, 208 pages, €19.95

Ou l’édition électronique du même livre par Kindle éditions, 1790 kb, €15.75

Les auteurs suivent de très près l’information officielle chinoise sur Asian Times online site d’intérêt pour comprendre la Chine contemporaine

 

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Que fait la France dans la guerre ?

Qui d’entre vous a compris pourquoi l’armée française se trouve à la fois en Afghanistan, au Kosovo, au Liban, en Côte d’Ivoire, au Tchad, en Somalie, et jusqu’à la semaine dernière en Libye – alors que le déficit budgétaire est si grand ? Quels buts sont poursuivis au-delà des slogans faciles ? Quel débat démocratique a eu lieu pour engendrer la confiance des citoyens sur ce que fait l’armée à l’extérieur ?

Protéger nos intérêts ? Bon prétexte, mais quels sont-ils ?

On les perçoit mal en Afghanistan où nos forces sont trop petites et étroitement dépendantes de la stratégie américaine – s’il en existe une… Lutter contre le terrorisme ? Oui mais avec quels buts précis ? Construire des écoles qui seront détruites par le premier groupe de talibans venu ? Éduquer des filles qui seront cloîtrées et revoilées dès que le pouvoir islamique reviendra ? Lutter contre le terrorisme ne serait-il pas plus efficace en commençant soi-même à ne pas pratiquer l’impérialisme, l’occupation militaire, l’imposition de nos valeurs occidentales à des gens qui n’ont rien demandé ?

Nos intérêts sont peut-être plus compréhensibles en Afrique, notamment en Côte d’Ivoire où réside une forte communauté française, où le commerce bilatéral est développé et où des liens militaires ont été signés. De même en Somalie où il s’agit de lutter, avec d’autres, contre la piraterie et les enlèvements.

Mais où sont-ils au Kosovo ? au Liban ? au Tchad ? N’est-ce pas du « prestige » plutôt que des intérêts qui s’y jouent ? Où est la menace contre la France qui nécessite l’intervention de l’armée en ces pays ? La première menace n’est-elle pas plutôt la crise de la gouvernance européenne, les attaques sur l’euro, le déficit budgétaire et l’incapacité congénitale de l’État à se réformer, à réduire ses ambitions pour les adapter à ce qu’il lui est possible de prélever sans affecter la croissance ? Au lieu d’aller faire la leçon armée à l’extérieur, pourquoi ne pas commencer par ne plus dépendre de l’extérieur ? Les marchés ont bon dos, qui « n’attaquent » l’euro que parce que les politiciens sont incapables de faire leur métier qui est de gérer leur pays avec les moyens qu’ils prélèvent. Qui s’endette s’aliène, on ne vous l’a jamais dit ? Qui vit au-dessus de ses moyens est soumis à pression, est-ce une découverte ?

Les bonnes âmes vont évoquer en Libye l’obligation d’assistance, l’ingérence humanitaire, et touts ces grands mots. Hélas, ils ont été usés et flétris par des centaines d’interventions pour « la bonne cause » qui ont dégénéré en propagande démocratique ou en soutient avéré à une fraction politique : on se souvient du Rwanda et de l’impuissance contre la Serbie. C’est le cas en Afghanistan où le triste sire Karzaï n’a rien d’un modèle humaniste, laïc et démocratique… ; c’est le cas au Liban où les fractions islamistes tiennent le haut du pavé ; c’est le cas en Libye où le nouveau pouvoir « démocratique » va appliquer la charia – par un vote démocratique – tout comme en Tunisie et en Égypte. Fait curieux, les morts civils de Syrie ne suscitent pas ce prurit d’intervention « humanitaire urgente »… comme s’il y avait les bons et les méchants dans les causes humanitaires.

L’armée française n’est pas allée en Tunisie et c’est tant mieux. Mais elle est allée en Libye au nom d’un mensonge d’État analogue à celui de Bush sur les armes de destruction massives soi-disant « évidentes » en Irak. On a justifié l’intervention libyenne au nom d’un massacre qui « aurait pu » avoir lieu si l’aviation franco-britannique n’avait pas préventivement bombardé l’armée de Kadhafi. Grave manipulation humanitaire… Car non seulement aucun massacre n’a eu lieu – même dans les endroits non alors bombardés par l’OTAN, mais l’ensemble de la guerre ainsi attisée par le ciel et par les convois d’armes a fait au moins 30 000 morts. En Syrie, où personne ne veut intervenir, il n’y en a que dans les 3000 : dix fois moins.

Tout mort est regrettable mais, en ce cas, le but de guerre devrait être la clique dirigeante à mettre hors d’état de nuire. Cela aurait pu se faire très vite, en évitant tous ces morts inutiles, si le QG de Kadhafi avait été bombardé après soigneux repérage technique et humain. Le dictateur tué, le régime s’effondre, sans qu’il soit besoin d’attiser la guerre civile. Contorsions et tabous « humanitaires »… On veut bien « aider », même par les armes – donc en tuant – mais anonymement, pas « le » dictateur nuisible. N’est-ce pas pure hypocrisie ?

Serait-il plus facile d’éliminer les attaques de Kadhafi que les attaques contre l’euro ? Est-ce que nous ne nous trompons pas de guerre ? La Libye seule a coûté 300 millions d’euros à l’armée française… Dans une situation de grave endettement d’État, cette légèreté est-elle encore acceptable sans débat ? Et pour quoi faire ? Susciter un nouveau pouvoir islamique et tribal qui négociera durement ses intérêts pétroliers ?

La stratégie d’un pays ne se réduit pas à la gestion de crises. Nos intérêts ne sont ni dans l’humanitaire botté, ni dans la leçon de morale et de vertu démocratique faite aux autres, souvent d’ex-colonisés. La vertu commence par l’exemple :

  • Qu’a-t-il de démocratique, notre régime présidentiel binaire sans contrepouvoirs ?
  • Qu’a-t-elle d’exemplaire, notre économie empêtrée dans les dettes d’État et l’excès de règlementations tatillonnes ?
  • Qu’a-t-il d’enviable, notre régime croulant sous le poids des prélèvements obligatoires (45% du PIB, parmi les plus élevés des pays OCDE) et de l’interventionnisme d’État dans toute l’économie (avec une dépense publique de 55% du PIB) ?
  • Notre société est-elle un modèle lorsque 20% d’une classe d’âge sort sans aucun diplôme à 16 ans – après dix longues années d’une éducation nationale obligatoire – et lorsque de 7 à 13% vivent sous le seuil de pauvreté ?
  • La construction européenne est-elle l’exemple à suivre pour les pays émergents, alors qu’elle ne sait ni qui elle est, ni où elle va, au nom d’un vague universalisme de métissage généralisé fondé sur le droit minimum ?

L’obligation d’assistance armée est aussi manipulatrice d’imprécis, souvent appliqué sans débat après une campagne médiatique exclusivement fondée sur l’émotion et le conditionnel. Il est grave de parler de « guerre préventive » contre d’éventuels massacres : n’est-ce pas ce que Bush fils a fait pour lancer sa guerre contre l’Irak en 2003 ? Le prétexte était d’importer la démocratie, mais l’attaque a été suivie de dix années d’occupation du pays sans résultat. La leçon libyenne est là : 30 000 morts pour en arriver à tuer Kadhafi et ouvrir le pays à la charia.

Pourquoi n’arrive-t-on jamais à croire que l’enfer est pavé de bonnes intentions ?

Hommage à la liberté d’expression et honte aux intégristes musulmans qui salissent leur religion. Charia hebdo avait bien vu ! Il n’y a pas qu’en islam qu’il y a des cons intolérants : les cathos maniaques qui gueulent contre une pièce de théâtre sont aussi terroristes.

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Le génocide arménien au musée d’Erevan

Le Président de la République française est en Arménie où il a fait hier un discours sur le génocide, appelant la Turquie à reconnaître son histoire. Les historiens débattent, et même les parlementaires (on se demande de quoi ils se mêlent). La question n’est pas politique, elle est historique : il s’agit de faits, pas d’idéologie.

Je suis allé en Arménie, dans la capitale Erevan, je reviendrai dans le blog sur ce voyage. Je suis allé voir, au musée d’Histoire de la ville, la « salle du Génocide ». Aucune notice n’est en anglais, tout en arménien, sauf un texte d’historien, ce qui est assez curieux pour une revendication internationale… Est-ce pour pouvoir dire ce qu’on veut sans craindre de protestations turques ? Trônent en majesté des photos noir et blanc du début du XXe siècle, des foules en attente, des gosses dépenaillés à la chemise turque déchirée sur une poitrine maigre, d’autres nus étiques, un cadavre de gamins déshabillé, le trou de balle sur le sternum. Le 24 avril 1915 fut une date noire pour les Arméniens de Turquie. L’État a décidé de déporter les intellectuels à 600 km de Constantinople, dans une marche à la mort pour anéantir la culture arménienne en Turquie et libérer des postes pour les élites nationalistes. Des institutions américaines ont emmené quelques orphelins, des familles ont pu fuir au Liban, en Arménie orientale, en Europe. Des hommes jeunes ont même constitué une légion arménienne dans l’armée française pour combattre les Turcs durant la Première guerre mondiale.

Il est strictement interdit de photographier quoi que ce soit. Mais le texte en anglais d’un professeur arménien sur le génocide méritait que je passe outre pour connaître le point de vue officiel. La matrone de la salle regardait ailleurs, j’ai pu prendre le texte que voici :

« Arménocide –

Le premier génocide du XXe siècle, le génocide arménien, a eu lieu en 1915. Il est arrivé dans l’empire Ottoman, en Arménie occidentale, le berceau des Arméniens dans les six vilayets (Erzerum, Bitlis, Kharberd, Sebastia, Van et Diarbekit), la cité capitale d’Istanbul et toutes les parties de l’empire où existait une population arménienne. C’était le premier crime sans précédent de l’extermination totale d’une nation par une autre.

Le génocide des Arméniens a été organisé et exécuté par les autorités ottomanes, la partie au gouvernement des Jeunes Turcs appelée ‘Union du progrès’ et ses chefs – le ministre de l’Intérieur Talaat, le ministre de la Guerre Enver, le ministre de la Marine Jemal – et leurs supporters du complot.

Ce n’est pas l’initiative d’individus séparés mais une politique d’État soigneusement planifiée et mise en œuvre.

Aujourd’hui, tous les spécialistes réputés des études sur les génocides, qui ont de fermes principes scientifiques et qui ne donnent pas dans les considérations politiques, reconnaissent que le génocide arménien fut le premier génocide. Selon Franklin Little, professeur à l’université juive de Jérusalem, le génocide arménien a été le début d’une nouvelle ère. Il a écrit que, après les massacres (action de génocide) exécutés par les gouvernements au Cambodge, Soudan, Burundi, Rwanda et Bosnie, on peut appeler le XXe siècle l’ère des génocides, qui a commencé avec le génocide arménien.

Le génocide arménien, suivi par l’Holocauste juif exécuté dans l’Allemagne de Hitler durant la Seconde guerre mondiale, les génocides et tentatives de génocides au Cambodge, Burundi, Rwanda, des Balkans, du Soudan, d’Éthiopie, du Nigeria et d’autres pays indiquent que les génocides ne surviennent pas par accident. Ils sont possibles dans les États qui appartiennent à la typologie des États génocidaires et dans les sociétés classées comme génocidaires.

Tel était l’empire ottoman – un État réactionnaire, militaire-féodal, fondé sur la politique de la violence, de l’oppression, des persécutions et des massacres – une politique visant les peuples non-turcs sans préjuger de leur foi (Assyriens, Arabes, Bulgares, Arméniens, Grecs, Macédoniens, Serbes et autres). Il y a seulement un pas du massacre au génocide.

L’empire ottoman, considéré comme « malade », est entré dans une crise économique, sociale et politique profonde. Au lieu d’user de méthodes civilisées pour résoudre les problèmes, les chefs Jeunes Turcs ont recouru à la politique d’escalade des massacres et du génocide. Ils avançaient une thèse raciale pour forcer les conversions de tous les peuples non-turcs en Turcs, formant ainsi un État et une société ethnique « pure », une thèse fondée sur la suprématie turque. Les peuples qui rejetaient cette politique et restaient fidèles à leur identité nationale étaient sujets à l’extermination physique. Les Arméniens qui ont créé une civilisation unique et qui ont eu foi dans leurs valeurs nationale, culturelles et spirituelles pendant des siècles se sont refusées à devenir Turcs, par volonté ou par force, et ils sont devenus la première nation sujette à génocide.

Une autre circonstance qui a joué un rôle fut qu’en parallèle à la turquisation, les Jeunes Turcs poursuivaient l’idée du panturquisme, la politique d’unir toutes les populations de langue turcophone sous l’empire ottoman, créant le Grand empire Touran. L’Arménie était un obstacle sur la voie du panturquisme qui n’a jamais été levé.

Cette atmosphère de mentalité raciale qui a existé dans l’empire ottoman et la politique poursuivie par les Jeunes Turcs ont conduit au génocide arménien. Un million et demi d’Arméniens en ont été victimes, et environ un million d’enfants, de femmes et de vieillards ont été déportés de leurs maisons et pays pour être exilés dans les déserts d’Arabie ; beaucoup d’entre eux sont morts dans les sables brûlants, de faim, de soif et des férocités des bandits turcs.

L’exécution du génocide arménien a été aussi favorisée par la situation internationale de la Turquie, créée par la Première guerre mondiale, quand la plupart des pays européens étaient en guerre les uns contre les autres. En conséquence, la question de la solution arménienne a été laissée à l’empire ottoman en exclusivité, ce qui est revenu à la manière turque, ce qui veut dire le yatagan (sabre).

Comme résultat du génocide exécuté de sang froid, les Arméniens occidentaux ont perdu leur mère patrie, l’Arménie occidentale a été privée de sa population indigène, les Arméniens. Les survivants se sont éparpillés tout autour du monde aboutissant à la fondation de l’actuelle diaspora arménienne.

Le génocide arménien de 1915 est considéré comme la page la plus noire du XXe siècle. Comme génocide, c’est un crime non seulement contre les Arméniens mais aussi contre l’humanité.

L’historien arabe Moussa Prince a inventé le terme d’Arménocide pour décrire le génocide arménien, considérant l’Arménocide comme « le génocide le plus génocidaire ».

Le génocide arménien n’a pas encore été reconnu par la Turquie moderne, et ses chefs ne se sont pas encore excusés auprès du peuple arménien, comme on pourrait s’attendre d’une nation et d’un État civilisés, comme l’Allemagne s’est excusée auprès du peuple juif. L’Arménocide n’a pas encore été condamné par la communauté internationale, ce qui nous fait regretter que le génocide arménien n’ait pas eu son Nuremberg, comme l’Holocauste juif.

Cependant, dans les dernières décennies, des changements significatifs ont eu lieu sur le sujet, ce qui nous permet d’observer que le processus d’une reconnaissance internationale du génocide arménien a commencé. Le génocide arménien a été reconnu par le Parlement européen, des organisations internationales variées, le parlement d’une quinzaine de pays (Argentine, Belgique, Italie, Canada, Chypre, le Liban, les Pays-Bas, Grèce, Suède, Suisse, Slovaquie, Uruguay, France, Russie) et par le Vatican. » [L’ordre des pays suit probablement la chronologie de cette reconnaissance]

Nikolai Hovhannissian, PH.D en histoire, professeur.

La traduction depuis l’anglais est la mienne.

On notera la lourdeur du vocabulaire, l’inlassable répétition du terme « génocide arménien » puisque l’idée même en est rejetée par les Turcs, l’insistance à être une fois de plus dans les « records » (le premier génocide, le génocide le plus génocidaire)… Mais le texte existe. Il mérite qu’on en témoigne.

La revue L’Histoire a consacré un article sur le sujet : Génocide arménien le scénario, par Fuat Dündar, n°341, avril 2009

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Que faisiez-vous le 11-Septembre 2001 ?

Je rentrais de vacances, justement de trois semaines au Pakistan. Les attentats ont été préparés par Ben Laden et ses complices, cachés quelque part dans la zone floue entre Afghanistan et Pakistan. Cette zone tribale d’ethnie Patan déborde des deux côtés de la frontière, mêlant clanisme familial et seigneurs locaux de la guerre. Le Pakistan n’a jamais voulu s’aliéner ces ethnies montagnardes, soucieux de conserver une profondeur stratégique à son pays, s’il était menacé par l’Inde. Les États-Unis ont soutenu cette idée en finançant à tour de bras les islamistes contre les soviétiques.

Ce qui m’a surpris, le 11-Septembre, est que cette haine affichée de l’Occident n’existait absolument pas quelques jours avant dans les bazars de Peshawar, grande ville la plus proche de l’Afghanistan et de la fameuse passe de Khyber. Notre guide à moustaches, Karim, nous a emmenés à l’intérieur de la mosquée Jakeola. Les dalles de marbre étaient chaudes aux pieds nus en cette heure méridienne. Des gamins se poursuivaient sous l’œil protecteur des adultes qui les réprimandent rarement tant l’exemple joue pour ces gosses qui sont constamment mêlés aux hommes. Nombre d’adultes en turbans faisaient la sieste allongés sur les dalles, à l’ombre de la galerie ; quelques-uns priaient à l’intérieur de la mosquée. Le bruit dominant était celui des jeunes garçons ânonnant le Coran pour l’apprendre par cœur, en balançant le haut du corps en rythme. Un lettré barbu par groupe, baguette à la main, lançait les versets et reprenait la récitation fautive des élèves dans une indifférence agacée. Nul doute que notre présence ne perturbait les séances bien que nous tentions de nous faire discrets. Mais des petits quittaient l’école pour s’agglutiner autour de nous. Ils étaient mis en récréation, de toute façon ils ne pouvaient plus être à leur devoir. Ils nous disaient « hello ! » et «what’s your name ? » Ils n’attendaient pas vraiment de réponse car les plus jeunes ne savaient même pas ce que ces expressions anglaises voulaient dire. Ils copiaient les grands. Mais ils étaient en tout cas amicaux envers les Occidentaux et soucieux de faire la conversation.

Du gamin au vieillard, les hommes portaient tous le pantalon large et la chemise longue ouverte sur la poitrine. Dans une société où les femmes et les mères sont confinées dans les intérieurs, les garçons vivent dehors dès qu’ils savent marcher. Comme tous les gosses, l’habillement est le dernier de leur souci, Les rues ne sont peuplées que de mecs dépoitraillés (il fait 40°) et les femmes mettent les voiles. Les très rares qui passaient rasaient les murs, en silence, voilées de la tête aux pieds avec un grillage serré devant les yeux. Élevés et éduqués sans jamais voir le sexe opposé, dans une théologie sexiste datant du 7ème siècle bédouin, les étudiants en religion (talibans) parviennent à l’âge adulte sans connaître la femme autrement que comme tentation, vulve à crocs, Satan incarné. Cet enfermement expliquerait leur peur de la simple vue d’une femme et les mesures délirantes qu’ils prennent pour conjurer leur immense émotion de puceaux tourmentés.

Si le Paradis promis aux croyants comporte « de jeunes serviteurs, pareils à des perles renfermées dans leur nacre » (Coran LII, 24) – jolie métaphore pour désigner le teint adolescent – il comprend aussi de jeunes vierges aux yeux noirs qui « ressemblent à l’hyacinthe et au corail » (LV, 58). Les musulmans ne sont pas insensibles à la beauté des femmes, mais ils la réservent à leur mari, leurs enfants, frères et neveux, pour lesquels tout inceste est prohibé. On considère, en islam, que la femme « encadrée » par le mariage et par les rites sociaux qui restreignent sa liberté, ne sera pas tentée de succomber à Satan et à ses pompes. « Les femmes sont votre champ ; cultivez-le de la manière que vous l’entendez » (sourate II, 223). Car « les maris sont supérieurs à leurs femmes. Dieu est puissant et sage » (II, 228) et en cas de partage des biens, « donnez au fils mâle la portion de deux filles » (IV, 12). En effet, « les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci » (IV, 38). C’est une tautologie, mais ce que Dieu veut… « Il ne convient pas aux croyants des deux sexes de suivre leur propre choix, si Dieu et son apôtre en ont décidé autrement » (XXXIII, 34). Le désir homosexuel existe inévitablement dans une société qui valorise tant le mâle et dévalorise tant la femelle. Si ce n’est pas le dessein de Dieu, c’est un péché véniel : « Dieu ne pardonnera point le crime d’idolâtrie ; il pardonnera les autres péchés à qui il voudra » (IV, 51).

Le fils de l’un de nos chauffeur de car, un Ali d’une beauté froide à 14 ans, restait debout alors qu’un siège lui tendait les bras. Ma compagne et moi avons bien mis une heure à comprendre, nous lui disions en anglais qu’il pouvait s’asseoir et il déclinait toujours. C’était la religion ! Nous avons échangé nos places, elle et moi. Ali s’est assis à mon côté presqu’aussitôt après : il ne pouvait supporter être assis près d’une femme, comme si elle était Satan en personne qui allait le violer.

Plus tard dans la montagne, un instituteur qui marchait avec moi pour revenir au village, m’a exposé son existence. Il ne faisait classe que le matin ici, l’après-midi ailleurs, faute de moyens. Il gagnait très peu, se faisant payer en nature par les paysans pour subsister. Impossible pour lui de songer à se marier car il n’était pas du clan, venait de la ville et restait trop pauvre. Comment résolvait-il ses problèmes de libido ? Il ne m’en a rien dit, mais on peut deviner avec tous ces jeunes garçons de la campagne curieux du plaisir…

J’ai lu une fois ‘The News’, le quotidien en anglais du Pakistan. Le numéro du lundi 6 août 2001 m’a permis de voir ce qui intéresse la fraction éclairée du pays. En première page, la fierté nationale : le Cachemire, la Palestine (où un chauffeur de car « a blessé dix Israéliens » en fonçant dessus), les Talibans (qui ont arrêtés dix membres d’ONG « prêchant le Christ »), un lama tibétain (« qui voudrait venir en visite »). On le voit, les « problèmes mondiaux » se réduisaient à l’islam. Le supplément hebdomadaire du journal laissait parler ses lecteurs : on y lisait les peines de cœur et les angoisses d’identité des filles et des garçons. Le conservatisme social et la morale – le « religieusement correct » – rendent les adolescents moins autonomes, Une fille qui utilisait internet s’étonnait que les tchats la conduise à « recevoir des propositions de rencontres directes » ! Réaction ingénue : les êtres humains sont-ils de purs esprits ?

La première force politique du Pakistan reste l’armée, la seconde le clergé musulman, viennent ensuite les propriétaires fonciers puis les industriels, enfin les petits commerçants. 44% de la population vit de l’agriculture (mais ne produit que 25% du PIB), 39% vit des services et 17% seulement de l’industrie. Poids de l’armée… L’industrie produit surtout du textile, de l’alimentaire et des boissons, des matériaux de construction, à destination du marché intérieur et, à l’exportation. Fait amusant : le Pakistan exportait en 2001 surtout vers les USA (22%), Hongkong, le Royaume-Uni et l’Allemagne (7%). Le Pakistan importait un peu plus qu’il n’exporte, principalement machines et pétrole, surtout des États-Unis et du Japon. Pays pauvre, surpeuplé, sous-éduqué, souffrant de disputes tribales et politiques internes, manquant d’investissement international et en coûteuse confrontation avec son voisin l’Inde, le Pakistan s’est constitué en entre-soi xénophobe. Il se voulait le Pays des Purs où seul l’Islam est permis.

Muhammad Saïd al-Ashmawy, ancien Président de la Haute Cour de justice du Caire, dit des fondamentalistes islamistes : « leur doctrine, système de vie total, sinon totalitaire, s’inspire de la même obsession d’une cité terrestre parfaite, conforme à la cité céleste dont ils déterminent l’organisation et la séparation des pouvoirs à travers les lunettes de leur lecture fantasmatique du Coran. » L’État n’est pas séparé de l’Église, ni la Morale du Livre : Dieu a tout créé, il veut tout. Pervez Hoodbhoy, professeur de physique pakistanais, déclarait à l’Express le 20 septembre 2001 : « cela me peine de le dire, mais l’Islam propose toujours des solutions faciles à des questions complexes. Voilà 700 ans que le monde musulman n’a pas produit un seul penseur marquant, dont les écrits auraient une valeur universelle. (…) Parce qu’elle a cristallisé une série de règles et d’interdits, l’orthodoxie islamiste nous rend introvertis, voire xénophobes. »

Cela dit, constatons que le fanatisme islamique a été encouragé par les États-Unis, notamment par Kissinger et Brezinski, ces brillants stratèges. Les États confessionnels non marxistes pouvaient résister efficacement aux sirènes soviétiques, cet ennemi de l’Amérique durant la longue guerre froide. La promotion de la vulgate coranique qui bloquait avec bonheur toute modernisation des pays musulmans ne pouvait que profiter au capitalisme américain, heureux de cette dépendance technique. La démographie galopante créait un marché pour les produits made in USA (armes, blé, machines) en échange de l’énergie vitale pour l’Amérique : le pétrole. C’est ainsi qu’ont été déstabilisés l’Égypte de Nasser, l’Iran du Shah et l’Irak de Saddam Hussein, brisant net leur développement. Mieux vaut reprendre la vieille diplomatie britannique impériale du « diviser pour régner ». D’autant que le fondamentalisme islamique ne saurait gêner les fondamentalistes protestants puritains…

Les attentats du 11-Septembre ont été un drame humain et un acte de terreur inacceptable qui a conduit à la guerre en Afghanistan puis en Irak, faisant des centaines de milliers de morts… surtout musulmans. Bravo Ben Laden, défenseur de l’islam, vous avez bien mérité d’Allah en tuant surtout ses fidèles. Convenons cependant que les États-Unis naïfs de Clinton ou cyniques va-t-en-guerre de Bush l’ont provoqué. La naïveté à courte vue est malheureusement le lot des experts de la CIA et des élites du pays. La priorité donnée aux liens commerciaux et financiers sur tout autre motif est la clé de la situation. Instrumentaliser les islamistes radicaux a peut-être protégé le pétrole un temps en contenant les appétits de l’URSS et en sous-traitant les problèmes en Méditerranée et en Asie centrale, mais l’apprenti sorcier se révèle avec le temps. La haine religieuse surprend les Américains, persuadés de leur mission sur cette terre ; il ne surprend hélas pas les Européens, habitués aux guerres de religion ou d’idéologie. Et les révolutions arabes, un mixte de 1848 et de 1968, sont une heureuse surprise… imprévue, comme le reste.

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Il y a dix ans le 11 septembre

Article repris par Mediuym4You et cité dans FabrizioCalvi.com

Imaginé dès 1994 par Tom Clancy dans Dette d’honneur, un acte terroriste de masse a visé par ses avions Boeing remplis de pétrole la modernité au travers des tours jumelles de New York, ville cosmopolite et cœur financier. Il a été inventé, mis en œuvre et revendiqué par un nouveau Savonarole rigoriste qui a utilisé la base islamique d’Afghanistan dans le schéma de Lénine : de l’Islam dans un seul pays à la révolution mondiale, via l’internationale fondamentaliste. Il s’agissait de venger les Arabes musulmans d’un Occident impie, matérialiste et impérial.

Dix ans plus tard, Ben Laden a été tué par les services américains bardés de technologie, après avoir fait de pâles émules à Londres, Madrid, Kaboul, Bagdad, Djakarta. Dieu l’a voulu ! Au moment où les peuples arabes se sont révoltés eux-mêmes contre leurs oligarchies politiques et militaires et sans l’aide de la religion. Car si les États-Unis ont encouragé un temps la libanisation arabe pour préserver l’accès à l’énergie, les tyrannies qui s’accrochent au pouvoir comme celles de Saddam Hussein, de Muamar Kadhafi, des ayatollahs d’Iran ou de Bachar el Hassad sont des obstacles au flux régulier du pétrole. Il n’y avait donc pas Complot mais intérêt bien compris, qui a changé avec le temps.

La chute des Twin towers est désormais expliquée sans magie par le rapport du NIST, l’Institut américain des normes et de la technologie. Deux cents experts mobilisés pendant trois ans ont reconstitué par ordinateur la séquence des événements depuis chaque impact jusqu’à l’effondrement successif. Il n’y a aucun mystère dans les deux millions de données computées par deux semaines de temps de calcul. L’orientation de chaque avion, l’effet du kérosène dont ils étaient pleins sur la température, la structure des édifices en colonnes d’acier supportant une armature de toit et d’antennes, suffisent à expliquer la catastrophe.

Il n’y a pas de « dessein intelligent » dans la suite des événements, pas de Complot hors de l’esprit tordu des mauvais médiatiques qui ont profité du choc pour se faire mousser (et se faire de l’argent). Sauf qu’il reste des complotistes qui croient dur comme fer que le 11-Septembre est une invention de la CIA, tout comme l’homme sur la lune est un canular d’Hollywood. On croit bien que le vin se transforme en sang à la messe et que Jésus est ressuscité d’entre les morts, me direz-vous ! Certes, mais c’était il y a deux millénaires et les preuves sont affaire de foi. Tandis que nous sommes aujourd’hui et que l’information existe.

L’information est à l’inverse une suite de faits établis, issus de sources fiables, vérifiés par recoupements et analysés dans leur contexte. Elle est un travail de professionnel – un métier – pratiqué par les bons journalistes, mais aussi par les chercheurs, les professeurs d’université, les diplomates, les services de renseignement et les gouvernements, les économistes spécialisés en intelligence économique, les stratèges boursiers, les décideurs des grandes entreprises. Or Internet a pour particularité de mettre sur le même plan toutes les informations, sans tri ni indice de fiabilité. Les complotistes se focalisent sur des détails; ils les montent en épingle en démontrant qu’ils ne sont pas expliqués. Et alors ? Si l’explication globale se tient, pourquoi cette obsession névrotique d’aller cherche la petite bête ? Le sage montre la lune et l’imbécile regarde le doigt, disent les vieux Chinois.

Croire sans réflexion « ce qui se dit », l’opinion commune, juste pour paraître comme tout le monde, dans le vent est une naïveté proche de « la bêtise », si bien analysée par Flaubert dans son ‘Dictionnaire des idées reçues’, comme par Nathalie Sarraute dans ‘Disent les imbéciles’. Mais s’il ne s’agissait de jeux entre geeks assez ignorants du monde réel, focalisés sur les bits d’info sans la capacité de trier les vrais des faux, on pourrait refermer les portes de l’asile et les laisser jouer entre eux. Sauf que cette mise en équivalence de tout aboutit au n’importe quoi millénariste où la croyance l’emporte sur toute vérité. Le doute reste une info, même s’il a été levé par une autre info : les deux sont juxtaposées sur le net, absolument pas mises en perspectives. D’où la désinformation qui manipule les peurs et les espérances, tout comme la foi levait les foules « enfants », en l’an mille.

La désinformation consiste à présenter pour « vrais » des faits hypothétiques ou déformés, issus de sources obscures, non vérifiés et sortis absolument de leur contexte. La désinformation s’apparente à la rumeur qui est un mode de pensée magique. Elle reflète un climat social sombre et projette sur un bouc émissaire une angoisse collective selon Jean-Noël Kapferer dans ‘Rumeurs’. Une pensée magique est une pensée sortie absolument de l’histoire, un fixisme des « essences » à la manière de Platon dans le mythe de la caverne. Les faits ne se produisent pas ici et maintenant mais sont l’archétype de faits éternels qui se reproduisent mécaniquement, quel que soit le contexte. Ainsi le Traître, le Cheval de Troie, le Complot…

Nul besoin alors d’analyser avec précision ce qui s’est produit le 11 septembre 2001 à 9h03, ni d’enquêter pour vérifier et recouper – il suffit de partir à l’envers. Évoquer le Mythe lui-même, comme certains invoquent le Diable, fait apparaître une structure logique, immédiatement compréhensible, à laquelle tout vient s’agréger, « prouvée » par ces petits détails restés mal expliqués. Hélas ! Il ne suffit pas d’être « logique » pour être « vrai »… Une logique peut être délirante lorsqu’elle part de prémisses fausses ou déformées. Elle est alors proprement « paranoïaque ». S’il suffit de raisonner juste… sur la base d’informations fausses pour paraître dire quelque chose de crédible, n’importe quel affabulateur peut dire n’importe quoi.

C’est cette bêtise de foule, amplifiée par Internet et par le superficiel du zapping, qui est morte avec Ben Laden le 1er mai 2011, un peu moins de dix ans après l’attentat du 11-Septembre. Il y en a toujours qui sont plus enclins à « croire » qu’à « vérifier » ou à « penser par eux-mêmes ». Tant pis pour eux. Ils ne seront toujours que des moutons à suivre n’importe quel berger. La liberté leur fait peur, l’autonomie les effraie, ils préfèrent qu’on leur dise ce qu’il faut faire sous la houlette d’un État fort, et quoi penser via un parti omniscient manipulé par des gourous en vogue. Ceux-là sont les ‘esclaves’ qu’évoquait Nietzsche, mûrs pour la tyrannie. Le contraire du mouvement d’émancipation venu des Grecs sur l’agora à la démocratie libérale du XXe siècle, en passant par la Renaissance, les Lumières et les révolutions.

Paradoxe : c’est lorsque l’Occident a peur et se réfugie dans le préjugé, le mythe du Complot et le bouc émissaire… que les peuples arabes musulmans asservis relèvent la tête et renversent leurs dirigeants. Belle leçon à méditer pour nos naïfs prêts à croire n’importe quoi écrit sur Internet !

Une enquête fouillée d’un « vrai » journaliste d’investigation, Fabrizio Calvi, vient de paraître. Elle pointe la stupidité à courte vue de la CIA et le fonctionnarisme du FBI. Là encore, pas de complot mais l’arrogante bêtise américaine trop sûre d’elle-même…

Voir une bonne feuille du livre sur Rue89

Fabrizio Calvi, 11 septembre la contre enquête, Fayard, 31 août 2011, 536 pages, €20.90

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Basil Liddell Hart, Les généraux allemands parlent

Le capitaine Liddell Hart, anglais né en 1895, est un expert en stratégie. Il n’aime pas Clausewitz mais préfère l’approche oblique de Napoléon à Austerlitz. Après la victoire de 1945, il passe son temps à interroger les généraux allemands incarcérés pour comprendre « de l’autre côté de la colline » comment on s’y est pris. Cela donne un livre intéressant, écrit de façon directe et sans jargon. Il se lit très bien et l’on en ressort avec quelques idées neuves.

Pour lui, Hitler a à la fois gagné les premières batailles et perdu la guerre. Tout est de son fait. Intuitif et amateur de livres tactiques, Hitler était passé maître dans l’audace et les effets de surprise. D’où le succès de l’invasion de la Pologne comme de l’URSS, le succès de la percée des Ardennes comme de la contre-offensive de 1944. Mais Hitler n’était pas stratège, méfiant et trop sûr de lui. Commandant en chambre, il ne connaissait pas le terrain ; soupçonneux envers les généraux et un brin paranoïaque, lui qui n’était que caporal, il préférait écouter les jeunes colonels, les fanatiques nazis, tous ceux qui faisaient échos à ce qu’il pensait. D’où ces fulgurances dans l’action vers l’avant et cette répugnance à toute retraite tactique pour consolider les positions. Il a donc gagné vite et perdu le long terme.

Pour Liddell Hart, les généraux allemands étaient les meilleurs professionnels de leur temps ; Hitler a su pousser les plus ardents au nom de la volonté, mais n’a pas su voir les réalités matérielles alors que le temps passait et que les divisions étaient usées. La volonté est nécessaire, mais si la raison froide ne vient pas l’épauler, elle s’efforce en vain. La défense élastique aurait mieux réussi en Russie comme en France, lors des offensives alliées, que la résistance à tout prix. Il y a des obstinations absurdes.

Mais il y a des intuitions fulgurantes de la modernité. Comme ce combiné des panzers et des avions en piqué, idée de Seekt réalisée par Guderian, qui fit merveille en France en mai 1940. L’erreur stratégique de Gamelin fut d’avoir placé les meilleurs éléments de l’armée française en Belgique, croyant à tort que la ligne Maginot interdirait toute action allemande sur le flanc. Le déni de mécanique a disséminé les blindés français dans des unités d’infanterie au lieu de les grouper en divisions. L’absence de réserves a empêché toute contre-attaque de flanc. C’est en revanche le refus d’Hitler de choisir de viser Moscou plutôt que de se disperser entre Léningrad et Stalingrad, qui a coûté la victoire en URSS.

Contrairement à la légende complaisante des vainqueurs, ce ne sont pas les réflexions sur les blindés du général de Gaulle qui ont attiré l’attention des Allemands avant la guerre sur les nouvelles tactiques, mais les expériences de la première brigade de chars britanniques créée dès 1931. Liddell Hart interroge le général allemand von Thoma : « Je lui demandais si les doctrines relatives aux chars allemands avaient subi l’influence du livre bien connu du général de Gaulle, comme on l’a souvent prétendu. Sa réponse fut : « Non, nous n’y prêtâmes pas grande attention, car nous le trouvions plutôt ‘extravagant’. Il ne donnait guère de conseils tactiques et planait dans les nuages. D’ailleurs, il fut de beaucoup postérieur aux démonstrations britanniques » p.151. Mais dès 1943 la Résistance française, une fois unifiée grâce à de Gaulle, devint un instrument important de la victoire des Alliés (p.456).

La bravoure des combattants a été mal servie par des chefs sclérosés et sans volonté. Le général allemand Blumentritt déclare à l’auteur : « Durant la campagne de 1940, les Français combattirent bravement, mais ce n’étaient plus ceux de 1914-18, ceux de Verdun et de la Somme. (…) Nous avions une aviation plus forte et des chars plus modernes que les Français. Nos chars étaient surtout plus mobiles, plus rapides, supérieurs dans les corps à corps. (…) Les Français (…) ni leur commandement ni leurs liaison radio n’étaient à la page » p.253. Les Russes ont eu, en revanche, d’excellents chars, robustes, simples à réparer et rapides. Un peu sous-armés au début mais le char Staline était « le meilleur de son temps », plus rapide que le Tigre.

Au total, voici un livre sur la période qui se dévore facilement et qui apprend comment le commandement allemand a vécu la guerre, entre le terrain et les lubies du dictateur. Beaucoup de noms nous sont presque inconnus, ignorés des manuels scolaires : Seeckt, von Brauchitsch, Runstedt, Warlimont, von Thoma… Rommel est remis à sa juste place, héros médiatique de la propagande mais guère instruit. Qui s’intéresse au sujet hors de l’hagiographie habituelle lira cette synthèse de témoignages qui a mis des décennies à être enfin traduite en français !

Basil Liddell Hart, Les généraux allemands parlent (The Other Side of the Hill), 1948, Prrin poche Tempus mars 2011, 552 pages + 4 cartes, €9.50

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Démagogie sur l’Europe

Article repris par Medium4You.

Le cas grec est symptomatique de la cacophonie européenne. Il n’y a pas de pilote dans l’avion, pas d’avenir rêvé ni d’édifice solide. Il est loin le temps de Jacques Delors… Certains disent qu’à 27 l’Europe est ingérable, qu’à 16 (bientôt 17) la zone euro est mosaïque. Oui mais elle est une construction qui avance, pas à pas, poussée par les crises. Nous sommes en plein dedans : l’Europe va-t-elle avancer une fois encore ou éclater ? Chacun selon son tempérament verra le verre à moitié plein ou à moitié vide. Je me situe parmi les optimistes… ou plutôt parmi les réalistes : que serait le petit pays France dans le monde globalisé ? Nous ne pouvons exister qu’au travers de l’Europe, peser sur le destin du monde par le droit, la diplomatie, l’économie et la monnaie que par l’Europe. A condition que celle-ci parle d’une voix homogène, pas chacun dans son coin.

Or, sur le cas grec, chacun y va de sa tirade. Les politiciens à courte vue ne parlent qu’à leurs électeurs locaux, sans souci des nouveaux moyens de communication mondialisés. Les politiciens imbus d’eux-mêmes croient disposer de tous pouvoirs pour étrangler qui ils veulent, dont ces « marchés » dont ils font le bouc émissaire commode sans savoir qui ils sont. Les politiciens agissent comme des pantins d’un théâtre qui les dépasse, archaïque et histrion. Pendant ce temps, nul ne veut plus prêter d’argent à la Grèce, ses politiciens ayant menti pour entrer dans l’Europe, menti sur les réformes, menti à leur peuple en garantissant leurs zacquis. Ces zacquis, il faut bien reconnaître qu’ils ont été volés, fondés sur la fraude fiscale, les passe-droits, les prébendes d’État endetté. Tout cela en bénéficiant d’un euro fort à l’extérieur et d’un crédit à faible taux sous le parapluie de la Banque centrale européenne. Le reste du monde dit maintenant : « Rendez l’argent », au moins faites ce qu’il faut pour rembourser.

Le peuple grec dit « cépanou » mais les politiciens qui ont favorisé les riches. Ce à quoi on peut leur rétorquer : conservateurs et socialistes confondus, qui les a élus ? Qui les a contrôlés ? Qui a profité de l’euro fort et de la liberté de circulation des hommes et des capitaux dans l’espace européen pour travailler ailleurs, planquer ses capitaux ailleurs, investir ailleurs qu’en Grèce même ?

Les politiciens grecs disent « cépanou » mais les précédents au pouvoir, le système, les traditions, les électeurs, l’absence de contrôle européen fiable. Dommage pour eux, le système ne veut plus leur prêter à moins de 18% l’an, les traditions explosent parce qu’Internet permet de comparer avec les autres pays, les électeurs ne sont pas d’accord pour voir leur niveau de vie baisser d’un tiers brutalement et l’Europe se préoccupe enfin d’organisation et de surveillance.

Les technocrates européens disent « cépanou » mais les politiciens qui ont voulu que la Grèce entre dans l’Union européenne, Giscard en tête, et même dans l’euro, Kohl-Mitterrand en tête. Cela pour que les Français et les Allemands puissent passer leurs vacances en euro sur les plages du club Med. L’effet monnaie unique a conforté la Grèce dans sa gabegie, la technocratie de Bruxelles étant censée surveiller les finances pour la convergence. Il n’en a rien été évidemment et c’est lorsque le feu prend à la maison qu’on distingue une maison de paille d’une maison de pierre.

Les politiciens européens ne disent rien, eux qui sont élus pour cela. Ils préfèrent leur théâtre pour Gaza ou contre le nucléaire. C’est loin Gaza, c’est lointain le nucléaire. Se poser en moraliste sur le lointain est moins risqué politiquement que sur le proche grec, n’est-ce pas ? Quel courage !

Les politiciens nationaux font alors leur petite danse du ventre électorale puisque des législatives approchent en 2012 pour beaucoup de pays de la zone. Il s’agit toujours de préserver les zacquis locaux et de faire payer les autres, rien de nouveau en politique. Tant pis pour l’Europe et pour l’avenir : seul compte le pouvoir ici et maintenant ! Ce pourquoi je reste persuadé que la politique médiatique (celle d’aujourd’hui, pas celle de toujours) est un travail de mensonge et de manipulation, un théâtre où la réalité a peu de chance de s’imposer… sauf par le global.

Car le global, pour le meilleur comme pour le pire, s’impose à nous au XXIe siècle.

Le climat exige, la limitation des ressources empêche, la communication instantanée oblige, les marchés financiers prêtent ou pas. Les politiciens dans leurs petits coins ne peuvent plus dire impunément n’importe quoi : ils sont surveillés par toute la planète. Qu’ils disent « l’Allemagne paiera » et les marchés dévissent, car personne de sensé ne peut croire que les Allemands travailleurs et précis vont payer pour les je-m’en-foutistes grecs, italiens ou (un jour ?) français. Car les Français sont en déficit public depuis 35 ans, tout le monde le sait. Les Allemands aussi subissent l’euro fort et la concurrence asiatique : leur industrie s’en sort-elle si mal ? Ils travaillent même moins que les Grecs, selon une étude de Patrick Artus. Pourquoi ce qui leur est possible ne se serait-il pas pas aux Grecs ou aux Français ?

Il est facile de dire « les marchés » pour les accuser de tous les maux. Mais qui sont « les marchés » ? Ce sont les fonds de pension des retraités californiens ou hollandais, les veuves écossaises et celle de Carpentras, les réserves des collectivités locales comme la ville de Saint-Denis ou le département des Charentes, l’assurance-vie de Monsieur pour ses vieux jours, ou de Madame en réversion, faute de retraite suffisante.

Ce sont aussi « les spéculateurs », mais il y a là encore du monde très différent : les entreprises pour couvrir leurs risques de change ou de prix des matières premières, les peutizépargnangnans qui « jouent » en bourse via les trackers ou les hedge funds, les gros capitaux qui vont au plus offrant, les escrocs comme… non justement pas comme Madof, qui n’a jamais rien investi, payant les intérêts des anciens avec les capitaux des nouveaux. Quand on critique « les marchés », il faut préciser les spéculateurs à la seconde – pas les autres. Mais la démagogie se mêle à l’ignorance pour accuser en bloc : ça fait toujours bien sur les estrades.

Donc quittons l’euro, instaurons le protectionnisme, fermons les frontières aux produits à bas coûts payés par l’exploitation du peuple et de l’environnement, faisons payer les riches. C’est ce que réclament les Le Pen, Dupont-Aignan et Mélenchon, jamais à court de populisme. Nous l’avons dit plus haut, c’est facile, la politique : promettre la lune, garantir à chacun ses zacquis et faire toujours payer les autres. Tout cela en appelant au peuple, bien sûr, tous les tyrans ont toujours agi au nom du peuple qui les acclamait…

Facile à dire, difficile à faire. Car il s’agit de changer de système complètement :

  • juridiquement, diplomatiquement et militairement se retrouver tout nu sans l’Europe,
  • dévaluer brutalement le pouvoir d’achat et faire exploser la dette extérieure,
  • voir chuter nos exportations par rétorsion des pays lésés par notre protectionnisme,
  • laisser piller notre technologie par espionnage plutôt que par contrats devenus impossibles,
  • encourager la fuite des cerveaux vers des cieux plus favorables à l’innovation récompensée…

Simple : yaka interdire les exportations de capitaux et la circulation des gens, yaka nationaliser les banques, yaka créer des emplois de fonctionnaires, yaka consommer local. Certes, c’était le monde avant 1945… Les Français étaient à plus de 70% ruraux, gagnaient leur survie dans leurs champs et avec leurs bêtes, mangeaient bio et beaucoup, mourraient gros et vingt ans avant l’espérance d’aujourd’hui, ne possédaient pour épargne qu’un livret A dès la naissance (et les terres des parents) et aucun des gadgets électroniques de la modernité. On a vu comment cela s’est terminé : par une bonne guerre où le plus fort industriellement et moralement l’a emporté. Des communistes sont devenus fascistes, des socialistes ont voté les pleins pouvoirs au vieux conservateur-maréchal, des bourgeois bien français ont collaboré, le peuple a fait le gros dos, toujours en faveur de qui gagne.

Mais oui, c’étaient les années trente. Cela vous dit-il quelque chose ?

L’Europe accouche toujours dans la douleur. Malgré les démagogues histrions, focalisés sur leur seul petit pouvoir local égoïste.

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Ben Laden tué, les problèmes continuent

Article repris par Medium4You.

Réjouissons-nous, celui qui s’était mis volontairement hors de l’humanité par ses actes et ses revendications a été tué. Le monde ne pourra en être que moins pire, même s’il reste quelques ordures à nettoyer encore ici ou là. A chaque peuple de balayer devant sa porte. Ben Laden a idéologiquement échoué. Mais son installation aux frontières du Pakistan et de l’Afghanistan montre que les problèmes qu’il avait voulu soulever demeurent. Il n’avait pas le bon levier mais l’équilibre reste fragile.

Son fanatisme religieux qui faisait du retour à la lettre de la Parole, dictée par Djibril à Mohammed qui ne savait pas lire, n’a pas convaincu les masses islamiques. La meilleure preuve est que les révolutions arabes, qui déstabilisent enfin les colosses aux pieds d’argile autour de la Méditerranée, n’ont pas été des révolutions au nom de la religion. Ben Laden était un symbole et l’échec est bien symbolique : jamais la terreur n’a fait changer le monde. Ce sont les mouvements sociaux qui le font changer, pas les massacres aveugles d’illuminés fascinés par la violence. Lénine a su organiser la brutalité des anarchistes russes et des blanquistes français pour en faire un parti structuré, il a réussi. La nébuleuse Ben Laden ne fait qu’apposer un label « Au-delà compatible » à des actes qui n’ont aucun lien entre eux. Le vrai sac de pommes de terre.

Mais ni l’Afghanistan ni le Pakistan ne sont des états stables. Ils n’ont pas de nation mais sont composés de tribus irrédentistes que ni la religion ni les ennemis parfois communs n’arrivent à souder. Le Pakistan est en façade allié des forces internationales contre le terrorisme mais il protège aussi ses Talibans pakistanais pour contrôler l’Afghanistan voisin. Il ne combat de fait que les militants étrangers d’Al-Qaïda installés dans ses zones frontières. Stratégie d’équilibriste, en constante bascule : la stabilité du Pakistan est menacée par les Talibans du TTP.

Le Tehrik-i-Taliban-Pakistan ou TTP est le plus puissant des réseaux terroristes de la région. Il a été créé en décembre 2007 au Waziristân par la tribu Mehsud.  Ses attaques portent sur les convois de l’OTAN mais aussi sur les officiels pakistanais. Le TTP honnit le ralliement du président Musharraf à l’Amérique de Georges W. Bush et l’engagement de l’armée pakistanaise dans les zones tribales contre les subventions américaines. Tout ce qui n’est pas dans sa ligne puritaine – islamiste sunnite – est bon à faire sauter. Ce TTP rassemble des Talibans locaux et des militants étrangers d’Al-Qaïda, « la base » du djihad international. C’est Oussama ben Laden qui l’a implanté en 1984 à Jaji, en Afghanistan, à quelques kilomètres de la frontière pakistanaise contestée, tracée jadis par les Anglais. Pas par hasard : il voulait faire levier sur la zone fragile des nationalités et entraîner les « bons » Musulmans derrière sa guerre sanctifiée, comme jadis contre l’URSS « athée ».

Al-Qaïda met la communauté des croyants au-dessus des États issus de la colonisation. Les frontières « établies » ne sont que des chiffons de papier que la théologie wahhabite salafiste balaie au profit d’une nation conforme aux dires du Prophète. L’idéal est celui du Califat, duquel seraient expulsés tous les hérétiques, les non musulmans comme les mauvais musulmans : exemple les Chiites. Attiser les nationalismes locaux permet l’exaltation de guerre sainte pour la diriger contre les États. Ben Laden s’y est essayé en Afghanistan contre les Soviétiques, avec la bénédiction des Américains dans les années 1980. Puis contre le Cachemire, en majorité musulman, mais resté dans le giron de l’Inde à la partition. Enfin contre l’OTAN, allié du Pakistan et pour le président afghan Karzaï.

Le Pakistan est ainsi pris à son piège. Fondé sur la religion comme le « pays des purs », en scission d’avec l’Inde majoritairement hindoue, il se trouve débordé par plus musulman que lui. Tandis que les nationalistes Pachtounes et Baloutches contestent l’emprise de l’islam amalgamée à celle de l’État pakistanais. A cheval de part et d’autres des frontières, ils restent irréductibles tant à l’Afghanistan qu’au Pakistan. Les nationalismes continuent d’alimenter les guerres tribales, prenant prétexte de religion pour attirer les étrangers bien armés (militants arabes d’Al Qaïda pour les tribus, Américains et OTAN pour les États afghan et pakistanais). Mais ce n’est pas la religion qui est première : c’est la terre, le territoire.

C’est pourquoi Ben Laden a échoué, mais les problèmes qui l’ont longtemps protégé demeurent… Les idées simples n’ont pas droit de cité dans l’orient réel.

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Fin du pétrole mais transition nucléaire

Si le nucléaire diffuse au Japon, le pétrole est en feu dans la plupart des pays arabes et le gaz est la cassette des pays dictateurs (Russie, Iran, Algérie). Les producteurs principaux font de la répression, de l’Arabie Saoudite à Bahreïn, à la Libye de Kadhafi et jusqu’à l’Algérie, tenue d’une main de fer par l’armée. Pas question de laisser une bande de révolutionnaires s’emparer du pouvoir ! La rente est trop confortable. Les pays occidentaux avancent à grands pas (en paroles) pour défendre la démocratie, tandis qu’ils piétinent martialement pour mettre en œuvre – depuis vendredi – une initiative armée pourtant demandée par les victimes. Au nom de l’anticolonialisme ou de l’anti-islam (arroseur arrosé, nous sommes toujours accusés ? Eh bien débrouillez-vous). Au nom aussi de la transition énergétique, qui mettra bien deux générations à s’effectuer (donc pas question de laisser le pétrole et le gaz au nom des grands principes). C’est particulièrement vrai des Etats-Unis, englués en Afghanistan et en Irak déjà.

C’est que le pétrolier industriel ne vire pas comme le vélo écolo. Les politiciens verts ont beau jeu de « dénoncer » la pollution et d’annoncer l’Apocalypse imminente, la seule chose de sensée qu’ils proposent est de revenir au moyen-âge : panier bio, maison en terre, chauffage au bois, marcher à pied, à la rigueur en vélo… La majeure partie de l’énergie consommée aujourd’hui dans le monde est fossile : pétrole, gaz, charbon, bois. La seule alternative crédible industriellement aujourd’hui pour remplacer l’énergie fossile est le nucléaire. Tout le reste est bel et bon, et à développer bien sûr, mais ne remplacera pas pour notre génération l’énergie abondante et bon marché du pétrole et du gaz. Dans 30 ans oui, mais ici et maintenant ?

Alors que faire ? Consommer moins ? C’est sûr ! Mais encore ? On ne fait pas rouler les trains au solaire, ni à l’éolien ou à la géothermie. Pour ces gros machins, il faut des centrales – donc de la centralisation. Or l’intérêt des énergies renouvelables réside justement dans la décentralisation, l’utilisation juste à temps de chacun pour ses propres besoins…

Il y a donc claire incompatibilité entre l’anarchisme vaguement hippie des zécolos et le technocratisme positivistes des ingénieurs EDF et du lobby nucléaire. L’énergie propre réclame moins d’État et de l’initiative à la base ; l’énergie industrielle pour faire tourner usines et TGV réclame au contraire du pouvoir central et une technocratie d’ingénieurs. Politiquement, c’est incompatible. Faire sauter le monopole EDF, c’est faire « reculer l’État », et déjà le Parti socialiste est contre, tout comme le grand méjean-luc et l’UMP comme Le Pen. Si l’on arrête le nucléaire, il faut le remplacer.

Par du gaz venu de pays non-démocratiques au détriment des « principes » ? Par du pétrole très cher, très taxé, donc réservé aux riches ? Qui parle de ces contradictions chez les zentils zécolos ? On ne peut que prendre le virage de civilisation que lentement, comme le font les pays voisins : Autriche, Danemark, Lettonie – tous pays qui n’ont pas d’électricité d’origine nucléaire et qui vivotent. Arrêter tout, tout de suite, est infantile. Et vouloir l’imposer comme une nouvelle religion est anti-démocratique. Débat oui, anathèmes, non.

Depuis toujours, les hommes savaient que le pétrole, comme toute matière présente sur la terre, aurait une fin. Ce qui vient de bouleverser les prévisions sont les essors de pays aussi gros que la Chine et l’Inde, un tiers de la population mondiale à eux deux. L’Asie sera à l’origine de la moitié de l’accroissement de la demande d’énergie mondiale d’ici 2020, pour monter à cette date à trois fois celle de l’Europe. Il y a donc compétition pour l’énergie et la meilleure façon de ne pas faire la guerre est de diversifier ses sources. Le nucléaire en fait partie.

Le pétrole n’est pas la seule forme d’énergie mais il concentre en lui tout le 20ème siècle dans ses modalités économiques, technologiques, géopolitiques et financières. « L’or noir » a établi la puissance américaine comme au siècle précédent le charbon en Angleterre et dans la Ruhr, étant présent en abondance sur son sol. Sa particularité géologique a fait se développer la prospection, l’extraction, le transport, la transformation, le stockage et la distribution de cette matière qui n’est pas uniforme et qui se décline en multiples produits, du bitume aux carburants jusqu’aux matières plastiques. Sa concentration dans certaines zones de la planète, notamment au Moyen-Orient, a engendré sa propre politique mondiale de présence, de ménagement et de puissance, probablement à l’origine de nombre de maux d’aujourd’hui (terrorisme, problème palestinien, guerre en Irak, capitalisme de prédation, néocolonialisme chinois en Afrique, révoltes arabes…). Le pétrole produit et brasse beaucoup d’argent, ce qui attire les innovateurs comme les escrocs, les entrepreneurs comme les partis politiques. L’American way of life passe aujourd’hui par la défense de la sécurité d’approvisionnement énergétique, allant jusqu’à la guerre si nécessaire. Les importations de pétrole et de gaz sont pour les États-Unis une faiblesse qui les oblige à une plus grande interdépendance alors que toute économie d’énergie reste comme « incompréhensible » à un peuple qui a pour culture celle du « toujours plus ». La situation change, « grâce » à la crise financière puis économique, mais lentement. Les gros pick-up General Motors laissent place à des cylindrées moins gourmandes et le fameux Hummer dévoreur de carburant est vendu… aux Chinois.

L’offre est limitée car la planète elle-même est limitée. Nous ne voyons pas encore venir des énergies de substitution aussi souples que celle du pétrole. Les énergies alternatives sont aujourd’hui à développer mais seul le nucléaire est au point. Il ne produit que de l’électricité et de l’eau chaude avec lesquelles il est difficile de faire rouler des autos sauf à revenir à la « Bête humaine » du vieux Zola. Et se pose toujours la question du retraitement ou de l’enfouissement des déchets, dangereux et à durée de vie très longue. Il est probable que le 21ème siècle économique se focalisera sur le trio énergie-environnement-développement. Conserver un bouquet d’énergies le plus diversifié possible et varier ses sources d’approvisionnement seront les stratégies économiques intelligentes à mettre en œuvre. Mais « diversifié » veut dire aucun oukase !

Le « pic » du pétrole, ce moment où l’augmentation des réserves ne permettra plus de compenser l’augmentation de la consommation, est prévu pour notre génération, soit entre 2007 et 2034. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de pétrole à ces dates mais que nous puiserons désormais dans un stock qui ira en s’amenuisant. Notre génération ne verra pas la fin du pétrole, seulement son épuisement. Mais déterminer quelles sont les réserves de la planète n’est pas un exercice facile. Il faut distinguer entre les réserves prouvées, les probables et les possibles. Or ces chiffres sont à la fois géologiques, technologiques et politiques !

  • La prospection se poursuit et l’offshore profond offre encore des perspectives, tout comme la Sibérie des grands froids, pour découvrir de nouvelles poches d’hydrocarbures.
  • Sur les gisements connus, l’exploitation des schistes bitumineux devient possible et l’injection d’eau ou de gaz dans les poches géologiques permet une récupération plus importante du pétrole présent. C’est ainsi que le gisement texan de Means Fields n’avait pour réserves probables que 180 millions de barils en 1982 ; par injection de gaz, il en projette aujourd’hui près de 260 millions. La technologie permet d’augmenter la récupération.
  • Hors des États-Unis, et singulièrement dans les États arabes les mieux dotés, la politique de déclaration des réserves permet d’obtenir de l’OPEP des quotes-parts d’exportation. La sous-estimation à visée interne (Arabie Saoudite) ou la surestimation à visée externe (Algérie, Venezuela), deviennent donc des instruments de manipulation de la vérité.

La situation actuelle est donc la suivante : la production hors OPEP plafonne, la plupart des champs OPEP exploités sont déjà à maturité et peu de capacités moyen-orientales supplémentaires n’apparaissent possibles avant que l’Arabie Saoudite investisse et que l’Irak sorte de la guerre. Les réserves offshore du Brésil sont prometteuses mais loin des côtes et à grande profondeur, exigeant des investissements élevés, des mesures de sécurité lourdes pour les plateformes et bien des années avant de produire. Les capacités d’aujourd’hui tournent à plein et il suffit de quelques impondérables (l’arrêt de production de plateformes dans le golfe du Mexique pour cause d’ouragan ou d’accident, la guerre civile libyenne, l’arrêt de réacteurs nucléaires au Japon) pour déséquilibrer immédiatement offre et demande et pousser brutalement les prix vers le haut. Le seul moyen pour rendre plus stable cette variation de coûts est de disposer d’électricité hors pétrole : hydroélectrique, géothermique, éolienne, solaire – mais aussi nucléaire.

Le premier utilisateur de pétrole est aujourd’hui le transport (50% des usages), dont le transport routier compte pour 80%. Une écologie intelligente devrait se focaliser sur ce dernier sujet, crucial pour la planète comme sur notre mode de vie. Donc résoudre avant tout la contradiction de son discours axé sur le « ni CO², ni nucléaire ». Et ne pas laisser planer un silence assourdissant lors des grèves sporadiques des cheminots, dockers et autres « services publics » qui obligent les travailleurs à prendre leur bagnole !

Sur une génération, nous aurons ou le CO², ou le nucléaire, et probablement un mélange des deux. Amorcer un changement de conditions de vie, c’est privilégier les transports en commun, le chauffage collectif, l’énergie peu génératrice de CO². Sans faire l’apologie du seul nucléaire, considérée comme une énergie de transition avant que la technologie ne permette de s’en affranchir, je ne vois pas comment nous pourrons nous en passer. Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien mettre en œuvre dans la construction, l’isolation, la moindre consommation et la réglementation. Mais, à dire « non » à tout, on se décrédibilise toujours.

Ce pourquoi les zécolos sont des zozos qui croient faire de la « politique » en agitant les peurs millénaristes. La politique, c’est tenir compte des réalités et du temps long. Tenir compte aussi des mouvements sociaux et de ce qu’ils peuvent avoir d’égoïstes pour la planète. Le dire, mettre à plat, négocier. Une social-écologie qui tienne la dialectique de la technique, des risques et de la démocratie, comme le dit le livre prometteur d’Eloi Laurent, à paraître bientôt sur le sujet. C’est bien plus intelligent que les discours de la Dufflot.   Vouloir tout, tout de suite est infantile et faire peur est fascisant (« sadique-anal » disait Freud de cet état autour de l’âge de deux ans). L’écologie politique aujourd’hui en France n’a rien à voir avec l’écologie scientifique : c’est une croyance, une nouvelle religion avec ses frères prêcheurs et ses prédicateurs de catastrophe, ses curés en mission et son inquisition. Écrasez l’infâme !

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Guerre médiatique en Libye

Notule reprise par Medium4You.

Je ne comprends pas les politiques qui commandent aux militaires.

Nous sommes dans un monde du spectacle où la seule chose qui compte est le théâtre, les médias. Ce n’est pas Sarkozy qui dira le contraire !

Alors pourquoi la télé de Kadhafi n’a-t-elle pas été détruite dès les premières frappes ?

Empêcher le dictateur assassin multirécidiviste (et protégé des bombardements par Chirac en 1986) de glapir devant le monde entier, d’affirmer que « le peuple » tout entier est derrière lui, n’est-ce pas à la lettre obéir à la résolution 1973 des Nations Unies ?

De qui se moque-t-on ?

PS de lundi : on a compris pourquoi… la « coalition internationale » s’est transformée en guerre américaine, commandée depuis un PC en Allemagne. D’où le revirement de la Ligue arabe et l’agitation vaine de Sarkozy qui joue le clown pour les militaires yankees qui n’ont jamais su gagner les guerres politiques.

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Cataclysme japonais et changement de civilisation

Article repris par Medium4You.

Alors, quoi, nous étions tranquilles, « maîtres et possesseurs de la nature » depuis trois siècles, selon Descartes… et patatras ? Suffirait-il de plaques continentales qui se réajustent (ce qui était prévu) pour changer de civilisation ? Presque. Il y a eu enchaînement : tremblement de terre, tsunami, accidents en cascade dans la centrale nucléaire de Fukushima à cause des routes défoncées et des installations endommagées qui ne permettent pas d’être pleinement opérationnel pour refroidir les réacteurs. Tout avait été prévu… mais dans le détail. Pas dans l’ensemble. Sortis des « modèles », rien ne va plus. Notre civilisation technique fait tellement confiance au calcul raisonnable que tout ce qui sort de l’épure est réputé ne pas exister. Dans le même temps, notre population infantilisée depuis l’école et traitée en mineure par les politiques de tous bords qui, eux, « savent pour tout le monde » (ainsi le croient-ils), panique dans l’émotion médiatique (à 9800 km de toute radiation fukushimesque) et coure se réfugier dans le doudou d’État. Ce n’est qu’un cri unanime : « Que fait le gouvernement ? »

Les vautours sont partout, ceux qui récupèrent l’émotion pour manipuler les opinions. Les zécolos se « réjouissent », jevoulavéb1di, avec une joie indécente (et préélectorale) – les Japonais seraient-ils à leurs yeux un genre de « fourmis » vaguement fasciste que la terre ne regrettera pas ? Le BHL a fait XXL lui aussi avec les révoltes “arabes”, façon DHL, aussi vite parlé que raisonné. Quant à Sarko, le célafôta est un bon moyen de se défausser de ses incompétences – surtout à gôch…

Fukushima, Tunisie, Libye, le problème fondamental est la démocratie. Donc le débat, la transparence. Sur le nucléaire comme sur les révoltes arabes et l’émigration. Depuis combien de temps dis-je sur ce blog et dans le précédent (Fugues & fougue) que l’infantilisme Mitterrand-Chirac a laissé les citoyens français à la tétée ? L’histrion actuel ne fait « participer » les citoyens que par le spectacle qu’il met en scène sur le petit écran, tout comme sa Royal challenger il y a peu. Ce n’est pas ça la politique !

Mais qui donne des leçons ? Les zécolos qui se chamaillent tant et plus entre la juge rigide, ce bon Monsieur Hulot, le sarcastique très politicien Cohn-Bendit, sans parler de l’ânonnante adolescente attardée Duflot ? Le Parti socialiste dont on se souvient (s’en souvient-on ?) combien il a été dans la ligne pure d’une démocratie idéale et pleinement transparente lors de son Congrès pour savoir qui allait être première secrétaire ? Sans parler de la primaire (je fais, je fais pas ?) et du “candidat unique” démocratiquement « choisi » tout à fait librement par le “peuple de gauche”…

Le problème de la démocratie était évoqué par Marcel Gauchet dans les Matins de France-Culture (eh oui, il y a des gens qui réfléchissent au-delà de la caméra braquée sur eux). Il est la tension entre l’individu qui, narcissique, égoïste, infantile, veut “tout tout d’suite, na !” – et la cité qui a besoin de temps long, d’examens, de débats, de négociations, d’arguments réalistes.

Par quoi remplacer AUJOURD’HUI le nucléaire ? Par ces éoliennes qui ne fonctionnent qu’un tiers du temps et dont personne ne veut près de chez lui ? Par le solaire qui ne brille que dans le nord en ce moment (pour une fois) ? Tout ce basculement d’énergie vers le renouvelable demande du temps et de l’argent (qui en a ?). Et demande surtout de CASSER le monopole d’EDF et de ses technocrates ingénieurs imbus d’eux-mêmes : il faudrait décentraliser, miniaturiser, adapter la production d’énergie à la consommation particulière de chacun. Les panneaux solaires ont un sens sur les toits, tout comme les petites éoliennes ou les ballons d’eau chauffée au plastique noir. Mais pas pour faire rouler les trains ni alimenter les entreprises. Mais dire tout cela est incompatible avec la médiAcratie, trop d’intérêts catégoriels et de lobbies seraient vexés.

Donc nous vivons la médiOcratie. La grande bêtise populiste des récupérateurs devant les caméras. Ceux qui en rajoutent d’autant plus qu’ils ne sont pas au pouvoir parce que, depuis des années, les électeurs ne les croient pas. « Yaka », clament-ils ! Yaka quoi ? Ben euh… yaka faire des TGV et des trains de banlieues et taxer la bagnole. Mais avec quoi vont rouler les TGV et les trains de banlieue ? Ben euh, avec l’éolien ou les barrages, peut-être la géothermie ou la biomasse, euh, voilà… Et pourquoi pas le charbon ? Ou le schiste enfoui profond ? Ou le gaz venu de pays non démocratiques ? Pour qui se souvient (mais s’en souvient-on ?) des élégies en faveur de l’éthanol (qui affame le peuple mexicain en faisant monter le maïs) ou des merveilles de la voiture électrique non-polluante (mais alimentée par le nucléaire et tellement plus chère à produire), on ne peut que se poser des questions. C’est « ça » la politique écolo ? Cette démagogie ?

Ne vous trompez pas sur mon propos : les écologues ont raison, mais pas les écologistes. Les premiers sont des scientifiques qui donnent des arguments ; les seconds sont des histrions qui paradent à la télé en rêvant de se faire élire. Dès lors, tout leur est bon, des peurs millénaristes aux engouements dont les conséquences n’ont pas été mesurées. Les écologues, en revanche, disent que la terre est une planète finie, sur laquelle les ressources ne sont pas illimitées et dont l’équilibre est précaire, influencé par l’humanité devenue très nombreuse. Ils ont raison. Mais le paquebot de la civilisation ne vire pas comme un vélo.

La question est donc non celle des politicards, mais celle de la civilisation. Les Japonais vivent dans une partie dangereuse de la planète. Ils n’y sont pour rien et ont beaucoup plus de dignité, à quelques dizaines ou centaines de kilomètres de la centrale touchée que les zécolos à des milliers de kilomètres, qui jouent à la bergère dans leur confortable maison de campagne en se donnant bonne conscience avec des mots.

La civilisation, c’est autre chose. C’est toute notre façon de penser et de concevoir le monde qui est mise en cause. L’arrogance technocrate, l’adoration de la raison pure, la mathématisation du monde. Les maths sont fort utiles comme outil d’appréhension du monde. Ils aveuglent s’ils sont pris pour le tout. Ce qui n’est pas calculable est ignoré ? – La nature se venge, par indifférence aux croyances. Ce qui est calculé en probabilités est « négligé » pour ses extrêmes (si peu « probables ») ? – Les faits submergent les modèles comme rien. Notre culture faustienne, alimentée par le désir et l’incessante exploration curieuse des choses disait Spengler, se meurt. Elle est désormais ‘civilisation’ : matérielle, matérialiste, comptable. Zéro défaut, précaution par principe, État papa, jouissance sans souci façon Club med ou paradis biblique. Tout ce qui sort de l’épure est à la lettre « impensable ». Donc pas pensé. Nous sommes dans la culture du déni.

C’est justement ce qu’il va falloir penser, le tragique du monde entre nos naïves croyances bizounours et la réalité des éléments naturels. Vivre est dangereux, qu’on se le dise ! Pourtant, nul n’a interdit les voitures sous prétexte qu’elles font PLUS de morts par an que tsunami + tremblement de terre au Japon ? La centrale de Fukushima n’est pas une « bombe » nucléaire mais un site qui émet des éléments radioactifs dans l’atmosphère. Le troisième accident grave en 60 ans de centrales. La technique est un outil, pas une foi. Il y a des risques partout, y compris chez les fonctionnaires de l’Agence de santé, qui a su si bien « prévoir » les effets du Mediator, après le sang contaminé et la vache folle…

Il est dangereux de voir ressurgir la guerre de religion entre les technocrates matérialistes et les zécolos mystiques. Est-ce le monde qui nous attend ? Ce retour au millénarisme, à l’ordre moral, au fascisme du premier qui prend le pouvoir et règne par la peur ? Écrasez l’infâme ! disait déjà Voltaire, le vrai, pas le réseau qui usurpe son nom.

Le blog d’un Français au Japon, volontaire comme interprète à Sendaï ces derniers temps.

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