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Parasite de Bong Joon-ho

De quoi rire, tout en abordant l’intime de la vie quotidienne en Corée du sud – ce qui est peu courant au cinéma. Comment, dans ce pays de compétition effrénée et d’inégalités sociales, une famille pauvre, sans diplômes mais débrouillarde, finit par s’inoculer dans la vie d’une famille riche mais plutôt naïve.

Tout commence par la situation de famille pauvre, vivant dans un sous-sol et survivant en pliant (mal) des boites à pizza. Ki-taek (Song Kang-ho), sa femme Chung-sook (Jang Hye-jin), leur fils Ki-woo (Choi Woo-shik) et leur fille Ki-jung (Park So-dam) sont chômeurs. Ils ont si peu de moyens qu’ils sont obligés de pirater le réseau Wi-Fi de leurs voisins. Ki-taek a fait faillite deux fois pour un commerce de pâtisserie, puis de rôtisserie. Ki-woo a passé quatre fois les concours pour entrer à l’université, mais a été chaque fois recalé parce qu’il manque d’énergie. La concurrence est rude, le niveau monte et il n’est jamais à la hauteur.

Min-hyuk (Park Seo-joon), un ami étudiant, qui part pour un an parfaire sa formation aux États-Unis, lui propose de le remplacer comme professeur de cours privés d’anglais à Da-hye, une jeune fille de famille riche en dernière année de lycée. Il en est amoureux et ne fait pas confiance aux autres étudiants, tous fils de famille et débauchés. Ki-woo est assez qualifié pour enseigner l’anglais, puisqu’il a passé des années à bûcher les concours. Sa sœur Ki-jung lui fabrique un faux diplôme de l’université Yonsei, et il va se présenter au domicile des parents, une vaste maison sécurisée, œuvre d’un architecte de renom, à la pelouse très verte car bien arrosée, deux enfants et trois clebs à promener régulièrement avec pour chacun sa pâtée de luxe (pour les enfants aussi). Les réserves dans la cave sont très bien garnies, de mêle que le dressing de Monsieur et de Madame qui est une vraie pièce.

Il fait bonne impression et est immédiatement accepté. Il séduit tout aussi rapidement la fille Da-hye (Jung Ziso) et met en confiance sa mère (Cho Yeo-jeong), femme au foyer jolie, mais craintive et un peu niaise. Elle ne sait pas faire la cuisine, ni user du lave-vaisselle, et voit des profondeurs insoupçonnées dans les gribouillages au feutre de son fils Da-song (Jung Hyeon-jun), très instable et traumatisé par la vue d’un « fantôme » sorti de la cave. Humour de situation : Ki-woo : « C’est un singe ? » – Madame Park : « non, c’est un autoportrait. » En fait, ce n’est ni l’un ni l’autre, mais « le fantôme ». Ki-woo lui propose sa sœur comme professeur de dessin, métamorphosée en Jessica, une art-thérapeute très recherchée formée en Illinois aux États-Unis. On note le prestige des États-Unis dans ce pays.

Ki-jung s’impose tout aussi facilement et apprivoise le gamin. Elle écoute aux portes et saisit les situations. Monsieur Park le maître de maison (Lee Sun-kyun), important cadre d’une société d’électronique, lorsqu’il rentre, la fait reconduire par son chauffeur (Park Geun-Rok), en Mercedes. On note le prestige des voitures allemandes dans ce pays. Le jeune homme la drague un peu, ce qui donne une idée à Ki-jung. Elle enlève sa culotte et la cache sous un siège ; elle a ainsi posé le piège qui fera renvoyer le chauffeur, son patron étant outré de constater qu’il baise sur le siège où s’assoit tous les jours. Ki-jung suggère qu’il est préférable d’engager un chauffeur plus âgé, moins tenté par la chose. Elle a connu jadis, dit-elle, l’une de ces perles rares.

Et elle fait engager son père, qui se forme illico sur Mercedes en allant visiter la concession et tester les modèles. Reste la mère. Qu’à cela ne tienne ! Un complot est organisé par le frère, la sœur et le père pour démontrer que la gouvernante (Lee Jung-eun), inamovible dans la maison depuis le précédent propriétaire, est tuberculeuse. Pour cela, ils utilisent son allergie à la peau de pêche, qui la fait tousser et l’envoie à l’hôpital pour un traitement. La famille pauvre a ainsi entièrement squatté la famille riche, parasite des parasites exploiteurs, et ils jouissent de leur situation acquise en profitant d’un week-end de camping pour l’anniversaire du gamin pour s’empiffrer et se saouler des alcools de la grande maison vide.

Las ! La pluie fait surgir l’ancienne gouvernante à la porte, qui sait que les patrons sont partis, et veut récupérer « quelque chose » à la cave. Elle accède au bunker souterrain secret, pour apporter de la nourriture à son mari Geun-sae (Park Myeong-hoon), hébergé depuis des années pour fuir des créanciers après sa faillite dans une affaire de pâtisserie. On note dans ce pays le bunker enterré profond à cause de la paranoïa envers le voisin du nord, et la « justice » expéditive des mafias pour récupérer les créances.

Première erreur : avoir ouvert à l’ex, au lieu d’attendre le retour des patrons. Deuxième erreur : ne pas avoir laissé la mère négocier, au lieu d’épier en bande et de glisser pieds nus sur l’escalier humide, et de révéler ainsi que tous les employés sont membres d’une même famille. Un moyen de chantage idéal que l’ex-gouvernante s’empresse de prendre en vidéo, menaçant de l’envoyer illico aux patrons. C’est le « bouton nucléaire » qui force Ki-taek et sa famille à obéir. Jusqu’à ce que la mère fonde sur le téléphone et engage une lutte qui aboutit à la défaite des deux, blessés et refoulés dans le bunker dont la porte est fermée. C’est à ce moment qu’un appel téléphonique informe que la famille sera à la maison dans 8 mn, selon le GPS, et que la gouvernante Chung-sook doit préparer des nouilles au bœuf Jjapaguri, selon le désir du petit prince. Il pleuvait trop, et le camping a été déserté. On note la pluie omniprésente dans ce pays, tout comme l’adulation du fils au détriment de sa sœur.

C’est le branle-bas de combat pour effacer les traces de la ripaille et de la bagarre dans le salon, et pour se cacher in extremis – sous la table de la pièce ou sous le lit de la chambre de la jeune fille, où Ki-woo a dû remettre en catastrophe le journal qu’il avait pris pour le lire, et constater qu’elle est amoureuse de lui. Patatras ! Après leur retour, le gamin veut quand même camper et emmène sur la pelouse sa tente d’indien « achetée aux Etats-Unis », (donc) étanche à la pluie d’orage violente qui tombe. Il veut dormir là, et ses parents le laissent faire car tout lui est permis : il est « le » fils, a été traumatisé par un fantôme, et c’est son anniversaire. Pour se rassurer, il dorment sur le canapé, face à la baie vitrée. Les Ki doivent endurer leur conversation où ils se plaignent de l’odeur « de torchon cuit » ou « de métro » de Ki-taek – une odeur de pauvre – et aux soupirs et ahanements du couple qui se caresse sexuellement.

Lorsqu’ils s’endorment enfin, les trois sous la table parviennent à s’échapper, le vieux toujours aussi nul pour faire vite et bien. Chung-sook vit à la maison, mais le reste de la famille doit regagner leur appartement, que la pluie diluvienne a inondé jusqu’aux deux-tiers du plafond, les égout refoulant par l’évier, la baignoire et les chiottes. Là, Ki-woo récupère bêtement la pierre « de chance » que lui a offert son ami étudiant, et l’emporte sur son ventre, croyant par superstition qu’elle s’est attachée à lui. On note les effets de la moussons, l’insalubrité des logements, l’animisme toujours présent dans le pays pourtant développé, les fantômes, la pierre, la chance.

Le lendemain, Madame Park décide de faire une fête d’anniversaire où elle invite tout le monde, ses amis et les employés. Ki-taek est sommé par Monsieur Park de se déguiser en indien comme lui, pour amuser son fils lors de la présentation du gâteau d’anniversaire – ce qui n’amuse pas Ki-taek, qui a l’impression de faire le singe. L’imbécile de Ki-woo croit bon d’aller voir dans le bunker, et sa pierre lui échappe. Au lieu de remonter, il persévère et se voit attaquer par Geun-sae, le mari de l’ex- gouvernante, dont la femme a été tuée, poussée dans l’escalier par Chung-sook. Il attaque Ki-woo et lui écrase la tête avec sa pierre. Il sort ensuite du bunker, saisit un couteau de cuisine, et poignarde Ki-jung à mort, blessant des invités avant d’être embroché par une brochette garnie par la mère, la seule qui ait un peu de cran dans cette famille.

Da-song, le fils Park, s’évanouit lorsqu’il reconnaît le « fantôme » qu’il avait vu – et qui était le mari caché de l’ex-gouvernante. Son père veut fuir pour l’emmener à l’hôpital, ignorant la blessure grave de Ki-jung. Il veut les clés de la Mercedes et Ki-taek lui lance, mais elles tombent à terre. Lorsqu’il s’approche pour les ramasser, il se bouche ostensiblement le nez. Ce geste de mépris enrage Ki-taek ; il saisit le couteau et poignarde son patron Monsieur Park, avant de disparaître.

Ki-woo n’est pas mort, malgré sa fracture du crâne. Il sort de l’hôpital un mois après, et n’est condamné avec sa mère qu’à une peine de prison avec sursis pour usage de faux. Il va régulièrement observer l’ancienne maison des Park depuis la colline. Ils ont déserté l’endroit du crime et l’ont mise en vante, mais personne ne s’empresse de l’acheter. Ki-woo aperçoit une lumière clignoter en morse, comme dans la formation de scout de Da-song. Le mari de la gouvernante utilisait une commande électrique depuis le sous-sol pour communiquer avec lui. Ki-woo comprend que son père s’est caché dans le bunker et jure de devenir riche pour racheter la maison. Un vœux pieux, vu qu’il rate à chaque fois le concours et que, une fois admis à l’université, il en aura encore pour des années.

C’est donc une dernière pirouette de ce film mordant qui ne manque pas d’humour.

Palme d’or Festival de Cannes 2019

4 Oscars 2020

DVD Parasite (기생충 Gisaengchung), Bong Joon-ho, 2019, avec Cho Yeo-jeong, Choi Woo-sik, Jung Ji-so, Lee Sun-kyun, Song Kang-Ho, IN-US 2020, coréen, français, 2h12, €23,42

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Colette, La femme cachée

Colette au mitan de sa vie a beaucoup écrit dans les journaux ; c’était alimentaire. Mais elle a écrit à la façon de Colette, des « choses vues » composées en récits avec une chute en guise de pirouette, ou de morale. Pour inaugurer le tome III de l’édition de ses Œuvres dans la Pléiade, ces 22 contes, parus dans le journal Le Matin de 1921 à 1923. Colette les a écrits chacun à peu près en douze feuillets de sa large écriture.

Ce sont des histoires naturalistes de crimes, trahisons, illusions, solitudes. Des histoires de couple, de désir, de crainte entre les sexes. La femme cachée est, première nouvelle, celle qui donne son titre au recueil. Elle est sur l’incommunicable entre mari et femme, la solitude personnelle de chacun, quoi que l’on fasse. Une épouse se rend en cachette au bal de l’Opéra où chacun est déguisé ; son mari qui s’y rend clandestinement aussi, croit la reconnaître et la suit, jaloux des rencontres qu’elle peut faire, mais elle papillonne, suit son instinct et son désir, embrasse un très jeune homme, ne conclut pas.

Les autres nouvelles se déclinent sur le même thème, le chagrin d’être quitté dans l’Aube, la trahison dans Un soir, la peur de l’épouse à découvrir La main de son homme et son pouce « destiné au meurtre », l’Autre femme où la nouvelle épousée rencontre au restaurant l’ex de son mari – et l’envie. Il y a la nostalgie, tel ce ministre qui embauche une vieille et laide sténo parce qu’elle se souvient du bled où tous deux ont grandi ; il y a le désir sans vergogne, comme cette vieille de soixante-dix ans qui découvre un Cambrioleur dans sa chambre et croit qu’il est venu voler sa vertu…

Il y a les assassins (Le Matin aimait les faits divers), dont l’un est heureux d’être arrêté, comparant cet instant de libération à sa première fois en amour ; l’Omelette où un jeune parisien en cavale après avoir tué sa harceleuse de maîtresse entre dans une auberge de campagne pour demander une omelette – mais avec tellement d’œufs que l’aubergiste un peu niaise prend peur et appelle le gendarme ; Le conseil où un jeune homme qui vient de tuer sa maîtresse suit l’avis d’un vieux sage qui passait dans la rue – croyant qu’il venait de se brouiller avec ses parents, il l’invite à rentrer à la maison pour faire la paix avec lui-même. Ou le Renard, où deux petit-bourgeois parisiens qui ont coutume de promener leurs animaux de compagnie sont à deux doigts de se sauter à la gorge – il faut dire que l’un apprivoisé un renard et l’autre deux poules…

Il y a l’ambivalence du désir, le Portrait où deux amies qui ont aimé le même homme découvrent qu’elles le méprisent ; Le paysage où un peintre qui veut mourir, quitté par sa maîtresse, peint une dernière toile et découvre que la vie est dans sa peinture, pas dans la femme ; Châ où le mari qui observer danser de petites cambodgiennes qui ont l’air de garçons, découvre que sa femme, qui vient d’organiser son rendez-vous avec le gouverneur, est un mâle manqué ; L’habitude où deux lesbiennes se séparent, la féminine regrettant la virile et leur passé.

Et puis les Demi-fous, ces gens que l’on rencontre toujours dans la rue, dans les magasins, à la poste, qui vous racontent n’importe quoi, délirent et divaguent, plus ou moins agressifs mais pas au point d’être enfermés.

Colette découvre la bête en l’humain, et la décrit en entomologiste. Ce moi clandestin fait un volume, la vie des bêtes que sont les hommes mais aussi les femmes, les premiers violents mais enfants, les secondes passives mais naïves. Cruelles vérités. Quelques pépites à découvrir.

Colette, La femme cachée (nouvelles), 1924, Folio 1974, 190 pages, €6,10

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

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Gens insolites à Paris

A qui sait voir, Paris offre une belle brochette d’insolite. Comme cette femme seins nus au soleil, tranquillement à sa fenêtre.

femme seins nus a sa fenetre paris

Ou ce jeune travailleur qui attend la livraison torse nu.

torse nu paris

Quand en février il fait au-dehors 7°, l’ado parisien promène son chien en profond décolleté. L’air sec travaille les hormones, et ce sex-appeal lui rend facile les contacts au jardin. Une femme l’aborde pour lui parler du chien (beau prétexte), un homme un peu plus tard lui pose une question, manifestement pour l’approcher de près.

ado parisien par 7°

Mais l’apparence se cultive dès l’enfance. Il n’est pas rare de voir déambuler les petits gars en keikogi de judo sur le chemin du dojo…

petit judoka Paris place st sulpice

… ou de très jeunes indiennes en jupe rose et coiffure à plumes pour, on le devine, un goûté déguisé avec copines.

petite indienne paris

L’été tout récent incite à dépenser l’énergie accumulée, comme ce hip-hop acrobatique d’un tout juste ado qui exhibe ses abdos de béton sur les colonnes de Buren.

gamin hip hop colonnes de buren paris

D’autres minets sont perchés, regardant de haut les alentours.

minet rue de la harpe paris

De très haut parfois…

nettoyer les fenêtres paris

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Yalta plateau Petri

Nous reprenons le bus pour grimper sur le plateau qui domine Yalta, le plateau Petri. La route tourne et retourne dans une belle forêt de feuillus sans taillis. Les feuilles filtrent une lumière apaisante sur les fûts droits comme les colonnes d’un temple. N’est-ce pas Chateaubriand qui comparait les cathédrales et leurs piliers à des forêts de pierre ? A un virage, une fontaine d’eau pure et glacée sourd du rocher en contrebas de la route. C’est un arrêt obligatoire tant cette source est sensée contenir de vertus – la principale étant contre la soif. Nous y remplissons nos gourdes en prévision de la montée à pied qui va suivre.

yalta plateau petri stand de bouffe

Le plateau offre un « point de vue » sur Yalta et sur la côte, il est donc flanqué d’un parking immense et de baraques pour attractions, bouffe et souvenirs. Le parc ressemble un peu à l’idée que je me fais de la foire aux chameaux de Pushkar au Rajasthan. Ici, les minibus remplacent les bêtes. Nous découvrons cependant trois chameaux d’Asie qui servent à promener les touristes pour quelques sous, leurs bosses successives servant d’entre-deux confortables aux midinettes, aux petits garçons et aux grosses matrones. Déguisées en mousmé, ces dernières grimpent à l’aide d’un escalier sur une estrade de bois qui leur servira à se jucher sur la bête. Puis elles se font tirer par un grand Tatar déguisé, lui, en Bédouin dont on ne voit que les yeux.

yalta plateau petri chameaux d asie

Parmi les attractions, il y a aussi le paon sur son banc, les oursons, les deux panthères et le bébé tigre, toutes bêtes sauvages avec qui se faire prendre en photo comme si l’on était au fin fond de la taïga. Les Russes et les peuples de pays proches, aux ancêtres pionniers, adorent ça. Ils sont bon public, émerveillés des prédateurs qu’on leur apporte sur les genoux, heureux d’être mis en situation pour le « souvenir ». Nos grands-pères, dans les années 30, étaient ainsi. Aujourd’hui, notre génération n’y croit pas plus qu’au Père Noël ou à Dieu. Nous manque-t-il cette faculté d’étonnement dont les philosophes font le premier pas vers la philosophie ? Manquons-nous de naïveté devant les bêtes, donc quelque peu de poésie ?

yalta gamin russe debardeur a trous

Nous serons tout en haut des falaises, à 1233 m, lorsque nous aurons accompli le reste du chemin à pied. La grimpée s’effectue sur le calcaire, puis dans un bois où résistent encore quelques arbres centenaires. Nous suivons un lot de midinettes en robes de tulle et en claquettes, c’est tout juste si aucune ne porte de hauts talons. Les adultes mâles de plus de trente ans suent et soufflent de trop fumer et de trop boire. Seuls les gamins sont hardis, vêtus au minimum, baskets et short, torse nu. Ils grimpent souplement et sans effort pour arriver en haut. La jeunesse désoviétisée a pris le maintien svelte et les muscles sportifs de la nouvelle norme capitaliste. Le parti communiste d’Ukraine vient cependant chaque année replanter un drapeau rouge sur le piton qui fait face à celui où trône une croix de bois. Cette croix est le signe que nombre de jeunes et de petits gars arborent désormais en modèle réduit à leur cou, symbole de leur adhésion à la modernité. Avec ce drapeau rouge en face, il s’agit de montrer que des communistes existent encore, qu’ils révèrent la patrie, la morale et l’effort.

yalta plateau petri

Le conservatisme a changé de camp. S’il subsiste ici ou là quelques étoiles soviétiques, les symboles courant de cette période (qui a duré quand même trois générations) apparaissent résolument ringards, autoritaires et dépassés. Voilà au moins un progrès réel. Du sommet de la falaise, nous avons vue pleine et entière sur le littoral, du moutonnement des arbres sur la pente au rivage presque entièrement bâti.

yalta plateau petri gamin

Au retour de la descente, nous prenons un jus de raisin face au panorama, à l’écart des boutiques. Nous restons ensuite à déambuler parmi la foule bon enfant qui va de boutiques en attractions, s’amusant tant qu’elle peut. Les petites filles se parent de coiffes tatares, très orientales, une calotte brillante garnie de pendentifs aux rondelles métalliques d’un délicieux exotisme. Les garçons, plus terre à terre ou plus sensuels, préfèrent lécher des glaces ou caresser les fauves.

yalta fillette russe coiffure tatar

Les préados sont fascinés par le décor à la Mad Max qu’offre « l’attraction nazie ». Deux antiques autos noires, une Adler et une BMW à quatre phares, toutes deux prises de guerre de l’URSS, servent de décor à une mise en scène du plus bel effet. Une mère conduit son garçon d’une douzaine d’années à la voiture, après avoir payé le forain. Elle aide le gamin à revêtir la veste de cuir grise et la casquette de soldat allemand ; elle lui met dans les mains la Schmeister à répétition. Debout au volant de l’engin, elle décore ensuite son petit mâle des cartouches de mitrailleuse qui feront bon effet. La lourde bande fait ployer un instant les frêles épaules. Et clac ! Voici une première photo souvenir. Et clic ! Une autre au volant, la casquette envolée, les cheveux ébouriffés comme par le vent de la course. Le panneau précise : « 10 mn de photo autorisée par ticket payé ».

yalta gamin russe deguise en nazi

Deux autres tout jeune adolescents très amis, probablement cousins, attendent leur tour. Torse nu, ils se tiennent les épaules, se frôlent en se bousculant, échangent des secrets à voix basse. Ils montent dans ce véhicule de tortionnaires, se coiffent d’un casque à cornes nazi, empoignent la mitraillette de rigueur, ceignent leurs épaules pâles d’une cartouchière pleine comme d’une armure d’écailles et les voici, nouveaux Siegfried, prêts à assassiner le monde entier. Ils sont touchants. Leur fragilité prend des mines farouches devant l’objectif, ils se hissent debout, tenant d’une main le pare-brise et de l’autre l’arme brandie, jouant des effets de muscles pour paraître barbares. Puis, vidés par l’effort, épuisés par ce théâtre, ils se dépouillent de tout cet attirail pour redevenir de gentils garçons à leur maman, dont le papa russe est fier…

yalta gamins russes amis torse nu dans la voiture nazie

Les photos de ce moment de défoulement serviront à faire rire les copains et à crâner devant le reste de la famille. Un tel spectacle serait probablement interdit chez nous par toutes les ligues de vertu et les gardiens du mémorialement correct. Et pourtant : n’avons-nous pas combattus le même ennemi et gagné la même guerre ? La différence entre l’ex-empire soviétique et nous est que certains lobbies ne font pas, ici, seuls la loi en tablant sur la culpabilité des autres.

yalta radomes centre d ecoutes de crimee

Nous reprenons le bus pour traverser le plateau et plonger du côté du grand canyon de Crimée, vers le village de Sokolinoe. Le chauffeur, curieusement, débraye dans les virages et laisse aller le véhicule au point mort dans les descentes. Ce genre de conduite est dangereux mais c’est une attitude « à la russe » courante, qui allie le mépris du danger aux anciennes habitudes de pénurie qui rationnaient le carburant. Sur le haut du plateau, les radômes du centre d’écoute de Crimée rappelle que l’armée veille toujours.

sokolinoe crimee conserves artisanales

Nous gîtons ce soir dans une petite maison de campagne, enfouie dans un jardin. L’entrée sur la route propose, sur une table à tréteaux, divers produits locaux comme le miel, les conserves de fruits, les champignons, les concombres au sel, les oignons du jardin et les tomates fraîches. Sous la tonnelle à treille où, à la mode tatare, nous dînons assis en tailleur après avoir ôté nos chaussures, de nouvelles bouteilles de vin rouge de Crimée nous égaient. En apéritif, nous avons goûté le « vin de cassis » de la dame, où les fruits sont bien présents, mais agrémentés d’une bonne dose de vodka distillée clandestinement. On nous a assurés qu’elle était saine, sans alcool trafiqué. A la salade normale de tomates et concombre succède une salade de chou vert blanchi, aux poivrons et légèrement épicée, puis un riz pilaf à la viande. Les chambres sont petites et calmes, formatées pour de nombreux enfants et cousins. Nous y dormons parfaitement.

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Alix, Roma Roma…

Voici un mauvais album d’Alix. Depuis le décès de Jacques Martin, l’équipe de scénaristes et dessinateurs n’est plus à la hauteur. Rares sont les dessins corrects, la fluidité et l’harmonie des corps de Jacques Martin fait défaut. Dans cet album, le scénario n’est pas mal (sans doute préparé par Jacques Martin lui-même puisqu’il en avait « une cinquantaine en réserve », disait-il) mais le dessin est médiocre, comme souvent avec Morales. Certaines scènes fissurent l’image vertueuse du héros Alix et déstabilisent le jeune lecteur. Comme si, après les attentats du 11-Septembre, rien ne valait plus que le cynisme du moment.

Ainsi était ‘La chute d’Icare’ : les pirates à son service ont été massacrés. Pompée veut désormais se venger. Quoi de mieux que d’opposer au protégé de César un sosie en plus dur et plus débauché ? C’est ainsi que le soudard histrion Sulcius va jouer le rôle d’Alix pour un massacre intime et politique. Le jeune Alix sera accusé devant les voisins, le Sénat et le peuple de Rome, il aura fort à faire pour prouver son innocence.

Mais la politique commande et lui n’est qu’un instrument. Il agit en Romain mais subit son destin sans guère intervenir : il n’appelle pas César, on l’appelle pour lui ; il ne s’évade pas, on le délivre ; il ne châtie pas Sulcius, mais le Prêteur le fait tuer. Le scénario, inventif en idées, est traité de façon plutôt rigide et ne suscite guère d’intérêt.

Les scènes dessinées rabâchent, elles repiquent aux albums précédents les sempiternels moments de tristesse d’Enak séparé d’Alix, de joie des retrouvailles, d’éveil sur une couche commune en pleine nuit, de jeunes échansons dans les scènes d’orgies, de désir sexuel suggéré de la part d’une femme ou pour une fille, en général en dernière case d’une double page pour le suspense hebdomadaire.

Mais la semaine suivante apporte sa déception, et même une certaine immoralité qu’on ne connaissait pas jusqu’ici à Alix : Ne voila-t-il pas qu’il veut une nuit violer Lydia ? « La chaleur et les circonstances m’ont égaré ! » Est-ce Alix, cet immature obsédé de sexe au comportement de banlieue ?…

Enak est déguisé en fille et se découvre un talent pour la comédie, tandis qu’une allusion pédérastique sous couvert de la scène vient donner le ton entre le grand blond et le petit basané : « ce faune lubrique veut que je l’accompagne dans ce bois, là-bas… » déclame Enak en ménade, agrippé par Alix en satyre velu. Où sont donc nos héros forts et purs d’antan ? Sont-ils démagogiques pour « coller » à la sexualité nourrie par internet et le porno-mobile du temps ? Sont-ils preuve de cet effondrement des valeurs qui touche toute la profession médiatico-artistique ? Faut-ils qu’ils jouent les « grands frères » comme dans les quartiers pour qu’on les lise ? Jusqu’à ce futur empereur qui joue les Delanoë en se parant à douze ans d’une perruque de fille et tortillant sa nudité devant le miroir (et sa soeur) !

Il y a donc perte d’imagination, manque de souplesse, dessin sommaire aux personnages microcéphales et aux enfants musclés comme des dockers, dérive morale et jeu dangereux avec le sexe et la politique. On ne retrouve plus Alix d’antan, celui que l’on aimait et admirait. Question d’époque ou lâcheté de l’équipe nouvelle en charge ? La série dégénère… Et l’on n’était encore qu’en 2005 !

Jacques Martin, Roma Roma…, 2005, dessin Rafael Morales, Casterman 48 pages, 9.51€.
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Les îles du troisième sexe

A Papeete, les ‘rae rae’ (dire réré) ou encore les ‘mahu’ (dire mahou) sont des travestis. La taille, la voix, la corpulence et surtout la démarche permettent de les repérer. Selon une légende, on éduquait en fille le troisième enfant de la famille, qu’il soit physiquement fille ou garçon. Auparavant cela se passait bien, jusqu’au jour où l’homophobie est apparue (avec le puritanisme chrétien). Aujourd’hui, ils/elles se battent pour faire reconnaître leurs droits de personnes, comme partout dans les pays occidentaux. Dans la vie de tous les jours, le mot ‘mahu’ désigne les efféminés, les travestis, tandis que les ‘rae rae’ sont plutôt ceux/celles qui se prostituent. Le quartier ? Pont de l’Est et Commerce à Papeete.

Les ‘mahu’ sont souvent d’excellents animateurs, cuisiniers, graveurs, etc. Ils vivent en couple avec un tane (un homme, un vrai), ils ont souvent un enfant ‘faamu’ (adopté) et vivent sans complexes. Ils ne sont pas opérés mais restent physiquement masculins. Les Occidentaux, à leur arrivée dans les îles, découvrirent que l’adoption était très répandue. Il s’agissait d’un don, non d’un abandon. L’enfant se partageait entre sa famille d’origine et sa famille adoptive (comme les fils des vassaux confiés à un seigneur féodal). L’enfant ‘faamu’ (qui signifie « faire manger ») était considéré comme membre à part entière de la famille. Il avait les mêmes droits que ses frères et sœurs adoptifs, en particulier sur le patrimoine familial (là, grosse différence avec nos seigneurs féodaux !). Cette adoption plénière aujourd’hui se heurte à l’absence d’actes légaux conformes au droit civil applicable en Polynésie. Mais la pratique subsiste. Hier, sur les annonces affichées dans le petit centre commercial, j’ai lu : « maman popaa, deux enfants, cherche à adopter un enfant faamu, merci de téléphoner au numéro… »

Mahu, voici la définition trouvée dans le « Dictionnaire illustré de la Polynésie » : homme travesti qui, dans l’ancienne société tahitienne, vivait à la manière des femmes et en leur compagnie. Certains étaient homosexuels mais ce n’était pas une caractéristique essentielle, contrairement aux ‘rae rae’ modernes. D’après les observations faites par les premiers navigateurs, les ‘mahu’ existaient à l’époque des Grandes Découvertes. Il ressort donc que le phénomène ‘mahu’ ne s’inscrit pas dans le cadre d’une décadence générale mais est (était ?) au contraire une institution sociale ancienne et bien réglée. L’explication sociologique la plus plausible de cette coutume pourrait être formulée de la manière suivante : il s’agit d’une « image négative ». Ces images sont aussi courantes dans certaines sociétés que les « images positives » exaltées aujourd’hui par les médias telles que les héros de la guerre ou du sport, les vedettes de film ou les célébrités de la politique. En d’autres mots, les ‘mahu’ étaient autrefois des antihéros qui montraient à la jeunesse le chemin qu’il ne fallait pas emprunter (comme les hilotes ivres montrés aux très jeunes Spartiates). On ne doit pas cependant en conclure que les ‘mahu’ étaient des parias. Ils étaient toujours bien traités et très recherchés comme domestiques à cause de leurs connaissances parfaites des travaux féminins, la force mâle en plus… Il existait des ‘mahu’ dans les autres îles de la Polynésie, en plus de Tahiti ; le terme qui les désigne varie d’un lieu à l’autre.

Les ‘rae rae’ ont une vie beaucoup plus difficile. Ils sont plus « déguisés » qu’habillés en femmes et reconnaissables aisément : talons de 20 cm de haut et démarche provocante. Ils usent et abusent d’alcool et des drogues, se shootent aux hormones. Pour avoir l’argent nécessaire, ils se prostituent le plus souvent. Ils peuvent être opérés, ou pas selon leurs moyens et leur désir. Ils ont souvent des problèmes psychologiques, écartelés entre deux genres et mal vus par la société, vivant aux limites de la légalité.

Mes Polynésiens de m’affirmer : « bien sûr, ce n’est pas la faute de ces enfants mais c’est parce que leurs parents regardaient des films porno pendant la grossesse de la mère, qu’ils sont devenus ‘mahu’ ou ‘rae rae’ ! » No comment : l’éducation sexuelle est bien pauvre en Polynésie… Les familles sont ignorantes et l’école se garde bien de sortir de la neutralité scientiste qui réduit le baiser au vol des abeilles et l’acte sexuel à la pollinisation.

Hiata de Tahiti

Note d’Argoul :

Dans toute civilisation court le mythe de l’Androgyne. La division du monde en deux sexes apparait trop restreinte. Le pouvoir de créer un humain est une puissance que les hommes jalousent. En Polynésie, la confrérie des Arioï, réunissait des mâles qui visaient à capter et à contrôler les pouvoirs surnaturels féminins en étant éduqués comme des filles, en jouant le rôle de conteurs, de danseurs et de bouffons, et en ayant des relations sexuelles consenties avec des adolescents mâles dès la puberté. Les Arioï peuvent se frotter le ventre avec qui ils veulent mais ils n´ont pas le droit d´enfanter.

La théorie de l’« image négative » me paraît être liée aux catégories du Bien-et-du-Mal apportées par les missionnaires, donc pas très « traditionnelle ».

En revanche, le choix du « troisième enfant » pour être éduqué en fille pourrait fort bien avoir eu une fonction démographique. Les îles ne sont pas extensibles et la place comme la nourriture ne s’y multiplient pas au gré des naissances. L’encouragement à l’homosexualité – ou à l’a-sexualité – est une coutume culturelle attestée ailleurs, qui permet de réguler les naissances. Notre élite de l’ancienne France ne destinait-elle pas le troisième fils à entrer dans les Ordres ou à se faire curé ? Une autre hypothèse, toujours démographique, laisse entendre que les tribus protégeaient ainsi quelques hommes des guerres incessantes et des sacrifices humains qui décimaient les mâles.

Il va de soi que ces coutumes sociales équilibrées se sont trouvées bouleversées par l’irruption de l’idéologie chrétienne dans les îles, tout comme par les libertés acquises grâce à la modernité (contrôle des naissances, choix volontaire du plaisir sans conséquences, images médiatiques pro-hétéro ou focalisées sur l’argent). Le mal-être contemporain des « déviants » est dû à l’inutilité sociale d’une coutume devenue désuète. Ce mal-être engendre des comportements affectifs de compensation et d’oubli tels qu’alcool et drogue. Le coût de tels substituts conduit à la prostitution, donc au mépris social. On tourne en rond. Seule une nouvelle tolérance par la société de comportements sexuels différents de l’hétérosexualité ‘biblique’ obligatoire rompra le cercle vicieux. Gauguin a peint « Le sorcier d’Hiva Oa » en 1902, qui pourrait bien figurer un prêtre ‘mahu’.

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